‹ L'esprit de RenanChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE X L'adorateur du moi · texte numérisé non relu

CHAPITRE X L'adorateur du moi

Renan déclare avoir souvent reproché aux esprits de son temps d'être trop subjectifs, de s'occuper trop d'eux-mêmes, de n'être pas assez entraînés, absorbés par l'objet, c'est-à-dire par ce qui est devant nous, le monde, la nature, l'histoire. « Parler de soi est toujours mal. Cela suppose qu'on pense beaucoup à soi ; or le temps donné à penser à soi est un vol fait à Dieu, comme on aurait dit autrefois » (i).

Ces esprits qu'il était si empressé à corriger de leur péché mignon, auraient eu beau jeu à lui répondre : medice, cura teipsum !

(i) Feuilles délachêes, pTef., p. m.

Ce n'est pas seulement dans ses Souvenirs, dtins ses discours et ses préfaces qu'il nous parle de lui-même, c'est dans tous ses écrits, directement ou indirectement.

On a écrit fort justement à propos de la Prière sur l'Acropole : « On y découvre moins Renan en face du Parthénon que le Parthénon en présence de Renan )> (i). Le pieux pèlerin est fort peu absorbé par l'objet de son culte, il pose devant la déesse et surtout devant les lecteurs naïfs des Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.

Dans ses Dialogues et ses Drames philosophiques, le protagoniste est toujours Renan en personne ; les rôles secondaires ne a sont là que pour lui permettre de se déployer, de se mettre en relief. C'est si manifeste, qu'il a cru devoir le nier. « Je n'écris que pour les lecteurs intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je n'aie nulle solidarité avec mes personnages, et que je ne doive porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment ». (2).

= Sous ces noms d'emprunt, il pourra de temps à autre recevoir un compliment sans

(i) H. Paiigot. Op. cit., p. 827.

(2) Didlogues phiL, préf. , p. vu.

que sa modestie ne soit trop offusquée. A la fin du premier dialogue, Euthyphron, plein d'admiration pour le désintéressement de Philalèthe, lui dit : « Vous voulez bien vous prêter aux fraudes de l'Eternel, mais vous tenez à ce qu'il sache que vous n'êtes pas dupe. J'ai toujours remarqué chez vous un sentiment singulier et très délicat : c'est une espèce de peur de sembler tirer un avantage quelconque de votre vertu. » Et Philalèthe de répliquer, un peu confus : a Effectivement, si j'avais été prêtre, je n'aurais jamais voulu accepter d'honoraires pour ma messe... De même je me ferais scrupule de tirer un bénéfice de mes croyances religieuses » (i).

Le même compliment reviendra dans l'un des Drames. Ililarius invite Gotescalc à féliciter Prospero de son caractère désintéressé : (( Au fond, notre maître ne pèche que par excès de gentilhommerie. Il a peur qu'il ne se mêle aux sacrifices qu'il fait pour le vrai, quelque apparence de pot-de-vin, ou, comme on dit en Orient, de Bakh-Schisch » (2).

En son Dialogue des niorts, représenté à la Comédie-Française le 26 février 1886, il charge Corneille et Racine d'annoncer Vic-

(i) Dialogues phil., p. 47-48.

(2) Drames pliil., p. 17S, et cf. Souvetiirs., p. i5o.

tor Hugo, mais ne croyez pas qu'il reste luimême dans les coulisses. Sous l'auteur d'Athalie nous retrouvons l'auteur de l'Abhesse de Jouarre qui parle d'amour et de scepticisme. (( J'aimerai ce jeune siècle, sorti du sang et des larmes, et qu'un Dieu inconnu dirige peut-être » (i).

Tandis que VEau de Jouvence, liqueur claire et ambrée, sort du laboratoire, Renan apparaît sur le théâtre avec sa famille. Henriette est évoquée du sein de Dieu oii elle repose au grand risque d'être scandalisée par les personnages de ce drame, parfois assez lubriques. Le frère qui a bien quelque raison de redouter son visage sévère, lui présente son fils Ary pour l'apaiser. (( Voici l'enfant que tu aimais, comme tu m'avais aimé il y a cinquante ans. Il est maintenant jeune et plein de courage ; il veut vivre. »

Ensuite vient la présentation de Noémi.

<( Celle-ci, tu ne l'as jamais vue. C'est d'elle que tu me dis un jour : « Cette petite vient ^) pour me remplacer. » Eh bien, figure-toi que c'est toi-même. Oui, tu m'as été rendue. Regarde, la voici. Elle est douce, chaste, timide et réservée comme toi. Comme toi, elle a besoin d'être aimée ; elle veut suffire

(i) Drames.., p. 53^ et 537.

à quelqu'un. Elle aura dans le cœur tes suc ceptibilités infinies, la flèche de tes chères subtilités » (i).

Ses propos les moins convenables sont placés dans la bouche de religieuses et de cardinaux, l'Eternel lui-même devra entrer dans ses vues, il chargera son messager Gabriel d'annoncer aux hommes sa prédilection pour les incrédules et les sceptiques. u Apprends, enfant fidèle, ma tendresse pour ceux qui doutent ou qui nient. Ces doutes, ceë négations, sont fondés en raison, ils viennent de mon obstination à me cacher. Ceux qui me nient entrent dans mes vues » (2).

Les personnages historiques, eux aussi, devront, bon gré mal gré, renvoyer son image à Renan. S'ils ne veulent pas servir de modèle, ils serviront de repoussoir, il leur faudra nécessairement rendre témoignage à « sa petite pensée. »

Son étude sur M. Cousin est, d'un bout à l'autre, un chef-d'œuvre d'ironie, oii perce çà et là du dépit mal déguisé et un peu de secrète jalousie. Cousin n'est pas un véritable penseur ; il s'est souillé au contact de la

(i) Drames., p. 208 sq.

(2) Ibid., p. 458.

politique et de l'action. Au lieu d'être le Jupiter olympien qui juge tout et n'est jugé par personne, il s'est imposé la pesante cliaîne d'un chef d'école. Ce sont là, du reste, des défauts dont on pourrait dire ce que dit l'Eglise du péché originel : Félix culpa !

Le vrai philosophe, le contemplateur plane au-dessus des réalités, indifférent aux conséquences de ses méditations, il parvient à l'impossibilité de mal faire. Sa philosophie, c'est une épopée de l'univers ; suivant le mot de l'antiquité, elle s'appellerait : (( Placita, ce qui lui a plu, le point de vue que, entre mille autres, il a préféré. >> Il n'est pas dupe de son rêve, il mesure la distance qui le sépare de la réalité prosaïque. (( La théorie est toujours un idéal, il sera temps de le réaliser le jour où il n'y aura plus dans le monde de sots ni de méchants. )) (i).

M. Cousin s'est donné la peine et aussi le ridicule d'avoir une opinion et de vouloir la communiquer aux autres. « Le philosophe isolé n'est responsable que de son propre salut, mais le chef d'école a charge d'âmes. Il faut qu'il prenne garde de scandaliser les petits qui le suivent : do là des

(i) Essais de morale.., p. 73-78.

précautions plus maternelles que philosophiques, mille scrupules, mille attentions pour les consciences tendres (les meilleures de toutes) dont il est le directeur spirituel. )) (i).

Le meilleur des philosophes, c'est celui qui se promène, en dilettante, à travers l'histoire de l'esprit humain. « Chacun de nous n'est ce qu'il est que par son système en histoire. » Et voilà l'auteur des Origines chrétiennes qui reproche à Cousin de n'avoir pas suffisamment parlé du christianisme, ni avec assez de sympathie, assez d'amour, (c L'éducation, peu religieuse qu'ont reçue la plupart des hommes de la génération qui nous a précédés explique seule comment ils ont pu prendre à l'égard du christianisme une position aussi dégagée de tout lien antérieur. N'ayant connu le christianisme que tard et à un âge réfléchi, n'ayant pas été bercés de ces belles croyances qui laissent toujours dans l'âme un parfum de poésie et de moralité, ils ont agi avec notre vieille mère d'une façon sèche et hautaine qui nous blesse » (2).'

Les Mémoires du vieux professeur alle-

(i) Essais de morale., p. 90-91.

(2) Ibid., p. 89.

mand Creuzer ont permis à Renan de raconter bien des choses, en particulier qu'il y aurait une belle apologie à écrire Pro docto femineo sexu.

Ils lui ont fourni une occasion de plus de nous rappeller qu'il a choisi la meilleure part ; privilège qu'il veut bien partager avec les philologues conscients de leur bonheur. « Déchargés du plus rude souci qui soit imposé à l'homme ici-bas, celui d'avoir une opinion exprimée sur les choses divines et humaines, ils jouent dans ce monde le plus commode des rôles, celui de spectateurs. Etrangers aux passions de secte ou de parti, ouverts à la vérité, de quelque part qu'elle vienne, ils voient tout aboutir à leur tribunal, et eux-mêmes ne relèvent de personne... Quand même tout le reste serait vanité, il semble que la curiosité ne le serait pas, et, quand même elle le serait, cette façon d'écouler la vie, aura toujours été. la plus douce manière d'exister )> (i).

Ce contemplateur subtil pour qui l'univers ne semblait avoir d'autre but que d'offrir à sa curiosité une fine pâture était agacé de ne pouvoir pénétrer dans la psychologie de Bismark. Il se demande quelque part

(i) Essais de morale.., p. 33o-33i.

si ce diplomate peu scrupuleux et cet homme d'action n'est pas aussi philosophe et critique, car il serait fâché de ne point rencontrer chez le grand Germain, ce qui constitue pour lui-même la qualité suprême.

Bismarck voit-il la vanité de ce qu'il fait, tout en y travaillant avec ardeur, ou bien, comme tous les esprits absolus, est-il dupe de son œuvre ? « J'incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu'un esprit si complet ne soit pas critique » (i).

En histoire ancienne comme en histoire moderne, dans le monde religieux et le monde profane, partout les hommes devront se présenter devant Renan et ils seront jugés suivant qu'ils se rapprochent ou s'écartent de son idéal, de sa mentalité, de lui-même.

Les prophètes hébreux, spécialement Zacharie, « le grand idéaliste d'Israël », ont été mal compris par les chrétiens qui s'en recommandent. Ils lui doivent de voir enfin leur tradition se redresser, et fructifier la semence qu'ils avaient jetée. « Le germe déposé dans la tradition religieuse par les inspirés d'Israël ne périra pas ; nous tous qui cherchons un Dieu sans prêtres, une révéla-

(i) Réforme intellectiielle et morale, p. ifn-ilio.

— aïo —

tion sans prophètes, un pacte écrit dans le cœur, nous sommes, à beaucoup d'égards, les disciples de ces vieux égarés » (i).

Lorsque Jérémie prédisait la ruine de Babylone, il s'était écrié : <( Et voilà comme les peuples travaillent pour le néant, s'exténuent au profit du feu. » Du coup le texte est inspiré, car il fournit une admirable formule pour marquer la supériorité du contemplateur et du critique sur les hommes d'action. (( La grande ironie mêlée de pitié, qu'inspire au penseur ce que la pauvre humanité, amoureuse de ses bourreaux appelle la gloire, ne s'est jamais exprimée par un trait plus énergique » (2). Ce prophète n'est pas toujours placé en aussi bonne compagnie, (t C'était un Félix Pyat, doublé d'un Jésuite implacable » ('3).

Judas Macchabée, par son héroïsme intransigeant, fournit au dilettante l'occasion

(i) Histoire du peuple d'Israi;!, III, p. 3/io.

(2) Histoire du peuple d'Israël, III, p. 458. Il faut rapprocher de ce texte le mépris du jeune E. Renan pour ces Français qui se font hacher sur deux ou trois mots de leur général, afin de passer pour braves : « Le philosophe est là-haut, regardant, critiquant et s'enthousiasmant ; mais prenant garde de s'y laisser prendre les doigts. » Cahiers de Jeunesse, p. 2^8.

(3) Histoire du peuple d'Israël, III, p. 35o.

de faire valoir son libéralisme et sa politesse, et aussi de déprécier un contemporain qui ne lui paraît guère sympathique. <( Nous sommes trop libéraux et trop bien élevés pour nous exprimer d'un ton si absolu. Te crois que M. de Mun se trompe au moins peur les cinq sixièmes. Mais ma philosophie m'apprend qu'il doit avoir raison aussi pour un sixième, et, si j'avais devant moi un de ses partisans, ma bonne éducation me commanderait de chercher ce sixième ou je pourrais être du même avis que lui » (i).

En compagnie de la docte Allemagne, il sourit de Bossuet, de Chateaubriand, de M. de Maistre qui prétendent admirer la Bible à travers leur contresens et leur non-sens, (' C'est à nous qui voyons Israël dans sa réelle beauté, c'est à nous ^autres critiques qu'il appartient vraiment de dire : Stantes erant pedes nostri in atriis tuis Jérusalem ! » (■?.).

Héritier et continuateur de l'inspiration juive, Renan prétendait bien demeurer le vrai disciple de Jésus, il se flattait même d'être seul en son siècle à l'avoir compris. C'était, assurait-il à Henriette, la pensée de

(i) Histoire du peuple d'Israrl, IV, p. 339. (2) Etudes d^Histoire religieuse, p. 74.

la Passion qui l'encourageait dans sa rupture avec le séminaire et avec l'Eglise. Si, à cette époque, il avait été capable de croire aux apparitions, il aurait vu Jésus lui disant : « Abandonne-moi pour être mon disciple. » Dès lors, avoue-t-il lui-même, il portait dans son esprit la Vie de Jésus, (i).

Passé maître dans l'art de (( solliciter doucement les textes », il prêtera à son héros galiléen les traits de sa propre physionomie, il retrouvera dans l'Evangile ses pensées les plus chères. D'aprqs lui, les Thomas d'Aquin, les Athanase et les Augustin, les Apôtres eux-mêmes n'ont rien compris dans le Christ ; il était réservé à lui personnellement de le connaître et de le révéler au monde. (2).

Au reste, pour faire large et belle la part de Jésus dans le « grand œuvre », il ne sera pas injuste pour les philosophes qui l'ont suivi, pour l'honnête et suave Marc-Aurèle, pour l'humble et doux Spinoza, pour luimême. « Par notre extrême délicatesse dans l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé,

(i) Souvenirs., p. 3i2.

(2) Vie de Jésus''^^, p. /iCo-/:G3.

nous tous qui avons voué noire vie à la science, un nouvel idéal de moralité. » (i).

La gloire de saint Paul et son iniluence séculaire empêchaient Renan de dormir tranquille sur le mol oreiller du doute. Lorsqu'il vint à Athènes, pèlerin tardif et pénitent, offrir sa prière, ses jolies phrases à la Glaucopide, il était hanté par l'image du grand apôtre. «Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans les comprendre, lut tes inscriptions tout de travers, et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le Dieu inconnu ! Eh bien ! ce petit juif l'a emporté. » (2).

Oui, ce Juif qu'il s'acharne à enlaidir, à rapetisser au physique et au moral, l'avait -emporté sur la déesse et l'emporterait sur lui-même. Dans VAvenir de la Science on l'appelait « un admirable génie », on ne lui conteste pas son action puissante dans le monde, mais quelle belle occasion de montrer lui-même la supériorité de son idéalisme sceptique. <( Le contact de la réalité souille toujours un peu. Les premières places

(1) Vie de Jésus^^, p. 467.

(2) Souvenirs.., p. 66.

dans le ciel sont pour ceux qui n'ont adoré que l'idéal. » (i).

Saint Paul ne fut pas un saint, il ne connut pas la bonté, « il s'affirma ». Il ne fut même pas un homme distingué, car il n'eut pas le (( don de sourire de son œuvre, d'y être supérieur, de ne pas s'en laisser obséder, il crut lourdement. » Jésus, au contraire, eut cette qualité au suprême degré ; les grands Européens la possèdent aussi (y compris Bismarck). Il n'y a guère de personne dévouée, nous assure-t-on, de prêtre, de religieuse qui, à cinquante ans, ne pleure son vœu et néanmoins ne persévère. « Nous ne comprenons pas le galant homme sans un peu de scepticisme, nous aimons que l'homme vertueux dise de temps à autre : (( Vertu, tu n'es qu'un mot. »

Désespérant de trouver chez cet esprit affîrmatif, chez cet homme d'action rien qui lui ressemble, voici qu'il imagine un saint Paul selon son cœur. (( Nous aimerions à rêver saint Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, atteint du désenchantement de la vieillesse, il nous plairait que les écailles lui fussent tombées une seconde fois des yeux, et notre incré-

(i) Saint Paul, p. 56--568.

(lulité douce aurait sa petite revanche, si le plus dogmatique des hommes, était mort triste et désespéré (disons mieux, tranquille), sur quelque rivage ou quelque route d'Espagne, en disant lui aussi : Ergo erravi. » (i).

Renan pourra s'arrêter avec plus de complaisance devant Marc-Aurele. Avec un peu de bonne volonté, il pourra rencontrer chez lui toutes les qualités qu'il se reconnaît, rehaussées par l'éclat du pouvoir impérial. Avec cet empereur, il a l'illusion de voir sa philosophie dominer sur le monde, et, du même coup le sauver.

Marc-Aurèle comprit la morale du devoir, il ne comprit pas suffisamment la douceur de vivre. <( Ce qui lui manqua, ce fut à sa naissance, le baiser d'une fée, une chose très philosophique à sa manière, je veux dire l'art de céder à la nature, la gaieté, qui apprend que l'abstine et le sustine, n'est

(i) UAntéchrist, p. 200 et p. 102. « Il n'eut pas son agonie de Gethsémani. » — Renan pensait plus juste quand il écrivait à Henriette pour s'excuser de ses hésitations sur le seuil de Saint-Sulpice : (c Saint Paul était certes une âme énergique, et n'at-il pas dit : Je me glorifie dans mes faiblesses ? » Lettres intimes, d. i^g.

pus tout, et que la vie doit aussi pouvoir Sf résumer en u sourire et jouir ». (i).

Au point de vue religieux, on lui trouve une petite faiblesse. Passe encore qu'il ne veuille point d'un monde sans Dieu et sans Piovidence, mais qu'il parle sérieusement de Dieu intervenant auprès des hommes par des volontés particulières, voilà ce qu'il est difficile de lui pardonner (2). Par contre, avec quelle souplesse l'empereur philosophe évolue à travers les systèmes sans s'attacher à aucun. «. Il ne tient pas plus à l'une des hypothèses quà l'autre, et il se sert indifféremment des trois vocabulaires, déiste, polythéiste, panthéiste. Ces considérations sont toujours à deux faces, selon que Dieu et Tàme ont ou n'ont pas de réalité. ). ^3).

Comme il se soucie peu de se mettre d'accord avec lui-même ! « Il vit bien qu'on n'a quelque chance d'avoir aperçu la vérité une fois dans sa vie, que si l'on s'est beaucoup contredit. » (4)- Lni aussi fut éminenmient doué de la qualité de l'homme supérieur, du u don de sourire de son œuvre. » Il par-

iai) Marc-Aiirèle., p. x.o.

(2) Ibid., p. 16.

(3) Ibid., p. 263.

(4) Ibid., p. 266.'

vint à lu plus solide bonté, à celle (jui se fonde sur le parfait ennui, sur la claire vue de la vanité de toutes choses.

De là son absolue indifférence, tempérée pai- la pitié et le dédain. «. La bonté du sceptique est la plus assurée, et le pieux empereur était plus que sceptique ; le mouvement dt? la vie dans cette âme, était presque aussi doux que les petits bruits de l'atmosphère intime d'un cercueil. Il avait atteint le Nirvana bouddhique, la paix du Christ. » (i).

C'est à lui que nous devons le (( véritable Evangile éternel », le livre des Pfinsées. L'Evangile de Jésus a vieilli à cause de sa naïve conception du surnaturel ; le livre des Pensées resterait encore jeune de vérité quand la science aurait détruit Dieu et l'âme. (( Puisque Marc-Aurèk n'a pas pu sauver le monde, qui le sauvera ? {2).

S'il est un écrivain à travers lequel Renan aime à se mirer, c'est Cohelet, l'auteur de VEcclésiasfe, le seul Juif qui aurait écrit un livre aimable. Il revient sans cesse à ce petit livre qui, d'après lui, se trouve dans la Bibk, comme un petit écrit de Voltaire

',1) Marc-Aurèle., p. /iSS.

(2) Ibid., i). /!f)o.

— 2lS —

égaré parmi les in-folio d'une bibliothèque de théologie.

C'est sous ce patronage qu'il entrait à l'Académie, le 3 avril 1S79. « On arrive à votre cénacle à l'âge de l'Ecclésiaste, âge charmant, le plus propre à la sereine gaieté, où l'on commence à voir, après une jeunesse laborieuse, que tout est vanité, mais aussi qu'une foule de choses vaines sont dignes d'être longuement savourées. '-> (i).

Il est heureux de mettre sur le compte de cet auteur biblique quelques-unes de ses maximes les plus chères. Son idéal consiste à se tenir à mi-chemin de la dévotion et de l'impiété. <( Les dévots sont les plus insupportables des sots. L'impie est un fou. » (2). La religion et son objet doivent êtrp maintenus, ne fût-ce que pour le plaisir d'avoir à leur sujet des pensées paradoxales et décrire ses phrases les plus harmonieuses. < Au milieu de l'absolue fluidité des choses, maintenons l'éternel. Sans cela nous ne serions ni libres, ni à l'aise pour le discuter. » (3).

Habitué à se voir démenti par les faits brutaux, par les grossières réalités, nous-

(i) Discours et Conférences, p. 11-12. ia) Etude sur VEcclésiGste. p. 22.

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