LIVRE ONZIEME
DE liA RETRAITE et RE li'ARUTÉaATIOlV.
iv.p!tTixii,. CHAPITRE PREMIER. ,v'p'Txxi. la Traie solitude, c'est l'union avecDien.
Nous entrâmes un jour ensemble dans la cellule d'un chartreux, homme distingué par la beauté de son esprit autant que par sa rare piété , et nous y trouvâmes ces deux vers d'un poëte ancien , écrits autour de son étude :
Tu mihi curarum requies , tu nocle vel alrâ Lumen , et in solis tu mihi turba locis.
TiBULLE.
Ce qui peut se traduire ainsi : En toi je trouve un repos exempt d'inquiétudes^ un flambeau dans les plus
sombres nuits; tu me tiens lieu du monde entier dam le désert.
Là-dessus, nous nous mîmes à gloser. Le Bienheureux dit que Dieu est l'unique repos de ceux qui, pour écouter sa voix dans leur cœur, avaient quitté le monde ; que l'attention à cette divine voix était si nécessaire dans la solitude, que sans elle, celle-ci serait un long martyre , une source d'inquiétudes , et non le centre du calme et du repos. Il ajouta que ceux qui avaient les sollicitudes de Marthe , ne laissaient pas de jouir de l'excellente part de Marie, dans un calme profond, pourvu qu'ils rapportassent à Dieu tous leurs soins
Auprès des premières parties des vers du poëte, nous vîmes ces paroles du roi-prophète : Hœc requiesmea in sœculum sœculi ; hk liabitabo quoniam elegi eami^). C'est en Dieu plutôt qu'en une cellule , dit le saint Prélat , qu'il faut faire élection de domicile , pour ne changer jamais de demeure. Oh! bienheureux ceux qui habitent dans une maison, qui est non-seulement au Seigneur , mais le Seigneur même ! ils loueront Dieu dans les siècles des siècles.
Nous vîmes une autre devise qui portait : Unam petii à Domino hanc requiram^ ut inhabitetn in domo Domini omnibus diebus vitœ vieœ; ut videam voluptatem Domini^ et visitem templum ejus (i). Cette vraie de-
(1) Psal. cxxxi,i4.
meure du Seigneur , observa le Bienheureux , c'est sa sainte volonté.
Revenant à nos vers , sur ces paroles , tu nocte vel atvâ lumen ^ Jésus naissant à Belhléem, dit-il , fit luire un beau join* au milieu de la nuit ; par son incarnation, il est venu éclairer ceux qui étaient assis dans les ténèbres. Quand nous marcherions dans les ombres de la mort, nous n'aurions rien à craindre, s'il était à nos côtés. Lumière inaccessible à l'obscurité, lumière éternelle , nulles ténèbres ne peuvent diminuer l'éclat qu'il répand sur l'univers.
Sur ces paroles , et in solis tu mihi turba locis : oui certes , dit-il , la solitude avec Dieu est préférable à la multitude qui remplit les palais des grands. Misérable grandeur , qui s'acquiert avec des peines infinies , qui ne se conserve que par la perte du repos , les ennuis , laccablement des affaires , et ne se perd qu'en traînant après elle de longs regrets.
Voici un des beaux mots de notre Saint : Il faut , disait-il, se plaire avec soi-même dans la solitude, avec le prochain en compagnie , et partout uniquement en Dieu. Quiconque fait autrement s'ennuiera en tout lieu. Sans Dieu , la sohtude est une mort, la compagnie un péril ou un dommage. Avec Dieu, il fait bon partout; sans lui, nulle part.
CAMCs, THAPITRF TI collot,
V p.. sect. XII. LHAl'lini:. 11. X'p.ch. vi.
L'abnégation est ennemie de la prndence de la chair.
Le Bienheureux disait souvent qu'il faut mnrcher devant Dieu, selon l'esprit de foi. Or, voici, selon moi , ce que cela veut dire :
Marcher ainsi , c'est se conduire , non suivant les maximes que suggèrent la chair et le sang ou la raison humaine, mais suivant celles qu'a révélées le Père céleste. C'est chercher Jésus-Christ à la façon des Mages, en prenant pour guide la lumière d'une étoile , c"est-àdire de la grâce. Mais, marcher dans la foi vive, c'est, de plus, agir avec l'ardeur d'amour que donne la charité, âme de la vie de la foi. C'est marcher, comme Ahraham, dans la plus grande chaleur du jour (0; ce n'est pas seulement croire , c'est croire et faire.
Ceux , au contraire , qui ne suivent que le flambeau de la prudence , de la chair et de la raison humaine , ressemblent à ceux qui , pendant la nuit , marchent à la lueur d'exhalaisons enflammées qui les conduisent dans des précipices. Par exemple , la prudence de la chair inspire la haine des ennemis; la foi enseigne à les aimer. Celle-là dit : Yenge-toi; celle-ci : Pardonne
(1) Gen. xviii, 1.
comme tu veux que Dieu te pardonne. Celle-là dit qu'il faut amasser du bien, que les riches sont heureux, qu'il faut ne se laisser manquer de rien ; celle-ci tient un laniçage tout opposé. Heureux, dit-elle, le peuple dont le Seigneur est le Dieu (*) ; heureux les pauvres d'esprit (2) ; va , vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres (^) ; si vous avez des richesses , n'y attachez point votre cœur (*) ; à celui qui te prend ton manteau , cède encore ta tunique (^); le désir des richesses est la racine de tous les maux (e). Celle-là regarde comme un intolérable affront de recevoir un soulïlet; celle-ci veut qu'on présente l'autre joue; elle s'honore et se réjouit d'être humiliée pour le nom de Jésus- Christ.
Le jour n'est pas plus opposé à la nuit que les maximes de la foi à celles de la prudence humaine; ce sont les deux extrêmes.
Voyons donc si nous voulons suivre le monde ou Jésus-Christ; car il faut faire un choix: il ne peut y avoir d'alliance entre Jésus-Christ et Bélial, entre l'obscurité et l'éclat de la lumière, entre Jérusalem et Babylone. Nul ne peut servir des mailres si opposés; il
(1) Ps. CXLIII, 15.
(2) Malt. V, 3.
(3) MaU. XIX, 21.
(4) MaU. V, 40.
(5) Ps. LXI, 11.
(6) iTiin. , VI, 10.
faut opter entre leurs maximes respectives : les unes sont de la sagesse d'en haut , les autres de la sagesse appelée par l'Apôtre, terrestre, animale, diabolique. L'amitié du monde est ennemie de Dieu. Vouloir se joindre au monde, c'est se retirer du royaume de Jésus-Christ. En un mot, les enfants du siècle sont appelés enfants de ténèbres ; ceux de lumière sont ceux qui marchent selon l'esprit de foi , qui , s'opposant aux désirs de la chair, la crucifie avec toutes ses convoitises.
CAMUS, THADITRI? ITT COLLOT,
ii«p.,sect. Yiii. i^ni\riin.ri ni. ipp., ch. v.
la solitude n'est pas exemple de dangers.
Quelqu'un louait un jour, en présence du Bienheureux, la vie solitaire, qu'il disait innocente, sainte, exempte de périls.
Le saint Prélat fît observer qu'elle avait aussi ses misères et ses dangers; que, comme il y a de bonnes et de mauvaises sociétés , il y a de même une bonne et une mauvaise solitude: qu'elle est bonne, lorsque c'est Dieu qui y attire et qu'il parle au cœur (0 : et mauvaise dans le cas contraire , suivant ces paroles : Malheur à celui qui est seuU^); que si c'était assez de se retirer
(1) Osée. Il , 4.
(2) Eccle. IV , 10.
dans la solitude poui" devenir saint , la sainteté serait une conquête facile.
Comme ou lui répliqua qu'au moins, dans la solitude, il n'y avait pas autant de tentations ni autant d'occasions de péché: « Il y a, répondit-il, des démons » qui vont par les lieux déserts , aussi bien que parmi » les villes. Si la grâce ne nous assiste partout, partout » nous tombons. Loth , qui fut si saint et si juste dans » la plus infâme de toutes les villes , commit dans la » solitude des souillures qui font horreur. L'homme se » porte et se trouve partout , et la misère lui est atta- » chée comme l'ombre au corps. »
Plusieurs se trompent, en s'imaginant avoir les vertus dont ils ne voient pas eu eux l'opposé. Il y a une grande différence entre n'avoir pas un vice et avoir la vertu contraire. L'absence de la folie est bien le commencement de la sagesse ; mais ce commencement est si peu de chose , qu'il ne mérite pas encore le nom de sagesse. S'abstenir du mal et faire le bien sont deux choses fort différentes. S'abstenir du mal , c'est un bien négatif; c'est déblayer le terrain sur lequel il reste à élever l'édiûce de la vertu.
L'habitude d'une vertu ne s'acquiert que par la fréquence des actes. Or , « comment apprendra l'obéis- » sauce celui à qui nul ne commande ; la patience , celui » à qui nul ne contredit; la constance, celui qui n'a î) rien à souffrir ; Thumilité , celui qui n'a point de su- » périeur; l'amitié, celui qui ne vit pas avec les autres
» hommes qu'il est obligé d'aimer comme lui-même? » Il y a quantité de vertus qui ne se peuvent pratiquer dans la solitude, principalement la miséricorde, sur laquelle nous serons tous interrogés et jugés au dernier jour, et de laquelle il est dit : Bienheureux les miséricordieux ^ car ils obtiendront miséricorde W .
CAMUS, r'UADTXDI? 1\T COLLOT,
xvii'p., sect. vm. L-nAriirvEi iv. xvirp., chap. ii
On peut se sanctifier à la cour.
Le Bienheureux ne regardait pas la cour comme un lieu contraire à la sainteté. <^ David et, après lui, saint Louis, disait-il, parmi tant de hasards, de travaux et d'affaires, s'y sont sanctifiés. Saint Bernard , continue le saint Prélat, ne perdait rien du progrès qu'il désirait faire au saint amour , quoiqu'il fut dans les cours et dans les armées des grands princes , où il s'employait à réduire les affaires d'état au service de la gloire de Dieu. Il changeait de lieu , mais il ne changeait point de cœur , ni son cœur d'amour , ni son amour d'objet. Et , pour parler son propre langage, ces mutations se faisaient en lui mais non pas de lui , puisque , quoique ses occupations fussent fort différentes , il était indifférent à toutes occupations , et différent de toute occupation , ne recevant
(1) Malt. V, 7.
» pas la couleur des affaires et des conversations , » comme le caméléon reçoit celle des lieux où il se » trouve; mais demeurant toujours uni à Dieu, lou- » jours blanc en pureté , toujours vermeil de charité , » et toujours plein d'humilité
» Quiconque est esclave des faveurs de la cour , du w succès du palais, de l'honneur de la guerre , ô Dieu, » c'en est fait, il ne saurait chanter le cantique de » l'amour divin ; mais celui qui n'est en cour , en » guerre, au palais que par devoir, Dieu l'assiste, et » la douceur céleste lui sert d'épithème sur le cœur, « pour le préserver de la contagion qui règne en ces )> lieux (*). )>
Abraham parmi les idolâtres, Loth dans une ville abominable, Job dans la terre de Hus presque toute païenne, furent saints parmi les méchants. Il y a des âmes qui redoublent de piété dans les lieux où le libertinage et l'irréligion semblent faire leur jouet de la vertu. Tel était le Bienheureux. Sachant que celui qui s'est consacré à Dieu, ne doit pas s'embarrasser dans les affaires du monde , il faisait à quelqu'un cette confidence : « En matière de négociations et d'affaires , sur- )> tout mondaines , je suis plus pauvre prêtre que je ne » fus jamais , ayant, grâces à Dieu , appris, à la cour, » à être plus simple et moins mondain (0. »
(1) Théot. liv. XII, ch. 4.
(I) Ep., liv. IV, épit. 82.
IVp., secl. X. CHAPITRE V. lVp.,chap.'lX.
Le Bienheureuï faisait grand cas de la vie active.
Je le consultais un jour sur le désir que j'avais de quitter mon évéché pour me réduire à la vie privée. Il me répondit par ces paroles de saint Augustin : Otium sanctum diligit charitas verilatis , et negotium jiistum suscipit Veritas charitatis , c'est-à-dire : l'amour de la vérité cherche un saint repos , pour se nourrir d'elle à loisir; mais la vérité de la charité ou la vraie charité fait entreprendre tout ce qui peut contribuer au bien du prochain et à la gloire de Dieu.
Quoique la part de Marie lui parût la meilleure , il pensait néanmoins que celle de Marthe convenait mieux à la vie présente. Il exceptait seulement quelques vocations extraordinaires , accompagnées d'attraits si puissants qu'à peine on y peut résister. Il exceptait encore ceux qui, n'ayant pas les talents nécessaires pour remplir les offices de Marthe, c'est-à-dire d'une vie active, en ont de propres à la vie contemplative de Marie, Il exceptait de même ceux qui , ayant usé leurs forces corporelles au service des âmes , désirent se retirer, quelque temps avant la mort , pour se mieux disposer au passage de l'éternité. Il s'appliqua à lui-même cette dernière exception ; et il se fût retiré dans la solitude, vers
la fin de sa carrière , si la divine Providence ne l'eût empêché d'exécuter ce dessein par un trépas prématuré, comme on le verra daus le chapitre suivant.
Le Saint traita donc de tentation mon désir de retraite, et me renvoya si loin pour la réalisation , que je n'osai plus y penser, tant qu'il vécut. Mais, après sa mort, cette pensée me revint et m'obséda tellement, que je pris la résolution de me mettre à l'abri des orages du monde, dans quelque lieu solitaire.
Le Bienheureux tint la même conduite à l'égard de la grande àme qui fut le premier fondement de l'édifice spirituel de la Visitation. Il la laissa plus de neuf ans dans le monde , occupée de l'éducation de ses enfants, et du soin d'assister spirituellement son père et son beau-père , avant de lui permettre de se retirer dans la solitude du cloitre : tant il était exact à suivre et à faire suivre aux personnes qu'il conduisait , les saintes lumières de la foi , et non les fausses lueurs des inclinations naturelles.
CAMCS, rUADTTRF VI COLLOT ,
iv»p.,sect. VU. \jnxirill\lj VI, iv* p., chap. VI.
Après one >"ie occupée de choses extérieures , il est bon de passer ses derniers jours dans la retraite. — Exemple.
Si le Bienheureux fut revenu de Lyon où il mourut, son dessein était de passer le reste de sa vie dans la soUtude. Dans cette vue, il avait fait bâtir un petit er-
mitage sur le rivage du lac d'Annecy , avec cinq ou six. cellules , et réparer une ancienne chapelle à peu de distance de ce lieu. Au voisinage se trouvait un monastère de Bénédictins où la réforme avait été introduite par ses soins. Il se plaisait avec les vertueux habitants de ce désert, comme avec des frères ou des enfants chéris. Son projet de retraite lui souriait , et il y pensait avec bonheur. Lorsqu'il en parlait au prieur du monastère, c'était en des termes qui décelaient la joie de soa cœur. Quand nous serons dans notre retraite, disait-il, nous y servirons Dieu avec notre bréviaire, le chapelet et la plume. Nous y jouirons d'un saint loisir , et nous y exécuterons, pour la gloire de Dieu et l'instruction des âmes , ce que je roule dans ma pensée depuis plus de trente ans , et dont je me suis constamment servi dans mes prédications et dans mes méditations particulières. J'ai sur tout cela beaucoup de notes; mais j'espère qu'en outre Dieu nous inspirera , et que les bonnes idées nous tomberont du ciel en aussi grande abondance que les flocons de neige sur nos montagnes en hiver. Oh! qui me donnera les ailes de la colombe pour voler au lieu de ce repos sacré , afin d'y respirer quelques moments, avec liberté, à l'ombre de la croix ! Là j'attendrai, dans ma douce paix , l'heure de mon changement. Expectabo donec veniat immutatio mea (*).
(1) Job. XIV, 4.
Ces vœux de solitude ne furent point exaucés. Dieu préparait à son serviteur un aulre repos , celui vers lequel il aspira toute sa vie , et qu'avaient mérité ses travaux, ses vertus. Heureux sont ceux qui meurent ainsi, car ils se reposent de leurs fatigues, et leurs œuvres les suivent dans la gloire !
▼m'p.,secl.'xiX. CHAPITRE VII. VIII* p., ch.' XV.
CommcDt il faut se disposer au cloître.
On rapporta au Bienheureux qu'un jeune homme débauché et scandaleux avait résolu d'entrer dans le cloilre.
— Certes , répondit-il , il prend bien plutôt le chemin de l'hôpital.
— Il s'en déclare lui-même , ajoula-t-on : il dit que le cloître est son pis-aller , qu'il n'y entrera qu'après avoir tout mangé ; mais que , cette retraite ne pouvant lui manquer , il voulait se donner des plaisirs à cœurjoie , afln de n'avoir aucun regret , quand il en serait privé: qu'il voulait imiter Salomon en ne refusant rien à ses sens.
— Il prend là , répliqua le Bienheureux , un assez mauvais modèle , puisque Salomon nous a laissés dans l'incertitude sur son salut. Il est possible que le cloître lui manque, mais, pour l'hôpital, il y va tout droit.
C'est ce qui arriva. Ce malheureux, n'ayant plus rien, se retira dans un monastère, qui le rejeta peu de jours après. Bientôt, ses créanciers le firent enfermer dans une prison ^ où il eut à souffrir des maux de plus d'une sorte.
— Je me doutais bien , dit le Bienheureux à son occasion, qu'il ne prenait pas le chemin du cloître. 11 faisait trop de caresses au monde , pour lui donner plus tard un coup de pied si rude. On ne fait pas ordinairement bonne chère à un ami avec lequel on veut rompre , si ce n'est pour le mieux tromper. Quelle différence entre la vie qu'il menait, et celle qu'il voulait, disait-il, embrasser ! Celle-là était pour la vie religieuse un outrage révoltant. Ce n'était pas l'esprit de Dieu qui le conduisait au désert ; aussi , comme Adam prévaricateur, a-t-il été chassé de ce paradis terrestre.
A la fin, cet homme sortit de prison; mais bientôt la misère, et une maladie honteuse, fruit de ses précédentes dissolutions, le forcèrent d'entrer à l'hôpital, où il mourut dans des douleurs extrêmes.
Lorsqu'on parlait au saint Prélat de jeunes gens qui, avant de se retirer du monde , voulaient en goûter les plaisirs pour leur dire adieu, de telles vocations lui paraissaient suspectes, et il les déplorait ; aussi, sont-elles presque toujours peu durables. On mérite de perdre la grâce d'un si saint attrait , quand on en fait un si condamnable usage.
Le Bienheureux portait un jugement bien différent
sur la vocation de ceux qui se préparaient à la vie religieuse par la pénitence , l'oraison , le jeune , la communion , ou divers autres exercices de piété. Ceuxlà, disait-il , réfléchissant sérieusement, leurs dispositions sont sincères ; ils ne regarderont point en arrière, ils ne regretteront pas les ognons d'Egypte.
VII'p. ,sect. XXIV. CHAPITRE VIII. vil* p., ch. kl.
L'esprit d'abnégalion fait qu'on ne lient au succès même des plus saintes entreprises, que selon la volonté de Dieu. — Exemple.
Madame de Chantai, que le Bienheureux avait choisie pour être comme la première pierre de l'Institut de la Visitation , tomba si gravement malade que les médecins désespérèrent de sa vie. Cette nouvelle affligea profondément le saint Prélat , mais ne troubla point sa tranquillité. Il prévit bien que, cette personne venant à lui manquer, le reste tomberait comme de lui-même, attendu que difficilement il retrouverait une âme de cette trempe, sur laquelle il put fonder l'édifice qu'il voulait élever. Néanmoins , telle était son abnégation, qu'il se résigna, et ne répondit à cette nouvelle que par ces paroles : Dieu se contentera de notre bonne volonté; il connaît notre faiblesse , il a vu que nous n'étions pas assez forts pour faire le voyage entier.
A peine le Bienheureux eut-il abattu ainsi la nature
SOUS la main de Dieu, que la santé fut rendue à la malade, mais une santé si forte, qu'elle survécut un grand nombre d'années pour procurer la gloire de Dieu par l'établissement et la propagation de l'Institut de la Visitation. Les œuvres de Dieu sont également parfaites et merveilleuses.
Il y a certaines entreprises , disait le Bienheureux , dont Dieu nous destine l'initiative et qu'il veut que d'autres achèvent. Ainsi, David prépara les matériaux du temple de Jérusalem , dont la construction était réservée à son fils Salomon. Il en est de même de certains désirs intérieurs. Ainsi saint François, saint Dominique, saint Ignace de Loyola soupirèrent après le martyre, le recherchèrent même, sans que leur vœux fussent accomplis, Dieu se contentant de leurs vœux. S'en rapporter simplement et doucement à la volonté de Dieu, lorsque échouent les entreprises qni regardent sa gloire, ou que les plus vertueux désirs demeurent sans succès, n'est pas un acte de médiocre abnégation.
CAMUS, rHADlTRT? TY COLLOT ,
XVI* p., sect. V. v^nAfiinri ia. xvi'p., ch. h.
L'esprit d'abnégation ne cherche point avec inquiétude à savoir si l'on est digne d'amour ou de haine.
La tentation des tentations, selon mon jugement, est celle de savoir si l'on est en grâce; je dis de le savoir
avec une certitude plus que morale , la seule dont Dieu veut que nous nous contentions en celte matière. Celui qui vent sonder les secrets de Dieu, le poids de la majesté divine r accablera (^). Il se perdra dans un labyrinthe d'où il ne pourra sortir. Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine (-). C'est l'Esprit qui l'a dit , et ce défaut de certitude est une des conditions de la vie présente. Remarquez qu'il s'agit d'une certitude proprement dite , qui exclue toute crainte du contraire ; car, pour une certitude de confiance , nous pouvons y parvenir. Comment en effet ne pas se confier dans une bonté infinie, et de qui les dons sont sans repentir (s)? Comment ne pas espérer en Celui qui achève tout le bien qu'il commence en nous, pourvu que notre malice n'empêche pas les effets de sa miséricorde?
Une âme, comme une abeille embarrassée dans des toiles d'araignée , se trouvait sur ce sujet , en quelque sorte enlacée dans des pensées de défiance , dont elle ne pouvait sortir etqui la désespéraient. Le saint Evêque lui adressa des paroles si pleines d'onction qu'elles peuvent servir à la consolation de toutes celles qui se voient soumises à la même épreuve. « D'examiner, lui « disait-il, si votre cœur plaît à Dieu, il ne le faut pas » faire ; mais oui bien si son cœur vous plaît. Et si » vous regardez son cœur, il sera impossible qu'il ne
(1) Prov. XXV, 27.
(2) Eccl. IX, 1.
(3) Rom. XI, 29.
» VOUS plaise ; car c'est un cœur si doux , si suave, » si condescendant, si amoureux des chétives créatures, » pourvu qu'elles reconnaissent leur misère, si gra- » cieux envers les misérables , si bon envers les péni- » tenls ! Et qui n'aimerait ce cœur royal , paternelle- » ment maternel envers nous(0! »
Comme le Bienbeureux le dit : regarder , non si notre cœur plaît à Dieu , mais si Dieu plaît à notre cœur, c'est un des signes les plus certains que nous puissions avoir de la présence de la grâce sanctifiante dans notre âme, et le meilleur remède pour guérir la cruelle maladie de la défiance, du désespoir.
(1) Liv. m, épist. 61.
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