LIVRE CINQUIÈME
Bi: liA PATIENCE.
T,n';.'!secV.n. CHAPITRE PREMIER. yiu'TM:ui. Patience dans les douleurs aiguës.
Le saint Prélat assistait un jour une personne extrêmement malade, et qui, non-seulement faisait paraître, mais avait en elFet une prodigieuse patience dans des douleurs excessives. Elle a trouvé, disait-il à son occasion, le rayon de miel dans la gueule du lion 0).
Mais , comme il aimait les vertus parfaites , il voulut savoir si cette patience était vraiment chrétienne, et avait pour motif l'amour de Dieu et de sa gloire, et non l'estime des créatures. Il se mit donc à louer la
(t) Judic. XIV, 8.
constance de la malade, à exagérer ses souffrances, à admirer son courage , son silence , son bon exemple , espérant par ce moyen connaître les vrais sentiments de son cœur.
Il ne se trompa point. La personne, qui était solidement vertueuse, et de qui la patience ressemblait à celle dont l'Ecriture déclare les œuvres parfaites , lui dit aussitôt : Mon père , vous ne voyez pas les révoltes de la partie inférieure de mon àme. Certes, tout y est en désordre et sens dessus dessous ; si la grâce de Dieu et sa crainte ne m'étaient une forteresse dans la partie supérieure, il y a longtemps que la défection serait générale, et la révolte universelle. Je suis comme ce prophète que l'ange portait par un cheveu, ma patience ne tient pas à quelque chose de plus fort. Si Dieu ne m'aidait puissamment, je serais déjà dans V enfer. Ce nesl pas moi qui fais si oonne contenance ^ cest la grâce de Dieu au-dedans de moi (i). De ma part il n'y a que feinte et hypocrisie. Si je suivais mes propres mouvements, je crierais, je me débattrais, je me dépiterais, je murmurerais, je proférerais des malédictions; mais Dieu me bride avec un frein tel, que je n'ose me plaindre sous ses coups, et je dois à sa grâce d'aimer, d'honorer la main qui me châtie.
Le Bienheureux, en se retirant, dit à ceux qui le
(1) Ezech. VIII, 32. — Dan. xiv, 35. — Ps. xciii, 17. — i Cor. XV, 10.
— lo5 —
reconiliiisaienl : Celte personne a la vraie patience chrétienne. Nous avons plus à nous réjouir de ses douleurs qu'à l'en plaindre ; ses inlirmilés perfectionneront sa MMlu (^). Mais avez-vous remarqué comment Dieu lui cache la perfection qu'il lui donne? Sa patience n'est pas seulement courageuse; elle est amoureuse, elle est humble, elle est semblable au baume pur, qui descend au fond de l'eau précisément parce qu'il est pur. Gardez-vous bien cependant de lui rapporter ce que je viens de dire, de peur qu'elle n'en conçoive de la vanité, et que cela ne trouble en elle l'économie de la grâce ; les eaux saintes de la grâce ne coulent que dans les vallées de l'humilité. Laissez-la posséder paisiblement son âme dans sa patience ; elle est en paix dans cette amertume très amère(2).
CAMUS, fïTiDITm? lî COLLOT,
xviii' p., seci. XXXVII. ^nAriinr^ ii. xYiii°p.,ch.xix.
Patience dans les longues maladies.
Les maladies violentes guérissent promptement , ou promptement encore conduisent au tombeau. Les maladies moins graves sont plus longues; mais elles n'exercent pas moins la patience des malades et celle des personnes qui les soignent.
(1) I Cor. XII, 9.
(2) Luc, XXI, 19.
« Les maladies longues , disait le Bienheureux , sont » de bonnes écoles de miséricorde pour ceux qui » assistent les malades , et d'amoureuse patience pour » ceux qui souffrent; les uns sont au pied de la » croix avec la Sainte Vierge et saint Jean , dont ils » imitent la compassion ; les autres sont sur la croix » avec Notre-Seigneur, duquel ilsimitentla passion (i).»
Mais , pour imiter cette passion et cette compassion , il faut souffrir de part et d'autre avec charité. La Sainte Vierge et saint Jean ont ressenti une compassion d'autant plus vive que leur amour était plus grand pour Jésus crucifié. Ce fut au pied de la croix que le glaive de douleur transperça l'âme de Marie , et qu'elle éprouva les souffrances du plus douloureux enfantement. Ce fut là que le disciple bienaimé but le calice d'amertume, calice que le Sauveur lui avait annoncé après lui avoir accordé les faveurs du Thabor.
La vie entière du chrétien n'est autre chose qu'une longue souffrance. « Vous êtes épouse, écrivait le saint )) Évêque à une âme éprouvée; vous êtes épouse, noa » encore de Jésus glorifié, mais de Jésus crucifié. C'est «pourquoi les bagues, les colliers, les joyaux qu'il » vous donne et dont il veut vous parer, sont des croix, » des clous , des épines , et pourquoi encore il vous » sert pour festin de noces , du fiel , de Thyssope , du » vinaigre. Dans le ciel, nous aurons les rubis, les
(1) L. IV, ép. 67.
» diamants, les oméraudcs, le vin exquis, la manne » et le miel l*). »
Le monde est une carrière dans laquelle sont taillées les pierres vivantes qui doivent entrer dans la construcliou de la Jérusalem céleste , comme le chante l'Eglise , le jour de la Dédicace : Tansionihm , pressuris expoliti lapides, etc.
II'p.,»ecl.'xx. CHAPITRE III. Il* p., ch. XVI.
Suite du chapitre précédent. — Exemple.
Dans le temps où l'évêque de Genève s'occupait des moyens de faire de notre Saint son coadjuteur, celuici tomba si gravement malade que les médecins désespérèrent de sa vie. On lui annonça le danger où il était; il reçut cette nouvelle d'un visage serein , comme s'il eût vu le ciel ouvert pour le recevoir. Indifférent au sujet de la vie et de la mort , il ne disait que ces mots : Je suis à Dieu; qu'il fasse de moi ce qu'il voudra.
Quelqu'un lui faisait observer qu'il devait souhaiter de vivre , sinon pour le service de l'Eglise , au moins pour faire pénitence.
Tôt ou tard, répondit- il , il faut mourir; et en quelque temps que ce soit , nous aurons toujours besoin de la
(1) Liv. IV, ép. 61.
grande miséricorde de Dieu. Il est toujours, lui, plein de bonté pour ceux qui l'invoquent, et nous, nous sommes toujours mauvais. Plus tôt on termine sa course, moins redoutable est le compte qu'il faut rendre. On veut me charger d'un fardeau non moins à craindre que la mort. Si j'avais l'option entre l'un et l'autre , je ne saurais lequel choisir. Il vaut mieux s'en remettre au choix de la divine Providence; il vaut mieux dormir sur le sein de Jésus-Christ que veiller partout ailleurs. Dieu nous aime , il sait ce qu'il nous faut mieux que nous-mêmes. Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur W. Il a les clefs de la vie et de la mort i^) ; ceux qui espèrent en lui ne seront point confondus (^). Allons, nous aussi, et mourons avec Jésus (^).
Une autre personne lui dit que c'était dommage qu'il mourut si jeune. Il n'avait alors que trente-cinq ans.
Notre Seigneur, répliqua-t-il , est mort encore plus jeune. Le nombre de nos jours est présent à ses yeux. Il sait cueillir, dans toutes les saisons, les fruits qui lui appartiennent ^^\ Ne nous arrêtons point à tant de circonstances, ne regardons que sa très sainte volonté.
(1) Rom. XIV, 8.
(2) Apoc. I, 12.
(3) Ps. XXIV, 5.
(4) Joan. II, 16.
(5) Job. XIV, 5.
Que ce soil là noire étoile : elle nous conduira à Jcsus- Chrisl, dans la crèche ou au Calvaire. En le suivant, on ne marchera pas dans les ténèbres , on aura , au contraire, la lumière de la vie éternelle, de celte vie qui n'est plus sujette à la mort (^).
CAMVS, /-.wi \r)|'T"ni7 ÎV COLLOT,
V» p., secl. XXI. \^Il;irill\lj IV, Vp.ch. IX.
Suile. — Autre exemple.
Le Bienheureux souffrait les douleurs de la maladie avec une patience mêlée de tant d'amour et de douceur, qu'on ne l'entendait jamais se plaindre, ni exprimer le moindre désir qui ne fût conforme à la sainte volonté de Dieu.
Il ne regrettait nullement de ne pouvoir rendre à Dieu et au prochain les mêmes soins que dans la santé. Il souffrait et il voulait souffrir parce que tel était le bon plaisir de Dieu. Il sait mieux , disait-il, ce qu'il me faut que moi-même. Laissons-le faire, c'est le Seigneur. Qu'il opère ce qui est agréable à ses yeux. 0 Dieu! que votre volonté s'accomplisse et non la mienne (2). Oui:, Père céleste^ je le veux, parce que cela a été trouvé Ion devant vous [^). Qu'il soit ainsi, Seigneur, et que votre
(1) Joan. VIII, 12.
(2) Luc, xxii, 42.
(3) Luc, X, 21.
loij que votre volonté soient à jamais gravées dans ruon cœur (1).
Lorsqu'on lui demandait s'il prendrait bien une médecine, un bouillon, s'il voulait être saigné ou autres choses, il ne répondait que ces mots : « Faites au malade ce qu'il vous plaira , Dieu m'a mis à la disposition des médecins. » On ne vit jamais rien de plus simple ni de plus obéissant. Il honorait Dieu dans les médecins ; il savait que Dieu a créé les remèdes , que leur vertu vient de lui , et que s'il commande de considérer le médecin, il veut aussi qu'on lui obéisse.
Il disait tout simplement son mal tel qu'il le ressentait, sans l'augmenter, sans le diminuer. L'augmenter lui eût paru un mensonge plein de lâcheté , et il aurait cru, en le diminuant, se charger d'une coupable dissimulation.
Quoiqu'il souffrit de violentes douleurs, on voyait toujours sur son visage , dans ses yeux surtout , la sérénité dont jouissait son âme. C'était un calme que les tourments du corps ne troublaient jamais.
CAMITS, rHADITRr V COLLOT,
xvi*p.,sect. XXIV. ^-.n/iriinEi v. xvr p., ch. xiv.
Patience et autres vertus qu'il faut pratiquer dans les calomnies.
On demandait à notre Saint s'il ne fallait pas repousser la calomnie par les armes de la vérité. Dans ces oc-
(1) Ps. XXXIX, 9.
-SilHMBflfllfc
rasions, répoiulil-il , il y a plusieurs vertus à pratiquer.
La première, c'est de rendre hommage à la vérité; l'amour que nous devons à Dieu et celui que nous nous devons à nous-mêmes en vue de Dieu , nous y obligent. Mais il faut (|ue cet hommage soit accompagné de modération, de douceur, et qu'il exclue le trouble, l'inquiétude sur les suites. Notre Sauveur, accusé d'être possédé du démon, répondit simplement : Non, je ne suis point possédé du démon (*). Vous reproche- t-on quelque grand ou même quelque scandaleux défaut, si vous ne le reconnaissez point en vous, dites sans émotion et sans phrase , que , par la grâce de Dieu , vous vous en croyez exempt.
Secondement, si l'on continue à vous le reprocher, l'humilité doit trouver là sa place, et l'occasion est belle pour la pratiquer. Dites alors que, si la vérité vous force à reconnaître que vous n'avez pas celui-là , vous en découvrez en vous de bien plus grands , que rien n'égale votre misère, et que, si Dieu ne soutenait votre faiblesse, vous commettriez les crimes les plus énormes. Ces paroles ne sont point contraires à la vérité. David était-il donc dans le faux, quand il s'écriait : Que si Dieu ne reût assisté j, il serait déjà dans l'enfer (^^j ?
Troisièmement, si malgré vos humbles protestations,
(1) Joan. VIII, 48.
(2) Ps. xciii, 15.
on persévère à vous imputer les torts ou les défauts qu'on vous supposait d'abord, c'est le cas de garder le silence , à l'exemple du prophète-roi : Je suis devenu ^ disait-il , comme un homme qui na ni oreilles pour entendre, ni langue pour répartir (i). La réplique irrite et excite davantage la calomnie ; le silence l'apaise et lui ferme la bouche.
Quatrièmement , lorsque le silence est inutile , la patience vient à votre aide , et vous défend avec un bouclier impénétrable. C'est elle, dit l'Ecriture, qui rend nos œuvres parfaites. Jointe à la charité, elle nous place dans les béatitudes de la faim de la justice, et de la persécution pour la justice.
Cinquièmement, la calomnie, au lieu de se taire, redouble-l-elle ses mensonges, ou les soutient-elle avec plus d'audace, c'est le cas de recourir à la constance, patience courageuse qui fait tête aux maux les plus violents.
Sixièmement, si malgré tout cela, la calomnie poursuit son cours sans se lasser, la longanimité , patience de longue haleine, sera votre ressource.
Septièmement , si rien ne décourage la calomnie , si elle vous harcèle jusqu'au bout de la carrière, la persévérance, patience indéfectible, vous fera remporter à la fin, avec la victoire, la couronne qui lui est due.
Huitièmement , là aussi trouvent à s'exercer la pru-
(1) Ps. XXXTII) 15.
(Icnee, la douceur, la modestie dans les paroles^ et surtout la reine, la vie, l'ànie de toutes les vertus, la très sainte charité, puisque, sans elle, cette réunion de vertus n'aurait aucune valeur. C'est elle qui met des charbons ardents sur la tète des calomniateurs (^), qui nous fait bénir ceux qui nous maudissent et prier pour ceux qui nous persécutent!'-). C'est elle qui les change souvent de telle sorte , qu'elle en fait nos panégyristes et nos protecteurs.
CAMVS. rUADlTRl? Vf COLLOT,
xn*p.,sect. Vif. Vjn/iriixxEi vi. xii'p., ch. iv.
Même sujet. — Suite.
Ce mot de l'Apôtre revenait fréquemment dans les discours du Bienheureux : Ne vous défendez paSj, mes très chers frères ^ mais donnez lieu à la colère i"^). Un boulet s'amortit contre ce qui cède, tandis qu'il brise ce qui lui résiste. La parole douce éteint la colère (-4)^ comme l'eau éteint le feu. Jésus-Christ a dit que ceux qui sont doux posséderont la terre, parce que, par leur douceur, ils se rendent maîtres des cœurs. Comme ceux qui sont doux font aisément la volonté des autres, de même les autres s'accommodent aisément à leur volonté.
(i) Rom. XII, 20.
{:2) Luc. VI, 28.
(3) Rom, XII, 19.
(4) Eccli. VI, 5.
Dans les grandes calomnies, le saint Évéque conseillait de regarder le Sauveur mourant comme un grand coupable au milieu de deux voleurs. C'est là, disait-il, le serpent d'airain et sans venin , dont la vue guérit de la morsure de la calomnie. Devant ce grand exemple de patience, on rougira de se plaindre des calomniateurs, et beaucoup plus d'avoir contre eux du ressentiment.
Mais si le silence et la patience doivent être, pour quelqu'un, une cause de scandale?
On peut alors opposer, paisiblement, la vérité à la calomnie, et demeurer ensuite dans un tranquille repos. Il y a bien de la différence entre le scandale actif et le scandale passif. C'est le propre des mécbants de donner le premier, et des faibles de prendre le second. Les méchants donnent celui-là par une conduite vraiment répréhensible , par des actions réellemept coupables ; les plus gens de bien peuvent être l'occasion de l'autre par les imputations fausses dont ils sont l'objet. C'est ainsi que Notre Seigneur est ù\i\)e\é pierre de scandalei^), et lui-même disait à ses disciples qu'ils seraient scandalisés en lui la nuit de sa passion (-). Il leur avait dit déjà : Vous serez bienheureux quand les hommes médiront de vous, et vous chargeront faussement de toute sorte de crimes, à cause de moi. Béjouissez-vous et tressaillezde joie, parce que votre récompense sera grande dans le cieli^).
(1) Pet. II, 8.
(2) Malt. XXVI, 51.
(3) Malt. V, 11.
Il ne fiiiulrait pas conclure de là qu'on ne peut recourir à la prière, pour ileniandcr à Dieu de détourner de nous ce fléau. David le priait de le délivrer des langues injustes et menteuses, de l'opprobre et du mépris, de peur de tomber dans quelque faiblesse contre les saintes lois.
Garder la paix du cœur au milieu des calomnies, est un signe de grande perfection dans les voies de Dieu.
VllI'p.sect.XV. CHAPITRE VU. VIII'p., ch.'xn.
La patience remet la propre juslification entre les mains de Dieu.
Le Bienheureux avait coutume de dire que, quand on veut se justifier devant les hommes , cela se fait bassement, lâchement, obscurément; tandis que, si l'on remet entre les mains de Dieu sa justification , elle se produit hautement , avec force , avec éclat. Si nous sommes innocents , Dieu fait paraître notre innocence au grand jour ; il ne permet jamais que ceux qui mettent en lui leur confiance, soient confondus. Parce que le juste a espéré en moi^ je le délivrerai ; je le protégerai parce quil a connu mon nom (0.
Pour confirmer cette vérité , il citait l'exemple de Marie. La Sainte Vierge n'ignorait pas , disait-il , les
(1) Ps. XC, 14.
inquiétudes de saint Joseph sur sa grossesse ; mais son humilité ne lui permettait pas de découvrir la grâce incomparable dont Dieu l'avait favorisée , en la rendant mère du Verbe incarné. Elle laissa donc à la divine Providence le soin de la justifier dans l'esprit de son époux, et de le rassurer sur la cause de son trouble. Dieu le fît par le moyen d'un ange envoyé du ciel pour instruire l'homme juste du mystère qu'il ignorait , et le tirer de sa pénible perplexité.
L'Apôtre nous conseille de ne pas nous défendre quand on nous accuse injustement, mais de souffrir avec patience les emportements de la colère (^). C'est nous dire de nous en rapporter à Dieu seul pour tout ce qui regarde notre propre justification. Réfugionsnous dans le sein de Dieu , comme le petit de l'oiseau sous les ailes de sa mère. Le Seigneur nous a promis de nous couvrir de l'ombre de sa clémence (2) , de nous environner de sa vérité comme d'un bouclier (5) , et ce bouclier est impénétrable aux traits les plus acérés de nos ennemis.
(1) Rom. XII, 19.
(-2) Ps. XVI, 8.
(5) Ps. xc, 5.
xn"'«l;.«'. CHAPITRE VIII. xn?p':"î:".
Comment il faut pratiquer la patience dans les offenses.
SoulTrir avec patience les injures , les affronts , c'est fiùre une abondante moisson de vertus , disait le Bienheureux. On pratique alors ou l'on peut pratiquer :
1° La justice. Qui est celui qui n'a jamais péché et qui n'a pas besoin de correction ? Etes-vous offensé , considérez donc combien de fois vous avez vous-même offensé Dieu , et combien dès lors il est juste que les créatures vous punissent , comme instruments de sa justice.
2° La candeur. Lorsqu'on est accusé justement , il faut reconnaître sa faute avec ingénuité , en demander pardon à Dieu et aux hommes , et remercier celui qui nous la remet devant les yeux , quand bien même il le ferait avec humeur, par vengeance , par jalousie. Une médecine , pour être désagréable au goût , ne laisse pas de produire de bons effets pour la santé.
3" La simplicité. Si l'accusation dont on est l'objet porte à faux il faut, sans émotion et simplement, rendre hommage à la vérité, en manifestant son innocence. On doit agir ainsi pour l'édification du prochain , qui pourrait se scandaliser du silence , en le prenant pour un aveu tacite de la faute ; on le doit aussi à la vérité ellemême, qu'il ne faut pas laisser confondre avec l'erreur.
4°La modération. Lorsque, malgré toutes les preuves de votre innocence , on continue à vous accuser, ne vous mêliez plus en peine de vous justifier. Gardez le silence; c'esl le cas de souffrir sans rien dire.
5° La prudence , en méprisant les outrages que l'on vous fait. Ainsi méprisés, ils s'évanouissenl promplemenl. En les repoussant avec emportement, on a l'air de les avoir mérités.
6^* La discrétion , en n'agissant qu'avec poids et mesure , et eu ne parlant que selon l'exigence des circonstances.
7° La force d'âme , en se surmontant soi-même , et remportant ainsi une victoire que J'Esprit-Saint met au-dessus de tous les triomphes.
8° La tempérance , en maîtrisant ses passions d'une main ferme, qui empêche leurs saillies.
9° L'humilité, en aimant, en acceptant du moins sans révolte , la déconsidération , l'ahaissemenl , les mépris.
iO** La foi,^ regardant Jésus-Christ chargé d'ignominies , et marchant au milieu des opprobres , avec le silence du sourd-muet , qui ne peut dire un mot pour se justifier W.
11° L'espérance, en attendant une récompense éternelle, une couronne qui ne se flétrira jamais (2).
(1) Ps. MXVII, 15.
(2) Il Cor. IV, 17.
12° Enfin, la charité, qui est paticnle, douce, inistTii'onlieuso, qui croit lout, qui espère tout, qui ondurc tout , (jui supporte tout (^).
Oh ! que nous chéririons les injures , les affronts , les outrages dont nous sommes rohjct , si nous avions plus à cœur les intérêts de notre salut! Les occasions de les soullVir nous paraîtraient précieuses; nous les saisirions avec un saint empressement, puisqu'elles fournissent le moyen de se rendre de tant de manières aij;réal)le à Dieu.
CAMl'S, rHADïTRF lY COLLOT ,
xii* p.,sect. IV. L.nAriinn ijv. xii* p., ch. m.
Manière dont le Saint se coniporlait, quaud il apprenait qu'on disait du mal
de lui.
On venait quelquefois dire au saint Prélat que de mauvaises langues tenaient sur lui des propos étranges. Il n'est pas de vertu si éminente qui ne ?î!ft^posée à la calomnie.
Au lieu de se défendre , il se bornait à répondre : Ne disent-ils que cela? Puis , il ajoutait : Oh ! vraiment, ils ne savent pas tout; ils me flattent, ils m'épargnent; je vois qu'ils ont pour moi plus de pitié que d'aversion , et quils me souhaitent meilleur que je ne suis. Eh
(1) I Cor. un.
bien , Dieu soil béni ! Il faut se corriger ; si je ne mérite pas d'être repris en cela, je le mérite pour d'autres choses; c'est toujours une miséricorde que de l'être si bénienement.
Si , prenant sa défense , on repoussait comme fausses les imputations répandues : Soit, disait-il, mais je dois proflter de cela comme d'un avertissement , pour me garder de les rendre vraies. N'est-ce pas me rendre service que de me signaler un écueil , afin que je m'en éloigne.
S'il voyait qu'on s'emportât avec indignation contre les calomniateurs , Vous ai-je donc chargés , disait-il , de vous mettre en courroux pour soutenir ma réputation? Laissez-les dire , ce n'est qu'une croix de paroles , qu'une tribulation passagère, comme le vent qui n'est plus lorsqu'il a cessé de souffler. Il faut être bien délicat pour ne pouvoir supporter le bourdonnement d'une mouche. Qui nous assure que nous sommes irrépréhensibles? Ils voient peut-être mes défauts mieux que moi, mieux aussi que ceux qui m'aiment. Nous donnons souvent le nom de calomnies à des vérités dont la publicité nous déplait.
D'ailleurs, quel tort réel nous fait-on quand on a mauvaise opinion de nous? N'est-ce pas ainsi que nous devons penser nous-mêmes de nous-mêmes ! De pareilles gens ne sont pas nos ennemis, ni même nos adversaires, mais nos partisans, nos amis, puisque, de concert avec nous, ils entreprennent la destruction de notre
— Mi —
amour-propro. Pourquoi nous fâcher contre ceux qui nous viennent en aide pour combattre un si puissant ennemi V
C'est ainsi que le Bienheureux se moquait des calomnies et des outrages , estimant que , sans même recourir à h patience , le silence et la modération suffisaient pour les confondre.
CAMCSi /^II iUÏTrîT^ "V COLLOT,
XIVp, sect. XVII. L,llArll l\l!i A. XIV* p., ch. ir.
Autre exemple de patience dans les injures.
Un jour un homme de condition vint lui demander un bénéfice pour un ecclésiastique que ce gentilhomme favorisait.
Le Bienheureux lui répondit qu'il avait les mains liées sur cet objet; qu'ayant remis volontairement au concours tous les bénéfices de son diocèse , il ne pouvait en conférer aucun que sur la décision des juges du concours; qu'il éta t bien le président de ce tribunal, mais qu'il n'avait que sa voix ; qu'au surplus, il lui promettait d'avoir égard à sa recommandation , si l'ecclésiastique se présentait avec les autres à l'examen.
Le solliciteur crut que cette réponse était une défaite, et, s'abandonnanl à la vivacité de son caractère, il accusa le Saint de duplicité, d'hypocrisie; franchissant même toutes les bornes de la modération , il s'emporta jusqu'à la menace.
A ces emportements, le Bienheureux n'opposa que le silence ; mais il demeura ferme ; on eût dit un rocher contre lequel la furie des vagues de la mer se brise impuissante.
Aux paroles que, de temps en lemps, le Bienheureux adressait à cet homme pour l'apaiser, il répliquait que cela était bon pour endormir des femmelettes; que pour lui, il lui fallait autre chose que de la bouillie.
Enfin, il pria son interlocuteur d'agréer qu'il exa-% minât lui-même en particulier le prêtre en question ; mais cet ecclésiastique, homme de peu de capacité, ne voulut point y consentir. Quoi ! reprit le Bienheureux en s'adressant au gentilhomme, est-ce donc les yeux bandés que vous voulez que je lui confie le soin des âmes dont je suis chargé I Voyez, Monsieur, s'il y a de la justice dans ce procédé. Le seigneur se mit alors à élever la voix plus haut encore qu'auparavant, et à vomir, contre le saint Prélat, des injures dont je ne veux point souiller ce papier en les écrivant.
Quand cet homme se fut retiré , un ecclésiastique de grande vertu, présent à cette scène, demanda au Bienheureux comment il avait pu souffrir toutes ces insolences sans s'émouvoir.
Voyez-vous, répondit le Saint, ce n'était pas lui qui parlait, c'était la passion. Puis, portant sa pensée jusqu'à Dieu : Dieu, ajouta -t-il, a vu de toute éternité qu'il me ferait la grâce de soutenir avec joie cet opprobre. Un calice, qui m'est présenté par un si bon maître,
ne voiilt'z-vous pas que je le boive? Oli! qu'il est eni- \ranlî qu'il m'est agréable, venant d'un main que, dès mon enfanee, j*ai appris à adorer.
Mais, reprit l'ecclésiastique, avez-vous été entièrement impassible?
J'ai fait diversion, dit le Bienheureux. Je me suis mis à penser aux bonnes qualités du personnage , dont l'amitié m'était si douce autrefois ; et j'espère qu'un jour viendra, où, ces brouillards dissipés, il me reverra d'un œil serein.
Ces paroles furent comme une prophétie. Le gentilhomme revenant à lui, et réfléchissant sur son emportement et les expressions outrageantes qu'il avait adressées au saint Évéque, il en conçut un tel repentir, qu'il alla lui en demander pardon, les larmes aux yeux. Telle était la vivacité de son regret, que le Bienheureux eut de la peine à le consoler. Depuis ce moment leur amitié fut plus étroite que jamais.
CAMCS, /^ I-I A T) I T" 13 17 YT COLLOT,
r'p ,sect. VII. L.nArllnrj Al. i" p., ch. vi.
Exemple de patience daus une injusie vexation.
Le Saint s'était rendu caution d'une somme considérable pour un gentilhomme, son ami et son allié. A l'échéance , le créancier s'adresse au saint Prélat pour
être payé. Le Bienheureux, avec sa douceur ordinaire, lui fait observer que le gentilhomme possédait une fortune bien supérieure à la somme qui lui était due ; que le capital étant assuré, il ne devait avoir aucune inquiétude sur les intérêts , que le débiteur se trouvant actuellement à l'armée pour le service du prince, il ne pouvait en ce moment venir acquitter son obhgation , mais que, s'il voulait bien avoir un peu de patience et accorder quelque délai, il serait entièrement satisfait.
Le créancier, loin de se contenter d'excuses si raisonnables et si justes , s'emporte , demande avec plus d'instance, se plaint et murmure.
Le Bienheureux insiste, et ne demande que le temps d'écrire au débiteur pour en obtenir satisfaction. Le créancier refuse durement et se laisse aller à d'inconvenants reproches.
Monsieur, lui dit alors le Saint avec une mansuétude admirable, je suis votre pasteur, auriez -vous bien le courage, au Heu de me nourrir comme mon ouaille, de m'ôter le pain de la bouche ? Vous savez que je suis réduit à l'étroit , et que je n'ai que justement et petitement ce qu'il me faut pour mon entretien. Je n'eus jamais devant moi la somme que vous me demandez , et que j'ai néanmoins cautionnée par charité ; me voulezvous discuter avec le principal débiteur? J'ai quelque patrimoine , je vous l'abandonne ; voilà mes meubles , mettez-les à l'encan , vendez-les , je me remets à votre volonté. Je vous demande seulement de m'aimer pour
Dieu, et de ne roffonser pas par colère, par haine, par scandale. Cela obtenu , je suis content.
L'homme répond que toutes ces paroles n'étaient que fumée, qu'eau bénite de cour; il tonne, il vomit mille injures. Le Saint ne s'émeut de rien ; il recueille comme des bénédictions les outrages qu'on lui fait. Mais, douloureusement allligé de voir Dieu si oflensé, il ne voulut pas que sa patience servit plus longtemps de prétexte à de si coupables emportements , et , pour arrêter à l'instant le cours du mal : Monsieur, lui dit-il, mon indiscret cautionnement est la cause de votre colère; je vais faire toutes les diligences possibles pour vous satisfaire. Sachez seulement que si vous m'aviez crevé un œil, je vous regarderais de l'autre aussi affectueusement que le meilleur de mes amis.
Le créancier, quoique couvert de confusion, se retira en murmurant et en proférant des paroles inconvenantes. Le Bienheureux écrivit au gentilhomme, qui, arrivant bientôt après, le délivra, par un prompt paiement, de ce fâcheux personnage. Cet homme enfin reconnut sa faute, et alla demander humblement pardon. Le Saint le reçut à bras ouverts, lui témoigna depuis une tendresse particulière , et ne l'appelait que son ami reconquis.
II' p., sect. XXV. CHAPITRE XII. H'p.ch. XVin.
La patience supporte les importunilés.
Le saint Prélat avait une grande estime pour la vertu qui fait supporter les importunilés du prochain. Cette vertu, selon lui, se compose de douceur, de modéralion, d'humilité; c'est la patience.
Il ne faut pas croire que la patience ne s'exerce que dans les grandes souffrances, dans les grandes injustices; elle est nécessaire dans les moindres occasions, comme dans les plus importantes, et le support des importunilés du prochain n'est pas le moins signalé de ses effets ; il l'est d'autant plus , qu'il est plus rare , et que l'opinion du monde l'attribue à la faiblesse.
Quelle illusion î On s'imagine avoir une patience à l'épreuve de toutes les douleurs, de tous les affronts, et cependant on s'impatiente pour les importunilés les plus légères ! On se croit capable de servir le prochain, de l'assister du moins dans de graves et longues maladies, et l'on ne saurait supporter son humeur fâcheuse, son impolitesse , sa grossièreté, ses importunilés! et l'on se révolte quand quelqu'un vient nous entretenir de choses frivoles ou que nous estimons telles! On porte plus loin encore la déraison : on fait l'apologie de son impatience, en s'excusant sur le prix du temps, seule chose, dit un ancien, dont il soit louable d'être avare;
ol Ton ne voit pas qu'on l'emploie en une foule de choses plus vaines que celles dont le prochain nous parle ! Quelle aherralionî
Est-on en conversation avec le prochain , il (iiut s'y plaire et le témoigner; est-on seul, il faut se plaire dans la solitude. Mais telle est notre inconstance, que, reprdant toujours ailleurs qu'où nous sommes, en compagnie nous soupirons après la solitude; dans la solitude, le monde est l'ohjet de nos désirs.
Il faut avoir l'esprit plus juste, plus raisonnahle , et surtout plus chrétien. Au temps de la conversation, aimer la conversation, au temps du silence, chérir le silence; faire et supporter à chaque moment, avec joie et pour Dieu, ce que Dieu nous commande ou nous impose à chaque moment : c'est la perfection chrétienne , c'est la perfection religieuse.
CAMCS, rTTADTTDT? VTTT COLLOT,
xvm'p.,sect. xni. LinAfiinti Aiii. xviii'p.,ch. x.
La patience évite de se plaindre.
Notre Bienheureux pensait que les grandes et longues plaintes étaient une marque évidente de trop de tendresse pour soi et d'une lâcheté manifeste. En eifet, à quoi servent les plaintes le plus souvent , sinon à témoigner que l'on^souffre à regret , et non sans quelque désir de vengeance , si c'est une injustice. La roue la
plus mal graissée est celle qui fait le plus de bruit en tournant. De même l'homme qui se plaint le plus est celui dans lequel se trouve, à un moindre degré, l'onction sainte de la patience.
Cependant il n'est point défendu de se plaindre dans les grandes douleurs , ni dans les pertes notables que l'on éprouve. Job , ce modèle de patience , s'est plaint, sans altérer une vertu qui lui mérita les éloges de Dieu même , et qui a éternisé sa mémoire parmi les hommes. Dieu lui-même , dont les perfections sont infinies, se plaint des pécheurs dans une infinité d'endroits des divines Ecritures. Disons plus , il pourrait arriver des cas où, loin d'être un acte de perfection , ce serait un péché, d'étouffer toute plainte quelconque; tel serait , par exemple , le cas où un malade , sous prétexte d'éviter de se plaindre , mettrait sa vie eu danger, en ne recourant ni au médecin, ni aux remèdes.
Dans cette matière , il faut donc garder un juste tempérament; et si l'on doit quelquefois souffrir sans se plaindre, il est bon, il est nécessaire d'autres fois d'exprimer le sentiment d'une juste douleur. Ainsi fit le Sauveur lui-même , à la mort de Lazare et sur la croix. La mesure à garder est celle que prescrit la prudence chrétienne.
« Il faut s'abstenir, disait le saint Prélat, d'une im- » perfection insensible , mais grandement nuisible , » contre laquelle peu de gens se prémunissent; c'est, « lorsqu'il nous arrive de nous plaindre du prochain
» OU de critiquer ses actions, ce qui devrait être rare, » nous ne finissons pas; on recommence sans cesse, w on répète ses doléances et ses plaintes à satiété : c'est » là la marque d'un cœur piqué et qui n'a point encore » la vraie charité. Les âmes fortes ne s'affligent que » pour de graves sujets, et encore ne gardent-elles guère >> le sentiment de leur peine , du moins avec trouble , » avec opiniâtreté. »
Ces dernières paroles sont la vraie pierre de touche, à l'aide de laquelle on discerne les plaintes injustes de celles qui ne le sont pas. Celles-là sont toujours inquiètes et accompagnées de colère ou d'humeur ; cellesci, au contraire, tranquilles, douces, aimables même, ressemblent au gémissement de la colombe : elles sont sans fiel ; ce sont des plaintes d'amour.
CAMUS, PUADITCl? VlXr COLLOT,
XII' p.sect. ir. LtlArllnb AlV. xirp., ch, i".
Méuie sujet. — Suite.
« Qui se plaint , pèche , » était un des mots ordinaires de notre Bienheureux. Mais, ce mot, il faut l'entendre comme il l'entendait . Il voulait parler des plaintes qui ressemblent au murmure. Ces sortes de plaintes étaient, selon lui, presque toujours accompagnées de péché. Notre amour-propre, disait-il, est toujours injuste : il exagère les torts qui nous sont
faits, il ne trouve pas de termes trop forts pour peindre des injures assez légères et que nous regarderions comme rien, si nous en étions nous-mêmes coupables à l'égard des autres. Voilà ce qu'il condamnait.
Mais il ne trouvait pas mauvais que l'on poursuivit sans passion , en justice , la réparation des torts soufferts dans les biens de la fortune, du corps, de l'honneur. Il a fait un chapitre dans sa Philolhée (0 pour montrer que défendre sa propre réputation par des moyens justes , ce n'est point un acte contraire à l'humilité ni à la charité. Mais, telle est la faiblesse humaine, que, même en présence de la justice, il est difficile de se renfermer dans les bornes d'une équitable modération. De là le proverbe , que , dans cent livres de procès , il n'y a pas une once de charité.
Quand on était malade , il voulait que l'on dît simplement son mal à ceux qui pouvaient y apporter quelque remède. Dieu est l'auteur de la médecine, et il commande d'honorer le médecin (-). Voici sur ce sujet les paroles de notre Saint, dans sa Philothée : « Quand » vous serez malade , offrez toutes vos douleurs , peines )) et langueurs à notre divin Maitre , et le suppliez de » les joindre aux souffrances qu'il a endurées pour >^ vous. Obéissez au médecin, prenez les médecines, » viandes et autres remèdes pour l'amour de Dieu,
(1) Part, m, chap. 7.
(2) Eccli. xxxvii, 1, 12.
» VOUS ressouvenant du fiel qu'il prit pour vous. Désirez » de guérir pour le servir; ne refusez point de languir >> pour lui obéir; et disposez-vous à mourir, si ainsi il ') lui plait, pour le louer et jouir de lui i^). »
Hors de ees cas de justice et de maladie, il estimait les plaintes non-seulement inutiles , mais encore , pour l'ordinaire, injustes ou immodérées. Quelles que soient les causes de ce que nous souiVrons , il faut toujours regarder comme la première, la volonté de Dieu, qui se sert de cela pour nous corriger ou nous faire avancer dans les voies de la vertu; de telle sorte que nos plaintes rejaillissent toujours de quelque manière contre Dieu.
Des personnes qui ont soigné le saint Prélat dans ses maladies , dans celle même dont il mourut , ont affirmé ne lui avoir jamais entendu proférer une seule plainte. II disait son mal tel qu'il le sentait , sans l'exagérer, sans le diminuer, puis s'abandonnait aux médecins, suivait leurs prescriptions, et prenait tout ce qu'ils ordonnaient, de bonne humeur et avec joie.
(1) Part, m, chap. 3.
CAMUS, rilADITDl? Y\7 COLLOT,
II* p., sect. IX. V^nArlinij A.V. II«p.,ch. IV.
Bien faire et laisser dire.
Comme j'allais prêcher le carême à Paris (0 , pour meugager à faire peu de cas de ce que le monde dirait de moi , il me raconta l'histoire que je vais rapporter.
Le supérieur d'un collège avait chargé , me dit-il , un bon vieillard de la conduite de Thorloge, afin de lui donner une occupation qui l'empêchât de s'ennuyer. Le vieillard accepta la commission; mais il trouva bientôt la besogne si difficile qu'il s'en plaignit amèrement au supérieur.
— Quoi ! répliqua celui-ci , de remonter les poids de l'horloge deux fois par jour, vous trouvez cela difficile?
— Oh ! non , reprit le vieillard , mais je suis tourmenté de tous côtés.
— Comment donc? dit le supérieur.
— Le voici, reprit le vieillard : quand l'horloge retarde un peu, ceux qui travaillent au collège se plaignent , et , pour les contenter, j'avance l'aiguille de quelques minutes. Mais alors les externes me tombent dessus, et me querellent de ce qu'elle va trop vite. Si je la retarde , les autres recommencent leurs plaintes ,
(1) C'est révêque de Belley qui parle.
de sorte que ma tète est comme le timbre sur lequel frappe le marteau de l'horloge. Ces plaintes m'étourdissent.
— Pour consoler le bon homme , le supérieur lui dit : Je vais vous donner un conseil qui , si vous le suivez , mettra tout le monde d'accord. Quand l'horloge avancera et qu'on s'en plaindra , répondez : « Laissez- » moi faire, je la retarderai bien. » Mais les autres , dit le vieillard, viendront crier contre moi. Dites-leur, reprit le supérieur : « Enfants, soyez tranquilles, je » saurai bien la faire marcher plus vite. » Mais , en attendant, laissez l'horloge aller son train. Donnez seulement à tous de bonnes et douces paroles , ils seront contents , et vous serez en paix.
— Voyez-vous , ajouta le Bienheureux , en se tournant vers moi, vous allez être l'objet de jugements divers. Si vous vous occupez de ce qu'on dira de vous , vous serez dans une continuelle anxiété. Ce sera la toile de Pénélope. Il faudra recommencer tous les jours. Plusieurs même de vos amis vous adresseront, dans une intention bonne , de petites observations, qui leur paraîtront importantes, et qui en réalité ne le seront nullement. L'un vous dira que vous allez trop vite; l'autre, que vous avez trop de mouvements; un autre, que vous n'en avez pas assez. L'un voudra des citations , un autre ne les aimera pas ; celui-ci désirera de la doctrine; celui-là des applications morales; qui une chose, qui une autre : autant de bourdons
qui ne font que troubler le travail des abeilles , et qui savent se servir de leur aiguillon , mais non faire du miel.
Que faire donc, poursuivit-il? Donner à tous de bonnes paroles , puis aller votre chemin , suivant voire naturel , sans chercher à le modifier sur cette multitude d'observations souvent opposées. Regardez Dieu, et abandonnez-vous entièrement à l'esprit de la grâce. Peu nous importe d'être jugés par les hommes , puisque nous ne désirons pas leur plaire. C'est Dieu qui est notre juge ; il voit le fond de nos cœurs , il sait ce que couvrent les ténèbres les plus profondes.
CAMCS, ^^.,^^
x,,,,. p.^s„,. XX CHAPITRE XVI. xv,M."p';°cb: x,H.
De la patience envers soi-même.
L'amour que nous devons avoir pour nous-mêmes est la mesure de celui que Dieu nous commande de porter au prochain. Ainsi , comme la charité veut que l'on corrige avec douceur les défauts d'autrui , il faut de même, en se relevant de ses propres chutes et en se corrigeant, éviter de se traiter avec rudesse, avec âpreté.
Mais, faut-il se flatter? Non! pas plus que le prochain , dans la correction fraternelle. Mais , sans flatter le prochain , est-il permis de le reprendre avec des
injures ou dos menaces? Cela serait non pas le corriger, mais rirriler, et assaisonner sa nourriture de fiel et de vinaigre. Le prophète ne voulait pas que l'huile du pécheur coulât sur sa tète (0; mais Jésus-Christ a loué le Samaritain d'avoir versé de l'huile et du vin dans les plaies du hlessé de l'Evangile (2). Il veut que la suavité des paroles adoucisse l'amertume de la répréhension .
Si donc nous devons être si débonnaires pour le prochain , pourquoi le serions-nous moins pour nousmêmes? Puisqu'il nous est ordonné de traiter le prochain comme nous-mêmes , pourquoi ne ferions-nous pas, pour nous, ce que la conscience veut que nous fassions pouf*autrui.
« Quand il nous arrive de faire des fautes , disait le » Bienheureux, examinons à l'instant même notre cœur. M Demandons-lui s'il n'est pas toujours dans la vive et » entière résolution de servir Dieu. J'espère qu'il ré- )î pondra que oui, et que, plutôt que de changer de "disposition, il soatfrirait mille morts. Faisons-lui » ensuite cette question : Pourquoi donc bronches-tu » maintenant! Pourquoi es-tu si lâche? Il répondra : J'ai » été surpris, je ne sais comment. Je suis maintenant si » pesant! Hélas! il lui faut pardonner ; ce n'est pas par >^ infidélité qu'il a manqué, c'est par infirmité. Il le faut
(1) Ps. CXL, 5.
(•2) Luc, X, 44.
» donc corriger doucement , tranquillement , et non le » courroucep. le troubler davantage. Eh bien! lui de- « vons-nous dire, mon cœ4ir, mon ami. au nom de » Dieu . prends courage , cheminons , prenons garde à » nous, élevons-nous jusqu'à Dieu qui est notre secours ! » Il nous faut être charitables envers notre àme ; ne la » gourmandons point , tandis que nous ne la voyons » pas pécher de guet-à-pens, de dessein prémédité ('). »
Il ne voulait pas même que l'on exagérât trop ses fautes, dans la crainte de décourager Tàme , au lieu de rhuiiiilier. « Soyez juste, disait-il , n'accusez et n'ex- » cusez qu'avec mûre considération votre pauvre àme, » de peur, si vous l'excusez sans raison , que vous ne » la rendiez insolente , et que vous ne !hi abattiez le » courage et la rendiez pusillanime si vous l'accusez )> légèrement. Marchez simplement , et vous marcherez « sûrement - . »
Aussi recommandait-il , à tout propos , la patience envers soi-même. Se chagriner avec dépit , ou se mettre en colère contre soi , à la vu- 1 j ses imperfections , c'est une véritable impatience. On se juge mal alors, parce que la passion dénature les objets. Ce que l'on voit à travers un verre coloré parait de la même couleur que le verre. De là, il arrive souvent que , pour une faute vénielle , on conçoit un dépit plus coupable que la
(1) Liv. IT, ép. 30.
(î) Liv. IV, ép. 16.
faute. Est-ce là se corriger? N'est-ce pas, bieu plutôt, aggraver ce qu'on déplore?
« Sachez , dit encore notre Bienheureux , que la » vertu de patience est celle qui nous assure le plus de « la perfection , et s'il faut l'avoir avec les autres , il » faut aussi l'avoir avec soi-même. Ceux qui aspirent » au pur amour de Dieu , ont moins besoin de patience » avec les autres qu'avec eux-mêmes. Il faut souffrir « notre propre imperfection pour avoir la perfection ; « je dis la souffrir avec patience , et non pas l'aimer » ou la caresser. L'humilité se nourrit dans cette » souffrance (*). »
Agir ainsi , c'est changer la brèche en rempart et la perte en profit. Nos chutes nous élèvent , quand elles nous abaissent profondément dans l'humilité.
(1) Liv. rv, 35.