CHAPITRE V
Hors de Saint-Sulpice et de l'Église
Ernest Renan passa seulement quelques jours dans le fameux hôtel de mademoiselle Céleste. Cette maison qu'il décrira plus tard comme pleine de mystères et de romans était comme une annexe du Séminaire : elle en préparait l'entrée et aussi la sortie, u La transition de l'habit ecclésiastique à l'habit laïque est comme le changement d'état d'une chrysalide ; il y faut un peu d'ombre » (i). Personnellement, il semblait bien mûr pour cette transformati(m, et pourtant il va lui faire subir encore plus d'une étape.
Le lendemain de sa ruptiu^e, il se présentait au Séminaire pour prendre congé de ses anciens maîtres, et il s'étonne de l'accueil qu'il en a reçu. « J'ai été charmé de l'estime et de l'affection qu'ils m'ont témoi-
(i) Souvenirs., p. oaô-SaG.
giiées. Je n'eusse pas cru tant de largeur dans ce centre de la plus stricte orthodoxie. » (i).
Sur les conseils et les recommandations du supérieur de Saint-Sulpioe et de l'abbé Dupanloup, il se décide à demander une place de surveillant au collège Stanislas. C'est là, à ses yeux, une transition toute naturelle entre la vie de clerc et la vie laïque, il y voit surtout le moyen de tranquilliser sa mère.
Ce n'est pas sans quelque gêne qu'il annonce cette décision à la terrible Henriette. « C'est au collège Stanislas, bonne amie, que je compte cette année fixer mon séjour. Au nom du ciel, ne t'arrête pas à ce mot, qui, m'a-t-on dit, pourrait t'être désagréable. » Cette maison n'est pas uniquement cléricale, il y bénéficiera des cours de Lenormant et d'Ozanam, et surtout il aura une compagnie digne de lui. « Tl faut le reconnaître, chère amie, il y a dans les chrétiens, dans les ecclésiastiques respectables, imc bonté, une charité, comme ils disent, qu'on ne trouve pas ailleurs » ta).
Cet établissement qui ne plaisait guère à Henriette, déplaisait souverainement à son
(i) Lettres intinws, p. 3iS.
(2) Ibid., p. 02G-32S
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amie Mlle Ulliac Trémadeure. Ernest ne comprenait pas encore l'anticléricalisme de cette femme. « La grande objection, dit-il, était que ce collège est un collège de Jés... Oh ! bonne amie, se peut-il qu'au xix® siècle, une femme de l'esprit le plus distingué s'amuse à de pareils enfantillages » (i).
Le même jour, 17 octobre, il annonçait à sa mère la même nouvelle, mais sur un autre ton. C'est le séminariste qui parle, encore revêtu de la soutane et n'ayant nullement renoncé au sacerdoce, encore moins à l'orthodoxie catholique .S'il a quitté momentanément Saint-Sulpice, c'est afin de prendre ses grades universitaires et sur l'avis de ses supérieurs. Le directeur du collège l'a pris en affection et lui accorde souvent des conversations intimes, promettant de faire lui-même toutes les démarches pour lui permettre de passer ses examens.
Il est nourri, blanchi, chauffé et reçoit 600 francs d'appointements annuels ; ses
(i) Ibid.. Y>. 002. Un auteur allemand, peu a\i courant, du vocabulaire anticlérical français, a été induit en erreur par cette phrase. Il attribue aux .Tésuitos la direction du Collège Stanislas. Pour une fois, la critique textuelle lui a fait défaut. Ce célèbre -collèfi-e était dirigé alors par l'abbé Gratry avec un personnel mi-ecclésiastique et mi-laïqué. Cf. ReaJen- ■cyclopadie, t. 16, p. 65i.
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occupations lui laissent de nombreux loisirs pour ses études personnelles- Le quartier est le plus religieux de Paris ; partout des établissements pieux qui ont tous de jolies chapelles. Rien n'est épargné pour réjouir la chère maman. Après avoir satisfait la piété, voici qu'on fait appel à la coquetterie. « Mettez-vous bien belle le dimanche, tout comme pendant les vacances ; la robe de soie et le grand châle , entendez-vous bien, bonne mère » (i).
M™* Renan, avait en effet, grand besoin d'être rassurée. Depuis les dernières vacances elle était très inquiète au sujet de son fils. Pour passer le temps, elle s'était mise à lire la vie de Monsieur de Ouélen, mais ses yeux se reposaient mal sur ces pages, son imagination errait à la suite do son cher absent. (( J'étais triste comme une mourante, écrit-elle, je regardais les champs, la Hier, le port, rien de tout cela ne pouvait me distraire, quand j'ai entendu les pas du facteur de la poste. Mon Dieu ! si 'j'avais une bonne lettre de mon Ernest pour me remettre un peu ! » (2).
La bonne lettre si impatiemment attendue venait d'airiver. Elle fut montrée aux
(i) Lettres du Séniinuire, p. 260.
(2) Ihid., p. 263.
iiiiciens professeurs qui en furent charmés. L'abbé Pasco qui suivait avec amour les progrès de son élève préféré, s'était écrié : « Personne ne sait se tirer comme Ernest- »
La réponse du 3o octobre témoigne d'une joie bien légitime^ elle trahit également les préoccupations d'une maman qui a gâté son fils. « Faut-il se lever à cinq heures au collège ? J'ai des jours, je me réveille à cette heure, il y a un petit souvenir de pitié pour toi. » Faisant allusion au petit conseil relatif à la toilette, elle ajoute gaiement : «. Fidèle à ton aimable recommandation, les grandes bannières sortiront pour la première fois depuis ton départ » (i). Sous forme de conclusion, quelques pots de confitures et des coquillages soigneusement empaquetés par la main maternelle prenaient la direction de Paris. Ils rejoindront Ernest, non pas au collège Stanislas, mais dans la pension de M. Crouzet oii il se trouve comme répétiteur.
En entrant à Stanislas, Ernest Renan y avait rencontré plusieurs de ses condisciples de Saint-Sulpice. Quelques-uns y attendaient l'âge requis pour recevoir les ordres sacrés ; d'autres, ne se sentant pas la vocation ecclésiastique, avaient décidément re-
(i) Lettres du Séminaire, p. 262-267.
noncé au séminaire et se préparaient une autre carrière. L'ex-séminariste dont nous nous occupons n'entrait ni dans la première, ni dans la seconde catégorie. Il avait tout simplement perdu la foi et ne paraissait pas prendre le bon chemin pour la retrouver.
I.'abbé Gratry s'en aperçut bien vite, il le faisait appeler souvent et eut avec lui de vjaies conférences. Ernest trouva son interlocuteur plein de bonté et de sympathie mais ne prêta à ses considérations qu'une oreille fort distraite- Racontant ces entretiens à sa sœur, il écrivait : « Cette fois-ci j'ai été ferme et décidé, même plus que le strict devoir ne m'obligeait à l'être. » 11 pouvait, en effet, se rendre cette justice. Ce n'était pas au premier venu qu'il avait eu affaire, lui jeune homme pas encore bachelier. « C'est un homme fort distingué, dit-il, c'est un docteur ès-lettres, ancien élève de l'école polytechnique. »
II constatait, d'ailleurs, que ces conversations n'avaient pas été pour lui du temps perdu ; elles avaient été l'occasion d'observations psychologiques très importantes (i).
(i) Lettres Intimes, p. 339-34i. A la puife d'une discussion philosophique où il avait été peu sincère, il écrit : « Je ne crois pas beaucoup à tout cela ; je
Celte situation était fausse et ne pouvait pas durer. L'abbé Dupanloup qui poussa la générosité jusqu'à lui offrir sa bourse, tenta un dernier effort pour le ramener ; il lui conseilla d'aller faire une retraite sous la direction du P. de Ravignan. Il eût été au moins intéressant de le voir en contact avec ce jésuite qu'il aimait autrefois à entendre à Notre-Dame ; malheureusement, le Père n'était pas alors à Paris.
Les lettres suivantes (i) écrites par Ernest à sa mère pour lui expliquer sa situation ou plutôt pour l'embrouiller, sont tissées de jolis mensonges tout emmiellés de tendresse filiale. Ce qui le préoccupe, c'est la composition urgente d'une grammaire hébraïque. L'abbé Le Llir qui l'y pousse, la ferait accepter par son propre éditeur et adopter
viens même crépi'ouver en moi un fait singulier, et qui me caractérise bien ce que fait la dispute dans la recherche de la vérité. Je craignais de pousser trop loin mes idées, de peur de voir crouler mon château. C'est que j'ai eu la sottise de disputer là-dessus avec M. Le Hir, et le hasard m'a amené à soutenir ceci. O Dieu, tu sais que cela ne fait pas coutume en moi et que je respecte le vrai. » Cahiers de jeunesse, p. 46. Renan respectera la vérité, mais à condition qu'elle ne fasse pas a crouler son château ».
(i) LeUres du Séminaire, p. 268 sq. Kernarqnons le titre sous lequel ces lettres continuent à être rans-ées.
par les nombreux séminaires des Sulpiciens. « Jugez, dit-il, de l'avantage qu'il y a à s'introduire dans le monde savant par un ouvrage utile et estimé. )) Il pourra y mettre une dédicace et se faire ainsi des protecteurs puissants ; son intention serait de la dédier à M. Quatremère.
Mais, pour mener à bien ce travail, le collège Stanislas n'est pas ce qu'il faut. « Ces Messieurs de Saint-Sulpice pour lesquels je travaille l'ont si bien senti, qu'ils m'ont clierché et trouvé tout de suite une pension voisine dé Saint-Sulpice » (i).
M™* Renan fut déçue et passablement ennuyée par ces quelques lignes qui lui avaient été adressées le .H janvier i846, avec de chauds souhaits de bonne année. Dans sa réponse du t8 elle se montre très embarrassée et ne cache pas une certaine indignation. « Je relis, lui écrit-elle, ta délicieuse lettre du 17 octobre, que j'avais, dans ma folle joie de mère, communiquée aux nombreuses personnes qui s'intéressent à toi. Tu paraissais si heureux, si content, c'était ce qui me flattait le plus ; et maintenant, mon pauvre Ernest, oij vas-tu te caser ? » Elle prend alors un ton qu'on voudrait plus
(i) Lellres ihi i^i'inhiolri'. p. 271-27/i.
fréquent dans ses préoccupations maternelles. Son fils n'a pas besoin d'être entouré d'une auréole de bonheur pour être aimé d'elle. « Dis-moi les choses telles qu'elles sont, mon Ernest, je partagerai tes peines comme j'ai partagé tes joies » (iV
Fntretemps elle a appris que son fils a quitté le collège Stanislas, elle ne sait plus où lui adresser les lettres et les paquets ; de plus en plus elle réclame de la franchise pour calmer ses inquiétudes- Et Ernest de lui lépondre : (( Pauvre bonne mère, qui a pu déjouer l'innocent artifice par lequel je croyais vous éviter quelques moments de peines ! Ah ! mère chérie, que je me reproche maintenant d'avoir usé une fois envers vous de ce petit détour ! »
Ea mère prendra au mot ces belles protestations de repentir et aura l'imprudence d'écrire qu'elle lui pardonne. Et voil^ Ernest, dont la spécialité ne sera pas de battre sa coulpe, qui jette les hauts cris. (( Vous me pardonnez, dites-vous, pauvre chère maman, hélas ! j'ai donc commis une faute ; une faute envers ma mère, oh ! j'en serai toute ma vie inconsolable ! -»
Il a peut-être mal fait puisque sa maman
(i) Lellrcfs (lu SnnJnnirc . p. 278-280.
n'a pas été contente, mais son intention était bonne, sa conscience est pure. En quittant Stanislas, il n'a fait qu'obéir à ses maîtres et à ses directeurs. Ses instigateurs ont été les abbés Le Hir et Dupanloup. -.( J'en étais en colère contre ceux qui m'avaient entraîné. Monsieur Dupanloup surtout, qui me poussait l'épée dans les reins. » (i).
Ces belles paroles ne parvenaient pas à consoler M™^ Renan. Tout commençait à l'jnquiétjr dans les lettres de son fils, et ce quelles dissimulaient et ce qu'elles exprimaient. « Il n'y a que le devoir et la conscience, y lisait-on, qui ne puissent être sacrifiés à rien ici -bas. » Que voulaient dire ces grands mots appris par Henriette à l'école de Kant ? Avait-elle jamais songé à placer son Ernest dans la cruelle alternative de percer le cœur de sa mère ou de sacrifier sa conscience ? Elle lui laisse la plus grande liberté dans le choix de sa carrière tout en regrettant pour lui « les gras pâturages de Saint-Sulpice. »
Peut-elle oublier cette jolie chambre du Séminaire dont il lui fit jadis une si poétique description ? Elle voit les rideaux des fenêtres et ceux du lit, une bibliothèque
(i) Lettres (la Scinlnaire. p. 3o8 et avant passim.
nombreuse, une cheminée à la prussienne, (' un joli feu sans besoin, mais pour le plaisir de tisonner comme ta pauvre mère ! » ¥A maintenant c'est le long dortoir plein d'élèves qui ronflent aux deux extrémités et qui le dérangent, lui qu'une petite souris empêchait de dormir. « Je t'ai manifesté quelques craintes, conclut-elle, je n'ai pu, mon pauvre petit agneau chéri, m'empêcher de regretter pour toi les gras pâturages de Saint-Sulpice. Maintenant, gare à ta pauvre petite toison, si belle, si douce, si charmante ! » (i).
Ernest revient à la charge avec beaucoup d'habileté, mais décidément la franchise n'est pas son fort, elle ne lui semble pas un bon sentiment, encore moins une obligation même envers sa mère. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et dans son âme très pure, rien n'est changé. Si le tableau qu'il trace de sa nouvelle situation ne satisfait pas sa chère maman, il faut désespérer de la satisfaire- Ces messieurs de Saint-Sulpice sont toujours pour lui des pères et des amis. « Monsieur Le Hir est devenu mon directeur habituel, et je ne puis vous dire quel trésor d'amitié et de bonté j'ai trouvé dans cet excellent cœur. »
(i) Lettres dn Séminoire, p. agô.
Dans la pension Giouzet il se trouve beaucoup mieux qu'au collège Stanislas, bien qu'il s'y trouvât fort content. Il habite dons la rue des Deux-Eglises, sa chambre se trouve au troisième, ce qui ne fait que le rapprocher du ciel. Il entend les cloches de Saint-Sulpice dont le beau son fait palpiter son cœur. Tout près est située l'église Saint- Jacques oi^i il va prier Dieu de lui donner des forces. Il vient de se lier avec Marcelin Bcithelot, le plus religieux des jeunes gens. Le maître de la pension lui-même, M. Crouzet, a étudié la théologie dans un Séminaire.
(' Quant aux élèves, ils m'aiment beaucoup ; je les caresse et les encourage, et cela leur plaît beaucoup. » Ils ont les qualités des petits Parisiens, mais aussi les défauts : '< d'une amabilité charmante, mais mous et faibles comme de la paille mouillée. » (i). L'un d'eux cultivait des lentilles dans son pupitre, ce qui amusait l'indulgent répétiteur et lui fournissait matière à observations.
Dans les Cahiers intimes qu'il rédigeait alors et qu'il appelle ses « vomissoires », nous trouvons une autre note et une autre
i) Lettres du Séminaire, p. 3io et avant pa?sim.
couleur. « Ma pauvre mère seule me fend le cœur. Ah ! maman I maman ! Ce qu'il y a de plus curieux, c'est mon affreuse position : souliers percés, sous comptés, et nion affreuse vie extérieure en cette maison avec des bambins et un ogre. » ( i).
Il est grand temps de faire cesser ce long malentendu entre la mère et le fils. Henriette va s'en charger dans sa longue lettre du i5 mars i8/i6, et sur un ton passablement sec et impérieux. Elle déclare hautement n'avoir rien à se reprocher dans ses relations avec son frère ; elle désapprouve son manque de sincérité, tout en louant ses intentions. « Je ne l'ai poussé à rien, écrit-elle, je ne l'ai engagé à rien, bien loin de là, je n'ai cessé de lui répéter que lui et lui seul devait décider de son avenir, 'que nul ne doit ni ne peut avoir d'influence en pareille matière, puisque ce qui semble du bonheur à l'un est souvent du malheur pour l'autre. » (2).
Quand on a lu attentivement les Lettres intimes, on éprouve quelque peine à souscrire tout à fait à ces dernières lignes. Et d'ailleurs ne s'accusait-elle pas souvent de
(i) Cahiers de jeunesse, p. 22G.
(2) Lettres du Sémmnire, p. 826.
s'immiscer trop dans les préoccupations intimes de son frère, oiiblie-t-elle les soins qu'elle prenait pour accaparer sa direction en la soustrayant aux influences étrangères ? Et maintenant encore, n'a-t-elle pas tout l'air d'imposer silence à la pauvre mère au nom même de sa science et de sa propre expérience ? « Croyez-moi, ma bonne mère, les agitations 4e ma vie m'ont fait beaucoup voir, beaucoup connaître, beaucoup observer ; j'ai acquis plus d'expérience que bien des personnes qui ont vécu quatre-vingts ans dans notre chère province. '> (i).
Enhardi par ces démarches de sa sœur, Ernest commence enfin à sortir du Séminaire, même aux yeux de sa mère, en déclarant bien fort qu'il n'a jamais été dissimulé à son égard. (( Ne croyez pas, chère mère, que le moindre changement se soit opéré dans mon cœur... Ma vocation, dites-vous, mère chérie, semblait m'appeîer ailleurs ? Chère mère, je ne connais qu'une vocation pour l'homme : c'est de réaliser Tidéal de sa nature, c'est de s'élever du cercle méprisable des jouissances vulgaires au monde supérieur de la vertu et de la science... Gardons-nous de croire, chère mère, que
(i) Lettres du >icminaire, p. 3>o.
l'homme naisse sous une étoile fatale, qui lui marque invinciblement sa place dans l'ordre de l'univers. Sa vocation particulière n'est-elle pas celle qui, à chaque phase de son existence, résulte de ses croyances actuelles et des besoins de son cœur ? » (i)
On a eu raison d'écrire, à propos de ces périodes fuyantes, sonores et creuses, que le Renanisme était déjà fondé (2). Et il est assez triste de voir l'auteur essayer sur sa mère cette fine liqueur empoisonnée qui déprimera et qui tuera tant d'âmes.
Dans une lettre à sa sœur Henriette, il déclare qu'il faillit entrer à l'Ecole normale. 11 alla voir le directeur, M. Vacherot, lin raconta naïvement son passé et fut heureux de constater que le nom de Saint-Nicolas associé à celui de M. Dupanloup, sonnait^ partout fort bien. Finalement, il refuse de se lier à l'Université afin de conserver toute son indépendance. Il prendra ses grades dans la Faculté des lettres, car aucune spécialité, si brillante fût-elle, ne serait capable de le satisfaire : <( Que servira à l'homme d'avoir été savant dans la natu-
(i) Lettres du Séminaire, p. S/iS-S/iS., (2) La crise d^nme d'Ernesl Rejian, par M. L. de Lanzac de Laboriv. Correspondant t. 209, p. 5^.
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re, s'il n'a été savant dans lui-même et dans Dieu, s'il n'a été philosophe ? » (i).
Il s'occupera de philosophie et de religion, il s'occupera surtout de cette religion du Christ qu'il a abandonnée. Il souffre, paraît-il, de la voir attaquée, traitée de superstition. Il aime à l'entendre louer en général, mais sans venir au fin mot d'y croire tout de bon. « Ah ! mon Dieu ! qui me donnera de pouvoir faire un livre du christianisme, qui dira définitivement comment il est temps de le prendre ! je le louerai, je l'exalterai, je le baiserai, mais l'humaniserai. L'homme ou Dieu, c'est tout un, même sans panthéisme. » (v-).- Ces lignes nous font déjà prévoir l'un des caractères des Origines du Christianisme.
Dans une page intime écrite vers i846, en tête de laquelle il inscrivait la note : excellent, suivant moi, Ernest se demande où il mettra sa gloire, ce pain dont nous avons tous besoin pour vivre. Ce ne sera point, à coup sûr, dans le trésor commun de la gloire nationale, ori viennent puiser les manœuvres et les gens du peuple qui n'ont pas de mérite personnel. Ceux-là
(i) Lettres intimes, p. 382-383, et Nouv. Culders de jeunesse, n. i/jo-i^i.
(2) Cahiers de jeunesse, p. 235 et 2/^0.
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s'enthousiasment pour la victoire de la patrie, ils ont toujours Napoléon à la bouche. Cette gloire commune le laisse indifférent, il vendrait volontiers la France pour une petite vérité qui fît marcher la philosophie. <( Que les Cosaques viennent, pourvu qu'ils me laissent des bibliothèques, des penseurs pour commercer, une académie pour m'entendre et liberté de penser et de dire ! Je m'anoblirai intérieurement. Que m'importe que la vanité s'attache au nom de France ou de Cosaques ? J'entends ceci, grandement et intellectuellement, et non vaniteusement et pédamment. Philosophie vitale, science du contemplateur qui n'embrasse rien pour critiquer tout, et cela pourtant avec feu et enthousiasme. » (i).
Sa doctrine à lui, ce sera précisément de ne pas en avoir, afin de pouvoir les juger toutes. '( Je n'accepte aucun nom ; un nom est une limite. Quand on est tel ou tel, on n'est pas tout le reste, on n'est pas critique. Je veux être tout, non par la compensation usée de toute chose, mais par la cohabitation de toutes choses. » (2). Tant pis si cette attitude doit le mettre hors de l'humanité, il n'en a cure. (( Je suis fort égoïste, écrit-il
fi) Calilers de jeuiiessf, p. 245-2/if>. (''') Fragments. ., p. 122.
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à l'abbé Cognât, retranché en moi-même je me moque de tout. » Il sera peut-être isolé, seul de son avis ; mais qu'importe, il aura le bonheur de « caresser sa petite pensée », il sera le Jupiter olympien qui juge tout sans être jugé par personne (iV
Songeant un jour à la situation que lui avait offerte l'archevêque de Paris, l'ancien séminariste écrivait dans ses Cahiers :
« Ah ! si j'avais voulu, je serais là-bas aux Carmes, choyé, le premier en tout et partout, plein d'espérances. » Et il se voyait dans l'horrible pension de M. Crouzet, tracassé par un vrai tyran, jouet de ses caprices, au dernier degré de l'échelle sociale. Mais, ajoutait-il, en s'adressant à Dieu : « C'est pour toi que je souffre ; c'est pour ma conscience. »
En réalité, il ne sacrifiait qu'à lui-même, à son orgueil, vérRablement démesuré. Il voulait entrer parmi ceux qu'il appelle les vrais génies ; qui sont intérieurement fiers. « Ils ont fait le sacrifice entier de ce qui n'est pas eux-mêmes. » ''•>').
C'était peu pour ce jeune étudiant que d'être le premier à l'école des Carmes, il eût dédaigné la première place dans l'T'niver-
(i) Souvenirs., p. 4oo.
(2) Cahiers., n. 3S5-388.
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site ; il s'agissait pour lui de se placer audessus de tout, des hommes sans doute et aussi de Dieu.
Jules Janin et Sainte-Beuve lui-même sont, à ses yeux, des têtes creuses, des hommes à bluettes ; Saint-Marc Girardin est l'être le plus nauséabond qu'il connaisse.
'( Allemagne ! Allemagne ! Herder, Goethe, Kant. Il faut souffleter cette creuse et pédante Université, ces sots de Français, qui ne savent ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils doivent dire. » (i).
Ces bonnes gens qu'il voit discuter en Sorbonne lui inspirent du dégoût. Ce qu'il lui faut, c'est la pose du (c Gœthe olympien qui rit de tout et ne saurait l'être (sic) » ; penseur ferme et froid, au-dessus des discussions et des jugements. « Le rôle de Faust, dit-il, est en tout le plus commode et le plus à couvert du ridicule : aussi tant de gens aiment-ils à s'y réfugier. En vérité, là est ma tentation ; car oe Faust se pose nécessairement en supérieur à ceux dont il rit : or, qu'il est affreux de soupçonner quelque chose de supérieur à soi ! » (9.).
Un autre écrivain allemand lui fournis-
'i) Cahiers.., p. Sog-Sio.
{2) Ibid., p. /118-419.
sait alors son idéal d'indépendance et de supériorité transoendantale. « Ah ! mon type sublime, oii es-tu mon étoile ? Herder, mon penseur-roi, régnant sur tout, jugeant tout et n'étant jugé par personne. » (i). C'est bien, mais, de grâce, ne prétendez pas à l'héroïsme et au martyre par surcroît ; ne regrettez pas trop les douceurs de Saint-Sulpice et les faveurs des Carmes, ne dites pas que vous les sacrifiez à Dieu et à la conscience.
Plus tard, il daignera rendre hommage à la catégorie de l'idéal ; pour le moment, il ne se sent point d'humeur à adorer quoi que ce soit. « Te suis là debout dans le temple, écoutant de toutes parts. Ah ! quand tomberai-je à genoux ? Ce ne sera pas quand je le voudrai, mais quand je le ferai spontanément. »
Quelques pages plus loin, nous le voyons ^pourtant s'agenouiller devant Jésus, qui aura été sans doute très flatté de cet hommage. « C'est le seul homme devant lequel je me ploie. Je le lui ai dit, et je pense que cela lui aura plu. C'est vrai, pour rien au monde, je ne voudrais faire Thommage de supériorité à qui que ce soit des autres
(i) Cnhiers., p. ?>\3.
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hommes présents ou passés, à peine futurs. Mais, pour lui, oh I c'est de bon cœur. »
L'hommage, auquel on donnait tant de prix, était loin d'être complet. Jésus était reconnu supérieur pour sa morale, mais avec une infériorité compensatrice. « J'ai une idée de plus que toi, que tu ne pouvais ni devais avoir, c'est science, qui a aussi ses droits. » Là-dessus, il propose un échange d'amitié, car, malgré son savoir, il a bon cœur : « J'ai même du simple et du pur dans l'esprit, la science ne me dessèche ni me défleurit ; oui. vraiment, je crois que nos cœurs sont faits l'un pour l'autre. »
Si Jésus est Dieu, tant mieux ; mais qu'il le lui fasse connaître par une apparition 1 <( Je ne t'ai jamais blasphémé, apparaîsmoi une fois dans ma vie et je suis content. A ma mort, au moins. » (i). Cet étrange colloque sortait d'une âme peu disposée à entendre la voix de celui qui a dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »
Les pages touffues rédigées aux environs de 1848, sous le titre pompeux : UAvenir 'de la Science, ne respirent pas non plus la modestie. Augustin Thierry, qui était alors son initiateur, le dissuada de faire son en-
Ci) Cahiers., p. 3o3-3oi et p. 35i-353.
tiée dans le monde littéraire avec ce paquet sur la tête. Le jeune auteifl" rentra son gros manuscrit dans ses tiroirs, sauf à le débiter par petits morceaux. Il avait trop bien profité à l'école des Allemands, qui, avoue-t-il, n'excellent pas im Bûchermachen, dans l'art de composer des livres.
En 1890, deux ans avant sa mort, il donnera cet ouvrage au public à titre de document psychologique, et comme une photogiaphie de sa jeunesse. (( Ici l'on trouvera, écrit-il dans la préface, sans aucun dégrossissement, le petit Breton consciencieux, qui, -un jour, s'enfuit épouvanté, de Saint- Sulpice, parce qu'il crut s'apercevoir qu'une partie de ce que ses maîtres lui avaient dit n'était peut-être pas tout à fait vrai. » (i).
Cette jolie petite phrase est une miniature presque parfaite du style de Renan quand il sera tout à fait dégrossi, avec ses balancements et ses atténuations, avec son habile mélange de vérité et de poésie. Nous savons que ce petit Breton traîna assez longtemps sur le seuil de Saint-Sulpice, et que son orgueil incommensurable, beaucoup plus que sa conscience, le décida fina-
(i) L'Avenir de la Science, piéf. p. v-vi.
lement à le franchir. Les textes qui précèdent sont assez éloquents et on pourrait les multiplier.
Ce n'est d'ailleurs pas aux écrivains de ce temps qu'il faut demander la modestie.
C'est l'époque du messianisme romantique, où les cerveaux d'avant-garde se demandent avec sérieux :
Qui de vous, qui de nous va devenir un Dieu ?
Ernest Renan ne pouvait pas décemment échapper à la contagion. Lui aussi se donnait volontiers la mission de guider l'humanité ; on le voit dans une lettre qu'il écrivait à Berthelot, le - janvier i85o. Voyageant en Italie, aux frais du gouvernement, il fut effrayé de constater, en arrivant à Salerne, qu'il avait déjà dépassé, du côté du midi, les limites de la civilisation. « Oui, j'ai éprouvé là le sentiment le plus triste de ma vie. J'ai tremblé pour la civilisation, €n la voyant si limitée, assise sur une si faible assiette, reposant sur si peu d'individus dans le pays oii elle est régnante. Car, combien y a-t-il d'hommes, e)i Europe, qui soient vraiment du dix-neuvième siècle ? Et que sommes-nous, nous autres éclaireurs, avant-garde devant cette inertie, ce troupeau de brutes qui nous
suit ? Ah ! si un jour ils se jetaient sur nous et refusaient de nous suivre ? » (i).
Cependant, même à celte période de jeunesse et d'effervescence intellectuelle, Renan ne se tenait pas toujom^s à ces hauteurs surhumaines ; pris de vertige, il savait parfois descendre et subissait alors de vrais accès de désenchantement. « Ah ! mon Dieu, s'écriait-il un jour, que je voudrais êire une pauvre petite religieuse, toute simple et pure, priant, aimant et ne pensant pas I Voilà que je hérisse ma vie au milieu d'une science âpre ou d'une philosophie terrible. » (2).
Il semblait quelquefois s'arrêter comme Augustin dans sa course vagabonde après la Vérité, et, du bord de la route, contempler la religion de son enfance qui l'attirait à son insu ; il semblait entrevoir le chemin de l'humilité. « O Dieu de ma jeunesse, j'ai longtemps espéré revenir à toi, enseignes déployées et avec la fierté de la raison, et peut-être te reviendrai-je humble et vaincu comme une pauvre femme,.. Ah ! que je frapperais volontiers ma poitrine, si j'espé-
(i) !■]. Renan et M. Beiihelof. Correspondance, p. 76.
(3) ddJiiers., n. 017.
lais entendre cette voix chérie qui autrefois me faisait tressaillir » (i).
Ces sentiments paraissent l'avoir préoccupé beaucoup au cours de son voyage en Italie 18/19. A^ contact de ce pays enchanteur il développa ses goûts artistiques et pensa guérir de son hypertrophie intellectuelle au profit de la vie sentimentale. La critique effrénée qui l'avait si anormalement exalté commençait à lui faire sentir les amertumes qui se mêlent à une saveur si capiteuse. (( Le malheur de ma vie, avoue-t-il, fut d'être trop critique. « Cette critique, (( c'est un cancer qui le dévore. i>
Le mal est reconnu mais il est aimé, et tout en gémissant on continue à l'entretenir. Cette maladie lui a desséché, faussé l'âme ; l'a frappé de stérilité en pleine jeunesse. <( A vingt-six ans, s'écrie-t-il avec quelque romantisme, j'ai épuisé la vie. » Mais il n'a pas la force de se redresser, il n'a même pas le courage de le vouloir : car il est trop doux de naufrager dans cette mer de l'universelle critique. « Et puis, conclutil, la déviation a tant de charme, et la droiture est si ennuyeuse qu'en vérité si j'étais
(i) L'Avenir de la Science, p. 49^, et I\'ouveanx Cahiers.., p. 128.
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à recommencer, je la préférerais peut-être encore. » (i).
Par instant, il voudrait à ses côtés une influence féminine pour le défendre contre lui-même et contre son mauvais génie. « Que ne puis-je être grondé par une femme ! repris de mon rationalisme, de mon rire, parfois voltairien. Une pieuse femme, là, à côté de moi, qui soit scandalisée de ma hardiesse, et me tance vertement. » (2). Cette confidence nous fait songer au rôle qu'Henriette aurait joué près de lui si elle était demeurée ce qu'elle était à dix-sept ans.
Dans une halte qu'il faisait à Rome, il ébauchait un roman autobiographique intitulé Patrice. Son cher Tréguier y apparaît sous la douce figure d'une jeune fille qui l'aime et qui est navrée de son apostasie. Comme on lui a dit que l'incrédulité provient le plus souvent de l'orgueil, elle excite fort son ami à l'humilité. « Faites, tous les soirs, un acte d'humilité, lui écritelle ; si j'étais près de vous, nous nous mettrions à genoux tous les deux pour le faire » f3).
Tant qu'elle prêche elle-même, elle est
II) Fragments., p. G9 à 90, passini.
(a) Ibid., p. iv.n.
{?<) UniL, u. f).
«coûtée docilement, mais pourquoi aussi l'adresser, pour plus de lumière, au pape, aux saints docteurs et aux conciles ? « Pauvres femmes ! que vous -êtes bonnes et simples ! Vous recevez des plus grossières mains les plus laides choses, et, par le prisme de beauté qui est en vous, vous en faites de délicieuses vérités » fi). Après ce beau compliment, Cécile n'a qu'à se retirer et laisser Patrice tout seul analyser ses impressions italiennes.
Ces impressions ont été longuement exprimées au jour le jour dans des lettres écrites à Berthelot. Elles sont fortement teintées de l'humeur agressive du novice apostat. Il faillit fixer sa tente au milieu des moines du Mont-Cassin. On n'y parlait, paraîtil, que de Strauss, de Kant, de Hegel, de G. Sand, de Lamennais et aussi un peu de Garibaldi. (( Entre nous soit dit, mon ami, les Pères sont aussi philosophes que vous et moi : l'étude les a menés là où aboutit forcément l'esprit moderne, au rationalisme, au culte en esprit et en vérité. » (9.).
L'encens si généreusement offert à ces religieux en rupture de ban devait être payé
(i) Fracjmenls., p. 18.
(2) El Renan et M. . Berthelot. Correspondance, p. S0-81.
par d'autres religieux plus orthodoxes qu'il rencontrait à Rome. « Mais ce vilain troupeau noir, à la mine fière, au visage pâle et dégoûté, ces élèves du Collège romain, ces futurs intrigants, oh ! ne m'en parlez pas ; aussi le peuple n'a rien avec eux et commence même à apprendre à les insulter » (i). Il oubliait ses protostations du passé et commençait déjà à prendre le roman d'Eugène Sue pour une histoire. Une entrevue avec Pie IX lui permit d'en faire une caricature qui ne fait honneur ni à son caractère ni à son goût (2).
C'est à Rome qu'il a écrit la page suivante, mélange curieux de fureur et de naïveté où il invite le christianisme à ne pas s'obstiner à vivre, puisqu'il est éteint dans son cœur à lui, à se tenir pour bien mort afin qu'il puisse l'embaumer à loisir. <( Nous le réhabiliterons, nous ferons ressortir ses gloires, ses beautés, mais au nom du ciel î qu'il se tienne pour bien mort ! Que si un jour, fier de nos aumônes, ce vieillard que nous avons trouvé mourant de froid, couvert de boue, sur \o bord du chemin, que
(i) E. Henaa et M. Berlhelot. Correspondance. p. 49. L'iinlipathie de Renan pour les Jésuites atteindra les proportions de l'idée fixe, d'autant plus étrange chez un esprit si mobile et si nuancé.
[2) Ibid., i>. 90-100.
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nous avons réchauffé, ranimé, dont nous avons essuyé les souillures, se tournait contre nous et voulait prendre comme un brevet de vie, les éloges que nous avons eu la naïveté de lui donner, oh ! qu'il meure alors, et que cette fois la pierre soit si bien scellée, quMl ne ressuscite pas le troisième jour » ïi).
li n'est pas inutile de rappeler que l'auteur de ces lignes n'a que vingt-six ans, qu'il était, il y a seulement quelques mois le pénitent assidu de l'abbé Le Hir, et, aux yeux de sa mère, paré de toutes les fleurs de la piété catholique. Il possède déjà tous les ingrédients de sa liqueur, il ne fera désormais que les doser, les nuancer à l'infini et les exploiter avec un art prestigieux et pervers (2 V
Au mois de septembre i85o, Ernest Renan allait à Berlin rejoindre sa sœur qui revenait en France après dix années d'exil. Ils s'installaient ensemble à Paris, au fond d'un jardin, près du Val-de-Grâce. Leur communauté d'esprit était devenue parfaite, f Nos pensées, écrit-il, étaient si parfai-
(i) Fragments.., p. /|6.
(2) Léonce de Grandmaison. La crise religieuse iVErnesl Renan. Etudes, 5 décembre 1902, vol. gS, p. 5SS-610 et vol. i/i6, p. 45i et sqq.
tenient à l'unisson que nous avions à peine besoin de nous les communiquer. » Pendant les longues heures que passait le frère dans les bibliothèques, Henriette s'occupait du ménage, réglant sa vie sur celle des Carmélites du voisinage. Qui nous dira les impressions et les sentiments que la cloche de ce couvent dut éveiller dans cette âme bretonne dont le prcMiiiei- idéal fut de se faire religieuse ?
" Henriette resta toujours pour Ernest aimante et dévouée, mais il y eut dans cette affection quelque chose de jaloux et d'exclusif. On s'en aperçut bien quand il fut question pour son frère de se marier avec la nièce du peintre Ary Scheffer. C'est probablement à cette occasion que, dans un accès de jalousie, elle lui aurait fait entendre qu'elle voulait lui suffire et qu'elle aurait prononcé ce mot : « Tu m'as trahie » (i). Elle finit cependani, par accepter sa place dans le jeune ménage, et, (juand naquit le petit Ary, elle sui prodiguer à cet enfant la tendresse qu'elle prodiguait jadis à Ernest lui-même.
Au printemps de 1861, le frère et la sœur
(i) Drames philosophiques, p. 2o3-2o4, et Ma S<v\ir Henriette, p. 45-46.
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excursionnaient côte à côte sur les routes de la Palestine. Le soir, à l'étape, recueillant leurs notes et leurs impressions, ils rédigeaient ensemble la Vie de Jésus. «. Henriette fut confidente jour par jour des progrès de mon ouvrage ; au fur et à mesure que j'écrivais une page, elle la copiait. » Ce livre qui représente le mieux Renan, qui a fait de lui un objet de contradiction, méritait bien la collaboration d'Henriette. Ce qu'elle avait, non pas semé dans l'àme de son frère, mais ce qu'elle avait vu avec plaisir germer, grandir, ce qu'elle avait couvé, pour ainsi dire, avec amour, elle le récoltait. <( Ce livre, disait-elle je l'aimerai, d'abord parce que nous l'aurons fait ensemble, et puis parce qu'il me plaît. >> Elle n'eut pas le temps d'assister à sa publication ni de voir les tempêtes qu'il souleva.
Pendant cette mission en Phénicie qui devait lui ouvrir les portes de l'Institut, Ernest Renan révéla à sa sœur et aussi à son ami Rerthelot combien, chez lui, le cœur faisait jdlace au cerveau. Comme cet ami se plaignait un peu d'être oublié, Henriette lui écrivait d'Amschid, le 3o novembre 1860 : « La peine que vous exprimez, je l'ai souvent, oh ! bien souvent ressentie, moi aussi. J'ai dit fréquemment : <( Ses ambitions
le préoccupent plus que ses affections. » (i).
Ernest était tout entier à ses inscriptions et à la gloire qu'elles lui vaudraient dans le monde savant. Il ne dédaignait pas non plus d'étaler aux yeux des indigènes l'importance que lui donnaient sa haute niis' sion, les soldats et les marins qui travaillaient sous ses ordres. Il affichait parfois cette ambition avec trop de candeur. Le ii février 1861, il écrit de Beyrouth à Berthelot : (( J'ai quitté avec un vif regret ma royauté de Biblos. Pendant deux mois, j'ai régné ; j'ai vu un coin du monde uniquement attentif à me servir, à obtenir mon sourire, à prévenir mes désirs. » (2).
Le 24 septembre, Henriette mourait à Ghazir, presque subitement, à côté de son frère, malade lui-même et sans connaissance. Le curé maronite appelé au dernier moment lui fît les onctions selon son rite. Quelques années plus tard, Benan reviendra voir le cher tombeau, heureux de constater que le « fanatisme des Jésuites » ne
(i) E. Renan et M. Bertlielot. Correspondance, j). 20'; et 2^5. — M. II. Parigot, tout à fait épris d'Henrietto, Renan s'indigne fort contre régoïsmc du frère à son égard, cf. Renan. (Uégoïsme intelle cluel\), n. 11-18.
(2) E. Renan et M. Rerthelot. Corresj)ondance, p. 2/12.
l'aura pas troublé dans ses dévotions. Ce sera un spectacle d'un goût douteux de le voir, au milieu des pieux maronites, communier avec rame de sa sœur dans ce culte auquel ils ne croyaient ni l'un ni l'autre et qu'ils avaient consciencieusement travesti dans leur roman galiléen '^i).
Quelques jours avant sa mort, Henriette laissait planer un sentiment de tristesse, un doute, et comme un secret remords sur la nature de l'affection qu'elle avait prodiguée à son frère. « Je t'ai aimé, lui disaitelle, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Elle ne lui prêcha pas l'incrédiUité, mais l'aimant elle-même, elle la lui fit aimer et entretenir. Cette incrédulité frappait à la porte de son âme ; était-elle mauvaise, fallait-il la lui fermer, s'en défier du moins, puisqu'elle était partagée par cette sœur si aimante et si bonne ? La phrase qui caractérise peut-être le mieux cette influence subtile, mais réelle et probablement décisive d'Henriette Renan sur son frère, est celle qu'Ernest a écrite à propos de son ami Berthelot : « Ce que nous avions vu à deux nous paraissait certain. » (2).
(i) E. Renan ot M. Borthelot. Correspondance, p. 325-327.
(2) Souvenirs.. i>. SSy.