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CHAPITRE III

Le Séminaire d'Issy La Tentation

Au retour des vacances, octobre i84i, Ernest entrait au séminaire d'Issy, succureaie de Saint-Sulpice, pour les études de philosophie. Il était alors dans sa dix-neuvième année. Sa sœur voyageait à travers l'Allemagne et l'Autriche, en attendant Âe se fixer, avec ses élèves, au fond de la Pologne, dans le château de Clemensow. Femme instruite, presque femme savante, elle se desséchait de plus en plus dans son rationalisme prétentieux. Tout contribuait à l'aigrir, et l'exil et la pauvreté, et surtout l'infériorité sentie et mal supportée de sa situation.

Le frère et la sœur se trouvaient séparés par des centaines de lieues, et cependant, à travers les feuillets dé leurs lettres intimes, on va sentir qu'ils sont plus près l'un de l'autre, qu'ils se comprennent mieux que jadis au parloir de Saint-Nicolas. Ernest

pourra bientôt écrire à Henriette : « Nous n'avons réellement fait connaissance que dans nos lettres » (i).

Ils vont se rapprocher par l'esprit, mais c'est le frère qui va vers la sœur, soutenu par la direction jalouse et impérieuse qu'elle imprimera à ses pensées et à ses démarches. Elle va devenir véritablement celle qu'il appellera plus tard : (( la personne qui a eu le plus d'influence sur ma vie », « la colonne lumineuse qui marchait devant moi » (2).

Ce qui charma le jeune séminariste à son entrée à Issy, ce fut surtout son immense parc- « Notre parc commence à être délici£ux, écrit-il à sa mère le 26 février 1842, il n'y manque que du feuillage et des fleurs, et la saison va bientôt ramener l'un et l'autre. La pièce d'eau a rompu ses liens de glace^ et les habitants dorés, longtemps captifs, commencent à venir s'ébattre au soleil » (3). Dans les longues allées ombragées par les hauts buis et les tilleuls, il pouvait lire, méditer, rêver à loisir. Il saluait en passant Bossuet et Fénelon, dont les statues

il) Lettres intimes, p. 3/!6.

(2) Souvenirs, préf. p. v et p. 051.

(3) Lettres du Séminaire, p. 176.

étaient placées là en souvenir des conférences qu'ils y Tinrent sur le quiétisme.

Voulait-il se distraire un peu, élargir son horizon, il avait devant les yeux un panorama splendide : les collines de Meudon, le parc de Saint-Cloud, la Seine et le Mont-Valérien, Paris et ses monuments qu'il aimait à voir enveloppés do brouillards pendant qu'il jouissait de l'air le plus pur. D'ailleurs, il n'abusait pas des distractions, ni non plus des exercices physiques, il n'en usait pas assez, lui-même en conviendra plus tard. (( Je ne jouais jamais ; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à peine achevée ; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta » Ci).

Déjà au collège de Tréguier, Ernest jouait fort peu, il aimait mieux jaser avec les petites filles de son âge, discuter avec son ami Guyomard sur les devoirs de classe, ou encore écouter les histoires de sa mère. A' Saint-Nicolas du Chardonnet, les bonnes

(i) Souvenirs., n. i'i^.

noies qu'il reçoit pour le travail et la conduite se trouvent accompagnées de cette réserve : (( Ne joue presque point, quoiqu'on l'y invite- » Ce petit trait caractéristique n'est pas sans importance.

Un écrivain anglais a cherché dans cette habitude de s'isoler des autres, de se replier en lui-même comme l'huître dans sa coquille, le secret de son égoïsme intellectuel, de sa désagrégation mentale. Ce qu'il eût fallu pour l'obliger à sortir de lui-même et de sa méditation solitaire, c'était précisément ce qui manquait alors dans les collèges de France, spécialement dans les collèges ecclésiastiques, une bonne dose de football, avec quelques coups de pieds dans les jambes (i). Le seul fait d'avoir à se plier aux règles du jeu eût diminué un peu son entêtement et son orgueil.

Mais ses inclinations le portaient ailleurs, et tout contribuait à leur donner satisfaction. La demi-liberté dont il jouissait à Issy le réjouissait fort. « Le plus petit élève, écrivait-il à son ami, est traité comme un homme raisonnable. Jamais on ne vous dit rien, quand même on vous trouverait en opposition flagrante avec le règlement. Tu

(i) The Month, t. 76, p. 3io.

tiouveras peut-être singulier que je compte I)Our un avantage la facilité de manquer au règlement. Je suis bâti comme cela ; il suffit que je me sache forcé au bien pour que ce bien me soit pénible » (i). Il pouvait assouvir sa curiosité, sa passion pour la lecture et pour l'étude : la bibliothèque des professeurs était celle des élèves.

Devant les grands problèmes de la philosophie, il subit cette sorte d'éblouissement qu'éprouvent ordinairement les jeunes intelligences quand elles sont éveillées et actives. Il était certainement doué d'une grande vivacité d'esprit, mais il exagérait étrangement sa propre valeur ; il allait faire bientôt de son petit esprit de vingt ans la mesure même des choses. On raconte qu'il grava sur son pupitre cette réminiscence biblique : Benedictus qui dédit mihi intellectvm, Domine ! (2).

Ce n'était pas là précisément cette prière du publicain que Jésus nous a donnée comme modèle. Ernest ne remerciait pas Dieu davoir fait de lui, comme des autres mortels, un animal raisonnable. Il se chargera de nous donner lui-même l'interprétation authentique de cette inscription. « La pre-

(i) Fragments, p. 176.

(?.) René d'Ys, op. cit., p. 17O. Noie,

iriièie fois que mes condisciples m'entendirent argumenter en latin ils furent surpris. Ils virent bien alors que j'était d'une autre race qu'eux et que je continuerais à marcher quand ils auraient trouvé leur point d'arrêt )> (i).

Ce qui le frappa tout particulièrement, ce fut le problème de la certitude, de la valeur de nos connaissances, et le scepticisme exerçait déjà sur lui une étrange fascination. Dans une lettre à sa mère, il en parle sur un ton enjoué qui ne manque pas d'un certain charme. (( Figurez-vous, ma bonne mère, qu'on s'y demande sérieusement :

Est-il vrai que j'existe ? N'est-ce pas un rêve, une illusion 'P Je crois voir ma chère maman s'indigner : Certainement que mon Ernest existe ; je voudrais voir quelqu'un qui s'avisât de le nier- C'est que, voyez-vous, les philosophes sont les plus drôles de gens du monde : ils doutent de tout. Mais n'ayez pas peur, ma chère mère, je n'en suis pas encore là, et si jamais je devais douter de quelque chose, ce ne serait pas assurément de votre affection ni de la mienne » ('2)-

Ecrivant à Liart qui, lui aussi, étudiait la philosophie ,1e 6 novembre i84i, il dé-

fi ) Souvenirs, p. 187.

(2) Lettres <hi Séminaire, ri. 176.

couvrait mieux l'état de son âme. (( Nous en sommes maintenant à la réfutation des divers systèmes contraires au nôtre ; quelques-uns sont assez bien réfutés ; d'autres, comme celui de Kant et de Descartes, le sont si mal que je pencherais plutôt vers eux, surtout vers celui du second, car celui du premier n'est pas fort orthodoxe » (i).

Quelques mois plus tard, le 3 mai 1842, il écrivait encore à son ami, pour le féliciter d'avoir reçu la tonsure, et pour implorer le secours de ses prières. Qu'il demande à Dieu de lui conserver la vocation et surtout la foi. L'étude de la philosophie lui semble funeste ; non seulement elle soulève des difficultés devant son esprit, mais elle lui donne des doutes positifs. « J'ai une propension violente au scepticisme, ou plutôt au Kantisme, car c'est surtout le système de Kant qui me fait impression )> (2). Il trouvait alors un dérivatif et un remède dans la lecture suivie de la Bible et de Pascal. '< Il est sûr, écrivait-il au même, que Dieu s'est servi de cet homme pour tne conserver la foi : sans lui je ne l'aurais plus depuis plus de six mois )> ("3).

(i) Fragments: p. 1S8.

(2) IbUL, p. 199.

(3) Ibicl., n. 197.

Avec sa sœur Heiirielte, entichée de l'Allemagne qu'elle venait de traverser, il pouvait être à l'aise, n'ayant pas à craindre d'effaroucher son orthodoxie. Il pensait bien lui faire plaisir, en lui écrivant, le i5 septembre 1842 : « J'aime beaucoup la manière de tes penseurs allemands, quoique un peu sceptiques et panthéistes- Si tu vas" jamais à Kœnigsberg, je te charge d'un pèlerinao-e au tombeau de Kant » (i).

Dans cette même lettre, il ouvre entièrement son âme. Tl hésite au sujet de sa vocaîion au sacerdoce ; la philosophie a ébranlé ses convictions religieuses. Tout bien considéré, il lui semble cependant que la vie du prêtre répond le mieux à ses aspirations. <( Quand même le christianisme ne serait qu'une rêverie, dit-il, le sacerdoce n'en sérail pas moins un type divin » (2). Henriette fut ravie de ces hésitations et de ces doutes : son frère faisait un premier pas vers elle, il l'engageait à l'attirer, il se mettait sous sa direction, et II y a environ douze jours que ta lettre du t5 septembre m'est parvenue, mon Ernest bien-aimé ; puissestu en lisant ces lignes, comprendre la joie qu'elle m'a donnée ! » (3).

(i) Lettres intimes, p. 9G-97.

(2) Ibiâ., p. loo-ioi.

(3) Ibid.s p. io3.

Elle reconnaît que le ministère sacerdotal n'est pas sans grandeur, mais que de prêtres qui le rabaissent ! Son frère trouvera-til là des collègues dignes de lui, y trouverat-il surtout cette précieuse indépendance ffu'il recherche et qu'elie-même autant que personne sait apprécier ? Elle lui confie ensuite qu'elle avait toujours regretté de le voir s'orienter dans cette voie. <( Si précédemment il avait dépendu de moi de guider ta cairière, je ne me serais pas contentée de te laisser une entière liberté, car tu n'étais encore qu'un enfant ; j'aurais cru devoir résister longtemps aux goûts que tu témoignais ». A quoi pensait-elle donc, quand elle faisait des démarches pour le faire admettre au séminaire de Paris, quand elle se déclarait folle de joie et le pressait si fort de venir occuper la place promise avec une bourse entière pour huit ans ?

Du reste, elle promet d'être discrète, elle ne veut pas tracer à son frère un chemin à suivre, elle guidera seulement ses démarches intérieures, elle le supplie de ne lui rien cacher- « Dis-moi toujours ta pensée tout entière et soi sûr qu'elle ne sortira jamais de mon cœur. Ecris-moi plus souvent, je t'en supplie. J'ai besoin de lire dans ton àme, de me sentir encore et toujours ta première amie. » Répondant alors à ses sympa-

Ihies pou:^ les philosophes d'outre-Rhin, elle lui dit : « Ce que tu me dis de ton goût pour les philosophes germaniques me fait plaisir sans m'étonner : l'Allemagne est la terre classique de la tranquille rêverie et des raisonnements métaphysiques » (i).

Deux mois plus tard, le 17 janvier i843, il revenait sur le sujet de la vocation.. Il déteste toute carrière publique comme chargée d'occupations ; la vie privée ne lui sourit pas non plus malgré sa tranquillité, car elle est égoïste. L'état ecclésiastique, au contraire, lui semble réunir les avantages de ces deux carrières, sans en avoir les inconvénients. « Le prêtre, dit-il, est le dépositaire de la sagesse et des conseils, c'est l'homme de l'étude et de la méditation, et c'est avec cela, l'homme de ses frères. » Il lui faudrait sans doute sacrifier son indépendance extérieure, mais, dans l'intime de son âme, qui l'empêcherait d'être son unique maître ? « L'homme a toujours une ressource assurée : c'est de se retrancher en lui-même, et là de se venger, en jouissant de lui, de toutes les servitudes extérieures )> (2).

Le 12 mars, Henriette faisait écho à cette

(i) Lettres intimes, p. 107-110.

(2) IbicL, p. iiS et 120.

soif d'indépendance de son frère. Comme elle le comprend ! Que de fois ne s'est-elle pas écriée aussi : <( Mon Dieu ! du pain, du repos et la jouissance de moi-même. » Sa situation irritait de plus en plus son besoin effréné d'autonomie, d'autant plus que ses maîtres, semblant vouloir s'immiscer dans les affaires de son âme, lui demandaient compte de ses sentiments religieux. «. Croismoi, mon Ernest, je puis, par expérience, t'assurer qu'il faut livrer bien des combats pour mettre cette liberté intérieure à l'abri de toute investigation et qu'il est difficile de faire comprendre à ceux qui payent qu'il est des choses dont on ne doit compte qu'à Dieu et à sa conscience. »

Revenant à la charge contre les aspirations de son frère, elle lui assure que cette indépendance tant désirée, il la trouvera dans l'état ecclésiastique moins que partout ailleurs. Puis, prise d'un secret remords, elle se demande, et non sans raison, si elle ne sort pas de la réserve qu'elle s'était prescrite en cette matière si grave et si délicate. (( Je m'accuse souvent de creuser de plus en plus l'abîme de tes pensées en te portant à les sonder, en les approfondissant avec toi ; mais, mon ami, il me serait impossible de dissimuler la moindre de mes impressions ; pourrais-je, par conséquent, te ca-

cher celles qui tiennent le premier rang dans mon cœm^ ? » (i).

Cependant la lin du séjour à Issy approchait, et Ernest venait d'être désigné pour recevoir la tonsure à la prochaine ordination, quand un incident vint tout brouiller et changer la décision. Cet incident, qu'il racontera complaisamment dans ses Souvenirs d'eriifonce et de jeunesse, (2) ne fut révélé alors qu'à son intime ami Liart (3).

Quelques jours avant l'ordination, son piofesseur de philosophie, l'abbé Gottofrey, le fit venir pour un entretien particulier, îl lui faisait sentir quels dangers pouvaient avoir, non seulement pour sa vocation, mais pour sa foi elle-même, les tendances d'esprit qu'il semblait entretenir. S'attacher ainsi aux objections en dépréciant les réponses qu'on y faisait ; donner ses préférences à des théories philosophiques radicalement opposées au christianisme, il se l'avouait lui-même, tout cela n'étc'it pas sans témérité. A bout de patience devant l'obstination présomptueuse de son élève, le professeur lui aurait dit brusquement : « Vous n'êtes pas chrétien. »

(i) Lettres intimes, p. 126-127.

(3) Fragments., p. 230.

Ces paroles tout au moins imprudentes troublèrent profondément l'àme du jeune séminariste, et on le comprend. Pouvait-il en cet état accepter la tonsure ? Le supérieur s'efforça de le calmer, mais tint compte de ses hésitations et différa son entrée dans la cléricature. Il le priait toutefois de distinguer la question de ce délai de celle de la vocation elle-même.

Chose curieuse, il ne semble pas avoir confié ce fait à sa sœur Henriette. Il se contente de lui dire ses tergiversations, le besoin qu'il aurait de son soutien en cette circonstance. « C'est maintenant, ma bonne Henriette, que j'aurais besoin de ta présence et de tes conseils. » (i). Une chose le peinait surtout dans ce contre-temps. Il avait annoncé à sa mère la nouvelle de sa tonsure comme une chose décidée et certaine ; et la pieuse femme se réjouissait déjà en voyant se réaliser ses plus chers désirs. Elle avait probablement fêté l'heureuse nouvelle avec ses amies par un café supplémentaire- Et voilà qu'il fallait lui apprendre la décision contraire, qu'elle ne comprendrait pas, qui la contristerait sans doute (2).

(i) Lettres iulimes, n. i3/i.

(2) Lettres du Séminaire, p. ig/i et 200.

Cette crise eut finalement de bons effets : elle le fit réfléchir, le rappela un peu à la modestie, et surtout elle lui fournit l'occasion de sentir personnellement l'affection sincère et la grande bonté de ses maîtres. «Ces bons Sulpiciens, écrivait-il à son ami, on dirait qu'ils sont froids comme glace, mais c'est quand on est dans la peine qu'on sent combien ils sont bons. » Cependant^ fatigué par un travail intellectuel trop tendu et aussi par ses luttes intérieures, il avait besoin de se détendre, de respirer un peu l'air pur et rafraîchissant des côtes bretonnes. « J'ai soif de te voir, ajoutait-il dans sa lettre, ainsi que maman et ma chère Bretagne. » (i).

(i) Fragment f!., p. 286.

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