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CHAPITRE XIII Le désabuse

Au quatrième acte de l'Eau de Jouvence, Renan apparaît sur la scène sous le nom de Léolin de Bretagne, portant sur sorî épaule la harpe irlandaise. C'est précisément l'époque où il reprend contact avec le sol armoricain qui dut travailler si longtemps pour le produire. D'abord aux réunions du Dîner Celtique dont il devient le président, puis aux solennels pèlerinages que ses amis organisent en son honneur au pays natal. Bientôt les vacances le ramèneront chaque année, non loin de Tréguier, dans la villa au nom celtique de Roz-Map- Hamon.

Vieux pères de la tribu obscure, voici revenir votre fils. Il revient de loin, il a beaucoup voyagé surtout dans le monde des idées. Toutes vos économies y ont passé. C'est bien le prodigue moins les deux choses qui nous le rendent aimable : le malheur et le repentir.

Le vieux dilettante se pose toujours en Barde, en héritier de l'idéalisme celtique ; réellejnent, il n'en est plus que l'amusante caricature. Il ne manque pas une occasion de célébrer la Bretagne comme l'arche sainte, chargée de conserver au monde dégénéré les germes de l'idéal. Il supplie ses compatriotes de garder leur honnêteté, leur courage, leur esprit de sacrifice, vertus dont la valeur montera en raison même de leur rareté. Quant à lui, il n'est point pressé de rentrer dans l'arche bénie décrite avec tant d'onction ; il fait trop beau « nauf rager » dans les eaux du scepticisme.

Le Renan des dernières années représente si peu l'âme bretonne qu'un écrivain anglais pouvait tracer de lui le portrait suivant, au lendemain de sa mort, en 1892 : <( Il aimait à se croire et à se dire celte : élait-ce là une de ses plaisanteries les plus subtiles ? Rien ne saurait être plus éloigné du mysticisme, du romantisme, de la mélancolie, pour ne pas dire de l'obscurité

et de la tristesse du génie celtique, que ces pages claires et ensoleillées. Il a pu être un Breton, mais ce fut sans doute un ' Breton non bretonnant ». En réalité, il fut la personnification du « Tout Paris >'. De là ce cachet de « l'homme sensuel moyen », cette verve de journaliste qui gâte parfois son style ; .de là encore — n'allez pas le dire à Berlin, ne le publiez pas dans les rues de Leipzig — le côté philistin de son génie, la funeste habitude* de se complaire dans le monde tel qu'il est, de traiter sans sérieux des choses sérieuses. » (i)

On a beau avoir été « Breton bretonnant », être sorti de la vieille race idéaliste en ce qu'elle a de plus authentique ; il ne faut pas trop compter sur l'héritage atavique, il ne résiste pas à quarante années de dilettantisme. Nous avons vu Benan, renchérissant encore sur ses ancêtres, s'élever très haut, trop haut dans l'atmosphère éthéréc de l'idéalisme ; nous allons le voir descendre jusque dans l'épicurisme le plus vulgaire. Le dilettante n'est pas un pur esprit, et l'on ne reste pas toute sa vie à genoux devant rien.

(i) The Academy. 8 ort. 1892. n. Z12 (;t cf. Annales de Bretagne, t. VIII, p. 282-288.

Pendant les racances de iS\b, qui précédèrent immédiatement sa sortie du Séminaire et de l'Eglise, il lisait pour la première fois le Faust de Gœthe. Une lettre écrite à Henriette le 22 septembre nous a conservé les impressions de cette lecture. Ce drame mystérieux et troublant lui a semblé parfois raconter sa propre histoire intérieure. Il a spécialement admiré le fameux monologue où le sombre docteur du moyen âge, sur le point de boire la coupe empoisonnée, entend sonner les cloches d'e Pâques et se reprend à espérer dans la vie.

Cependant l'auteur de ce poème étrange ne lui paraît pas suffisamment moral.

(' Faust, écrit-il, est admirable de philosophie, mais désolant de scepticisme ; le monde n'est pas comme cela : il y a une vérité et un bien absolus ; il faut croire la première et pratiquer le second. » (i)

Le petit Breton mal dégTossi qui écrivait ces lignes finira par disparaître avec ses scrupules et ses illusions. Il s'écartera de plus en plus des érudits secs et austères de l'Allemagne, des philologues et des exégètes, pour se rapprocher du poète égcïstement jouisseur de Weimar. C'est

(i) Lettres intimes, n. 001.

réciivain allemand qu'il a le plus singé et c'est aussi celui qui lui ressemble davantage.

Quand on lui reprochera, à propos de la Vie de Jésus, d'avoir enlaidi la divine figure des Evangiles, il en appellera au jugement de Gœthe. (( Ce grand homme ne m'eût pas pardonné un portrait tout céleste : il y eut voulu des traits répulsifs. )) (i).

Le petit drame qu'il composa pour le premier de l'an 1886 est un Prologue au Ciel. Méphistophélès n'y a point de rôle, mais il trouve le moyen d'envahir celui de Gabriel et même de se glisser sous les traits de l'Eternel. Ariel, le génie aérien, que nous voyons dans Caliban et qui réapparaît, ressuscité, dans l'Eau de Jouvence, est un personnage de Faust.

Le dialogue philosophique intitulé :

Rêves, se termine par les paroles que Gœthe piête à Marguerite : (( C'est bien à peu près ainsi que parlent les prêtres ; mais les mots sont différents. » (2).

Cet écrivain, que le jeune Ernest Renan

(i) Vie de Jésus, préf., p. xxvi.

(2) Dialogues philosophiques, p. 1^7-148. « Ungefalir sagt das dcr Pfarrer auch, » Xur mit cin bisschcn andern Worten. n

Faust, i"^ partie.

tj'ouvait trop sceptique et pas assez moral, a fini par se trouver à son niveau ; c'est que lui-même a rabattu de son idéal ; il a cessé de croire à la « vérité et au bien absolus ».

En son discours de Tréguier, 2 août 1882, il se plaisait à éA^oquer son enfance et osait soutenir qu'il n'avait point changé, sinon par les signes de la Aâeillesse qui l'envahissaient de plus en plus. « Quant à l'âme, affirmait-il, oh ! c'a toujours bien été la même. Ce petit écolier consciencieux, laborieux, désireux de plaire à ses maîtres, c'est bien moi tout entier. » (i)

Haussant alors le ton, se redressant de son mieux, il s'écriait, au grand ébahissement des anticléricaux bretons qui l'entouraient pour le fêter : (( Ce que j'ai toujours eu, c'est l'amour de la vérité. Je veux qu'on

(i) Pour avoir organisé cette fête. M. Le Gac, maire de Tréguier, apprit de Renan, le 3i décembre iSSii, qu'il était nommé officier d'Académie. (( Ce titre n'aura jamais été mieux mérité que par celui qui emploie une si louable et si intelligente activité à répandre l'instruction dans un pays où elle n'a pas été jusqu'ici au niveau des rares qualités morales de la race. » René d'Ys, op. cit., p. 27^. Quelques mois auparavant, il écrivait au sujet des Bretons : (( Ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire; ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et n'acquerraient pas celles que donne la haute culture. » Souvenirs., p. 76.

niclte sur ma tombe (Ah ! si elle pouvait cire au milieu du cloître ! mais le cloître, c'est l'église, et l'église, bien à tort, ne veut pas de moi), je veux, dis-je, qu'on mette sur ma tombe : Véritatein dilexi. Oui, j'ai aimé la vérité ; je iPai cherchée ; je l'ai suivie oii elle m'a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu'elle m'imposait. )) (i).

Cette vérité qu'il déclare avoir tant aimée, dont il se fait le héros et presque le martyr, ne lui demandez pas trop brusquement ce qu'elle est, ni même si elle est quelque chose. Vous risqueriez fort d'être rangé parmi ces Ipurds Béotiens contre lesquels il s'emportait dans sa jeunesse. « Parkzmoi des Béotiens, ils ne doutent de rien, eux. Ils entrent avec leur grosse allure chez les délicats, ils affirment à tort et à travers, sans égards pour les mille nuances fuyantes des choses. » (a).

En abandonnant la religion chrétienne, en lui déniant le titre et la qualité de vérité absolue, il ouvrait son âme à deux idoles : l'idole de la Révolution et celle de la Science. Voilà le culte qu'il exalte avec enthousiasme dans ses « Pensées de i848 ».

(i) Discours et conférences, p. 3i5-2iG. (o) Fragments Inlimes., p. 70-71.

C'est ce qu'il rappellera à son ami Berthelot le 26 novembre i885. <( Dès cette époque, nous étions des nazirs, des gens qui ont fait un vœu, les hommes liges de la vérité. Notre part d'héritage était choisie, et cette part était la meilleure. » (i).

Dans ses Essais de Morale d de Critique publiés en 18,59, il s'indigne de voir M. de Maistre dépeindre la science moderne : c Les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce... baissant vers la terre son front sillonné d'algèbre. » Il fait observer avec humeur au dédaigneux gentilhomme que la vérité est roturière, qu'elle ne se livre qu'aux mains noircies et aux fronts ridés. C'est une fière déesse qui exige de ses adorateurs un long et dur noviciat, c'est le royaume des Cieux qu'on emporte par la violence. (2).

Lors de son pèlerinage à l'Acropole d'Athènes, la vérité lui apparut encore sous la forme d'une déesse, mais sans rien d'austère, elle avait les yeux bleus et ne parlait que de beauté, d'eurythmie. Plein de ferveur et un peu présomptueux, il s'aventurait à lui vouer une irrévocable fidélité.

(i) Discours et conf., p. 382.

(2) Essais de morale et de critique, p. 79, et Discours et conf., p. 68.

— agi —

« Ferme en toi, je résisterai à nies fatales conseillères ; à mon scepticisme, qui me fait douter du peuple ; à mon inquiétude d'esprit, qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore ; à ma fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en repos. » (i).

Le défaut était réel et l'aveu sincère, mais la résolution prise ne tiendrait pas ; cette prière était annulée d'avance par une autre qu'il- fit dans sa jeunesse et qu'il ne rétractera jamais du fond du cœur. « Le doute est si beau que je Viens de prier Dieu de ne jamais m'en délivrer : car je serais moins beau bien que plus heureux. » (2). Plus tard, il remerciera Dieu d'avoir suffisamment caché la vérité, d'avoir permis à l'homme de conserver le doute de son esprit, la liberté de son cœur. (3).

lÀenan a été ouvert à toutes les questions ; la caractéristique de son esprit, c'est l'universelle curiosité ; mais ne cherchez pas chez lui l'abnégation et l'exactitude du spécialiste. Il jugerait le savant qui se renferme dans sa petite sphère à peu près comme il a jugé l'érudit. Il n'est pas arrivé au but

(i) Suaveiiirs... n. Gy.

(2) youveaiix Culiiers de Jeunesse, p. 202.

(3) Dlukxjues phil., d. 33.'i.

do la vie, son rôle se borne à servir au penseur. « C'est aussi profane, sauf l'utilité ultérieure, que le bancjuier et l'épicier. » (i).

La philosophie est le but de la création, et le philosophe, au milieu Hu matérialisme, de l'égoïsme et de l'irréligion des masses, est chargé de maintenir et de compléter le but idéal de l'univers. " La philosophie est le fruit de l'arbre de l'humanité ; le fruit n'est rien comparé à la grosseur de l'arbre. Un arbre immense donne un fruit gros comme le doigt. » (2).

Mais voici que ce fruit lui-même dont la production coûta si cher et qui dcA^ait être si délicieux, n'a plus la moindre saveur pour le palais blasé du critique dilettante, on songe à cultiver autre chose. La vérité n'est plus une fière déesse ni un royaume I qu'on emporte de vive force, c'est une coquette inconstante et trompeuse qui ne niérite aucun sacrifice.

L'auteur des Feuilles détachées publiées en 1892, sourit des penseurs allemands qui intitulent gravement leurs ouvrages : Die neue Philosophie. . . Die neuere Pilosophie . . . Die neueste PKilosophie. « Pourquoi se disputer ainsi la priorité de l'erreur ? >^ Tl en

(i) Nouv. Cahiei'f;.., i). i35.

(2) Dialogues phiL, p. -i.

est revenu, pour sa part, depuis longtemps ; le « nazir » l'homme-ligo do la vérité a regretté son vœu, sa part d'héritage aurait pu peut-être être plus belle et meilleure.

Peiné de voir la jeunesse agitée et inquiète, un peu comme lui-même aux environs de i848, il l'engage à puiser dans l'histoire de (la Philosophie et aussi dans le li^re de VEcclésiaste un sage scepticisme. (( Mais, chers enfants, c'est inutile de se donner tant de mal à la tête, pour n'arriver qu'à changer d'erreur. Amusez-vous puisque vous avez vingt ans ; travaillez aussi. » (i) L'apôtre et le martyr de la vérité ne nous a point légué grand héritage.

Cette vérité, dont il se prétendait l'esclave, doit se transformer avec lui-même et le suivre à travers ses multiples métamorphoses. Tantôt c'est la voix de la nature et tantôt la sincérité du cœur ; elle n'est pas la même pour l'homme et pour la femme : et celle des gens cultivés n'est pas celle du peuple. Elle voisine parfois étrangement avec l'erreur et le mensonge. « En acceptant les utopies de son temps et de sa race^ Jésus sut en faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. -» (2)

(i) Feuilles di'tachét's, pT(»f.. p. ix-x. (2) Vie de Jeans, p. 296.

Les femmes reçoivent des plus grossières mains les plus laides choses et, par le prisme de beauté qui est en elles, en font de délicieuses vérités.

Tfne vérité absolue et toute faite, résolvant une fois pour toutes l'énigme de l'univers, était insupportable pour l'esprit de Renan. S'il l'avait rencontrée sur sa route, il eût été capable de fermer les yeux pour ne pas la voir, afin de faire durer le plaisir du doute et celui de la recherche.

Le travail intellectuel est devenu pour lui un jeu de cache-cache où il s'amuse follement, d'autant plus qu'il a le secret d'y intéresser la galerie, le public dont il se moque beaucoup. Quel plaisir de promener dans le labyrinthe des idées sa « petite pensée » toujours capricieuse, mais toujours aimée, toujours caressée ! « S'abandonner, suivant les heures, à la confiance, au scepticisme, à l'ironie, voilà le moyen sûr qu'au moins par moments on a été dans le vrai. » (i).

L'idéal serait de suivre plusieurs directions à la fois ; voilà pourquoi il affectionne le dialogue et le drame qui lui permettent de se multiplier dans ses personnages.

(( L'ne action dramatique vaut mieux, pour

(i) Feuilles dcidcJices, y. 3<jC>.

— agS —

mettre en saillie ces doutes, ces demi-jours^ ces audaces suivies do reculs, ces allées et venues de la pensée. » Et on laisse entrevoir que la philosophie moderne aura sa dernière expression dans un opéra oii la musique et les illusions de la scène continueront la parole et suppléeront à ses impuissances, (i).

Il est bien loin, le Renan qui se scandalisait de la philosophie de Gœthe. « La vérité absolue qu'il faut croire » a été remisée parmi les vieilles ferrailles ; <( le bien absolu qu'il faut pratiquer », ne peut guère tarder à l'y rejoindre.

Pendant longtemps, il crut trouver dans les doctrines de Kant, le fondement inébranlable de la morale. On se le rappelle, celait au nom de cette philosophie, que l'austère Henriette lui prêchait la fidélité à la conscience et le sacrifice.

Dans son Etude sur le Livre de Job, écrite en i858, il reproche aux personnages de ce poème de ne point prononcer le mot devoir, ce mot magique qui s'impose à tous, résout tous les doutes, concilie toutes les oppositions, réédifie ce que la raison détruit ou laisse crouler. « Grâce à cette

(i) Drames o/n"/., nn'f., n. m.

révélation sans équivoque ni obscurité, nous affirmons que celui qui aura choisi le bien aura été le vrai sage. )> (i)

L'auteur des Dialogues philosophiques voit encore dans l'impératif catégorique « la plus grande, la vraie, l'unique révélation ». Pour démontrer l'existence de Dieu, il suffit d'écouter la voix sainte de la conscience, l'impérative révélation de son cœur, il suffit d'être honnête homme. L'argument devient encore plus convaincant quand il biille dans le regard de la jeune fille pure. (2)

^Malgré la saveur panthéistique de sa philosophie, il voit, conune Yacherot, les conséquences désastreuses de cette doctrine : elle supprime la liberté et le devoir, c'està-dire tout ce qui fait la valeur de la vie humaine. Le dévouement et le sacrifice sont inexplicables sans Dieu ; sans Dieu les honnêtes gens sont tous des dupes, les martyrs de tous les siècles sont des fous. « 11 faut plaindre Jésus d'être mort à trentetrois ans, qui sait en effet s'il ne s'est pas retranché trente ou quarante ans de vie heureuse sous les figuiers de la Galilée i^ » (3)

(i) Le Livre de Job. p. xc.

(2) Dialogues phiL, p. 01 et p. aoo-aoï.

(3) Ihid., n. 3iS et 822.

Déjà il avait écrit dans ses notos de jeunesse : « Si ce à quoi je sacrifie n'est rien^ le sacrifice est une sottise. )> (i).

Le 19 avril 1869, Renan faisait une conférence sur la paît de la famille et de l'Etat dans l'éducation. Il proposait gravement comme modèle aux femmes françaises la mère de Saint Jean Chrysostome, Antliuse. Devenue veuve à vingt ans, elle refusa de se remarier afin de se consacrer tout entière à l'éducation de son fils. Après cette citation ecclésiastique, il pouvait critiquer plus à l'aise l'enseignement de ses amis, les Jésuites. Il suppliait les mères de prendre conscience de leurs devoirs austères, il leur reprochait doucement de se décharger sur les Révérends Pères de l'éducation de leurs fils et du salut de leur âme. Puis, prenant un ton doctrinaire dont il n'était guère coutumier, il s'écriait : « Responsabilité, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de presque toutes les réformes morales de notre temps. » (aV

Ces échos d'abord retentissants de la morale de Kœnigsberg allaient s'affaiblissant et ont fini par s'éteindre. Ces grands mots :

(i) Nouv. Ca]iicrs.., n. 222.

(2) Réforme inleU. et mornlc. p. SsS-Soa. C'est Renan aui souligne.

devoir, responsabilité, vertu, comme la ^érité elle-même et son objet, s'évaporent et s'évanouissent devant l'universelle critique (( Nous mettons notre noblesse à cette affirmation obstinée du devoir... Mais il y a presque autant de chances pour que le contraire soit a rai. Il se peut que ces voix intérieures proviennent d'illusions honnêtes, entretenues par l'habitude, et que le monde ne soit qu'une amusante féerie dont •aucun dieu ne se soucie. )> (i)

A quoi bon, d'ailleurs, vouloir fonder en jaisoii la moralité Jiumaine ? La nature, ({ui en a besoin, y a pourvu d'une manière infaillible. Et voilà l'idéalisme celtique qui se transforme en aveugle déterminisme, le Barde qui se complaît dans le monde tel qu'il est, qui sourit des rêveurs soucieux de l'améliorer.

Nous ressemblons à l'ouvrier des Gobelins qui tisse à l'envers une tapisserie dont il ne voit pas le dessin. Celui-là travaille pour quelques francs par jour, nous travaillons pour moins encore, pour l'illusion de bien faire. L'homme se dévoue comme l'oiseau fait un nid pour ses petits et les nourrit, comme le chien sert son maître

(i) Ffuilles détachées, p. oij/i-SgS.

malgré les rebuffades et les vilenies. Inutile de lui prêcher le dévouement et c'est vainement qu'on le persuaderait du contraire.

'( Oh ! le bon animal que l'homme ! Comme il porte bien son harnais ! Que le graffito du petit âne du Palatin est juste et profond : labora, aselle, quomodo ego laboravi, et proderit tibi. » (i).

Renan ne rêve plus de guider l'humanité, d'élever ses regards vers le ciel. Il a oublié sa mission de i84S et qu'il appelait (c la religion de l'avenir », la tache de sanctifier la vie humaine, de l'élever à une valeur morale ; sa devise n'est plus la parole de Schiller qu'il déclarait admirable et qui -devait devenir la Loi et les Prophètes : « Soigner sa belle humanité. » (2).

Ce sont là des illusions de jeunesse dont il aime à sourire sous le nom des personnages qui incarnent ses idées et sous lesquels il aime à se dissimuler. A Gotescalc qui veut moraliser les masses, Prospero répond avec le dédaigneux sourire du vieillard désabusé : u A notre âge, Gotescalc, peut-on dire de pareils enfantillages ? Si nous ne sommes pas désabusés, quand le serons-nous, mon cher ?... Nous avons

(i) DiaIo(jues phil., p. 29-06.

(2) L'Avenir de la Science, p. loi.

— 3oo —

mené une jeunesse sage ; car nous avions une œuvre à faire... La moralité doit être réservée pour ceux qui ont une mission comme nous. » (i).

Déjà en 1868, il était loin d'encourager les missionnaires dans leurs efforts en vue de civiliser et de convertir au christianisme les races sauvages. Tout ce qu'il souhaitait à ces peuplades, c'était une douce mort. '( Oh ! laissez ces derniers fils de la nature s'éteindre sur le sein de leur mère ; n'interrompez pas de nos dogmes austères, fruit d'une réflexion de vingt siècles, leurs jeux d'enfants, leurs danses au clair de lune, leur douce ivresse d'une heure. » (2).

Ce n'est pas lui qui se fera l'apôtre des sociétés de tempérance et des ligues antialcooliques. Par une spéciale condescendance pour le péché mignon de sa race, il se fait le protecteur des ivrognes. Au lieu de vouloir supprimer l'ivrognerie, il faudrait tâcher de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux. <( Il y a tant d'hommes pour lesquels l'heure de l'ivresse est après l'heure de l'amour, le moment 011 ils sont les meilleurs. » (3>.

(i) Drames phiL. p. 170-171.

(2) Questions contenipornincs. p. 3Go-3(3i.

(3) Feuilles détachées, p. 384. — Drames phil., p. 173. — Etudes d'Histoire relig., p. oq!i.

— 3oi —

« Le bien absolu » a disparu depuis longtemps. L'idéal, tout comme la vérité, devient une chose très relative. Il varie avec les individus, leurs tendances et leurs besoins particuliers. « Eh ! mon Dieu ! c'est ce qui donne à chacun son motif de vivre. Le moyen de salut n'est pas le même pour tous. Pour l'un, c'est la vertu ; pour l'autre, l'ardeur du vrai ; pour un autre, l'amour de l'art ; pour d'autres, la curiosité, l'ambition, les voyages, le luxe, les femmes, la richesse ; au plus bas degré, la morphine et l'alcool. » (i). C'est à peu près ainsi que parlent les disciples d'Epicure.

Le ^ août 1881, Renan lisait, à l'Académie française, un rapport très amusant sur les prix de vertu. Le sceptique blasé éprouvait un certain dépit à constater, dans la personne de Marie Coustot, de Condom, une vertu centenaire. « Elle a cent deux ans et elle est vertueuse ! Vous avez vu là un mérite de plus. Le vieillard, en perdant ses illusions, ne perd-il pas ses meilleures raisons d'être vertueux ? illusion divine, illusion providentielle, assurément, la vertu n'en est pas moins, comme l'amour, le résultat d'un charme en dehors de la raison, qui nous entraîne, nous séduit. Il ne faut

(i) Feuilles détachées, p. 382-383.

pas, pour s'y lin-er, qu'on ait trop bien vu que tout est vanité. » Ci).

Ailleurs, il considère la vertu comme une chose de luxe et aristocratique, un parti généreux à prendre, mais qu'on ne doit pas conseiller aux autres, car il ne rapporte pas suffisamment. Ce n'est pas sans un certain regiet mal déguisé qu'il nous parle des vertus de sa vie passée. Il insiste tout particulièrement sur le caractère réglé de ses nîœurs.

Jeune homme, il a continué à vivre dans Paris comme il avait vécu à Saint-Sulpice ; dans le mariage, il fut aussi réglé qu'un pasteur protestant. Mais il se devait à luimême de ne pas être dupe de cette vertu, pas plus que des autres : il a fini par en voir la vanité. Il ne semblait pas être encore tout à fait désabusé quand il écrivait la Vie de Jésus. Il admirait tout simplement le « sublime moraliste » de Galilée qui interdisait le divorce et trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adultère. (2).

Dans la lettre écrite à Frédéric Strauss, le [5 septembre 1871, il donne à son ami et maître, sur ce point délicat, une leçon de

(i) Discours et conf., p. 180.

(3) Vie de Jésus, p. 88-89.

libéralisme. « Comme vous, je me suis imposé, en qualité d'ancien clerc, d'observer strictement la règle des mœurs ; mais je serais désolé qu'il n'y ait pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. » Puis, interprétant les sentiments des femmes d'outre-Rhin, il ajoute : « Vos femmes elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. ■» (i).

Ces observations, qui semblent des blâmes ici, apparaissent ailleurs, et dans le même volume, sous forme de compliment.

On oppose à notre légèreté française (( cette race dure, chaste, forte et grave, peu portée vers les plaisirs ». Nous sommes priés de nous en convaincre. <( La Prusse est d'un tempérament plus vertueux que la France », et <( la jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures que la nôtre » (2).

Les Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse nous apprennent une autre morale. La nature ne tient nullement, paraît-il, à ce que l'homme soit chaste, et même, chez lui, la chasteté ne va pas sans un certain ridicule. Personnellement il a dû s'y condamner, il s'y est résigné de bon cœur, en raison de son œuvre, de sa mission spéciale.

(i) Réforme intell, et inor., p. 2o4-2o5. (2) Ibid., p. i38, iCi, 162 et p. 359-3Co.

Elle lui permit tout d'abord de sortir, la tète haute, de l'Eglise catholique, de dépister ceux qui voudraient expliquer ces changements par l'éternel lieu commun : Oii est la femme ! « C'est ce qui me préserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eu, si l'on avait pu prétendre que j'avais quitté le séminaire pour d'autres raisons (fue celles de la philologie. » (i).

Cette sévérité de mœurs, « cette cravate blanche irréprochable ». lui valut également un laissez-passer pour ses idées les plus hardies. « L'homme ne doit jamais se permettre deux hardiesses à la fois. Le libre penseur doit être réglé en ses mœurs... .l'ai fait passer ce que la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style modéré et à des mœurs graves. » Ces petites libertés sont des revanches de sa fidélité à observer la règle commune (2).

Si sa morale s'est relâchée, c'est qu'il craint souverainement d'être dupe. Et puis, (( l'immaculé a le droit d'être indulgent ». N'est-ce pas suivre l'exemple de Jésus, si

(i) Souvenirs.., p. i4-i5. A ce propos, il est utile de rappeler le mot de son condisciple, l'abbé Co»nat : « L'hébreu est encore plus innocent que la femme de son émancipation intellectuelle. » Correspont.1ant, 10 juillet 1882.

(2) Souvenir.^.., p. 359-36o et p. 100.

miséricordieux pour l'enfant prodigue ?

Fj^picurien d'imagination, à défaut d'autre chose, il jouit de voir les autres se permettre ce qu'il s'est refusé à lui-même. « Aï'étant peu amusé quand j'étais jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux qui prennent ainsi la vie sont peut-être les vrais philosophes. » (t). T.es Françaises ne lui reprocheront pas d'avoir conservé une austérité trop virile. Il ne leur proposera plus," comme jadis, d'imiter la Duchesse de Longueville ou la Princesse palatine.

En politique, nous avons vu le Barde hretor passer brusquement de la démocratie à outrance à l'ultra-royalisme. Dans la dernière période de sa vie, il va d'un camp à l'autre avec une facilité extraordinaire, suivant l'inspiration du moment, et aussi selon les dispositions de son entourage.

Parfois, il sent le besoin d'un souverain puissant, maître de sa force armée, pour protéger sa pensée contre les jugements d'un public superficiel. « On devient timide quand la société ne repose que sur ellemême et qu'on craint, en respirant trop fort, d'ébranler le frêle édifice sous lequel on est abrité. >i i :?\

(i) Drames phil.. p. 177. mais cf. Soui^enirs. p. i/i9-i5o et Feuilles délachées, p. 108. (2) Dialogues phil., piéf. p. x.

Discourant à Qiiimper, le 17 août i885, et voyant autour de lui peu de chouans et de loyalistes, il sentit renaître son goût de la liévolution, de cette Révolution dont il avait dit tant de mal. « La démocratie, disait-il, est certainement un des besoins, et des besoins légitimes de notre temps. Eli bien ! je trouve que nous sommes de très bons démocrates. Je ne connais pas de pays qui ait plus que le nôtre le sentiment de l'égalité. » (i). Jadis le matelot breton, comme le paysan lithuanien, ne demandait qu'à se sacrifier au perfectionnement et à la jouissance d'un seul.

Afin d'être sûr d'avoir touché la vérité politique, au moins une fois dans sa vie, il lui fallut donner quelques gages au socialisme. Il l'a fait, sur la fin de ses jours, dans son Histoire du peuple d'Israël. Après avoir représenté les prophètes hébreux, ces « fous sublimes » , protestant contre les inégalités et les privilèges, seules bases des sociétés fortes et durables, il conclut solennellement, prophète à son tour, et presque prophète de malheur : « Il y a là une leçon que les peuples modernes ne sauraient assez méditer. Les nations qui se livreront

(i) Discours el conj., p. 233.

aux questions sociales périront ; mais si l'avenir appartient à de pareilles questions, il sera beau d'être mort pour la cause destinée à triompher. » (i).

De telles affirmations apparaissent comme des soubresauts dans l'esprit de ce vieillard qui ne sait guère que dodeliner de la têlo. M. Léon Daudet se rappelle encore cette distribution du lycée Louis-le-Grand où Renan, les yeux mi-clos, d'une voix claire, dépréciait, devant les jeunes élèves, la petite fleur incolore et sèche appelée immortelle. (( Gomme je venais chercher mes prix, le vieillard amoureux du doute, me serrant contre sa joue couenneuse, me glissa à l'oreille : « Nous ferons de vous quelque chose. » (2).

Voilà bien le désabusé qui rêvait, autrefois, d'organiser scientifiquement l'humanité et qui jurait de planer toujours, avec son idéal, dans le bleu et dans le sublime :

« PoSe-toi clans les hautes sphères

Sois le compagnon de l'oute des étoiles » (3)

(i) Hist. (lu peuple (VIsraël, III, préf., p. vi.

(3) Fantômes et vivants. Souvenirs, i''^ série, p. 12.

(3) Fragments.., p. 33o.

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