LIVRE HUITIEME
DE liA IflORTIFICATIOlV.
xviii' p., sèct. V. CHAPITRE PREMIER. xviii«p.,ch/iv. De la morlificalion.
En général , les mortifications intérieures sont plus excellentes que les mortiûcations extérieures; elles ne sont point , comme celles-ci , exposées à être viciées par l'hypocrisie, la vanité, l'indiscrétion. Ajoutons que celles qui nous viennent de Dieu ou des hommes sont toujours plus parfaites que celles de notre choix , et qui sont filles de notre seule volonté.
Sur ce point, plusieurs se trompent. Ils embrassent avec ardeur des mortifications volontaires , pour lesquelles ils ont de l'inclination ; ils les pratiquent facile-
ment et avec joie , bien que rudes en apparence , parce qu'elles sont de leur goût. Mais celles qui viennent de quelque cause extérieure , on les repousse , on s'y soumet avec peine; elles paraissent intolérables, quelque légères qu'elles soient d'ailleurs.
Ainsi, tel prendra volontiers la discipline, la haire, le cilice , dont la délicatesse ne pourra rien souffrir en matière de réputation. La moindre moquerie, une légère médisance , troublera son repos, sa raison même, et le jettera peut-être dans des excès déplorables.
Ainsi , tel aimera l'exercice de l'oraison , la pratique du silence , ou d'autres œuvres de ce genre , qui s'impatientera, se plaindra sans mesure, s'emportera jusqu'à la fureur, pour la perte d'un procès , pour un dommage peu notable dans ses biens.
Ainsi , tel fera libéralement l'aumône , fondera des établissements de charité , des monastères , des œuvres pieuses , que la pensée de la maladie , de la moindre infirmité, révoltera, et à qui la douleur, quelque légère qu'elle soit, arrachera des plaintes incessantes, des gémissements sans fin.
C'est-à-dire que, suivant qu'on est plus ou moins attaché aux biens , aux honneurs , aux plaisirs , on supporte avec plus ou moins de patience , mais toujours impatiemment , les maux contraires à ces sortes de biens. On ne considère pas que Dieu les ôte ou les donne, comme il lui plaît. C'est que nous voulons le servir, non selon son bon plaisir, mais comme il nous
plaît; non comme il le commande, mais suivant nos inclinations : cela est-il juste? Ne peut-il pas faire de nous , et de toutes choses , ce qu'il veut , puisque tout lui appartient?
Voici , sur ce sujet , ce qu'écrivait le Bienheureux à une âme qu'il voulait guérir de cette maladie : « Baisez souvent de cœur, lui disait-il, les croix que Notre Seigneur vous a lui-même mises sur les bras. Ne regardez point si elles sont d'un bois précieux , odoriférant ; elles sont plus croix, quand elles sont d'un bois
vil et de mauvaise odeur Madeleine cherche Notre
Seigneur en le tenant, elle le demande à lui-même; elle ne le voyait pas en la forme qu'elle voulait; c'est pourquoi elle ne se contente pas de le voir ainsi , elle le cherche autrement. Elle le voulait voir en son habit de gloire , et non pas en un vil habit de jardinier ; mais néanmoins elle connut que c'était lui , quand il lui dit : Marie.
)> Voyez-vous , c'est Notre Seigneur en habit de jardinier, que vous rencontrez tous les jours çà et là , es occurrences de mortifications ordinaires qui se présentent à vous. Vous voudriez bien qu'il vous offrit d'autres plus belles mortifications : ô Dieu ! les plus belles ne sont pas les meilleures. Croyez- vous pas qu'il vous dit : Marier Marie. Non ; avant que vous le voyiez dans sa gloire , il veut planter dans votre jardin beaucoup de fleurs petites et basses, mais à son gré; c'est pourquoi il est ainsi vêtu. Qu'à jamais nos
» cœurs soient unis au sien , et nos volontés à son bon » plaisir (0! »
CAUCS, CXI \'DT'n5T7 TT COLLOT,
xin* p.,sect. xiii. i^nArlinti 11. xm* p., ch. vi.
La morlification doit être unie à l'oraison.
Le Bienheureux pensait que la mortification sans l'oraison est un corps sans âme , et que l'oraison sans la mortification est une âme sans corps. Il ne voulait pas qu'elles fussent séparées ; il "faut , disait-il , que , comme Marthe et Marie , elles soient de bon accord au service du Seigneur. Il les comparait aux deux bassins de la balance, dont l'un s'abaisse quand l'autre s'élève. Pour élever Tesprit par l'oraison , il faut abattre le corps par la mortification , autrement la chair pèsera sur l'esprit et l'empêchera de s'élever vers Dieu.
Le lis de l'oraison , la rose de la contemplation , si l'on peut se servir de ces figures, ne se nourrissent, ne se conservent bien que parmi les épines de la mortification. « On n'arrive à la colline de l'encens, symbole de l'oraison, que par la montagne de la myrrhe de la mortification. « L'encens n'exhale son odeur que brûlé sur des charbons ardents ; de même l'oraison ne peut faire monter au ciel une odeur suave, si elle n'émane d'une âme mortifiée.
(î) Epil., liv. IV, ép. 63.
Lorsque nous sommes morts à nous-mêmes et à nos passions, c'est alors que nous vivons à Dieu ; c'est alors qu'il nous rassasie dans l'oraison du pain de vie et d'intelligence, de la manne de ses inspirations.
Il faut vivre en ce monde , disait le saint Prélat , comme si l'on avait l'esprit dans le ciel et le corps au tombeau. Que votre conversation soit dans les deux y disait saint Paul (i). Plaçons-nous, suivant l'expression pleine d'énergie du Roi-Prophète , parmi ces hommes gui dorment dans le sépulcre depuis des siècles (2).
vp^^cii. CHAPITRE III. x'^oïi-
ÂYaDtages de la mortification des iDclinations naturelles.
J'ai recueilli de la bouche du Bienheureux cette remarquable parole : Celui qui mortifie davantage ses inclinations naturelles , attire davantage les inspirations surnaturelles.
La morliflcalion intérieure et extérieure , quand elle a la charité pour compagne et pour motif , est un grand moyen pour obtenir les dons de la grâce. Porter, suivant l'expression du grand Apôtre , la mortification de Jésus-Christ dans son corps et dans son cœur (^) , c'est
(1) Philip. III , 20.
(2) Ps. CXLII , 3.
(3) II Cor. IV , 10.
ressembler à cet holocauste du prophète Elie , sur laquelle descendit le feu du ciel (*), ou à cette terre détrempée d'eau , dont il est parlé dans les Machabées , que les rayons du soleil enflammèrent (2).
Comme la manne ne fut donnée au peuple d'Israël , dans le désert , qu'après que toutes les provisions apportées d'Egypte eurent été consommées , de même le ciel n'accorde ses faveurs spirituelles qu'à ceux qui combattent sans relâche leurs inclinations terrestres, ou qui déjà les ont subjuguées. Mon esprit, dit le Seigneur, ne demeurera point avec l'homme, parce qu'il est chair (5). Le corps qui se corrompt par le vice , appesantit l'âme et abat l'esprit, tourne ses yeux vers la terre et y attache ses regards {^). Quand le vase de la nature , dit saint Grégoire , est brisé par la mortification , la charité trouve plus d'espace pour s'étendre. 0 Seigneur, vous açez déchiré le sac de mon corps , et vous m'avez environné de joie (s).
(1) III Reg. xvui, 58.
(2) Mac. II , 1 .
(3) Gen. \i, 3.
{4)Sap. IX, 15.
(5) Ps. XXIX, 12.
ir p., »«ct. XVII. CHAPITRE IV. ivp., ch. kvi.
L'esprit de morlificatioD est compatible avec la vie commune.
Le saint Evêque faisait grand cas de la vie commune . Aussi ne voulut-il pas que les filles de la Visitation s'en éloignassent pour le lit , le vêtement , la nourriture. Pour toutes ces choses , il régla qu'elles se conformeraient aux lois et aux usages communs à toutes les personnes qui vivent chrétiennement dans le monde , remettant à la prudence des supérieurs de permettre ou d'ordonner des mortifications extraordinaires , suivant les besoins particuliers de celles à qui ces remèdes seraient utiles ou nécessaires. Jésus-Christ, sa sainte Mère , les apôtres ont vécu de cette sorte , et il voulut qu'en cela , comme en tout le reste , ses filles fussent leurs parfaites imitatrices.
Ce n'est pas que le Bienheureux n'eût une haute estime pour les austérités corporelles ; il les appréciait au contraire à leur juste valeur ; mais il voulait qu'un zèle sage, intelligent, éclairé, en réglât tellement l'usage, qu'elles servissent à conserver la pureté du corps , à subjuguer les passions , sans trop affaiblir les forces , sans ruiner la santé.
CAMUS
ir p., sect. XXVIII CHAPITRE V. iv?th'xvn.
et XIX. i..,v.u.*,i,.
Mortification dans les repas.
Le Bienheureux répétait souvent cette parole de TEvangile : Mangez ce qui vous est servi (^), et il en concluait que c'est une grande mortification d'adapter sod goût à tout. Il arrive souvent, du moins cela peut arriver, que les mets les plus délicats ne soient pas de votre goût. En manger sans montrer aucune répugnance, ce n'est pas une petite victoire sur la nature.
Demander , lorsqu'on est à table , quelque viande éloignée , en laissant celle qui est plus proche , lui paraissait une inconvenance. C'est , disait-il , une sensualité qui déplaît et qui est répréhensible , si on le fait par gourmandise, ou une affectation suspecte d'ostentation, si l'on ne veut que choisir les viandes les plus communes.
Comme on peut pécher par gourmandise en prenant les ahments les plus ordinaires , de même on peut être sobre en se nourrissant des plus recherchés. Mais être indifférent pour les uns et pour les autres , c'est une mortification du goût qui est assez rare. Il est plus difficile de manger , sans les savourer , des viandes déli-
(l) Luc, X , 8.
cates préparées avec soin , que d'en manger de grossières avec sensualité.
On avait , un jour, servi au saint Prélat des œufs pochés , à l'eau. Après les avoir mangés , il se mit à tremper son pain dans l'eau , comme il l'ayait fait dans les œufs. Les convives , le remarquant , sourirent de celte inadvertance. Il s'en aperçut et en demanda la raison. Vous avez eu grand tort , repartit-il , de me découvrir une si agréable méprise; je vous assure que je n'ai guère mangé de sauce qui fût plus de mon goût que celle-ci. Mon appétit, il est vrai, y contribuait un peu; c'est une nouvelle preuve en faveur du proverbe : Il n'est telle sauce que l'appétit.
Ce trait ressemble beaucoup à ce qu'on raconte de saint Bernard , qui but de l'huile au lieu d'eau , sans le remarquer, tant il faisait peu d'attention à ce qu'il buvait ou à ce qu'il mangeait.
CAMCS, rTIADITUT? VT COLLOT,
XVlII*p.,sect. XIV. tiMArllnli VI. XVIU* p., ch. XI.
L'esprit de mortification doit éyiler les austérités indiscrètes.
L'indiscrétion dans les austérités est un écueil contre lequel doivent se prémunir ceux qui commencent à s'adonner aux exercices de la dévotion. Ils croient n'en jamais assez faire pour réparer le passé , et souvent , au lieu de tout réparer, ils gâtent tout. L'esprit malin,
qui fait flèche de tout bois contre nous, se sert de ces ferveurs immodérées, pour nous rendre plus tard incapables de servir Dieu , dans des emplois difficiles , faute de vigueur corporelle. Il faut se souvenir que Dieu veut de nous un service raisonnable et qui l'honore.
Saint Bernard, au commencement de sa conversion, fît cette faute , et , vers la fin de sa vie , il se reprochait ses austérités passées , comme les autres se reprochent leurs iniquités ; par humilité , il les appelait les erreurs de sa jeunesse.
Je connais une personne d'un grand savoir et d'une vertu non moins grande , qui a ruiné de cette sorte la plus belle santé que j'aie jamais vue , et qui n'a remarqué que trop tard le piège du démon. Je voulus modérer sa ferveur; je lui prédis ce qui est arrivé ; mais mes prédictions eurent le sort de celles de Cassandre , on ne les crut pas.
Une religieuse se chargeait d'austérités que la faiblesse de sa complexion ne pouvait soutenir. Le Bienheureux lui adressa un conseil digne de sa prudence : « Ne chargez point votre faible corps , lui écrivait-il , » d'aucune austérité autre que celles que la règle vous » impose. Gardez vos forces corporelles pour servir » dans les pratiques spirituelles , que souvent nous » sommes contraints de laisser , quand nous avons in- » discrètement surchargé celui qui avec l'âme les doit » exercer. »
Plusieurs , même parmi les spirituels , se trompent et
ne tiennent point , en celte matière , la balance assez égale. Trop prompts à suivre les pensées de l'esprit , ils font peser sur la chair un poids qui l'accable , sans considérer que l'âme et le corps ne peuvent convenablement remplir leurs destinées , s'il n'existe pas entre leurs forces réciproques une juste proportion.
CAMVS, ru A DTTDI? VÎT COLLOT,
IVp., sect. IX. LHAUlnL Vil. IV p., ch. ViII.
Du jeûae.
Un jour , le Bienheureux me demanda si je jeûnais facilement.
— Très facilement , répondis-je ; je n'ai presque jamais faim , et je me mets à table presque toujours sans appétit.
— Dans ce cas , ne jeûnez guère , me dit-il.
— Pourquoi , lui demandai-je à mon tour, me faitesvous cette recommandation ? L'Ecriture ne conseillet-elle pas cette mortification à chaque page?
— Oui , reprit-il ; mais c'est pour ceux qui ont meilleur appétit que vous. Faites quelque autre bonne œuvre pour mortifier votre corps.
— Je ne suis pas des plus robustes ; il me serait difficile de supporter de grandes austérités.
— La plus grande , continua-t-il , c'est le jeûne ; c'est celle qui met la cognée à la racine de l'arbre ; les
autres ne font qu'effleurer, égratigner, émonder. Le corps , nourri maigrement , est plus aisé à dompter ; bien nourri , il regimbe , il se cabre. Ceux qui sont naturellement sobres , ont un grand avantage pour l'étude et les exercices de la vie spirituelle. Leur corps peut se comparer à ces coursiers que le frein modère , et dont il dirige aisément les mouvements.
Le saint Prélat n'était point pour les jeûnes immodérés. L'esprit, disait-il, succombe sous le poids du corps , quand celui-ci est trop gras, et le corps, quand il est trop maigre , est trop faible pour supporter l'esprit. Il aimait, à cet égard, un genre de vie sage , uniforme. Dieu, disait- il encore, veut être honoré avec jugement , et il est , d'ailleurs , toujours facile de diminuer les forces du corps , quand on le veut ; tandis que les réparer, quand elles sont perdues , c'est souvent chose difficile et quelquefois impossible. L'esprit doit traiter le corps comme son enfant, lorsqu'il est docile; | comme un sujet rebelle, s'il se révolte; comme un animal furieux , s'il se comporte en brute. Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, disait saint Paul (*).
(1) 1 Cor. , Df , 27.
CAMcs, rïTAPlTRF VTTT collot.
L*esprit (le morlificalioD dissimule les austérite's au lieu d*eD faire parade.
Exemple.
Ud jour, j'avais servi le Bienheureux d'un mets plus recherché que de coutume. Je m'aperçus qu'il le poussait insensiblement au bord de son assiette , et qu'il mangeait de préférence quelque chose de plus commun:
— Ah! je vous y prends, lui dis-je. Où est donc le précepte cvangélique : Mangez ce qui vous est présenté (3) ?
— Vous ne savez pas , me répondit-il avec son amabilité ordinaire , que j'ai un tempérament rustique , un estomac de paysan. Si je ne mange pas des aliments solides, je ne suis pas assez nourri. Ces délicatesses passent trop vite, elles ne me sustentent pas assez.
— Mon Père, ce sont là de vos finesses. C'est sous de semblables voiles que vous cachez votre austérité.
— Je vous assure, répliqua-t-il , que je n'y entends pas finesse; je vous parle avec sincérité. Cependant , pour parler encore plus franchement , j'avouerai que je trouve plus de goût aux viandes délicates qu'à celles qui sont grossières. Mais comme on est à table pour se nourrir plus que pour satisfaire la sensualité , je prends
(1) L iCj X, 3.
ce qui me convient le mieux pour l'alimentation. Vous savez bien qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger, c'est-à-dire pour goûter des mets et s'occuper l'esprit de leurs diverses qualités. — Néanmoins, continua-t-il , si vous prenez patience , vous me verrez faire honneur à votre bonne chère. Après que j'aurai jeté les fondements avec ces viandes plus matérielles,! je couvrirai d'ardoise l'édifice , je mettrai par-dessus les morceaux délicats que vous prenez la peine de me ser-J vir.
Que de vertus brillent dans celte action, eu appa-l rence si commune ! On y voit à la fois la vérité , la sin-| cérité , la candeur, la simplicité , la tempérance , la sobriété, la politesse, la condescendance, la bienveillance,] la douceur, la bonté, la prudence, une égalité d'hu meur charmante. Les âmes saintes , qui agissent par h mouvement de la grâce , ne font rien de petit. Les œuvres de Dieu , celles de la grâce surtout , sont parfaites, et la gloire les couronne. Soit que vous mangiez^ soit qui vous buviez , soit que vous fassiez autre chose^ dit l'Apôtre, faites tout pour la gloire de Dieu (*).
(1) I Cor. X, 31.
CAMOS, niADITRU lY COLLOT ,
IV» p.. sect. XXI. «^llArilIXEi lA. IV p., ch. XIX.
Suite du chapitre précèdent. — Autre exemple.
Le Bienheureux exerçait sur son corps des austérités qu'il avait soin de tenir cachées. Il se servait si adroitement des instruments de pénitence , que son valet de chambre même ne remarqua jamais qu'il en fît usage. Ce secret ne fut révélé qu'à sa mort.
On peut juger de ses saintes industries à cet égard par la particularité suivante :
Un jour, son valet de chambre trouva dans une aiguière un peu d'eau roussâtre et comme teinte de sang. Il en fut surpris ; car l'eau , dont celle-ci était le reste , avait été apportée par lui la veille pour laver les mains du Bienheureux, et alors elle était pure. Voulant donc savoir la cause de ce petit mystère , qui l'étonnait , le domestique résolut de tout examiner, d'avoir les yeux ouverts sur tout et de ne rien laisser échapper. Sa vigilance était continuelle. A la fin il découvrit ce qu'il cherchait. Le Saint avait lavé sa discipline ensanglantée dans cette eau , et l'avait jetée ensuite , mais sans prendre assez de précaution cette fois pour qu'il n'en restât pas quelques gouttes au fond du vase. C'est ainsi que le mystère fut éclairci.
Aussi, le Bienheureux estimait-il plus le secret de la
mortification extérieure que la mortification même. Souvent le mérite de celle qui paraît au dehors est emporté par le souffle de la vanité et de l'amour-propre. C'était contre cette sorte d'ostentation que s'élevait notre divin Sauveur dans l'Evangile. S'il veut qu'on s'enferme pour prier, combien plus le veut-il lorsqu'il s'agit de pratiquer des austérités corporelles , austérités qui , en affligeant le corps , pourraient donner à l'esprit un vain orgueil, si elles étaient connues?
CAMUS, PHADTTRI? Y COLLOT ,
iipp., sect. viii. ^^nAfiinii A., in«p.,ch. IV,
la vraie mortification souffre l'injustice en silence.
Je me plaignais un jour, en présence du Bienheureux , d'un tort grave qui m'avait été fait. Ce tort était manifeste ; le Saint le reconnaissait et en avouait hautement l'injustice. Me voyant si bien appuyé , je triomphais ; les expressions me venaient en foule pour démontrer de plus en plus mes droits , et les mettre dans un jour éclatant.
Le Bienheureux , qui remarquait de l'imperfection dans ce flux de paroles, l'arrêta par un seul mot : Il est vrai , dit-il , qu'ils ont tort de vous avoir traité de la sorte. Celte manière d'agir est indigne d'eux , et d'autant plus indigne , que leur tort s'adresse à une personne de votre caractère. Je vois cependant , dans cette
affaire, une chose à désirer pour rendre voire cause encore meilleure, et cette chose dépend entièrement de vous.
— Qu'est-ce^donc , je vous prie? me hâtai-je de demander.
— Ce serait , répondit-il , de garder là-dessus un silence patient et sage.
Cette réponse me déferra tellement , que je me tus à l'instant; les mots me manquèrent pour répliquer.
CAMUS
V p.. sect. XXVIII CHAPITRE XI. X- p^^^ï \'vi
et XXIX. ^ p.,cn. ivi.
La Traie morlificalion évite de se plaindre.
Quelques personnes d'une éminente vertu m'avaient offensé , et je m'en plaignais à notre Bienheureux. Ignorez-vous , me dit-il , que les mouches dont la piqûre est la plus douloureuse , sont celles qui font le miel?.. Puis, il me consola par ces paroles : Pensez par qui fut trahi Jésus-Christ. Ecoutez ce qu'un prophète lui fait dire au sujet des plaies de son corps : J'ai reçu ces blessures dans la maison de ceux qui m'aimaient (i). Les personnes dont vous avez à vous plaindre ont été trompées par un faux zèle ; il faut croire qu'elles vous rendront justice , lorsque la vérité aura pris la place de l'erreur dans leur esprit. Il y a vingt-quatre heures
(1) Zacb., XIII, 6.
dans le jour; à chacune suffit son mal. Priez Dieu qu'il éclaire ces personnes , et qu'il vous délivre de la calomnie des hommes (*). Au surplus , n'est-ce pas le devoir du vrai chrétien de bénir ceux qui le maudissent , de prier pour ceux qui le persécutent, de rendre le bien pour le mal , s'ît^ut être enfant du Père céleste, qui fait luire le soleil et pleuvoir sur les méchants comme sur les bons (2). Soupirez devant Dieu doucement , et diteslui : Ils me maudiront , mais vous me bénirez. Maledicent, et tu benedices (s).
Il me fît ensuite cette observation : Si la plainte, dit -il, n'est pas juste, et le mal grand et pressant, elle est toujours blâmable ; toujours elle dénote une âme faible et trop sensible sur ce qui la regarde.
Le vrai serviteur de Dieu , disait-il encore , se plaint rarement, et plus rarement il désire d'être plaint. Ceux qui se plaignent, ajoutait-il, pour être plaints ensuite, ressemblent à ces enfants qui jettent les hauts cris pour s'être blessés au doigt, et qui se taisent quand leur nourrice a soufflé dessus , ou fait semblant de pleurer avec eux. Le monde voit sans cesse des condoléances qui n'ont pas plus de vérité. La plupart des deuils ne sont que des tristesses étudiées, des douleurs apparentes, artificieuses , semblables à celle de celte femme qui , sur la fausse nouvelle de la mort de son mari , prit le
(l)Matt. VI, 34.
(2) Malt. v,44, 45.
(5) Ps. cviii, 28.
deuil, et uc voulut pas le quitter après avoir appris qu'il vivait, parce que, disait- elle , le deud lui convenait mieux maintenant qu'auparavant.
Nos peines , vues au travers de la croix , disparaissent comme les étoiles à la présence du soleil. Les membres oseraient-ils se plaindre , quand le dfi5f souffre d'inexprimables douleurs? Les amertumes du Sauveur sont les éléments d'un remède qui guérit tous nos maux (0.
Que si nous n'avons pas assez de force pour souffrir en silence, si nous sommes trop faibles pour supporter la douleur avec joie, et nous gloriflerdans les croix (2), ayons au moins la prudence de ne verser nos plaintes que dans le sein de personnes choisies ; de personnes qui non-seulement nous aiment et méritent notre confiance , mais soient , de plus , douées d'une âme forte , d'un caractère énergique. Faibles , en prenant à nos peines une part trop sensible , elles les aigrissent , au lieu de les diminuer et de les adoucir. Gomme l'huile jetée sur le feu en augmente la flamme , de même leur compassion trop tendre rend la douleur de l'âme plus vive, plus profonde.
Une femme se plaignant un jour au saint Evéqiie de ce que son mari , lorsqu'il se portait bien , la quittait pour aller à la guerre, et de ce que son humeur le rendait inabordable^ lorsqu'il revenait chez lui malade ou
(1) Tract, de passione Dom. c. 4, n. 17, apud S. Rom.
(2) S, Paul, passim.
blessé : A quelle sauce faudra- t-il donc vous mettre? lui répondit-il. Il ne saurait demeurer avec vous quand il se porte bien , ni vous avec lui quand il est malade : si vous ne vous aimiez qu'en Dieu, votre amitié, toujours égale dans l'absence et dans la présence , dans la maladie et dans la 'santé , ne serait pas sujette à toutes ces vicissitudes. Demandez à Dieu avec instance qu'il sanctifie le sentiment qui vous unit; autrement , je n'espère pas que vous jouissiez jamais d'aucun repos.
x/p?sect... CHAPITRE XII. xi'rSx"'..
Même sujet.
Une autre fois , je me plaignais encore au Bienheureux d'un grand outrage qui m'avait été fait : A tout autre que vous , me répondit-il , je tâcherais de donner quelque consolation ; mais votre vocation et le pur amour que j'ai pour vous m'autorisent à me dispenser de cette civilité. Je n'ai donc point d'huile à verser sur votre plaie, je n'y mettrai que du vinaigre et du sel; en la traitant autrement , je l'enflammerais peut-être davantage.
— Vous avez dit , continua-t-il , qu'il fallait une patience prodigieuse et à toute épreuve pour souffrir de tels affronts sans mot dire. Certes , la vôtre n'est pas de trop forte trempe, puisque vous vous plaignez si fort.
— Mais j mon Père , réparlis-je , je dépose ma peine dans voire sein seulement , et je ne la dis qu'à l'oreille de votre cœur. A qui aura recours un enfant dans ses tribulations, si ce n'est à son père?
— 0 véritable enfant , répliqua-t-il , jusqu'à quand aimerez- vous votre enfance? Faut-il que le père des autres, celui qui tient de Dieu le rang de père dans l'Eglise , fasse l'enfant ? Quand on est petit , on peut parler comme les petits ; mais si le bégaiement est agréable dans un enfant à la mamelle, il ne convient point à celui qui n'est plus enfant (i). Il vous faut, pour nourriture , non du lait , mais du pain , et un pain dur. Quoi ! vous vous plaignez à un père de la terre , vous qui , avec David , deviez dire à votre Père céleste : Je me suis tû; je n'ai pas seulement ouvert la bouche^ ô mon DieUj parce que c'est vous qui m'avez frappé (2).
— Mais, direz- vous, le coup ne vient pas de Dieu; il vient des hommes , d'une assemblée de méchants.
— Vous n'apercevez donc pas la main de Dieu , qui se sert de la malice des hommes , en lui laissant un libre cours, pour vous corriger ou vous exercer à la vertu? Job était plus clairvoyant. Dieu^ disait-il , m'avait donné des biens j Dieu me les a ôtés (s). Il n'accuse ni le démon, ni les voleurs, de les avoir ravis; c'est à Dieu qu'il attribue ce qu'il souffre; à Dieu qui dépouille ou enrichit
(1) Cor. XIII, il.
(2) Ps. xxxviii , 13.
(5) Job. H, 2, 1.
par les instruments qu'il lui plaît d'employer. Que vous êtes loin de ressembler à celui qui disait que la verge et le bâton dont Dieu le frappait , le consolaieîit ; qu'il était comme un homme sans secours, abandonné et libre néanmoins parmi les morts; et mille autres choses que l'esprit de mortification lui inspirait (*) !
— Mais, mon Père, me direz- vous encore, depuis quand êtes-vous devenu si sévère ? Depuis quand avezvous changé votre douceur en cruauté? Ainsi Job parlait à Dieu : Où sont vos anciennes compassions?
— Certes , elles sont aussi fraîches , aussi nouvelles que jamais ; car Dieu sait si je vous aime, et si je m'aime moi-même plus que vous. Les reproches que je vous fais, je les ferais à ma propre âme , si elle s'était oubliée au même point.
— Puisque vous vous plaignez de cet outrage , conlinua-t-il , vous ne l'aimez donc pas ? Mais alors , ô homme de peu de foi , de peu de patience , que deviennent ces maximes de l'Evangile , de présenter la joue aux soufflets , d'abandonner la tunique à celui qui enlève le manteau? Que deviennent la béatitude des persécutés , la bénédiction donnée à ceux qui nous maudissent , la prière pour ceux qui persécutent , l'amour des ennemis , la bienfaisance à l'égard de ceux qui nous font du mal? A votre avis , sont-ce là des ornements de cabinet? Ne sont-ce pas plutôt les insignes de l'époux ,
(1) Ps. XXII, 47. — Psal. XXXVII , 14.
les sceaux qu'il nous commande d'apposer sur nos cœurs et nos bras, sur nos pensées et nos œuvres?
Eh bien, je vous pardonne par indulgence, pour me servir des termes de l'Apôtre, mais à condition que vous aurez plus de courage à l'avenir; que désormais vous cacherez de semblables faveurs , quand Dieu vous en accordera , comme un parfum qui s'évente au grand air ; que vous en rendrez grâces au Père céleste , dans votre cœur , comme d'un bienfait précieux. Quoi de plus précieux , en effet , puisque c'est une parcelle de la croix de son divin Fils ?
Vous prenez plaisir à porter une croix d'or sur votre poitrine , et vous ne pouvez en souffrir une autre sur votre cœur, quand elle vous crucifie ! Vous vous vantez de votre patience , quand elle vous échappe ! Vous voudriez que je vous jugeasse patient malgré vos plaintes ! Le grand effet de la patience , son caractère le plus certain , c'est de ne pas même se plaindre dans les maux de cette vie.
Au reste , vous avez tort , ce me semble , d'appeler à votre aide un aussi puissant auxiliaire que la patience, dans cette affaire ; un peu de modestie et de silence , ce serait bien assez.
Il me renvoya terrassé et honteux, mais si fortifié qu'il me semblait , au sortir de là , que tous les affronts du monde n'auraient pu m'arracher la moindre plainte.
J'ai retrouvé avec plaisir, dans une de ses lettres, ce
qu'il me dit dans cette circonstance. « Rien , écrit-il , » ne nous peut donner une plus grande tranquillité ett » ce monde que la fréquente considération des afflic- » lions, nécessités, mépris, calomnies, injures et ab- » jections qui survinrent à Notre Seigneur, depuis sa » naissance jusqu'à sa douloureuse mort. Au regard de » tant d'amertumes, n'avons- nous pas tort d'appeler » adversités , peines et offenses , les menus accidents » qui nous arrivent; n'avons-nous pas, dis -je, honte » de lui demauder la patience pour si peu de chose que » cela? vu qu'une seule petite goutte de modestie suffit » pour paisiblement supporter les affronts que nous pré- » tendons nous être faits. »