CHAPITRE VII L'héritier de l'idéalisme celtique
En février i854, Renan publiait dans la Revue des Deux-Mondes un article intitulé La Poésie des races celtiques. Cinq années plus tard, il le reproduisait dans ses Essais de morale et de critique, en déclarant solennellement que ce morceau avait pour lui un caractère tout personnel et sacré. <( Les vieux souvenirs de cette race sont pour moi plus qu'un curieux sujet d'études ; c'est la région où mon imagination s'est toujours plue à errer, et oii j'aime à me réfugier comme dans une idéale patrie. »
Vient ensuite une adresse émue aux ancêtres de la tribu dont il se considère comme l'aboutissant et comme la fleur. Qu'ils se consolent d'avoir vécu dans l'obscurité et le silence, d'avoir économisé pour lui des trésors de pensées et de sensations, car dans sa personne, ils parviennent enfin à la lumière et à la célébrité, u O pères de la tribu obscure, du foyer de laquelle je puisai la foi à l'inviçible, humble clan de laboureurs et de marins, à qui je dois
d'avoir conservé la vigueur de mon âme en un pays éteint, en un siècle sans espérance, vous errâtes sans doute sur ces mers enchantées où notre père Brandan chercha la terre de promission ; vous contemplâtes les vertes îles dont les herbes baignent dans les flots ; vous parcourûtes avec saint Patrice les cercles de ce monde que nos yeux ne savent plus voir. »
Mais en venant vers la France, la barque errante des ancêtres s'est trompée de direction, elle aurait dû poser son berceau dans Tune des cités pacifiques de Clonfert ou de Lismore ; il se serait nourri, dans cette pauvre Irlande, du son de ses cloches, au récit de ses mystérieuses odyssées. Jeté au milieu d'un monde qui ne comprend que ce qui le dompte ou ce qui le sert, il restera, malgré tout, fidèle à l'idéal de ses pères : (( Consolons-nous par nos chimères, par notre noblesse, par notre dédain. Qui sait si nos rêves, à nous, ne sont pas plus vrais que la réalité ? Dieu m'est témoin, vieux pères, que ma seule joie, c'est que parfois je songe que je suis votre conscience, et que par moi vous arrivez à la vie et à la voix. » (i).
(i) Essais de morale et de critique, préf.. p. xviii-
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Dans une lettre datée de Venise, 28 mai 'i85o, Renan faisait entendre à Bcrthelot combien cet amour de la contemplation vague et du rêve le dégoûtai^des études spéciales. « Je ne pense jamais aux études spéciales sans arriver au bout d'un quart d'heure à un état d'irritation pénible et peu philosophique. Puis, par une sorte de volteface, dont l'évolution se produit dans mon esprit avec une rare uniformité, je me replonge dans la mer pacifique de l'illusion. » (i). Il est bon de rappeler ces aveux à ceux qui s'obstinent à faire de ce rêveur le patron de la science pure et de la vérité toute nue.
Les pages oi^i Renan se complaît à dépeindre l'âme bretonne, à la façonner à son insage et selon son cœur, ont un mot qui revient sans cesse : idéalisme.
Cet idéalisme se caractérise par les choses qu'il exclut plutôt que par celles qu'il enveloppe ; il finira par exclure tout^ réalité pour n'envelopper que le rêve, la chimère, l'illusion.
Si vous voulez sentir le parfum pénétrant du sol armoricain, dépêchez-vous de franchir cette zone plus rapprochée du continent
(i) E. Renan et M. BerUi<-"lot. Correspondance.
où se prolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine.
Le plus brusque changement vous fera sentir que \<&us êtes dans la véritable Bretagne, celle qui mérite ce nom par la langue et la race. « Un vent froid, plein de vague et de tristesse, transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord, la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir : une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements. Même contraste dans les hommes : à la vulgarité normande, à une population grasse et plantureuse, contente de vivre, pleine de ses intérêts, égoïste comme tous ceux dont l'habitude est de jouir, succède une race timide, réservée, vivant tout au-dedans, pesante en apparence, mais sentant profondément, et portant dans ses instincts^ religieux une adorable délicatesse. » (i).
Le tableau est légèrement idéalisé et pourrait occasionner certaines déceptions ; on peut regretter aussi qu'il ait fallu dire tant de mal des Normands pour dire un
Ci) Esxnifi de morale... p. 375-076.
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peu trop de bien des Bretons. Du reste, ne nous y trompons pas. Si les habitants de la Normandie avaient invité le grand homme à faire une conférence sur leur grasse et plantureuse province, il aurait su en faire jaillir des sources de poésie et même de générosité (\). Mais, contentonsnous de savourer l'élixir de l'idéalisme celtique.
Plus riche, la Bretagne serait moins poétique, et la race bretonne moins idéaliste. La culture intensive du sol, le développement de l'industrie, en augmentant le bien-être matériel, tue peu à peu l'idéal dans les âmes.
Telles sont les pensées que développa Renan à l'occasion de la première Exposition universelle de Paris en 1855. Il intitulait son étude La Poésie de VExposition ; c'était pour mieux marquer son côté terre à terre et prosaïque, (c II y a quelques jours, écrivait-il dédaigneusement, les plus fortes têtes de l'Europe étaient occupées à décider
(i) Renan écrivait en 1867, à propos des saints : « La Normandie n'en a pas un seul, au moins de race normande. » Etudes d'Histoire religieuse, p. 807. Le 21 juin 1891, il est moins sévère. « Le Normand aime «a riche et plantureuse Normandie, parce qu'elle a tous les dons de la terre et du ciel. » Feuilles dét., p. III.
quelle nation fabrique le mieux la soie ou le coton. )) Et il entrevoyait le jour où l'humanité se disputerait l'excellence dans la fabrication des petits gâteaux d).
Si Rome conserve encore ses parfums d'art et de poésie, si elle est toujours la cité de l'âme, c'est qu'elle est restée fermée au confortable et au luxe qui ont envahi les cités modernes, c Le jour où les petites ht>bitudes de la civilisation y deviendraient dominantes, le jour où ses magasins imités des boulevards remplaceraient les pauvres boutiques de la place Navone, où des cheminées de manufactures fumeraient sur l'Aventin, Rome, je veux dire la Rome chère à tout ce qui pense et qui sent, la cité de l'âme, comme l'appelait Byron, n'existerait plus. )) (2).
Les femmes, trop préoccupées par les frivolités de la toilette, ont leur part de responsabilité en cette baisse générale de l'idéal dans le monde. <( Au lieu de demander aux hommes de grandes choses, des entreprises hardies, des travaux héroïques, elles leur demandent de la richesse, afin de satisfaire un luxe vulgaire. » Et les dames françaises sont invitées à prendre mo-
(i) Essais (le morale., p. 307.
(2) Ibid., p. Sfii.
dèle sur trois de leurs illustres devancières de rancien régime : M™^ de Longueville, ]VP* de Chevreuse et la princesse Palatine dont Mazarin disait qu'elles étaient capables de bouleverser ou de gouverner trois grands royaumes, (i).
Renan a fait des réflexions amères sous ces voûtes de cristal où se pressaient les curieux. Le siècle ne va ni vers le bien, ni vers le mal, il va vers la médiocrité. Eston plus moral, plus éclairé, plus religieux qu'il y a deux cents ans.!^ Peu de visiteurs, lui semble-t-il, sont sortis de ce palais d'Exposition meilleurs qu'ils n'y étaient entrés, peu ont pu dire avec lui, en regardant ces étalages : « Que de choses dont je peux me passer ! » (2).
Les exposants trouvèrent cette critique bien sévère et quelque peu chagrine. L'auteur leur répondit, en rééditant son travail, qu'ils auraient véritablement mauvaise grâce à prétendre aux consolations poétiques. « L'industrie, dit-il malicieusement, a de quoi se passer de poésie ; il faut laisser cette consolation aux pauvres. Une campagne occupée par des genêts et de la bruyère est plus pittoresque qu'un champ
(i) Essais de morale., n. 3G5-366.
(2) Ibid., p. 37/i.
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cultivé ; et, s'il s'agit de choisir un paysage, un peintre s'adressera plutôt aux grèves de la Bretagne ou au sublime désert de la campagne de Rome qu'aux plaines de la Beauce ou aux riches vallées de la Normandie. » (i).
Ennemi du confortable et du luxe, l'idéalisme de Renan exclut également l'utile. Le 26 août i858, il écrivait à Berthelot qu'il éprouvait quelque difficulté à partager son admiration pour les forêts des Vosges. « Je ne connais que les bruyères de la Bretagne et les montagnes pelées de la Provence et d'Italie. J'ai un faible, je l'avoue, pour ces aspects dénudés, qui dépaysent entièrement l'homme et le transportent à mille lieues de l'utile. Les forêts elles-mêmes me sont suspectes de servir à quelque chose, tandis que les bruyères ne servent notoirement à rien. »
Berthelot, qui n'avait pas, quant à lui, à soutenir les exigeantes traditions de l'idéalisme celtique, souriait un peu de cette naïveté de son ami et le rappelait discrètement au sentiment de la réalité. (( Vous avez pour l'utile une haine trop raffinée ; les rochers et les bruyères mettent l'âme
(i) Essait de morale., préf. p. xv.
dans une disposition plus rêveuse peut-être que les vertes forêts ; mais ne reprochez pas aux forêts d'être suspectes de servir à quelque chose, car les bruyères et les rochers ne le sont pas moins : les unes servent aux troupeaux, les autres à la construction des maisons et des routes, voire même au macadam. » (i).
Renan déclarait tenir de ses ancêtres le mépris des richesses. <( Pas un de ces braves gens n'a cherché, comme disaient les Normands, à «. gaainyer )>, aussi restèrentils toujours pauvres. » S'il faut l'en croire, il fut fort surpris, le jour où Michel Lévy entra dans sa mansarde, une feuille de papier timbré en main, pour lui proposer un contrat d'éditeur. Il avait toujours songé à écrire des livres, mais ne se serait jamais douté que le produit de sa pensée pût avoir une valeur vénale, que ses écrits dussent lui rapporter un sou (2). Il fut autrement
(i) E. Renan et ^I. Berthelot. Correspondance, p. i56-i57. Chose cnriouse, la gymnastiqne lui déplaît, comme troii désintéressée et sans but. « Ne serait-il pas plus ntile d'exercer durant deux ou trois heures le métiei' de menuisier ou de jardinier, en le prenant au sérieux, c'est-à-dire avec un intérêt réel, que de se fatiguer ainsi à des mouvements insignifiants et sans but ? » L'Avenir de la Science, p. 3o8. rNote.)
(2) Souvenirs.., n. 35o-35i.
scandalisé, en i864, quand le ministre de l'Instruction Publique eut l'audace d'établir une certaine équivalence entre son cours du Collège de France interrompu et les appointements qui y correspondaient.
Pour stigmatiser ce mauvais goût, il ne trouvait qu'un mot assez fort, le mot de saint Pierre à Simon le Magicien, qui voulait acheter à prix d'argent les dons spirituels : Pecunia iua tecum sit. » (i).
En fait de pauvreté et de détachement des choses matérielles, il ne pouvait guère se comparer qu'à saint François d'Assise. « Comme le patriarche d'Assise, écrit-il, ■ j'ai traversé le monde, sans attache sérieuse au monde, à l'état de simple locataire, si j'ose dire. Tous deux, sans avoir rien eu en propre, nous nous sommes trouvés riches. Dieu nous a donné l'usufruit de l'univers, et nous nous sommes contentés de jouir sans posséder. » Pauvre évangélique, admirateur attardé du Sermon sur la Montagne, quelque chose le choque dans le monde moderne : une barrière interdisant l'accès d'une belle vallée, un ruisseau qu'on salit pour l'assujétir au service d'une manufacture.
(i) Questions contemporaines, p. 2^4.
La poésie lui semble presque incompatible avec le droit de propriété. Les choses qui élèvent l'âme, qui portent à la contemplation, à la rêverie, sont précisément celles qui appartiennent à tous : la mer, la plaine inculte, la forêt, les déserts, les sommets neigeux des montagnes, le jQrmament. Il n'aime pas beaucoup ce monde coupé de murs de clôture, où l'on chemine sur des routes nettement tracées, ori chacun goûte la nature dans son propre jardin. « L'art, cet aristocrate raffiné, refuse obstinément ses services aux riches, il lui faut des prince? ou des pauvres. Jamais la riche Angleterre, avec ses millions, n'aura un art vraiment digne de ce nom. » (i).
De très bonne heure, l'héritier de l'idéalisme celtique afficha un profond dédain pour tout ce qui n'est pas spéculation pure. Déjà, en i8/46, il écrivait, dans ses Cahiers : « Pour un intellectuel exclusif comme moi, l'homme d'action n'a pas de sens ; c'est un fou, un sot, un hors d'œuvre. » Il
(i) \oaveJles Etudes d'Histoire religieuse, préf., p. iii-iv et p. 337-338. « L'Angleterre, le pays de la richesse, est de tous les pays civilisés le plus nul I)our le développement philosophique de l'intellîgence. » L\Avenir de la Science, p. 417.
sait, d'ailleurs, que La Fontaine a eu raison d'écrire :
Soyez plutôt maçon si c'est votre talent.
Mais c'est triste, tout de même, d'être maçon ; or, ils sont très nombreux ceux qu'il range dans cette catégorie. (( Tous ceux-là sont maçons qui ne contemplent, banquiers, mécaniciens, industriels, etc., tous, en un mot, excepté les savants, les philosophes, les poètes, les penseurs, et l'homme moral et pur, qui sent. » (i).
Etudiant, il s'indignait, un jour, de voir la grande salle de la Sorbonne s'ouvrir à un Congrès agricole, l'amphithéâtre regorger d'élèves, tandis que. le professeur de philosophie pérorait devant cinq ou six auditeurs.
Même quand l'action s'appelle charité et dévouement au service des misères humaines, elle a peu de valeur à ses yeux. Pour lui, la fin de la création n'est pas le bonheur, c'est la contemplation, a Une heure d'.t méditation de sainte Thérèse ou de Spinoza vaut une journée de saint Vincent-de- Paul. )) (2). Galilée, Descartes, Newton,
(i) Cahiers de jeunesse, p. 35o et cf. p. i^i-i^a. i\'oiivenux Cahiers.., p. 87.
(2) Nouvelles Etudes d'Histoire religieuse, p. 469- 470, et Dialogues philos., p. 59.
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étaient, à leur époque, le but, ou plutôt l'aboutissement du monde, et au temps de Renan ce ne pouvait être que lui-même.
Lamennais n'est pas un Celte selon son cœur, car il n'a pas su se préserver de la vie active, du monde et de ses révolutions ; il aurait dû se tenir à l'écart d'un siècle qui n'avait point voulu entendre ses propositions de salut. (( Dégagé alors de tout devoir envers l'espèce humaine, il eût continué ses libres promenades dans le monde de l'esprit, réservant pour l'art seul sa maturité riche d'expérience et de désillusion. Lamennais n'eut point cette abnégation, ou, si l'on veut, cet égoïsme. Une première expérience ne le dégoûta point de l'action. » (i).
La contemplation elle-même, pour être vraiment idéaliste, doit monter à un degré de désintéressement qu'on ne soupçonnait pas. On raconte qu'un jour le Christ apparut à saint Thomas d'Aquin pour le féliciter de ses écrits et lui demander quelle récompense il désirait en retour. « Nulle autre que toi. Seigneur », répondit le saint. Renan, à propos de ce trait, trouve que le gand docteur du moyen âge s^ était arrêté à mi-côte de l'idéale spéculation. « Le criti-
(i) Esnais de morale.., v. i85.
que, dit-il, est plus désintéressé encore, et si la vérité lui adressait la même demande, il serait tenté de répondre : « Nulle autre que de t'avoir cherchée. » (i).
Il n'y a peut-être pas de penseur qui ait été autant que Renan contredit par la réalité, par les faits. Il en prit allègrement son parti, il finit même par faire de l'insuccès un signe de l'idéalisme, et profita de l'occasion pour se donner un brevet de bon appréciateur. « Comme j'avais l'esprit juste, je vis que l'idéal et la réalité n'ont rien à faire ensemble ; que le monde, jusqu'à nouvel ordre, est voué sans appel à la platitude, à la médiocrité ; que la cause qui plaît aux âmes bien nées est sûre d'être vaincue ; que ce qui est vrai en littérature, en poésie, aux yeux des gens raffinés, est toujours faux dans le monde grossier des f{;its accomplis. » (2).
Décidément, il est difficile de se dégager davantage, non seulement du matériel et de l'utile, mais de toute réalité. Suivant le désir de sa jeunesse, le voilà « à genoux devant rien ». (3). Il vogue à pleines voiles
(i) Essais de morale., p. loi.
(2) Souveuirs... p. 122, et cf. Réforme inteUectmlle et morale, p. 29-3o.
(3) Nom:. Cahiers., p. 258.
dans la mer pacifique de l'illusion, renchérissant sur ses ancêtres eux-mêmes. Quand les vieux pères de la tribu obscure erraient avec saint Brandan siu' le grand océan, en quête de la terre de promission, ils n'avaient pas devant les yeux un mirage plu» éthéré.