CHAPITRE IX Le Barde dans la Politique
La Bretagne, observe Renan, fut girondine avant d'être royaliste. Pour la représenter complètement, il devait donc lui-même se montrer tour à tour bleu et chouan. Il n'y manquera pas.
C'est de sa mère qu'il aurait hérité son premier engouement pour la Révolution.
Ce goût ne resta pas dans les bornes d'une opinion politique. Ce fut chez lui un véritable culte, une religion. Les objets fugitifs de son admiration et de ses sympathies devenaient facilement des idoles devant lesquelles il se posternait bien bas, sauf à s'y adorer lui-même.
Dans une longue lettre écrite à Saint- Malo le 28 août 1847, il explique à Berthelot la mentalité de ce pays et les impressions irritantes qu'elle produit dans son jeune cerveau en ébullition.
Ce peuple lui paraît conservateur en tout, plein de bon sens et d'esprit pratique, mais profondément antipathique à toute excursion hardie dans le monde des idées. Ses
visites aux bibliothèques municipalos du pays le calment uo peu. Il est heureux d'y trouver les débris des vieilles abbayes savantes de Bretagne et de Normandie, du Mont Saint-Michel en particulier. A Avranches, il a découvert des manuscrits bénédictins qu'il utilisera dans sa thèse de doctorat Averroès et VAverroïsme.
Et le voilà qui se lance à pleines voiles dons le monde des idées politiques au point do faire pâlir Chateaubriand lui-même dont il aperçoit la tombe là-bas sur un rocher de l'océan. <( Plus j'avance, s'écrie-t-il, plus aussi je vois poindre dans le présent les éléments d'une religion nouvelle. La révolution, par exemple, n'est^elle pas déjà la personnification de tout un ordre d'idées, devenues pour nous saintes et objet de vénération ? Je la vois marcher de plus en plus à la religionification (excusez ce barbarisme que je ne veux nullement faire adopter). Déjà qui la blasphème passe pour un insensé, et viendra bientôt un temps où l'on ne dira plu? que notre salnfe révolution » (i)
Malheureusement sa critique est là qui lui défend de se lier à aucun parti, d'où sa mauvaise humeur contre le monde et con-
(i) E. Renan et M. Berlhelot. Correspondance,
tre lui-même. Il ne renoncera jamais à ce délicieux isolement, à cette abstention universelle de l'égoïsme supérieur qui permet de juger tout sans être jugé par personne. Les politiques réalistes doivent être dogmatiques, ils ont un drapeau, ils lui font l'effet de lourdauds et de paysans. Pour lui, il sent bien que ses belles déclamations lui laisseront toujours une porte de sortie, qu'elles ne l'engageront jamais bien à fond. « Je ne crois pas que je me batte jamais bien fort pour ces sortes de choses » (i).
Son ami, esprit plus positif , avait quelque peine à partager cet enthousiasme pour le messianisme révolutionnaire ; les horreurs qui l'ont accompagné ne le. feront-elles pas à jamais détester ? Renan ne songe pas à nier ce côté lugubre, mais il croit qu'on finira par l'oublier. Le futur historien des origines du christianisme trouve, pour expliquer sa pensée, une comparaison qui ne laisse pas de surprendre. « Songez donc, écrit-il, que cela sera bientôt oublié. Un point de vue effacera l'autre... Je mets en fait qu'il y avait, dans le christianisme naissant une proportion aussi forte de superstitions et de petitesses qu'il y a eu dans la
II) E. Renan et M. BeiihcloL Correspondance,
Révolution française de cruautés et de fureurs ». (i).
L'année suivante, dans les pages qui deviendront V Avenir de la Science, il développait encore cette idée avec la même conviction et la même emphase. La véritable histoire de France commence à la Révolution ; tout ce qui précède n'en est qu'une lente préparation et n'a de valeur qu'à ce prix. Gondorcet, Mirabeau, Robespierre sont des philosophes qui s'appliquent à gouverner le monde suivant la méthode scientifique.
« L'année 1789 sera dans l'histoire de l'humanité une année sainte... Le lieu où l'humanité s'est proclamée, le Teu de Paume, sera un jour un temple ; on y viendra comme à Jérusalem, quand l'éloignenient aura sanctifié «t caractérisé les faits particuliers en symboles des faits généraux. Le Golgotha ne devint sacré que deux ou trois siècles après Jésus. » (2).
En i85i, dans son article sur Dom Luigi Tosti, il saluait encore 1789 comme l'avènement, l'acte de majorité de l'esprit humain prenant possession de sa souveraineté, (d,).
(i) E. Renan et M. Berlholot. Coirespondonce,
(2) L'Avenir de la Science, p. 2/!-?.5 et note G.
(3) Essais de morale.., p. 2i5.
Lorsque Renan vit suspendu son cours au Collège de France, il songea à se jeter dans la politique, à se présenter à Paris comme candidat de l'opposition. Berthelot à qui il s'ouvrit de son projet fut loin de l'en détourner ; il se bornait à lui donner un petit conseil. (( Calculez bien votre coup ; il faut que vous vous présentiez dans le faubourg populaire, et non dans les quartiers bourgeois ; il faut que vous ayez avec vous le comité et les journaux. » (i).
Pareil programme ne souriait guère à l'héritier de l'idéalisme celtique, habitué à voguer nonchalamment très loin des faits grossiers et des réalités concrètes, au gré de la brise légère du caprice dans la mer pacifique de l'illusion,
El puis, que penseraient ses maîtres et amis d'Allemagne en le voyant délaisser leurs philosophes, leurs exégètes et leui^s philologues pour devenir le candidat électoral de la populace parisienne ? <( Nos bons Allemands, songeait-il, comprendront fort peu qu'une carrière dirigée de façon à devenir Professor ordinarius publicus aboutisse à être député. Mais en France tout prend
a) E. Renan cl M. Beithclot. Correspondance, p. So-.
fatalement la forme politique. )> (i). Il ne devait pas pourtant, cette fois, succomber à la tentation. Il ne donna pas suite à son projet.
Célébrer en des pages éloquentes et sonores les gloires de la Révolution était chose distinguée et peu dangereuse. Descendre dans la rue et se mêler aux populations qu'elle avait formées et qui se réclamaient d'elle n'était pas sans péril.
Dans la préface des Questions contemporaines, la France condamnée ailleurs à la médiocrité, à la platitude et à la nullité, apparaît le pays de l'idéal en raison des grandes folies de 89. Ses chimères, voilà sa gloire et sa vie ; elle risque d'ailleurs d'en mourir. <( La révolution, lisons-nous, a jeté la France dans un état de crise héroïque, qui parfois la met au-dessous de tous et lui enlève les avantages des gens sensés, mais qui la marque au front pour une destinée mystérieuse. Je ne voudrais pas qu'on coupât cette fièvre divine qui fait notre grandeur. Mais il faut prendre garde qu'un accès n'emporte lo malade. )> (2).
Dix années auparavant, en 1867, ^^ traitait le sublime délirant avec moins de pré-
Ci) E. Renan et M. Berthelot, Correspondance, p. 3ia.
(2) QuesUoJis contemporaines, préf., p. xxviii.
caution. Il était tenté de le laisser mourir, comme la Judée, comme la Grèce, comme l'Italie, victime de sa mission universelle et divine. « Qui sait si un jour les idées françaises ne rempliront pas le monde, quand la France ne sera plus ... Pour agir dans le monde, il faut mourir à soi-même. »
Cette folie idéale de notre histoire bouleverserait l'Europe, mais la sage Allemagne serait là pour remettre le tout dans l'ordre : '( Un élément de raison plus mûre se mêlant au mouvement général de l'Europe et préparant des bandages à plusieurs des plaies que notre grande mais terrible révolution avait laissées saignantes. » (i).
Dans la Vie de Jésus;, publiée en i863, Renan nous apparaît encore sous les traits de son héros, avec ses tendances démocratiques et révolutionnaires. <( Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se sentait à l'aise avec lui... I/amour du peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et ses discours. » (2). On se plaît à l'appeler le
(i) Discours et Conférences, p. 5o.
(2) Vie de Jésus ^', p. 192.
(( jeune démocrate )> le a révolutionnaire transcendant. »
Louis XIV est déclaré «. de tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux, le plus dur, le plus dénué de poésie. » (t). (( La politique des conservateurs du <( parti "de l'ordre » est condamnée dans la personne de Caïphe. « Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les mouvements populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. » (2).
Le crime du Calvaire nous est présenté comme un coup mortel pour toutes les puissances établies, h Comment prendre à l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la conscience la grande méprise de Gethsémani. )> Sorti d'un homme du peuple, éclos devant le peuple, aimé et admiré du peuple, le christianisme conservera toujours son caractère ^originel. « Il fut le premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire, l'avène-
(i) Vie de Jésus'^'^. n. 828.
(2) Ibid., p. 3So.
ment des simples de cœur, l'inauguration du beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la brèche par laquelle tout passera. » (i).
Les longues litanies récitées devant la déesse aux yeux bleus contiennent le couplet équivoque d'une ferveur républicaine déjà fort mêlée. « Démocratie, toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout oij il n'y a pas le peuple pour nourrir et inspirer le génie, il n'y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures. » (2).
C'est en 1869 que le barde breton entra résolument en contact avec les « foules impures », en venant demander leur suffrage. Il n'eut pas le courage de se présenter chez les « Cimmériens bons et vertueux ». Ils étaient idéalistes sans doute mais un peu trop chrétiens, trop catholiques, trop imbus de la dévotion jésuitique pour inspirer confiance au disciple de Minerve. Il s'adressa aux vulgaires et plantureux fermiers de la Brie, dont le pays est perdu pour la poésie et dont l'âme est condamnée au terre à terre et à l'égoïsme.
(i) Vie de Jésus'^^, p. i5()-45:
(2) Souvenirs. , p. 67.
Le candidat se montra plein de flair et de condescendance, il ne chercha nullement à hausser ces braves paysans au niveau de son idéalisme celtique, il descendit avec eux dans le domaine des réalités, de l'utile, voire du matériel. Pour cultiver les champs et les potagers, pour exploiter convenablement les légumes, une seule chose est nécessaire au doux pays de France : l'ordre et la paix. Ce sera le programme de Renan. Quand les Prussiens passeront par là dans leur marche victorieuse sur Paris, ils pourront encore lire ces mots sur des débris d'affiches : ni révolution ni guerre.
Cette campagne électorale échoua, et l'ambition de Renan se consola difficilement de cet échec. Il y reviendra au moins trois fois pour l'expliquer et aussi pour se justifier. « J'ai été toujours aux ordres de mon pays ; sur un signe, en 1869, je me mis à sa disposition. Peut-être lui aurais-je rendu quelques services : il ne l'a pas cru ; je suis en règle ». Pourquoi échoua-t-il ? Parce qu'il refusa de flatter l'opinion publique et de mentir. « La campagne, dit-il, eût réussi sans M. Rouher, et sans mon honnêteté. » (1). Elle réussit du moins à le détacher
(i) Souvenii's., p. 862. — FeiiUlPs clclachécf^, p. i5i et Dialogues phil., préf., p. xx.
de la démocratie. Il va se fâcher contre le suffrage universel un peu comme à Saint- Nicolas du Chardonnet il s'était fâché contre la rhétorique, pour n'avoir pas eu une bonne place.
Il a, d'ailleurs, suffisamment honoré les tendances révolutionnaires de sa mère, il est temps de rendre témoignage au souvenir de sa grand'mère, de cette (( bonne mam^an » qui, pendant la Terreur, rivalisait de dévouement avec Mme Taupin pour cacher les nobles et les prêtres.
En 187 1, il se recueillait, au milieu de ses livres et bien loin des « foules impures », pour inviter la France meurtrie au repentir et à la conversion, pour lui tracer tout un progamme de réforme intellectuelle et morale. La Révolution n'est plus une chose sainte, ce n'est même pas une folie sublime, une heureuse faute ; elle est tout simplement une faute dont il importe de se repentir et de se corriger. « Là Révolution, en définitive, fut irréligieuse et athée. La société qu'elle rêva dans les tristes jours qui suivirent l'accès de fièvre, quand elle chercha à se recueillir, est une sorte de régiment composé de matérialistes et oii la discipline tient lieu de vertu. La base toute négative que les hommes secs et durs de ce temps donnèrent à la société française, ne
peut produire qu'un peuple logue el mal élevé. » (i). Le grand tort des hommes de 89 a été de vouloir réformer la société sur un type abstrait sans tenir compte de l'histoire et des droits consacrés. Ce Gode qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire, ne saurait produire qu'un monde de pygmées et de révoltés.
Plus qu'aucun autre pays, la France a besoin de la royauté. Elle a identifié ses intérêts et son génie avec la famille capétienne, et voilà pourquoi le meurtre de Louis xvi fut une ignoble folie. « Le meurtre du 21 janvier, écrit Renan, est, au point de vue de l'idéaliste, l'acte de matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu'on ait jamais faite d'ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et d'oubli du passé. » faV
Notre pays devait presque autant à ses nobles qu'à son roi. L'enthousiasme, la gloire, le patriotisme ont disparu avec les nobles qui représentaient 1' « âme de la France ». Et voici qu'on nous prophétise le retour à l'ancien régime. « Plus d'une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâ-
(i) Réforme inieUectuellp et morale, p. s'jS. (2) Ibid., p. 202.
che et de rendre à tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu de paix, de bonne foi et d'honneur. » (i). Le hasard de la naissance vaut mieux que le hasard de l'élection. « La naissance, dit-il, entraîne d'ordinaire des avantages d'éducation et quelquefois une certaine supériorité de race. )) (2).
Le suffrage universel est irrémédiablement condamné ; le gouvernement qu'il donnera sera inférieur à celui de la monarchie dans ses plus mauvais jours. « La France s'est trompée sur la forme que peut prendre la conscience d'un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une maison avec cela... La civilisation à l'origine a été une œuvre aristocratique, l'œuvre d'un tout petit nombre (nobles et prêtres) qui l'ont composée par ce que les démocrates appellent force et imposture. La conservation de la société est une œuvre aristocratique aussi. » (3).
L'enseignement supérieur, au lieu de développer, comme il le fait chez nous, les tendances égalitaires, devrait, comme en Al-
Ci) Réforme inteUectuelle et morale, p. 202. (2) Ihid.. p. /.5.
{2,)lbid., p. G7.
lemagne, devenir un foyer d'aristocrates. (( Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se révolteraient de ne compter que pour un, comme le premier venu. Pleins du juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le vulgaire ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières d'aristocrates. » (i).
Le côté déplaisant de ce volume, de beaucoup le meilleur de tous les livres de Renan, c'est son acharnement à chercher en Allemagne le modèle de la réforme qu'il prêche à^ la France. L'invasion lui fit un peu ouvrir les yeux, il dut constater que ce peuple qu'il aimait à se représenter comme le plus cultivé et le plus moral, s'était montré, sous la forme de soldats ne différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs, ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein. '2\ Et cependant cette consfatation ne Te guérissait pas d'une illusion qu'il se plaisait à entretenir.
Le i6 septembre 1870, tandis que les Prussiens foulaient notre sol, Renan écri-
(i) Réforme intellectueUe et moml)'. p. lo'i. (a) IbiiL, préf. , p. vi.
vail dans les Débats, une lettre ouverte à son ami et maître Frédéric Strauss. Il commençait par reconnaître sa dette immense à l'égard de son pays. « Moi, s'écriait il, qui dois à l'Allemagne ce à quoi je tiens le plus, ma philosophie ; je dirai presque ma religion. » Puis, reproduisant à peu près ce qu'il avait écrit à l'abbé Cognât, le 24 août i845, il fait part de l'éblouissement qu'il ressentit, à Saint-Sulpice, quand il prit contact' avec la littérature germanique.
Que Strauss ne s'indigne pas trop de voir l'Alsace, cette terre germanique, unie à la Fiance : « C'est par l'Alsace que les idées, les méthodes, les livres de l'Allemagne passent d'ordinaire pour arriver jusqu'à nous. » (i).
Très fier de cette lettre, Frédéric Strauss s'empressa de la traduire, de la faire imprimer à Leipzig, avec sa réponse, au profit d'un établissement d'invalides prussiens.
Le Barde politicien fut passablement marri du procédé de son maître plus positif. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il le remercia de lui avoir donné l'occasion de pratiquer la vengeance chrétienne.
(( L'œuvre à laquelle vous m'avez fait con-
(i) Réjorme intelleclaelle ci morale, p. i6S et i8i.
tribuer est d'ailleurs une œuvre d'humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de conformer ma conduite à quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques » (i).
En 1879 il reprenait son cantique en l'honneur de l'Allemagne et invitait ses compatriotes à s'y associer. « Tous, tant que nous sommes, écrivait-il, nous lui devons beaucoup à cette Allemagne, large, intelligente et profonde, qui nous enseignait l'idéalisme par Fichte ; la foi dans l'humanité par Herder ; la poésie du sens moral par Schiller ; le devoir abstrait par Kant. » Il nous suggère qu'il fut de ces esprits éclairés qui ne furent pas trop surpris de voir proclamer, à Versailles, sur les ruines de la France vaincue, cette unité allemande qu'il s'était représentée comme une œuvre sympathique à la France (2).
Si la France voulait revenir de son régime démocratique, il ne lui suffirait pas de renouer sa tradition historique, il lui faudrait regarder par delà le Rhin, là elle trou-
(i) Réforme inteUectueUe et morale, p. 191. (2) Discours et Conférences, p. ig et 5i.
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verait « l'ancien régime développé et corrigé. )) Et si nous sommes des démocrates incorrigibles, nous trouverons encore là-bas notre idéal. La Prusse militariste et autoritaire n'aura été qu'un moyen pour faire l'unité allemande ; la Prusse passera tandis que l'Allemagne restera. « Or, l'Allemagne livrée à son propre génie sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens légitime ; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêlu le masque effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une forme bienfaisante et réalisable » (0-
Laissons-nous faire par cette influence bienfaisante de nos voisins ; notre race gauloise, pour produire ses meilleurs effets, a besoin de temps en temps d'être fécondée par la race germanique. « Cette race dure, chaste, forte et grave, race placée au premier rang par les dons et le travail de la pensée, une race peu portée vers les plaisirs, tout entière livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, » voilà notre modèle (2), voilà le sel, le levain nécessaire
(i) Réforme.., p. ii3 et i6x.
(2) Ihid., p. i3S.
pour transformer notre nation affadie et corrompue.
Mais ne l'oublions pas, si l'Allemagne possède, d'après Renan, toutes ces belles qualités, c'est qu'elle est protestante. La croyance au surnaturel si désastreuse chez les catholiques produit de bon? effets chez les prussiens de Luther, car ils la prennent à petites doses. « La France a voulu rester catholique ; elle en porte les conséquences. Le catholicisme cet trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et moral à une population... Un élève des Jésuite? ne sera jamais un officier susceptible d'être opposé à un officier prussien » (i).
Le maréchal Foch et le général de Castelnau semblent passablement trempés au point de vue intellectuel et moral, ils ont fait bonne figure devant les officiers prussiens ; élèves des Jésuites l'un et l'autre ils n'ont pas renié les principes de leur éducation. C'est vrai, mais souvenons-nous d'une chose : « L'idéal et la réalité n'ont rien à faire ensemble; ce qui est vrai en littérature, en poésie, aux yeux des gens raffinés, est toujours faux dans le monde des faits accom^ plis. » Et ici nous avons plus qu'un raffiné, nous avons un sectaire.
(i) Réforme.., p. 97.
Lorsque les Drames philosophiques s'occupent de politique, il n'est pas difficile de Tcir oi^i vont les sympathies de l'auteur. Le démocrate Caliban a réussi à détrôner Prospero, duc de Milan, et à prendre sa place. /V peine s'est-il emparé du pouvoir, couché dans la chambre ducale, qu'il sent naître et grandir en lui l'âme d'un aristocrate (i). Il s'empresse d'aller se faire couronner à la Chartreuse de Pavie. Pendant les cérémonies du sacre, tandis que les orgues prient toutes seules, le prieur assis dans sa stalle, interrompt son bréviaire et dit : <( Oui, toute civilisation est l'œuvre des aristocrates » (2).
Une seule chose empêcha Renan d'être royaliste jusqu'au bout, son anticléricalisme L^n roi eut été l'idéal, mais comment se résoudre à le voir rétabli par les Jésuites et les Zouaves pontificaux ? 11 eut fallu faire entrer Ariel à Saint- Acheul et le mettre au service du P. Canaye. « J'aime Prospero, mais je n'aime guère ceux qui le rétabliraient sur son trône. Caliban amélioré par le pouvoir me plaît mieux » (3). Ce n'est pas sons beaucoup d'ironie qu'il préside à la toi-
(i) Drames phil., p. 65-66.
(2) Ibid., p. 99.
(3) Ibid.. p. iio.
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lelte de son démagogue et qu'il augure de son avenir. « Bien peigné, bien lavé, Caliban deviendra fort présentable. Il y aura ptut-être un jour des médailles : A Caliban, protecteur des Sciences, des Lettres et des Arts » (i).
Dédiant à Berthelot le volume de ses Dialogues philosophiques, Renan lui rappelait l'exemple de Condorcet écrivant en pleine Terreur, sous la menace de la mort, son Esquisse des progrès de l'esprit humain. Il trouvait plus philosophique, quant à lui, de venir rêver sous les charmilles de Versailles en mai 187 1, tandis qu'à Paris les habitants mouraient de faim, tandis que des Jésuites se faisaient massacrer pour leur foi. Si l'on veut savoir combien ce Celte idéaliste était le contraire d'un démocrate, il faut lire ces Dialogues, le troisième surtout intitulé : Rêves.
La démocratie est contraire à la religion et à l'humanité ; ce n'est point par elle que Dieu se réalisera. (( La démocratie sectaire et jalouse, écrit-il, est même ce qu'on peut aj^peler l'erreur théologique par excellence, puisque le but poursuivi par le monde, loin d'être l'applanissement des sommités, doit
l,i) Dr aines /ihil., p. 100.
être au contraire de créer des dieux, des êiies supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir » (i). Le rapprochement des classes est une hérésie dans la fantasmagorie de ce rêveur. Le peuple doit rester très bas, afin que les génies puissent monter très haut. Pour lui, le mot du poète : Paucis humanum vivit genus, n'est pas une constatation douloureuse, c'est un idéal à poursuivre.
La grande masse de l'humanité n'est que le terreau, le fumier chargé de faire éclore, de nourrir, d'entretenir ces fleurs qui sont les grands hommes. « L'éclat d'une capitale sort d'un vaste fumier provincial, où des millions d'hommes mènent une vie obscure pour faire éclore quelques brillants papillons, qui viennent se brûler à la lumière. » Dans nos lourdes races modernes, il faut un drainage de trente ou quarante millions d'hommes pour produire un grand poète.
(( Le génie résulte d'une portion de l'humanité brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, concentrée » (2). La nature ne tient pas compte des individus, elle sacrifie des
(i) Dialogues philosophiques, p. loi et io3. C'est ainsi que Nietzsche fera parler Zarathoustra. (3) Ibid., p. 72-73.
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espèces entières, afin que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.
c( Un savant est le fruit de l'abnégation, du sérieux, des sacrifices de deux ou trois générations » (i). En écrivant ceis lignes, le descendant illustre de la tribu obscure se rappela sans doute les longues files de laboureurs et de marins qui le préparèrent làbas dans la vallée du Lédano . Pour lui, la préparation fut singulièrement plus longue. Elle se dessina vers l'an 480 avec la venue de Fragran dans le pays de Goëlo, mais elle avait ses racines dans la préhistoire au fond du Cardigan. « C'étaient des gens pauvres, de bonne race, obstinés, bien portants, peu blasés, nullement usés par la littérature. Ah ! s'ils eussent été riches, je ne serais pas de ce monde... Ils m'ont légué leurs vieilles économies de vie ; je pense pour eux. J'ai été sauvé par leur pauvreté, par leur ignorance » (2).
Le vrai peuple ,1a masse inconsciente livrée à ses instincts de race, tel qu'on le trouve encore, par exemple, chez les marins bretons et les paysans lithuaniens, ne dé-
fi) Dialogues p/ul. p. 102.
(2) Feuilles détachées, p. 120-126, et Discours et Conjérences, n. 227.
mande qu'à se dévouer pour la gloire et le bonheur des grands. Mais il risque fort d'apprendre sans tarder que la plus grande faute qu'on puisse commettre est de se faire tuer pour quoi qui ce soit. C'est l'école primaire qui, en lui enlevant ses illusions et sa naïveté charmante, menace de tarir en lui les sources de la résignation et du dévouement. ^
Déjà dans l'Avenir de la Science, Renan avait exposé ces idées au nom de la Science et de l'Humanité abstraite et aussi au nom du panthéisme hégélien, encore mal digéré. Il se demande si l'humanité n'a pas été trop tôt émancipée, si l'esclavage n'est pas encore nécessaire à l'œuvre divine. De nos jours on tient trop à sa volonté propre et à sa vie. « Le prix de la vie humaine s'est élevé : on est trop regardant... Il serait permis d'être tyran pour procurer le triomphe de l'esprit » (i). Inutile et nuisible de vouloir éclairer les masses, il suffit qu'elles servent avec docilité ou par contrainte les intelligences supérieures qui contemplent et adorent la vérité.
Le grand nombre doit se résigner à jouir, à penser, à vivre par procuration ; heureux
j) L'Avenir de la Science, p. 370 et not'is.
de permettre à l'élite de se livrer aux fonctions supérieures de la vie. Au moyen âge, des milliers de paysans travaillaient résignés autour d'une Abbaye. Ils faisaient monter vers le ciel une abside gothique, ils assuraient la contemplation d'un saint Bernard. « De nos jours, les milliers de paysans autrefois serfs, maintenant émancipés, se livrent peut-être à une grossière bombance, sans résultat idéal d'aucune sorte, avec les terres de ladite Abbaye. » (i).
Les génies qui émergent de l'humanité ne relèvent pas de la morale commune ; ils portent en eux-mêmes et dans la nature de leur mission leur justification et leur loi ; ils comportent, du reste une assez grande variété. « Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également raison d'être » (?.) . Le devoir de Gœthe fut d'être égoïste pour son œuvre. Il importe peu que saint Vincent de Paul n'ait pas été un grand esprit. Raphaël n'aurait rien gagné à être réglé dans ses mœurs (3).
Néron occupe une bonne place dans cette galerie des âmes hors ligne. « Après tout,
(i) Dialogues phil., p. i3i et p. 197, elc.
(2) Les Apôtres, préf.. p. Lxr\'.
(3) Dialogues phil., p. i53.
n'est pas roi de la mode qui veut. L'élégance de la vie a sa maîtrise , au-dessous de la science et de la morale. » Sa gloire à lui sera surtout d'avoir, dans ses nuits de débauche, découvert l'esthétique chrétienne, (i).
Nous voici au delà du bien et du mal. Dans cette région se trouvent également les maisons de fous. (2).
La perfection serait de réunir dans une même conscience toutes les formes du génie, du divin, on réaliserait enfin la formule de saint Paul : <( Dieu tout en tous. >> La monarchie française offrait une faible image de cette société. Sous Louis xiv et sous Louis XV, tout le pays était orienté pour la gloire et le plaisir d'un seul, du roi. « Maintenant, l'univers pense et jouit par des milliers d'individus. Un jour, une bouche colossale savourerait l'infini ; un océan d'ivresse y coulerait, une intarissable émission de vie ne connaissant ni repos, ni fatigue jaillirait dans l'éternité. »
Cet être omniscient aurait le secret de la dynamite ; omnipotent il régnerait en maî-
(i) L'Antéchrist, p. i^i et 181.
(2) On le faisait remarquer à propos du livre de Nietzsche : lenseits von Gut und Base. Leipzisr, i885.
tre incontestable et incontesté ; il penserait et jouirait pour tous. Pour le produire, la terre serait peut-être gâchée comme une motte que l'on pétrit sans souci de la fourmi oa du ver qui s'y cache. Est-ce qu'un général ou un chef d'Etat tient compte des pauvres gens qu'il fait tuer ?
Les animaux n'ont pas conscience de l'œuvre à laquelle ils contribuent, autrement ils seraient fiers de servir à la nourriture des génies. La vivisection en grand stra peut-être nécessaire pour découvrir les secrets de la nature vivante. On verra alors les victimes se présenter d'elles-mêmes, dans l'extase du martyre volontaire, couronnées de fleurs. Le monde n'est qu'une longue série de sacrifices humains à une divinité qui n'est pas encore mais qui est en train de se faire. « Consolons-nous, pauvres victimes, un Dieu se fait avec nos pleurs. » (i).
(i) Dialogues phil., p. 128-129. Renan abandonnait à r Allemagne le soin de créer cette société de son rêve. Ibid., p. 120, il laissait également à un Allemand la tâche de développer la théorie du Surhomme et surtout la naïveté de croire à sa réalisation.