LIVRE DIXIÈME
UE liA DOUCEUR.
i-p?s"ect%i. CHAPITRE PREMIER. r'p'TV.
Force de la douceur.
On avait été contraint de mettre en prison un ecclésiastique scandaleux du diocèse du Bienheureux. Après quelques jours, cet ecclésiastique témoigna du repentir , et demanda instamment et avec larmes à aller se jeter aux pieds de son saint Evêque, qui déjà lui avait pardonné plusieurs fautes. Les officiers , qui connaissaient la douceur de l'homme de Dieu , refusaient de consentir à cette demande. Ils savaient que, pour le Bienheureux , voir cet infortuné pécheur et lui pardonner, ce serait tout un , quoique les scandales de cet homme mé-
ritassent une punition exemplaire. Cependant, à force de supplications, il obtint ce qu'il désirait, et alors se produisit un de ces effets de la grâce , que les siècles doivent admirer.
Arrivé devant son évéque , l'ecclésiastique se jette à ses pieds , demande miséricorde , promettant de changer de vie et de faire abonder le bon exemple là où le scandale avait abondé. A son tour , le saint Evéque tombe à genoux devant le coupable, et lui dit en fondant en larmes : Moi aussi, je vous demande , par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ , dans laquelle nous espérons , que vous ayez pitié de moi , de tous les ecclésiastiques de ce diocèse , de l'Eglise , de la religion que vous ruinez d'honneur par votre vie scandaleuse. Que de blasphèmes ne fait-elle pas proférer contre notre foi 1 Je vous demande que vous ayez pitié de vous-même , de votre âme , que vous perdez pour l'éternité. Je vous exhorte, de la part de Jésus-Christ, à vous réconcilier avec Dieu par une sincère pénitence. Je vous en conjure , continua-t-il , par tout ce qu'il y a de saint, de sacré, dans le ciel et sur la terre, par le sang de Jésus-Christ que vous foulez aux pieds , par la bonté de ce divin Sauveur que vous crucifiez de nouveau, par l'esprit de grâce que vous outragez.
L'esprit de Dieu parlait par la bouche de ce saint pasteur. Aussi ses remontrances eurent-elles tant d'efficacité , que le coupable , non-seulement ne retomba plus dans ses désordres, mais devint un exemple de vertu.
III» p.,sect.'xxill. CHAPITRE II. Ill'p.ch.XI.
Même sujet.
Je disais un jour à un grand et saint prélat , homme 1res éclairé dans les voies de Dieu et la science des saints, que j'admirais dans le Bienheureux cette incomparable douceur avec laquelle , sans violence aucune , il amenait toutes les volontés à la sienne. Il fait ce qu'il veut, conlinuai-je; il le fait d'une manière si suave et néanmoins si forte, que rien ne peut lui résister. Mille tombent à sa gauche, dix mille à sa droite. Tout cède , comme par enchantement, à sa persuasion.
C'est cette douceur même, me répondit le prélat, qui le rend si puissant. L'acier , qui est beaucoup plus fort que le fer , a cependant une trempe beaucoup plus facile. Heureux^ a dit le divin Maître, ceux qui sont doux; car ils posséderont la terre i^). Toutes les volontés seront entre leurs mains; ils seront les souverains des cœurs; tous courront après eux, attirés par l'odeur de leurs parfums.
Notre Bienheureux répétaitsouvent ces paroles, dont il avait fait une de ses maximes : Heureux les cœurs pliables :, car ils ne rompront jamais. Non , assurément, ils ne rompront jamais; au contraire, tout ira se briser contre eux.
(1) Malt. V, 4.
CA&fCS, r'UAniT'Dl? ITf COLLOT,
I"p.,sect. XIX. CHAFllnL 111. l" p., ch. xvi.
Même SDJel. — Exemple.
Le Bienheureux avait un domestique de bonne mine, gracieux , plein de vertu et d'une aimable conversation. Plusieurs bourgeois le désiraient pour gendre. Le jeune homme en fît parler au saint Prélat.
— Mon cher.... lui dit, quelques jours après, le Bienheureux , j'aime votre âme comme la mienne ; il n'y a sorte de biens que je ne vous désire , et que je ne voulusse vous faire, si j'en avais le moyen : je crois que vous n'en pouvez douter. Vous êtes jeune , et il se pourrait que votre jeunesse donnât dans les yeux de quelques personnes qui vous désireraient. Mais il me semble que c'est avec plus d'âge et de jugement qu'il faut entrer en ménage. Pensez-y sérieusement; quand on s'est embarqué sur cette mer , il n'est plus temps de se repentir. Le mariage est un certain ordre où il faut faire la profession avant le noviciat. S'il y avait là une année de probation comme dans les cloîtres , il s'y trouverait peu de profès.
Au reste , que vous ai -je fait pour vouloir me quitter? Je suis âgé , je mourrai bientôt , et alors vous pourrez prendre tel parti que vous voudrez. Je vous laisserai à mon frère , qui aura soin de vous , et il vous
placera aussi avantagcuseineut que vous le pourriez faire aujourd'hui.
— A ces mots , le jeune homme se jette aux pieds de son maître , lui demande pardon d'avoir pensé à le quitter, et lui promet de nouveau de le servir fidèlement toujours.
— Non , mon enfant , reprit le Bienheureux , je n'entreprends point sur votre liberté , que je voudrais, si elle était perdue, racheter aux dépens de la mienne. Je vous donne seulement un conseil d'ami , tel que je le donnerais à mon propre frère, s'il était de votre âge.
C'est avec cette douceur paternelle qu'il traitait ses domestiques. Il les regardait , non comme ses serviteurs, mais comme ses frères , comme ses enfants.
CAMUS, rtlADITPI? ÏV COLLOT,
XIV'p., sect. XXIII. VjllArllltEi IV. XIV p., ch. VII.
Douceur accompagnée de gravité. — Exemple.
Le Bienheureux , avec l'aide de la grâce , réunit dans sa personne les deux admirables qualités de la gravité et de la douceur. S'il avait des attraits pour se faire aimer, il avait aussi tant de gravité et de modestie, qu'on ne pouvait s'empêcher de le craindre ; mais d'une crainte mêlée de respect et d'amour. J'ai vu plus d'une personne trembler , à son abord , non tant de lui déplaire que de ne pas lui plaire assez.
J'avoue ingénuemeut que je désirais tellement lui être agréable , qu'un signe de contentement de sa part me ravissait; et s'il ne m'eut appris à rapporter à Dieu tout cela , en fin dernière ,♦ sans m'arréter à lui , plusieurs de mes actions , restées en chemin , ne seraient point arrivées au but.
Des personnes de haute qualité , dont la vie se passait au milieu des grands , des princes , des princesses, m'ont avoué qu'elles se composaient devant notre Saint avec plus d'attention qu'en prése-iice des grands de la terre. Il leur semblait voir sur son visage un rayon de la lumière céleste , qui pénétrait jusqu'au fond de leur cœur.
Quant à sa douceur , elle n'était inconnue qu'à ceux qui ne l'avaient jamais vu. Cette vertu paraissait en lui s'être revêtue d'une forme humaine , et l'on aurait plutôt dit de lui qu'il était la douceur même , qu'un homme doué de cette vertu. Cela lui donnait un tel ascendant sur les esprits , que tout lui cédait. Comme, condescendant envers chacun , il se faisait tout à tous , il n'était de même personne qui ne s'empressât de se ranger à ses désirs , en servant Dieu dans la voie du salut.
cAMis, ru\DiTnF V collot,
xvp., sect. m. ^-.n.-iriinri v. xv*p.,ch.i.
La douceur doit être sobre de compliments.
Quoique le Bienheureux fût d'un naturel affectueux, doux et bon , il était néanmoins fort sobre de compliments; tant étaient grandes sa prudence et sa retenue. Sur ce sujet , comme sur tout le reste , ses maximes étaient d'accord avec sa conduite, ou plutôt celle-ci n'était que la mise en pratique de celles-là.
Il ne faut pas , disait-il , si fréquemment user de caresses, et à tout propos dire des paroles emmiellées, les jetant à pleines mains sur les premiers qu'on rencontre. Car, de même que si l'on mettait trop de sucre sur une viande, elle tournerait à dégoût parce qu'elle serait trop douce; ainsi les caresses trop fréquentes seraient rendues dégoûtantes, et l'on ne s'en soucierait plus, sachant que cela se ferait par coutume. Et , comme les viandes sur lesquelles on met du sel à poignées sont désagréables, à cause de leur acrimonie, tandis que celles où le sel et le sucre sont mis avec mesure , sont agréables au goût ; de même les caresses qui sont faites avec mesure et discrétion , sont agréables et profitables à ceux à qui on les fait (1).
(1) Enlret. iv.
Par caresses, le Bienheureux entend ici les compliments, les louanges, les paroles flatteuses.
CAMDS, rHADïTRi: VT COLLOT,
l"p.,sect. XII. L.n Afl 1 nii VI. r«p.,chap, X.
la donceur sait merYeilleusement encourager. — Exemple.
Je fus nommé à l'évêché de Belley par le grand Henry, en 1608 , et sacré dans la cathédrale de cette ville par le Bienheureux, le 50 août 1809, après ^voir obtenu dispense d'âge. Il me vint depuis quelque scrupule sur cette consécration avant le temps. Je manifestai cette inquiétude au Bienheureux , qui était le guide de mon âme. lime donna plusieurs raisons pour me tranquilliser. Ces raisons , c'étaient les besoins de mon diocèse, les témoignages qu'avaient rendus de moi, dans le temps , des personnes également honorables et pieuses, le jugement du roi, l'ordre du chef de l'Eglise. Après cela, disait-il , je ne devais point regarder en arrière , mais me porter , suivant le conseil de l'apôtre, çers ce qui était devant moi (^). Vous êtes venu à la vigne, ajoutait-il , à la première heure de votre jour ; travaillez assez activement pour que ceux qui arrivent à la dernière heure de leur vie ne prennent point le pas sur vous , quant au mérite du travail et quant à l'étendue de la récompense (2).
(1) Philipp. m, 13.
(2) Malt. XX, 1.
Revenant un jour sur celte matière, je lui dis : Mon père, quelque sage, quelque vertueux que l'on vous estime , vous n'avez pas laissé de faire une grande foute, celle de m'avoir sacré trop tôt.
Il est vrai , me répondit-il , que j'ai fait ce péché , et j'ai peur que Dieu ne me le pardonne point; car jusqu'à présent je n'ai pu m'en repentir. Je vous conjure , continua-t-il, par les entrailles de notre commun maître, de vivre de telle sorte que vous ne me donniez jamais de déplaisir à ce sujet. J'ai bien été appelé au sacre d'autres évéques, mais seulement comme assistant. Je n'ai jamais sacré que vous ; vous êtes mon unique , mon coup d'essai et mon chef-d'œuvre. Ayons bon courage, Dieu nous aidera. // est notre force y notre salut, que craindrom-noxis ? Il est le protecteur de notre vie, que redouterons-nous W?
I"p., sect. XXV. CHAPITRE VII. l" p., ch. xkl.
Il faut craindre de perdre la douceur dans les réprimandes.
On avait amené devant le Bienheureux un jeune homme , afin que le saint Prélat voulût bien lui faire une réprimande sévère ; mais il se contenta de lui parler avec sa douceur ordinaire. Le jeune homme ne fut
(1) Psal. xxYi,21.
touché de rien. A la vue de cet endurcissement, le Bienheureux versa des larmes et prédit que ce cœur dur ferait une mauvaise fin. Quelqu'un ayant rapporté que la mère avait maudit ce jeune homme : Ah ! voilà encore le pire , s'écria-t-il ! si cette femme est prise au mot, elle aura beau maudire ses malédictions , que deviendra son fils ? Malheureuse mère d'un plus malheureux fils!
Il ne fut que trop bon prophète. Le jeune homme périt, bientôt après, dans un duel; son corps fut mangé des chiens et des loups, et sa mère mourut de chagrin.
Or , quelques personnes s'étant permis de reprocher au Bienheureux sa trop grande douceur à l'égard de cet infortuné, lorsqu'on l'avait conduit devant lui, « Que voulez-vous que j'y fasse, répartit-il; j'ai fait » tout ce que j'ai pu pour m'armer d'une colère qui ne » pèche point; j'ai pris mon cœur à deux mains , et je » n'ai pas eu la force de le lui jeter à la tête.
» Et puis, à vous dire vrai , ajouta-t-il, je craignais » d'épancher en un quart d'heure ce peu de liqueur de » mansuétude , que je tâche de recueillir depuis vingt- » deux ans, comme une rosée , dans le vase de mon » cœur. Les abeilles sont plusieurs mois à faire peu de » miel , que l'homme avale en une bouchée. Et puis, à « quoi bon parler , lorsqu'on n'est point écouté ? Ce » jeune homme n'était pas capable de remontrances ; » car la lumière de ses yeux, c'est-à-dire de son juge- » ment, n'était point avec lui. Je ne lui eusse de rien
» servi , et je me fusse peut-être fait grand tort. J'au- » rais imité eeux qui se noient avec ceux qu'ils veulent » sauver. Il faut que la charité soit prudente et judi- » cieuse. »
Perdre la douceur en reprenant les autres, c'est ressembler à ceux qui , si j'ose faire cette comparaison, mouchent une chandelle avec leurs doigts ; ils la font mieux éclairer, mais ils se salissent et se brûlent.