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CHAPITRE XVI Les parures de la modestie

Dane une page des Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, Renan s'est donné la peine de classer ses principales vertus. A côté de la pauvreté et du désintéressement, de la politesse, de la règle des mœurs, nous trouvons la modestie. (( Oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai manqué à mon progranmie de Sulpicien obstiné. » (i) Cette vertu, ainsi que les autres, du reste, il reconnaît la devoir à ses pieux maîtres, à leurs enseignements, à leurs exemples surtout. Depuis sa sortie de Saint- Sulpice, il n'a fait que baisser, et cependant, avec le quart des vertus d'un Sulpicien, il a été encore fort au-dessus de la moyenne. (2).

Impossible de ne pas se rappeler ici les avis que l'auteur nous donne dans la préface de son livre. Ces souvenirs, tout com-

(ij Soiiveytirs.., n. 353.

(2) Ibid., v>. 3';0.

me les mémoires de Gœthe, sont vérité et poésie (t). En les rédigeant, il n'a pas eu l'intention de fournir des documents à ceux qui écriraient sur lui des articles et des notices. En marge de ces pages, si l'usage l'eût permis, il aurait voulu placer, comme un sourire discret et ironique, la petite note rectificative : Ciim grano salis.

Ne valait-il pas mieux laisser au lecteiu' lui-même de placer la note, ne pas le priver du plaisir do trouver le grain de sel ? L'autobiographe énigmatique et mystificateur semble avoir été de cet avis. S'il parle de ses qualités, ce n'est nullement pour relever son propre mérite. (( C'est, dit-il, pour fournir à ceux qui professent la philosophie du doute aimable, l'occasion de faire à mes dépens quelques-unes de leurs fines observations. » (2). On n'est pas plus aimable, et la tentation est trop forte pour ne point céder à pareille sollicitation.

Le plus grand sacrifice fait par Renan à la vertu de modestie, fut, paraît-il, de garder la mesure dans l'anticléricalisme. Le public lui attribuait volontiers cetto spécia-

(i) Souvenirs.., préf., p. iv. Ces mémoires de nnetiif^ sont intitulés : Ans meinem Leben. Warheit und Dichtang. C'est avec Faust et Werther «on ouvrage le plus célèbre et le plus connu.

(2) Souvenirs.., p. 3^8.

lité, en raison"même de ses antécédents, de son passé clérical. Qui mieux que lui pourrait parler du sanctuaire oii il avait passé ses années de jeunesse ? Cette particulière compétence, cette sûreté de main, qu'il reconnaissait chez Lamennais, il pouvait y prétendre lui-même et pom^ les mêmes raisons.

Il n'aurait eu qu'à se Tancer vigoureusement dans cette voie, et le succès était assuré : (( Si j'avais voulu faire un crescendo d'anticléricalisme après la Vie de Jésus, quelle n'eût pas été ma popularité ? » C'est vrai ; mais aurait-il pu, dans cette hypothèse, présenter son « cinquième évangile » aux âmes véritablement religieuses, « aux prêtres vraiment saints » ; pénétrer dans l'église sous la forme d'un paroissien dont les pages sincères voisineraient avec celles de saint Jean, de saint Augustin et de saint François de Sales ?

Cette popularité de farouche anticlérical, il aima mieux la sacrifier, mais il la sacrifia à d'autres motifs qu'à la fidélité au programme de Saint-Sulpice. Il passa une année entière à éteindre le style de ce livre, qui faisait toute sa force, pensant qu'un tel sujet ne pouvait être traité que de la manière la plus sobre et la plus simple (i).

(i) Souvenirs.., p. 35/j-355.

Lorsque l'ouvrage parut, ainsi qu'il fallait s'y attendre, les attaques surgirent de tous les côtés. Au lieu de répondre, l'auteur garda le silence sur beaucoup d'objections. Il se rappela la grande règle de la modestie chrétienne, qui veut qu'on ne parle jamais de soi ni en bien ni en mal. <( Il eût fallu parler de moi, ce que je ne fais jamais. >> (i\

Quand aux attaques vinrent se joindre les calomnies, ce silence, qui n'était qu'oubli de soi, serait devenu de l'héroïsme. (( A l'époque ori je donnai la Vie de Jésus, des journaux payés par les Jésuites publièrent des autogiaphes prétendus de moi, contre lesquels je n'ai jamais réclamé. » C'est si doux de souffrir persécution pour la vérité et la justice ! (o).

A mesure que grandissait sa réputation, Renan se laissait envahir par ce qu'il appelle '< don de sourire de son œuvre ».

C'est l'indispensable couronnement des qualités et des vertus qu'il trouvait supérieurement réalisé en Jésus, qui manqua si lamentablement à saint Paul, qu'il prêtait h Bismarck avec tant de générosité.

Il affiche un grand dédain pour ce talent

(I' Vie de Jésus^^', préf.. p. iv.

(■>.) FeivUcs détarhées, préf., p. xxii-xxiv.

littéraire, que tout le monde s'accorde à lui reconnaître, pour cett(\(f habileté dans l'art d'amener le cliquetis des mots et des idées ». Resté en Bretagne, il aurait écrit comme Rollin, mais combien son salut eût été plus assuré ! « A Paris, sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé à continuer » (iV

Le succès lui arriva, comme la sainteté arrive aux saints, pour ne l'avoir pas cherché, grâce à l'oubli de soi. Confus de l'avoir rencontré, d'avoir été choyé par son siècle, il croit devoir s'en excuser. <( Ce n'est pas ma faute si, par suite du mauA ais goût du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de notre nuit, comme répété par mille échos. » (2).

A certains moments, il semble se calomnier par excès de modestie, et l'on est tenté de le défendre contre lui-même. Celui qui, dans son enfance, écrivait à sa mère, à sa sœur, à ses amis, des lettres si pleines de verve et de charme, serait-il devenu si nul dans le genre épistolaire ?

C'est lui-même qui nous l'affirme.

« Quant à ma correspondance, ce sera ma

(i) Souvenirs.., p. 1/17-1/18.

(2) Ibiil., p. 355.

liontc, après ma mort, si on la publie... Ecrire une lettre est pour moi une torture. Avant d'écrire, j'hésite, je réfléchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages, souvent je m'endors. » Cela prouve tout simplement que la critique avait détruit dans cette âme, et jusqu'à la racine, toutes les fraîcheurs du sentiment, tous les élans de la spontanéité.

Cet aveu est modeste, mais les explications qu'on en donne, ïes excuses qu'on cherche, le sont beaucoup moins. Le petit carillon qui était en lui, pour vibrer pleinement, pour donner tout son éclat, avait besoin de se sentir entendu, écouté. (( Je comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille personnes, mais devant une personne ! » (i).

De plus, est-il permis de perdre son temps à correspondre avec un ami, quand le public est là qui attend la moindre babiole qui sortira de votre plume ? (( Comment peut-on écrire des lettres quand on a facilité de parler à tous ? La personne à qui vous écrivez vous rapetisse ; vous êtes obligé de prendre sa jnesure. Le public a l'esprit plus large que n'importe qui. « Tous » renferme beaucoup de sots, c'est vrai, mais

(i) Souvenirs.., i). i5i-i52.

(( ious » renferme quelques milliers d'hommes et de femmes d'esprit, pour qui seuls le monde existe. Ecrivez en vue de ceux-là. »

11 a été l'homme du public, il a préféré, par intérêt, tous à quelques-uns, il a eu la sympathie de son siècle, même de ses adversaires, et cependant peu d'amis. Et làdessus nous recevons une confidence charmante : (( Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe sulpicien : (( Pas d'amitiés particulières », vient comme un glaçon troubler le jeu de toutes mes affinités. » (i).

Renan se félicitait, autrefois, d'être sorti de l'Eglise par la porte royale de l'histoire, c'était là sa supériorité sur Lamennais. Dans son étude sur Cousin, il soutenait que le vrai philosophe est celui qui se promène à travers l'histoire de l'esprit humain. (( Chacun de nous, écrivait-il, n'est ce qu'il est que par son système en histoire. » Ce n'était pas encore l'âge de l'Ecclésiaste, oia l'on découvre la vanité de toutes choses, ori l'on se complaît dans l'universel désenchantement.

I, 'auteur des Souvenirs regrette d'être entré à Saint-Sulpice, d'avoir appris l'alleniand et l'hébreu, de s'être livré aux études

(i) Sôiireiiirf^.. r>. ?iC)C)-3C^-] .

bibliques, aux origines chrétiennes. « .Te fus entraîné vers les sciences historiques, petites sciences conjecturales, qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu^on négligera dans cent ans. » Ce léger dédain pour sa carrière d'historien ne trompera personne et lui permet de laisser entrevoir les découvertes qu'il aurait pu accomplir dans les sciences positives. « La physiologie et les sciences naturelles m'auraient entraîné ; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des résultats de Darwin, que j'entrevoyais. » (i).

La préface du premier volume de VHistoire du peuple dlsraël rappelle au lecteur combien l'historien doit être réservé dans ses jugements, surtout quand il s'agit d'antiquités si lointaines. << En pareil cas, toute phrase doit être accompagnée d'un p^eutêtre. Je crois faire un usage suffisant de cette particule. Si l'on n'en trouve pas assez, qu'on en sup[)ose les marges semées à profusion. On aura alors la mesure exacte de ma pensée. »

Mais tournons quelques pages et nous

(i) Soiivei)irf!.., p. 269-263.

— Séa —

Ve-irôns que cet historien, si modeste dans ses affirmations de détail, est très sûr de luimême dans ses conclusions d'ensemble.

Comme pour la Vie de Jésus, il demande, pour cet ouvrage, un peu de l'indulgence qu'on a coutume d'accorder aux voyants, et dont les voyants ont besoin. « Même quand j'aurais mal conjecturé sur quelques points, je suis sûr d'avoir bien compris, dans son ensemble, l'œuvre unique que le souffle de Dieu, c'est-à-dire l'âme du monde, a réalisé par Israël. » (i).

Philosophe, historien, critique, dramaturge, il ne lui manque, pour avoir complètement imité Gœthe, que d'avoir écrit en vers. Il a cru se devoir à lui-même de s'excuser de cette lacune et de l'expliquer. Les vrais responsables, ce sont ses maîtres de Tréguier. Le nom de Lamartine n'y était prononcé qu'avec ricanement, et l'existence de Victor Hugo était inconnue. « Faire des vers français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné l'exclusion. De là vient, en partie, mon inaptitude à laisser ma pensée se gouverner par la rime, inaptitude que j'ai, depuis, bien vivement reo'rettée. » (2).

(i) Histoire du peuple (Vhraël. 1. T., picf.. p. xvi

et XXVITI-XXIX,

(2) Souvenirs.., p. iG.

Un aulie défaut, niodeslement avoué, est encore mis sur le compte des « vieux et cliers maîtres », et surtout sur le compte de la vieille cathédrale, c'est l'incapacité pratique. (( Cette cathédrale, chef-d'œuvre de légèreté, fol essai pour réaliser en granit un idéal impossible, me faussa tout d'aboi'd. Les longues heures que j'y passais ont été la cause de ma complète incapacité pratique. » Ses professeurs le rendirent impropre à toute besogne temporelle, ils firent de lui le disciple incorrigible de saint Tudwal, de saint Cadoc et saint Iltud, dans un siècle où l'enseignement de ces saints n'a phis aucune application (i).

Renan ne prétend donc pas être sorti parfait des mains de Dieu, c'est-à-dire de la nature, de l'àme du monde. A côté de grandes qualités, il se reconnaît de petits défauts, il eut également des vertus acquises.

Dans la première partie de sa vie, il lui arrivait de mentir, non par intérêt, mais par bonté, par dédain, par la fausse idée qui le porte toujours à |)résenter les choses à chacun connue il peut les comprendre. La douce influence de sa sœur l'aurait corrigé de ce vilain défaut, que ses amis voulaient bien attribuer à son éducation cléricale.

(i) Souvenir^., p. 7 cl p. i35.

(( Ma sœur me montra très fortement les inconvénients de cette manière d'agir et j'y renonçai. »

Depuis i85i, il n'a plus commis un seul jnensonge, excepté par pure eutrapélie, par les nécessités d'une phrase bien éqiiilibrée, en vue d'une vérité supérieure, on bien pour éviter de poignarder un auteur qui vient vous soumettre des vers de sa façon, (i).

Malheureusement, il insiste trop sur cette absolue franchise ; ce plaidoyer finil par devenir suspect, et il n"a pas convaincu les esprits sérieux. Ferdinand Brunetière parle de r « insincérité naturelle » de Renan, et un autre écrivain, peu suspect de cléricalisme, qui rapporte ce jugement, est loin d'y contredire, k Je crois, écrit-iJ, que Renan n'a été sincère que dans un seul de ses écrits, dans la Réforme intellectuelle et morale ; aussi ce livre est bien supérieur à tout ce qui est sorti de sa plume. » h.).

Lui-même, du reste, nous parle, dans les Fi:iiilles détachées, des tours qu'il jouait à son vieil ami Silvestre de Sacy, grâce à sa ■ ■ subtilité de théologien » (iV 11 se vante ailleurs de son art de concilier tout le monde

(i) Souoenirs., p. 363.

(2) G. Sorel. Le Systènii' liislorique de Renan, Introd., I). 36, notée i, 2.

(3) Feuilles détachées, jj. io4-i35.

on disant à chacun ce qu'il croit devoir lui faire plaisir. De tels aveux, amplement confirmés par la lecture de ses livres, permettent de douter de la sincérité des lignes suivantes : « Dans mes écrits, j'ai été d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je pense, chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je pense. » (i).

I.c regard pénétrant et quelque peu sévère d'Henriette découvrit un autre petit défaut dans l'esprit et le caractère de son frère. C'est un certain sentiment d'ironie qui l'obsédait et qu'il mêlait aux meilleures choses. (( Cette habitude la blessait, et je la lui sacrifiai peu à peu. Maintenant, je reconnais bien combien elle avait raison. Les bons doivent être simplement bons ; toute pointe de moquerie implique un reste de vanité et de dépit personnel qu'on finit par trouver de mauvais goût. » (2).

Ce que le lecteur a le droit de trouver de mauvais goût, c'est la prétention de Renan de vouloir nous persuader qu'il s'est corrigé de ce péché mignon. 11 a cultivé jusqu'au bout ce qu'on a appelé fort justement son <( ironie hyperaristocratique » ;

(i) Souvenirs.., 0. i5i.

(2) Ibid., T). 363.

il en a tiré grand parti, elle entrera pour une large part dans son succès et dans sa renommée.

Pourquoi s'en serait-il corrigé ? L'ironie, elle aussi, a sa maîtrise ; n'est-ce pas elle qui éleva Jésus au-dessus de Socrate, d'Aristophane et de Molière, ne fut-elle pas, cliez lui, une des marques de la divinité ?

Renan s'est moqué de tout le monde, il s'est moqué de Dieu et des hommes, il s'est moqué de lui-même. « Si jamais, dit-il, un auteur comique voulait amuser le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose, c'est de me prendre pour collaborateur ; je lui conterais des choses vingt fois plus ammsantes que celles qu'il pourrait inventer. » (t). Cette dernière réflexion nous fait saisir au vif l'adorateur du moi, de la « petite pensée ». 11 avouera ses ridicules, mais à condition que ce soit lui-même qui les découvre, qu'il ait le mérite et la primeur de la comédie dont il serait l'objet.

Ce genre désabusé, qui consiste à rire de tout et à ne plus se prendre au sérieux, à raconter au public tout ce qui vous passe par la tête, à vous moquer de lui comme il se moque de vous, ne ressemble guère au uo-

(i) Sua Vf ni rs., v. 3/17,

li me tangere de l'orgueil et de la fierté ; mais ce n'est pas non plus de la modestie, il s'appelle vulgarité et sans-gêne.

Par un amer retour des choses, Renan va s'attirer les sévères reproches qu'il avait adressés au goût français, au «ujet du respect que l'écrivain se doit à lui-même et qu'il doit aux lecteurs. Il va tomber lourdement dans ce manque de réserve qui empêcha Béranger de sortir des limbes de la vulgarité. (( Sa façon de prendre les femmes ressemble bien un peu à sa religion, elle manque non seulement de distinction, mais même de tout atticisme et de toute urbanité. Recherchant la faveur d'un certain public, qui aime à être tiaité sans façon, il l'enhardissait à se mettre en rapport avec lui, à le prendre en badinant. » (i).

Adieu cette qualité de tact et de dignité dont il félicitait Guizot en rendant compte de ses Mémoires. « Nul moins que lui, écrivait-il, ne s'est familiarisé avec le public et n'a encouragé le public à se familiariser avec lui. » (2). C'était là un mérite, du courage presque, car la réserve, la timidité, le respect de soi et des autres, sont peu ap- [)réciés en France,

(i) Questions contemporaines, p. ^73.

(2) Ibid., p. 5.

Lamennais lui-même, au milieu de seâ 01 âges intimes, aurait conservé jusqu'au bout sa noblesse d'âme et sa fierté bretonne. " îl ne tomba jamais dans cette dérision de soi-même, oii la vanité et l'adulation d'un public frivole ont amené tant d'âmes d'abord favorisées. Il sut éviter ce ton détestable qui porte les hommes arrivés à la renommée à ne plus se prendre au sérieux, à se calomnier eux-mêmes et à rabaisser leur génie aux conditions d'un métier.» (i).

Renan n'a pas eu ce courage ni cette abnégation. Pour réussir à Paris, pour devem'r un écrivain à la mode, pour être une célébrité populaire et nationale, il se résigna à favoriser le Gascon qui était en lui, aux dépens du Breton. Il ne protestait plus contre cette tendance du public français à imposer au professeur le rôle d'amuseur officiel, de l'assiujiler à l'acteur antitjue, dont le but était atteint quand on pouvait dire de lui : Saltavit et placuit. (2).

Le cours biblique de Renan, au Collège de France, était classé parmi les curiosités parisiennes ; aussi y voyait-on parfois, à côté d'un ceiiain nombre d'étudiants et de vieux messieurs, des dames anglaises. Les

(l) EftSdis lit' DKil'dli'.. . 1). iy.'S-T(j;). (9) Qui'slidltS (■(illIl'IDIllilil^'IICS. I). ■()0..

rocliers de fiacres eux-mêmes ne s'y seraient pas ennuyés ; le professeur se chargeait, par sa mimique et ses drôleries, de mettre à leur portée l'exégèse des universités allemandes.

Les gro:, volumes de VHisioire du peuple d']':raël nous offrent encore quelques échos de ces séances amusantes et drolatiques, dont Jules Lemaître nous a laissé une série de petites photographies.

Le « grand exégète » expliquait alors la formation du Pcntoteuque . Pour comprendre cela, il faut oublier les historiens français, grecs et romains, chez eux l'histoire est une Muse. « En Orient, rien que des compilateurs ; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce (pi'ils dévorent reste tout entier dans leur estomac : vous pouvez reliîer les morceaux, »

La date du Lévitique suggère des réilexions qui portent bien la signature du maître : (( Ah ! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choseslà ! Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps en temps. Comme ça, on a des chances d'avoir été au moins une fois dans le vrai. »

C'était réjouissant de voir cet exégète comédien se promener à travers l'Ancien

Testament, à la suite des graves professeurs allemands : Beuss, Graf, Kuenen, Wel- Ihausen, « des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs ». Il fallait voir le rire rabelaisien s'épanouir sur sa iarge face aux joues et aux bajoues opulentes, (( comme si c'était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s'en moquer avec un plus vaste visage. » (i).

Henriette Renan, au dire de son frère, plaignait fort la femme qui épouse un homme célèbre ; elle n'est épouse qu'à demi, puisque le public entre plus ou moins en tiers dans leur union (2). Il n'y a probablement pas d'écrivain célèbre qui se soit prodigué au public avec tant de désinvolture que l'auteur des Souvenues et des Feuilles détachées.

Certes, il n'est point fier, passé 1880. Le sans-gêne avec lequel il s'exhibe fait penser à l'éléphant qui promène sa trompe autour du cirque, s'inquiétant fort peu de la qualité des mains qui y mettent un morceau de sucre. Le Nord et le Midi, les juifs et les chrétiens, tous ont droit à ses souriles et à ses compliments ; ces dames des

(i) Jules Lemaître. Les Contemporains, i^" série, p. 200-202.

(2) Feuilles détachées, p. 3/i.

cafés le consultent pour la composition de leur répertoire.

Aux réunions du Dîner celtique, il fait l'impression d'un Bouddha familier et jovial, qui trône au milieu de ses adorateurs. Ce cercle n'était pas exclusivement breton, on y voyait parfois des Hongrois, des Lithuaniens, des Hindous, des nègres même. Le clou des banquets étaif invariablement le petit discours de leur divin président.

Ces fadaises étaient recueillies fidèlement, puis communiquées aux journaux par le barde Quellien. L'auteur n'a pas eu le courage de nous en priver. l\ les a insérées dans le gros volume des Feuilles détachées (i), son chant du cygne, ou, pour parler comme la Bible, son nuiic dimittis. Parmi ces Bretons de la dispersion, l'héritier de l'idéalisme celtique se montre pleinement réconcilié avec les joyeux de la terre, oublieux de .Térusalem, il excelle à profaner les cantiques de Sion pour amuser les païens de Babylone.

Le subtil auteur des Contemporains, revenant sur Ernest Benan, à propos de son drame philosophique, le Prêtre de Némi, et, cette fois, le lisant d' (( une âme confiante >), crut voir enfin l'énigme se dissiper.

(i) FeaiUes détachées, p. 76-

Celui qu'il appelait autrefois le « grand sceptique » devenait un croyant, et s'il paraissait si peu candide, c'était à force de candeur, (i).

Ne désespérons pas de rencontrer un critique pour nous dire de Renan : s'il paraît parfois si plein de lui-même, c'est à force de modestie ! A propos d'un caractère si fuyant, et, quoi qu'on en dise, si énigmatique 12), on peut tout soutenir avec quelque apparence de raison. Ne l'a-t-on point jugé digne de la canonisation romaine ? <( Qu'il ait été un saint, il ne faudrait, pour le croire, qu'un peu d'effort et de bonne volonté à ceux qui ont connu son détachement des choses et son infinie douceur, qui avoisine l'état de perfection demandée par l'Eglise. » (3).

M. Charles Le Goffic est plein d'admiration pour la modestie de Renan. « Comme il s'en faisait peu accroire, et aux autres ! Comme on sentait chez lui ce détachement supérieur, cette absence de vanité, qui convient à un vrai philosophe ! Jamais homme ne fut moins atteint de cette hypertrophie

(i) Les Coldemporalns, 4* série, p. a/jô.

(2) Ce c^iractèrc' énigmatique -de Renan a clé pleiluniont mis en relief par M. P. Lasserro. Revue Hebdomadaire, 10 janvier 191A, p. loi-iSa. .

(3) René d'Ys, op. cil., u. jS/j. Note.

du « moi », (jui fui la maladie de tant de nos contemporains, et de Ilugo tout le premier )). (i). Brunetière qui, lui aussi, connaissait son homme, et de plus près, fait le même rapprochement, mais avec une conclusion un peu différente : <( Je n'ai vu d'orgueil comparable à celui de Hugo que celui de Benan. » (?.)•

M. Paul Bourget, analysant avec finesse le passage insensible de la timidité à l'orgueil, fait dire à l'un de ses héros : « J'apprenais ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu'il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce fut d'abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil.

Mais tous les orgueils n'ont-ils pas une origine analogue ? Ne pas oser se montrer, c'est s'isoler ; et s'isoler, c'est bien vite se préférer. J'ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendanlal, ce sentiment de la solitude de l'âme. » (3).

(i) L'Ame bretonne, 2^ série, p. 94.

(2) Cinq lettres sur Renan, p. 75. Note.

(3) Œuvres complètes. Romans, III, p. 82. Texte utilisé par le D^ Hartenberg. Les Timides et la Timidité, p. 64.

ii y a du chemin entre le jeune séminariste enveloppé de sa houppelande, méditatif et rêveur au fond du parc d'Issy, et l'auteur dédaigneusement affable des Feuilles détachées ; on voit cependant comment l'un est sorti de l'autre et il n'est pas sans intérêt de suivre les étapes de cette évolution.

En tous cas, nous voilà loin, semble-t-il, de la modestie de Saint-Sulpice, loin de l'humilité que Jésus prêcha d'exemple, que saint Augustin préconisait comme la première, la grande vertu des chrétiens, dont \' Imitation nous a livré la vraie formule : Aina nesciri. Et malgré tout, Renan a rendu hommage à la modestie, car, le plus souvent, son immense orgueil en a revêtu les aimables parures.

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