CHAPITRE \ JII
La Bretagne sentimentale et religieuse
Impropres à l'industrie et au commerce, faibles dans l'action, les Bretons sont, en revanche, nous assure Renan, et par làinènie, riches quant aux dons de la vie intérieure, de la vie de l'âme. Que la civilisation moderne ne vienne pas troubler leur demi-sommeil, qu'elle ne leur ravisse pas les illusions de l'enfance, et ils conserveront les germes d'un idéal que la terre leur demandera peut-être un jour. Et voici un programme dont les Bleus de Bretagne pourront s'inspirer dans leurs campagnes électorales.
« Grâce, au moins, pour les petits groupes de survivants d'un autre monde, oii cette inoffensive erreur a entretenu la tradition du sacrifice ! N'améliorez pas leur sort, ils ne seraient pas plus heureux ; ne les enrichissez pas, ils seraient moins dé-
voués ; ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire, ils y perdraient peutêtre quelque chose de leurs qualités et n'acquerraient pas celles que donne la haute culture ; mais ne les méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures simples : il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens d'une classe supérieure en soient bons appréciateurs. )) (i).
Renan a étudié avec finesse, avec un peu de subtilité aussi, le caractère spécial de l'amour breton : les voiles mystérieux dont il s'enveloppe et qui lui donnent un charme tout particulier. Dans cette apparente froideur, qui frappe d'abord chez eux, il voit une exquise pudeur à égale distance de la rhétorique du sentiment, trop familière aux races latines, et de la naïveté réfléchie de l'Allemagne. Les âmes bretonnes ne sont pas expansives. Le sentiment, chez elles, au lieu de se traduire au dehors, de s'évaporer, pour ainsi dire, se dissimule, se concentre au dedans. « Timidité intérieure qui fait croire qu'un sentiment perd la moitié de sa valeur quand il est expri-
(i) Souvpiiirs.., n. 76-77,
mé, et que le cœur ne doit avoir d'autre spectateur que lui-même. » (i).
Dans les fragments de romans autobiographiques qu'il nous a laissés, il observe en lui-même cette timidité du sentiment qui craint de se dévoiler. S'il aime tant Béatrix, c'est qu'elle a le don de le pénétrer, de deviner les émotions qu'il ressent, mais ne saurait exprimer. (( Je suis gauche, timide, maladroit ; à la vue d'un doux visage, j'éprouve im sentiment tendre, mais tellement timide, que je serais désolé qu'elle le vit. Je suis dans des transes, des embarras. Je me cache, et pourtant je voudrais qu'elle vît au travers... Je devance pour l'affection, mais il faut que je sois devancé pour l'expression extérieure. » (2).
Il le reconnaît, d'autre part, ce qui écarte de lui les « doux visages », c'est le spectacle effarouchant de sa supériorité. « La jeune fille s'en va triste, et moi, le front baissé, je reprends ma solitude. Hélas ! c'est que je ne suis plus simple ! Cette femme sent trop bien que je lui suis supérieur. » (3) Il est un être à part, que sa mission élève audessus de l'humanité et qui doit sacrifier
(i) Essais de monde.., p. 38/i-385.
(2) Fragments.., ri. 117-118.
(3) Ibid., p. 9/1.
bien des choses. « Celui que Dieu a louché est toujours un être à part ; il est ,quoi qu'il fosse, déplacé parmi les hommes ; on le reconnaît à un signe. Il n'a point de compagnon parmi ceux de son âge ; pour lui, le> jeunes filles n'ont point de sourire. » (i). C'est trop d'ingratitude pour les jeunes prévenances de Noémi.
A son avis, c'est la race bretonne qui compte le plus de morts par amour. On ne songe même pas à lui demander des statistiques. Il ne faudrait pas voir là des cas de suicide, mais le fruit naturel d'une lente et douce consomption. Si ces mystérieux dépérissements sont attribués parfois à la nostalgie, c'est que, chez le Breton, l'amour s'associe d'une manière indissoluble au village, au clocher, à l'angelus du soir, au paysage favori. « L'homme passionné du Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous parlons ne tue que celui qui l'éprouve, et voilà pourquoi la race bretonne est une race facilement chaste ; par son imagination vive et fine, elle se crée un monde aérien qui lui suffit. » (2).
Cet amour breton, très profond à la
(i) Essais de morale.., n. 200.
(2) Souvenirs... p. 39-/10.
fois et très discret, est plein de respect pour la femme. On reproche amèrement aux imitateurs gaulois d'avoir souillé les thèmes qu'ils empruntaient à l'inspiration celtique, a Le zèle du chevalier à défendre l'honneur des dames n'est devenu un euphémisme goguenard que chez les imitateurs français, qui transformèrent la virginale pudeur des romans bretons en une galanterie effrontée, si bien que ces compositions, si chastes dans l'original, devinrent le scandale du moyen âge, provoquèrent les censures et furent l'occasion des idées d'immoralité qui, pour les personnes religieuses, s'attachent encore au nom de roman. » (i).
Il est une tendance sentimentale qui s'associe au tempérament breton comme une épithète de nature, cette tristesse vague et indéfinie qui s'appelle la mélancolie. Ce qui s'en rapproche le plus, c'est probablement l'intraduisible « Gemût », qui ravissait le séminariste de Saint-Sulpice dans les romantiques d'Allemagne. Pour se rendre compte de la justesse de ce rapprochement, il n'est pas nécessaire d'avoir fait une étude approfondie des deux races, il suffit d'a-
(i) Exsnia (le niorn^e.., p. di3-4i/i.
voir entendu des Bretons et des Allemands chanter, à l'église, leurs cantiques populaires.
Ce sentiment très complexe s'oppose à la gaieté satisfaite, sans toutefois devenir le découragement pessimiste. 11 est fait tout à la fois de désenchantement et d'espérance. C'est l'idéal entrevu, jamais atteint, mais toujours poursuivi, qui empêche de s'attacher à la terre, qui empêche aussi de désespérer du ciel. La note mélancolique revient le plus souvent dans cette partie vibrante exécutée par l'âme bretonne dans le grand concert de l'espèce humaine. En voici une description émue, ou du moins harmonieuse, qui fera sourire ceux qui connaissent le gai soir de la vie de Renan :
(( Si parfois elle semble s'égayer, une larme ne tarde pas à briller derrière son sourire ; elle ne connaît pas ce singulier oubli de la condition humaine et de ses destinées, qu'on appelle la gaieté. Ses chants de joie finissent en élégies ; rien n'égale la délicieuse tristesse de ses mélodies nationales; on dirait des émanations d'en haut, qui, tombant goutte à goutte sur l'âme, la traversent comme des souvenirs d'un autre monde. Jamais on a savouré aussi longuement ces voluptés solitaires de la conscience, ces réminiscences poétiques, oii se croisent à
la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes, que, pour peu qu'elles vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans qu'on pût dire si c'est tiamertume ou de douceur. » (i).
Tout semblait contribuer à développer, chez Renan, ce tempérament atavique. Son père, marin doux et mélancolique, lui avait donné le jour, déjà avancé en âge, au retour d'une longue navigation. « Dans les premières lueurs de mon être, j'ai senti les froides brumes de la mer, subi la brise du matin, traversé l'âpre et mélancolique banc de quart. » h) Elève à Tréguier, il fuyait Ifcs jeux, s'isolait de ses camarades ; séminariste à Issy, il passait des heures dans un coin du parc, enveloppé dans sa houppelande, tout seul avec sa pensée et sa rêverie.
Dans ses Cahiers de jeunesse, il se déclare un peu wertherien, mais sans aller jusqu'au coup de pistolet. « Je ne puis encore m'empêcher d'admirer Werther, parce qu'il est philosophe par un côté ; mais l'imiter, merci ; car la vie est colorée pour moi ; je tiens à la morale et au vrai, même quand je suis sceptique, et puis il y a tant de plaisir à décrire tout cela, qu'on cesse
(i) Ibid., p. 383-38/1.
(2) Souvenirs.., p. go-
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de souffrir ce qu'on souffre en le décrivant. » (i).
Les exigences démesurées de son idéalisme lui défendront pendant longtemps de pactiser avec les frivolités de ce monde sublunaire, principalement avec le béotisme français. Voyant le moine du Mont-Cassin, Dom T.uigi Tosti, tourner ses regards vers la France, il lui dit : u Non, Tosti ; que -ferais-tu parmi nous ? La France est un exil pour des âmes comme la tienne. Au milieu des passions aveugles, entre la religion inintelligente et le matérialisme brutal, âme poétique et pure, où serait ta place ? De ta cellule, tu entends le frémissement des roseaux du Tibre ; tu vois, le soir, les montagnes d'Albano nager dans des flots de lumière. Que te faut-il davantage ? Reste Italien, reste moine, content de ta noblesse morale et de la sympathie de tous ceux qui adorent en esprit. ■» (2).
Pour lui, Renan, fier détenteur de traditions idéalistes, il prétend bien demeurer Celte et Rreton, malgré les tenïations qui l'entourent et qui sollicitent son âme.
«' Bien que parfois je sois tenté d'envier le don de ces natures heureuses, toujours et
(2) Essais de morale... jt. 2A1.
facilement satisfaites, j'avoue qu'à la réflexion je me trouve fier de mon pessimisme, et que, si je le sentais s'amollir, je chercherais avidement quelle fibre s'est relâchée en mon cœur. » (i).
La Bretagne n'avait qu un tort aux yeux de Renan, le tort de n'être pas sortie avec lui du catholicisme. Pour s'en consoler, il essaya de se persuader qu'elle n'y entra jamais complètement, et que lui-même, en rejetant tout dogme particulier et tout symbole précis, il n'avait fait que revenir à la religion de ses pères. « La religion, écritil, est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent leur soif d'idéal ; mais l'on se trompe tout à fait quand on croit que la religion est pour elles une chaîne, un assujettissement. Aucune race n'a le sentiment religieux plus indépendant. » (2).
A l'en croire, les Celtes seraient venus comme d'eux-mêmes au christianisme.
(( Cette douce petite race était naturellement chrétienne. » La douceur de leurs mœurs et leur sensibilité exquise les prédisposaient à cette religion qui se penche avec tant de bonté vers Jes petits et les humbles. Chez eux, la foi opérait par les feriimes, par je
(i) Essais de morale., préf.. p. xii.
(2) Souvenirs... p. 7S-79.
ne sais quoi charme de pureté et de douceur. Dès le troisième siècle, ils auraient été parfaits chrétiens. Ce n'est pas de Rome qu'ils auraient reçu leur foi, ils la tenaient de première main, d'une tradition apostolique, probablement de l'école de saint Jean, le seul apôtre assez idéaliste, sans doute, pour mériter de convertir une pareille race.
Ce tableau de l'origine des chrétientés celtiques est assez fantaisiste et peu conforme aux textes ; l'auteur s'abandonne à son « hajDitude de voir sous terre et de discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas » (i). Par ailleurs, il rivalise avec Montalembert d'admiration et de sympathie pour les grandes cités monastiques qui surgirent chez les Celtes de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. Il aurait volontiers pris l'habit dans une de ces communautés oii l'on adorait si bien en esprit et en vérité : à Bangor, à lona, à Clonard ou à Lindisfarne. Mais, elles aussi, étaient trop idéalistes pour être viables, pour réussir et pour durer (2).
('t) Essais fie morale..., n. /i35-436. Cf. Dom Gougaud, Les chrétientés celtiques, Lcooffrc if)ri. p. tG.
(2) Essais de morale.., p. ^87.
Chétiens de très bonne heure, mais à leur manière, les Celtes auraient attendu fort longtemps avant de devenir catholiques. Ce n'est qu'au douzième siècle, grâce aux Normands de France, que les Bretons d'Outre-Manche seraient entrés nettement dans le courant de la catholicité. Les Armoricains se seraient attardés beaucoup plus longtemps, vivant en marge de l'Eglise, d'un christianisme spécial et autonome.
« Au dix-septième siècle, notre Bretagne française fut tout à lait conquise par les habitudes jésuitiques et le genre de la piété du reste du monde. Jusque-là, la religion y avait eu un cachet absolument à part. » (i). C'est assez mesquinement juger ce grand mouveipent religieux commencé par Dom Michel le Nobletz, continué avec plus d'extension et de profondeur par le P. Maunoir, et dont le pays conserve encore des traces. Le premier de ces deux apôtres aurait pu trouver grâce, mais le second avait l'impardonnable tort d'être un jésuite.
Si cette renaissance religieuse de la Bretagne, au lieu de la retremper dans la piété catholique, l'avait amenée au protestantis-
(i) Souvenirs... p. 79.
me, Renan aurait trouvé pour la dépeindre des phrases pleines d'émotion et de poésie. (( J'ai coutume de dire que, selon beaucoup d'analogie, les populations bretonnes de France auraient dû devenir protestantes comme celles d'Angleterre. Le sentiment religieux chez ces peuples est très profond, très individuel, très détaché des formes et des livres. » (i).
Par malheur, le fait de l'Irlande constitue pour cet^e ethnologie complaisante une assez forte objection. Les Celtes du pays de Galles sont allés au protestantisme, mais leurs frères de l'autre côté du détroit, malgré leurs tendances individualistes, s'accomodent fort bien de la religion catholique, au point de constituer avec les Armoricains l'une des portions les plus fidèles de l'Eglise.
Du reste, à l'en croire, ce n'est pas seulement la Bretagne, c'est toute la France qui aurait dû devenir protestante. « Au seizième siècle, écrit-il, toutes les circonstances tendaient à faire de la France un pays protestant. Jamais plus d'héroïsme ne sera déployé. Eh bien ! La France, il faut le dire a\ec regi'et, a rejeté le protestantisme comme antipathique à sa nature. La France est
(i) FeuiUc.'i détachées, n. 91.
le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le plus indifférent en religion » (i). L'auteur avait sans doute oublié ces lignes quand il rédigeait la préface de son volume. Il y constate que la plupart des retours religieux se font au bénéfice de la religion catholique et il ne s'en étonne pas. « Le catholicisme étant la plus caractérisée des religions, et, si j'ose le dire, la plus religieuse des religions, toute réaction religieuse se fait nécessairement un peu à son profit »
11 y a là un peu de contradiction, mais nous en verrons bien d'autre. Renan, on se le rappelle, en sortant de Saint-Sulpice s'était débarrassé au moins provisoirement du « joug importun de la conséquence », cela devint une habitude et il finira pai l'ériger en principe.
Les esprits cultivés pourront à la rigueur, d'après Renan, se passer de cette religion à laquelle il doit tant de reconnaissance. Ils trouveront dans la science, dans les arts, de quoi exercer leurs facultés supérieures.
Mais que deviendront les gens du peuple, les paysans bretons, si on leur enlève cette con-
(i) Questions contemporaines, p. Sap. Etudes d'Histoire religieuse, p. 397.
(2) Ibid., préf., p. XIX.
solation ? Leur part d'idéal, de rêve et d'illusion, n'est-elle pas accrochée à ces flèches de granit qui montent vers le ciel, aux contreforts de nos vieilles cathédrales et aux cérémonies qui s'y déroulent ? <( Quel charme, dit-il, de voir dans les chaumières et dans les maisons vulgaires, où tout est écrasé sous la préoccupation de l'utile, des figures idéales, des images qui ne représentent rien de réel ! Quelle douceur pour l'homme, recourbé sous un travail de six journées, de venir, le septième, se reposer à genoux, contempler de hautes colonnes, une voûte, des arceaux, un autel, entendre et savourer des chants, écouter une parole morale et consolante >'. (i).
Malgré ses flottements et ses variations, l'idéal de Renan revêtira toujours la forme religieuse, il empruntera même parfois les accents d'une conviction profonde, l'enthousiasme d'une vision prophétique. Lors de sa leçon d'ouverture au Collège de France. 27 février 1862, pour se faire pardonner la concession qu'il faisait au pouvoir conservateur, il crut devoir fournir quelques gages à l'anticléricalisme libéral. Le i5 juillet suivant, il adressait à ses collègues un long mémoire pour justifier sa
(i) Etude» d'hist. relig., p. xvi.
conduite et leur déclarer les vrais sentiifients de son âme.
En prononçant la fameuse phrase qui fit l'éclat et eut les conséquences que l'on sait, il n'avait nullement porté atteinte à la dignité de Jésus, il avait parlé tout simplement comme saint Pierre et Bossuet. Faisant alors allusion aux circonstances tragiques oii il avait failli mourir à côté de sa sœur Henriette, il écrivait gravement :
« J'ai vu la mort de près. J'ai perdu le goût de ces choses frivoles où l'on peut prendre plaisir quand on n'a pas encore souffert. Les soucis de pygmées dans lesquels s'use la vie, n'ont plus beaucoup de sens pour moi. J'ai, au contraire, rapporté du seuil de l'infini, une foi plus vive dans la réalité supérieure du monde idéal » (i).
Il était fort loin à cette époque de l'universelle tolérance en matière de religion. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il donnera à chacun le droit de bâtir à sa guise son roman de l'infini. Pour le moment, le celte idéaliste s'élève avec force indignation contre la Théologie de Béranger. Le plaisir et la frivolité sont la négation du divin, l'inverse de la religion. <( L'homme est reîi-
(i) Questions contemporaines, p. 237.
gieux au moment où le sentiment de l'infini prend chez lui le dessus sur le caprice ou la passion. » Quel scandale de voir ces jouisseurs vulgaires s'incliner, le verre en main, devant le Dieu que lui-même cherche avec tremblement 1
Il est tenté de se faire athée pour échapper à leur théisme ; dévot, pour n'être pas complice de leur platitude. « Non, s'écriet-il, ils ne peuvent te connaître, être saint qu'on n'entrevit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher. Les blasphèmes de l'homme de génie doivent plus te plaire que le vulgaire hommage de la gaieté satisfaite » ( t\
Ce petit Breton qui sortait u épouvanté » et mal dégrossi de Saint-Suîpice rêvait déjà de réformer le christianisme ; il se comparait à Luther et suppliait Jésus de l'inspirer et de le soutenir. Par moments, c'est une véritable croisade qu'il prêche contre le matérialisme et l'irréligion, sous toutes ses formes. Que tous ceux qui adorent en esprit et en vérité se liguent autour de lui contre ces âmes basses et terrestres destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nul-
(i) Questioiïs contempornineii, p. ^-i et pa?sim.
lité. Et comment ne pas s'apitoyer sm" le sort de la pauvre humanité, assise, morne et silencieuse sur le bord de la route, n'ayant personne pour élever ses yeux vers le ciel qu'elle ne regarde plus ?
L'Eglise catholique est bien là, mais elle aussi semble avoir besoin d'être remise dans la bonne voie. Plein d'inquiétude pour les destinées de sa vieille mère, de cette mère à qui il doit tout et qu'il a abandonnée à contre-cœur, l'ancien séminariste prend des accents mélodramatiques pour lui prêcher le Sursum corda du détachement.
« Ah I gardons-nous de croire que Dieu a quitté pour toujours cette vieille Eglise. Elle rajeunira comme l'aigle, elle reverdira comme le palmier (i) ; mais il faut que le feu l'épure, que ses appuis terrestres se brisent, qu'elle se repente d'avoir trop espéré en la terre, qu'acné efface de son orgueilleuse basilique : Christus régnât, Christus imperat, qu'elle ne se croie pas humiliée quand elle occupera dans le monde une
(i) Rapprochons de ces promesses l'avertissement adressé au christianisme en 18^9. " Nous le réhabiliterons, nous ferons ressortir ses gloires, ses beautés, mais, au nom du ciel ! qu'il se tienne pour bien mort ! >.
position qui ne sera grande qu'aux yeux de l'esprit )) (i).
Pour un peu, il se ferait janséniste dans le désir de corriger le christianisme un-peu mou de saint François de Sales. « La Réforme, écrif-il, y opposa sa doctrine de la justification par le Christ. Au xvif siècle, l'influence jésuitique et espagnole ayant de nouveau obscurci par la politique la foi de saint Paul et de saint Augustin, Saint- Cyran fut le Calvin qui prit en main la cause de Dieu. L'expérience a prouvé que l'homme ne déploie jamais mieux sa liberté que quand il se croit enchaîné par le dogme de la grâce » (2).
Renan n'aime pas beaucoup les saints modernes ; il les trouve trop dogmatiques. Par contre, il affiche une grande dévotion pour les vieux saints de la race celtique. D'abord ils sont un peu de sa famille et de son sang ; l'un d'eux a porté son nom et méritera d'avoir son chapitre d&ns les Souvenirs. Mais surtout il les soupçonne de n'être pas très catholiques, de n'avoir pas à Rome leurs papiers bien en règle, et c'est le grand motif de ses sympathies. Il gémit de voir leur culte disparaître dans les cam-
;^i) Queutions contemporaines, p. A02.
(r>) I^'ouvelles Etudes d'Histoire religieuse, p. ^73.
pagnes bretonnes sous l'influence d'un clergé qui affecterait de ne point les connaître.
Sa douleur fut grande, paraît-il, en apprenant qu'un certain curé avait remplacé dans son église une vieille statue de Saint-Beuzec par une Notre-Dame de Lourdes. « Voilà, s'écrie-t-il avec componction, voilà comment on supprime un saint, pour le remplacer par l'effigie d'un triste miracle moderne. Au ciel, nous le savons, saint Beuzc.^ est inattingible. Mais sur terre, que de dangers courent ces vieux patriarches de notre race I » (i).
Ces paroles étaient adressées à un groupe de protestants du pays de Galles. Elles pouvaient ne pas déplaire aux disciples de Wesley, mais nous les trouvons choquantes sur les lèvres de l'ancien congréganiste, injurieuses pour les catholiques de France, pour les Bretons surtout dont les cfochers de dentelles s'élèvent si nombreux vers le ciel en l'honneur de Notre-Dame.
Les conférences qu'il faisait à Londres en 1880, furent encore pour Renan l'occasion de prôner son origine et sa dévotion bretonnes. (( Cette île où j'ai tant d'amis et que je viens de visiter si tardivement ,j'y rêvais
(i) Feuilles détachées, p. 90.
dès mon enfance. Je suis Breton de France ; je voyais dans nos vieux livres l'Angleterre toujours appelée l'île des saints ; et en effet, tous nos saints de la Bretagne armoricaine, ces saints d'une orthodoxie douteuse et qui, s'ils ressuscitaient, s'entendraient mieux avec nous qu'avec les jésuites, venaient de Tîle de Bretagne » (i).
Les Jésuites cependant comme les Dominicains, comme les Bénédictins ne s'entendaient pas si mal avec les vieux saints bretons. Le P. Maunoir, le grand missionnaire de la Bretagne bretonnante au xvn' siècle, ne craignait pas de remettre en honneur leur culte, en particulier celui de saint Corentin. Le clergé lui-même n'affecte nullement de les ignorer, il continue à réciter leur office dans le bréviaire, à célébrer leurs fêtes dans les chapelles, tout en réagissant contre les superstitions populaires qui s'y glissent parfois (a\
(i) Conférences d^Anghterre, p. 212.
(.2) En i836, l'abbé Tresvaiix rééditait la Vie des Saints de Bretagne du savant bénédictin breton Dom Lobineaii. En 1901, trois chanoines de Qnimper, A. -M. Thomas, J.-M. Abgrall, P. Peyron, ont réédité avec un grand luxe de science historique et archéologique les Vies des Saints de la Bretagne Armorique du dominicain de Morlaix A. Le Grand. Rennes, chez II. Valar.
Ce n'est ni en Irlande, ni au pays de Gelles, ni en Armorique que Renan trouve le type de la religiosité celtique, il lui plaît de le découvrir en Lorraine, à Domrémy, dans l'âme de Jeanne d'Arc. <( Sans qu'elle le sût, elle était plus celtique que chrétienne. Elle a été annoncée par Merlin ; elle ne connaît pas le pape et l'Eglise ; elle ne croit que la voix de son cœur. Cette voix, elle l'entend dans la campagne, au bruit du vent dans les arbres, quand son ouïe est frappée de sons mesurés et lointains. > C'est au hêtre fameux qui ombrageait sa chaumière, et aux fées qui le hantaient qu'on attribue ses inspirations.
Celui qui caractérisait ainsi l'héroïne d'Orléans, avait lu les actes du procès de Rouen (i), mais, dans sa lecture, il a eu de volontaires distractions. Certains textes auraient troublé la voix de son cœur, dérangé ses combinaisons d'idées et de mots, il a fait semblant de ne pas les voir. Interrogée dans sa prison le 17 mars i/i3i, Jeanne déclare aimer l'Eglise de tout son cœur et vouloir la défendre de toutes ses forces. « J'en appelle, dit-elle, au Dieu qui m'a envoyée,
(i) Essais de morale et de critique, p. 4o5-4o6. L'auteur parle du document, il en cite même une phrase latine sans référence précise.
à la Bienheureuse Marie, à tous les Saints et Saintes du paradis. Et il m'est avis que c'est tout un de Dieu et de l'Eglise. » Rejetant la croyance aux fées comme une superstition, elle aime ce que le Seigneur aime, elle déteste ce qu'il déteste, et demande à recevoir le sacrement de . l'Eucharistie le jour de Pâques (i).
Renan devait fermer les yeux sur tous ces documents, car Jeanne d'Arc y apparaît trop manifestement plus chrétienne que celtique. Dans ces fantaisies littéraires ovi la vérité historique n'a rien à voir, on trouve déjà l'auteur de la Vie de Jésus.
(i) .1. Quicherat, Procès de Jeanne d\Arc, t. I, p. 174-178. /