LIVRE SEPTIEME
»E liA PAUVRETÉ.
tvptSxii. CHAPITRE PREMIER. ir^.Txt.
Diverses sortes de pauvreté.
Le Bienheureux distinguait trois sortes de pauvreté : V la pauvreté affective; T la pauvreté effective; 3'' la pamreté affective et effective à la fois.
La première est excellente et peut être pratiquée au milieu des plus grandes richesses. C'est la pauvreté du cœur. Telle a été celle d'Abraham, de David, de saint Louis et de tant d'autres saints, qui, pauvres d'affection , étaient disposés à recevoir la pauvreté effective avec actions de grâce, s'il eût plu à Dieu de la leur envoyer. Job était pauvre de celte sorte , puisque après avoir perdu inopinément tous ses biens, il se contenta
de dire sans s'émouvoir : Le Seigneur me les avait donnés j. le Seigneur me les a ôtés : que son saint nom soit béni (0 !
La seconde est doublement malheureuse : parce qu'elle est réelle, et parce qu'aux privations qu'elle impose , elle joint un désir immodéré des richesses qu'elle n'a pas. Celte pauvreté n'est pas chrétienne, et, comme elle ne compte point parmi les vertus , Dieu ne lui réserve aucune récompense.
La troisième est la vraie pauvreté de l'Evangile, Elle peut se pratiquer de deux manières : 1° en y acquiesçant de bon cœur lorsqu'elle nous vient de la naissance ou de quelque malheur, et en bénissant la divine Pro- Tidence de nous avoir mis ainsi à la suite de Jésus-Christ^ de sa sainte Mère et des apôtres.
2° Il y a une autre manière, plus parfaite encore, de pratiquer cette troisième sorte de pauvreté : c'est de vendre , selon le conseil de l'Evangile, tout ce que l'on possède , pour en distribuer le prix aux pauvres , afin d'imiter la pauvreté volontaire de Jésus -Christ , et de travailler ensuite de ses mains ou de toute autre ma- DÎère , non-seulement pour gagner sa vie, mais encore pour avoir de quoi donner l'aumône. Telle fut la pauvreté de saint Paul. Je n'ai, disait-il, désiré ni l'or ni l'argent, ni le bien de personne; car vous savez que mes mains ont fourni, à moi et à ceux qui étaient avec moi, les choses nécessaires. Je vous ai montré par là qu'il faut sou-
(1) Job. 1,21.
tenir ainsi les faibles en travaillant, et se souvenir de ces paroles que le Seigneur Jésus a dites lui-même : Qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir (^).
XIV* p., sect. WXIV. CHAPITRE II. XIV p., ch. XIV.
La pauvrelé est un grand bien.
Le Bienheureux citait avec plaisir ce mot de Sénèque r 0 pauvreté, que lu es un grand bien, mais un bien peu connu î Et il ajoutait : Pour moi , je l'aime. Eh ! qui n'aimerait pas celle que Notre Seigneur a tant chérie, et dont il a fait son inséparable compagne durant sa vie mortelle ! Cependant, à vrai dire, je la connais peu ; je ne la vis jamais de bien près, je n'en puis guère parler que par ouï-dire.
Il vous conviendrait encore plus mal , répliquai-je une fois , de parler des richesses ; vous avez si peu de bien. Il me répondit par cette autre parole du même philosophe : Heureuse la pauvreté, quand elle est joyeuse! Au surplus, elle ne serait pas la pauvreté vertueuse de l'Evangile, si elle était triste. Les Apôtres se réjouissaient dans les privations aussi bien que dans les souffrances qu'ils enduraient pour Jésus-Christ.
Un ecclésiastique, disait -il (et saint Paul le dit de tout chrétien), qui, ayant de quoi se nourrir et se vêtir,
(1) Acl.xx,33,34,35.
et néanmoins n'est pas content , ne mérite pas le nom d'ecclésiastique, il n'est pas digne d'avoir Dieu pour son partage. Mon évéché me vaut autant que me vaudrait l'évèché de Tolède; il me vaut le paradis ou l'enfer, aussi bien que celui de Tolède à son titulaire, selon que l'un et l'autre nous accomplirons les devoirs de notre \ocalion.
C'est une grande richesse^ disait-il encore avec saint Paul, que la piété, quand elle se contente du nécessaire (^). Mon revenu suffît à mes besoins. Ce que j'aurais au delà, serait du superflu. Le superflu ne sert que pour mener un plus grand train. Ce n'est donc pas pour soi qu'on le possède , mais pour des valets , qui mangent sans rien faire le bien du crucifix. Qui a moins, a moins de compte à rendre. Qui a moins de superflu, a moins à donner, et moins de souci pour savoir à qui donner.
Comme c'est un bon remède contre l'ambition de considérer ceux qui sont au-dessous de soi , c'en est de même un excellent contre l'avarice , de regarder ceux qui sont plus pauvres. On n'est ordinairement pauvre que comparativement. Pour s'enrichir en peu de temps et à peu de frais , il faut , non point entasser biens sur biens, mais diminuer la cupidité. Celui-là n'aura jamais assez , auquel ce qui suffit ne suffit pas.
(1) iTimolh. 6,6.
lll'p.,sect.*XLVir. CHAPITRE III. III'p., ch. XXV.
La pauvreté chrétienne ne désire pas les choses de la terre.
II y a des désirs terrestres et des désirs célestes. Les désirs célestes, il faut les exciter dans son cœur; ce sont ces ailes de colombe que le Prophète demandait à Dieu pour s'élever dans la région du vrai repos (^). Les désirs qui regardent les biens caducs et passagers de la terre, on ne saurait en avoir trop peu. Saint Augustin les appelle la glu des ailes spirituelles.
Notre Bienheureux avait l'âme vide de cette sorte de désirs. « Je veux fort peu de choses, disait-il , et, ce » que je veux, je le veux fort peu. Je n'ai presque point » de désirs , et, si j'étais à renaitre, je voudrais n'en » avoir aucun. »
En effet, qu'est-ce que la terre? C'est peu de chose, ce n'est rien, pour celui qui aspire au ciel, et le temps n'est qu'une ombre pour celui qui désire l'éternité.
(1) Ps. LIV, 4.
CAMUS, #^ÏT A DITTÎT? IV COLLOT,
VIIl'p., sect. XV. CnArllnli IV. VIII'p., ch. XII.
L'esprit de pauvreté ne désire point la prospérité.
Le mot fortune choquait le saint Prélat, et il l'estimait indigne de se trouver dans une bouche chrétienne. Quand il l'entendait prononcer, Je m'étonne, disait-il, que cette idole soit demeurée debout, après que toutes les autres ont été renversées par le christianisme. Que le ciel préserve d'être les favoris de la fortune , ceux qui doivent être les enfants de la Providence, et mettre leur espoir, non dans les richesses incertaines, mais en Dieu seul !
S'élevant à des considérations encore plus hautes, Comment , ajoutait-il , des hommes qui font profession d'être attachés à la croix avec Jésus-Christ, et de ne se glorifier que dans ses opprobres, peuvent-ils être si ardents à amasser des richesses, à y attacher si fortement leur cœur, quand l'Evangile fait consister la béatitude dans la pauvreté, le mépris, les larmes, la douleur, les persécutions ! quand la raison seule nous apprend que la prospérité est l'ennemie de la vertu , l'indigence au contraire et l'adversité, son amie, sa mère !
Je lui demandais un jour d'où vient que nous sommes si empressés de recourir à Dieu dans les besoins et les maux de la vie, pour en obtenir la délivrance.
Cela vient, répondil-il, de notre (iiiblessc. Les âmes généreuses, les courages fermes, ne repoussent point les privations , les croix ; mais les lâches ne peuvent les su})porter et ne veulent que des prospérités.
Au reste, disait-il encore, le pur amour de Dieu se pratique plus aisément dans la pauvreté que dans l'abondance; car, la trihulation n'ayant rien d'aimable que la seule main de Dieu qui l'envoie, il est plus facile d'aller par elle directement à Dieu , de s'attacher à son bon plaisir, que par la prospérité, dont les attraits, séduisant les sens, font aimer la prospérité au lieu de celui qui la donne. Je suppose, continuait-il, qu'on rapporte la prospérité à la gloire de Dieu : il y a toujours ou presque toujours , avec l'intérêt de Dieu , un mélange d'intérêt propre, qui rend l'amour de Dieu moins pur, moins parfait. Saint Augustin disait : Celui-là, Seigneur, vous aime moins qu'il ne doit, qui aime quelque chose avec vous, sans l'aimer pour vous (i).
CAMUS, fHAPlTRF V COLLOT,
ll'p., sect. XXI-XXII-XXIII. v^iinrixiii^ t. h» p., ch.XVII.
Amour du Bienheureux pour la pauvreté. — Exemple.
Le saint Evèque logeait , à Annecy, dans une grande et belle maison qu'i' ait. Il avait choisi pour son habitation personnelle une chambre petite, obscure, mal
(I) Conf., liv. X, chap. 29.
plaisante, qu'il appelait la chambre de François; celle où il recevait, se nommait la chambre de l'évêque. En cela, il imitait saint Charles Borromée, qui avait, au haut de son palais, une petite cellule, à la manière de Judith, où il se retirait pour prier, dans laquelle il couchait sur la paille, et qu'il appelait la chambre de Charles. Le salon ouvert aux étrangers portait le nom de chambre du cardinal.
— Me montrant un jour un nouvel habit qu'il portait sous sa soutane , Voyez , me dit le Bienheureux , mes gens font de petits miracles ; ils m'ont fait cet habit tout neuf.
— Ce miracle , répondis-je , surpasse celui des enfants d'Israël au désert : pendant quarante ans, leurs habits ne s'usèrent point; mais ici il paraît qu'on rend neufs ceux qui sont usés.
Quelquefois son économe lui disait avec humeur qu'il n'y avait plus d'argent.
— Ne vous fâchez pas, reprenait-il : nous ressemblons d'autant mieux à notre divin Maître , qui n'avait pas où reposer sa tête.
— Mais où prendre, répliquait le serviteur, pour faire face aux dépenses?
— Il faut vivre de ménage, disait le Bienheureux.
— Vraiment, il est bien temps de ménager, quand il n'y a plus rien , reprenait l'économe.
— Vous ne m'entendez pas , répliquait le Bienheureux; il nous faut vendre ou engager quelque pièce de
noti'c ménage pour vivre : cela, mon bon ami, n'est-ce pas vivre de ménage?
Je lui exprimais un jour mon élonncmcnt de ce qu'il pouvait soutenir sa maison avec si peu de revenu.
— C'est Dieu, me répondit-il, qui multiplie les cinq pains.
— Mais, enfin, comment cela se peut-il faire?
— Ce ne serait pas un miracle, répartit-il en riant, si cela se pouvait dire. Ne sommes-nous pas heureux de vivre ainsi comme par miracle? C'est à la miséricorde du Seigneur que nous devons notre conservation (i).
— Par cette réponse, vous mettez à bout ma raison; je n'ai plus rien à dire, il faut que je me taise.
— Voyez-vous, reprit-il , les richesses sont de vraies épines, comme l'enseigne l'Evangile : elles piquent de mille manières, par les peines qu'elles donnent pour les acquérir, par les soins qu'elles exigent pour les conserver , par les chagrins qu'elles causent quand on les perd. De plus, nous n'en sommes que les fermiers, les économes , surtout si ce sont des biens d'église ; l'essentiel , c'est de trouver des dispensateurs fidèles. Quand on a de quoi se nourrir et se vêtir convenablement , que peut-on désirer au delà? Quod ampliùs est à malo est. A vous parler franchement, j'ai peu de chose, je le sais; mais , si j'avais davantage , je serais en peine sur l'usage que je devrais en faire. Ne suis-je pas
(1) Thess. m, 22.
heureux de vivre sans souci? A chaque jour suffit sa peine O. Plus on possède, plus est grand le compte <ju'il faut rendre.
IV*p.,sect.'xni. CHAPITRE AI. IV« p., ch. XII.
L'esprit de pauvreté se contente de Dieu.
Une personne qui faisait profession de dévotion avait perdu toute sa fortune. De grands biens lui avaient été enlevés ; elle ne s'en consolait pas, et, dans sa douleur, elle proférait contre Dieu des paroles peu respectueuses , comme si la divine Providence ne s'occupait point d'elle, et comme si elle avait cherché en vain à servir Dieu dans l'innocence de son cœur.
Le Bienheureux essaya d'abord de détourner ses pensées de la terre et de les élever vers Dieu. Puis, il lui demanda si Dieu n'était pas pour elle plus que les biens, plus que toutes choses; et si l'ayant aimé en possédant d'immenses héritages, elle n'était pas disposée à l'aimer de même, après les avoir perdus.
Cette personne lui répondit que cela était plus aisé ^ dire qu'à faire.
Certes, reprit le Bienheureux, celui-là est trop avare à qui Dieu ne suffit pas.
Ce mot d'avare toucha si vivement cette personne,
(1) Matt. VI, 34.
lin moment auparavant rebelle aux remonlrances du saint Prélat , qu'elle se prit à verser des larmes de honte sur ses dispositions actuelles ; elle avait toujours été ennemie de l'avarice.
Et , en effet , qu'est-ce qui peut suffire à celui à qui Dieu ne suffit pas ? Tout ce qui n'est pas Dieu ne sert de rien sans Dieu , et ne peut être légitimement aimé qu'avec rapport à Dieu. Bienheureux qui n'aime que Dieu en toutes choses , et toutes choses qu'en Dieu î — Nulles choses sans Dieu et hors de Dieu , et Dieu sans toutes choses et hors de toutes choses. — Voilà l'unique nécessaire et la bonne part de Marie, 0 le Dieu de nos cœurs! qu'avons-nous à désirer au ciel et sur la terre, sinon que vous soyez notre héritage pour jamais !
CAMCS , r'ïTADTTRTi' Vîl COLLOT ,
iv'p.,seci, XIV. ^-iiiAriinEi vil. iv» p. , ch. xni.
L'esprit de pauvreté fait aimer les pauvres.
Aimer quelqu'un n'est pas seulement lui vouloir du bien, c'est encore lui en faire, quand on le peut; autrement, on encourt le reproche adressé par saint Jacques à ceux qui ne donnent aux pauvres que des paroles de consolation , sans soulagement effectif , bien qu'ils soient en état de les secourir.
Le Bienheureux avait un amour si tendre pour les pauvres , qu'en cela , mais en cela seulement , il semis
blait faire acception des personnes. Il les préférait aux riches , soit dans l'ordre spirituel , soit dans l'ordre temporel , imitant les médecins , amis de leurs malades , qui courent , avant tout , à ceux qui sont le plus en danger.
Un jour , j'attendais , avec plusieurs autres , pour me confesser, qu'une pauvre vieille femme aveugle et mendiante, qu'il confessait alors, nous eût laissé la place libre. Cette confession fut longue et exerça quelque peu notre patience. Comme plus tard j'exprimais devant lui mon étonnement sur la longueur de cette confession , Cette pauvre aveugle , me dit-il , voit plus clair dans les choses de Dieu que plusieurs autres qui ont de bons yeux.
Une autre fois je passais avec lui le lac d'Annecy. Les rameurs l'appelaient mon père , et le traitaient avec assez de famiharité. Voyez-vous ces bonnes gens , me disait-il , ils m'appellent leur père , et véritablement ils m'aiment comme tel. Oh! ils me font bien plus de plaisir que ceux qui , par simple politesse ou pour se conformer à l'usage , mais sans affection , m'appellent Monseigneur.
IV p!!*secu xxiv. CHAPITRE VIII. ivp., ch.xxii.
L'esprit de pauvreté sait vivre dans l'abondance et souffrir la privation.
Ce mot de saint Paul : Scio abundare et peniiriam patij je sais abonder et souffrir les privations (^) , était un des mots favoris du Bienheureux. Il disait que savoir abonder était chose plus difficile que savoir souffrir le besoin. Mille tombent à gauche de l'adversité et six mille à droite de la prospérité. Aussi Salomon faisait-il cette prière : Seigneur^ ne me donnez ni la pauvreté, ni la richesse; donnez-moi seulement ce qui m'est nécessaire pour vivre (2).
Etre modéré au sein de l'opulence , c'est ressembler au buisson ardent, qui brûlait sans se consumer, et aux trois jeunes hommes qui sortirent sains et saufs de la fournaise de Babylone.
L'humihlé , dit saint Grégoire , est en péril parmi les honneurs , la chasteté dans les délices , la modération dans les richesses.
Savoir abonder et souffrir le besoin avec égalité d'âme est la preuve que l'on ne regarde que Dieu dans la pauvreté et dans les richesses , puisqu'on ne se laisse ni décourager par l'une, ni enfler par les autres. Baiser,
(1) Philip. IV, 12.
(2) Prov. XXX, 8.
avec une égale satisfaction , la main de Dieu quand elle donne et quand elle retire , c'est le plus haut degré de la perfection chrétienne. Celui qui a pu l'atteindre trouvera son salut dans le Seigneur.
CAMUS, r'HADTTDtr TY COLLOT,
iv^p., sect, XXV. v<n/\riini!i ia. ivp., ch. xxiii.
Par esprit de pauvreté, le Bienheureux ne demandait rien et ne refusait rien .
Une des maximes du Bienheureux était de ne rien demander et de ne rien refuser. Pour s'y conformer, il avait coutume de recevoir les petits présents que les pauvres lui faisaient, même pour l'administration des sacrements. Il était beau de voir avec quelle bonté il acceptait, dans ces occasions , une poignée de noix ou de châtaignes , des pommes, de petits fromages, des œufs que lui présentaient des enfants ou des pauvres. D'autres lui oifraient des sous, des liards, qu'il acceptait également avec humilité , avec action de grâces. Il arrivait aussi qu'on lui envoyait des villages quelquefois trois , quatre sous pour célébrer des messes ; il les recevait et disait les messes exactement.
Les pièces de monnaie qu'on lui avait données , il les distribuait lui-même aux pauvres, au sortir de l'église. Ce qui pouvait se manger, il l'emportait, le plaçait sur des tablettes dans sa chambre, ou le remettait à son économe avec ordre de le lui servir à
table, s'eslinuinl heureux de se nourrir du produit de son travail. Labures manuum tuarum quia mandacabis j beata^ es et bene erit tibii^). Il aimait à citer les passages où saint Paul recommande le travail avec tant d'instance. Il répétait aussi fréquemment ceux-ci: L'homme est fait pour travailler, comme l'oiseau pour voler. Que celui qui ne veut pas travailler ne mange point (0.
CAMIS, ru iDITR 17 Y COLLOT,
Vlll'p., sect. Vin. L-n-AfllnÈ A. VIIPp.,ch. VIII.
De l'esprit de pauvreté dans l'opulence , et de l'esprit de magaificence dans la pauvreté. — Exemples.
Saint Charles Borromée , neveu du pape , était riche ; il avait plus de cent mille écus de rente , outre son patrimoine qui était considérable. Mais tel était son esprit de pauvreté , que , malgré ces grands biens , on ne voyait chez lui ni tapisseries , ni vaisselle d'argent , ni meubles précieux. La table où il recevait les hôtes était d'une excessive frugalité; pour lui, il faisait sa nourriture ordinaire de pain et d'eau avec quelques légumes. C'était au sein des pauvres qu'il enfermait ses trésors. Il était pauvre , et très pauvre au milieu de ses richesses.
(t) Ps. CXXVII.
(2) 1 Cor. IV, 12.
L'esprit de notre Bienheureux , différent de celui du saint cardinal , le portait à la magnificence dans la pauvreté. Bien que sa pauvreté fut assez connue, il ne rejetait ni les tapisseries , ni la vaisselle d'argent , ni les meubles précieux, quand surtout c'était pour le service de l'autel ou l'ornement de la maison de Dieu.
On le vit quelquefois recevoir de grands seigneurs avec une magnificence qui étonnait dans une si petite fortune. Dans toutes les circonstances, il s'efforçait de relever la dignité de son ministère; il n'agissait ainsi que pour la gloire du Maître qu'il servait. Dans cette pensée , il voyait avec peine que les princes et les souverains ne regardaient les évêques que comme leurs vassaux, tandis qu'au spirituel, ils sont leurs pères , leurs pasteurs , titres bien supérieurs à tout ce qui est temporel.
Si l'on me demandait lequel de ces deux esprits me paraît préférable , je répondrais , avec un ancien philosophe, que c'est avoir l'âme grande de se servir de vaisselle de terre d'aussi bon cœur que si elle était d'argent; mais que c'est l'avoir plus grande encore de se servir de vaisselle d'argent , en en faisant aussi peu de cas que si elle était de terre. Dans le premier cas, on n'a pas d'affection pour les biens terrestres; dans le second , on les méprise. Quant aux deux saints prélats, l'un et l'autre avaient l'esprit de pauvreté dans toute sa perfection, bien que leur manière d'agir fût différente.
CAMl'S, r'IIiDITDU YI COLLOT,
xviii*p.,8ect. xxii. L-llarllnEi Al. xviwp.,ch. xiv.
L'esprit de pao>Telé se coolcnle du nécessaire ou de la sufûsance.
Nous ne parlons pas ici de cette suffisance , fille de l'orgueil ou de la vanité, qui fait donner le nom de suffisants à ceux qui en sont atteints , mais de celle dont parlait un ancien en disant : Ce qui suffit est toujours sous la main ; on ne s'inquiète que pour le superflu. Nous ne serons jamais pauvres , si nous nous bornons aux besoins réels de la nature , et jamais riches, si nous écoutons les désirs de la cupidité.
Se contenter de ce qui suffit et réputer un mal ou un danger ce qui s'élève au delà , c'est le moyen de mener une vie tranquille et d'être heureux. Je ne suis pas seul de cette opinion ; c'était aussi celle du Bienheureux. Voici dans quels termes il félicitait une bonne âme de ses dispositions à cet égard : « Dieu soit loué , lui di- » sait-il, du contentement que vous avez de la suffi- » sance qui vous est donnée , et continuez bien à lui » en rendre grâces ; car c'est la vraie béatitude de cette » vie temporelle et civile, de se contenter de la suffi- » sance , parce que qui ne se contentera de cela, ne se » contentera jamais de rien ; et , comme votre livre le » dit , puisque vous l'appelez votre livre , à qui ce qui « suffit ne suffit pas, rien ne suffira jamais. »
CAMUS, r'Ui'ni'TDC VTT COLLOT,
\*p., sect. IV. KjnAriLiXrj Ail. y» p., ch. il.
L'esprit de pauvreté ne s'afflige point de la perte des biens temporels.
Exemples.
Dans le voyage que le Bienheureux fît à Paris pour le mariage du prince de Piémont avec Christine de France , sœur du roi et épouse du prince , la princesse fut tellement frappée du mérite de notre Saint , qu'elle le désira pour grand-aumônier. Le Bienheureux se vit forcé d'accepter cette charge ; mais il mit pour condition, qu'elle n'apporterait aucun obstacle à l'accomplissement de ses devoirs d'évéque , ni à la résidence qui était, selon lui , de droit divin.
Celte charge l'obligea d'accompagner la princesse jusqu'en Piémont, Après y avoir séjourné peu de temps , il demanda la permission de retourner dans son diocèse et de laisser auprès de la princesse , pour tenir sa place , l'évéque de Chalcédoine , son frère et son coadjuteur. Cette permission lui fut accordée. Gomme il se disposait à partir , la princesse lui fit de grands présents, entre autres, celui d'un anneau où était enchâssé un diamant précieux. En traversant les Alpes à cheval , il perdit cet anneau , et ne s'en aperçut qu'à la prochaine hôtellerie. Loin de regretter cette perte , il en bénit Dieu , parce que , disait-il , ce malheur lui ôtait un objet auquel il aurait pu attacher
quelque affection , et parce que la divine Providence ferait peut-être tomber cet anneau entre les mains de quelipie |)auvre, dont il ferait la fortune. Alors, ajoutait-il , il sera mieux employé qu'à servir d'ornement à mon doigt.
Il en arriva cependant tout autrement. Cet objet fut en effet retrouvé par un pauvre; mais par un pauvre qui , n'en connaissant pas la valeur , le montrait , comme une mince trouvaille , dans un village où l'on savait la perte du saint Evéque. On devina aisément à qui appartenait cet anneau , et il fut rapporté au Bienheureux, lorsqu'il n'y pensait plus. La personne qui l'axait retrouvé et celle qui l'avait rapporté eurent lieu de se féliciter : le Saint les récompensa généreusement. Il ne faut pas s'étonner du désintéressement parfait de ce grand Prélat. Comment son cœur eùt-il été attaché aux périssables bagatelles de la terre , lui qui attendait , dans le ciel , des biens inGnis , éternels !
CAML'S, r"H\DITDt? VTTI COLLOT ,
ni* p. , sect. xLviii. tiHAriinn A.111. iir p., ch. xxvi.
L'esprit de pauvreté est compatible avec l'opulence. — Exemple.
Dans le voyage du Bienheureux à Paris , un homme fort riche des biens de la fortune , et plus riche encore de ceux de la grâce , alla lui demander s'il pouvait se sauver.
Cet homme avait possédé de grandes charges, et, après les avoir exercées avec honneur, les avait quittées pour se consacrer entièrement aux œuvres de miséricorde et aux exercices de la piété. Il ne sortait des églises que pour visiter et consoler les malades dans les hôpitaux, ou porter, dans les maisons particulières, des secours aux pauvres honteux. La plus grande partie de ses revenus était employée en œuvres pieuses et charitables.
Avant de répondre à la question que cet homme lui avait proposée , le Bienheureux lui demanda , à son tour, ce qui pouvait lui inspirer des craintes sur son salut.
— C'est, dit-il , que je suis trop riche.
Le Saint voulut savoir s'il possédait du bien mal acquis.
— Nullement , répondit-il. Mes parents étaient d'une probité sévère , et ne m'ont rien laissé qui portât la tache de Tinjustice. Ce que j'ai ajouté à leur héritage est le fruit de mon économie ou de mon travail. Dieu me préserve du bien d'autrui ! sur ce point, je me crois irréprochable.
— Faites- vous un mauvais usage de vos richesses?
— Je m'entretiens et je vis selon mon rang ; mais je crains de ne pas donner assez aux pauvres. Vous savez que l'aumône sera la matière de notre jugement devant Dieu.
— Avez-vous des enfants?
— Oui ; mais ils sont tous suffisamment pourvus , et ils peuvent aisément se passer de moi.
Le Saint , qui jusque-là avait suspendu son jugement , reprit en ces termes : « Je ne sais d'où vous » viennent ces scrupules. Vous êtes la première per- » sonne que j'aie vue se plaindre de l'abondance de » ses biens; les autres, pour la plupart, n'en ont ja- » mais assez. » Et, comme cette excellente âme avait beaucoup de docilité , il fut facile au Bienheureux d'y ramener la sécurité et de la faire entrer dans la voie de la perfection par la sagesse de ses conseils.
Heureux ceux qui suivent la recommandation de l'Espril-Saint : Divitiœ si affluant, nolite cor apponere W ! Si vous avez des richesses, n'y attachez point votre c<eur.
Plus tard , dans son testament , cet homme fît Jésus- Christ son premier héritier. Outre beaucoup de legs particuliers de bienfaisance, il donna à l'Hôtel-Dieu une part égale à celle de ses enfants dans tous ses biens. Et il termina une si belle vie par une fin digne d'elle.
(1) Ps. LXI, 11.
CAMUS, THAPITRF YIV collot,
V p.. sect. XX. LtlAFlint. AlV. v«p.,ch. vîîl.
Autre exemple de désintéressement.
Quoique ceux de Genève se fussent emparés de presque tout le revenu de sa mense épiscopale, et de celui de son chapitre , je ne l'entendis jamais se plaindre, à ce propos ; tant il tenait peu aux choses de la terre ! «Les apôtres n'avaient rien, disait-il, et ils possédaient tout. » Il ne soupirait qu'après la conversion de ces âmes rebelles à la vérité , dont la lumière ne brille que dans la véritable Eglise. Donnez-moi les personnes, et prenez encore tout le reste, s'écriait-il quelquefois avec de profonds soupirs , en parlant de sa pauvre , de sa chère Genève; c'est ainsi qu'il l'appelait, malgré sa rébellion.
Il exprimait quelquefois ce vœu : Plût à Dieu que ces Messieurs (les autorités de Genève) eussent encore le peu de revenu qu'ils m'ont laissé , et que nous eussions , dans cette malheureuse ville , autant de liberté que les catholiques à La Rochelle. Une petite chapelle , pour célébrer le service divin et exercer les fonctions saintes, y produirait des effets merveilleux. Elle suffirait pour faire rentrer en eux-mêmes les prévaricateurs, et les ramener au sein de l'Eglise. Il ne perdit jamais l'espoir de cet heureux retour. On ne cha^^tait jamais
au chœur le psaume : Super flumina Bahylonis, qu'il ne se souvînt , souvent en versant des larmes , de celte ville , le siège de ses prédécesseurs dans l'épiscopat , non qu'il désirât s'y voir dans leur pompe ou leur abondance , mais tant la perte de ces âmes le pénétrait de douleur! Lorsqu'il récitait en particulier, avec son chapelain , le même psaume , il éprouvait le même sentiment.
Henri VIII, roi d'Angleterre, disait-il, après avoir, par ses honteuses passions , causé un schisme déplorable dans ses états , aurait voulu , sur la fin de sa vie, les faire rentrer et rentrer lui-même dans la sainte Eglise , qu'il avait si coupablement abandonnée ; mais , hélas ! l'impossibilité où il se vit de restituer les biens ecclésiastiques , dont il avait enrichi les hauts personnages de son royaume , l'empêcha d'exécuter ce grand dessein. Faut-il, s'écriait là-dessus le Bienheureux, qu'un peu de poussière , qu'une poignée de terre ravisse tant d'àmes au ciel ! Le partage du chrétien , de l'ecclésiastique surtout , n'est-il pas de garder la loi de DieuCO? Le Seigneur r/est-il pas son héritage , sa portion , son lot (2) ? Dieu , par des moyens aussi doux que puissants, n'aurait-il pas pu rendre, plus tard, au clergé de ce pays , une succession plus riche que celle dont il était dépouillé !
(1) Ps. cxvni, 57.