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CHAPITRE XII Les subtilités du renégat

Renan laisse entendre qu'il possédait les deux qualités requises pour écrire l'histoire du christianisme : il avait été chrétien et il ne l'était plus. « Pour faire l'histoire d'une religion, dit-il, il est nécessaire d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaine"» ; en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue ; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère. » (i) L'histoire de France sera bien faite quand elle aura été composée par un transfuge.

Les premières phrases de l'article sur Lamennais sont de la même inspiration. L'anticlérical véritable se recrute dans le clergé t( L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractère particulier de froideur et d'assurance : on sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laïque n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin

(ij lie Je Jésus, Inlrod., p. civ.

le sanctuaire, ne s'en approche qu'avec respect, même quand la divinité l'a quitté. Mais le prêtre, qui en connaît les secrets^ l'ouvre et le livre aux regards avec l'audace d'un familier. » (i).

L'observation revient dans l'Histoire du peuple d'Israël, à propos de Zacharie, qu'on se plaît à opposer au sacerdoce et au prophélisme. (( Les personnes familiarisées avec l'histoire religieuse ne seront pas plus surprises de voir les premières paroles contre le prophétisme sortir de la bouche d'un prophète que de voir les protestations contre le cléricalisme du moyen Age émaner de prêtres et de moines. Combien de prêtres notre siècle a vu pester contre leur soutane et soutenir qu'un jour on y préférera le bourgeron. » (2).

Ernest Renan ne fut jamais prêtre, mais il porta la soutane pendant plusieurs années, il fut éleyé aux frais du Séminaire de Paris. La tonsure et les ordres mineurs, les habitudes pieuses de son enfance et de sa jeunesse ont donné à son anticléricalisme, au vocabulaire surtout, une saveur tout ;Y fait spéciale.

Il a jonglé tout particulièrement, et jus-

(i) Essaix de morale.., p. i/u-i/ia.

(2) Histoire du peuple dUsrnël, III, n. 338-339.

qu'à la satiété, avec la formule de sa consécration cléricale. Le plus souvent elle lui sert pour marquer sa fidélité au passé, l'idéalisme de sa vie. 11 en a fait une fois un cri d'alarme pour le laïcisme. « Celui qui a dit une fois Dominus pars hœreditatis meœ, n'est plus un homme comme les autres ; que le laïque s'en gare ! » (i).

Nous voilà déjà bien renseignés : Renan sera un incrédule et un anticlérical, mais il ne le sera pas comme tout le monde. Ici encore, comme partout, il restera en dehors de toutes les catégories, afin de goûter le plaisir délicat de les critiquer toutes.

On se le rappelle, à la veille de déposer la soutane et d'abandonner la foi catholique, l'antichristianisme de Bretagne ne lui inspirait que dégoût. Il le sentait fort bien, ses anciens maîtres de Tréguier représentaient beaucoup mieux l'idéal qui flottait toujours devant ses yeux. Il était peu flatté d'avoir rejoint cet oncle voltairien, cet horloger de village qui l'appelait jadis f( un âne chargé de latin », et qui redoutait de le voir devenir une colonne de l'Eglise.

Quel dépit de constater qu'il n'a aucune avance sur Gavroche et M. Homais ; eux

(i) Histoire du peiiph- dlsnicl, IV, p. 3o.

aussi, du premier coup, et avec autant d'assurance nient le miracle et le surnaturel. Dieu et ses volontés particulières. (( Que voulez-vous ? C'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions tous brûlés vifs. Mais, je le répète, quand on s'est donné bien du mal pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles, ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages, Gavroche et M. Homais arrivant d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie ! C'est bien dur à penser. » (i).

Une chose le console ; tous ceux qui se disent incroyants ne sont pas dignes de porter ce nom. « En réalité, peu d'hommes ont le droit de ne pas croire au christianisme. » De bonne heure, il jeta un regard fort dédaigneux sur ses collègues en iiicré dulité. (( En dehors d'un petit nombre d'hommes capables de rendre compte scientifiquement de leur refus critique d'adhérer au christianisme, j'estime peu les incrédules. Les incrédules ont raison, mais non p-M- les raisons qu'ils pensent. » (2). Lui-

(i) Souvenirs.., p. i55 et p. i33-i34.

{2) Fraçjments.., p. .'12-/1,1.

même s'en est réservé le monopole, il en est seul bon juge.

Lamennais, par exemple, lui fait pitié ; il n'a pas su acquérir le droit de n'être pas chrétien. Il n'est pas* sorti de l'Eglise par la vraie porte, par « la voie royale de l'histoire et de la critique ». Et puis, dans son anticléricalisme, il n'a pas gardé la mesure, le ton de l'homme distingué. (( 11 ne comprit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect... Il y a chez lui trop de colère, pas assez de dédain. Le dédain est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure à soi seul ; il est discret, car il se suffit. Lamennais ne connaît ni cette indulgence de l'homme judicieux qui sait comprendre, ni cette haute placidité de la philosophie, qui, ayant dépassé la sphère des disputes et des contradictions, est arrivée, comme on disait autrefois, à se reposer en Dieu. »

Désolé de ne point voir la croix marquer la tombe du vieux prêtre, il s'écria : (( Oh î pourquoi un de ces rayons de grâce qui si souvent l'avait touché ne vint-il pas à sa dernière heure, je ne dis pas le fléchir, mais le rendre sur quelques point légèrement inconséquent ! » S'il pécha contre la vérité, ajoute-t-on, c'est pour l'avoir trop aimée ; pour la rencontrer, il faut un degré de froi-

deur dont les belles âmes sont rarement capables, (i)

Voltaire kd-même ne semble pas de bonne compagnie. Renan ne songe pas à le reproduire, il ne veut même pas s'en recommander. Il conseille de rééditer les œuvres de « ce grand homme » pour les opposer aux envahissements de la théologie. « Réponse arriérée à une science arriérée. Faisons mieux, nous qui avons l'amour du vrai, et la grande curiosité. » (2) Dans son article sur Port-Royal, où il voudrait tout emprunter à ces Messieurs, sauf leur foi, en particulier ce que Sainte-Beuve appelait leur (( circoncision du cœur et de l'esprit ■» ; il écrit cette phrase : « Ce qui fût sorti de Port-Royal, ou plutôt de la direction intellectuelle et morale que marqua cette grande Société, c'eût été une culture d'esprit analogue à celle des universités allemandes. Ce qui sortit des jésuites, ce fut Voltaire. » (3)

(i) Essais de morale.., p. 18/1. 188 et 202.

(2) Les Apôtres, Introd., p. lvii-lviii.

1^3) Nouv. Etudes d'Hist. relig., p. !iQi-!iQk. Pour voir une bonne fois Renan passer d'un exlrême à l'autre, il faut comparer ces pages aux pages 3o8-3io des Caliiers de Jeunesse, a Oui, ce Port-Royal me donne la nausée... Je préfère encore Ignace à Port- Royal... Je me moquerai de ces sots ouvrages, qu'on érige en clicfs-d'imivre, de cette soltc et plate science, petite érudition étiolée... Allemagne ! Allemagne ! »

Béranger ne deviendra un digne confrère que sur le tard, quand Renan sera devenu lui-même gai et indulgent. En attendant il est fort monté contre cette Théologie de grisettcs et de buveurs. Pour éviter toute confraternité avec le chansonnier gaulois, il serait tenté de se jeter complètement dans l'athéisme ou plutôt de reprendre sa soutane et son surplis et de rentrer à Saint-Sulpice.

Finalement, c'est au sein même du catholicisme, c'est dans le clergé lui-même qu'il se complaît à soupçonner des collègues plus dignes de lui. « Un digne prêtre de campagne arrive par ses études solitaires et par la pureté de sa vie, à voir les impossibilités du dogmatisme littéral ; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés jusque-là ? A Dieu ne plaise ! » Ces dignes prêtres selon son cœur vivent et meurent sans avoir révélé leurs pensées secrètes, arrêtés qu'ils étaient par une orthodoxie timide et étroite « Oh ! que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi de poétiques réserves, d'angéliques silences. » (i).

Renan a ressassé pendant longtemps un lieu commun qui paraissait déjà bien usé : la religion, spécialement le catholicisme

(i) Les Apôtres, InlroiL. p. \lii.

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avec ses églises et ses cérémonies est bonne pour les esprits faibles, pour les paysans et pour les femmes. Dans certaines pages de l'Avenir de la Science ^ il s'y livre avec un 1;^ risme naïf et presque ridicule. (( Nous autres, écrit-il, qui avons l'art, la science, la philosophie, nous n'avons plus besoin de l'église. Mais le peuple, le temple est sa littérature, sa science, son art. »

Une statue de la Sainte Vierge chez l'homme réfléchi lui semble une révoltante absurdité, une dévotion avilissante qui le fait enrager ; mais chez le paysan elle le fait pleurer d'attendrissement, c'est le rayon d'idéal qui pénètre sous le toit de chaume. <(. Le paysan sans religion est la plus laide des brutes, ne portant plus le signe distinctif de l'humanité (^animal religiosum). » Il le prévoit, eux aussi passeront par la vilaine période de l'impiété, pour le plus grand bien de l'humanité, mais il se gardera de travailler à cette œuvre-là : « Que les laids s'en chargent I J'aimerais mieux me taire toute ma vie que de scandaliser un seul de ces enfants. »

Pour éviter de les scandaliser, pour les encourager même, il fera comme eux.

(( Telle est ma manière : au village, je vais à la messe ; à la ville, je ris de ceux qui y vont. » Les larmes lui viennent aux yeux

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quand il songe à toutes les belles âmes dont le sépare la supériorité de sa religion. « L'homme mûr, écrit-il, ne peut plus croire ce que croit l'enfant ; l'homme ne peut plus croire ce cjuc croit la femme ; et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que la femme et l'enfant joignent leurs mains pour aous dire : Au nom du ciel, croyez comme nous, ou vous êtes damné. Ah ! pour ne pas les croire, il faut être bien savant ou bien mauvais cœur. » (i)

Quand il rejetait la religion de son enfance, il avouait sans trop de modestie, n'avoir rien de complet à mettre à sa place ; il désespérait principalement de trouver un autre catéchisme pour le peuple. Si l'âme humaine est profondémerit religieuse, si elle est naturellement chrétienne, elle ne semble pas avoir beaucoup d'affinité avec les systèmes élaborés par les philosophes. « Dites anx simples de vivre d'aspiration à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que

(ij LWveiiir de la Science, ii. /|88-/i()o.

la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage. » (i)

A propos de la réforme intellectuelle et morale qu'il proposait à la France, il accorde ou clergé le monopole de l'instruction primaire, à condition que celui-ci s'en contente. « Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple ; ne nous contestez pas notre place à l'Université, à l'Académie, et nous vous abandonnons sans partage l'école de campagne. » (2")

Par moments, la religion, le catholicisme voit monter ses actions dans ila pensée de Benan, c'est une chose excellente pour toute l'humanité, il faudra longtemps en porter le deuil. En détruisant le sentiment religieux il est bien à craindre qu'on ne rabaisse du même coup le niveau moral et même intellectuel. Quelques-uns peuvent se passer de religion parce que d'autres en ont pour

(i) Etudes irHistoire relig., ji. /(iQ- CeU« fameuse phrase était un peu moins raffinée quand elle parut, sept ans auparavant dans la Liberté de Penser, 2 septembre i85o. « Dieu, Providence, âme, autant de bons vieux mots, un peu lourds et matériels, que la science expliquera, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage. >.

(2) Béjoriiw intell, et mvr., p. 98.

eux, il sont entraînés par la masse des croyants. S'il est bon de ne plus croire, il est excellent, il est nécessaire d'avoir cru ; et pour un peu l'on ferait passer tous les incrédules par le séminaire de Saint-Sulpice.

<( L'homme vaut en proportion du sentiment religieux qu'il emporte avec lui de sa première éducation et qui parfume toute sa vie. Les personnes religieuses vivent d'une ombre ; nous vivons de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? » (i). Les croyances surnaturelles seraient pour l'homme ce que l'alcool est pour le travailleur. « A force de chimères, on avait réussi à obtenir du bon gorille un effort moral surprenant ; ôtées les chimères, une partie de l'énergie factice qu'elles éveillaient disparaîtra. »

Ce cordial, cet alcool que fournit l'Eglise catholique, est d'une qualité supérieure, comme le prouvent ses effets ; aussi faudra-t-il se garder d'en tarir la source. « Prenons garde de la diminution de la vertu,

(i) FruiUes détachées, pféf., p. xviii. Dialogues phil., préj., p. XIX. CeUe derniôie Ibnnuie est reproduite mot pour mot à plusieurs années de distance. L'exemple n'est jias unique. Renan aimait à reproduire une phrase spécialement bien tournée.

(2) UAven'ir de la Science, préj., p. \mu.

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qui menacerait nos sociétés si le christianisme venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpice, ce ministère de dévouement des filles de la Charité ? » (i).

L'on se rappelle avec quelle juvénile ardeur Renan sommait l'Eglise catholique, qu'il venait de quitter, de se laisser ranger parmi les choses mortes, à côté des mythologies anciennes. Sentant bientôt qu'il avait été un peu exigeant dans ses conditions, il en rabattit légèrement.

La religion catholique pouvait continuer à vivre, du moins à végéter, comme il convient aux êtres vieillis et démodés, a Mais, s'écrîait-il, qu'elle ne se donne pas le ridicule en prenant des airs de jeunesse qui contrastent avec sa caducité. »

En dépit de ces avertissements, de ces sommations, l'Eglise s'obstinait à vouloir vivre, elle prétendait même rester jeune. Renan la voyait, pleine d'espérance et de promesses, dresser ses basiliques sur les hauteurs de Fourvière et de Montmartre.

Tant bien que mal, il huit par s'accommoder de l'hiimeur de cette orgueilleuse qui

(i) Le.'s Apôtres, Inirod., n. lxiii.

no voulait pas céder. Il n'empêchera pas les clochers de s'élever dans les airs, ni les cloches de sonner dans les tours. <( Sonnez, cloches, bien à votre aise, plus vous sonnerez, plus je me permettrai de dire que votre gazouillement ne signifie rien de distinct. Si je craignais de vous faire taire, oh ! c'est alors que je deviendrais timide et discret. -> (i\

Le christianisme viA^a, et à cela rien d'étonnant ; un esprit sagacc placé à ses origines aurait pu prédire qu'il ne mourrait jamais, qu'il se bornerait à se transformer. Devant cette construction gigantesque, élevée par des siècles, et que d'autres siècles viendront continuer, le critique se sent parfois bien petit ; il ressemble à la taupe qui dresse sa taupinière au pied d'une montagne. i( Et nous, que faisons-nous, pauvres philosophes ? Dresser notre motte de terre, chacun à notre guise, aplanir une base sans espérance que personne vienne jamais y bâtir. )) (2).

Renan s'étonnait, se plaignait à l'occasion, d'être mal jugé, méconnu, calomnié, par le personnes religieuses, par les catholiques surtout, et le clergé tout spéciale-

(ij Etude sur VEcclésiasie, ij. 89. (2) Fragments.., p. 35.

ment. Bien loin d'avoir nui à la religion, il prétendait lui avoir rendu grand service. « J'ai tout critiqué, écrivait-il, et quoi qu'on en dise, j'ai tout maintenu... Notre critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies. Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes. » (i).

En i863, il avait donné aux chrétiens une Vie de Jésus, de ce Jésus que, seul au xTx" siècle, il avait pu comprendre. L'année suivante, il daigna même en faire une édition populaire, à la portée de toutes les bourses et do toutes les intelligences. Dépouillée de l'appareil scientifique, expurgée de certaines phrases choquantes, elle était religieusement offerte aux pauvres et aux humbles, aux servantes du Seigneur, et « aux prêtres vraiment saints ».

Cette édition sera moins savante, elle n'en sera peut-être que plus vraie. « Cette fois, c'est un Christ en marbre blanc que je présente au public, un Christ taillé dans un bloc sans tache, un Christ simple et pur, comme le sentiment qui le créa. Mon Dieu, peut-être est-il ainsi plus vrai. « (2"). L'au-

(i) Drames phil., i>. aC^-aCS.

(2) On a eu raison de voir dans la préface et PaA-erlissement de cette édition, beaucoup de galimatias.

teur nous assure qu'il u'édilait Jamais ce petit livre sans se demander s'il faisait quelque bien. En réalité, c'était l'acte le plus authentique de son hypocrisie, de sa haine du christianisme, de l'Eglise catholique en particulier.

Benan caressait le projet de faire aux âmes religieuses et chrétiennes un autre cadeau, il voulait leur offrir un livre de messe.

C'était même là son plus grand, son dernier désir, sa suprême ambition. Il en portait le plan dans son esprit. « Je diviserai la matière en cinquante-deux parties, pour les cinquante-deux dimanches de l'année. Il y aurait pour chaque dimanche un extrait des Evangiles et des Pères de la vie spirituelle, une prière et un bouquet spirituel, à la façon de François de Sales, plus tard des images pourraient venir s'y joindre. » (i).

Désespérant d'atteindre la foule des fidèles, il gardait du moins l'espoir de rédiger pour une élite <( quelques pages sincères », pour ceux, pour celles surtout à qui le missel ne suffit plus. « Ma dernière ambition sera satisfaite, si je peux espérer entrer à l'église après ma mort, sous la forme d'un petit volume in-iS, relié en maroquin noir.

(i) ^'ouveUes Eludes d'Hist. relig., prt'f. p. xx- XXI et p. XVI -XVII.

tenu entre les longs doigts effilés d'une n)uin finement gantée. »

Ces considérations d'un goût fort douteux étaient écrites en 188.4. L'auteur y revenait quatre années plus tard, dans sa lettre au Figaro sur l'amour et la religion. Il avouait envier beaucoup le privilège de certains vieux livres, tels que Vlmitation, Vlntroduction à la vie dévote, le Paroissien. Ils sont lus à l'église, devant Dieu, aux moments solennels, et parfois portés aux lèvres. « Je souhaite souvent de vivre en quelques phrases que puissent, à ce moment-là, parcourir des yeux celles à qui l'ancien missel ne suffit plus. Hélas ! je ne sais si cela me sera (1<^nné ! » Ci).

Ce petit volume in-i8, relié en maroquin noir, qu^il n'a pas été donné à Renan de composer, aurait pu contenir, en guise de préface, les lignes suivantes : « La faiblesse, le? faux raisonnements, les idées étroites, l'ignorance, la superstition nous choquent chez l'homme et nous font sourire chez la femme. Nous aimons le signe de la croix fait d'un gracieux geste féminin. Nos œuves viriles, il ne nous déplaît pas de les voir injuriées, méconnues, par les femmes ;

(i) Feuilles détachées, p. 72.

leur indignation nous enchante, car nous voyons le sentiment délicat d'où vient leur méprise, et cela nous trouble peu, puisque par la science nous sommes sûrs d'avoir raison... Nous aimons l'absurdité féminine, tout en ne voulant pas qu'elle gouverne le monde et y fasse trop la loi... Qu'en tout, du reste, la volonté de Dieu soit faite ! Le monde est bien tel qu'il est ; je serais désolé d'avoir en rien contribué à diminuer la piété chez les femmes. >^ (i).

A propos des Acta Sanctorum des Bollandistes, Renan écrivait : « Il me semble que, pour un vrai philosophe, une prison cellulaire, avec ces cinquante-cinq volumes infolio, serait un vrai paradis. » Il aurait voulu s'arrêter longuement devant sainte Thérèse, savourer ses larmes, les plus douces qui furent jamais versées. « Thérèse fut sainte parce qu'elle fut plus forte que ses directeurs, qu'elle sut leur imposer sa foi et entraîner ses propres guides. » Ici on est plein d'admiration pour cette femme, pour sa

f'i) Fcru'Jlrs drlnrhces. p. 37-38.

Dans '^on fameux Prologue au ciel 1886, Gabriel parle ainsi à l 'Eternel : « Comment tirer quelque chose de sérieux d'un monde où l'opinon est faite par des créatures charmantes, je le reconnais, mais qui ont à peu près autant de tête qu'une linotte ou une perruche verte ? » Drames phil., p. 553.

.force morale, pour l'originalité de son espril ; ailleurs, on la traitera d'hystérique, (i).

Que les autres religieuses ne soient pas jalouses de la glorieuse réformatrice du Carmel, elles ont toutes, en général, obtenu de Renan des encouragements et une bénédiction. Dans son drame messianique, oii il prophétise le christianisme, il charge la sybille Carmenta d'offrir son respect à ses sœurs de l'avenir. « Sœurs vêtues de noir que j'augure dans l'avenir, quand on viendra, au nom de la raison, soulever votre voile, refusez d'être libres, gardez fidèlement votre vœu mortuaire. Honte à qui se convertit au bon sens vulgaire, après avoir goûté la folie divine ! Le vœu d'insanité sacrée est le seul dont on ne saurait jamais être relevé. )> (2).

Les nombreuses branches de la famille franciscaine seront bien ingrates, estime Renan, si elles ne lui savent pas gré d'avoir étudié avec tant d'amour leur aimable fondateur. A l'en croire, cet article sur saint François d'Assise, publié au milieu des controverses soulevées par la Vie de Jésus, lui

(i) Etudes (VHisl. relig., p. 3o5 et 3i5. (2) Drajnes phil., p. 33o-33i.

valut un brevet d'indulgence, quelque chose des faveurs de la Portioncule. Un capucin aurait dit à une princesse, avec laquelle il causait souvent de lui : « Il a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit ; mais il a bien parlé de saint François. Saint François le sauvera. »

En effet, Renan a parlé beaucoup du Patriarche d'Assise, et surtout il a trouvé là une occasion de parler beaucoup de lui-même, de son détachement et de son idéalisme Il ne lui reproche qu'une chose, de s'être offert à l'Eglise pour une œuvre consistante et durable, tandis que lui-même n'aura d'autre action sur ses contemporains que de les avoir un moment amusés. « Un idéaliste, pour fonder quelque chose de durable, doit être doublé d'un intrigant. Je nai pas eu de frère Elie. Je n'aurais réussi dans l'ordre temporel que si une force très égoïste se fût emparée de moi et m'eût exploité à son profit. » (i).

Les Jésuites ont été impitoyablement exclus de ses universelles sympathies. Au cours de ses longs voyages dans le monde des idées, il lui arrive de les rencontrer très souvent, et jamais sans un mot amer à leur

(i) Nouv. Eludes crHift. relig., prc'f., p. ii-iii et p. 323-353.

adresse. Il est allé jusqu'à prévoir quelle eût été la forme de son antipathie pour eux si, resté en Bretagne, il était devenu chanoine, pTiis grand vicaire de Saint-Brieuc. (( Mon antipathie pour les Jésuites se fût exprimée en ne parlant jamais d'eux. » (i).

Cette animosité de Benan à l'égard de la Compagnie de Jésus s'explique fort bien : ti "abord par son anticléricalisme, et aussi par l'essence même de sa mentalité. Il n'y a rien de plus opposé au « renanisme » que l'esprit de saint Ignace, avec son impitoyable logique et sa maîtrise de la volonté. Pour en être convaincu, il suffit de parcourir le petit livre des Exercices spii'itiiels.

Jeune élève à Saint-Nicolas, il était plein dadmiration pour le Père de Bavignan, il aimait à l'entendre à Notre-Dame. Dafis une page des Cahiers de ' Jeunesse, furieux de voir les universitaires célébrer les louanges de Port-Boyal, il s'écrie : (( Voilà des hommes, des travailleurs ! Ah ! si ç'avaient été des Jésuites. Ah ! certes, quelle différence ! (jii eût assombri les couleurs, c'eût été un repaire de rebelles, de fakirs, de sombres et moroses rigoristes, de savants sans zèle de la science (oui, oui), de froids écrivains. Mais

11) Souvenirs... p. jS;.

ce furent des récalcitrants contre Rome et les Jésuites, cela suffit. » (i).

C'était le petit Breton mal dégrossi qui écrivait ces lignes. Il allait bientôt emboîter le pas derrière les Michelet et les Quinet, ce^ gens de TUniversité dont il démasquait tout à l'heure les préjugés et les passions avec tant de vérité et d'audace.

Sa haine pour les Jésuites, le Pape et lEglise, l'a rendu plein d'admiration et de sympathie envers les protestants d'Ang'leterre et d'Allemagne, envers les Jansénistes de France.

Il aurait manqué quelque chose à son œuvre s'il n'avait pas singé les Provinciales. A peine sorti du Séminaire, il tâchait à caricaturer les controverses théologiques sur la grâce. En i884, il publia son pastiche pour égayer l'austère volume de ses Nouvelles Etudes d'Histoire religieuse. La petite comédie s'ouvre par un préambule solennel : (( Dans les dernières années du xvi" siècle, pendant que les papistes et les huguenots s'égorgeaient d'un bout à l'autre de l'Europe, et que Montaigne, le seul sage. riait de tous en son petit château du Périgord, une guerre moins sanglante armait, en Espagne, deux armées rivales des Jésuites

(i) Cahiers de ji'uvrssr. p. oog.

€t des frères prêcheurs, sous les drapeaux opposés de BAnes et de Molina. La Prédétermination physique était le sujet du combat. Ne riez pas, je vous prie ; cette querelle passionnera Pascal, fera persécuter Arnauld, détruira Port-Pvoyal, troublera le catholicisme durant plus d'un siècle. » (i).

Renan n'est pas toujours si vaporeusement mystique, ni si dédaigneusement distingué dans son anticléricalisme. Il condescend parfois à fraterniser avec Voltaire, et même avec M. Homais et Gavroche. Ses politesses et ses transactions envers la religion qu'il a quittée, et qui a le grand tort de continuer à vivre, ne laissent pas d'être coupées par des accès d'irritation et d'intolérance.

Cette religion qui, tout à l'heure, fructifiait si bien chez les Sulpiciens et les Filles de Saint-¥incent-de-Paul, fut nuisible à la civilisation romaine, et les païens n'avaient p?s tort de la persécuter. (( Ce n'est pas sans raison qu'on les détestait, ces hommes en apparence si doux et si bienfaisants. Ils démolissaient vraiment l'empire romain. Ils buvaient sa force. » (2).

Ce christianisme qu'il craignait de voir

{i) Nouvelles Eludes cVHist. relig.. prt'f., p. v et n. /;i3 eq.

(2) Murc-Aurèle, p. /iaS.

diminuer, il regrette maintenant qu'il fût jamais né, qu'il n'ait pas été étouffé dans son berceau. « Ce qu'il y a de plus triste, en effet, c'est que la mort de Marc-Aurèle, si lugubre pour la philosophie et lia civilisation, fut pour le christianisme un beau jour. » (i). Cet empereur avait de bonnes intentions, mais il ne fut pas heureux dans le choix de ses moyens ; Renan regrette de n'avoir pas été là pour lui donner un conseil. (( Si Marc- Auièle, au lieu d'employer les lions et la chaise rougie, eût employé l'école primaire et un enseignement d'Etat rationaliste, il eût bien mieux prévenu la séduction du monde par le surnaturel chrétien. » (2).

Voici que les Pensées de Marc-Aurèle passent avant l'Evangile, et que le paganisme est jugé plus pur que la morale chrétienne. « Le spiritualisme chrétien est, au fond, bien plus sensuel que ce qu'on appelle le matérialisme antique, et ressemble parfois à un affaissement. L'Artémis dorienne, cette mâle jeune fille qui toucha le sévère Hippolyte, m'a toujours semblé plus austère que la chère sainte Elisabeth, qui a rendu si éperdûment amoureux M. de Montalembert. )> (3).

(i) Miirc-Auri'lc. n. /mjo.

(3) Ihid., M. 3:'!5-,"v^G.

(r>) Eludes d'IIisi. relig., p. /ji/|.

Nous sommes loin de la règle qu'on prétendait suivi e dans la composition des volumes sur les Origines chrétiennes. « La pensée d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres doivent être exécutées avec une suprême indifférence, comme si l'on écrivait pour une planète déserte. » (i).

Lorsque Renan venait trôner au milieu de l'anticléricalisme breton, malgré son talent de dire à chacun ce qui lui plaît, il avait du mal à prendre la note voulue. Ces mastodontes, qui n'avaient pas toujours fait leurs humanités, ne comprenaient pas ce qu'il y avait d'ironie dans son respect pour ses anciens maîtres pieux et bornés. 11 n'y a pas une créature à qui il en veuille, pas même aux curés et aux évêques, qui lui disent tant d'injures : « Après tout, le mal que l'Eglise peut me faire n'est rien auprès du bien qu'elle m'a fait. » (2)

Dans son discours de Quimper, i885, il faillit être assez clair pour être compris, assez suggestif pour être goûté. Parlant, comme toujours, de ses obscurs ancêtres, il trouvait parmi eux des torpilleurs et des taupi ers, puis, faisant des retours sur lui-mê-

(1) Les Apôtres, Inhod., p. lui.

(2) Feuilles détachées, p. 12/i.

me, il ajoutait : « Moi aussi, j'ai été bon taupier ; j'ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes. J'ai été un torpilleur à ma manière ; j'ai donné quelques secousses électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. » fi).

Le vieux Raminagrobis tenait ordinairement les yeux mi-clos, il aimait à faire gros dos, à offrir sa robe de velours aux caresses de tous ; mais il lui arrivait d'allumer son œil méchant et de découvrir ses griffes.

.Mgr d'HuIst, dans son article du Correspondant, lo octobre 1892, se plaisait à opposer Renan aux apostats, qui se font les détracteurs passionnés de ce qu'ils ont quitté. '( M. Renan, dit-il, qui a fait plus que bien d'autres pour tuer la foi, n'a jamais ni raillé, ni invectivé le christianisme. Quant aux prêtres, il n'en parle qu'avec reconnaissance et respect. » (9.).

En écrivant ces lignes, le solide conférencier de Notre-Dame s'abandonnait un peu trop à sa générosité de gentilhomme. Il s'est laissé éblouir par certaines déclarations des Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Leur auteur aime à savourer l'ironie d'un certain respect et à l'exploiter ; il n'a pas toujours

(i) Discours et conférences, p. 226.

dédaigné les invectives, il est descendu parfois jusqu'au plus bas étage de l'anticléricalisme. N'a-t-il pas humilié sa fine critique au point de croire, de le feindre du moins, (jue les Jésuites aA'^aient payé les journaux pour attaquer, au moyen d'apocryphes, la Vie de Jésus ?

Un écrivain allemand, à l'occasion de ce livre, s'est posé la question suivante : a Que manque-t-il à Renan ? )> Et il répond : « II lui manque la conscience morale. » « i). Ce jugement est sévère, mais il est parfaitement juste. 11 atteint l'ensemble des ouvrages de lauteur, mais particulièrement l'Histoire des Origines du Christianisme , et avant tout le premier volume, le morceau fondamental.

Renan fait passer l'ouvrage sous le pavillon de la science pure (2), de la critique impartiale ; mais ses intentions sont ailleurs^ ses armes toutes différentes. Son but manifeste est de déprécier, de rabaisser le christianisme, dans ses origines reculées, dans son fondateui immédiat ot dans ses disci-

(i) Wo liogt Renans Fehlor ? — Es k'hlt ihm di'* sittliche BeAvussf&ein. « Ernst Luthardt. Cité par Albert Schweitzer. Geschichte der Lebens-,lesa- Forschung, 2, Tûbingen, 1910.

(2) Cette science n'e?t pas telIcnioxiL solide. Cf. G. Sorel. Le système histû-rlque de Renan. Intwd., p. /i7 et sq.

pies. Ses moyens préférés sont un mélange trouble d'éloges et de sarcasmes, d'ironie et de paradoxe.

De là ce penchant à montrer le passé dans le présent, et le plus souvent sous forme de plaisanteries. Jérémie devient un Félix Pyat doublé d'un Jésuite implacable. Judas Macchabée prend les traits de M. de Mun. Jésus, vers la fin de sa vie, est un Lamennais toujours irrité. Ces exemples et d'autres du même goût ont permis à M. Barrés de dire de leur auteur qu'il excellait à mettre la théologie de Tubingue à la portée des cochers de fiacre.

Comme l'a remarqué un auteur anglais, la principale tare de ces volumes proVient de l'esprit même de Renan, de son habitude funeste de traiter sans sérieux des choses sérieuses. « Les origines du christianisme, dit-il, ne sauraient être convenablement écrites par un homme qui croit à moitié que l'univers n'est qu'une immense édition du Petit Journal pour rire. » (i)

On comprend l'indignation des chrétiens, des catholiques, des Français surtout devant des livres qui défigurent avec tant de perfidie Jésus-Christ et son Eglise. Ils

(i) « ..A huge édition of Le Petit Journal pour rire. » The Acudemy, 8 octobre 1892, p. 012.

ne doivent pourtant pas oublier le grand mot de saint Paul : (( Oportet hœreses esse, n

Cette parole encourageait saint Augustin lui-même en présence des hérétiques et des schismatiques de son temps. Le mal qu'ils font ne l'empêchait pas de considérer le bien qu'ils occasionnent. (( Utilisons, dit-il, ce bienfait de la Providence... Les hérétiques peuvent nous être d'un grand service, non pas en enseignant ce qu'ils ignorent, mais en nous forçant à chercher; nous sommes tentés de nous endormir dans les douces ténèbres de l'ignorance, au lieu de regarder la lumière ». l'i).

Les catholiques de France ont suivi le conseil et l'exemple du grand docteur d'Hippone. La perfidie de Renan a été pour eux une occasion de travail, de recherches fructueuses aux sources de leur foi. De la est sortie la belle et forte collection des Etudes bibliques, des vies de Jésus-Christ oîi s'épanouissent, à côté de la science et de la foi, les deux grandes qualités du génie français : la clarté et la vie. (2).

(i) De Vera Relioione, i5.

(2) Les plus connues sont celle de l'abbc C. Fouard, 2 vol. 1880, et celle de Mgr Le Camus, 3 vol. i883, avec leurs nombreuses éditions et traductions, en attendant l'étude que nous prépare le R. P. L. de Grandmaison. Cf. Dictionnaire apologétique. Art. Jésus-Christ.

Notre poésie elle-même, a employé récemment tout ce qu'elle a de beauté simple et vraie à faire resplendir Jésus dans ses paroles et dans son œuvre, comme pour le dédommager des hommages perfides de la plume de Renan, (i).

(i) E. Uochnrd. Jésus selon les Evangiles, poème couronné par T Académie Française. Chez Lemeire, igiS. Le Théâtre de VEvangile. Chez Beauchesnc,

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