CHAPITRE XIV La rose de Jéricho
A Tépoque de son idéalisme à outrance, la philosophie de Renan avait une teinte plutôt pessimiste. Le 22 mars i846, il écrivait à sa mère pour la consoler de son éloignement et aussi des fâcheux malentendus de sa crise religieuse. « Ah ! chère mère, celui-là n'est pas heureux pour qui le sort a tout disposé à souhait : mais celui-là qui a beaucoup souffert et en même temps beaucoup aimé. A ces titres nous avons droit à l'espérance. » (i).
La tristesse seule lui semblait féconde et généreuse, par opposition à l'habitude de jouir, qui ne produit que l'égoïsme et la vulgarité. L'épicuréisme était une théorie bonne tout au plus pour les riches. Les pauyies ont besoin d'une doctrine qui sache compatir à leurs misères et pleurer avec eux, tel le christianisme. Il exaltait Jésus d'avoir prononcé la béatitude des persécu-
i) Lellres du Scininaire. j). o!ii.
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tions et des larmes. « Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer. » (i).
Dans la Préface de ses Essais de morale et de critique, il se séparait nettement de ces natures heureuses et facilement satisfaites. Il était fier de son pessimisme et déclarait qu'au jour oii il le sentirait s'amollir, il chercherait avidement la fibre relâchée de son cœur. La Bretagne triste et mélancolique qu'il décrivait avec tant de poésie et tant d'amour était la patrie de son cœur, tandis que l'Allemagne, sérieuse et savante, était celle de son intelligence.
Il se plaisait à humilier la frivolité française devant l'austère gravité de l'esprit allemand. « Non, s'écriait-il, vers 1847, ^^^ esprit français ne me satisfait pas. Ah ! que j'aime mieux mon Allemagne toute pure et belle, prenant au vrai la science et la morale, que cette manière qui subordonne tout à l'action et se fait idolâtre de je ne sais quel progrès plat et sans idéal poétique. » (2).
L'auteur de WAvenir de la science nous faisait admirer le goût de nos voisins pour les choses sérieuses, et aussi leur courage à
(i) Vie de Jt'siis, p. 121.
(2) Nouv. Cahiers de Jeunesse, p. 285-286. et cf. Cdhiers... i). 3xo-3ii.
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s'ennuyer bravement quand cela est de règle. Tandis que, chez nous, l'éloquence fait les frais des distributions de prix, là-bas on écoute des dissertations de ce genre : Sur la nature de la conjonction, sur les mathématiciens gr^s, sur la topographie de la bataille de Marathon (i).
Avec M™® de Staël, on nous reprochait le « pédantisme de la légèreté » ; on enviait à l'Allemagne « le bonheur de posséder une variété infinie de types d'illustres pédants ». (2).
A propos des chansons de Déranger et de leur scandaleux succès, la verve indignée de Renan devenait cinglante, (( Le vice égrillard, la coquetterie de l'immoralité, la gentillesse du mal, voilà le péché français par excellence,voilà le ridicule, dont le Français croit se laver par son air dégagé et son éternel sourire. » Et l'on concluait que ce genre de littérature ne serait jamais poétique, car il n'y a pas de poésie des mauvaises mœurs (3).
C'est aux environs de 1880 que ce pessimisme s'estompe et s'évanouit, pour faire place à des sentiments moins austères, à
(i) L' Avenir de la Science, p. 117 et note.
(2) Essais de morale et de critique, p. 3i6-3i-
(3) Questions contemporaines, p. 466.
une philosophie plus gaie. Maic-Aurèle a compris la morale du ch'voir, mais il n'a pas suffisamment savouré la douceur de vi- ,vrc, il a ignoré l'art de céder à la nature, sa maxime : abstine et susilne, a besoin d'être adoucie et complétée. « La vie doit aussi pouvoir se résiuner en « sourire et jouir ». (i).
Le monde ne s'est pas beaucoup amélioré, mais l'idéaliste intransigeant de 1859 ^'^^^' singulièrement relâché. Il eût été grand temps de se rappeler sa promesse : de passer en revue les fibres de son cœur. Mais Eenan ne semblo avoir eu qu'une devise, et toute négative : ne jamais fixer une limite à ses métamorphoses.
Dans un petit discours prononcé à l'île de Bréhat le 11 septembre 189 1, il considère la vie comme un fruit savoureux qu'il faut savoir cueillir et déguster. <( Ceux qui la comparent à la rose de Jéricho, qu'on trouve, en la froissant, pleine de cendre, mettent leur propre faute sur le compte de la nature. 11 ne fallait pas la froisser ; une rose est faite pour être sentie, regardée, admirée, non pour être froissée. » (2).
Lorsque Renan avait évolué, le monde
(i) Mavc-Aurèle, p. 10.
(a) Feuilles déluchées, n. i.>..\.
devait évoluer avec lui et fournir un cadre nouveau à sa physionomie nouvelle. Devenu, en se relâchant, l'idole de la France légère, il s'en fait l'admirateur tardif et l'apologiste. En entrant à l'Académie française, à l'âge de l'Ecclésiaste, il se sentit le besoin de refaire, en sens inverse, le parallèle établi jadis entre la France et l'Allemagne.
Il se montrait sévère pour cette culture qui nê-rend l'homme ni plus aimable, ni meilleur. (( Je crains fort que des races, bien sérieuses sans doute, puisqu'elles nous reprochent notre légèreté, n'éprouvent quelque mécompte dans l'espérance qu'elles ont de gagner la faveur du inonde par de tout autres procédés que ceux qui ont réussi jusqu'ici. Une science pédantesque en sa solitude, une littérature sans gaîté, une politique maussade, une haute société sans éclat, une noblesse sans esprit, des gentilshommes sans politesse, de grands capitaines sans mots sonores, ne détrôneront pas, je crois, de si tôt, le souvenir de cette vieille société française si brillante, si polie, si jalouse de plaire. » i l'i.
La France pouvait se croire dédommagée des critiques amères du passé, mais l'un des
(t) Discours fl Conférences, p. 9.
amis d'outre-Rhin prenait la plume pour se plaindre. Il rece\ait une réponse embarrassée, mais qui montrait bien aux Allemands que s'ils avaient eu les chaudes sympathies de la jeunesse et de l'âge mûr, ils n'auraient pas celles de la vieillesse (i).
Le rôle de Siffroi, dans l'Eau de Jouvence, est une caricature du militarisme prussien. Le Wagner que nous voyons dans Caliban rappelle le Famulus de Faust, inventé par Gœthe pour ridiculiser le pédantisme scientifique de ses compatriotes. C'est le professeur naïvement convaincu de la supéiiorité de sa race, fier de ses universités qui ont des méthodes infaillibles pour former des artistes et faire éclore des grands hommes.
Gotescalc est également un personnage de là-bas ; son principal tort est d'être trop sérieux, de vouloir moraliser les masses. Il ne comprend pas Prospero, qui voudrait réserver la morale à ceux qui ont une mission, abandonnant au peuple la gaîté et l'amusement. « Nos maîtres d'école, en Poméranie, disent tout le contraire. Ils prétendent que notre race est la première de toutes, parce qu'elle ne sait pas rire et qu'elle n'a pas besoin de s'amuser. » On lui répond,
(i) Dixcoiirs et- Conféinices, p. ^7 et sq.
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pour tacher de le guérir de ses illusion?, que l'univers n'est qu'une vaste plaisanterie qu'il s'agit de rendre aimable (i).
Renan ne va pas traiter la patrie de son cœur comme il a traité la patrie de son intelligence. Pour s'y retrouver, il la transformera selon ses goûts nouveaux. Puisque lui-même est devenu gai, la Bretagne n'a plus de raison d'être mélancolique et triste. 11 lui faudra faire connaissance avec <( ce singulier oubli de la condition humaine et de ses destinées, qu'on appelle la gaîté ». Elle devra changer les éternels gémissements de son océan en joyeux refrains de Casino, sécher la petite larme qui perlait jadis jusque dans son sourire. La harpe celtique a désavoué ses accents d'élégie, elle est devenue le vioîon du café-concert.
Adieu les ancêtres celtiques qui voguaient à la suite de saint Brandan, éternels pèlerins d'un idéal toujours entrevu et jamais atteint, jamais désespéré non plus. Le grand Celte désormais reconnu, c'est Pelage, qui niait le péché originel. L'idéalisme se résume désormais dans la bonne humeur, et (( les Cimmériens bons et vertueux » sont mis en défiance contre ces races tristes qui n'ont jamais su ce que c'est
(i) Drames plilL, p. 170.
que jouir, qui froissent maladroitement la rose (le Jéricho, an lieu de la regarder, de l'admirer et de la sentir. «Nous autres, Celles, nous ne serons jamais pessimistes, nihilistes. Sur le bord de ces abîmes, un sourire de la nature ou d'une femme nous sauverait. » (i).
L'auteur de la Réforme intelleciaelle et morale comptait beaucoup sur la France du Nord et se montrait plutôt sévère pour l'apport de nos régions méridionales, (c La similitude de l'Angleterc et de la France du Nord m'apparaît chaque jour davantage.
Notre étourderie vient du Midi, et, si la Fiance n'avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle d'activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires. Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques. » (2).
Cette ethnologie était bonne pour son âge mûr sérieux, qui rêvait de réforme ; pour l'adapter à sa gaie vieillesse, il lui suffira de l'intervertir. Le 21 juin 1891, il présidait, à Sceaux, la fête des Félibres de Paris. Le vieillard, à la veille de mourir, se déclarait ravi de se trouver avec des gens qui savent encore s'amuser. « Par votre gaieté, disait-
(i) DIsidurs el Cofifrn'iices, i). ?.I7. (2) Bt'jurme iniell. cl luoralc. p. 26-2-.
il, par votre entrain, par votre sentimenï juste et vrai de la vie, vous corrigez excellemment nos maladies du Nord, ce pessimisme, cette âpreté à se torturer, cette subtilité qui porte des jeunes gens encore à se demander si l'amour est doux, si la science est vraie, si les roses sont belles ! Vous savez rire et chanter. » Il ne parla pas longtemps, car il avait hâte de contempler la tarasque. la farandole et la cour d'amour (i).
La France devient de plus en plus la patrie de l'idéal. Comme autrefois l'Allemagne, elle apparaît toute pure et belle, c'est le pays de l'exquis, il fabrique de la dentelle et non de la toile de ménage. Ses taches de jadis, sa légèreté jusqu'au pédantisme, son ton dégagé et son éternel sourire, deviennent maintenant ses plus belles parures, elle est priée de les conserver, de les répandre partout avec sa langue, afin de réjouir le monde porté vers la tristesse.
La langue française est excellente pour douter, comme le bon vin de France, elle est gaie. Ses locutions favorites impliquent l'idée qu'au fond rien n'est sérieux, et que c'est par l'ironie surtout qu'on entre dans les fins de l'Eternel . « Apprenez à toutes les nations à rire en français. C'est la chose du
(i) Feuilles détachées. 11. 11G-117.
monde la plus philosophique et la plus saine. Les chansons françaises sont bonnes aussi. »
Se rappelant alors qu'il a été sévère pour la théologie de Béranger, 1(^ Barde breton lui fait amende honorable, il dépose sa vieille harpe usée aux pieds du chansonnier gaulois. <( J'ai médit autrefois du dieu des bonnes gens ; mon Dieu ! que j'avais Tort ! C'est un dieu qui n'est pas méchant, qui n'a jamais fait de mal... On entre par la gaieté dans les vues les plus profondes de la Providence. » •'iV
La vertu rigoureusement correcte est une aristocratie. Pour y être tenu, il faut avoir reçu le privilège de la noblesse intellectuelle et morale. <( Il faut que les masses s'amusent. Pour ma part, je n'éprouve aucun besoin d'amusement extérieur ; mais j'ai besoin de sentir qu'on s'amuse autour de moi ; je jouis de la gaieté des autres. » (2).
Jouisseur délicat et subtil, Renan cherchait à réaliser tous les états d'âme afin de coûter l'univers entier. Il pratiquait à merveille ce que Frédéric Àrniel appelait r « épicuréisme de l'imagination ». Au
(i) Feuilles détachées, p. 263-oGi.
(2) Ibid., p. 383.
milieu de toutes les vanités de ce monde, c'est encore cette philosophie qui lui semble le parti le plus sage. « Je jouis des voluptés du voluptueux, des débauches du débauché, de la mondanité du mondain, de là sainteté de l'homme vertueux, des méditations du savant, de l'austérité de l'ascète. Par une sorte de sympathie douce, je me figure que je suis leur conscience. » (i). Nous sommes loin de F « abstine » de Marc-Aurèle, loin également de cette « circoncision du cœur et de l'esprit » qu'on prônait chez les jansénistes de Port-Royal.
Si l'on pouvait espérer quelque choSe des théories de la métempsychose, il demanderait, comme récompense de son œuvre de tête, de renaître femme. Il pourrait ainsi savourer cette forme de la vie humaine qui doit bien avoir ses charmes. « J'ai vraiment assez raisonné et combiné comme cela. Je voudrais, dans un autre monde, parler au féminin, d'une voix de femme, penser en femme, aimer en femme, prier en femme, voir comment les femmes ont raison. »
Mais voilà que le rêve dégénère en confidence de mauvais goût, apologie du « curé raté )), pj'o devoto fcmineo sexii. « Dès ce
(i) iJinlogiies plïil., p. loS-io/i, et cf. Feuilles dét., p. ScjG.
monde-ci, je désire vous assurer, chères sœurs, que je n'ai jamais eu pour vous aucun mauvais sentiment, que souvent même votre piété a été une des causes de ma joie intérieure. » (i). Toutes ces effusions ont l'air de recommander le paroissien de luxe qu'il rêvait de composer à l'usage des mains finement gantées.
T.a gaieté de Renan, sur le déclin, intriguait, exaspérait presque la curiosité des contemporains (r>.). C'était là une raison de plus pour l'exagérer, pour s'y abandonner sans réserve. Ce phénomène étrange l'amusait beaucoup lui-même, il en donne les explications les plus variées.
Dans les Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, toute la responsabilité en est mioc sur le compte de ses origines gasconnes. A côté du Breton timide et mélancolique, il y avait en lui un Gascon effronté et malin. Celui-ci jouait à son compagnon des tours incroyables et lui faisait des mines de singe, surtout depuis la funeste transplantation en plein milieu parisien. <c Je songe, quelquefois, qu'en moi le Breton mourut ; le Gascon, hélas ! eut des raisons suf-
(i) Feuilles détachées, n. 39.
(2) Cf. Jules Lemaître. Les Confen\poriii}}s. 1^^ srrl< p. 192-215.
fisuDtes de vivre. Ce dernier s'aperçut même que ce monde nouveau était fort curieux et valait la peine qu'on s'y attachât. )) (i).
On nous laisse deviner, du reste, que cette prétendue bonne humeur n'était ni tellement spontanée, ni tellement complète.
Elle aurait voisiné, dans cette âme si complexe et si énigmatique, avec une secrète amertume. <( Je suis double ; quelquefois une partie de moi rit, quand l'autre pleure. C'est là l'explication de ma gaieté. Comme il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a heu d'être content. » (2).
Une gaieté, qui consiste à rire d'un œil et à pleurer de l'autre, a, en effet, besoin d'explication. Comme, d'autre part, la philosophie de Renan, avec son caractère négatif et destructeur, est tout le contraire d'une source de joie, sa façon allègre de prendre la vie avait l'air d'une pose et d'une hypocrisie. C'est le reproche que lui faisait un critique de talent et dont il se défendait devant ses compatriotes de Quimper, le 17 août 1880. (( Je suis très gai ; d'abord, sans doute, parce que, m'étant très peu amusé quand j'étais jeune, j'ai gardé à cet égard
(i) Souvenirs... [>. S8. i/u, i58. 17'!, 175. (2) Ibid.j p. i/!5-i/.(3.
toute ma fraîclienr d'illusions ; puis voici qui est plus sérieux, je suis sûr d'avoir fait en ma vie une bonne action; j'en suis sûr. » (i).
C'est parce qu'il craif^nait de n'avoir pas le temps d'accomplir « cette bonne action » qu'il était, dans sa jeunesse, sombre et préoccupé. « J'étais autrefois plus triste qu'à présent, car j'avais peur de mourir jeune (malbeur qui, désormais, ne m'arrivera pas") et de ne pouvoir produire au debors ce que j'avais dans l'esprit. »
Ces paroles furent prononcées, en septembre 1891, dans cette île de Bréhat, oij il avait formé tant de plans, rêvé tant de rêves, et dont il était fier d'avoir réalisé un tiers ou un quart. Il rêvait encore d'écrire une histoire de Bn^tagne en six volumes, de raconter la Révolution française « comme un accès de fièvre grandiose, étrange, liorrible et sublime, un acte fondateur, espérons-le ». Il aurait appris le chinois et repris avec critique toutes les questions de Chine.
D'autres fois, il songeait à une façon moins austère de sentir la rose de Jéricho ; il passerait la dernière période de sa vie dans un demi-assoupissement, ne lisant que
(i) D'scours et Conf., p. 227.
des romans, des romans modernes, le roman du jour (i).
Quand le vieillard désabusé, mais gai, contemplait son passé, il n'y voyait pas seulement une « bonne action », il lui apparaissait comme une chose très douce.
<( Mon expérience de la a ie a été fort douce, et je ne crois pas qu'il y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre planète, beaucoup d'êtres plus heureux que moi. » h). Il s'e^t promené à travers le monde à 4in moinent très intéressant, et, après tout, il a su le voir, il a su sentir et penser, « regarder et jouir ».
Il n'a jamais beaucoup souffert, la nature a bien des fois disposé des coussins sur sa route pour lui épargner les chocs trop durs. Sa mère le gâta beaucoup, ses maîtres aussi un peu, d'abord ceux de Tréguier, puis ceux de Saint-Nicolas du Chardonnet et même ceux de Snint-Sulpice.
Le service militaire aurait pu être fatal à son génie naissant, par bonheur il en fut exempté, u Je n'aurais pu être soldat ; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. » L'obéissance tue le talent ; elle rend inapte aux délicatesses de la vie et aux oeuvres fines.
(ij Feuilles de'/., y. 122-120.
(2) Souvenirs.., }). 370.
(( Un ordre est une humiliation ; qui a obéi est un capitis ininor, souillé dans le germe même de la vie noble. »
La discipline militaire est une école de respect exagéré. Molière et Voltaire y eussent perdu leur fin sourire, leur malignité parfois irrévérencieuse. Si Gœthe avait dû subir les sergents instructeurs et leurs gros mots, adieu sa fleur d'élégance et de liberté. L'Allemagne militarisée ne trouve plus de talent en dehors des Juifs, envers qui elle e^it si ingrate (i).
La vie de caserne aurait ilétri son talent dans sa jeune fleur sans gain considérable pour la patrie ; car, pense-t-il, la philosophie fait de piètres soldats. « Je comprends maintenant comment le philosophe est si peu brave à la guerre... En effet, outre que la réflexion attache à la vie, il faut remarquer que la bravoure militaire tient beaucoup de l'instinct. Or, l'étude tue tout ce qui n'est pas de l'âme et de conviction intime. » (2).
Lorsque mourut sa sœur Henriette, la nature eut pour lui des attentions vraiment maternelles. Comme ce douloureux specta-
(i) Souvenirs., p. iSi)-i()o. cl, Discours et Couf., p. 58.
(2) AotU". Cuillers de Jeunesse, p. 397-298.
de eût pu déterminer une lésion profonde dans son organisme délicat et sensible, elle prit soin de le chloroformer. Tandis que Henriette agonisait, il était lui-même évanoui, et ce n'est qu'après l'enterrement qu'il reprit connaissance.
D'ailleurs, cet évanouissement providentiel, qui lui valut de conserver « la sérénité ultérieure de sa pensée ^^ (i), ne. laisse pas de lui avoir suggéré, en d'autres circonstances, une page d'immortels regrets toute mouillée de larmes. Il connaît mieux que personne les miracles de guérison que peut opérer le contact d'une personne exquise et aimée. Ses baisers, le son de sa voix, auraient peut-être retenu cette âme suffisamment pour attendre le salut. « Qu'elle ait été soignée par d'autres que par moi, que » des mains serviles l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses funérailles et attesté à la terre, par mes larmes, qu'elle fut ma sœur bien-aimée ; qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment son œil s'est éclairci encore pour le monde qu'elle allait quitter, voilà qui pèsera éternellement sur moi et empoisonnera toutes mes Joies. » (2).
En réalité, Renan prit son parti de ce
(i) Souvenirs.., p. 874-375.
(2) Lettres intimes et Ma Sœur Henriette, p. 74.
deuil, comme de toutes choses ; ses joies n'en furent pas tellement empoisonnées. Il reprit bien vite son agréable excursion à traA'ers les choses, regardant tout, riant de tout, sans s'attacher à rien. Son siècle n'aura probablement pas été le plus grand, « mais il sera tenu, sans doute, pour le plus amusant des siècles ». Et quant à lui, il peut se rendre justice de l'avoir passablement égayé.
Sa mentalité, il est vrai, n'a été qu'un tissu d'amusantes contradictions, et il peut se comparer à cet animal fabuleux de Gtésias qui se mangeait les pattes sans s'en douter. Mais pourrait-il véritablement s'en plaindre ? (( Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on puisse goûter. » (i).
S'il faut en croire l'auteur des Souvenirs, tout, dans son existence, a été pour le mieux, dans le meilleur des mondes. « Si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des ratures, je n'y changerais rien. » (2). Jugeant les autres d'après luimême, il ne croit pas qu'il y ait beaucoup de déshérités du bonheur. <( Notre bonheur,
(i) Souvpnivf;.., p. 73-7^1.
(2) Ibid., p. 362.
sauf de rares exceptions, est entre nos mains. » Mais, pour le trouver, il faut ne pas le chercher.
Les seuls véritablement à plaindre, ce sont les animaux, les aliénés et les condamnés à mort gardés à vue, car ils ne peuvent pas se suicider. Les hommes, en général, ont cette suprême ressource, et l'on trouvera sans doute le secret de rendre la mort sans douleur.
L'Eau de Jouvence nVst pas seulement une fontaine de vie heureuse, elle promet parfois l'élixir de VEuthanasie. « Dans chaque ville, de nombreux petits palais, ornés de rubans et de fleurs, offriront à l'homme épuisé ce que l'Etat lui doit avant tout, le moyen de se procurer une mort douce, accompagnée (\p sensations exquises. » (i'^.
Il est décidément mort le Breton qu'on exaltait dans la personne de Lamennais, ce fidèle des causes désespérées et l'ami des vaincus, qui tranche si bien sur les méridionaux par son sérieux et son énergie, toujours de mauvaise humeur contre son temps. Seul, le Gascon a survécu, il s'est épanoui au milieu de cette humanité légère qui s'amuse et qui rit (2).
(i) Drames phil.. p. 187, ot Feuilles dét.. p. 385-38Î5, (2) Essais de morale et de critique, p. 147-14S.
Mort également, l'ancien clerc qui promettait encore, dans VAvenir de la Science, de demeurer fidèle à la formule de sa consécration cléricale, (c Les cheveux ont repoussé sur ma tète ; mais toujours je fais partie de la sainte milice des déshérités de la terre. Je ne me tiendrai pour apostat que le jour ori je deviendrai le compagnon des joyeux de la terre. » (i). Ses cheveux avaient repoussé en effet, ils blanchiraient, €t, en blanchissant, ils feraient une jolie couronne à l'un des plus gais compères qui aient jamais admiré et senti la fleur de Jéricho'.
(i) L'Avenir ch' la Science, p. llgo-l^f)l