CAMUS, /^ITADIT'RI? Y COLLOT
vi'p.sect. X. LitlArllnrj A. yi* p., ch. v.
Autres exemples d'humilité.
Je ne sais , me disait un jour le Bienheureux, pourquoi l'on me regarde comme l'instituteur et le fondateur de la Visitation. Je n'ai ni assez de moyens pour faire des fondations, ni assez d'esprit pour établir un ordre religieux. D'ailleurs, n'y a-t-il pas assez déjà d'instituts monastiques? De plus, j'aurais donc fait ce que je voulais défaire, et défait ce que je voulais faire.
— Gomment l'entendez-vous, lui répondis-je?
— Mon dessein , reprit-il , était d'établir à Annecy, une seule maison de filles et de femmes veuves , sans vœux et sans clôture, pour visiter et soigner les malades pauvres, abandonnés, dépourvus de secours, et pour s'occuper d'autres œuvres de miséricorde soit spirituelle soit corporelle. Et voilà qu'aujourd'hui la Visitation est un ordre proprement dit, vivant sous la règle de saint Augustin, avec vœux et clôture, toutes choses opposées au premier dessein, selon lequel ces personnes ont vécu quelques années. Le nom de Visitation qui leur est demeuré ne leur convient donc plus, et je suis plutôt leur
parrain que leur insliluleur, puisque mon institution a été destituée.
— Vous n'ignorez pas, conlinua-l-il , que monseigneur l'archevêque de Lyon a été, après Dieu, la cause principale de ce changement ; c'est donc lui qu'il faudrait appeler fondateur de cet ordre. Si j'en ai dressé les constitutions, conformément à leur règle, ce n'a été que par commission du Saint-Siège, qui me commanda d'ériger en monastère la maison d'Annecy, sur le modèle de laquelle les autres se sont formées dans les autres lieux.
Le saint Prélat donnait de grands éloges à l'action de Jean d'Avila, prédicateur célèbre en Andalousie, qui, ayant établi une congrégation de prêtres séculiers pour le service de Dieu. et de l'Eglise, la laissa tomber, lorsqu'il vit sur pied la compagnie de Jésus, parce que, celle-ci suffisant alors, la sienne n'était plus nécessaire.
De même saint Ignace, quoiqu'il eût fort à cœur les progrès de son institut, et que, de son aveu, il eût été sensiblement affligé de le voir détruire, se serait néanmoins consolé de cet événement; il n'eut demandé pour cela qu'une heure d'oraison.
Notre Bienheureux lui-même , voyant son établissement en péril , par la maladie de la vertueuse femme qui fut la première pierre de l'édifice, ne sut prononcer que ces paroles : « Eh bien, Dieu se contentera de notre j) bonne volonté , comme il agréa celle d'Abraham. Le » Seigneur nous avait donné de grandes espérances, le
» Seigneur nous les a ôlées : que son saint nom soit » béni! »
Il faut une humilité bien parfaite , pour penser, agir et parler ainsi, dans de semblables circonstances.
CAMlS. riTADITRïT VT COLLOT,
ll*p.,sect. XXX. LiIlAllinil Al. II* p., ch. XXII.
La vraie humilité évite de mal parler de soi.
Le Bienheureux abondait souvent dans le sens de ceux ou de celles qui , en sa présence et relativement à eux-mêmes, disaient des paroles d'humilité; il enchérissait même, afin d'empêcher par une salutaire confusion la personne qui les proférait , de retomber dans le même acte d'hypocrisie. Car la plupart de ceux qui parlent ainsi, seraient au désespoir qu'on crût vrai leur témoignage.
Je citerai deux exemples.
Après mon épiscopat , il désirait de moi des choses qui me parurent d'une perfection trop élevée.
Mon père, lui dis-je une fois, vous ne pensez donc pas que je viens de quitter le monde, et que je me trouve maître avant d'avoir été disciple. Vous me parlez comme à un homme fort avancé dans la piété, capable de l'enseigner aux autres, et j'en connais à peine les premiers éléments.
— Cela est vrai, répondit-il, et je le vois aussi bien,
mieux peut-être que vous ne le voyez vous-même : je vous regarde comme un homme échappé d'un incendie, dont vous sentez encore la fumée. Mais, après tout, vous voilà êvêque ; il faut vous élever à des sentiments et à une perfection proportionnés à votre dignité; il ne vous sulVit pas de boire de l'eau de votre citerne, il faut en faire boire aux autres (0. Dieu, la raison, votre charge le demandent. Vous ne pourriez regarder en arrière sans devenir une ombre de pasteur. 0 paslorj et idoliim (2) ! Si vous mettez votre conflance en vous-même, vous ne ferez jamais rien ; si vous la mettez en Dieu , tout vous sera possible. Il se plaît à élever sa puissance sur notre infirmité, sa force sur notre faiblesse, et à confondre ce qui est par ce qui n'est pas. La défiance de soi-même est bonne, pourvu qu'elle soit accompagnée de la confiance eu Dieu. La mesure de celle-ci, dans une àme, y est aussi la mesure de celle-là. Une humilité découragée est une fausse humilité.
Voici l'autre exemple. Une sœur, qui avait été élue supérieure de sa communauté, se défendait d'accepter celte charge sous prétexte de son indignité , dont elle parlait bien haut.
A la vérité, reprit le Bienheureux, en enchérissant sur ce qu'elle avait dit, entre fille et feuille, il n'y a pas grande différence. Puis, continuant -sur un ton plus se-
(1) Prov. V, 15, 16.
(2) Zacb., XI, 17.
rieux, il ajouta que toutes les sœurs connaissaient sod insuffisance , la petitesse de son esprit , la faiblesse de son jugement, la grossièreté de ses manières, ses imperfections manifestes, ses mauvais exemples ; que Dieu, peut-être, avait'permis son élection pour la corriger de tous ses défauts, pour qu'elle s'appliquât du moins à les cacher, en se voyant en spectacle aux anges et aux hommes ; qu'elle devait se persuader que l'on conflait cette communauté non point à elle , mais à Dieu , qui choisit les folles pour confondre et conduire les sages^ après nous avoir sauvés par la folie de la croix; qu'enjSn elle ne devait pas oublier qu'un roseau, dans la main de Jésus-Christ, devenait une colonne du temple, et que ce qu'elle avait à faire, était de s'attacher fortement à cette main secourable, dont l'appui est toujours assuré à ceux qui l'implorent.
Ces exemples doivent apprendre à éviter des paroles dictées par la vanité et l'orgueil , bien qu'elles paraissent inspirées par l'esprit d'humilité.
CAMCS, rTTADTTRF YTT COLLOT,
r» p.,sect. XIV. Liii/iriinEj Aii. r*p.,ch. xii.
La vraie liumililé se défie de soi-même. — Exemple.
Un jour, le Bienheureux fut obligé de passer par la ville de Genève pour aller conférer des affaires de la religion avec le baron de Luce, lieutenant de roi en Bourgogne, venu exprès pour cela par ordre de Sa Majesté.
Ce passage était périlleux , et le Saint s'exposa beaucoup en l'effectuant. Un jour que je lui en parlais dans une nombreuse réunion de personnes, où cbacun en disait son sentiment, il s'accusa d'imprudence, comme si la (iuile n'eût point été celle de ses conducteurs, qui seuls, par imprévoyance, l'avaient jeté dans ce danger; mais, ajoutait-il, on n'eut osé m'attaquer ni me faire du mal.
— Au surplus, mon père, repris-je, le pis-aller aurait pu être le mieux pour vous ; si ce peuple vous eût ôté la vie, d'un confesseur il eût fait un martyr.
— Que savez- vous, repartit-il, si Dieu m'eût donné la grâce nécessaire pour obtenir la couronne du martyre?
— Quand je pense que vous eussiez préféré souffrir mille morts, plutôt que de renoncer à la foi, ma conjecture est bien fondée : ce fut ma réponse.
— Sans doute, répliqua- t-il, j'aurais dû faire comme vous dites ; mais suis-je prophète pour savoir ce que j'eusse fait? Saint Pierre était bien aussi résolu que moi : vous savez néanmoins ce qu'il fît à la voix d'une servante. Bienheureux celui qui est toujours en crainte (^), et qui, se défiant de sa propre faiblesse, s'appuie, non sur lui-même, mais sur Dieu seul (-). Nous pouvons tout, quand il nous fortifie ; sans lui , nous ne pouvons rien (^).
(1) Prov. xxviii, 14.
(-2) Philip. IV, 13.
(3) JoaD, XV, 2.
CAMUS, ru ADITPF VtTT COLLOT,
r* p., sect. XIII. LHAFl 1 KL^lll. y p., cb. xv.
la véritable humilité apprend à être soumis même aux inférieurs.
Se soumettre aux supérieurs, c'est plutôt justice qu'humilité, puisque nous devons les reconnaître pour nos maîtres. Se soumettre à ses égaux, c'est amitié, civilité ou bienséance.
Se soumettre à ses inférieurs, c'est une déférence qui ne saurait venir que de la plus profonde humilité.
Notre Bienheureux a pratiqué cette humilité dans une éminente perfection. Il obéissait à son valet de chambre, pour tout ce qui regardait l'office de cet homme , comme si celui-ci eût été le maître , et lui le serviteur. Quand, pour étudier, écrire ou prier, il devait veiller plus longtemps que de coutume , il invitait ce serviteur à se coucher de peur qu'il ne s'ennuyât à attendre le moment de faire son service.
Un jour, éveillé de grand matin, et ayant à s'occuper d'une affaire importante, il appela son domestique pour venir l'habiller. Le valet de chambre dormait si profondément qu'il n'entendit point. Alors le Bienheureux se lève, et entre dans la chambre du serviteur pour savoir s'il y est ou s'il n'est point malade. Satisfait de le trouver dormant d'un si bon sommeil , il se retire sans l'éveiller, s'habille, et se met à prier, à étudier, à écrire.
Cependant le domestique se lève , entre à son tour chez son maitre , et , le voyant travailler, lui demande brusquement qui l'avait habillé.
— Moi-même, lui dit le saint Prélat. Ne suis-je pas assez grand et assez fort pour cela?
— Vous coûterait-il bien d'appeler, répliqua le valet de chambre avec humeur?
— Je vous assure, mon enfant, repartit le Saint, que je l'ai fait, même plusieurs fois, et en élevant la voix ; mais n'obtenant aucune réponse , et pensant que vous n'étiez pas là , je suis entré chez vous , où je vous ai trouvé dormant si bien, que je me serais fait conscience de vous éveiller.
— Est-il bien de vous moquer ainsi de moi ?
— « Mon ami , je n'ai pas dit cela par moquerie , » mais par esprit de joyeuseté. » Cependant, tranquillisez-vous; ajouta-t-il, je vous promets de ne plus cesser d'appeler que vous ne soyez éveillé, ou d'aller moimême vous faire lever; et, puisque vous le voulez ainsi, je ne m'habillerai plus sans vous.