CHAPITRE IV
Saint^-Sulpice La culture de la tentation
Les vacances passées, Ernest reprenait mélancoliquement le chemin de Paris, emportant dans son porte-monnaie la respectable somme de loo francs. Son stage de philosophie à Issy était terminé, il entrait à Saint-Sulpice pour y commencer ses études de théologie. Les deux lettres du i3 octobre et du 6 novembre oii il raconte à sa mère ses premières impressions sont encore pleines de fraîcheur et d'affection, elles trahissent aussi passablement de mollesse dans le tempérament et dans la volonté.
Sa pensée se reporte d'abord aux vacances délicieusement passées auprès de sa mère, qui a deviné ses petites peines et qui a redoublé ses gâteries pour le consoler. Tl lui fait entr€voir l'avenir rêvé qui les réunira suivant les désirs que Dieu leur a donnés et qu'il ne manquera pas de satisfaire. Viennent ensuite les détails de sa nouvelle installation- Ses frais de voyages et ses me-
nues emplettes ont monté jusqu'à 94 fr., et pourtant il n'a point commis d'excès. D'ailleurs, il ne réclame rien : <( les six francs qui me restent iront désormais loin. »
C'est que véritablement, dans cette maison, rien ne lui manque ; il est logé, nourri ^'t entretenu avec un confortable qui lui semble toucher au luxe. Le supérieur lui a indiqué sa chambre au quatrième, et, le regardant, il a ajouté avec son bon sourire : « Vous avez besoin d'exercice, je veux vous mettre dans une position convenable pour en prendre. » Finalement, le séminariste se réserve de juger lui-même la situation : « Si cela gêne, ajoute-t-il, je la changerai plus tard. » (i).
A Saint-Sulpice, comme a Issy, comme à Saint-Nicolas, il ne tarda pas à juger la maison et à s'y faire une place. <( Il y a plus de piété que je ne croyais, écrivait-il à Liart, et surtout une piété plus solide, — quelques jeunes gens d'un talent remarquable, et surtout des travailleurs fieffés, mais peu de têtes philosophiques et ruminantes comme nos Bretons- »
Tout lui fait présager une vie assez douce, il trouve néanmoins un peu de froideur
(i) Lettres du Séminaire , p. 223.
dans les relations des élèves avec les directeurs et des élèves entre eux. (i).
Dans une longue lettre du 27 novembre, il ouvrait son âme à Henriette qui, de plus en plus, devenait la confidente presque exclusive de ses pensées, comme il le déclare lui-même. (( Tu es peut-être le seul être au monde à qui je puisse en faire l'entière confidence, sans voile et sans ménagements. » (2).
La théologie sous la forme scolastique lui paraît « abstraite et creuse » et lui inspire une certaine répugnance. Il l'appelle le pain bis de la théologie ; il s'y adonne pourtant, et ainsi qu'il l'écrira plus tard, il s'y acharne « comme le ouistiti sur sa noix ». Il aime, au contraire, ce qu'il appelle <( la théologie apologétique, toute fondée sur des faits et des inductions ». Cette harmonie qui existe entre le christianisme et le fond de l'âme humaine produit sur son esprit une grande impression: « C'est, à mon sens, déclare-t-il, une des plus grandes marques de vérité du christianisme que, pour en prouver la vérité, il faille analyser tout ce qu'il y a de plus profond dans l'homme. » (3).
(i) Fragments., p. 2/11-2^?..
(2) Lettres intimes, p. i46.
(3) Ibid., p. i53.
I] a accepté de faire un cours de catéchisme dans l'église de Saint-Sulpice ; tous les quinze jours, il parle devant des jeunes gens de quinze à vingt ans- C'est là, pense-t-il, un excellent exercice en vue de la prédication, aussi le poste est-il fort recherché. A l'étude de la théologie, il ajoute celle de l'hébreu, et, à ce sujet, il ne manque pas l'occasion de vanter à sa sœur la supériorité de l'Allemagne- « Ici encore la palme aux Allemands ; ce sont eux qui ont fait de l'hébreu une vraie science, toute rationnelle, une géométrie, en un mot. » d').
Cependant l'ordination de Noël approchait, la question de la tonsure allait se poser à nouveau et révéler une fois de plus le fond du caractère d'Ernest : l'irrésolution. « S'il y avait un parti pour éviter la décision, avouait-il à Henriette, bien certainement je le prendrais ; mais il n'y en a pas ; c'est un dilemme d'une inflexible rigueur. A droite ou à gauche, c'est toujours un •abîme. » (2).
Dans une lettre à Liart, il nous livre le fond de sa pensée, ce qui le fait hésiter devant le sacerdoce et qui le détachera de
■i) Lettres intimes, p. ib!<.
(2) Ibid., p. i56.
l'Eglise, c'est le désir d'une autonomie intellectuelle sans limites, la faculté de penser n'importe quoi à propos de tout et de changer indéfiniment d'opinion. Cette religion, qu'il lient aujourd'hui pour la vérité absolue, qui sait si plus tard il n'en jugera pas autrement, et dès lors peut-il s'en faire l'apôtre pour toujours ? Il sent parfaitement qu'il y a dans ses raisonnements quelque chose de sophistique, a Ce qui me fait croire que mes difficultés sont des sophismes, c'est que si elles étaient bonnes, personne ne devrait se faire prêtre, conséquence un peu dure. » Du reste, il l'avoue, ses craintes et ses hésitations ne proviennent pas toutes de la délicatesse de conscience. <( Plus je vois, mon cher, plus je crains. Plût à Dieu que ce fût uniquement par des vues de foi ; mais ce que je redoute par-dessus tout, c'est l'autorité ecclésiastique, les engagements que l'on prend, surtout pour l'esprit et pour la pensée. » (i).
Il finit tout de même par se décider, ou plutôt par se laisser faire. Il suivit le conseil de son guide spirituel et il s'en félicite dans Ses notes intimes. « Donc : Fiat voluntas tua, et faisons ce que nous dit notre
(i) Fragments., p. 247-24S.
directeur ! Oh ! que je vous en remercie, mon Dieu, de me l'avoir fait faire. )>
Le jour d€ Noël i843, il recevait la tonsure, et, profitant de ses bonnes dispositions, il se traçait un programme fort personnel et assez révélateur. Le sacerdoce ne sera pas chez lui le zèle des âmes à gagner, ce sera a le dévouement, la consécration à la vérité ». Porté à se retrancher dans l'égoïsme intellectuel, il mettra dans ses pensées un souci d'apostolat. « Dieu m'a donné une charité tendre pour les esprits avides de vérité, mais flétris par le scepticisme ; je la nourrirai avec soin. Oh ! qui me donnera de trouver un vrai chercheur, prêt à renoncer au monde entier pour la vérité ! Vérité, vérité, n'es-tu pas le Dieu que je cherche ? » Il pensait alors à Jouffroy, qui, après s'être usé à vouloir remplacer la religion par la science, criait à tous ses amères déceptions et revenait au petit livre du catéchisme.
Ernest est convaincu que la vérité qu'il cherche et qu'il veut communiquer s'est incarnée dans la personne de Jésus-Christ, auquel il promet de rester invinciblement collé. (( Je me nourrirai donc de sa parole divine, consignée dans les saints Evangiles, tachant d'en prendre l'esprit, et évitant la
critique trop critique. » (i). Il nous fait ensuite une confidence qui n'était certainement pas destinée à la publicité. Il évitera d'avoir des polémiques avec ses professeurs, il ne discutera pas sur< des choses dont il ne sera pas sûr, et voici la raison : « Car, ditil, les autres pourraient avoir raison, me pousser à bout, et je me sens assez faible pour n'avoir pas la force d'y céder ; or, c'est un triste rôle que de soutenir des absurdités pour ne pas s'avouer vaincu. »
Ses pensées ne seront pas livrées à tout venant, il ne les gardera pas non plus pour lui seul, il aura quelques amis choisis auxquels il ouvrira parfois « la porte de derrière », et pour ceux-là il n'aura rien de caché ; il s'entretiendra avec eux de 1' « intime de son intime ».
Il sera pieux, mais pas comme tout le monde, il imitera la délicatesse de saint Augustin, de saint François de Sales, de Fénelon. Il évitera le genre de dévotion dont M. Duchesne, professeur de rhétorique, est le type. « Je me moquerai de cela : intra me, s'entend. » Ses principales sources de piété seront les Elévations de Bossuet, quelques endroits de Malebranche, et
(i) Fragments., n. 280.
]es Pensées de Pascal. Le plus important, c'est de se mettre au-dessus de l'estime et de l'opinion des autres. « Je me nourrirai dans le goût de la persécution, esprit de saint Paul. » (i).
Pensant aux paroles que prononça l'évêque en lui donnant la tonsure, à l'héritage qu'elles offrent, au sacrifice qu'elles imposent, il s'écrie : « Mon Dieu, je ne sacrifie rien de matériel, car je n'ai rien ; mais j'ai mon moi, j'ai mon esprit, mon indépendance, ma hardiesse, voilà ce que je lie, ce que je vous offre. » Evoquant enfin son cher ami disparu et mêlant son souvenir à la pensée de la Sainte Vierge, il s'excite à plus de fidélité que par le passé, u Mon cher ami Guyomard, j'ai fait ce que tu désirais tant faire, ce que tu étais plus digne que moi de faire... Pauvre ami, comme je t'ai été infidèle, comme il y a eu des orages dans mon esprit depuis nos entretiens d'autrefois ! Très Sainte Vierge qui avez été notre mère commune, et sous les auspices do qui s'est formée notre amitié, gardez-moi, car je suis perdu si je suis abanflonné à moi-même. » (a)-
(i) Fraginenls., p. 273-285.
(2) Ibid.! p. 203.
Quelques jours après avoir écrit ces lignes émues, le i" janvier i844, il annonçait à sa mère la nouvelle de sa première consécration à Dieu ; elle s'était faite sans trouble et sans inquiétude dans la spontanéité et la joie de son cœur. Il ne demande qu'une chose, la grâce de la persévérance : « J'espère que Celui qui m'a donné la force de faire ce premier pas me soutiendra jusqu'au bout. C'est tout mon désir et mon plus cher espoir. Remercions-le pour le passé et prions-le d'achever ce qu'il a commencé. » Ci).
Le 29 mars, il écrit à Liart pour le féliciter d'avoir fait le pas décisif en recevant le sous-diaconat. Il lui fait part de ses tentations contre la foi, mais ne s'en étonne pas outre mesure ; il fait remarquer avec raison combien il est difficile aux croyants qui n'ont pas éprouvé ces luttes de les comprendre, d'y compatir et d'y porter remède. « Ils parlent deux langues inintelligibles, si la grâce de Dieu ne vient entre eux comme interprète. Que j'ai senti combien ces grands maux sont au-dessus de tout remède humain, et que Dieu s'en est réservé le traitement, manu mitissima et suavissi-
(i) Lettres du SémUiuire, p. 288.
ma, pertractans vulnera mea, comme dit saint Augustin, qu'on s'aperçoit bien avoir passé par cette filière, à la façon dont il en parle. » (i)-
Nous l'avons entendu s'entretenir avec lui-même, avec son pieux ami défunt, avec son ami vivant, avec sa mère, avec la Sainte Vierge. Ecoutons-le maintenant s'expliquer avec sa sœur Henriette dans sa lettre du i6 avril. Il s'excuse d'abord d'avoir fait son entrée dans cette carrière ecclésiastique qu'elle n'aime pas. Mais qu'elle se rassure, il n'a pas entendu engager l'avenir ! Cette cérémonie de la tonsure n'a vraiment rien qui doive l'offusquer. « Si j'eusse été le chef de quelque école de philosophie, j'eusse imposé à mes disciples la cérémonie que l'Eglise a instituée au premier pas de la conséciation sacerdotale, puisque son esprit se résume dans le renoncement à ce qui n'est ni beau, ni bon, ni vrai, et que, sans renoncement, il n'y a pas de philosophie. » (2). Il entre décidément dans la voie des sincérités successives, et peut s'appliquer dès maintenant ce qu'il écrira plus tard : « Je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire plaisir. » (3).
(i) Lettre insérée dans les Souvenirs, p. 807.
(2) Lettres intimes, p. i65.
(3) Souvcujrs., p. i5i.
Après avoir fait cette confidence peu ho- /loiable, il examine les différentes possibilités d'avenir qui s'ouvrent devant ses yeux. L'enseignement secondaire dans les collèges ecclésiastiques lui offre peu d'attrait et semble bien au-dessous de ses capacités. Il croit savoir que l'archevêque de Paris projette un école des Hautes Etudes, et, sans trop de présomption, il peut y espérer une place de professeur- Un pis aller serait d'entrer pour quelque temps dans la Compagnie de Saint- Sulpice. Il y serait reçu à bra» ouverts ; ne lui a-t-on pas fait déjà des propositions ? D'ailleurs, il serait bien entendu qu'on ne l'emploirait que dans le diocèse de Paris, et avec permission de se retirer au bout de quelques années. (( Je veux absolument me réserver l'espérance de mener un jour cette vie solitaire et privée, qui dans un cercle peu nombreux, mais présidé par l'amitié, a tant de charmes pour celui qui sait penser et sentir. Ma bonne Henriette, c'est là que je îe retrouve comme élément nécessaire de mon bonheur. » (i).
Le 5 juin, il ferme Te tiroir réservé à Henriette et ouvre celui de sa mère. Ce petit tiroir, si chaudement entretenu jadis, de-
(i) Lettres intimes, p. 171.
vient de plus en plus froid, bientôt les araignées pourront y tisser leurs toiles. Les lettres d'Ernest Renan, écrites à sa mère, ne mériteront plus désormais le premier prix, sinon pour l'art douteux de consoler avec des mots et de dissimuler le fond de son âme. Il vient de recevoir, dans la grande église de Saint-Sulpice, les ordres mineurs, ce qui prouve, affirme-t-il, que les hésitations du passé sont bien disparues. La cérémonie de l'ordination l'a tellement réjoui qu'il a à peine senti les sept heures consécutives qu'elle a duré. « La consolation et la douceur que j'ai éprouvées en m'attachant encore à l'Eglise par ces nouveaux liens ne m'ont plus permis de douter que ce ne fût la main de Dieu qui m'y encourageait. Puisse-t-il achever ce qu'il a commencé- » (i).
Vers cette époque, il reçut d'Henriette une lettre écrite à Varsovie le 9 mai. Parfaitement rassurée sur une tonsure ainsi interprétée, elle répond aux préoccupations de la carrière future. Le projet d'entrer chez les Sulpiciens n'a pas trouvé grâce a ses yeux quelque peu jaloux. « Laisse-moi te conjurer, mon pauvre ami, de ne jamais t'engager dans aucune congrégation qui
(i) Lettres du Séminaire, p. 24i.
t'ôterait toute liberté d'agir et t'enlèverait ainsi à ta propre raison et à ceux qui t'aiment. )) (i).
Le II juillet, Ernest lui répond par une longue lettre de douze pages pour la rassurer pleinement avant d'aller en Bretagne embrasser sa bonne mère. Car, c'est dans la pensée de se trouver bientôt auprès de sa maman et non dans les divertissements da dehors qu'il veut (( étouffer l'ennui inséparable de la réflexion sur le moi ». Puis il ajoute : « Cette pensée depuis longtemps m'occupe tout entier ; elle est le centre naturel ovi se portent mes désir et mes espérances, dans les moments oii je les laisse libres de suivre leur pente naturelle. » (2). La nouvelle des ordres mineurs est glissée rapidement, avec la mention qu'elle n'ajoute rien à la tonsure, laquelle n'entraîne elle-même aucun lien, aucune obligation.
Mais voici le sous-diaconat qui se montre comme un spectre à l'horizon. 11 y a encore un an pour réfléchir et on espère bien reculer cette limite. « Tu me soutiendras, n'estce pas mon Henriette, au moins en m'assurant que tu m'aimes. » Là-dessus, il s'empresse de calmer ses appréhensions. La
(i) Lettres intimes, i). 177-178.
(2) Ihid., p. i83-i8/:.
Compagnie de St-Sulpice n'est pas une Congrégation religieuse, et pourtant il est tout prêt à la sacrifier. « Je suis persuadé que les corporations religieuses, utiles pour un certain temps et pour certaines personnes, sont tout à fait déplacées et incompatibles avec d'autres temps et d'autres personnes. Ft je crois, de plus, que notre époque est du nombre de ces temps, et que moi je suis du nombre de ces personnes. » (i).
Les vacances suivantes se passent à Tréguier sans incident notable pour son évolution psychologique. Il jouit des tendresses de sa maman, il Tâche d'y répondre de son mieux, mais sans lui révéler quoi que ce soit de ses dispositions intimes. Au dehors, rien ne transpire de ses doutes entretenus et cultivés. C'est encore Henriette qui reçoit ses confidences, et la lettre qu'il lui écrit de Tréguier nous permet de deviner quelque chose de ses préoccupations d'alors.
31 fréquente peu le clergé du pays, il craindrait de se rappetisser à son contact. « Le clergé de ce pays, quoique respectable, est circonscrit dans un cercle de vues si étroites, que je craindrais qu'un contact trop immédiat, trop prolongé, ne finît par m'y renfermer avec eux. » Ce qui l'amuse sur-
(i) Lettres intimes, p. 186-187,
tC'ut, c'est la manière dont ces prêtres bretons partent en guerre contre l'Université ; cela lui a fourni l'occasion de faire des observations psychologiques très curieuses. Il travaille l'hébreu, goûte la poésie des psaumes, et sait déjà y voir a les premiers chants de l'enfance du genre humain » (i).
Un peu calmé par le repos des vacances, par la tendresse du cœur maternel, et aussi grâce au bon accueil des amis et des maîtres de jadis, le débat intérieur recommence dès la rentrée à Saint-Sulpice. <( Les premiers jours ont été bien pénibles, écrit-il à Henriette, tout un autre monde de pensées dures, souvent aigres et inquiètes, se réveillait en moi après s'être longuement assoupi. )) (2).
Fort heureusement, un travail intense et varié l'empêche de se replier trop sur lui-même. Il étudie la langue allemande avec le secours de certains condisciples venus de l'Alsace et de la Lorraine. De plus, M. Le Hir, qui en a fait son ami et son compagnon d'études bibliques, s'est déchargé sur lui du cours élémentaire de langue hébraïque. Deux fois par semaine il assiste au cours de syriaque du Collège de France.
(i) Lettres infimes, p. iqB-iqG.
(2) Ibid., p. 200.
Mais le moment décisif approchait ; il fallait accepter ou refuser le sous-diaconat, et Ernest de reprendre son refrain habituel : « Dans ces pénibles alternatives, écrit-il à sa sœur, le i3 février i845, mon grand mot est toujours celui de l'irrésolu : attendre, attendre encore. » Sans rompre avec Saint- Sulpice, il eût souhaité un arrêt momentané dans sa formation cléricale, afin de voyager et de faire des études libres- L'Allemagne, surtout, l'attirait : (( J'ai été toujours surpris de voir mes pensées en parfaite harmonie avec les points de vue de ses philosophes et écrivains » (i).
Le 2 mai. M*"® Renan est longuement et péniblement renseignée par son fils sur ses motifs de différer encore son entrée définitive dans l'état ecclésiastique. Le sous-diaconat impose des obligations graves et nombreuses, devant lesquelles il ne recule pas, sans doute, mais qui le surchargegéraient. Le bréviaire demande au moins une heure et demie par jour et ce serait autant de pris sur ses chères études. D'ailleurs, qu'elle dise un mot seulement, et elle sera obéie.
Il s'agit ensuite de tranquilliser ses inquiétudes en le voyant fréquenter le Collège de France. Cette maison est calomniée ;
(ij Lettres i)ilunes, i). 2OÛ-212.
sur les vingt ou trente cours qui s'y font, deux seulement sont répréhensibles, ceux de Quinet et de Michelet, simples déclamations contre ce qu'il y a de plus saint et de plus respectable- « Aussi, ajoute-t-il, Dieu me garde de souiller mes oreilles en les ouvrant à de telles calomnies, et à de tels blasphèmes ! » Enfin, il n'y va qu^avec la permission de ses supérieurs, et l'abbé Le Hir lui-même y a été pendant quatre ou cinq ans (i).
Désormais, Ernest quittera le Séminaire et l'Eglise sans souffler mot à sa mère, sans lui permettre de plaider un peu la cause du sacerdoce ou du moins celle de la foi. Il va se livrer totalement entre les mains de sa sœur qui devient de plus en plus pressante. Elle va prendre auprès de lui la place de ses directeurs, de la mère et de Dieu lui-même. H Enfin, bonne Henriette, j'abandonne tout à tes soins maternels ; tout ce que tu feras, j.3 l'approuve, je l'accepte, comme l'œuvre d une providence bienveillante, qui a toujours voulu se servir de ta médiation pour me faire du bien » (2).
On imagine ce que cette docilité aimante avait d'enivrant pour un cœur de femme
(1) Lettres du Sémina,ire, p. a/lg-aSo. (?.) Lettres intimes, p. 212-218.
sevré de toute intimité dans la solitude de son exil, aigri d'avoir constamment à faire la volonté des autres. Aussi de quel accent elle encourage les confidences de son frère ; « Oh ! que tu as raison de tourner vers moi ta pensée, quand tu te sens oppressé par la douleur ! C'est me prouver que tu as compris comment je t'aime ; c'est me rendre avec usure tout ce que je t'ai donné » (i). Puis, faisant allusion aux pensées sombres de désespoir et de mort qui le hantaient parfois, elle le supplie de prendre courage et de vivre, ne fût-ce qu'à cause d'elle. (( L'une de tes mères, tu parviens à lui persuader que tu es heureux, mais celle qui, dans ce moment pleure si douloureusement avec toi, ne mérite-t-elle pas aussi que tu relèves ton courage en lui donnant un souvenir ? » (2). Jusqu'ici, Ernest Renan se considérait seulement comme hésitant devant le sacerdoce, comme tenté contre la foi, ExaUé par l'illuminisme farouche de sa sœur, il va se poser désormais en martyr du devoir et de la conscience. Pour se donner du cœur il ne craint pas de se hausser au niveau de Jésus lui-même si beau, si calme, si sublime dans ses souffrances, si peu compris de
( i) Lettres iniimes. p. 216.
(2) IbicL, p. 219.
ceux-là même qui l'adorent- Devant la dure obligation de quitter la soutane, de dire adieu à la religion de sa mère, il se compare tout simplement au Christ agonisant à Gethsémani, et lui emprunte la prière qu'il adressa à son Père céleste. « Mon Dieu, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; pourtant que votre volonté soit faite et non la mienne ! » (i).
Dans sa lettre du ii avril i845, il dévoile enfin à Henriette une chose qu'elle soupçonnait depuis longtemps, qu'elle attendait avec impatience. « Je ne me rappelle pas, écrit-il, l'avoir jamais exposé les motifs pour lesquels la carrière ecclésiastique a cessé de me sourire ; je peux le faire aujourd'hui avec toute la netteté d'une âme franche et droite, parlant à une intelligence capable de la comprendre. Eh bien ! le vrai motif, le voici en un seul mot : Je ne crois pas assez. Tandis que le catholicisme a été pour moi la vérité absolue, le sacerdoce s'est montré à moi entouré d'un éclatant prestige de grandeur et de beauté » (2).
Obéissant aux exigences de sa raison de
(i) Lettres intimes, p. 9.25.
(2) Il est lK)n de rappeler ce qu'il écrivait à sa sœur le i5 septembre 18^2 : « Quand même le christianisme ne serait qu'une rêverie, le sacerdoce n'en serait pas moins im type divin. » Ibid., p. loi.
vingt-deux ans, écoutant la voix de sa conscience, il a procédé à l'examen du Christianisme. Dieu sait s'il y a apporté de l'attention et de la sincérité. « Comment, en effet, juger légèrement et en se jouant les dogmes devant lesquels dix-huit siècles se sont prosternés ? » S'il y a eu quelque partialité, c'est en faveur de cette religion ; il se sent encore tout prêt à lui consacrer sa vie, si Dieu lui accordait « cette illumination intérieure, qui fait toucher l'évidence, et ne permet plus le doute. )> En attendant, son siège est fait, et il règle déjà les obsèques de cette religion qui vient de mourir dans son cœur, et sur laquelle il va répandre des larmes passablement difficiles à caractériser.
Ce christianisme qui a nourri et réjoui son enfance, conservera toujours ses sympathies. Il le défendra contre ceux qui l'attaquent, pourvu cependant qu'il soit docile et se laisse traiter comme il convient. Il s'agit du christianisme pur, identique à la raison elle-même, dégagé de ces idées mesquines et étroites, de toute cette mythologie qui tombe devant la critique. Mais n'a-t-il pas été trop loin, la sœur, si religieuse ne serat-elle pas scandalisée de cette juvénile audace ^ (( Henriette, pardonne-moi de te dire tout cela : je n'adhère pas à ces pensées,
mais je doute, et il ne dépend pas de moi de voir autrement que je vois. »
Répondant alors au projet d'études libres qu'elle lui avait présenté, il s'y refuse ; ce serait trop de frais pour elle, ne vaut-il pas mieux bénéficier encore un peu de cette bourse entière qu'elle sollicita et obtint pour lui, le 3o août i838 P « Non, bonne Henriette, je suis bien au Séminaire ; on y est plein d'égard pour moi. D'ailleurs j'y puis rester en conscience, puisque j'hésite seulement, et que, si tous les hésitants devaient en sortir, il serait bien désert » (i).
Ces dernières lignes ont besoin d'être relevées et expliquées. La foi catholique n'est pas aveugle ; on ne croirait pas si l'on ne voyait pas qu'il est déraisonnable de ne pas croire. Mais elle n'est pas non plus la vision des vérités que le dogme impose à l'intelligence, elle est une vertu qui requiert la grâce de Dieu, et aussi la bonne volonté de l'homme. Les tentations contre la foi peuvent être aussi fortes que celles contre la chasteté, non seulement dans les simples chrétiens, mais che?: les prêtres, chez les plus doctes théologiens eux-mêmes. Il en a été ainsi de tout temps et il en sera toujours de même-
(i) Lettres intimes, p. 22G-229.
En plein xn* siècle, l'adversaire d'Abailard, Guillaume de Saint-Thierry décrivait avec angoisse les troubles religieux qu'il constatatait dans certaines âmes, qu'il éprouvait peut-être en lui-même. (( Souvent, dii-il, des âmes pleines d'une religieuse fervour, mais encore tendres dans leur croyance, sont assaillies par des tentations contre la foi. Ces tentations n'attaquent point en face et à découvert ; elles cachent leurs embûches, elles se présentent de côté, elles tiraillent par derrière le vêtement de la foi. Elles ne disent pas : est, est, non, non ; mais elles murmurent : forsitan et forsitan. Peut-être disent-elles, il en est ainsi, et
peut-être ce n'est point vrai Lorsque la
raison regarde en face et juge, tous ces doutes disparaissent. Cependant, si l'on trouve encore intact le vêtement de la foi, on sent pourtant qu'il demeure froissé et comme chiffonné » (i).
Parmi les deux cents et quelques jeunes gens qui vivaient alors avec Ernest Renan à Saint-Sulpice, plusieurs devaient éprouver de ces tentations, mais ils ne se livraient pas pieds et poings liés à une sœur rationaliste, ils ne cachaient pas si habilement à
(i) Cité par Th. do Regnon. Eludes de théologie positive. II, i). i2-i3.
leur mère leurs inquiétudes intimes, ils avaient plus d'ouverture d'ame avec leurs directeurs, en un mot ils pratiquaient l'hygiène intellectuelle élémentaire qui s'impose au séminariste soucieux d'être conséquent avec lui-même.
Henriette dut pleurer de joie en recevant cette lettre : elle sentait l'âme de son frère toute proche de la sienne. Dans sa réponse du i" juin, elle a fait passer tout son enthc'usiasme. <( Rien ne peut, écrit-elle, ajouter à la tendresse que je te porte, mon Ernest bien-aimé ; mais si cela était possible, rien aussi, rien n'y eût été plus propre (fue ta dernière lettre. Oui, mon ami, ouvre-moi ta pensée en tout, toujours, entièrement, et sois bien assuré qu'elle sera non seulement comprise, mais partagée avec la plus douce sympathie. »
Elle prend un luxe de précaution pour que rien ne vienne contrebalancer son influence sur cette âme. Le docteur Dtscuret avait été un excellent intermédiaire quand il s'était agi de faire entrer le petit frère à Saint-Nicolas du Chardonnet. Depuis il avait servi pour bien des commissions, désormais il va être mis de côté, car, catholique fervent, il risquerait de jeter l'alarme (i).
(i) Lettres intimes, p. 233.
Et la voilà qui écrit une phrase avidement enregistrée par ce jeune esprit qui cherchait partout, dans le criticisme de Kant et le panthéisme de Hegel, dans la philologie et l'histoire des raisons de se débarrasser du catholicisme pour être vérilablement fils de l'air, afin de pouvoir tout à son aise (( caresser sa petite pensée. » Relevant avec allégresse le doute positif avoué par Ernest, elle lui répond : <( Lorsque certaines idées ont été agitées, elles laissent toujours quelques traces et la moindre de ces traces, mon Ernest, doit suffire pour t'arrêter » (i).
C'est lui dire équivalemment que le doute est inguérissable, que la foi perdue ne se retrouve pas, que la conversion d'un saint Augustin n'a été qu'une faiblesse, ou même un mensonge. Et Renan qui se pique d'être bon séminariste, plus intelligent que tous les autres, décerne un brevet d'infaillibilité à sa sœur institutrice, tant il est vrai qu'on croit facilement ce qu'on désire. Dans son fragment romanesque écrit à Rome en 18^9 il ne fera que traduire en son langage ce principe premier de Henriette : « H est des voiles qui, une fois touchés, ne peuvent plus reprendre leurs premiers plis » (2).
(i) Lettres intimes, p. 235. C'est Ilcnrictle qui souligne.
(2) Fragments., p. 11.
Une chose coùtail beaucoup à son cœur, c'était de contrister M"^ Renan en lui apprenant qu'il reculait encore devant le sousdiaconat : « Il n'y a que maman qui me déchire le cœur. Là il n'y a pas de remède. » L'austère Henriette a trouvé le moyen de guérir cette sentimentalité, elle l'apporte d'un pèlerinage à Kœnigsberg : <( Devoir, mot sublime ! tu n'offres rien d'agréable à l'homme, tu ne lui parles que de sacrifices, et cependant toi seul tu lui révèles sa dignité, sa liberté ! — Reconnaîtras-tu Kant dans cette maxime ? » (i). Par ses prétentions de bas-bleu, elle nous fait penser à celte jeune fille allemande que M. Rarrès oppose à sa fine Colette Baudoche et qui adressait à son fiancé de longues dissertations philosophiques.
Oui, Ernest connaissait un peu les penseurs allemands, bien qu'il avoue dans ses notes intimes qu'il ne les connaissait guère que par Madame de Staël et qu'il induisait leurs théories (3). 11 avait des sympathies pour le scepticisme de Kant, il en avait aussi pour le positivisme de Luther, il ouvrait largement ses bras et son cœur à toute la Germanie. « O Allemagne, écrit-il, le 20
(i) Lettres intimes, p. 289.
(2) I\'ouvefiux cahiers de jeunesse, p. 211
juillet, dans ses Cahiers, qui t'implantera en France ! Mon Dieu, mon Dieu, pourrais-je faire ce que je veux ? moi, si faible, *i pauvre, isolé au monde, ne connaissant personne ? Mais Luther a été comme moi. Jésus, soutiens-moi, » Reprenant un peu son bon sens de Français et remarquant sa soutane, se rappelant aussi la communion du matin, il se reprend : « Je t'ai pourtoirt reçu ce matin, mais ceci est pour ma partie intellectuelle. » (i). Cette partie intellectuelle intempérante et désordonnée, il le sentait bien, allait ravager l'autre, cette partie qui réjouissait sa mère, qui se cramponnait au christianisme, qui aspirait au sacerdoce.
Les vacances, comme d'habitude, le ramenaient à Tréguier, dans son pays natal. A ceux qui le voyaient, il paraissait, nous dit-il, « un bon petit séminariste, bien pieux et bien doux ». Il aimait à se trouver dans les églises, il récitait le Pater avec délices, il lisait également les psaumes, mais dans un petit carnet ori il avait transcrit le . texte hébraïque. Malgré ses efforts pour cacher à sa mère la révolution qui s'opérait dans son âme, elle en devina quelque chose ; nous le savons par un petit incident
i) Cahiers de •jeunesse, p. 97-99.
— Si —
(juil rappellera deux fois dans ses écrits. (( Un jour, nous nous assîmes dans la vallée du Guindy, près de la chapelle des Cinq- Plaies, à côté de la source. Pendant des heures, je lus à côté d'elle sans lever les yeux- Le livre était inoffensif ; c'étaient les Recherches philosophiques de M. de Ronald. Ce livre, néanmoins, lui déplut ; elle me l'arracha des mains ; elle sentait que. si ce n'était pas lui, c'étaient ses pareils qui étaient les ennemis de sa plus chère pensée » (i).
Pendant ces vacances, Henriette fut très inquiète pour son frère. N'allait-il pas subir des influences opposées à la sienne, n'allait-il pas se laisser attendrir par les caresses, par les larmes peut-être de sa maman ? Elle lui fît parvenir une lettre par un intermédiaire avec cette suscription : Pour mon Ernest, pour lui seul. « Mon frère, mon pmi, mon enfant bien-aimé, appuie-toi toujours sur mon bras et sur mon cœur, et sois certain que ni l'un ni l'autre ne te manqueront jamais... Ecoute avec patience les observations de chacun, mais qu'elles ne puissent pas t'ébranler, ni surtout te faire sortir de la ligne que tu dois suivre. » l'^V Elle
(i) Souvenirs., p. 3i3-3i/|. Fmgini'nts.. p. 9. (•.).) Lettres intimes, p. 261.
^s'occupait alojs à lui trouver un préceptorat en Allemagne ; en attendant, il devait prendre une chambre à Paris, ne plus descendre à Saint-Sulpice, car il pourrait s'y laisser séduire, et elle, inconsolable, entendrait au fond de son âme une voix qui lui dirait : <( Qu'as-tu fait de ton frère ? » (i).
Ernest se montra digne de sa sœur, nous le savons surabondamment par la lettre qu'il écrivait à son condisciple, l'abbé Cognât, le 24 août. L'espoir de voir bientôt l'Allemagne l'enchante et l'enthousiasme, il le consolerait de bien des choses, mais la pensée d'attrister sa vieille mère le désole toujours. « Ah ! si j'étais né protestant en Allemagne !... là était ma place. Herder a bien été évêque, et certes il n'était que chrétien ; mais dans le catholicisme il faut être orthodoxe. »
N'ayant pas eu le bonheur de naître de l'autre côté du Rhin, il y placera du moins la patrie de ses rêves, qu''il célébrera avec lyrisme. « J'ai étudié l'Allemagne, et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. 0 mon ami, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jé-
(i) Lettres intimes, p. 2C9.
sus-Christ. Leur morale me transporte- Ah ! qu'ils sont doux et forts ! Je crois que le Christ nous viendra de là. »
Du reste, il ne faut pas se méprendre, il ne s'agit pas de la personne du Christ, ni des grands Allemands en eux-mêmes, ce qu'il aime en eux, c'est un certain type qu'il s'en forme. « C'est mon idéal que j'aime en eux. Maintenant, sont-ils conformes à ce type ? C'est ce qui m'importe assez peu. » Revenu de sa contemplation, il a honte de ses compatriotes, de ces pauvres Français, qui n'ont pas dit un mot de la morale de Kant, qui ne connaissent qu'une orthodoxie sèche, type Saint-Sulpice. C'est à désespérer. « La France me paraît de plus en plus un pays voué à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement dans la vie, dans l'humanité. » (i).
Dure destinée tout de même que celle de l'homme supérieur, contraint de percer le cœur de sa mère, d'abandonner ce qu'il avait de plus cher au monde, pour obéir aux exigences de sa raison, (c Heureux \os enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rêver ! Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le christianisme a suffi pour les rendre vertueux et
(i) Souvenirs., iippendico. p. 384-385.
heureux ; mais j'ai remarqué que nul d'entre eux n'a la faculté critique ; qu'ils en bénissent Dieu ! » (ï). Ernest est tellement ravi de cette jolie phrase qu'il la transcrira presque mot pour mot dans sa lettre du 6 septembre à son directeur spirituel.
En insérant cette longue lettre dans ses Souvenues, il constate qu'elle a quelque chose de contradictoire et de légèrement fiévreux ; nous y trouvons un ton d'orgueil vraiment démesuré.
(( En vérité, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet oi^i Dieu m'a enveloppé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté, alors que je suivais docilement la Jigne que lui-même traçait devant moi, de désolantes pensées s'élèvent dans mon âme... Dieu m'a trahi, monsieur ! » Cela ne l'empêche pas de croire à la bonne Providence, d'aimer iTîvangile et l'Eglise.
« Ah ! que ne puis-je continuer à me dire son fils ? je la quitte malgré moi ; j'ai horreur des attaques déloyales où on la calomnie ; j'avoue franchement que je n'ai rien de complet à mettre à la place de son enseignement. »
Tous ces dires ne vont pas sans quelques contradictions, il le sent fort bien, mais en
(i) Souvenirs., p. ,383.
prend son parti, il s'est débarrassé du joug importun de la conséquence, au moins pro- Aisoiremcnt. (i).
Quand il lui arrivait de coudoyer les prêtres bretons, il se rendait compte de l'abîme qui se creusait entre eux et lui-même, mais se gardait bien de le révéler, par crainte de se donner le mauvais rôle. « Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus vil ; car l'antichrislianisme a, dans ce pays, une couleur si détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle. » (2).
Bien qu'à cent lieues du Séminaire et du catholicisme par ses idées, Ernest Renan restait toujours indécis sur le parti à prendre- Il trouvait que sa sœur allait trop vite ; une sécularisation brusque lui paraissait indésirable et il comptait bien rentrer à Saint-Sulpice. u Mon Dieu, écrit-il à Henriette, dans quel filet tu m'as conduit, je n'y vois d'issue qu'en perçant le cœur de ma mère. Je cherche à l'égayer ; j'ai été
(1) Souvenirs., p. SiS-Sai.
(2) Ibid.. n. 388.
bien obligé d'adoucir les couleurs pour ne pas la désoler. Et, intérieurement, quelle lutte ! Crois-tu que je n'ai pas été souvent sur le point de faire volte-face ? » (i). Plus sévère que tous les directeurs, Henriette n'admettait ni ménagements, ni transactions ; tout cela chargeait la conscience de son frère et la sienne. « Plus de faiblesses, plus de fautes morales », s'écrie-t-elle, impitoyable.
Le 9 octobre, t^rnest arrivait à Paris encore atermoyant, quand une circonstance imprévue brusqua les choses. Mgr Affre venait de fonder, aux Carmes, la maison des Hautes Etudes, et de l'y nommer comme professeur d'hébreu. H fit répondre qu'il refusait et aussi qu'il renonçait définitivement à Saint-Sulpice. Racontant cette journée à sa sœur, il lui fait part des impressions qu'il ressentit quand il fut seul, dans sa chambre, en habit laïque.
(( Le soir, j'étais à l'hôlel, que de liens, ma bonne amie, rompus en quelques heures ! H y avait des moments oii mon passé reprenait son empire, mes doutes semblaient disparaître, et alors ma démarche me semblait mauvaise, mais je sentais que ce n'était là qu'un effet momentané de ma
(i) Lettres intimes, p. 3o3.
fatigue intellectuelle et morale el qu'au jour où je serais tranquille en ma chambre, je reviendrais à ma critique » (i).
Ce dernier mot renferme la clef de l'évolution religieuse de Renan, mais gardonsnous d'y ajouter une épithète. De plus, retenons bien ceci : s'il rejette le catholicisme, ce n'est point parce que convaincu de sa fausseté, c'est avant tout parce qu'il oppose une barrière à son autonomie intellectuelle. Car enfin, il a beau être un bon élève, il a beau s'enfler de sa transcendance, il n'a pas encore fait le tour de l'exégèse, de l'histoire, de la philosophie. Et quand aux penseurs allemands dont il a la bouche pleine, il. ne les connaît guère qu'à travers Madame de Staël, et encore, de son propre aveu, leur prête-t-il son propre idéal. Il n'est plus catholique ni même chrétien parce qu'il a été critique, et surtout parce qu'il veut l'être de plus en plus, non pas philologue, ni exégète, ni historien, mais quelque chose d'autre. « Celui-là est le Jupiter Olympien, Thomme spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne » (2).
(i) Lettres intimes, p. 317.
(2) Souvenirs., ji. /lOQ.