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CHAPITRE XI L'historien de Jésus

Renan avait lu de très bonne heure la Vie de Jésus de Strauss, dans la traduction française publiée par Littré en i84o. Il lui avait semblé, comme à beaucoup d'autres, que l'auteur n'était même pas sûr de lexistence de-son héros.

Dans une page des Cahiers de Jeunesse, il se montre effrayé à la pensée qu'il aurait pu adopter les conclusions du théologien allemand. « O Jésus, non, aurais-je pu te renier ? Oh ! mon cœur en est navré. Il me faut qu tu aies vécu, et vécu dans l'idéal qu'on nous a laissé de toi. Cet idéal qui me ravit, ah ! si ce n'était qu'un type ! Non, il m<? faut pour t'aimer, que tu aies été mon semblable, ayant comme moi un cœur de chair. Oui, tu es mon frère, mon ami, » (i).

Sous l'influence directe de l'exégèse de Tubingue, il écrivait le i5 avril 1849, dans la Liberté de Penser : <( A peine peut-être en

(i) Cahiers... n. 099.

exprimant de tous les Evangiles ce qu'ils contiennent de réel, obtiendrait-on une page de l'histoire de Jésus, d Plus tard il effacera cette phrase, car il sentira le besoin d'avoir des documents et d'y croire.

En 1857, il publiait une longue étude sous le titre suivant : Les historiens critiques de Jésus. Il louait Fra Angelico de s'être mis à genoux pour peindre les têtes du Christ et de la Vierge. « Il serait bon, ajoutait-il, que le critique fît de même et ne bravât les rayons de certaines figures, devant lesquelles se sont inclinés les siècles, qu'après les avoir adorées. »

Toutefois, s'il est bon de sacrifier nos instincts égoïstes à la divinité, il serait impie de lui immoler nos instincts scientifiques ; loin d'être irréligieuse, la critique renferme le culte le plus pur. « Peut-elle craindre surtout de passer pour irrévérencieuse, quand elle cherche à dégager de ses voiles la vraie physionomie du maître sublime qui a dit : « Je suis la vérité. » (ij.

Dans le même volume, on attribuait à rAllemaijne k ce don de l'intuition historique » qui lui a permis d'apercevoir la vérité dans les époques primitives, de faire l'his-

(i) /•J/f/(/»'.s (rHishriir ri'Ugifuse, p. i33-i3/i.

toire du peuple juif, non d'après des vues théologiques arrêtées d'avance, mais d'après l'étude grammaticale et critique des textes.

Mais voici que les vents ont tourné, le don d'intuition historique vient de franchir le Rhin, et nous sommes prévenus discrètement que la véritable Vie de Jésus ne pourra être écrite que par un Français. « On peut affirmer que si la France, mieux douée que l'Allemagne du sentiment de la vie pratique et moins portée à substituer en histoire l'action des idées au jeu des passions et des caractères individuels, eût entrepris d'écrire d'une manière scientifique la vie du Christ, elle y eût déployé une méthode plus rigoureuse et, qu'en é^^tant de transporter le problème comme l'a fait Strauss, dans le domaine de la spéculation abstraite, elle se fût approchée bien plus près de la vérité. » (i).

La France avait écouté Renan, elle allait reprendre l'ouvrage de Strauss avec un plus grand sentiment de la vie sinon avec une méthode plus rigoureuse.

Le 12 septembre 1861, il écrivait de Beyrouth à son ami Berthelot : (( J'ai employé mes longues journées de Ghazir à rédiger

(i) Etudes crHlstoire religieuse, p. 169.

ma Vie de Jésus, telle que je l'ai conçue en Galilée et dans le pays de Sour... J'ai réussi à donner à tout cela une marche organique qui manque si complètement dans les Evangiles... J'ai essayé, comme dans la vibration des plaques sonores, de donner le coup d'archet qui range les grains de sable en ondes naturelles. » ■ i).

Nous voilà bien loin de l'érudition pure qui fait l'histoire d'après l'étude grammaticale et critique des textes. Renan n'a été vélitablement érudit dans aucun de ses livres, et dans celui-ci moins que dans tous les autres. Un auteur impartial a écrit à propos de l'Histoire des origines du chrislianisme : <( Elle est une confirmation par les faits des thèses chères à Renan. » (2). Cette remarque est particulièrement vraie de la Vie de Jésus.

Sous l'armature critique dont l'auteur prétend s'envelopper, il laisse une entière liberté à son imagination de Barde. L'état confus

(i) E. Renan et M. Berthelot, Correspondance, p. 28A. A Ghazir. Renan habitait tout, près de la résidence des Jésuite?.. Il venait souvent causeï; avec un savant orientaliste, le P. Boairquenoud. Il venait aussi remplir son encrier, et il est assez piquant de constater que la Vie de Jésus a été écrite avec l'encre des Jc5uite.s.

(2) Gabriel Séailles, Ernest Renan, n. i.3i.

et riugmeiilahe des documents le sert à 11101 veille ; il le dispense de connaître exacleineiil, lui permet de deviner, de soupçonner et d'enlrevoir, de combiner à loisir. « Trop bien savoir, a-t-il écrit, est un obstacle pour créer : on ne ne s'assimile que ce qu'on ne sait qu'à demi. » (i).

N'oublions pas ce qu'il écrivait en i8/i5 au sujet des penseurs allemands et de son enthousiasme à leur égard. « Ce que j'aime en eux comme dans tous les autres hommes à qui je vou(; mon enthousiasme, c'est un certain type beau et moral que je m'en forme ; c'est mon idéal que j'aime en eux. Maintenant, sont-ils conformes à ce type ? C'est ce qui m'importe assez peu. » Ce type moral qu'il s'est formé, son idéal, sa propre image ; voilà ce qu'il cherche, ce qu'il caresse partout, que le personnage étudié s'appelle Cousin, saint Paul, Marc-Aurèle ou Jésus.

Sa qualité de Français, nous le savons déjà, prédisposait Renan et le qualifiait pour nous donner la vraie physionomie du Christ ; son voyage en Orient devait mettre le comble à cette préparation.

T! a parcouru en tous les sens la province

(i) Etisois di: morale.., p. 58.

évangélique, visilé Hébron, la Samarie, Jéru^alem, presque toutes les localités où Jésus a passé. " A la lecture des textes, dit-il, j'ai pu joindre une grande source de lumières ; la vue des lieux où se sont passés les événements... Toute cette histoire qui. à distance, semble flotter dans les nuages dun monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité qui métonnèi^nt. L'accc»rd frappant des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi une révélation. » TiV

Dans ses pérégrinations palestiniennes il a trouvé la clef de tous les mystères, la réponse à toutes les difficultés. Si vous lui objectez que son Jésus est un personnage inconsistant et même contradictoire, tantôt au-dessus de l'humanité et tantôt au-dessous, tour à tour moraliste sublime et borné villageois, unissant 'a sincérité au mensonge et au charlatanisme ; il vous répondra infailliblement avec son dédaigneux sourire : Pour bien saisir cela, il faut

{1} \ie de Jéiiiis^\ IiilnKi., p. \«.mii. A nioiiid'indication contraire toiilcs le? références renverront à celle édition définitive.

avoir été en Orient. » (i). C'est le dernier aiiol.

On nous prie d'ailleurs de nous souvenir quo l'histoire à raconter se passe dans un monde de femmes et d'enfants, de têtes ardentes ou égarées. Placés dans un milieu d'esprits positifs, de pareils faits deviennent absurdes et inintelligibles. (( Voilà pourquoi les pays lourdement raisonnables comme l'Angleterre sont dans l'impossibilité d'y rien comprendre. » Décidément, pour bien wrire la vie de Jésus, il faut être Français, doué du sentiment de la vie pratique et d'une raison subtile, il faut être Renan en personne.

Ce qu'il prétend nous offrir, c'est une épopée en miniature où l'humanité pourra se reconnaître avec ses divers instincts, avec ses aspirations célestes et ses côtés répulsifs. «. Le monde est une comédie à la fois infernale et divine, une ronde étrange menée par un chorège de génie, où le bien, le mal, le laid, le beau, défilent en vue de l'accomplissement d'une fin mystérieuse. L'histoire

;i) Vie de Jdxus, p. 5i2. Le R . V. L:igrange a on raison de relovor cet argument passe-partout dans son ('tudc si romuctente et si suggestive : La Vie de Jésus d'après Renan, Revue biblique, juilletoctobre 1918.

n'est pas l'histoire, si l'on n'est pas tour à tour, en la lisant, charmé et révolté, attristé et consolé. » (i) Les documents sont chose 4out à fait secondaire.

Dans les premières éditions, les quatre E\angiles sont placés sous le même pied, traités de la même rrianière, soumis au coup d'archet qui range les grains de sable en ondes naturelles. « Les textes ont besoin de l'interprétation du goijt ; il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à fournir un ensemble oij toutes les données soient heureusement fondues. » (2) C'est le triomphe de l'historien de faire un ensemble vrai avec des détails qui ne le sont qu'à moitié.

En publiant l'édition définitive, la treizième, quatre années après la première, en 1867, l'auteiu" s'excuse d'avoir changé d'opinion au sujet de l'Evangile selon Saint- Jean. Cet écrit ne serait pas l'œuvre du fils de Zébédée, du pêcheur galiléen, mais de l'un de ses disciples d'Ephèse. Ce disciple aurait fait causer celui qu'on appelait le « Vieux », il lui aurait fait raconter ses souvenirs, puis, heureux de faire passer ses propres doctrines sous le nom et l'autorité

11) Vie (le Jésus, préf.. p. xxii.

1^2) Ibid... Inirod., p. ci-cii.

do l'apôtre bien-aimé, il aurait rédigé luimême le quatrième Evangile (i >.

Renan discréditait ainsi l'une de ses sources, il conservera tout de même la plupart des traits qu'il y a puisés, il se contentera de les agrémenter parfois d'im <( dit-on. )> Certains épisodes qu'on y rapporte sont trop poétiques pour être sacrifiés aux critiques allemands; certaines paroles qu'on y prête à Jésus sont trop conformes à l'idéal rêvé pour n'être pas authentiques. Si elles n'ont pas été réellement prononcées par le maître, elles expriment certainement sa pensée.

« Ces détails ne sont pas vrais à la lettre, mais ils sont vrais d'une vérité supérieure, ils sont plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée » ^2). Voilà de quoi dérouter la lourde logique des Anglais, c'est même trop subtil pour le commun des Français, cela contînt à l'obscurité allemande.

h'Introduciion nous parlait, à propos des promenades palestiniennes et de leur révélation, de r « accord frappant des textes et des lieux » ; voici un autre langage. Les évangélistes n'ont rien compris dans la personne

(i) Vie de Jésus, Inirod., j). lxvii-lxmii et p. i.wui. (2) Ibid., p. XGiii.

du Clirist, au lieu de l'embellir ils n'auraient fait que la rapetisser. « Leurs écrits sont pleins d'erreurs et de contresens. On entrevoit à chaque ligne un original d'une beauté divine trahi par des rédacteurs qui ne le comprennent pas, et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent qu'à demi ))(i). Les idées des Apôtres seront remplacées par celles de Renan et nous aurons ce qu'il appelle modestement : « un cinquième Evangile » (a).

La fleur de la race celtique fut longuement préparée dans les couches profondes du sol armoricain ; elle coûta les sacrifices accumulés des longues files de laboureurs et de marins. C'est ainsi que Jésus, la fleur d'Israël, sera expliqué. Il sera le fruit tout à fait naturel de nombreux siècles d'attente, d'espérance inconfusible et d'inlassable héroïsme. Le peuple juif ne se détourna guère du travail de son incubation messianique, c'est à peine si l'on compte deux ou trois périodes de relâchement. « Le Cantique des Cantijques est l'expression charmante de la vie gaie, heureuse, finement sensuelle d'Israël, à l'un de ces moments oii, laissant sommeiller la

(i) Vie (il' Jésus, p. /lOG-ZiO;.

(2) //>((/., Introd., p. xcix.

— aSo —

pensée divine, il s'est donné au plaisir » (i ).

Un autre livre biblique représenterait les Juifs sceptiques et jouisseurs, souriant de leurs Prophètes et du rêve gigantesque de la conquête du monde. « L'épicurien désabusé qui a écrit ]^'Ecclésiast,e pense si peu à l'avenir, qu'il trouve même inutile de travailler pour ses enfants ; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la philosophie est de placer son bien à fonds perdu » (2).

A part ces exceptions, Israël n'aurait point failli à sa vocation. Fidèle au souffle de Dieu jusque dans son exil de Babylone, il s'exalte et espère contre toute espérance. « De tant dorades divins non encore accomplis, de cet amas d'espérances trompées, de cette lutte de la foi et de l'imagination contre la réalité, naquit définitivement le Messie. » (3).

Couvé par tant de générations, au milieu d'aspirations sans cesse démenties et toujours renaissantes, ce Messie ne pouvait être qu'un génie extraordinaire. « S'il est

(i) Etudes d^Histoire religieuse, p. loi.

(2) Vie de Jésus, p. 5i. Nous sommes en 1867. L'on voit que 1' (( épicurien désabusé » n'est pas encore devenu l'idéal de Renan.

(3) Etudes d^Histoire religieusp, p. 116, et cf. Histoire du peuple d'Israël, III, p. ^97, Vie de Jésus, p. 8-9.

vrai, comme le croyait l'ancienne physiologie, que la femme imprime à l'enfant qu'elle porte l'empreinte de ses désirs et de sa pensée, que ne doit pas produire dans le sein fécond d'Israël un idéal aussi persistant ! Cette longue gestation de six ou sept siècles devait donner son fruit. » (i). Ce fruit si longuement attendu et espéré, si philosophiquement expliqué, c'est Jésus, « l'homme incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils de Dieu. » (2).

Nous avons vu Renan décrire avec amour, avec un peu d'exagération aussi, son pays d'origine, sa chère Bretagne. Il est juste que le coin de terre qui vit grandir Jésus soit encore plus flatté et plus embelli. Ce n'est pas toute la Palestine, mais seulement la petite région de la Galilée. Elle est dépeinte avec un luxe de couleur et d'émotion qui sent fortement le romantisme et qui rappelle certaines descriptions de Chateaubriand. La « plantureuse Normandie » est évoquée pour faire contraste ; elle fera ressortir la poésie galiléenne, comme elle mettait en relief l'idéalisme breton.

Très vert, très ombragé, très souriant, le

(i) Etudes d'HislcHre religieuse, p. 202. (2) Vie de Jésus, p. 18-19.

pays de la Galilée est le vrai pays du Cantique des Cantiejiies et des chansons du bienaimé. (( Les animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles svelltes et vives, des merles bleus si légers, qu'ils se posent sur une herbe sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseau, dont l'œil est si vif et si doux ; des cigognes, à l'air pudique et grave, dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très près par l'homme et semblent l'appeller. )■> (i).

La perle de la contrée est le petit lac de Génézareth. <( Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des roches biûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Sàfed, occuper le fond d'une coupe d'or. » (2). Ces phrases colorés et sonores n'augmentent guère la valeur scientifique de la Vie de Jésus, mais elles lui vaudront beaucoup de lecteurs et de lectrices, et le principal but de l'auteur sera atteint.

Voilà le cadre idyllique où il aime à contempler le Messie printanicr qu'il a iiiiagi-

(i) Vie de Jcsu.s. p. 68.

(2) Ibid., r. ii8-i/i9.

ne, à qui il prête ses idées personnelles, dans lequel il a placé quelques unes de ses complaisances. Jésus y trouvera ses principaux disciples, ses sainte Claire, ses sainte Françoise de Chantai, femmes qui s'éprennent de la même œuvre que lui. <( Seulement, ajoute l'égoïsme, il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre ; il fut sans doute plus aimé qu'il n'aima. » (i).

Accompagné d'une bande de joyeux enfants et de femmes, il parcourait la région au milieu d'une fête perpétuelle, même quand on cherchait à le précipiter du haut de la colline de Nazareth. La monture qui le porte, comme toutes les bêtes galiléennes, comme le merle bleu et la tortue du ruisseau, est fort poétique. (( Il se servait d'une mule, monture en Orient, si bonne et si sûre, et dont le grand œil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. » (a). Il faut avoir vu tout cela pour comprendre le sublime moraliste.

Ces joyeux enfants de la Galilée ont une facilité illimitée de croire, ce qui ne les empêche pas d'opposer à l'occasion une résistance obstinée. « Population douce et paci-

(i) Vie de Jésus, p. 7G.

(2) Ibid., p. 197.

fique », mais u vaste fournaise où s'agitaient en ébullition les éléments les plus divers, comme une brûlante atmosphère où la révolution faisait travailler toutes les têtes.» N'est-ce pas à force de contradiction qu'on a quelque chance de rencontrer le vrai ?

Jésus nous est présenté comme un jeune villageois qui considère le genre humain à travers le prisme de sa naïveté. Il ne connaît rien de cette science positive de la Grèce qui permettait déjà à Lucrèce d'exclure du monde toute intervention personnelle des êtres supérieurs. « Belles erreurs qui furent le principe de sa force ; car, si elles devaient un jour le mettre en défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui, ni depuis. » (i).

L'histoire générale du monde lui est totalement inconnue, ce qui l'empêche de voir combien il arrive à propos pour le succès de son oeuvre. (( Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment prophétique qu'il avait de sa mission, le guidèrent avec une merveilleuse sûreté. » (2). Son bon sens est

(i) Vi> de Jésus, p. 43-i^.

(2) Iblci., p. 126.

tellement admirable qu'il n'a pas une idée très nette de sa personnalité.

Persuadé d'être en relation intime avec son Père céleste, il lui adresse la belle prière que l'humanité entière redira ensuite. Mais ne l'interrogez pas sur la nature de ce Père céleste, ne lui demandez même pas s'il existe ou n'existe point. Petites questions oii s'usent les esprits médiocres. » Les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes ?... Au premier rang de cette grande famille des vrais fils de Dieu il faut placer Jésus. » (i).

C'est en Galilée seulement, el pour peu de temps, que le Christ réalise l'idéal de Renan. Dans la sèche Judée, dans la tumultueuse Jérusalem, il cessera d'être véritablement lui-même, il perdra la limpidité de son âme, il verra tarir la source de son inspiration. (( Le Jésus qui a fondé le royaume de Dieu, le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers jours, jours chastes et sans mélange où la voix de son Père retentissait en son sein, avec un timbre

(i) Vie de Jésu^, n. 77-78.

plus pur. Il y eut alors cpielques mois, une aimée peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. » (i). Ce sont là des mots et des phrases qui ne reposent sur rien, mais leur harmonieuse combinaison a leurré bien des esprits.

Voici qu'on invite éloquemment le christianisme à prendre enfin conscience de ses vraies origines, à quitter ses sanctuaires apocryphes et à bâtir son temple sur la hauteur de Nazareth. « Le philosophe y serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler des démentis qu'elles infligent à nos instincts les plus chers, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables défaillances et nonobstant l'universelle vanité. » (2).

Les défaillances que Renan va constater chez son héros, qu'il expliquera et excusera à sa manière, proviennent du fait de s'être posé en objet et en exécuteur des promesses messianiques : d Depuis longtemps, écrit-il, Jésus était convaincu que les Prophètes n'avaient rien écrit qu'en vue de lui. Il se re-

(i) Vie de Jésus, p. 83-84.

(2) Ibid., p. 3o-3i et 60.

tiouvait dans leurs (3racles, il s'envisageait comme le miroir oii tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir. » (i).

Impossible d'ailleurs de le nier, certaines pages d'Isaïe et de Jérémie semblent bien le promettre et le montrer, quand elles décrivent le Serviteur de Dieu, son caractère, ses souffrances, son œuvre illimitée dans l'espace et dans le temps. Le poète harmonieux qui dépeint avec tant de lyrisme la Jérusalem future, laisse tout à fait cette impression. <( S'exaltant de plus en plus, l'auteur combine, à des traits empruntés de Jérémie, des teintes qu'on dirait prises par avance à Jésus. » (2). L'aveu est à retenir.

Comme Savonarole, le Christ aurait exploité les enfants, ces êtres faibles et faciles à séduire, afin de faire admettre et proclamer sa mission. Gagnés par sa douceur et son charme, ils faisaient autour de lui une jeune garde, ils l'accompagnaient en portant des palmes et criant : Hosanna ; ils

(i) Vie de Jésus, p. 365.

(2) Histoiri' fin peuple d'Israël. IIT, p. /jS/i, Vie de Jésuss p. 52. Le R. P. Condamin a relevé les fureurs de Renan contre Jérémie, cet homme -sans lequel « il n'y eut pas eu de christianisme ». Cf. Le Livre de Jérémie, traduction et commentaire. InirodL p. xni-xiv. Paiis, Lecoffre, 1920.

rappelaient : fils de David. « Il était bien aise de voir ces jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui décerner des titres qu'il n'osait prendre luimême. » f^i).

Ce nom était tellement lié à la qualité de Messie que Jésus crut devoir l'accepter. « Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpellant de la sorte. » (2).

Ces miracles gênent beaucoup Renan.

Car cet homme qui prétend se liA^rer aux faits pieds et poings liés, qui se glorifie d'être sorti de l'Eglise par la voie royale de l'histoire, par l'exégèse et la philologie, a un dogme philosophique, un préjugé, u Ce n'est pas parce qu'il m'a été préalablement démontré que les Evangélistes ne méritent pas une créance absolue que je rejette les miracles qu'ils racontent. C'est parce qu'ils racontent des miracles que je dis : les Evangiles sont des légendes ; ils peuvent contenir de l'histoire, mais certainement tout n'y est pas historique. » (3).

Cet axiome qui nie le surnaturel, l'inter-

(i) Vie de Jésus, p. iqq.

(2) Ibid., p. 2à6-2fi8.

(3) Ibid., préf., p. vi.

ventioii particulière de Dieu, est rappelé à chaque instant dans l'Histoire des Origines du Christianisme, et particulièrement dans la Vie de Jésus. C'est un rempart derrière lequel l'auteur aime à se retrancher. Ce n'est pas là une partie intégrante de son esprit, on y sent l'influenoe de Berthelot, de Littré et peut-être aussi d'Auguste Comte. (i).

Les quatre Evangiles sont remplis de faits miraculeux. On ne peut pas songer à les supprimer en bloc, ce serait supprimer la matière du livre qui veut être intéressant, accessible au grand public, par suite rempli d'épisodes et df; détails concrets. On tâchera d'en réduire le nombre, de les escamoter.

Jésus, observe-t-on d'abord, n'y tient nullement, il les subit plutôt qu'il ne les accomplit, et il sent parfaitement la vanité de l'opinion à ce sujet. « L'un d'eux fut fait, dit-on, pour égayer une noce de petite ville. » (2). Et voilà interprété le premier signe que le Christ fournit pour accréditer sa mission, lorsqu'il changea l'eau en vin à Cana de Galilée.

La multiplication des pains, racontée par

(1) Etudes iVH.istoire religieusi', n. 207.

(2) Vie de Jésus, n. iqô.

les quatre Evangiles est expédiée aussi légèrement. Jésus s'est retiré au désert pour éviter le sort de Jean-Baptiste, mis à mort par Antipas. « Beaucoup de monde l'y suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut ; on crut naturellement voir en cela un miracle. » (i). Nous sommes en Orient.

En un pays aussi ignorant que la Palestine dans l'art de traiter les malades, la présence d'un homme supérieur devait être la meilleure des médecines. Jésus aurait-il pu, sans quelque dureté, refuser son rôle de guérisseur ? <( Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie ? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas vain. » (2 ). ,

La guérison de l'aveugle-né rapportée au chapitre ix de saint Jean est passée sous silence. Ce récit est trop circonstancié pour être susceptible d'escamotage ; les témoins y sont trop clairvoyants. Le miraculé est plein de bon sens et il a de l'esprit. Ses pa-

(i) lie de Jésus, n. ao5.

(2) Ihid.. p. 270-271.

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lents sont à la fois sincères et avisés. Les Pharisiens incrédules y ont un rôle piteux, cfue Renan n'a pas tenu à partager.

Jésus ne se contentait pas de commander à la nature visible, de multiplier les pains, de calmer les vents, de rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, et aux paralytiques l'usage de leurs membres, il se permettait de lire dans les consciences. Ce fait, lui aussi, demande une explication, la voici : « Quelquefois .Tésus usait d'un artifice innocent, qu'employa plus tard Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha, dit-on, Nfithanaël, Pierre, la Samaritaine. » (i). Si vous n'êtes pas satisfait de cette solution, vous êtes bien difficile.

II eût été beaucoup plus simple de supprimer la résurrection de Lazare, ou du moins de ne pas en parler. Mais ce fait semble avoir hâté le dénouement final, la mort de Jésus, et l'on se résigne à le prendre en considération. « Nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé

(i) Vf<' de Jc^us, I). iGg.

comme une résurrection. » Ecoutons le commentaire du « grand exégète » (i).

Les deux sœurs Marthe et Marie étaient navrées de voir leur maître et ami mal accueilli aux portes de la capitale. Elles lui auraient suggéré d'accomplir un grand prodige, une résurrection qu'elles prépareraient elles-mêmes. Leur frère était précisément malade et se prêterait sans doute à la petite comédie. (( Peut-être pâle encore de sd maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. » Tels sont les préparatifs, voici venir le principal acteur.

Jésus est conduit près du sépulcre, tout ému, il désire voir une dernière fois celui qu'il aimait, et on retire la pierre. Lazare apparaît avec ses bandelettes et son suaire. et tout le monde de crier à sa résurrection. Nous sommes en Orient, pays où l'on ne fait rien de grand sans quelque supercherie. (( Il faut se rappeler aussi que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes, et non par la sienne,

(i) C'est, ainsi qu'il plail à M. J. IVicliari «l'appeler son beau-père dans Sirnr Aitsi'liniiir, -p. 68.

avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. » (i).

Mais voilà que cette conscience elle-mê- }ne devient quelque chose d'inexplicable et de miraculeux. Il est temps de faire appel à la précieuse clef trouvée dans les excursions de Palestine. « Pour nous, races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez lés peuples orientaux peu habitués aux délicatesses de l'esprit critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. » (2). Pour comprendre tout cela, il faut avoir été en Orient.

N'oublions pas non plus la théorie des héros, des hommes « aux carrières divines )), ils ne sont pas justiciables de nos lois ni de notre morale. Renan se condamna à la chasteté à cause de sa mission, Gœthe dut être égoïste pour son œuvre, Néron fut débauché et cruel, mais il révéla ainsi l'es-

(i) Vie de Jésus. ~ . p. Sôf)-.i(Jo. La 10* édition présente une autre explication un peu moins ridicule mais aussi embarrassée, p. 372-370.

(2) Vie de Jcsus^^, p. 2G2.

Ihétiqiic chrétienne. Les grandes choses se font par des <( consciences troubles ». Il y a toujours quelque fraude à la base des solides fondations. Pardonnons au fondateur da christianisme son manque de sincérité. « Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu^ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux sévères » fi").

Nous sommes, du reste, priés de nous souvenir, à la décharge du héros, qu'on n'est pas lîls de Dieu toute sa vie, mais seulement à de certaines heures, par des illuminations soudaines perdues au milieu de longues obscurités \^9.). L'auteur se charge de débrouiller dans l'âme de Jésus les éclipses et les apparitions de la divinité.

La plus éclatante de ces apparitions aurait eu lieu non loin de Sichem, sur le bord du puits de Jacob. La Samaritaine, qui hésite entre le culte du mont Garizim et celui de Jérusalem, reçoit cette réponse : <( Femme, crois-moi, l'heure est venue oii l'on n'adorera plus ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité. »

(i) Vie de ./esu.s, p. 26/: et AG8.

(2) Ibid., p. 333.

Voilà de ces paroles qui méiilent uno bonne note à l'aiifeur du quatrième Evangile. Ce lourd et prétentieux théologien a parfois (( d'admirables éclairs, des traits qui viennent vraiment de Jésus. » Nous avons ici l'un de ces traits, le plus admirable de tous. Renan ne doute pas de son authenticité, il se contente de le confisquer au profit du « cinquième Evangile » et de ses adeptes, u Le jour où il prononça cette parole, il fut vraiment fils de Dieu... Il fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les âmes élevées jusqu'à la fin des temps... Le mot de Jésus a été un éclair dans une nuit obscure, il a fallu dixhuit cents ans pour que les yeux de l'humalîilé (que dis-je ! d'une portion infiniment petite de l'humanité) s'y soient habitués. » (i).

Le plus piquant de tout le volume est peut-être de voir l'auteur s'indigner contre ces pharisiens orgueilleux et hypocrites qui refusent d'admettre les doctrines de Jésus, de croh'c à ses miracles. Il se montre blessé de cette condescendance qui porte le maître à discuter avec eux, à répondre à leurs ob-

(i) Vie de Jésus, p. 242-2/14. et note. Cf. Introd., p. i.viTT-T.w, rf appendice f p. 490.

jections, à ces objections où entre toujours un peu de malveillance et d'indocilité.

Ces discussions transforment le naïf .villageois de Galilée en parfait homme du monde, tempérant sa fine raillerie par une divine bonté. Il devient le satirique transcendant qui, avec un artifice divin, a tissé t3ette tunique de Nessus que le juif, fils des pharisiens, traîne en lambeaux depuis dix-huit siècles, (t Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu ! Un Dieu seul sait tuei' de la sorte. Socrate et Molière ne font qu^ef fleurer la peau. Celuici porte jusqu'au fond des os le feu et la rage. » (i).

Lorsque Renan nous dépeignait son Jésus idyllique de la période galiléenne, il était bien obligé de constater déjà en lui un ton prodigieusement personnel et impérieux.

" Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait lui-même. » On nous priait de ne voir là ni orgueil ni égoïsme, mais seulement (( le doigt de Dieu. » Pour compléter l'explication et satisfaire tout le monde, on ajoutait : « Le fou côtoie ici Thomme inspiré, seulement le fou ne réussit jamais. » (9.).

(i) Vie dr .Icsus, p. 8/17-3/19 cl p. 358. (2) Ibid., p. 79-80.

Après le moraliste sans tache des (( jours chastes », après le thaumaturge un peu trouble et le Messie équivoque, voici le « sombre géant » des approches de la mort. Il veut être cru et suivi, il accepte l'adoration. Prévoyant sa trahison et sa mort, il promet des persécutions à ses disciples et ne doute pas de son succès final.

Pour le suivre de près, il faudra renoncer au\ richesses, à la famille, à la vie même. Et cependant, ce prophète austère et exigeant laisse apercevoir le doux maître du Sermon sur la montagne. 11 a pour ses apôtres des mots pleins de tendresse, des pleurs poiu- Jérusalem, et pour l'humanité entière, un appel touchant. « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. )> Ce mélange bizarre n'a rien qui doive nous surprendre. « Un homme de nos jours a représenté le même contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. » (i).

L'agonie du jardin des oliviers va permettre à Renan de donner à son type idéal la qualité suprême, (t le don de sourire de son œuvre », d'y être supérieur, de ne pas s'en laisser obséder. Les Apôtres n'ont rien com-

(i) Vie de Jésus, p. 336-338.

pris aux troubles intérieurs de leur maître ; ils y ont suppléé par de naïves conjectures.

Ces conjectures vont être remplacées par d'autres moins naïves qui portent la marque du cinquième évangéliste. « Se rappela-t-il les claires fontaines de la Galilée, oii il aurait pu se rafraîchir ; la vigne et le figuier sous lesquels il aurait pu s'asseoir ; les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à l'aimer ? maudît-il son âpre destinée, qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres ? »

Ces sentiments sont familiers à l'auteur des Souvenirs. Tout jeune, il se prit à gémir de sa supériorité, du signe dont Dieu l'avait marqué ; il ne trouverait pas de compagnon parmi ceux de son âge, pour lui les jeimes filles n'auraient point de sourire. Ce regret deviendra un thème littéraire pour le dilettante désabusé et gai qui se plaira à évoquer les possibilités de joie que lui réseivait la vie simple de la Basse-Bretagne.

Malgré tout, Renan est gêné devant Jésus, comme devant saint Paul, il ne le trouve pas suffisamment sceptique et blasé.

Après avoir épuisé ses variations fantaisistes sur les douleurs de Gethsémani, force lui est de conclure : <( Il est sur, au inoins, que son essence divine reprit bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort, il ne le

voulut pas. T/ainour de son œuvre l'empDi'ta. » (i).

Plus jaloux qu'aucun des disciples de prendre la preinièic place dans le royaume du Christ, le voilà debout sur le Calvaire, le renégat subtil et hypocrite. Il en a chassé saint Jean et la sainte Vierge. Près des « amies fidèles de la Galilée », près de Marie de Magdala, à laquelle il réserve un si grand rôle, il accueille les dernières paroles de Jésus, il devine ses dernières pensées, l'introdint dans sa gloire et prophétise le jour où son sang versé portera enfin ses fruits. Mêlas ! pense-t-il, il faudra attendre plus de dix-huit cents ans. (2).

Peut-être, en racontant à sa manière le drame du Golgotha, s'inspirait-il du rêve qu'il fit dans sa jeunesse et qu'il continua tout éveillé. Il plaidait la cause de JésuS' devant les bourreaux, et disait dans sa péroraison : (( O mon fils, je t'ai défendu. Mais je le souhaite de mourir. Il ne manque plus que cela pour couronner ton idéal, va, complète ta beauté par ce dernier trait... Ah l que ne m'est-il donné de te suivre ; mais ma

(i) Vie de Jésus, p. .Igi-Sga.

{2) Ibid., p. ^20 et p. 435-/i36.

Tie n'est pas assez pure pour mériter une telle fin... » (i).

C'est au volume suivant, Les Apôtres, qu'on laisse le soin d'interpréter les événements de la Résurrection. Dès maintenant on prépare le terrain, en montrant l'auteur principal de ce grand miracle. C'est la Magdoléenne, cette personne fort exaltée, cette organisation troublée, que Jésus calma par sa beauté pure et douce. « Pouvoir divin de l'amour ! Moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité. » (2).

Quand les arguments font défaut, les mots deviennent spécialement sonores, et les phrases triomphales; telle est la méthode du « grand exégète. »

L'expansion merveilleuse du christianisme et surtout le mode de cette expansion, impressionne d'ordinaire les esprits sérieux. Ne croyez pas que ce fait embarrasse ]\enan. « Souffrir pour sa croyance, écrit-il, est quelque chose de si doux à l'homme, que cet attrait seul suffit pour faire croire... En Orient, on a vu des imposteurs mentir pour le plaisir de mentir et d'être victimes

(i) Cahiers... n. 3r)8.

{2) Vie de Jésus, p. loS et /i5o.

de leur mensonge. I] n'y a pas de sceptique qui ne regarde le martyr d'un œil jaloux, et ne lui envie le bonheur suprême, qui est d'affirmer quelque chose. » (i).

Décidément le Breton s'abandonne ici u»i peu trop au penchant hérité des ancêtres gascons. Ce penchant le portait (( à trancher beaucoup de difficultés par un sourire. )>

Dans ïlntrodudlon de la Vie de Jésus, l'auteur espère qu'on ne lui reprochera pas de n'avoir point aimé son héros. Il faut bien le reconnaître, cette sympathie a de fâcheuses intermittences. Il a beau solliciter les textes évangéliques, Jésus ne lui renvoie pas suffisamment son image, certains traits de cette physionomie restent irréductibles.

Ce n'est pas Tidéaliste rêvé, il s'est affirmé, il a agi, il a réussi. « Toute idée perd quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne réussit jamais sans que la délicatesse de l'ame éprouve quelque froissement. » (2). Jésus n'est pas parfait, car il n'a pas été critique, le Jupiter olympien qui juge tout et n'est jugé par personne. « Le seul irréprochable est le contemplateur, qui ne vise qu'à trouver le vrai

(i) L'Antéchrisl, p. 175-17G.

(2) ]'(e de Jésus, 'j. 2ui.

sans souci de le faire triomphor ni de l'appliquer. » (i). Celui-là, c'est Renan en personne ; le modèle qu'il impose, il croit le trouver en lui-même.

En dépit de leur couleur, de leur musique et de leur émotion factice, ces pages laissent des impressions très mêlées au lecteur capable de les contrôler. On y sent beaucoup trop Fauteur, avec son égoïsme intellectuel et sa froideur glaciale et son mépris de l'humanité.

Le « cinquième évangile » est déjà vieux et usé ; les Evangiles authentiques sont toujours pleins de vie et de jeunesse. Lisez-les seulement et vous verrez la douce et radieuse figure de Jésus se poser devant votre âme et l'envahir. Il vous semblera cheminer avec lui sur les routes de la Palestine, entendre ses paroles, sentir son regard, éprouver la divine vertu qui se dégageait de sa personne.

Comme les disciples d'Emmaiis, au souvenir du compagnon mystérieux qui les avait réconfortés, vous serez tentés de dire : « Notre cœur n'était-il pas tout brûlant dans notre poitrine tandis qu'il nous parlait en chemin et qu'il nous expliquait les Ecritures ? »

(i) ll'id., prêt"., 13. wiii-MX.

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