CHAPITRE VI Le Breton déraciné
« Une race donne sa fleur quand elle émerge de l'oubli. » Lorsque Renan prononçait cette phrase, en parlant des Bretons, dans son discours de Quimper, i885, il ne défendait nullement à ses auditeurs de penser à lui-même, bien au contraire. Il se considérait volontiers comme la Heur de la race celtique. Appliquant à ses propres origines la qualité spéciale d'historien qu'il se reconnaissait, « l'habitude de voir sous terre et de discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas », il a pu suivre très profondément dans le sol armoricain les racines de la tige qui devait le porter.
c Je sortais de la vieille race idéaliste en ce qu'elle avait de plus authentique. Il y a, dans le pays de Goëïo ou d'Avaugour, sur le Trieux, un endroit que l'on appelle le Ledano, parce que là le Trieux s'élargit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord du Ledano est une grande ferme qui s'appelait Kerambelec ou Meskambelec. Là était le centre du clan des Renan, bonnes gens venus du Cardigan, sous la conduite de Fragran, vers l'an 48o. Ils vécurent là treize cents ans d'une vie obscure, faisant des économies de pensées et de sensations, dont le capital accumulé m'est échu. Je sens que je pense pour eux et qu'ils vivent en moi. » (i).
Le clan des Renan comptait des laboureurs et des marins. Et, en effet, ne convenait-il pas que le pays tout entier, la Bretagne terrienne et la Bretagne maritime, VArgoat et VArvor, contribuât à produire cette fleur du terroir ? Des générations de paysans ont semé dans l'obscurité et le silence, dans les larmes parfois,, des moissons que l'illustre descendant récoltera dans la joie et dépensera brillamment. Des légions de marins se sont aventurés sur l'océan ; au péril de leur vie, ils sont allés sous tous
(i) Souvenirs... n. 89-Qo.
les cieux emmagasiner sous leurs paupières, au plus profond de leur être, des images et des émotions exquises qui ruisselleront sous la plume du virtuose qu'ils préparent sans le savoir.
La petite fleur était à peine éclose quand on vint la déraciner, la transplanter sur un autre sol, dans une autre atmosphère. Renan n'oubliera pas le jour de cette transplantation. Lorsque, devenu vieux, il fera appel à ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, quand il prêtera l'oreille aux lointaines vibrations des cloches d'Ys, c'est le souvenir de ce départ qui jaillira avec le plus de spontanéité.
c( J'étais en vacance, dit-il, chez un ami, dans un village près de Tréguier ; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me cherclier. Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à faire à travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'Angelus du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air quelque chose de calme, de mélancolique, image de la vie que j'allais quitter pour toujours. » (i).
Cet élève de quinze ans et demi, doux et timide, qui laissait derrière lui sa ville et
(i) Souvenirs.., p. 171.
son cher collège de Tréguier, pour s'en aller à Paris continuer ses études, portait dans sa poitrine un cœur bien breton. Le dernier Angélus qu'il venait d'entendre, la campagne qu'il avait contemplée une dernière fois, autant d'images aimées qu'il emportait, qui entretiendraient dans son àme le sentiment de l'exil. Malgré sa passion pour l'étude et les égards qu'on avait pour lui, malgré la visite hebdomadaire de sa sœur Henriette, il se sentait souvent envahi par la tentation du retour ,et, à l'approche des vacances, qui devaient le rapatrier, il s'écriait dans ses lettres : (( J'ai faim et soif de revoir ma Bretagne. »
Cette nostalgie devint chez lui particulièrement vive et douloureuse au moment de sa sortie du Séminaire. Loin de sa famille, privé de l'agréable société de Saint-Sulpice, se consolant mal de sa foi perdue, obligé de pourvoir par lui-même à son entretien matériel, il sentait, se former autour de son cœur comme un désert moral, dont il se plaint dans une lettre à Henriette.
<c J'ai besoin qu'on me parle doucement et moralement. Ce sont les hommes sans vie supérieure qui me tuent. Ah ! vive l'amateur qui peut penser à son aise, sans s'inquiéter de son pain matériel. Tous les
philosophes devraient naître avec trois mille francs de rente à Paris et deux mille en province, ni plus ni moins. » (i).
De sa petite chambre de répétiteur au pair, il pouvait contempler les jardins du Luxembourg ; mais son imagination s'en allait bien vite au loin chercher des paysages plus reposants, moins vulgaires et plus intimes. Il sentait alors s'élever dans son âme, tumultueuses et bouillonnantes, comme les flots de la marée qui monte, des impressions qu'il a consignées pêle-mêle et toutes chaudes sur les feuillets de ses Cahiers. <( Oh ! les reverrai-je, ces côtes où sont attachées mes plus belles pensées, ce rocher là-bas, que je vois, cette charmante baie, et Tréguier, son beau clocher, et cette belle cathédrale où j'ai porté l'habit blanc? On rira de moi. Ah ! les méchants, ou plutôt les sots. » (2).
Une conférence d'Ozanam sur la poésie irlandaise l'a enthousiasmé. Cette inspiration spontanée, « toute pure, vague, blanche », le dégoûte de cette littérature encanaillée de la Bibliothèque bleue. L'atmosphère parisienne lui paraît du dernier prosaïsme. H Dans les environs de Paris, écrit-
(i) Lettres intimes, v. 336.
(2) Cahiers de jeunesse, p. 1G8.
il, la vie du paysan m'inspire le plus horrible dégoût ; elle me fait mal au cœur ; un mélange ignoble de grossièreté, de prétention, de banalité. Au contraire, le simple et grossier paysan breton me ravit. » Et sa pensée se reporte avec amour et regret aux poétiques pardons de la Bretagne. Il lui suffît de se remémorer un simple coteau, un détour de chemin, un arbre dont les racines sont à nu, pour que son imagination se remplisse de poésie (ï).
Un petit poème intitulé L'Idéal, composé peu après sa sortie du Séminaire, à l'imitation du rythme hébraïque, nous le montre hanté par l'image de la mer et des côtes bretonnes :
Rochers qui hérissent leur tête,
Ailes d'oiseau à l'horizon,
C'est la mer en son langage sévère.
Un des tons du céleste accord.
Souvent elle a parlé à mon âme.
Et sa grosse voix a retenti dans mon sein. (2)
La nuit, pendant ses rêves, les douces figures de ses deux amis intimes de Tréguier lui apparaissent et semblent lui faire de tendres reproches. C'est d'abord Guyo-
(i) Cahiers., p. 1G9-170, et ÎSouveaiix Cahiers., p. i59.
(2) Fragments., p. 333.
lîiard, qui nioiiiut à Saint-Nicolas du Chardonnet. (( Mon Dieu ! pauvre ami, oi^i es-tu donc ? M'entends-tu, m'aimes-tu encore ? Me pardonnes-tu ? Oh ! que ton parfum est doux ! Que ton visage pâle et languissant est aimable ! »
C'est ensuite Liart, celui qui fut le témoin de ses tentations, le confident de ses luttes, et qui mourut diacre au Séminaire de Saint- Brieuc. Sa tombe est là-bas, à l'ombre de la croix du cimetière et de l'église rustique. « De là tu vois Tréguier et ces lieux que je ne reverrai plus, et la maison de maman, et tous les dimanches on va s'agenouiller sur ta tombe ! Mon Dieu ! tout cela est flétri pour moi ! Ce monde n'est qu'un barbouillage de badigeonneur. Rien de vrai, lien de céleste. )> (i).
Le cœur de la Bretagne, comme le cœur de sa mère, lui apparaît identifié avec cette religion qu'il vient d'expulser de son âme. Ces images bretonnes qu'il aime à évoquer et qui devraient lui apporter douceur et paix, soulèvent au fond de son cœur des sentiments douloureux et amers. (( Il me revient par coups des élancements de cœur au souvenir de ma chère Bretagne, au printemps surtout. Je songe aux petits chemins
(i) Caliiers.., p. /:oo.
do derrière, au bord du Guindy, le chemin de Saint-Yves, à la chapelle des Cinq- Plaies, aux trois pins sur la colline, au peuplier tout près de la fontaine, où maman m'arracha un livre de philosophie ! Les endroits les moins riants sont ceux qui me rient le plus. Le sec et l'aride se colorent par le regret. »
Après avoir évoqué ces paysages familiers et charmants, où, comme il le répète souvent, se trouvent accrochés ses plus belles pensées, ses joies les plus pures, il songe à l'abîme qui le sépare désormais de l'âme de ce pays. « Et dire que c'est pour toujours, que la cruelle opinion est là qui me tiendra exilé. Et pourtant jamais je ne m'attacherai à aucune autre terre. Allons, mon âme, attachons-nous au ciel. Songe que c'est pour la vertu et le devoir que tu as sacrifié ta Bretagne et ta mère. O Dieu, était-ce là ce que tu devais me demander ? Ne me le rendras-tu pas ? Jésus, tu dois m'aimer. » (i).
S'il avait été accoutumé au mécanisme du Aers, il aurait composé une petite odeélégie à l'hirondelle qui faisait son nid làbas, en Bretagne, auprès de la fenêtre de sa
i) Cnhiers., p. 079-380.
maman, témoin de ce qu'elle disait, de ce qu'elle faisait. « Ah ! reste, reste, petit oiseau, ne quitte pas cette douce et tranquille demeure ! Ne viens pas à Paris. » (i).
En réalité, M"* Renan se montra fort conciliante ; elle ne paraît pas avoir justifié les inquiétudes qui remplissaient le cœur de son fils et qu'il exprimait souvent sur un ton si tragique. Chez elle, la foi semble avoir été une habitude traditionnelle plutôt que cette conviction profonde qui explique les larmes et les prières d'une sainte Monique.
Rappelons-nous, d'autre part, que ce fils lui fit ignorer complètement les étapes de sa crise religieuse et la plaça brutalement devant le fait accompli de son incrédulité.
Dans une lettre du 28 août 1847, i^ ^^~ mire avec quelle facilité il a amené sa mère à partager son libéralisme religieux. « Nous avons eu, maman et moi, des conversations des plus piquantes sur ce sujet ; je l'ai amenée très facilement à dire qu'il faut laisser les gens croire ce qu'ils veulent. » (2).
(i) Cahiers., p. 390-891.
(2) E. Renan et. M. BertJielot. Correspondance p. 21. Quand le fils de Renan, Ary, fut baptisé à- Saint-Thomas d'Aquin. le 11 novembre 1867, fa tnand'mère en fut la marraine. Elle aurait dit au
Renan aura plus de peine à se concilier le cœur de la Bretagne. Il pourra revoir Tréguier et l'île de Bréhat, passer ses vacan- Cv^s à Perros-Guirec, il se verra parfois biuyamment fêté par cet anticléricalisme breton qui le dégoûtait à sa sortie du Séminaire et qui ne lui plaira jamais beaucoup ; mais il n'aura plus les sympathies de l'âme bretonne. Ce sera là, malgré tous ses triomphes, l'une des amertumes les plus senties de toute sa vie. Car ce pays restera toujours la patrie de son cœur et de ses rêves; quand son dilettantisme l'aura conduit au nihilisme total, il fera encore de la Bretagne le thème favori de ses amusements intellectuels.
Lors de sa mission en Phénicie, il put contempler à loisir les sites lumineux du Liban et de la Galilée, et cependant ils ne lui firent pas oublier les rivages brumeux de l'Ârmorique. Comme son ami Berthelot venait de lui écrire encore sous le charme d'une excursion dans le golfe du Morbihan, il répondait de Sour, le 19 avril 1861 : « Je suis ravi que vous ayez vu la Bretagne, et
pirlu' qui fit le baptême : « Oh ! monsieur î'.ibbé, priez Dieu pour que ce petit enfant soit pieux eomme l'était autrefois son pôic. » Cf. René d'Ys, op. cit., n. 20 fi.
je vois que vous l'avez bien comprise. Nos petites îles des Côles-du-Nord ne vous auraient pas moins enchanté.Quand j'y pense, je suis pris d'un tel sentiment de désir du retour que le devoir qui me retient ici me devient à charge. Jamais ces pays-ci ne m^ont inspiré de tels sentiments ; on les admire, mais ils n'ont pas ce charme mélancolique et profond. )> (i).
Quatre années plus tard, il revenait en Syrie faire un pèlerinage à la tombe de sa sœur Henriette. Il faisait célébrer dans la chapelle voisine un service religieux pour la chère âme. De passage à Athènes, il s'agenouillait devant une déesse qui, depuis longtemps, ne connaissait plus d'adorateurs.
Pour mieux attirer l'attention de la Glaucopide, il lui retrace complaisamment, en des phrases un peu trop arrondies et sentant fortement le pastiche, ses origines bretonnes. « Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil... Les nuages y paraissent
l'i F.. P.i'nan et M. rxu-thelot. CorrcspoinJanc p. 267.
sans couleur et la joie même y est un peu triste...
)) Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux navigations lointaines, dans'des mers que tes Argonautes ne connurent pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires, je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs heures, et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel. »
Voilà son pays d'origine et ses ancêtres, voici maintenant ses premiers maîtres avec la religion qu'ils lui inculquèrent. « Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et bons. Ils m'apprirent les longues histoires de Gronos, qui a créé le monde, et de son fds, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre.»
Puis c'est la cathédrale de Tréguier, où il a porté l'habit blanc, où, congréganiste de la Vierge, il a chanté en son honneur des cantiques dont les douces notes retentissent encore au fond de son cœur. « Ces temples me plaisaient : je n'avais pas encore étudié ton art divin ; j'y trouvais Dieu. On y chantait des cantiques dont je me souviens en-
core. Salut, étoile de la mer..., reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes... Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule, tu ne peux pas te figurer le charme que des magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en a coûté de suivre la raison toute nue. »
C'est en i883 qu'il a glissé ces,périodes si sonores et si balancées dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il les a trouvées, par hasard, dans un vieux papier, sous le titre suivant : « Prière que je fis sur l'Acropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite beauté. » (i) Cette fameuse prière n'est pas si spontanée, ni si naïve qu'elle en a l'air, elle sent passablement la pose et la galerie, et l'on s'étonne qu'elle soit demeurée si longtemps en portefeuille. En tout cas, ell€ fait un singulier contraste avec les impressions bretonnes que nous ont conservées les Cahiers de l8^C^. A travers les émotions factices et les demi-remords du Barde, nous voyons la légèreté grecque et même parisienne ; encore trois ans et ce
(i) Souvei}irs.., p. 62-73.
Breton donnera à la Bibliothèque bleae une contribution qui scandalisera Paris.
Le 3 septembre 1908, négligemment assis sur son banc rustique, sous la protection de Pallas Athêné, le Breton déraciné entendra débiter ces belles phrases par une actrice de la Comédie-Française, aux applaudissements frénétiques des Bleus de Bretagne. Voilà l'un des spectacles les plus comifjues qu'on puisse rêver. (( C'est un régal, a-t-on écrit, de songer qu'en un jour de politique liturgie, parmi les Cimmériens bons et vertueux, devant le marbre énigmatique du vieux dilettante, cette fumée de phrases légères fut donnée en pâture à une assemblée de démagogues, par une comédienne parée du ruban violet. Il racheta chèrement ce jour-là, par l'ennui qu'en dût ressentir son âme distinguée, la fine qualité de ses effusions. » Ci).
Ces effusions étaient en effet trop fines, tiop subtiles, trop hypocritement injurieuses à l'égard de la vieille caihédrale, du vieux collège et des âmes bretonnes pour mériter d'être inteiprétées par une jeune fille de Tréguier, pour être symbolisées dans une touffe de fraîche bruvère.
(i) H. Parigot, op. cit., p. r>2~. « Le marbre énignialique » est en réalité du bronze.
Afin de donner à ces fêtes un peu de couleur locale, on les appellera : (c Le Pardon de Renan. » Par malheur, il manquera à ce pardon quelque chose d'essentiel, il n'aura pas d'anniversaire. Le gouvernement de la Piépublique ne se dérangera pas tous les ans, ni ses soldats non plus, pour peinicttre aux anticléricaux bretons de célébrer tout à leur aise l'apôtre de la tolérance.
Sur cette place qui le vit écolier doux et studieux, près de cette église où il porta l'habit blanc, il se sentira toujours fort dépaysé. Son pays ne voudra point se reconnaître en lui, faire une parure à sa glorieuse vieillesse et à son souvenir.
Les maîtres '< pieux et bornés )> à qui il doit tout, resteront décidément irréconciliables. Les Noémi elles-mêmes passeront avec une cruelle indifférence, peut-être même avec une secrète indignation contre le ministre Combes, l'ennemi de leur langue et de leur foi, qui a posé là, sous leurs yeux, leur compatriote renégat.
Lorsque le grand pardon de Tréguier amène les foules trécorroises aux pieds de Saint- Yves de Vérité, Renan doit être jaloux de ce concurrent. Il lève des regards sombres vers la déesse aux yeux bleus, dépaysée
elle-même sous ce ciel brumeux ; il applique à Saint-Yves ce qu'il disait devant le p'arthénon au sujet de saint Paul : (c Eh bien I ce petit Breton l'a emporté. »