XI. p'.'s'lcf.'iv. CHAPITRE PREMIER. ^,^^^X în
On pent élre dévot et méchaut.
Ne vous y trompez pas, me disait une fois le Bienheureux, on peut être fort dévot et fort méchant.
— Oui , répondis-je , si la dévotion est une hypocrisie.
— Non , non , reprit-il , je parle d'une vraie dévotion.
Ne pouvant deviner cette énigme, je le priai de m'expliquer sa pensée.
— Par sa nature, me dit-il , la dévotion n'est qu'une
vertu morale et acquise. Elle est donc subordonnée à celle qu'on appelle religion (0, comme la religion est une \ertu subordonnée à celle des quatre vertus cardinales, que l'on nomme justice. Or, vous savez que toutes les vertus morales , que même la foi et l'espérance , vertus théologales, sont compatibles avec le péché mortel. Privées de la charité , qui en est la forme , l'àme , la vie, elles sont, il est vrai, informes et mortes ; mais elles n'en existent pas moins dans cet état de mort.
— Si l'on peut être prophète et méchant , continuat-il , comme le furent Saiil , Balaam et Gaïphe ; si l'on peut opérer des miracles comme on tient que Judas l'a fait ; si l'on peut avoir une foi qui transporte les montagnes , donner tous ses biens aux pauvres , souflrir même le martyre , sans avoir la charité qui rend juste (2); en un mot , si on peut être croyant , miséricordieux , patient, courageux jusqu'aux degrés dont je viens de parler , et , en même temps , être l'esclave de l'orgueil , de l'envie , de la haine , de l'intempérance, etc., faut-il s'étonner si la dévotion peut s'allier avec la méchanceté , et se trouver réellement dans une âme d'ailleurs vicieuse ?
— Quel est donc le vrai dévot , répartis-je ?
— Je vous dis , répondit-il , qu'avec ces vices , on peut avoir une dévotion véritable, mais morte.
(1) s. Thora. 2, 20, 9, 81 et 82.
(a)i Cor. xui.
— Une dévotion morte , poursuivis-je , est-elle une \Taie dévotion?
— Oui , comme un corps mort est un vrai corps.
— Mais , objectai-je , ce vrai corps n'est pas un vrai homme.
— Ce n'est pas, répliqua-t-il, un vrai homme entier et parfait; mais c'est le vrai corps d'un homme, d'un homme mort. Ainsi la dévotion sans la charité est une dévotion vraie , mais morte. Elle est vraie , en tant que dévotion informe et morte , mais non en tant que dévotion vivante et formée. Par la charité , l'homme est bon , et par la dévotion , il est dévot. En perdant la charité , il perd la qualité de bon , mais non celle de dévot; il prend la qualité de mauvais, mais non celle d'indévol. C'est que le péché mortel ne fait perdre , parmi les bonnes habitudes acquises , que celles qui lui sont formellement opposées. 11 ne fait même perdre la foi ou l'espérance , que s'il est un acte formé d'inGdéhté ou de désespoir.
Le Bienheureux enseigne la même doctrine dans \e premier chapitre de V Introduction à la vie décote.