LIVRE NEUVIEME
DE liA CHASTETÉ.
vp?8?cî.i. CHAPITRE PREMIER. v p.^î'ctap.'i.
De la modestie.
Le Bienheureux avait un si grand amour pour la pureté , qu'il ne pouvait souffrir la moindre action , le moindre geste , qui pût en ternir Téclat. Il avait coutume de l'appeler la belle et blanche vertu de rame; et , là-dessus, il faisait deux comparaisons.
Quelque nette et polie, disait-il, que soit la glace d'un miroir, il ne faut qu'un souffle pour la ternir , et la rendre impropre à représenter un objet quelconque. Voyez-vous le lys , disait-il encore , c'est le symbole de la pureté : il conserve sa blancheur et la suavité de son
parfum parmi les épiues , et tant qu'aucune main ne le touche; mais si on l'arrache, si on le touche indiscrètement , il se fane , il se flétrit , son odeur devient insupportable.
De là il concluait la nécessité de la modestie pour conserver la pureté. Aussi ne voulait-il pas qu'on se laissât toucher , même par badinage , au visage ou aux mains. Il pensait que, quoique ces actions ne soient pas toujours contraires à l'honnêteté, elles lui apportent néanmoins quelque flétrissure.
CAMUS, rHADTTRT? TF COLLOT ,
r*p.,sect. V. Ldiiiriinri ii. i"p. , chap. iv.
la chasteté est compatible avec les œayres de charité.
Au commencement de mon épiscopat , je me plaignais au Bienheureux du combat que se livraient deux vertus dans mon cœur. Il me demanda , avec la bonté qui lui était si naturelle , quelles elles étaient. Je lui répondis que c'était la charité et la chasteté.
La charité , continuai-je , presse de secourir le prochain sain ou malade, pauvre ou riche, jeune ou vieux , sans avoir égard à l'âge , au sexe , à la condition , ne regardant que Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu. La chasteté , au contraire , sait qu'elle porte un trésor inestimable dans un vase d'argile , et que ce trésor peut périr par suite de difl'érentes tenta-
lions. Aussi le moindre regard l'épouvante, une parole légère l'inquiète; tout lui est suspect, les ris, les compagnies, la bonne chère, les lectures amusantes, les plaisirs. Elle marche comme celui qui, chargé d'or et de diamants , traverserait une forêt renommée pour les brigandages qui s'y commettent , et qui se cacherait au moindre bruit. Que faire dans cette perplexité? Comment accorder deux vertus , en apparence si incompatibles?
Voici la réponse toute céleste , tout angélique, qu'il me donna. Il faut, dit-il, distingueras personnes qui, établies en dignité , sont chargées du soin des autres , et celles qui, dans une vie privée, n'ont qu'ellesmêmes à conduire. Les premières doivent donner leur chasteté en garde à leur charité , et si leur charité est véritable , elle leur en rendra bon compte ; elle lui servira de forteresse. Les personnes qui vivent d'une vie privée , feront mieux de donner leur charité en garde à leur chasteté , de s'environner d'une grande réserve et de se peu produire.
La raison de cette différence, c'est que les supérieurs , étant obligés par leur charge de s'exposer aux dangers inséparables des occasions , s'y exposent dès lors sans témérité , et peuvent compter sur l'assistance d'une grâce proportionnée à leurs besoins : tandis que les simples particuliers feraient , presque toujours , en s'y exposant , une action présomptueuse qui les rendrait indignes du secours de Dieu. Celui qui aime le
danger , et non précisément celui qui s'y expose , périra dans le danger (i).
CAMCS, rHADlTRr ITT COLLOT,
virp.,sect. XXII. i-inAfiinCi m. virp., ch.ix.
De la chasteté des yeux. — Eiemple.
On parlait un jour devant le Bienheureux d'une dame de son pays et sa parente ; et , comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée , il se tourna vers moi en m'adressanl cette parole : Je l'ai ouï dire à plusieurs personnes.
— Gomment ! vous la voyez fort souvent , elle est votre proche parente , et vous en parlez ainsi sur le rapport d'autrui ?
— Il est vrai , répliqua-t-il , que je l'ai vue souvent, et que beaucoup de fois je lui ai parlé; mais je vous assure que je ne l'ai pas encore regardée. Voyez-vous, ajouta-t-il , cette parente est d'un sexe qu'il faut voir sans le regarder. Il faut le voir en général , pour distinguer que c'est une femme , mais éviter avec soin de fixer sur lui ses regards.
Ceci me rappela l'exemple de Job et celui d'Alexandre : de Job , qui avait fait un pacte avec ses yeux, afin de ne pas même penser à une vierge; d'Alexandre, qui ne voulut pas voir la femme du roi de Perse ni les filles de
(1) Eccli. m, 27.
sa suite , parce que , disait-il , les dames persanes faisaient mal aux yeux.
Saint Ambroise, donnant à une vierge des avis pour la conservation de sa virginité , lui conseille de veiller soigneusement sur ses yeux , de peur que les larrons , c'est-à-dire les mauvaises pensées, les mauvais désirs, n'entrent par là dans son âme. Que vos yeux, lui ditil , se portent indifféremment sur les hommes sans s'arrêter sur aucun. Cela, c'est voir sans regarder, comme faisait notre Bienheureux.
Dans une autre occasion, on parlait d'une femme qu'un seigneur démarque avait épousée pour sa beauté. J'ai entendu affirmer , dit le saint Prélat , qu'elle est fort spécieuse, mais je ne la vis jamais.
— Pourquoi , mon père , lui demandai-je , vous servez-vous du mot spécieuse ? Je ne sais si ce mot est savoyard ; mais , à coup sur , il n'est pas français.
— Il n'est , répondit-il , ni français , ni savoyard ; mais, en revanche, il est fort ecclésiastique. Quand des personnes comme nous parlent de ce sexe , il me semble que ces mois beau, belle, beauté, sont déplacés dans leur bouche, parce qu'ils semblent énoncer un jugement porté d'après leurs propres regards. C'est pourquoi il est à propos d'employer des termes plus modestes et moins usités.
CAMUS, r-oAniTor' ixr collot,
xvi«p.,sect.xLin. LHAFllnb IV. xvi'p., ch. xxiii.
De la modestie en se coucLant.
II faut se coucher décemment , en pensant que l'œil de Dieu , qui ne dort point, nous voit dans cette action, que nos anges gardiens sont présents , et que les esprits malins sont là pour nous tendre des pièges. Jugeant de nos dispositions intérieures par celles de notre extérieur , ils prennent de là sujet de lancer leurs dards contre nous, dans l'obscurité : ce que le psalmiste appelle les trames :, les embûches de la nuit W.
« Nous devons , dit le Bienheureux , avoir Dieu de- » vaut les yeux toujours et en tout lieu , aussi bien » étant seuls qu'en compagnie , et en tout temps , oui, » même en dormant. Un grand saint l'écrivit à son dis- » ciple , disant qu'il se couchât modestement en la pré- » sence de Dieu , de la même manière que ferait celui » à qui Notre Seigneur, étant encore en vie , comman- » derait de se coucher et de dormir en sa présence. » Quoique vous ne le voyiez pas , dit-il , et n'entendiez » pas le commandement qu'il vous en fait , ne laissez » pas de le faire tout de même que si vous le voyiez , » parce qu'en effet il vous est présent et vous garde » pendant que vous dormez. 0 mon Dieu! combien » nous coucherions-nous modestement et dévotement ,
(1) Ps. xc, 6.
» si nous vous voyions ! Sans cloute , nous croiserions » les bras sur notre poitrine avec une grande dé- » votion (^). »
Quelques serviteurs de Dieu récitent en se couchant ces passages des livres saints : Je dors„ mais mon cœur veille {'). Gardez-moi, Seigneur, comme la prunelle de vos yeux, comrez-moi de r ombre de vos ailes (s); ençironnezmoi de votre vérité comme d'un bouclier , et me préservez de tout ce qui effraie pendant la nuiti^). Dans luis je dormirai, je me reposerai en paix (^). Si Dieu ne garde la cité, c'est en vain que veille celui qui la garde (6).
CAMUS. miDITRI? \T COLLOT,
!V«p.,8ecl. !I. L-nArilnti V. IV» p., chap. II.
De la chaslelé du cœar.
Je ne saurais dire à quel haut point d'estime le Bienheureux mettait la chasteté du cœur. Il disait que celle du corps n'était que l'écorce, et que l'autre était la moelle; que dans celle du cœur était la racine de l'arbre, et dans celle du corps, les branches et les feuilles. La chasteté corporelle est assez commune et peut se trouver parmi les infidèles et ceux même qui
fl) Entret. ix.
(2) Cant. V, 2.
(3} Psal. XVI, 8.
(4) Psal. xc , 5.
(5) Psal. IV , 9.
(6) Psal. Gxxvi, 1.
sont dominés par d'autres vices ; mais celle du cœur est rare, et trop peu de personnes, hélas! peuvent dire : mon cœur est pur.
Je ne veux pas dire que le Bienheureux faisait consister la pureté du cœur dans l'exemption des convoitises de la nature ; ce serait mettre l'essence de cette vertu dans l'insensibilité. D'ailleurs , celui qui n'a point été tenté, que sait-il? La convoitise à laquelle on résiste, est une victoire, un triomphe. Il plaçait donc cette vertu dans le renoncement habituel aux affections qu'elle condamne , affections qui mériteraient plutôt le nom d'infections , puisqu'elles corrompent la volonté et le cœur, c'est-à-dire la source de la vie spirituelle.
Saint Bernard faisait à ce sujet une observation.
Converser souvent et familièrement , disait-il , avec des personnes de l'autre sexe , sans perdre quelque chose de cette chasteté du cœur, et quelquefois sans la perdre entièrement , ce serait un miracle plus grand que de ressusciter les morts.
C'est un des caractères de la chasteté du cœur d'être craintive. Entre les combats des chrétiens , disait saint Jérôme , les plus âpres sont ceux de la chasteté. Ils sont aussi les plus communs , et néanmoins ceux où la victoire est plus rare. Celui qui se fie sur sa chasteté passée est dans un grand danger de quelque chute prochaine (1).
(1) Partie m, cbap. xii.