LIVRE SIXIEME
DE Ii*lIU.fIIIiITÉ.
x.p^S'xvw. CHAPITRE PREMIER. x-Tch^x.
Caractères de la vraie humilité.
Le Bienheureux voulait que rhumilité, soit de l'enlendement , soit de la volonté , fut animée de l'esprit de charité ; autrement , disait-il , ce serait une humilité païenne. Il désirait qu'on aimât l'abjection , dans le dessein de plaire à Dieu par des humiliations qui ne seraient pas de notre choix. Les croix , disait-il encore , que nous nous imposons, nous plaisent toujours plus que les autres; et il faisait plus de cas d'une souffrance légère endurée chrétiennement, que de plusieurs actions, très bonnes en elles-mêmes , mais du choix de la propre volonté.
Le principal caractère de la vraie humilité était, selon lui , la patience dans les abaissements , dans l'abjection , dans les opprobres , puisque , par ce support , on se rend plus conforme à Jésus-Christ , qui s'est humilié jusqu'à mourir de la mort ignominieuse de la croix (1).
Quant à la recherche volontaire des humiliations , lorsqu'elles ne viennent pas d'une cause extérieure, il la mettait au second rang , comme marque de l'humilité , parce que l'amour-propre peut facilement et imperceptiblement s'y glisser.
Se plaire dans les humiliations comme dans les plus grands honneurs, et se déplaire dans les honneurs, comme les esprits vains ont coutume de s'y plaire, c'était , à ses yeux , le signe d'une profonde humilité. Ainsi, dit-il, Moïse préféra l'opprobre d'Israël aux magnificences de la cour de Pharaon. Ainsi, Esther avait horreur des riches parures dont elle se voyait revêtir pour plaire à Assuérus, son époux. Ainsi, David se réjouit d'être un objet de moquerie pour Michol , sa femme , fille de Saùl , parce qu'il avait dansé devant l'arche du Seigneur. Ainsi, les apôtres tressaillaient d'allégresse d'avoir eu des outrages à subir pour le nom de Jésus-Christ.
Selon le saint Prélat , l'obéissance était encore un des caractères de la vraie humilité. Si vous obéissez,
(1) Philipp. II, 7.
disail-il , proniplement, sans munnure , sans répliqnc , avec joie, vous èles vraiment humble. Sans humilité, il est dillicile d'être vraiment obéissant , car l'obéissance vertueuse suppose la soumission du cœur. Or, il n'y a que l'homme véritablement humble qui se regarde, pour l'amour de Jésus-Christ, comme au-dessous de toutes les créatures humaines , se réputant , comme l'Apôtre , V opprobre des hommes et la balayure du niomlei^).
Il recommandait de faire toutes les actions avec esprit d'humilité , de cacher, autant qu'il se peut , les bonnes œuvres, et de souhaiter qu'elles ne soient connues que de Dieu. Il ne voulait pas néanmoins qu'on s'abstint avec scrupule de faire le bien aux yeux des hommes. Il aimait une humilité noble , grande , courageuse, non une humilité lâche, timide. S'il condamnait ceux qui agissent dans la vue de s'attirer des louanges , il ne condamnait pas moins ceux qui s'abstiennent de faire le bien , dans la crainte d'en èlre estimés , applaudis. Il faut avoir, disait-il , la tête peu forte pour prendre la migraine à la senteur des roses.
Il recommandait par-dessus tout de ne parler de soi , en bien ou en mal , que dans le cas de nécessité , et encore avec une grande sobriété de paroles. Se louer ou se blâmer soi-même , cela , pensait-il , est presque toujours un effet de la vanité. Pour la vanterie , elle est
(1) 1 Cor. IV, 13.
si ridicule que les plus grossiers s'en moquent. Quant aux paroles de mépris de soi-même , si elles ne partent d'un cœur profondément pénétré de sa propre misère , elles décèlent la plus subtile des vanités ; car il arrive rarement que ceux qui les profèrent croient à ce qu'elles expriment, ou désirent que les autres y croient; on veut bien plutôt passer pour bumble, et l'on ne parle de la sorte que pour le persuader. Comme les rameurs, qui tournent le dos au rivage où ils s'efforcent d'aborder, de même ils ont l'air de fuir ce qui est l'objet de leurs poursuites les plus ardentes.
CAMUS, rH\DITPïr ÏI COLLOT,
IV* p., sect. XI. LillArlinE* 11. lY* p., ch. X.
Diverses espèces d'humilité.
Le saint Prélat distinguait deux espèces d'humilité, l'intérieure et l'extérieure. Si l'humilité extérieure n'est produite par l'humilité intérieure , ou au moins accompagnée par elle, elle devient dangereuse ou même se change en vice. Ce n'est alors qu'une écorce , qu'un dehors trompeur, qu'une apparence hypocrite. Quand, au contraire , elle est le fruit de l'humilité intérieure , elle est bonne , elle édiûe.
Il distinguait encore l'humilité intérieure en humiUté de l'entendement et en humilité de la volonté. La première n'est pas rare. Il est peu de personnes qui ne
s'avouonl leur projM-e néant. De là tant d'éloquents <liscours sur la vanité des choses humaines et de toutes les créatures. Mais la seconde est peu commune, parce que peu de personnes aiment l'humiliation. Cette dernière espèce d'humilité a des degrés : le premier est daimer Thumiliation; le second, de la désirer; le troisième , de la pratiquer, ou en recherchant les occasions de nous humilier, ou en recevant de bon cœur celles que la divine Providence nous présente.
Soullrir, aimer, embrasser, recevoir avec joie les humiliations qui ne sont pas de notre choix , c'était , nous l'avons déjà dit , dans la pensée de notre Bienheureux, le plus haut point de la perfection de rhumihté. Car notre choix est souvent entaché d'amour-propre , et , de plus , là où il y a moins de notre volonté , il y a plus de la volonté de Dieu. Se plaire, pour l'amour de Dieu, dans l'abjection , les abaissements , les mépris , les opprobres , y être rempli de consolation , y surabonder de joie, comme dit l'Apôtre, c'est le sublime de l'humilité.
CAMrS, /^U A 1)1X15 1? TIT COLLOT,
XIV p., sect. XXVIII. LinAflltXCj 111. XIVp., ch. X.
Béatitude favorite de notre Bienheureux.
On demandait un jour au saint Prélat laquelle des huit béatitudes lui paraissait la plus excellente, et était le plus de son goût. Celui qui lui adressait cette ques-
tion s'attendait à lui voir préférer la seconde : Heureux ceux qui sont doux! mais il répondit que c'était la huitième : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice.
La raison de cette préférence, c'est, disait-il, parce que la vie de ceux qui sont persécutés pour la justice, est toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ, et parfaitement conforme à celle de ce divin Sauveur, toujours persécuté lui-même pour la justice, qu'il accomplissait néanmoins toujours en toutes choses. Ceux-là sont réellement cachés dans le secret de la face du Seigneur (i), car ils paraissent méchants, et ils sont bons; morts, et ils sont vivants; pauvres, et ils sont riches; insensés, et ils sont sages; enfin, ils sont méprisés des hommes et bénis de Dieu.
Si la grâce, ajoutait-il, avait mis en moi quelque justice, si elle avait opéré quelque bien en moi et par moi, je souhaiterais qu'au jour du jugement, alors que seront manifestés les secrets des cœurs , Dieu seul connût ce bien, et que mes fautes fussent manifestées à toutes les créatures. Souhait digne d'une âme profondément humble , et qui arrachait à i'évêque de Belley cette exclamation :
0 Dieu, que vous êtes admirable dans ceux que vous remplissez de votre grâce ! Que les inventions du saint amour sont merveilleuses !
(I) Ps. XXX, 2!.
.-p^Jcur. CHAPITRE IV. .r'p'Xi".
Il faut parler rarement de rhumililé.
Il y a, disait le saint Evèqiie, deux vertus qu'il faudrait pratiquer sans cesse, en ne les nommant jamais, s'il était possible, ou en le faisant du moins si rarement, que cela put passer pour silence. Ces vertus sont l'humilité et la chasteté.
— Pour moi, mon père, m'écriai-je, je ne puis être de votre avis. Je voudrais, au contraire , que l'air ne retentît que de ces beaux noms ; je voudrais qu'ils fussent gravés sur l'écorce de tous les arbres, et écrits en lettres d'or sur tous les marbres.
— Je pense ainsi, reprit le Saint, parce qu'on ne peut nommer ces deux vertus ou les louer en elles-mêmes ou dans quelqu'un, sans les exposer à l'altération, i** Il n'y a pas, à mon avis, de langue humaine qui puisse en parler dignement, et c'est, en quelque façon, les avilir que de ne pas proportionner l'éloge à leur excellence. 2° Louer l'humilité, c'est la faire désirer par un secret amour-propre , et s'introduire dans son sanctuaire par une porte dangereuse. o° Louer l'humilité dans quelqu'un, en sa présence, ou dans des circonstances où ces louanges pourront lui être connues, c'est le tenter de vanité , le flatter dangereusement ; car il sera d'autant
moins humble, qu'il pourra l'être davantage, et il pensera l'être, s'il voit qu'on l'estime tel.
Quant à la chasteté, i^ la louer en elle-même, c'est laisser dans les esprils une secrète et presque imperceptible imagination du vice contraire, et les exposer à quelque tentation. 2*^ La louer dans quelqu'un , c'est jeter devant les pas de l'âme chaste, une pierre d'achoppement et l'exposer à quelque chute , en lui inspirant un subtile orgueil, o"^ La chasteté est un trésor renfermé dans un vase fragile , qu'il faut toujours craindre de briser. Parler imprudemment de ce trésor, c'est le mettre en péril.
Je ne dis pas pourtant , ajouta le Saint , qu'il faille porterie scrupule jusqu'à n'oser, dans aucun cas, nommer ces deux vertus avec éloge ; ce serait là un excès blâmable. Non, je le dirai avec vous, jamais elles ne seront assez louées, assez estimées, assez admirées; mais qu'est-ce que tout cela sans la pratique ? Oh ! ne l'oublions pas : toutes ces louanges ne sont que des feuilles légères , qui ne valent pas le moindre fruit , c'est-à-dire le moindre acte de ces vertus.
CAMUS, rUADITQC \T COLLOT,
XVU'p..sect. XXI. L-HArllnt!i V. XVII" p., ch. I.
L'humilité craint les postes élevés.
C'est une vanité dangereuse de penser être plus que l'on est en effet; mais c'en est une plus dangereuse en-
eorc d'aspirer à une position plus élevée, surtout si l'on s'imagine qu'on la mérite.
Celui qui s'estime plus qu'il ne vaut, éprouve une sorte de eontenteinent qui le satisfait; mais celui qui aspire à une position supérieure , vit dans une inquiétude continuelle, dédaigne tout ce qui lui est inférieur ou qui l'égale , et ne voit le bonheur que dans les rangs élevés auxquels il voudrait parvenir. Y est-il arrivé ? il n'y voit qu'un degré pour s'élever plus haut, et non un poste dans lequel il doive s'arrêter. Tel le voyageur passant par une hôtellerie. Il y fait une pause, mais n'y séjourne pas.
Le Bienheureux s'estimait déjà trop élevé dans les dignités ecclésiastiques, et, loin de désirer monter encore , il n'aspirait qu'à descendre. Il eût redouté de plus grands emplois ; la solitude lui offrait de doux attraits. L'estime dont il jouissait parmi les hommes lui faisait craindre d'être un imparfait serviteur de Dieu.
Une personne lui demandant un jour comment, parmi tant de louanges et d'applaudissements , il pouvait se conserver humble? « Vous me faites grand plaisir, ré- » pondit -il, de me recommander l'humilité; car, savez- » vous? quand lèvent s'enferme dans nos vallées, entre j) nos montagnes , il ternit les petites fleurs et déracine » les arbres. Et moi , qui suis logé un peu bien haut » en celte charge d'évéque , j'en reçois plus d'incom- » modité (0. »
(1) Liv. IV, épist. IV.
0 Seigneur! sauvez -nous ; commandez à ces vents de vanité, et une grande tranquillité se fera (*).
CAMUS, PHADlTni? Vf COLLOT,
x*p., sect. XVII. v^nariinij vi. x'p.,ch. viii,
L'hamilité méprise Testime des hommes , tout en ayant un soin raisonnable
de la réputation.
Le Bienheureux voulait qu'on eût soin de sa réputation , mais plus pour le service de Dieu que pour le propre honneur, plus pour éviter le scandale que pour augmenter sa renommée. Il comparait la réputation au tabac, qui peut être utile, pris à propos et avec modération , mais dont l'usage intempestif ou immodéré nuit à la santé. Il pratiquait à cet égard ce qu'il enseignait.
Quelques personnes ayant pris en mauvaise part un conseil fort sage qu'il avait donné à Paris à des âmes d'une rare vertu , en firent un sujet de raillerie, et se mirent à mal parler de lui publiquement. On me mande de Paris , m'écrivit-il à cette occasion , qu'on ne m'y ménage pas; mais j'espère que Dieu aura soin de ma réputation plus que jamais, si cela est nécessaire pour son service. « Certes, je ne veux de réputation qu'au- » tant qu'il en faut pour cela; car, pourvu que Dieu » soit servi, qu'importe que ce soit par bonne ou mau-
(1) Malt. VIII, 25.
w vaise renommée, par l'éclat ou le décri de notre ré- » putation. »
Mon Dieu, disait-il un jour, qu'est-ce que cette réputation, pour laquelle tant de gens se sacrifient? Après tout, c'est un songe, une ombre, une opinion, une fumée , une louange dont le souvenir s'évanouit avec le son qui l'accompagne. Qu'est-ce que la réputation? une estime souvent si fausse, que plusieurs s'étonnent de s'entendre louer pour des vertus qu'ils n'ont pas, et blâmés pour des défauts dont ils sont exempts.
Les médisances sont une petite croix de paroles, que l'air emporte. Ce mot : il m' a piqué, comme synonyme de, il m'a dit une injure, me déplaît. Il y a bien de la différence entre le bourdonnement d'une abeille et sa piqûre.
Y eùt-il jamais une réputation déchirée comme celle de Jésus-Christ? De quelles calomnies n'a-t-il pas été chargé? Quelles humiliations n'a-t-il pas eu à subir? Cependant son divin Père lui a donné un nom au-dessus de tout nom, et son élémtion a été proportionnée à ses abaissements (0.
Mais voyez jusqu'où va l'orgueil. On se résignerait à souffrir des humiliations dont le motif relèverait notre vanité; on consentirait à être crucifié, pourvu que ce fût glorieusement. Mais quand les martyrs mouraient dans les supplices, étaient -il loués des spectateurs?
(1) Philipp. II, 9. — Act. V, 41.
N'étaient-ils pas pour eux au contraire des objets d'exécration? Oh î que le nombre est petit de ceux qui sacrifieraient leur réputation pour la gloire de Celui qui est mort ignominieusement sur la croix pour nous ! Que la véritable humilité est rare !
CAMrS, r'HADITRl? "\^IT COLLOT,
vii'p., sect. xvHi. Ciimninri v ii, vii'p.,ch. vu.
Exemple d'humilité.
Une personne bonne, mais simple, alla dire un jour à notre Saint que, sur des rapports qui lui avaient été faits, elle avait conçu contre lui une extrême aversion^ et qu'elle ne pouvait plus l'estimer.
— Je vous en aime davantage, répondit le Bienheureux, sans lui demander quel était le motif de son ressentiment.
— Comment cela, reprit la personne?
— Parce qu'il faut, dit le Saint, que vous ayez un grand fond de candeur pour me parler ainsi, et j'estime cette qualité au-dessus de tout.
»— Je vous ai parlé, répliqua la personne, selon mon sentiment non-seulement passé, mais encore présent.
— Et moi, répartit le Bienheureux, selon mon sentiment passé, présent, et encore futur, comme je l'espère de la grâce.
— Mon aversion , dit la personne , vient de ce que
VOUS avez appuyé de votre erédit mon adversaire, dans une aHaire épineuse, importante.
— Cela est vrai , répondit le saint Prélat , et je l'ai ftiil parce que le droit m'a paru être de son côté.
— Vous devriez agir en père commun et non comme partie, en favorisant l'un au préjudice de l'autre.
— Les pères communs, repartit le Saint, ne discernent-ils pas dans les contestations de leurs enfants, ceux qui ont tort ou raison? Le jugement rendu dans votre affaire a dii vous apprendre que le bon droit était contre vous , puisque la partie adverse a gagné sa cause.
— On m'a fait une injustice.
— Si j'eusse été de vos juges , j'aurais aussi prononcé contre vous.
— C'est bien pour me guérir de mon aversion.
— Voyez-vous, dit le Bienheureux, votre plainte est celle de tous ceux qui perdent leurs procès. Quand le temps aura remis vos esprits dans une assiette plus tranquille, vous bénirez Dieu et vos juges, de vous avoir ôté un bien que vous ne pouviez posséder en conscience , et alors cessera toute aversion contre eux et contre moi; mais il faut, auparavant, que tombe de vos yeux le bandeau qu'y a mis la passion. Je prie Dieu qu'il en soit ainsi.
— Amen , reprit l'interlocuteur ; mais je voudrais bien savoir si c'est sincèrement que vous avez dit m'aimer davantage, à cause de ma franchise?
— Je n'ai jamais dit de parole plus conforme au sentiment de mon cœur, répondit le Bienheureux. Comment ne pas aimer une âme qui se décharge si franchement de ce qui lui pèse , ou qui , en exposant si ouvertement ses plaies, en rend la cure si facile? Cette action ne me semble pas seulement aimable, je la regarde comme héroïque; elle suppose une force morale peu commune. Vous n'agissez pas comme les gens du monde, qui font bonne mine et mauvais jeu.
Le Bienheureux lui montra ensuite si clairement l'injustice de sa cause et le droit de la partie adverse , qu'elle se vit forcée de convenir de l'un et de l'autre, et d'avouer qu'elle avait gagné en perdant.
— Cela n'empêche cependant pas que je n'aie pour vous, maintenant, moins d'estime qu'auparavant. Il fut un temps où je vous tenais pour un Saint.
— Et vous aviez tort , car je vous l'assure , je suis bien éloigné de mériter la réputation que me prêtent mes amis. Ils ne parlent de moi en si bonne part, que parce qu'ils me souhaitent tel qu'ils me disent être. A présent que vous n'avez plus de moi une si bonne opinion, je dois vous en aimer davantage; vous êtes de mon avis, vous tenez mon parti. Ceux qui me flattent me trompent, en se trompant eux-mêmes, et m'exposent au danger de perdre mon âme par la présomption; tandis que ceux qui m'estiment peu, font ce que je dois faire, et en m'enseignant l'humilité par des leçons pratiques, me mettent dans la voie du salut. Il est écrit
que Dieu sauvera les humbles de cœur. En un mot, je préfère les embrassements de celui qui me dit la vérité, aux embrassements de celui qui me flatte (0. Puisque vous me faites plus de bien que tout autre , il faut que je vous aime, et je vous aime en cfl'et d'un amour que ne partage aucun autre.
COLLOT
xtv v'^Z^i xx.x CHAPITRE VIII. ï«v- p . ch. XI ,
XIV p., seci. XX.IX. et II* p., ch. XI,
Second exemple d'humilité.
Saint Bernard avait le don de faire des miracles , il semblait que toute la nature lui obéissait. Lorsqu'on le félicitait de cette grâce, il pleurait amèrement. Je lis dans l'Ecriture , répondait-il à ceux qui lui demandaient la cause de ces larmes , que plusieurs de ceux qui auront fait des miracles seront réprouvés , tandis que les humbles d'esprit parviendront au salut. De plus, le don des miracles expose ceux qui en sont favorisés aux louanges et à l'admiration des hommes, et dès lors aux tentations de la vaine gloire, ennemie de l'humilité du cœur. Comment ne pleurerais-je pas en me voyant dans un tel péril?
Notre Bienheureux était dans les mêmes sentiments que ce grand Saint, auquel il avait une dévotion parti-
(1) Prov. XV, 6.
culière. Lorsqu'il se voyait amener des malades ou des possédés, afin qu'il les louchât ou priât pour eux, actions souvent suivies de guérisons extraordinaires, et qui, avec ses vertus éminentes, le faisaient regarder comme un Saint, il disait en soupirant, que celte réputation de sainteté lui coûterait cher un jour, parce qu'on le laisserait longtemps en Purgatoire , faute de prier pour lui , dans la persuasion qu'il serait déjà en Paradis.
Aussi se confondait-il devant Dieu , et rougissait-il devant les hommes , lorsqu'il s'entendait louer comme un fidèle serviteur de Dieu, comme un saint. Ce n'était pas toutefois sa coutume, en parlant de lui-même, de tenir un langage plein d'humilité ; il l'évitait au contraire comme un écueil contre lequel l'humilité faisait naufrage. Il ne parlait de lui soit en hien, soit en mal^ dans les choses même indifférentes , que forcé par la nécessité. Parler de soi, disait-il, n'est pas moins difficile que de marcher sur la corde : ici il faut avoir de grands contre-poids pour ne pas tomber, là une attention extraordinaire pour ne point faillir.
CAMCS, r'tJinTTDt? IV COLLOT ,
Il*p.,sect. XII. L.IlArlin.£i lA. ll'p. ,ch. IX.
Troisième exemple d'humilité. — Suite.
Louer un homme sage en sa présence, a dit saint Grégoire, c'est blesser ses oreilles et faire souffrir son
cœur. Sapiens, dum lamlatur in ore, flagellatur in aure, cnu'iatur in corde. C'est ce qu'éprouvait notre Saint en pareil cas ; et lui , qui embrassait si affectueusement ceux qui lui disaient des injures, eût presque dit des injures à ceux qui lui donnaient des louanges.
Je prêchais un jour devant lui à Annecy. Me souvenant, en chaire des paroles que l'évèque de Saluées lui adressa dans une occasion : Ta sal es, ego vero neqiie sal neque lux, il m'échappa de faire une petite allusion sur sou nom, et de dire qu'il était le sel (Sa/ es) dont toute la masse de ce peuple était assaisonnée. Il fut tellement mal éditiédecet éloge, qu'il m'en reprit plus tard, d'une manière qu'il faudrait appeler sévère , s'il avait été capable de parler avec sévérité. Vous alliez si droit, me dit-il, vous couriez si bien (*), qu'est-ce qui vous a fait faire cette incartade? Savez -vous que vous avez tout gâté? Ce seul mot peut faire perdre à votre sermon tout son fruit. N'est-ce pas mettre de l'alliage dans l'or de la parole de Dieu, que d'y mêler la parole de l'homme? et n'est-ce pas la parole de l'homme que la louange des vivants? N'est-il pas écrit : « Ne louez personne avant )) sa mort (-) ? » Je suis un beau sel , en vérité , continua-l-il! un sel affadi, qui n'est bon qu'à être jeté dans la rue et foulé aux pieds par les passants. Je regrette que tant de bonne semence ait été étouffée par une poi-
(1) Galat. V, 7.
(2) Eccli. XXI, 30.
gnée d'ivraie. Certes, si vous avez dit cela pour me confondre , vous avez parfaitement réussi ; c'en était le vrai moyen.