XI- p.. sect. VIII CHAPITRE II. xrS ch Iv
La vraie dévotion compatible avec lous les emplois légitimes.
Une des maximes du Bienheureux était que toute dévotion incompatible avec les devoirs de la vocation ,
était une dévotion fausse. Il avance même que c'est, non une simple erreur, mais une hérésie , de bannir la dévotion d'une vocation (emploi) quelconque , pourvu que cette vocation soit juste et légitime. Il disait que la dévotion convient à tous les états et à toutes les positions, semblable en cela au liquide qui prend la forme du vase qui le contient.
Qu'est-ce donc qu'être dévot dans sa vocaiion ?
C'est pratiquer tous les devoirs de son état avec une activité fervente et joyeuse , pour la gloire de Dieu et pour son amour. Agir ainsi , c'est être parfaitement dévot , c'est servir Dieu comme il désire d'être servi , c'est accomplir ses volontés et vivre selon son cœur.
Saint Thomas , après saint Augustin , distingue trois sortes de personnes dévotes, à savoir : les commençants, les profitants, les parfaits.
Les commençants sont ceux qui s'abstiennent du péché , repoussent les tentations , se mortifient intérieurement et extérieurement, et pratiquent la vertu avec difficulté, avec peine.
Les profitants sont ceux qui font les mêmes choses avec plus de facilité, c'est-à-dire avec peu d'effort ou même sans effort.
Les parfaits sont ceux qui font tout cela avec contentement et une allégresse parfaite.
Les premiers se meuvent pesamment , les seconds marchent avec légèreté , les troisièmes volent.
« La charité et la dévotion , disait le Bienheureux , » ne sont pas plus différentes l'une de l'autre , que la » flamme ne l'est du feu ; d'autant que la charité étant » un feu spirituel , quand elle est fort enflammée , elle » s'appelle dévotion , de manière que la dévotion y* n'ajoute rien au feu de la charité , sinon la flamme » qui rend la charité prompte , active et diligente , non- » seulement à l'observation des commandements de )î Dieu , mais à l'exercice des conseils et inspirations » célestes. »
CAMCS, rUADTTDr HT COLLOT,
XI*p.,«ect. XXVII. L.nAflinii 111, XI«p., ch.X.
Hêffie sujet.
Le Bienheureux blâmait souvent un désordre assez commun parmi les personnes qui font une profession particulière de piété , lesquelles s'appliquent à la pratique des vertus les moins convenables à leur état , et négligent de s'exercer dans celles qui ont avec lui plus d'analogie. Ce désordre vient , ajoutait-il , du dégoût de la plupart des hommes pour leur état et leur position.
Comme le relâchement s'introduit peu à peu dans les cloîtres , quand ceux qui les habitent veulent se contenter des exercices de vertu propres à la vie séculière ; de même le trouble entre dans les familles , lorsqu'une dévotion peu judicieuse veut y établir les exercices du cloître. Il y a des personnes qui croient faire un grand éloge d'une maison de gens du monde , en disant que c'est un vrai cloître , que l'on y vit comme dans un couvent. C'est comme si elles louaient quelqu'un de vouloir cueillir des figues sur des épines , des raisins sur des ronces.
Sans doute, les exercices que ces personnes admirent sont bons et saints; mais, pour les pratiquer utilement , il faut tenir compte des temps , des lieux ^ des personnes, des conditions. La charité suppose l'ordre; hors de l'ordre, c'est un arbre transplanté dans une terre qui ne lui est pas propre. Transporter ainsi, sans discernement, les vertus d'un état dans uu autre état , c'est , dans la pensée du saint Prélat , aussi peu raisonnable que de vouloir, au milieu de l'hiver, manger des fruits aussi frais qu'en été. ,
M Dieu , dit le Bienheureux , commanda en la créa- » tion aux plantes de porter leurs fruits , chacune se- » Ion son genre. Ainsi commande-t-il aux chrétiens, » qui sont les plantes vivantes de son Eglise , qu'ils » produisent des fruits de dévotion , un chacun selon » sa qualité et vocation. La dévotion doit être différem- » ment exercée par le gentilhomme , par l'artisan , par •
^ffe
e valet , par le prince , par la veuve , par la fille , )\par la mariée ; et non-seulement cela , mais il faut » accommoder la pratique de la dévotion aux forces, aux » ud'aires, aux devoirs de chaque particulier U). » Le Saint , après avoir montré , par des exemples , combien des pratiques de dévotion convenables dans une vocation peuvent être déplacées dans une autre , blâme en ces termes ceux qui , par un zèle sans science , font ces sortes de transplantations: « Cette faute, dit-il, arrive » néanmoins bien souvent , et le monde , qui ne dis- » cerne pas entre la dévotion et l'indiscrétion de ceux » qui pensent être dévots , murmure et blâme la dévo- )> tion , laquelle ne peut mais de ces désordres ir-). »
CAMUS, rHADÏTRF ÏV COLLOT ,
XV»p.,secl, XXVII. L-nariinEi IV. XV* p., chap. IX.
La vraie dévotion n'est point sauvage.
Quelques personnes pensent que , pour s'adonner à la dévotion , il faut fuir les compagnies , les conversations. Cette idée est fausse dans la généralité qu'elles lui donnent , et, en la suivant dans la pratique , elles rendent la piété sauvage , en inspirant pour elle de l'éloignement , au lieu de la présenter sous les traits aimables qui lui conviennent. ^
(1) Inlrod. à la vie dévole , part, i, chap. 3. ' (2) Ibid.
Le Bienheureux ne partageait point ce sentiment voulait, au contraire, que les personnes dévoles fussent la lumière du monde par leurs bons exemples ; il voulait que , sel de la terre , elles assaisonnassent assez la piété , pour en donner le goût aux âmes les plus mondaines.
Une personne lui demandait si ceux qui veulent vivre avec quelque perfection , peuvent voir le monde. Voici ce qu'il répondit : « La perfection ne consiste pas » à ne voir point le monde , mais oui bien à ne le point » goûter et savourer. Tout ce que la vue nous apporte » est le danger ; car qui le voit est en péril de l'aimer ; » mais à qui est bien résolu et déterminé , la vue ne » nuit point. En un mot, la perfection de la charité » est la perfection de la vie ; car la vie de notre àme est j> la charité. Nos premiers chrétiens étaient au monde » de corps , non de cœur , et ne laissaient pas d'être » très parfaits (i). »
CAMUS, i^U A DITC 1? \T COLLOT,
Yiir p., sect. XIII. unArl l nrîi V . viir p., chap. xii.
De la bonne odenr que répandent les exemples de piété.
Je ne saurais exprimer combien grande était l'estime que faisait le Bienheureux , de ce qu'il appelait l'odeur de la piété. Il proclamait heureux ceux et celles qui ,
(1) Liv. II, ép. 49.
par leur exemple , la répandaient dans le monde , non pour leur propre gloire, mais pour celle du Père
y céleste.
" On ne peut douter que ceux qui embaument le monde du parfum de leurs bons exemples, et qui par là montrent aux autres hommes le chemin de la justice, ne brillent un jour comme les étoiles (0. S'il a été dit : Malheur à ceux qui causent du scandale (-)^ quelles bénédictions ne doivent pas attendre ceux qui édifient le monde et attirent les âmes à la sainteté par l'exemple de leurs vertus î Saint Paul disait de ces personnes qu'elles sont la bonne odeur de Jésus-Christ ^ odeur de vie qui vivifie (^) , tandis que les scandaleux sont une odeur de mort qui empoisonne et qui tue.
Quelqu'un, qui n'approuvait pas l'Institut de la Visitation et qui le traitait de nouveauté en présence du saint Prélat, lui ayant demandé de quelle utilité cet institut pouvait être dans l'Eglise? Le Bienheureux répondit , qu'il servirait à faire l'office de la reine de Saba.
— Et quel est cet office , reprit cet homme ?
— C'est, répondit le Saint , d'honorer Celui qui est plus que Salomon , et de remplir de parfum toute la Jérusalem militante.
On peut appliquer à toutes les âmes vraiment pieuses
(1) Dan. XII, 3.
(2) Mail, xviii, 7.
(5) n Cor. ii ,15.
de la
dans le monde, ce que le Saint disait aux filles de Visitation. II leur parlait en ces termes : « Il me semble » que la divine Majesté vous a choisies comme des » parfumeuses ou parfumières. Oui , certes , car vous » êtes commises de sa part pour aller répandre les » odeurs très suaves de (toutes les) vertus. Faites » donc que, comme parfumeuses de la divine Bonté, » vous alliez si bien , répandant de toutes parts l'odeur » incomparable d'une très sincère humilité, douceur » et charité , que plusieurs soient attirés (à la vertu) à » la suite de vos parfums W. »
CAMUS, r'ITAniTDi:' \T1 COLLOT,
xi*p., sect. XII. LHArllnli VI. xi* p., ch. v.
Du recueillement et des aspirations.
Le Bienheureux appelait le recueillement intérieur la réunion de toutes les puissances de l'âme dans le cœur, pour traiter avec Dieu, seul à seul. Le recueillement, disait-il, est possible en tout lieu et à toute heure ; les compagnies, les occupations ne peuvent empêcher ce genre de retraite. Ce regard fréquent de Dieu et de nous, de nous en Dieu, et de Dieu en nous, est tout puissant pour nous maintenir dans le devoir. S'il ne prévient pas toujours les chutes, il fait du moins qu'on se relève promptement.
(1) Enirel. vi.
es aspirations sont des élans de l'âme vers Dieu, qui allant à son cœur , comme il le dit au Cantique des cantiques, y font une blessure d'amour.
Le Bienheureux désirait que le recueillement el les aspirations nous fussent aussi ordinaires que l'acte de respirer et d'aspirer (^). Selon lui, tous les exercices spirituels sans le recueillement intérieur et sans les aspirations, étaient des holocaustes sans moelle, un ciel sans étoiles, un arbre sans feuilles. Lorsque des occupations indispensables ôtcnt le temps de faire des prières vocales ou de vaquer à l'oraison, il veut qu'on y supplée par des actes plus fréquents de recueillement, et par de plus fréquentes aspirations. Par là^ disait-il, se réparent toutes les ruines et s'accélère le progrès dans la vertu.
« En cet exercice de la retraite spirituelle et des » oraisons jaculatoires, gît, disait-il, la grande œuvre » de la dévotion. Il peut suppléer au défaut de toutes » les autres oraisons ; mais le manquement d'icelui ne » peut presque point être réparé par aucun moyen. » Sans icelui, on ne peut pas bien faire la viecontem- » plative, el ne saurait que mal faire la vie active; » sans icelui, le repos n'est qu'oisiveté et le travail » qu'embarrassement. C'est pourquoi je vous conjure » de l'embrasser de tout votre cœur, sans jamais vous » en départir (2). »
(i) I Philol., p. II, ch. 12 el 13.
C2)lolroc!. à la vie dévole, part, ii, ch. 15.
Xirp., sec't.X. CHAPITRE VII. Xll*p.,chap. V.
Comment il faut parler de Dieo.
Il ne faut jamais, disait le saint Prélat , parler de Dieu et de la religion avec indifférence, par manière de conversation ou de passe-temps. On ne doit le faire qu'avec un grand sentiment de respect. « Parlez lou- » jours, écrivait-il à une âme pieuse , de Dieu comme » de Dieu, c'est-à-dire révéremment et dévotement; » non point en faisant la suffisante et la prêcheuse, » mais avec esprit de douceur, de charité, d'humi- 5) Hté (1). »
Le premier avis est pour ceux qui parlent des choses de la religion, comme de tout autre sujet de conversation , sans avoir égard au temps , au Heu , aux personnes, et sans autre dessein que de parler, abus condamnable dont se plaignait déjà saint Jérôme. Tous les arts, toutes les sciences, disait ce Père, sont traités par des hommes qui les entendent; il n'y a que l'Ecriture sainte et la théologie, fondement et racines des sciences , dont on ose parler avec une légèreté qui révolte. On en raisonne dans les maisons particulières, au miheu des festins et jusque dans les cabarets. Le jeune étourdi, le manœuvre ignorant, le vieillard sans
(1) Philot., p. m, chap. xxvi.
raison, les personnes les moins compétentes, sans distinction d'ùge, de sexe , se mêlent de dire leur sentiment sur les mystères les plus relevés de la foi.
Le second avis est pour ceux et celles qui, dans les conversations, veulent faire les savants en matière de piété et de doctrine mystique, soutiennent leur opinion avec une chaleur bruyante, un orgueil opiniâtre, comme si le bruit et l'obstination donnaient plus de solidité aux raisonnements. « Il faut parler de Dieu, disait le )> Bienheureux, doucement et suavement... ; car c'est » merveille combien la suavité et Faimable proposi- » lion de quelque bonne chose est une puissante amorce » pour attirer les cœurs. »
« Ne parlez donc jamais de Dieu ni de la dévotion, » concluait-il, par manière d'acquit et d'entretien, mais » toujours avec attention et respect; ce que je dis pour î> vous ôter une remarquable vanité qui se trouve en 3> plusieurs qui font profession de dévotion. Ils disent » à tout propos des paroles saintes et ferventes par )î manière d'entregent (de conversation) sans y penser )> nullement; et, après les avoir dites, il leur est avis » (semble) qu'ils sont tels que les paroles témoignent!; » ce qui n'est pas W. »
(1) Philot., p. III, chap. xxvu
xiirp. jse'ct. I. LHArllKh \I11. xiir p., ch- 1.
La pensée de la préseoce de Dieu nourrit la dévolioD.
Le Bienheureux recommandait la pensée de la présence de Dieu comme infiniment utile au bien des âmes. C'était, suivant lui, comme le pain quotidien dont elles doivent se nourrir. Gomme dans la nourriture du corps on mêle le pain avec toute sorte de viande, de même il n'est aucun exercice spirituel qui se mêle plus facilement et plus utilement à toutes les actions que celui de la pensée de Dieu présent. C'est, disait -il, l'exercice des bienheureux, exercice qui leur est cher, ou plutôt qui fait et fera leur bonheur éternel, suivant ces paroles du Sauveur : Leurs anges voient sans interruptionla face de mon Père qui est dans le ciel (').
Si, au jugement de la reine de Saba, les serviteurs et les courtisans de Salomon étaient heureux d'être toujours en la présence de ce prince, et d'entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche {-), combien seront plus heureuses les âmes continuellement attentives à la présence de Celui que les anges désirent voir de plus en plus l^), quoiqu'ils 1§ voient sans cesse I de
(1) Matt. xviii, 10.
(2) iiiReg. X, 8.
(5) I Pelr. I, 12.
Celui qu'on ne saurait eonleinpier sans désirer de le contempler davantage , et dont la vue rassasie et altère à la fois !
La plupart des manquements des personnes pieuses, disait le saint Prélat, viennent de ce qu'elles ne se tiennent pas assez en la présence de Dieu. J'ai erré comme une brebis égarée^ parce que j'ai oublié la loi de DieuW : les jugements de Dieu étant ôtés de devant mes yeuXj mes voies se sont souillées en tout temps {^) . Au contraire, la vraie boussole qui conduit au port du salut et de la perfection, c'est la pensée continuelle de la présence de Dieu. Marchez devant moi, et soyez parfait, disait Dieu à Abraham (^).
« Commencez , dit encore le Bienheureux dans sa » Philolhée, toutes sortes d'oraisons, soit mentale, soit » vocale, par la présence de Dieu, et tenez cette règle » sans exception; et vous verrez dans peu de temps » combien elle vous sera profltable W. » Les âmes qui ont la grâce et la charité n'éprouvent pas de plus grand bonheur que de se considérer en la présence du Dieu de leur cœur : Mon âme, disait David, était si triste quelle repoussait toute consolation; mais je me suis souvenu de Dieu, et je me suis vuco7isolé (^).
(1) Ma». XVIII , 10.
(2) iiiReg. X, 8.
(5) I Pelr. 1, 12.
(4) Ps. cxviii, 176.
(o) Ps. X, 5.
CAMDs, fHAPITRF VITÎ collot.
La dévotion est compatible avec les distractions inséparables des affaires.
Une supérieure se plaignait des embarras attachés à la supériorité, qui , disait-elle, la distrayaient de son union avec Dieu. Pour toute réponse, le Bienheureux lui dit que rien ne peut nous séparer de Dieu que le péché.
Saint Paul défie toutes les choses créées, sur la terre et dans le ciel , de lui faire perdre la charité qui l'unissait à Dieu (1).
C'est une erreur de penser que les occupalions légitimes nous éloignent de Dieu. 11 n'y a pas, au contraire, de lien qui nous attache plus fortement à lui que d'y vaquer purement pour sa gloire. Les différer, les interrompre, les quitter, les omettre quand on devrait y consacrer son temps, sous prétexte de s'entretenir avec Dieu dans l'oraison, la prière, la lecture spirituelle, la solitude, le silence, le repos, c'est quitter Dieu pour s'unir à soi-même^ et faire un acte d'amour de soi au lieu de s'unir à Dieu et de lui témoigner de l'amour.
Laisser les devoirs de son état pour se livrer à des occupations qui plaisent, quelque pieuses qu'elles paraissent, c'est faire des choses sans valeur. En voulant
(1) Rom vin, 55 et suiv.
ainsi servir Dieu, suivant les caprices de son goût, on ne fait rien ni pour Dieu ni pour soi. Dieu veut être servi selon sa volonté, non selon la nôtre, et quel moyen de s'unir à lui, en refusant d'obéir à sa volonté?
II y a bien de la différence entre se voir distraire de Dieu et l'être de la douceur que donne le sentiment de sa présence. Dans les occupations extérieures et le soin des affaires, on ne goûte pas toujours, il est vrai, cette suavité; mais, quand on s'en prive pour Dieu, quand c'est à sa gloire qu'on rapporte toutes ses préoccupations et tous ses soins, on perd pour gagner, on échange le solide contre le délicieux. Comment Dieu ne seraitil pas avec nous, lorsque nous travaillons pour son service, pour la gloire de son nom?
Pour fortiûer la supérieure religieuse qui s'était plainte à lui, le Bienheureux lui adressâtes paroles que je vais rapporter : « A mesure, lui dit-il, que vous ■»> entreprenez, sous la force de la sainte obéissance, » beaucoup de choses pour Dieu, il vous secondera de )> son secours, et fera votre besogne avec vous, si vous » voulez faire la sienne avec lui. Or, la sienne, c'est la » sanctification des âmes. Travaillez humblement, sim- » plement et confidemment à cela ; vous n'en recevrez » jamais aucune distraction qui vous soit nuisible. La » paix (le repos) n'est pas juste qui fuit le travail » requis à la glorification du nom de Dieu (^). »
(4)Liv. VI, ép.34.
CAMUS, nTiDIT<D17 TV COLLOT,
XVI* p., sect. XIV. L<nArllt\E« lA. XVI'p., ch. VI.
De la dévotion sensible.
Le Bienheureux ne la recherchait ni pour lui ni pour les autres. Il disait que les âmes qui en étaient friandes , étaient ordinairement tendres sur elles-mêmes ^ et qu'ainsi elles perdaient où elles pensaient gagner. Il les comparait aux mères trop tendres sur leurs enfants j qui les gâtent au lieu de les bien élever.
Honore Dieu de ta substance (i) , a dit le sage. Or, il semble que nous faisons plus hommage à Dieu de notre substance, dans les temps de stérilité que dans les jours d'abondance. Ce ne sont point alors les consolations de Dieu que nous cherchons, c'est le Dieu des consolations; et nous l'aimons d'un amour d'autant plus fort qu'il est plus pur, et d'autant plus pur que notre intérêt y a moins de part. Les actions , dit le saint Prélat , que la vertu nous fait pratiquer, sont plus excellentes à proportion qu'il y a moins du nôtre ; le moi , le mien , le nôtre, détériorent ordinairement. notre ouvrage.
Un jour, une personne se plaignait à lui de n'avoir aucun doux sentiment dans sa dévotion. Tant mieux , lui répondit-il; vous voilà hors de la compagnie de ceux
(1) Prov. II, 9.
qui disaient : Venez, couronnons-nous de roses (^), et dans celle de la bienheureuse Catherine de Sienne , qui préféra la couronne d'épines à une couronne de pierreries. Dites-moi, continua-t-il, lequel aimeriez-vous le mieux d'une viande solide sans assaisonnements, ou des assaisonnements sans viande? Jusqu'à quand , semblables à de petits enfants, préférerons-nous le lait aux aliments plus nourrissants ?
CAMl'S, nîADlTTÎT? Y COLLOT,
X*p., sect. XXIV. t.llArm\Ei A. X»p.,ch. XllI.
Même sujet.
On demande ce qu'il faut faire quand Dieu nous prive des consolations de la grâce et de la douceur du sentiment de sa présence.
Il faut alors montrer que nous suivons Jésus-Christ, non par intérêt , mais par amour, en disant avec les apôtres : Allons et mourons avec lui. Que de personnes aiment le Sauveur sur le Thabor , qui l'abandonnent au Calvaire ! Il faut le remercier de ces soustractions comme d'une faveur. Un brave soldat remercie son capitaine, quand celui-ci l'emploie dans des expéditions difficiles et périlleuses. Il regarde cette distinction comme un témoignage d'estime et d'affection , comme une preuve du cas que l'on fait de sa fidélité et de son courage.
(1) Sap. u, 8.
Mais ne faut-il pas plutôt remercier Dieu quand il nous donne des consolations?
Sans doute, il faut lui rendre grâces alors ; mais il faut le faire aussi quand il les ôte, afin de pouvoir dire avec David : Je bénirai le Seigneur en tout temps ^ sa louange sera toujours dans ma bouche (*); et avec Job : Le Seigneur m' avait donné des biens , le Seigneur me les a ôtés; que son saint nom soit béni (2). Autrement, que nous ressemblerions peu à ces grands saints qui , dans l'abondance des consolations, disaient, l'un : Retirezvous de moi, Seigneur; l'autre : C'est assez. Seigneur, c'est assez; celui-ci : C'est trop, c'est trop pour un mortel; celui-là, et c'est le bienheureux Prélat : Arrêtez, Seigneur, arrêtez le cours de vos faveurs, de vos consolations, j'en suis inondé.
Si l'on veut savoir pourquoi il faut remercier Dieu , lorsqu'il nous prive de ses consolations, c'est 1° parce qu'il faut adorer et bénir en toutes choses sa volonté et les ordres de sa providence; S** parce que tout ce qu'il fait est pour notre bien , même pour notre plus grand bien; S"' parce que nous sommes les enfants de la Croix, et que nous devons nous réjouir de participer aux souffrances de Notre Seigneur (3); 4° parce que c'est dans les sécheresses , les désolations , que nous témoignons
(1) Psal. xxxiii,!.
(2) Job, ch. I, 21.
(3)iPelr. IV, 13.
plus parfaitement à Dieu notre ûdélité; 5° parce que les consolations sensibles produisent d'ordinaire la conipla sance et celle-ci l'orgueil, lequel est le poison le plus redoulable de l'âme et des bonnes œuvres; 6° enfin, parce que, dans les consolations , on se trompe aisément en prenant, par une dangereuse illusion, l'amour des dons de Dieu pour l'amour même de Dieu , erreur dans laquelle l'ennemi du salut aime à faire tomber les âmes fidèles.
Je conclus par ces paroles du Bienheureux : « Quand w Dieu, disait-il, nous dépouille des consolations et » sentiments de sa présence , il le fait afin que ce qui » est sensible ne tienne plus à notre cœur, mais luiseu- » lement et son bon plaisir. C'est ainsi qu'il fit à l'é- » gard de celle qui, le voulant embrasser et se tenir à » ses pieds, fut renvoyée. Ne me touchez point A\^\ dit- » il, mais allez dire à Simon et à ses frères , etc. (*). »
Se plaindre, s'impatienter lorsque Dieu soustrait les consolations sensibles, c'est montrer qu'on était attaché à ces consolations; en supporter au contraire patiemment la privation, c'est donner une preuve évidente que Dieu seul est la portion de notre cœur. Heureuse l'âme de laquelle Dieu seul est le maître.
(4) Joan. XX , 17.
CAMUS, r'UADlTTîI? VI COLLOT,
x»p.,sect.xxi. L.ni\riinii Al» x»p.,ch. xii.
La vraie dévotion exclut l'empressement.
Le Bienheureux n'aimait point l'empressement, qu'il appelait la peste de la dévotion. En effet, la dévotion est une ferveur douce et tranquille , qui sanctifie l'âme en la portant vers Dieu; l'empressement, au contraire, bouillonnement irréfléchi et turbulent , détruit au Heu d'édifier.
î)e tous les empressements, il n'en blâmait aucun plus sévèrement que celui de vouloir faire -plusieurs chdsësà la fois. Entreprendre deux ouvrages en même temps, c'est, dans le fond, s'exposer à né réussir ni dans l'un ni dans l'autre. Aussi , lorsque le saint Prélat s'occupait d'une chose ou traitait une affaire, s'y appliquait-il tout entier, comme si elle eût été la seule qui dût appeler son attention.
Quand on lui exprimait de l'étonnehiënt de le voir consacrer quelquefois de longues heures avec des gens des classes les plus inférieures , qui l'entretenaient de sujets peu dignes de l'occuper , il répondait : Ce qu'ils me confient leur paraît important ; leurs petites peines se montrent grandes à leurs yeux, et ils désirent d'être consolés comme si elles l'étaient réellement. Dieu sait bien qu'alors je n'ai pas besoin de plus grandes occupa-
lions; et d'ailleurs, toutes me sont indifférentes, pourvu qu'elles soient de son service. Tandis que je fais ces petits ouvrages, je ne suis pas obligé d'en faire d'autres. N'est-ce pas une œuvre assez importante, que d'accomplir la volonté de Dieu?
C'est rendre les petites choses fort grandes, que de les pratiquer avec un grand désir de plaire à Dieu. Il mesure nos services, non sur l'excellence de l'œuvre en elle-même, mais sur l'amour qui l'accompagne, comme il apprécie cet amour suivant le degré de sa pureté, et sa pureté elle-même par l'unité de son intention.
CAMUS, rri A 'nT'T'D'D "VTf COLLOT,
xv«p.,8ect. I. LinArllnti Ail. xvi'p.,chap. xxvi.
Unité dans les pratiques de dévotion.
Le Bienheureux était si partisan de l'unité en fait de dévotion, que toute multiplicité lui était suspecte. Il désirait que l'on fit choix d'un exercice spirituel, entre tous les autres, pour s'y adonner plus fréquemment, celui, par exemple, de la présence de Dieu, de la pureté d'intention, de la soumission à la volonté de Dieu, de l'abandon à sa providence, du renoncement à soimême.
Il voulait de même qu'on choisit une vertu particulière, comme l'humilité , la douceur, la patience , la mortiBcation, la miséricorde, etc., pour en produire
plus souvent les actes. Il disait que presque tous les saints ont excellé en une vertu particulière; que même chaque institut religieux en avait une pour objet spécial, qu'on y cultivait avec un soin particulier, sans néanmoins négliger les autres, et qui en faisait l'esprit distinclif.
Aussi n'augurait-il pas bien de ceux qu'il voyait voltiger d'exercice en exercice, de livre en livre, de pratique en pratique. Il les comparait au bourdon qui se pose sur toutes les fleurs sans en tirer aucun miel. Esprits frivoles qui apprennent toujours et n'arrivent jamais à la science des saints; esprits inquiets qui cherchent le bonheur dans les richesses spirituelles, qu'ils pensent amasser, et qui n'y trouvent , au lieu du contentement et d'opulents trésors, qu'indigence et affliction d'esprit.
Au sujet de cette multiphcité, il me disait qu'il estimait plus une oraison jaculatoire répétée cent fois , que cent aspirations de ce genre formées, chacune, une fois. Il citait à ce propos l'exemple de plusieurs saints; entre autres , de saint François qui passait des jours et des semaines à répéter : Mon Dieu m'est toute chose; de saint Bruno, qui redisait sans cesse : 0 bonté! de sainte Thérèse, à qui ces mots étaient familiers : Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien.
Par suite de ce principe sur l'unité , il louait ceux qui, pour leur conduite spirituelle, s'attachaient de préférence à quelques livres de dévotion, par exemple au
Combat spirituel, à la Méthode de servir Dieu, à l'Imitation de Jésus-Christ, au Guide de Grenade ou à son Mémorial, etc. : non qu'il rejetât les autres , mais il voulait qu'ils vinssent après le livre principal, et qu'ils en fussent seulement un accessoire.
CAMVS, f^\J iOITTOlT \*ITT COLLOT,
IT'p., sect. ixvi. LillArllnti Alll. IV p., ch. xxit.
La vraie dévotion se sert de loat pour s'élever à Diea. — Exemple.
Le Bienheureux ne prenait jamais de récréation, de son mouvement, mais il s'y prêtait de bonne grâce pour plaire aux personnes qui l'y invitaient.
Quand on lui parlait d'architecture, de peinture, de musique, de chasse, d'oiseaux, de plantes, de fleurs, d'histoire naturelle ou des arts, il prenait part à ce genre de conversation. Il ne blâmait nullement ceux qui faisaient de ces choses l'objet de leurs éludes ; il eût souhaité seulement qu'ils s'en servissent comme de moyens pour s'élever à Dieu. Lui-même en donnait l'exemple.
Lui montrait-on de belles cultures?
— Il disait : Nous sommes le champ que Dieu luimême cultive ;
Des bâtiments magnifiques?
— Nous sommes l'édifice de Dieu ; Une église bien ornée ?
— Nous sommes les temples du Dieu vivant ; que nos âmes ne sont- elles aussi bien ornées de vertus!
Des fleurs?
— Quand nos fleurs donneront-elles des fruits? Des chefs-d'œuvre de peinture?
— Rien n'égale la beauté de l'âme , l'image de Dieu.
Lorsqu'il entrait dans un jardin ; Quand le jardin de notre âme, s'écriait-il, sera-t-il nettoyé, rempli de fleurs et de fruits , fermé à tout ce qui est mauvais , comme le désire le jardinier céleste !
La vue d'une fontaine lui inspirait ces exclamations : Quand aurons-nous dans nos cœurs des sources d'eau vive , jaillissant jusqu'à la vie éternelle (*) ! jusqu'à quand, au mépris de la source de vie, nous creuserons-nous des citernes entrouvertes et mal enduites (2) ! quand puiserons- nous avec joie dans les fontaines du Sauveur (3)?...
A l'aspect d'une vallée, il disait : Voyez comme elle est belle: comme elle est fertile! les eaux la fécondent. C'est ainsi que les eaux de la grâce coulent dans les âmes humbles et les fertilisent, tandis que les sommets des montagnes et les âmes hautaines demeurent sèches et stériles.
Quand une montagne s'ofl'rait à ses regards, ces
(1) Joann. iv, 14.
(2) Jerem. ii, 13.
(3) Is. xu, 5.
pieuses pensées se présentaient à sa mémoire : J'ai levé les yeux vers les montagnes d'où me doit venir le secours (0. Les hautes montagnes servent de retraite aux cerfs i'^h La montagne sur laquelle sera bâtie la maison du Seigneur j sera fondée sur le haut des monts i"^) . Que les montagnes avec les collines bénissent le Seigneur i^) !
La vue d'un arbre lui rappelait ce passage ou d'autres semblables : Tout arbre qui ne porte pas de fruit sera coupé et jeté au feu. Un bon arbre ne porte pas de mauvais fruits (S).
Quand ses regards rencontraient un lac : 0 Dieu, disait-il, délivrez -moi du lac de misère et de la boue profonde où je suis plongé (6).
Ainsi, le saint Prélat voyait toutes choses en Dieu, ou plutôt il ne voyait qu'une seule chose. Dieu en tout, Dieu partout.
(1) Ps. cxx, 1.
(2) Ps. cm, 18.
(ô) Is. II, 2.
(4) Ps. CXLVIII, 9.
(o) Luc. 18, 9.
(6) Ps. xsix, 3.
CAMUS, /^U A TIITUl? Vf\r COLLOT,
▼I* p., sect. VI. LHAFl 1 nL Al V . vi* p., ch. m.
De la vie active et de la vie contemplative.
Quelles sont les œuvres les plus méritoires? Sontce les actions difficiles et laborieuses de la vie active, ou bien les actes, d'ailleurs si doux, de la vie contemplative ?
Si par le mérite d'une vie, on entend l'excellence intrinsèque de cette vie, il est évident que la vie contemplative surpasse la vie active. Ainsi Ta décidé Jésus-Christ lui-même, lorsqu'en parlant de Marthe et de Marie, il a dit que celle-ci avait choisi la meilleure part. En effet, notre perfection, comme notre félicité, consiste dans notre union avec Dieu. Or, il est certain que la contemplation nous unit à Dieu plus immédiatement que l'action, quoique cependant l'action , eu égard aux exigences de la vie présente , ait souvent de grands avantages sur la contemplation.
Mais si, par mérite, on entend ce qui répond à la récompense éternelle, il faut dire que les personnes qui agissent avec plus de charité ont plus de mérite, et peuvent attendre une plus grande récompense dans le ciel. « Que Marthe, disait le Bienheureux, soit active, » mais qu'elle ne contrôle point Marie; que Marie con- » temple , mais qu'elle ne méprise point Marthe ; car
» Notre Seigneur prendra la défense de celle qui sera » censurée ('). »
Celle belle sentence revient à celle-ci de saint Paul : Que celui qui mange de tout ne méprise pas celui qui ne mange point de tout, et celui qui ne mange point de tout , qiril ne méprise pas celui qui mange de tout, puisque Dieu Va pris à son service. Qui étes-vous pour oser ainsi condamner le serviteur d' autrui? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître (2) .
Au reste , il ne faut point apprécier les choses de la grâce comme celles de la nature , ni celles de la nature comme celles de la grâce ; les règles sur lesquelles on doit les iuser sont différentes. Autant le ciel est éloi-
gné de la terre, autant les voies surnaturelles sont éloignées de celles de la nature. Les voies de Dieu ne ressemblent point à celles de l'homme.
CAMUS, r'UADÏTRT? YV COLLOT,
xvi'p., sect. xLix. ^^nariinr* av» xvi*p.,ch. xxti.
Sar l'alteDlion dans l'oraisou et la prière.
Le Bienheureux attribuait ce mot au grand saint Anune : Celui qui prie doit être tellement attentif à Dieu, lu il oublie qu il prie.
(1) Entrel. ii.
(2) Rom. XIV, 3, 4.
Je vais rapporter ici ce que dit le saint Prélat dans un de ses entretiens : cela servira de développement à celte pensée. « Il faut, dit-il, tenir son àme ferme dans » la prière, sans permettre qu'elle s'applique à faire » des retours pour voir ce qu'elle fait, ou si elle est sa- » lisfaite. Hélas î nos satisfactions et nos consolations » ne satisfont pas les yeux de Dieu , mais contentent » seulement ce misérable amour, ce misérable soin que » nous avons de nous-mêmes, hors de Dieu et de sa » considération. Les enfants, certes, que Notre Sei- » gneur nous marque devoir être le modèle de notre » perfection, n'ont ordinairement aucun soin, surtout )) en la présence de leurs pères et mères. Ils se tienw nent attachés à eux, sans se retourner pour regarder » ni leurs satisfactions , ni leurs consolations , qu'ils » prennent à la bonne foi , et dont ils jouissent avec » simplicité, sans curiosité quelconque pour en con- » sidérer les causes ou les effets , l'amour les occu- » pant assez, sans qu'ils puissent faire autre chose. » Qui est bien attentif à plaire amoureusement à l'a- » mant céleste, n'a ni le cœur, ni le loisir de retourner » sur soi-même, son esprit tendant continuellement du » côté où l'amour le porte (i). »
Ajoutons que se replier sur soi-même afin de savoir si l'on est attentif dans la prière que l'on fait actuellement , c'est en quelque sorte se distraire ; c'est
(1) Enlret. xii.
au moins ouvrir la porte à ia distraction et la provoquer.
CAMUS, I^IIADIXÏIÏ? VXn COLLOT,
TtVI«p.,sect. XLIX. LitlArlinCi AVi. XVI« p., ch. XXVI.
Sur Tunité de sujet dans Toraison mentale.
Je demandais un jour au Bienheureux si le mieux dans l'oraison , n'était pas de ne prendre qu'un seul point pour sujet, de n'en tirer ensuite qu'une affection, et de ne le conclure que par une résolution.
Quant au sujet, il me répondit : Qu'en toutes choses et principalement dans les exercices spirituels , l'unité et la simplicité étaient toujours préférables à la multiplicité; et qu'on ne conseillait qu'aux commençants de se proposer plusieurs points afin de les occuper.
Sur la multiplicité des affections et des résolutions , voici sa réponse : Quand le printemps est chargé de fleurs, c'est alors que les abeilles font moins de miel. Elles voltigent de l'une à l'autre , sans s'arrêter assez sur chacune pour en extraire le suc.
Je lui demandai encore s'il n'était pas utile de reproduire plusieurs fois la même affection et la même résolution, afin de s'inculquer l'une davantage et de se rendre l'autre plus familière : Il faut , me dit-il, imiter les sculpteurs et les peintres, qui n'achèvent leurs ouvrages, ceux-là, qu'en multipliant les coups du ciseau, ceux-
ci , qu'en repassant maintes fois le pinceau sur les mêmes traits. Pour faire dans nos cœurs des impressions profondes, il faut leur redire et leur faire répéter souvent les mêmes choses. Ceux qui s'empressent trop dans l'oraison, ajouta-t-il, se perdent dans leurs pensées , et leurs pensées , en s'évanouissant, ne laissent que du trouble dans leurs cœurs (i).
CAMUS. rir\DiTRr wii collot,
m*p.,sect. Lï. ^llAflinL, AVll. m* p., ch. xnx.
Des sécheresses dans l'oraison.
Quand on se plaignait au Bienheureux, de sécheresses, d'aridités dans l'oraison: pour moi, disait-il, j'ai loujour préféré les confitures sèches à celles qui sont liquides; et il citait ces paroles de David : Dans cette terre déserte oà je me trouve^ et où il n'y a ni chemin , ni eauj je me suis présenté devant vous comme dans votre sanctuaire,, pour contempler votre puissance et votre gloire (2).
Une âme juste est bien plus étroitement unie à Dieu dans les délaissements , que dans les consolations sensibles. Rien n'est plus vrai , et cependant peu de personnes en sont convaincues.
Y eut-il jamais un délaissement comparable à celui
(1) Job, XVII, 11.
(2) Vs. LXii, 3.
oo —
du Sauveup sur la croix? délaissement qui lui arracha cette douloureuse exclamation : Mon Père , mon Père , pourquoi m'aa'z-vous abandonné (*) ? El cependant , qui pourrait douter qu'il ne fût alors parfaitement uni à son Père , par la conformité de sa volonté avec celle de Dieu? union telle qu'il remet bientôt après son âme entre ses mains paternelles.
Heureuse l'àmc qui reste fidèle dans les sécheresses et les délaissements ! C'est là le creuset où la charité s'épure. Heureux celui qui supporte patiemment cette épreuve! Il recevra la récompense promise à ceux qui l'aiment parfaitement.
XVl'p., sect. XXXII. CHAPITRE XVIII. xvi'p., chap.'xvil.
Des résolutions dans l'oraison.
Il y a des âmes qui se découragent dans la pratique de l'oraison , jusqu'à en quitter l'exercice , non parce qu'elles rencontrent des difficultés, mais parce que, disent-elles, elles sont inûdèles aux résolutions qu'elles y prennent. Elles craignent, en manquant ainsi à les accomplir, de se rendre coupables , et elles préfèrent n'en prendre aucune, et même abandonner l'oraison.
Le Bienheureux regardait cela comme un très dangereux stratagème de l'ennemi du salut. On attend bien,
(1) Matt. XXVII, 46.
disait-il , une année entière l'épi de blé qui doit produire le grain jeté dans la terre douze mois auparavant. On attend plusieurs années les pommes qui proviendront du pépin que l'on sème aujourd'hui. Pourquoi aurait-on moins de patience pour attendre les fruits de Toraison?
Il ne faut donc jamais abandonner l'exercice de l'oraison que pour vaquer à des œuvres plus importantes, et encore faut-il y suppléer par de fréquentes aspirations vers Dieu. De plus, il ne faut jamais cesser de prendre des résolutions dans l'oraison. Quoiqu'on ne les exécute pas toujours, et qu'en dépit d'elles on manque de courage à la première occasion , ce sont néanmoins des semences qui prennent racine dans notre cœur , et qui produiront des fruits excellents dans une autre saison, alors que peut-être nous les aurons oubliées.
D'ailleurs, quand, par ces résolutions, on ne ferait que sexciter au courage dans la pratique des choses spirituelles, ces volontés, bien que stériles, seraient néanmoins bonnes en elles-mêmes et dès lors aeréablef; à celui qui comprend nos pensées de loin, et de loin découvre nos voies, nos sentiers (*). Quand, par là, comme ces jeunes gens qui, dans les académies , apprennent à monter à cheval ou à tirer des armes , on ne ferait que s'exercer dans l'art de combattre le démon et les passions , encore serait-ce un exercice éminemment utile.
(1) Ps. cxxxviii, 3.
Tel fuit aujourd'hui , disait un ancien , qui comballra courageusement dans une autre occasion.
Il ne faut donc jamais perdre courage. Disons, au contraire, en tout temps, avec le prophète : Je me confie au Seigneur; comment dites-vous à mon âme de fuir sur la montagne, comme un petit oiseau i^)? Pourquoi vous attristez-vouSj ô mon âme? Pourquoi me trouhlez-vous? Espérez au Seigneur ; nous le louerons encore; il est notre salut, wjtre force, notre Dieu (2).
CAMUS , f^ll K DIT"!}!? YIY COLLOT ,
xviii» p., seci. L. t.nArllrlri AlA. xviii'p, ch. xxvi.
Des maladies qui empécheot de prier ou de vaquer à Toraison.
Chaque chose a son temps. Autre est le temps de souffrir, autre celui de prier. Il faudrait avoir un corps d'airain pour agir en souffrant, et souffrir en agissant. Quand Dieu veut que nous souffrions, il nous dispense d'agir.
Il y a des malades qui ne se plaignent pas tant de leurs douleurs, que de leur impuissance à servir Dieu comme ils le faisaient dans la santé. Ces plaintes reposent sur une erreur ; ils ne savent pas qu'une heure de souffrance supportée par amour pour Dieu , vaut mieux que plusieurs jours d'un travail moins soumis à
(1) Ps. X, 1.
(«) Ps. ÏLI, 15.
son adorable volonté. Ou plutôt la vraie cause de ces plaintes, c'est qu'on veut servir Dieu, non selon la volonté de cet être divin , mais comme on l'entend soimême. Quand il veut que nous soyons malades , nous voudrions être en santé. Quand il désire que nous le servions par la souffrance , nous désirons le servir par l'action. Quand il veut que nous exercions la patience , nous voulons pratiquer des actes d'humilité , de dévotion, faire oraison, etc. C'est-à-dire, en définitive, que nous aimons mieux la santé que la maladie, les faveurs de Dieu que ses épreuves, et que dès lors il y a de l'humain dans l'amour que nous lui portons. Celui qui aime Dieu purement, l'aime également dans toutes les situations, dans la maladie comme dans la santé, dans l'adversité comme dans la prospérité, dans la douleur comme dans la jouissance des plaisirs. Dieu étant toujours également parfait et bon , tout ce qu'il veut de nous est également aimable , et l'inégalité de notre amour pour lui , dans les diverses situations de la vie , ne peut venir que de ce qui n'est pas lui.
Une âme se plaignait au Bienheureux de ne pouvoir vaquer, pendant une longue maladie, à l'exercice de l'oraison pour lequel elle avait beaucoup d'attrait, et sans lequel elle tombait dans une pénible langueur. Le saint Prélat lui fît cette réponse : « Ne vous fâchez pas de » demeurer au lit sans 'pouvoir faire la méditation ; car » endurer les verges de notre Sauveur n'est pas un » moindre bien que méditer. Non , sans doute , car il
est mieux d'élre sur la croix avec notre Sauveur, que de le regarder seulement. Mais je sais bien que sur ce lit vous jetez mille fois le jour votre cœur es mains de Dieu, et c'est assez. Obéissez bien aux médecins, et quand ils vous défendront quelque exercice ou de jeune, ou d'oraison mentale , vocale , même l'ofTice, hormis l'oraison jaculatoire , je vous prie tant que je puis , et par le respect et par l'amour que vous me voulez porter, d'être fort obéissante, car Dieu l'a ainsi ordonné. Quand vous serez guérie et bien fortifiée, reprenez tout bellement votre chemin , et vous verrez que nous irons bien loin. Dieu aidant (*). »
CAMUS • i^^w T r\fm
IV p , sect. XXX CHAPITRE XX. ,Vp ch XXV
et XXXI. '* p.cu.iiY.
De la dévotion envers la Sainte Vierge.
Comme le Bienheureux était né dans l'octave de l'Assomption, le 21 août 1567, il eut toujours une dévotion particulière à la Sainte Vierge.
Sa vie nous apprend que dès l'âge le plus tendre, il lui adressait de ferventes prières, et qu'il voua sa virginité à Dieu, sous la protection de la Reine des vierges. Ce fut le jour de la Conception immaculée qu'il reçut la consécration épiscopale , et , avec elle , cette onction de
(1) Ep. 45.
piété si remarquable dans tout le cours de son ministère. Je l'ai entendu souvent prêcher sur les grandeurs de la Mère de Dieu. Il appartenait à son extrême douceur de parler de la plus miséricordieuse des pures créatures. Il ne recommandait rien tant à ses enfants spirituels que la dévotion à la Sainte Vierge.
Mais qu'est-ce qu'être dévot à la Sainte Vierge ? C'est l'honorer en Dieu, et honorer Dieu en elle, de telle sorte que Dieu soit la dernière fin de cet honneur. Faire de la Sainte Vierge le terme de son culte, ce serait l'adorer et l'égaler à Dieu, et faire un acte d'idolâtrie. « Qui veut plaire à Dieu et à Notre Dame, fait bien, » très bien ; mais qui voudrait plaire à Notre Dame au- » tant ou plus qu'à Dieu, commettrait un dérèglement M insupportable. » Ces paroles sont du Bienheureux dans son Traité de l'amour de Dieu.
TlII'p, sect. XX. CHAPITRE XXI. VIII* p., ch. XTk
Da chapelet.
Une personne ayant appris que le Bienheureux avait fait vœu, dans sa jeunesse , de réciter tous les jours le chapelet, eut le désir de l'imiter ; mais ne voulut cependant pas le faire sans son approbation ; elle le consulta.
— Gardez- vous en bien , répondit- il.
— Mais pourquoi , reprit la personne, refusez- vous aux aulres le conseil que vous avez pris pour vousmême dès votre jeunesse ?
— Ce mot de jeunesse , répliqua-t-il , vous en donne la raison ; dans ce temps-là j'agissais avec peu de réflexion ; aujourd'hui que je suis plus avancé en âge et plus expérimenté , je vous dis : ne le faites pas. Remarquez que je ne vous dis point de ne pas réciter le chapelet ; je vous conseille , au contraire , autant que je le puis, de ne passer aucun jour sans le faire, je vous y exhorte même ; car c'est une prière très agréable à Dieu et à la Sainte Vierge. Mais que ce soit là une simple résolution et non point un vœu , afin que si vous veniez à l'omettre , cette omission ne fût pas une ofl'ense à Dieu. Ce n'est pas tout de faire des vœux , il faut les acquitter, et cela sous peine de péché : la chose est grave. Je vous assure que, plus d'une fois , celui-là me fut à charge , et que souvent j'ai eu la pensée d'en demander dispense , ou du moins de le faire commuer en quelque autre œuvre d'égale importance; mais d'un assujétissement moins gênant.
CAMUS, /^U 4 TînrTÎ T7 WIÎ COLLOT,
xr p„seci. XIII. tiilArllnri AAIl. xr p., chap. vi.
Des coofréries.
Le Bienheureux conseillait aux personnes qui le consultaient d'entrer dans toutes les confréries des lieux
qu'elles habitaient, afln de participer à toutes les bonnes œuvres qui s'y font.
Il les rassurait sur la crainte qu'elles avaient de pécher , si elles n'accomplissaient pas certaines pratiques imposées par les statuts aux membres de ces confréries. Ces pratiques , disait-il , sont de conseil et non de précepte. Il y a des indulgences pour ceux qui les accomplissent , indulgences que ne gagnent point ceux qui les omettent , mais omission tout à fait exempte de péché. Il y a donc beaucoup à gagner, dans ces confréries , et rien à perdre , et il s'étonnait que si peu de personnes s'y engageassent.
Il trouvait à ce peu d'empressement deux causes : les unes , disait-il , par scrupule , craignent de s'imposer un joug qu'elles ne pourraient porter; les autres, par irréligion ou défaut de piété , regardent les confréries comme chose indifférente, et accusent même, peut être, d'hypocrisie la dévotion de ceux qui s'y engagent.
Voici de quelle manière il s'exprime sur ce sujet , dans sa Philolhée : « Entrez volontiers aux confréries » du lieu où vous êtes , et particulièrement en celles » desquelles les exercices apportent plus de fruit et » d'édification. Car en cela vous ferez une sorte » d'obéissance fort agréable à Dieu , d'autant qu'encore » que les confréries ne sont pas commandées, elles » sont néanmoins recommandées par l'Eglise , laquelle, » pour témoigner qu'elle désire que plusieurs s'y en-
» rôlent, donne des indulgences et autres privilèges » aux confrères. Et puis, c'est toujours une chose fort » charitable, de concourir avec plusieurs , et coopérer » aux autres pour leurs bons desseins. Et, bien qu'il » puisse arriver que l'on fit d'aussi bons exercices à » part soi , et que peut-être on goiitàt plus de les faire » en particulier, si est-ce que Dieu est plus glorifié de » l'union et contribution que nous faisons de nos bien- » faits avec nos frères et prochains (0. »
(1) Part. II, chap. 15.