‹ L'esprit de RenanChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE XV Le linceul de pourpre · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Le linceul de pourpre

Dans son article sur Henri-Frédéric Amiel, Renan se fâche contre certains penseurs voulant être à la fois la lance, qui frappe et guérit, cjui coupent la racine des croyances morales et religieuses, et qui, soudainement, en apparaissent comme les restaurateurs. « Il est si difficile, écrit-il, de se priver de l'appui d'un culte établi, qu'après avoir détruit les églises de granit, on bâtit des églises en plâtras. Cela me rappelle l'église de Ferney, servant maintenant de grenier à foin, avec cette inscription : Deo erexit Voltaire. » (i).

Le seul fait d'avoir formulé ce reproche, vers la fin de sa vie, montre chez l'ancien clerc de Saint-Sulpice une rare inconscience de son plus gros travers. Il s'est vanté pourtant d'avoir, en même temps, tout détruit et tout conservé, d'avoir rendu à la religion plus de services que tous les apologistes, en

(i) Feuilles dét., p. S-]5.

inventant pour Dieu un riche écrin de synonymes. N'a-t-il pas rendu l'abbesse de Jouarre plus chrétienne qu'elle n'était avant de passer par son théâtre ? N'a-t-il pas appris à la pauvre Bretonne qui s'oublie, le moment précis où il convient de faire le signe de la croix ?

Alphonse Daudet a comparé le cerveau de Renan à une cathédrale désaffectée. C'est plutôt l'église de plâtras substituée à cette église de granit oii le jeune collégien de Tréguier pria en rêvant. Rien de plus curieux que ce temple avec ses perpétuels changements de décor, avec les idoles qui s'y succèdent, avec ses cérémonies et ses prières aux ineffables mélanges de larmes et de folle gaieté, de grotesque et de sublime.

Les évolutions de ce culte ne sont autres que celles du prêtre lui-même. Car, ne l'oublions pas, en religion, comme en histoire, comme en littérature. Te moi, la (( petite pensée », est au centre de tout :

« Sentir et penser, c'est tout l'homme. Ce qu'il sent et pense est son Dieu. » il^

Ce Dieu est d'abord sévère et triste, il devient jovial, il finira, en vieillissant, par avoir le tempérameni voluptueux. Il se

(i) Fragments.., p. 334.

nomme tour à tour le Cosmos, l'âme du monde, la nature, le démiurge, le grand Pan, le plus souvent l'Eternel. Ici il n'existe pas encore, là il est en train de se faire. Ailleurs on lui prête l'existence, et même de la mémoire ; c'est qu'on espère une place dans son souvenir, à côté des êtres chéris qui reposent déjà dans son sein.

L'auteur des Etudes d'histoire religieuse, publiées en 1807, plaidait pour la conservation du mot Dieu, ce mot qui avait obtenu pendant si longtemps les respects de l'humanité, qui figurait dans les plus belles poésies. Ce sera la Catégorie de Vidéal, comme l'espace et le temps sont les catégories des corps. <( En d'autres termes, l'homme, placé devant les choses belles, bonnes ou vraies, sort de lui-même, et, suspendu par un charme céleste, anéantit sa chétive personnalité, s'exalte, s'absorbe. Qu'est-ce que cela, si ce n'est adorer. » (i^.

Catégorie de l'idéal, Dieu en subira les évolutions, les hauts et les bas, l'exaltation et le déclin. Dans les Questions contemporaines, il est placé très haut, on le cherche avec tremblement et effroi. Son introducteur dans l'Ame, c'est la mort, en habits de pèlerin, revenant de Terre Sainte.

(i) Etudes (i'Hist. relig., p. .'119.

I.cs joyeux de la terre, les frivoles et les rieurs, ne peuvent point le trouver, car le plaisir est égoïste et ir religieux. Il se révèle aux cœurs purs dans le silence et le recueillement, attiré par la délicatesse morale et par la vertu.

La théologie de Béianger est l'inverse de la religion. Celle d'Alfred de Musset est parfois baroque, mais elle n'est jamais bourgeoise. « Sa joie n'est pas la gaieté ; quand il veut rire, il se contiaint ; aussi est-ce bien le vrai Dieu qu'il adore.

« Je ne puis, — malgré moi l'infini me tourmente. .le n'y saurais songer sans crainte et sans espoir; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir. »

L^âme religieuse qui sait se recueillir et s'élever au-dessus des fiivolités de ce monde sent qu'il lui sera doux de mourir, assurée que ses œuvres la suivront. Elle s'envisage avec la Divinité dans les rapports d'un fils avec son père, et elle prie à peu près en ces termes : <( Notre Père, qui êtes au ciel... )) (i).

En 1860, Renan exprimait de ];areils sentiments dans une invocation quelque peu maniérée à sa fille Ernestine, morte à l'âge de sept mois. Il suppose que cette âme

(i) Qtteslions coideniporaiucf;. n. .'l'i'^-'iTi.

d'un jour, qui n'a pas eu, ce semble, conscience des choses finies, voit maintenant tiès clair, peut entendre et inspirer son père. « Sortie un moment des bras du Père céleste, tu as eu hâte d'y revenir ; l'infini te retenait par un charme invincible, tu ne voulais pas quitter ton petit paradis... Tu n'as pas eu un regard pour ce monde frivole, ton œil charmant ne s'est fixé sur rien de passager. Crois ceux qui ont vécu plus longtemps que toi ; tu as sacrifié peu de chose ; on souffre en ce monde plus qu'on y jouit, bien peu s'y perfectionnent et beaucoup s'y flétrissent. »

Le père attendri supplie sa chère Titine de se souvenir de lui du sein de Dieu où elle repose, du fond de sa coquille de nacre. Pénétrant désormais le secret de l'infini, qu'elle lui enseigne à ne pas douter de la vérité de ce qui est éternel, à ne point chercher l'être en bas, mais en haut (i).

Tout le monde connaît la dédicace harmonieuse et émue de la Vie de Jésus :

(( A l'âme pure de ma sœur Henriette. » C'est la grande sœur qui le menait à l'église tout enfant, abrité sous les plis de son manteau, qui ménagea son entrée au Séminaire

(i) FnKjmeids.., p. 3-/j.

de Paris, qui couva si jalousement son exode en l'enveloppant d'une tendresse trop impérieuse et trop exclusive. Elle aussi repose dans le sein de Dieu, et voit monter vers elle la fumée de l'encens et des supplications : (c Révèle-moi, o bon génie, à moi que lu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer. )>

Au mois de février iSG"), Renan passait quelques jours à Athènes. Dans une lettre dalée du i6, il fait part à Rerthelot de son éblouissement. « Mon impression dépasse de beaucoup ce que j'imaginais. C'est l'absolu, c'est la perfection ; mais c'est le charme aussi, le charme infini, profond, accompagné d'une volupté douce et forte. » (i).

Les pages bien connue? des Souvenirs ont transformé cet éblouissement en une véritable révélation, en un culte qui sembla occuper, un moment, toute la « cathédrale désaffectée ». En présence de l'Acropole, Renan voit le reste du monde se plonger dans la barbarie, s'ensevelir sous le lourd couvercle de plomb d'une pambéotie.

(i) E. Renan et M. Berlhelot, Correspondance, p. 333.

La vision galiléenne elle-même et le parfum des Evangiles passent au second plan.

Les Orientaux ne sont plus que des imposteurs, les Romains de grossiers soldats. Les Celtes, les Germains et les Slaves apparaissent comme des Scythes consciencieux, mais à peine civilisés. Le moyen âge est sans poésie, ses chevaliers sont des lourdauds, Charlemagne lui-même devient un gros palefrenier allemand. Toutes les formes de l'idéal, tous les traits de la divinité, se concentrent et se fondent sous les paupières de Pallas la Glaucopide.

Et voilà que le pèlerin se prosterne très bas devant sa nouvelle idole, les yeux remplis de pleurs, le cœur transpercé d'amour et de repentir. « J'arrive tard au seuil de tes mystères ; j'apporte à ton autel beaucoup de remords. »

La déesse lui pardonnera sans doute, au souvenir des longs efforts qu'il dut accomplir pour se dégager des enchantements magiques de Thulé, pour conquérir cette initiafion quelle conférait à l'Athénien naissant par un sourire.

Puis, timidement, il risque une petite offrande : c'est la Vie de Jésus. « J'ai écrit selon quelques-unes des l'ègles que tu aimes, ô Théonoè, la vie du jeune dieu que je servais dans mon enfance. » Songeant alors à

la prodigieuse diffusion du christianisme dans le monde grec, à l'influence envahissante de l'Apôtre Paul, il se répand en protestations indignées et en amendes honorables. (( Pendant millle ans, on t'a traitée d'idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. »

Le néophyte s'enhardît peu à peu et devient prophète. <( Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupes. » Semblable au prophète hébreu qui entrevoyait les nations accourir vers la Jérusalem nouvelle, le nouveau prêtre d'Athéné salue les villes de Venise, de Paris, de Londres et de Copenhague, arrivant en longues théories sacrées, pour réparer leurs larcins et rebâtir, au son de la flûte, le temple du Parthénon.

Quant à lui, il ne quittera plus ce sanctuaire, où il a senti, pour la première fois, que la perfection est de ce monde ; mieux vaut y être le dernier que le premier ailleurs. <( Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple ; j'oublierai toute discipline hors la tienne, je me ferai stylite sur tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. ))

Bien plus, dans l'ardeur de sa dévotion,

il fait de téméraires promesses. Il renoncera à ses chères maladies, à la fièvre qui le dévore, il n'irritera plus les lèvres de sa plaie, adieu le scepticisme. Pour plaire à la déesse aux yeux bleus, il se fera dogmatique et intolérant. Elle voudra bien le défendre contre lui-même et ses faiblesses secrètes.

« Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire ; aide-moi, ô toi qui sauves ! »

Mais, insensiblement, nous voyons percer sous le novice plein de ferveur et de promesses, le Jupiter olympien qui juge tout et n'est jugé par personne. Ce n'est plus Renan qui est à genoux devant Pallas Athéné, c'est elln qui comparaît devant son tribunsul pour entendre sa condamnation. C'est d'abord une leçon de largeur d'esprit et de libéralisme. « Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein ; ta tête, plus large, embrasserait divers genres de beauté. »

Et voici apparaître enfin le juge suprême de toutes choses. Pour les idoles de sa « petite pensée », la roche tarpéienne est toute proche du Capitole. « La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement rou-

lée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. » (i).

Renan finira bientôt par s'ennuyer sur sa colonne, dans cette cellule qu'il s'est bâtie sur l'architrave du Parthénon. Après avoir roulé la Glaucopide dans son linceul, il s'en ira porter son encens et ses prières devant l'autel de Vénus.

Il y arrive tard aussi, très lard, quelque peu confus de n'avoir à lui offrir que la vieillesse avec ses rhumatismes et ses cheveux blancs. Son long passé vertueux et chaste lui pèse bien un peu. Cependant les regrets sont ici dissimulés et discrets. Il avait une mission à remplir.

Dans sa jeunesse, il était timide et réservé devant sa Béatrix, « blanche et pure comme une colombe, à l'œil doux et modeste. » Cette figure, probablement imaginaire, peut-être réelle, l'occupait beaucoup au sortir du Séminaire. C'était l'image de sa chère Bretagne, naïve et sentimentale, mais religieuse, a On en approche, écrivaitil, comme d'un temple, timide et l'œil baissé. » (2).

(i) Soucenirs.., Prière sur V Acropole, p. 59-73.

(2) Fragments... p. 3o2 et note*. Dans V Avenir

de la Science, p. 4o5, il déclare ne l'avoir vue que dans ses rêves.

En 1860, il dédiait au baron de Bunsen son livre sur le Cantique des Cantiques, l'invitant à le relire, au printemps, sous ses orangers de Cannes. Ce n'était pas sans inquiétude qu'il offrait ce morceau délicat en pâture aux frivolités du public.

L'amour était déjà placé au rang des dieux, mais il était encore à l'arrière-plan. « Je ne suis pas de ceux qui regardent^ l'amour comme le plus élevé des principes de la moralité humaine, et qui voudraient croire que l'homme n'est grand que quand il obéit à la passion. Ce qui fait la noblesse de l'homme, c'est le devoir et Ta raison ; il n'est grand, en réalité, que quand il sacrifÎ3 ses entraînements à une fin voulue et désintéressée. » ''l'i.

La dédicace de la Vie de Jésus contenait une phrase véritablement choquante, peu respectueuse pour V «. âme pure )) de Henriette : « Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées ori les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. » Ainsi qu'on Fa remarqué, le ronron de ces lignes a empêché l'auteur de remarquer quelles ignominies il associait là au souvenir de sa sœur.

(i) Le Cantique des Cantiques, p. liiu.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul manque de goût de ce livre scandaleux ; il en contient d'autres, et de la pire espèce.

L'auteur de l'Antéchrist, 1873, laisse paraître certains indices inquiétants pour son atticisme et sa noblesse morale. Néron nous est présenté comme l'inventeur de l'art chrétien, en révélant au monde le charme lubrique de la pudeur. <( Habitué à marcher toujours à la tête de son siècle dans les voies de l'inconnu, Néron eut, ce semble, la primeur de ce sentiment, et découvrit en ses débauches d'artiste, le philtre d'amour de l'esthétique chrétienne. » (i).

Au cinquième acte de VEaii de Jouvence (1880), nous voyons le prêtre de Vénus dans le plein exercice de ses fonctions. Afin de donner plus d'éclat à son culte nouveau, il a trouvé très à propos de revêtir les ornements du pape et des cardinaux, de se faire assister par de jeunes religieuses, qu'une abbesse forme tout spécialement pour cet effet.

C'est le cardinal Philippe qui annonce la nouvelle philosophie et la religion nouvelle au vieux Prospero désabusé. « Celui qui aurait approfondi la femme, Arnaud, aurait

(.1) L'Antéchrist, y. iSo-iSi.

— 3/lo —

le mot de l'univers. Pour moi, je la trouve adorable dans tous ses emplois, depuis la fille de joie des quais de Marseille... jusqu'à la mère vénérable de la primitive tribu aryenne. » (i).

Lorsqu'il donna, en 1886, son chef-d'œuvre d'invraisemblance et de lubricité, YAbbesse de Joaarre, il se montra fort surpris des cris d'indignation qui s'élevèrent de différents côtés. Il multiplie les explications dans ses avant -propos, et un peu partout dans ses écrits ultérieurs.

Et d'abord il se décerne un brevet de compétence en rappelant l'austérité de sa conduite et en s'appuyant sur le livre d"Arnauld De Ja fréquente Communion.

f( N'ayant jamais profané l'amour, j'ai plus de droit que personne à en parler. »

Il n'écrit pas pour ces rustiques auxquels on donne un parfum et qui l'avalent au lieu de le sentir. « J'écris pour les purs. »

Ces <' purs » comprendront sans peine que la prière la plus parfaite, que l'adoration la plus haute se présente sous la forme « d'un aphrodisiaque puissant qui ferait mourir de plaisir » (2). Tant pis pour cette littérature parisienne, superficielle, honte

(i) Drames phiL. p. 236-a37, (2) Ibid., p. /106 et '112.

do notre temps, crime contre le Saint-Esprit, pour lequel l'Eyangile n'a pas de rémission, (i).

En dépit de cette étrange apologie, les « purs » n'ont pas compris. Les admirateurs les plus décidés de Renan sont fort embarrassés devant ce drame honteux que ne justifie ni la science, ni l'art. Ils ressem- })lent bien un peu à Sem et Japheth tenant un manteau sur leurs épaules et marchant à reculons pour couvrir la nudité de leur père (2).

Pour exalter son culte nouveau, la langue française ne lui suffit plus, il doit inventer du galimatias. « La dissonance des deux sexes, se réunissant à une certaine hauteur, en une consonance divine, d'oii naît l'accord parfait de la création, est la foi fondamentale du monde. » C3). C'est la foi de la

(i) Feuilles dél., p. 35.

(2) Mary- James Daimesteter excuse l'auteur en voyant dans l'ouvrage un mythe à portée philosophique. Cf. La Vie de Ernest Renan, p. 277. M. G. Séailles est beaucoup moins indulgent. Son indignation lui fait échapper les mots pleins d'aménité de « Niais ), . de « Polisson «, de « Singe vicieux ». Op. cit., p. 3o3. A cette occasion, il écrit p. 295 : « Si l'on faisait un sottisier des gens d'esprit, Renan, au-dessous de Voltaire, y tiendrait un rang très honorable. »

(3) Feuilles déi., p. ^22.

vieillesse, on n'aura pas le temps de la rouler dans son linceul de pourpre.

Comme la Bretagne doit, bon gré mal gré, suivre Renan dans ses évolutions, elle devra participer à ce dernier culte. Les petites Bretonnes, qu'il savait si bien choisir, hantent de plus en plus son imagination sénile ; mais elles subissent la contagion de voisines moins timides et moins réservées.

Emma Kozilis n'a pas été seulement chez les Ursulines de Morlaix, elle a passé par les mains de l'Abbesse de Jouarre, elle a fréquenté sœur Gélestine. « La volupté comprimée pendant cinq ans coula chez elle à pleins bords. » C'est la Jérusalem céleste, la fontaine sacrée au fond de laquelle nous voyons Dieu et son paradis. On aime à la contempler modestement vêtue de blanc et de noir, mais cette vertu, qui faisait autrefois la parure de la femme bretonne, n'inspire plus beaucoup d'admiration.

Là-dessus, l'auteur nous sollicite doucement d'émettre une opinion qu'il n'ose point formuler lui-même. (( Si l'on soutient que la chasteté est, au fond, un comble de sensualité, la pudeur un comble de coquetterie, je ne contesterai pas. » (i).

(i) Feuilles dél., p. lo et i3.

Parmi les petites Bretonnes, amies d'enfance de Renan, Noémi occupe une place toute particulière. Celle qui lui ouvrit le paradis de l'idéal quand il avait douze ans méritait de ne point sortir de son souvenir. Dans ses dernières années, il fit un pèlerinage au cimetière qui devait posséder sa tombe et fut désolé de ne pas voir son nom écrit sur une croix de bois.

Il faillit tomber en syncope en apprenant qu'elle avait fini sur les trottoirs de Paris. (( L'horreur d'un prêtre qui verrait tomber

son Saint-Sacrement dans la boue ne serait

rien auprès du sentiment que j'éprouvai alors. » C'était le moment de se consoler en se rappelant les paroles du cardinal Philippe : « Pour moi, je la trouve adorable dans tous ses emplois. »

C'est à ses frénésies d'historien qu'il eut recours, et il découvrit la fausseté de cette version. Sa petite amie avait eu le genre de mort qu'ell(î méritait ; elle était morte de vertu (i).

Au jour du jugement, au risque de faire un éclat, il se lèvera pour la défendre. En sera-t-il véritablement besoin, puisque, d'après lui, « les jugements qui seront portés sur chacun de nous, dans la vallée de Josa-

(i) Feuilles dct., p. .\i f;l ?-q.

phat, ne seront autres que les jugements des femmes contresignés par l'Eternel.» (i).

C'est l'époque où il rêve d'entrer à l'église sous la forme d'un petit missel élégamment relié, que des mains fines tiendraient avec amour et qu'on porterait parfois aux lèvres. C'est l'époque aussi oii il visite, en compagnie de l'ange Gabriel, les paroissiennes de Sainte-Clotilde, et qu'il nous suggère que, s'il avait écrit des romans, il les aurait faits très inconvenants (2).

Quand on voit ce vieillard à la « joue couenneuse », avec son égoïsme intellectuel et sa froideur glaciale, en train d'explorer la carte du Tendre, on est tenté de lui dire, comme le Sphinx à Mépliistophélès, dans Faust : <( Ne parle donc pas de cœur ! C'est ridicule. TJn vieux sac de cuir tout ridé, convient mieux à ton visage. » (3).

La Révolution, l'Humanité, la Science, Pallas, Vénus, voilà des idoles qui se remplacent, qui sont successivement intronisées, puis ensevelies dans la Cathédrale de Renan. L'Eternel y garde toujours sa place.

^i) Souvenirs.., j). 3Gi.

(2) Draine.'i phil., p. 56i.

>?>) <( Spi'icli nicht voni Hcrsoii ! Das ist citol ;

Ein IcdernoT worschrumpfter Beutel,

Das passt. dir cher zu Geskht. »

Faust, 2^ partie.

il se contente de subir toutes les métamorphoses de son serviteur.

Après avoir été le Père céleste qu'on cherche avec tremblement et qu'on adore avec grand respect, il devient le démiurge jovial et rusé qui s'offre, à travers le monde, un spectacle amusant. Renan entre parfaitement dans ses vues et le sert à merveiïle. Sacrifiant un peu sa sincérité absolue à une fin supérieure, il s'emploie à tromper au service de l'Eternel.

Tl est fort loin, cet idéal qu'il décrivait dans sa jeunesse, en imitant le rythme hébraïque. La douleur lui apparaissait alors sœur de l'allégiTsse, féconde et religieuse.

« Souffrir, c'est aussi toucher Dieu Heureux donc celui qui souffre, » (1)

Désormais, le monde devient une vaste comédie, dont il faut chasser le plus possible l'élément sérieux et tragique ; c'est par la gaieté surtout qu'on entre dans les desseins du divin farceur. Déjà, dans les Dialogues philosophiques, ce Dieu faisait son apparition.

La vertu n'est probablement qu'un mot, il faut cependant, du moins c'est très distingué de la pratiquer, à condition de n'en

(i) Frnrjments... p. 333.

être pas dupe. Il s'agit de collaborer à la grande fraude qui est à la base de l'univers. <( Le plus bel emploi du génie est d'être complice de Dieu, de conniver à la politique de l'Eternel, de contribuer à tendre les lacs mystérieux de la nature, de l'aider à tromper les individus pour le bien de l'ensemble, d'être l'instrument de cette grande illusion, en prêchant la vertu aux hommes. » (i).

Dans VEaii de Jouvence, Prospero est bien désabusé, et cependant, s'il avait à recommencer sa vie, il n'y changerait rien, il serait vertueux comme par le passé. Une sorte d'instinct nous dit : « Courage 1 Trompe au profit de l'Eternel ; maintiens la raison d'être du sacrifice et de la vertu.» (2).

Inutile, du reste, de regimber. Dieu ou l'univers veut le dévouement, le devoir, le sacrifice, et il possède des ruses inouïes pour arriver à ses buts. II y emploie la religion, l'amour, la poésie, le plaisir, toutes les déceptions.

Renan entre dans ces plans, mais c'est bien un peu à contre-cœur, en faisant la grimace. « Nous devons la vertu à l'Eternel, mais nous avons le droit d'y joindre,

II) Dialogues phil., p. /i5.

2} Drumeti phil., p. 176.

comme reprise personnelle, l'ironie. Par là nous rendons à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie. » C'est en le sachant et voulant qu'il accepte la piperie, sans avoir trop dorme dans le piège tendu à sa simplicité, (i).

Le 2 février 1888, parlant à l'Alliance pour la propagation de la langue française, il disait, avec la désinvolture dont il était devenu coutumier : « Dans mes insomnies, je m'amuse à composer des pétitions, des placets, que je suppose adressés à l'Eternel du fin fond de l'enfer. » Quelques-uns lui semblent assez bien tournés, mais il craint fort d'avoir à Jes traduire. (( Il est clair qu'ils perdront tout leur sel si je suis obligé de les traduire en allemand. » (2).

Renan n'est pas toujours aussi dégagé d'allure dans sa théologie. Il lui arrive de se rappeler le Dieu de Titine et de Henriette, au sein duquel on puisse revivre et se reposer. C'était trop de désintéressement ([uand il écrivait, dans ses Souvenirs : <( J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de réclamer une compensation d'outre-tombe. »■ (3). L'idéal ne se-

(i) Feuilles détachées, p. ,"97-39^ et p. ^^G.

{■?.) Ibid.. p. 270.

(3) Souvenirs.., o. 375.

loil-il pas de continuer, par delà le tombeau, à sentir la rose de Jéricho ?

Il voudrait du moins que les sacrifices faits au vrai et au bien n'aient pas été accomplis pour le néant. «■ Je veux l'estime de Dieu, rien de plus, ce n'est pas exorbitant, n'est-ce pas ? Reproche-t-on au soldat mourant de s'intéresser au gain de la bataille et de désirer savoir si son chef est content de lui ?» (i).

Ce modeste désir est gracieusement illustré dans VExamen de conscience philosophique. 11 envie le bonheur des cuirassiers de Reichshoffen, quand ils entendirent s'écrier, au spectacle de leur bravoure, le vieil empereur : « Oh ! les braves gens ! » Et le soldat, le héros de la vérité, de conclure : « Nous voudrions un mot de Dieu comme celui-là. »

Ses espérances ne s'arrêtent pas toujours là. La résurrection individuelle ne lui déplaît point et devient chose très vraisemblable. Il redit souvent les paroles de Job, pleines de foi et d'espérance en la vie d'outre-tombe. « Beatam resurrectionem exspecians. Voilà, pour l'idéaliste, comme pour le

i) Dialogues phiL, p. 1^2 et p. i35. (2) Feuilles détachées, p. i33-/i34.

cbréiien, la vraie formule qui convient au tombeau. » (i).

Pour réaliser ces belles espérances, il faudra que Dieu existe. C'est vrai. Mais, au terme des évolutions déifîques, tout devient possible, même Dieu et les volontés particulières, et le miracle, et la résurrection, et le paradis. « Tout lui sera un jour possible. Espérons qu'alors il voudra être juste, et qu'il rendra à ceux (fui auront contribué au triomphe du bien, le sentiment et la vie. Ce sera un miracle. Mais, le miracle, c'est-àdire l'intervention d'un être supérieur, qui maintenant n'a pas lieu, pourra un jour, quand Dieu sera conscient, être le régime normal de runi\ers. » (2).

Dans un décillion d'années, ce paradis pourra exister. Ceux qu'une tardive justice Y replacera croiront être morts la veille, et, comme dans les légendes du moyen âge, ils tâteronl leur lit funèbre et le trouveront encore tout chaud. Et voilà qu'on fait appel à cette foi que chante saint Thomas d'Aquin, dans une hymne eucharistique :

" Prœstet fides supplementmn Sensiium defectiii. » <?>).

(i) Dialoçjues.., p. i35-i3C.

(2) Feuille.}; détachées, p. /i/ii.

(3) Ibid., p. /120.

Il ne manquait plus, semble-t-il, que d'appliquer au passé cette théologie de l'avenir, et de rentrer à Saint-Sulpice.

Dans un morceau curieux, intitulé La double Prière, Renan nous a laissé un tableau final de sa liturgie. Nous sommes dans l'antique cathédrale de Quimper, à la tombée de la nuit. La grande nef, éclairée seulement par quelques lampes, est remplie par les <( Cimmériens bons et vertueux », assemblés pour la prière du soir. Les hommes sont debout, tandis que les femmes, agenouillées, forment comme un mer immobile de coiffes blanches. Les deux chœurs chantent alternativement la prière en langue bretonne.

Le prêtre s'est effacé, le vén. P. Maunoir, dont le souvenir est si vivant dans le pays, saint Corentin lui-même, le grand Patron, ont cédé la place. Les braves Cornouaillais, un peu ébahis d'abord, finissent par s'abandonner au nouveau pontife, et, laissant de côté tout dogme particulier, ils récitent docilement la prière qui sauvera le monde.

Ce soii'-là, Renan n'était pas gai du tout, on pleura beaucoup dans la vieille cathédrale. Les honnnes de Quimper ont senti passer sur leur petite vallée les nuages panthéistiques de l'Allemagne. Ils sont persuadés que Dieu n'existe pas encore tout à fait.

mais il sera un jour, pourvu qu'ils consentent à s'y sacrifier. (( Consolons-nous, pauvres victimes ; un Dieu se fait avec nos pleurs. »

Les femmes, elles, admettent l'existence du Créateur, et elles trouvent une formule biblique pour exprimer son immutabilité.

u Toi seul, tu es toujours le même, et tes années n'ont pas de déclin. » Elles acceptant généreusement leui rôle de victimes, le monde se fait avec leurs larmes. « Nous aimerons les hommes et nous les servirons. Nous chasserons de leur esprit les pensées tristes, au besoin nous leur dirons des folies. »

Toutefois, les bonnes d'enfants et les nourrices ont bien du mal, bien du mérite aussi, à se maintenir dans la patience et la résignation. <( Notre lait est pour des petits enfants parés comme des idoles, qui ne sont pas les nôtres. Notre cœur s'indigne parfois, mais tu nous calmes, tu es le seul consolateur. »

Les hommes jurent de ne jamais jouer avec l'amour, de briser les horribles petites fioles enrubannées où se vend l'élixir des fleurs du mal. Pendant cette strophe, les femmes se taisent, presque toutes pleurent.

Les hommes se taisent à leur tour, et les jeunes filles, dans leur délicieux accent de

Gornouaille, font leur profession de foi. Elles ont quelques tentations de scepticisme, mais elles aimeront toujours le bandeau qui leur couvre les yeux. « Nous ne croirons jamais que le frôlement d'ailes que nous sentons par moments ne vienne pas du ciel. » (i)

Tout le monde s'était retiré dans le silence et le recueillement, essuyant, avec leurs grands mouchoirs, les traces de leurs larmes. Renan contemplait mélancoliquement la lune, qui perçait à travers le sommet boisé du mont Frugi. Pour se remettre de ses émotions, il se mit à fredonner, battant la mesure avec sa grosse tête, le gai refrain qui clôt VEaii de Jouvence :

Sui- le pont

D'Avignon,

C'est là que l'on dansic

Sur le pont d'Avig-non,

Que l'on danse en rond.

M. Jean Psichari a fait preuve d'une grande piété filiale quand il a écrit la phrase suivante en l'honneur de son beau-père : (( Il fit un essai loyal, durant son existence entière, pour sauver au moins les deux idées cardinales, de divinité et de survie.

(i) Feuilles détachées, p. h'j-5']- Voir également : Les deux chœurs, dans Fragments.., p. 2^3-255.

que lui avait inculquées son enfance. )> (i) En réalité, il n'a fait que jongler devant tous les autels avec son surplis de Saint-Sullpice. Quand il a dit de ses compatriotes de Bretagne que, pour eux, la religion n'est jamais une chaîne, il parlait surtout pour luimême. Mais il ne mérite certainement pas l'éloge qu'il leur a décerné un jour : il n'a pas apporté dans ses instincts religieux une adorable délicatesse. Il a fait tout son possible pour démentir, par sa conduite, le jugement qu'il a porté, à Londres, le i6 avril 1880. « De toutes les races, disait-il, la race bretonne est celle qui a toujours pris la religion le plus au sérieux. » (2).

(i) Sœur Aiisdmine. Roman, p. 170.

(2) Conférences d'Angleterre, v». 212.

Page 1