CHAPITRE II Saint-Nicolas du Chardonnet
Ernest vivait heureux et triomphait dans son cher collège de Tréguier. Henriette, au contraire, s'exaspérait de plus en plus et s'aigrissait dans son métier ingrat d'institutrice- Elle gagnait peu d'argent, encore oubliait-on parfois de lui payer ce qui était dû. En i835, on lui offrit une place de sousmaîtresse à Paris dans une « institution de demoiselles. » Elle accepta de confiance et se dirigea vers la capitale, âgée de vingtquatre ans, (( sans protection et sans conseils. »
Elle dut ressentir profondément cette nostalgie de l'âme que son frère décrira avec tant de justesse, et en songeant à elle. « Ce qu'il y a de plus cruel pour le Breton dans le premier moment de transplantation, c'est qu'il se croit abandonné de Dieu et des hommes. Le ciel se voile pour lui. Sa douce foi dans la moralité générale du monde, son tranquille optimisme est ébranlé. Il se croit jeté du paradis dans un enfer de glaciale indifférence ; la voix du bien et du beau lui
paraît devenue sans timbre, il s'écrie volontiers : « comment chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère ? » (i).
Henriette fut d'autant plus dépaysée que la maison où elle tomba était à l'opposé de seù goûts sérieux et plutôt sévères. Cependant à force de travail et de mérite elle finit par se faire apprécier. Elle entra dans un établissement plus digne d'elle et même s'y vit chargée de la direction des études. Mais, loin de son pays, loin de tous ceux qu'elle aimait, le monde lui paraissait bien froid, bien triste. Soudainement, un rayon de soleil vint briller à l'horizon : la perspective enchantée d'amener son frère à Paris.
L'abbé Dupanloup venait de prendre 'a direction de Saint-Nicolas du Chardonnet, avec l'intention de le placer au premier rang des collèges de France et même de l'Europe. C'était un établissement mixte ; il se recommandait aux familles désireuses de donner à leurs fils une instruction et une éducation chrétiennes ; il acceptait également des enfants même pauvres, mais bien doués, étudiant en vue du. sacerdoce, ce qui lui valut le nom de Petit Séminaire,
(i) Ma Sœur Henriette, p. 20-21.
Ernest ne semblait-il pas tout désigné pour faire partie de ce collège ? Il n'était pas riche, mais c'était un brillant élève ; pour le prouver, il suffirait de produire le dernier palmarès de Tréguier. Il s'agissait seulement d'avoir un négociateur et Henriette le trouva dans la personne de son médecin, le docteur Descuret, catholique fort zélé. L'affaire fut vite réglée, et le 3i août i838, folle de joie, elle écrivait à son frère : « Tu viens d'être nommé, il y a trois heures, pour une bourse entière au Séminaire de Paris ; elle t'est? accordée jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, mais à la condition expresse que tu seras ici le 6 ou le 7 au plus lard : cette époque passée, la place serait vacante. Je t'en conjure, mon ami, aussitôt ma lettre reçue, monte dans le courrier avec le plus d'effets que tu pourras emporter ; le reste viendra plus tard, mais sale ou blanc, emporte tout ton linge. » (i)
La grande sœur, pratique et pleine d'initiative, avait bien raison d'être pressante, car laissé à lui-même et à son indécision, il serait infailliblement arrivé en retard, il aurait manqué la place. De fait, il arriva à temps, et, le 7 septembre, Henriette avait
(i) Lettres du Séminoire, p. i.
— aile bonheur d'embrasser son frère chéri dans le parloir de Saint-Nicolas.
Cet enfant, qu'elle avait conduit à l'église sous son manteau, qu'elle avait accompagné à sa première communion, était maintenant dans sa quinzième année. Elle le voyait s'orienter vers le sacerdoce dans toute la spontanéité de son âme. Pouvaitejle sincèrement l'encourager dans cette voie, pouvait-elle seulement l'y voir marc'her avec sympathie ? — Elle ne le pouvait pas, et lui-même le sentait déjà, comme il l'écrira plus tard en réveillant ses souvenirs. <( Ma sœur, dont les croyances catholiques commençaient à s'ébranler, voyait déjà avec quelque regret la direction toute cléricale de mon éducation. Mais elle savait le respect que mérite la foi d'un enfant. » (i)
Henriette n'était plus la douce jeune fille de Tréguier, qui faisait le sacrifice de la vie religieuse uniquement pour obéir à ce qu'elle regardait comme un devoir pénible, mais impérieux. Elle avait encore le châle de laine verte qu'elle portait autrefois ; sur son visage un peu amaigri par un labeur excessif et par la maladie, elle conservait les traits alanguis de la mélancolie breton-
(i) Ma Sœur Henrietle, p. 20.
ne, mais, dans son âme, la foi jadis si vive était sur le point de mourir.
Ces deux âmes si étroitement unies par Je sentiment étaient loin l'une de l'autre par l'esprit. Elles nous font penser à Monique el à Augustin, au moment de leur séparation d'âme si cruelle, lorsque, pressentant un mystérieux rapprochement, ils se demandaient lequel des deux attirerait l'autre. Mais, ici, que les rôles vont être différents I
Très timide et un peu gauche, porté à s'isoler de ses camarades, à se renfermer m lui-même, le jeune Breton eut quelque peine à s'acclimater dans ce milieu parisien. Le lendemain de son arrivée, 8 septembre, il faisait part à sa mère d'un flot de tristesse qui l'avait envahi et qu'il était allé calmer au pied de l'autel. « J'ai eu tout à l'heure un grand soulagement, j'ai été dans la chapelle de la Sainte Vierge, dont nous célébrons aujourd'hui la fête, lui exposer ma peine, et elle m'a soulagé extrêmement. » (i). Il lui manquait, pour être heureux:, sa mère chérie et aussi les deux amis intimes qu'il avait laissés au collège de Tréguier. Ne pouvant pas jouir réelle-
(i) Lettres du Séminaire, p. 4-
ment de leur présence, il s'efforçait d'y suppléer par l'imagination- « Toujours je pense que vous êtes avec moi, ainsi que Liart et Guyomard, et cette pensée me remplit de plaisir. )> (i).
Pendant les premiers mois, ses places de composition ne furent pas brillantes ; elles s'échelonnaient entre la troisième et la seizième. Habitué jadis à être toujours ou presque toujours le premier, cette baisse relative agaçait son amour-propre et stimulait singulièrement son application. Aux jours de congé, quand on allait à la campagne de Gentilly, il apportait toujours de quoi travailler. Lorsque la petite troupe était menée au Jardin des Plantes, il se contentait d'ouvrir de grands yeux.
Les petites industries en usage dans le collège pour exciter l'émulation des élèves l'intéressaient yivement. Il contemplait avec envie le cahier d'honneur de la classe où se transcrivaient certains devoirs jugés les meilleurs par un bureau de trois élèves chargés de les examiner. On pouvait encore monter plus haut. Si le travail était véritablement supérieur, on le présentait à l'Académie, qui l'admettait parfois dans les
(i) Lettres du Séminaire, p. ai.
(( immortelles pages de son superbe cahier ».
C'est seulement au mois de février qu'il obtint la croix dans une composition latine. On peut mesurer son bonheur et son enthousiasme en lisant la lettre qui apprenait à sa mère la grande nouvelle. Après avoir longuement piqué sa curiosité, il lui livre le secret. (( Enfin, il faut vous le dire, j'ai été le premier. J'espère que cette croix s'est assez longtemps fait attendre, mais enfin elle est venue. En la quittant, j'ai pensé lui dire adieu pour toujours ; mais, cependant, j'ai encore approché assez près pour être le second en version latine. » Modestement, d'ailleurs, il renvoie à ses anciens maîtres, pour la plus grande partie, ce qu'il appelle 1' « honneur de sa primauté ». Il remercie particulièrement M. Pasco de l'avoir exercé dans les vers latins, (i).
Ce qui le frappa surtout à son entrée à Saint-Nicolas, ce fut l'atmosphère de piété qu'on y respirait. « Tu n'as jamais vu, écrivait-il à son ami Liart, une plus grande piété que celle qui règne dans cet établissement j'ai été extrêmement édifié de cette piété générale et sincère qui s'étend jusqu'aux plus petits, qui semblent perdre la
(i) Lettres du Sétmnaire, p. Sq.
légèreté de leur âge quand il s'agit des exercices de piété. » (i). Il y avait trois congrégations, celle des Saints-Anges, celle de la Sainte-Vierge, et, pour les plus grands et les plus parfaits, celle du Sacré-Cœur.
Ces congrégations l'attiraient autant que le cahier d'honneur de la classe et que l'Académie. Pour renouer les traditions de Tréguier, il sollicita d'être admis dans celle de la Sainte-Vierge. Il y fut admis, en effet, et même mérita de figurer parmi les dignitaires. Ce n'est pas sans quelque envie que ses condisciples moins privilégiés le voyaient évoluer en habit de chœur aux grandes cérémonies. Ils remarquaient également la petite croix qu'il ajoutait régulièrement au paragraphe de sa signature. (2).
Le 28 mai 1889, Ernest Renan passait la récréation de midi avec l'abbé Tresvaux, grand-vicaire de Mgr de Quélen, et protecteur spécial de Saint-Nicolas. C'était un l>reton, on causait de la Bretagne et dans la langue du pays natal. Ce fut là comme une
(i) Fragments intimes et romanesques, p. i37-i38.
(2) Nous devons ces détails à l'abbé Cognât, condisciple de Renan, qui publia, dans le Correspondant de 1882, une série d'articles sous le titre Renan hier et aujourd'hai. Reproduits en volume, ces articles sont précieux pour compléter et parfois pour rectifier les Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
brise douce et forte qui venait rafraîchir la poitrine du jeune exilé. En prenant congé de son petit compatriote, le grand-vicaire lui dit : (( Ah ! quand vous irez en vacances, il faudra que vous ameniez avec vous quelques-uns de vos anciens condisciples, qui auraient en même temps de l'aptitude aux sciences, et surtout de la piété et du goût pour l'état ecclésiastique. » Ces paroles produisirent dans le cœur d'Ernest une joie immense ; il songea immédiatement à faire venir à Paris ses deux amis restés làbas et qui lui manquaient tant. (i).
Trois jours après, il écrivait à Liart ; il lui rappelait les tristesses de leur séparation et lui annonçait la possibilité de leur réunion, en le priant d'avoir courage. « Tu verras combien tu seras heureux dans cette sainte maison. Sous le rapport de la piété, c'est la maison la plus admirable qui existe, scus le raport des études, tu verras combien on y est fort. » (2).
Caractère doux et travailleur acharné, Ernest ne tarda pas à se faire remarquer de ses professeurs. L'un d'eux le faisait venir dans sa chambre pour lire et goûter ensemble les poèmes d'Homère. Enchanté, il pro-
(i) Lettres du Séminaii'e, i). /i6-ii7.
(2) Fraipnents, p. ifio-ifn.
mettait à sa maman de les relire tout seul, aux prochaines vacances, assis près d'elle au bord de l'océan.
L'abbé Dupanloup lui-même fut charmé par une lettre qu'il écrivait à sa mère. Assistant, le soir, à la lecture des places de composition, il se serait écrié : « Ah ! si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été le premier.» Ce compliment reçu en public et du directeur même de la maison dut chatouiller fîingulièremenl cet enfant sensible et ctïubitieux ; il en conserva longtemps le décieux souvenir, (i).
L'éloge, du reste, était parfaitement mérité. Les lettres que le jeune élève adressait alors à sa mère sont tout simplement charmantes, pleines de respectueux abandon et débordantes de tendresse filiale. La santé de sa maman le préoccupe beaucoup-. Il sait qu^elle est sujette aux migraines et se rappelle le petit remède qu'elle chérissait fort. '( Prenez tous les jours votre petite goutte de café, quand vous aurez mal à la tête et quand vous n'aurez pas. Quand vous aurez mal, pour le chasser, quand vous n'aurez pas, pour l'empêcher de venir. » (2).
(i) Souvenirs, p. 177.
(2) Lettres du Séminaire, ri. 2^.
C'est rautomne, et l'hiver va venir ; se souvenant que sa mère est frileuse, il la supplie de renouveler sa petite provision de bois. Puis revient le remède capital : « Ne manquez pas, tous les jours, de prendre la gutlule, oh ! je vous en prie, ma chère maman. » (i).
Le petit conseil si tendrement rappelé était ponctuellement mis à exécution. Parfois, les tantes et les cousines et les commères du voisinage étaient invitées à boire le café à la santé du petit absent. Les lettres étaient exhibées et l'on apprenait tout ce qui se passait à Saint-Nicolas du Chardonnet. Elles entrent dans les détails du règlement, énumèrent longuement les livres grecs et latins qu'on explique, les sujets de compositions et les places obtenues. Ce cercle intime, qui ne connaissait guère, en fait de livres, que le paroissien qu'on porte à la messe, et le grand missel qui circule sur l'autel, devait se dire qu'Ernest était bien savant
Il était pieux aussi. Au début de mars j84o, il profitera de son anniversaire pour faire monter vers sa mère et vers le ciel un cri de reconnaissance : (c Dix-sept ans déjà
(i) Lettres du SéniliKiln', p. 07.
— Sa —
écoulés, toutes les bontés que vous avez eues pour moi, toutes les grâces que Dieu m'a faites, tout cela suscite en moi de sérieuses réflexions. » (i).
Une chose consolait l'exilé de l'absence de sa mère, la présence d'Henriette à Palis, et la visite qu'elle lui faisait tous les iiuit jours. « J'ai eu le plaisir de voir Henriette jeudi dernier, car c'est le jeudi l'heureux jour 011 je puis m'entretenir avec elle. Cette bonne sœur continue à avoir pour moi les soins les plus tendres, elle me le prouve bien en traversant tout Paris, souvent par un temps effroyable, pour me voir. » 1^2).
Le jeudi de la Pentecôte iSSg, il arrivait au parloir rayonnant de joie sous l'habit ecclésiastique, qu'il avait revêtu le dimanche précédent. Henriette s'efforça de sourire à la soutane de son frère, de le féliciter et de partager sa joie, mais, au fond, cet habit lui déplaisait. Le feu sacré qu'elle uvait allumé dans l'âme du petit Ernest, elle le voyait grandir, lumineux et chaud, tandis que, dans son propre cœur, elle le sentait s'éteindre sous les cendres accumulées.
(i) Lettres du Séminctire, p. 85.
(2) Ibid., p. 33.
Essaya-t-elle de ranimer sa foi agonisante au contact de ce frère bien-aimé ; ne fût-ce qu'alin de pouvoir vibrer pleinement à l'unisson avec lui ? — Nous ne le savons pas. Sans chercher à sonder l'abîme qui se creusait entre elle et lui, il se contentait de puiser avec reconnaissance aux trésors d'affection et de dévouement qu'elle ne cessait pas de lui prodiguer- Une seule chose semblait l'intéresser, elle, à Saint-Nicolas : la bourse complète qui permettrait à Ernest de faire de bonnes études. Il profitait, en effet ; sans avoir des succès extraordinaires, il était des premiers de sa classe. A la fin de l'année, il recevait comme prix les Œuvres choisies de saint Augustin, en deux volumes, un volume d'Homélies, de saint Jean Ghrysostome, la Perfection chrétienne, du Père Rodriguez, deux volumes de la Bibliothèqu,e du Prédicateur, qu'il échangea contre trois volumes de Bossuet, VHistoire des variations des Eglises protestantes (i). Henriette serra soigneusement ces volumes dans son armoire; elle ne dut pas les fatiguer beaucoup.
Commencées à la campagne de Genlilly, ses vacances se terminèrent à Tréguier, puis à Saint-Malo, où il était allé voir son
(i) Lettres du Séminaire, p. 59-60.
frère Alain. En rentrant, il amenait avec lui ses deux intimes : François Liart et Fiacre (i) Guyomard. Il se fit un malin plaisir de conduire ses deux provinciaux dans les quartiers les plus tumultueux de Paris, afin de s'amuser de leur ébahissement. « J'aurais voulu, ma bonne mère, que vous eussiez vu l'air ébahi de Liart et de Guyomard fi la vue du fracas effroyable de tous ces cfuartiers. )> (2).
Comme beaucoup de ses condisciples, il redoubla sa seconde, et, à la distribution des prix, Henriette sera fière de son Ernest, qui n'est plus seulement son frère, mais aussi son enfant. Le lendemain, i*"" juillet i84o, encore sous Témotion de la veille, elle écrivait à sa mère : « O ma chère mère, que n'avez-vous pu partager la joie si pure que j'ai, hier, ressentie ! Notre bon et cher enfant a été cinq fois couronné et applaudi, et moi, témoin de son triomphe, je mêlais à des larmes d'émotion heureuse, celles du regret, en songeant au bonheur qui, dans ce moment, était ravi à ma bonne mère. Du moins, le cher bien-aimé pouvait être ras-
(i) L'abbé Diipanloup trouva sans doute qiie ce priMiom prêtait trop aux plaisanteries parisiennes, il l'aurait changé en Louis.
(3) Lettres du Séminaire, p. 69-70.
— assuré que, dans ce moment-là, un cœur ami battait à l'unisson du sien. » (i).
T,es vacances se passèrent à Gentilly, car le voyage de Bretagne était trop coûteux pour être fait tous les ans. Elles furent, d'ailleurs, très agréables et permirent à Ernest d'écrire à sa mère des lettres détaillées et fort intéressantes, promettant déjà l'obseivaleur et l'écrivain de plus tard, y compris la griserie des mots. Au cours de trois grandes excursions, les élèves restés au collège ont vu les principales choses de Paris et des environs. Tous ont regardé, et Ernest est certainement l'un de ceux qui ont le mieux vu et le mieux retenu.
Il a visité les manufactures de Sèvres et des Gobelins, assisté au tir d'artillerie dans le parc de Vincennes ; il a passé dans les salles de la Bibliothèque royale : 600000 volumes et 100.000 manuscrits ! Les bruits confus des couloirs de la Bourse lui ont rappelé le grondement de l'océan quand il déferle sur les rochers ; le fameux gâteau de Nanterre n'a pas été oublié. Il s'est promené à cheval dans le Bois de Boulogne, tandis que des camarades plus modestes se contentaient d'ânes, et surtout, malgré les recom-
(i) Lettres du Séminaire, p. 102.
mandations de sa mère, il est revenu en chemin de fer de Saint-Germain à Paris, « en faisant six lieues en vingt minutes ».
Cependant, son plus grand bonheur, c'a été de se rencontrer, un jour, sur le passage du roi, allant de Neuilly à Saint-Cloud. Il était là causant avec son ami et émule, Alfred Foulon, le futur cardinal-archevêque de Lyon ; ils s'indignaient fort, tous deux, de voir la Majesté royale ainsi méconnue et avilie, « J'ai été bien content, écrit-il, d'avoir vu le roi, parce qu'après tout c'est un personnage historique dont on parle et dont on parlera beaucoup, et qu'il faut respecter, ou au moins la place qu'il occupe, soit justement, soit injustement. » (i).
Il n'avait pas été heureux en faisant venir à Paris ses deux amis de Tréguier. Pris âc nostalgie, Liart avait regagné sa chère Bretagne, tandis que Guyomard était tombé gravement malade. Il allait sentir de plus en plus son isolement ; malgré tout, il tenait bon, heureux de constater qu'il avait îe caractère gai plutôt que mélancolique.
Après ces quelques semaines de repos, de promenades intéressantes et instructives, il entrait en rhétorique plein de courage et
(i) Lettres du Séminaire, p. io5 à ii3.
d'espoir. « Après les fleurs de la seconde, disait-il à sa mère, je vais enfin cueillir les fruits de la rhétorique » (i). En réalité, ces fruits ne furent pas pour lui aussi savoureux qu'il l'escomptait. Quelques mauvaises places en discours français eurent pour résultat de le brouiler avec ce genre littéraire. Le 5 février, il écrivait à Liart, entré au grand séminaire de Saint-Brieuc « Je suis presque tenté de te féliciter de n'avoir pas fait de rhétorique, rien n'est plus ennuyeux, plus pédantesque, plus monotone, plus absurde, plus exécrable : il paraît bien que je ne suis pas bâti pour être orateur, et souvent je doute de la vérité de cet axiome : Fîunt oratoires. »
Dans la même lettre il annonçait à son correspondant la mort de leur ami commun, Guyomard. « Je regarde comme une des faveurs les plus insignes que j'ai reçues de Dieu, d'avoir pu connaître un jeune homme d'une si grande vertu. J'espère qu'il prie dans le ciel pour la conversion de son ancien ami Ernest... J'avais deux amis, le bon Dieu m'en a enlevé un, que sa volonté soit faite, puisqu'il m'en reste un autre, dont je connais l'affection et le bon cœur. »
1] n'a plus aucune envie de faire venir
(i) Lettres du Scminaire, p. ii6.
d'autres compatriotes, lui-même sent douloureusement son exil. « Je suis de bien mauvaise humeur aujourd'hui, n'est-ce pas, mon cher Liart ? Dame, vois-tu, c'est qu'un Breton prend difficilement racine dans une terre oii il est seul de son espèce )> (i). Soutenu par l'estime et l'affection de ses professeurs, charmé par les attentions spéciales de l'abbé Dupanloup, il reprenait courage. Nous le voyons bientôt prendre place à côté des élèves les plus distingués dans la fameuse Académie. Ce privilège lui permettait d'aller de temps à autre écouter les grands prédicateurs de Paris et aussi de les apprécier.
f.e 7 mars il écrivait à sa mère : « J'ai été aujourd'hui et dimanche dernier entendre Monsieur de Ravignan à Notre-Dame. Je l'ai trouvé plus éloquent que jamais. » Il a entendu également T.acordaire et ne manque pas de le comparer au célèbre jésuite. « Il a plus de mouvement et de brillant, mais bien moins de goût et de raisonnement. J'espère que nous aurons encore cette année Monsieur de TTavignan pour nous prêcher la semaine sainte. C'est un inestimable bonheur » (a).
(i) Fragments, p. r 60-1 63.
(2) Lettres du Séminaire, p. i4G.
Doux mois plus tard, grâce à ramabilité de son professeur d'histoire, il assistait à Notre-Dame au baptême du Comte de Paris. Après avoir rédigé pour sa maman une éblouissante description de la cérémonie, il ajoute : « je puis me flatter maintenant d avoir vu une des plus belles assemblées du monde. » Vers la même époque il voyait M. Dupanloup inaugurer dans l'église de la Sorbonne son cours d'éloquence sacrée. Ce fut une joie pour lui d'entendre applaudir par deux fois celui qu'il estimait et qu'il aimait de tout son cœur (i).
Malgré son travail absorbant et acharné, malgré les distractions qu'on lui offrait au dehors, Ernest sentait le vide se produire autour de son cceur. L'un de ses deux amis venait de mourir, l'autre était au loin. Pour comble de malheur, sa sœur Henriette venait de quitter Paris. Elle avait obtenu un poste plus lucratif, elle devenait l'institutri- Cr- des filles du comte Zamoyski, et déjà elle était en route pour rejoindre la famille à Vienne.
Que se passa-t-il au moment des adieux.»^ Hemiette profita-t-elle de cette circonstance pour révéler à son frère le fond de sa pen-
(i) Lettres du Séminaire, n. i56-i57.
— dosée, pour lui laisser entrevoir qu'un autre avenir s'offrait à lui, différent de celui qu'il préparait ? — Nous l'ignorons. En tout cas, ce départ opéra dans l'âme du jeune séminariste une petite révolution dont il faisait confidence à son ami Liart. « Le départ de ma chère sœur Henriette et le vide que son absence laisse dans ma vie, m'a un peu assombri les idées, et je t'assure qu'il s'est passé je ne sais quel changement dans mon esprit depuis quelque temps. Je commence à tout voir d'un autre œil, et l'avenir ne me sourit plus guère comme autrefois » (i).
A sa mère, il se contentait de faire part du sentiment de nostalgie qui envahissait son âme, de sa soif de voir la Bretagne et sa chère île de Bréhat après deux longues années passées à Paris. (( J'ai éprouvé que ceux qui sont nés sur les bords de ce terrible et magnifique élément, éprouvent comme un besoin de revoir ce grand spectacle » (2). Les vacances allaient bientôt le rapatrier, le refaire auprès de sa chère maman, au contact de ses anciens professeurs toujours aimés, dans le mûrier de sa tante de Bréhat, en face de l'océan.
(i) Fragments, p. i58.
(2) Lettres du Séminaire , p. i/î5.