EN GÉNÉRAL
v.p.?sè*ct.'iYii. CHAPITRE PREMIER. vi-^'crk.
Ed quoi consiste la verlu.
C'est une erreur assez commune de croire qu'on a les vertus opposées aux yices qu'on ne reconnaît point en soi. Beaucoup de gens , de personnes pieuses même, se tranquillisent dans cette persuasion. C'est
un oreiller perfide , sur lequel on ne s'endort guère impunément. Les vertus morales sont des dispositions intérieures qui ne s'acquièrent que par les actions correspondantes qu'elles commandent.
Etre doux , par exemple , quand rien ne contredit , n'offense ou n'irrite, ce n'est pas une merveille; il serait, au contraire , fort étrange qu'on fût aigre , fâcheux , quand tout vous sourit et cherche à vous obéir, à vous plaire. Les animaux farouches eux-mêmes s'apprivoisent lorsqu'on les traite avec douceur. C'est peu , disait saint Grégoire , d'être bon avec les bons ; mais l'être avec les méchants , faire du bien à ceux qui vous font du mal , parler avec modération et charitablement de ceux qui vous déchirent, c'est être supérieur aux passions et ressembler à ces sommets élevés qui dépassent la région des orages. Par exemple encore, parler admirablement de la douceur, de la patience , et néanmoins sauter aux nues à la moindre parole offensante , ou s'en plaindre amèrement , c'est montrer qu'on n'a ces vertus que sur les lèvres et nullement dans le cœur.
« La vertu de force et la force de la vertu , disait le » Bienheureux , ne s'acquièrent jamais au temps de la » paix , et tandis que nous ne sommes pas exercés par )) la tentation de son contraire. Ceux qui sont fort » doux , quand ils n'ont point de contradiction et qu'ils » n'ont point acquis cette vertu l'épée à la main , sont » vraiment fort exemplaires et de grande édification ; » mais , si vous venez à la preuve , vous les verrez in-
» continent remuer et témoigner que leur douceur
» n'était pas une vertu solide et forte , mais imaginaire
» plutôt que véritable. Il y a bien de la différence entre
j) avoir la cessation d'un vice et avoir la vertu qui lui
» est contraire. Plusieurs semblent être fort vertueux ,
» qui n'ont pourtant point de vertu , parce qu'ils ne
» l'ont point acquise en travaillant. Bien souvent il
» arrive que nos passions dorment et demeurent assou-
» pies; et si, pendant ce temps-là, nous ne faisons
» provision de force pour les combattre et leur résister,
» quand elles viendront à se réveiller , nous serons
» vaincus au combat. Il faut toujours demeurer hum-
M blés et ne pas croire que nous ayons les vertus,
w quoique nous ne fassions pas , au moins que nous
» sachions, des fautes qui leur soient contraires (O. »
CAMUS, rTTADlTRT? IT COLLOT,
XI* p., sect. XXVIII. Liti/irunrîj il. xi«p.,ch. xi.
Quelles vertus il faut préférer.
Voici de quelle manière le Bienheureux appréciait les vertus :
1° Il préférait celles qu'on a fréquemment occasion d'exercer à celles qu'on est rarement dans le cas de pratiquer.
(1) Entret. vi.
T II ne voulait pas qu'on jugeât de la valeur surnaturelle d'une vertu par les actes extérieurs. Devant Dieu , disait-il , ce qui fait le prix de nos vertus , c'est le degré de charité qui en accompagne la pratique , et non l'éclat qui les environne. Qui ne voit que plusieurs petites actions vertueuses relèvent plus la gloire de Dieu, que quelques-unes seulement plus brillantes, mais moins vivifiées par l'amour divin?
3° Il mettait les vertus universelles^ c'est-à-dire celles qui influent sur un plus grand nombre d'actions , audessus de celles dont l'influence est plus bornée. Ainsi, la charité toujours exceptée, comme étant la reine de toutes , il plaçait aux premiers rangs l'oraison , parce qu'elle est le flambeau des /autres; la dévotion, qui consacre toutes nos actions au service de Dieu ; l'humilité , qui nous inspire peu d'estime pour nous-mêmes et pour nos œuvres ; la douceur, qui cède plutôt que de résister; la patience, qui soufl're tout sans murmurer : le Bienheureux , disons-nous, mettait ces vertus avant la magnanimité , la libéralité , la mortification , la piété , la chasteté, la simplicité, etc., parce que, moins générales , celles-ci n'ont guère pour but qu'un seul objet déterminé.
4° Les vertus éclatantes lui étaient un peu suspectes. Leur éclat même, disait-il, est dangereux; il donne trop de prise à la vanité, vrai poison de la vertu.
5° Il blâmait ceux qui, dans l'appréciation des^rtus , réglaient leur jugement sur celui du vulgaire des
chrétiens, mauvais juge en pareille matière. « Choi- » sissez , dit-il dans sa Philolhée, les meilleures vertus j) et non pas les plus apparentes. » Si l'on ne juge bien des objets d'art que sur l'appréciation des connaisseurs , est-il sage de mesurer son estime pour les différentes vertus sur celle du monde , lui , si peu versé dans la science des saints , si plein de malignité , de convoitise et d'orgueil?
6° Un autre abus excitait également son zèle. Il ne voulait pas qu'on s'appliquât aux vertus qu'on aime par goût, de préférence à celles que commandent la charge , la vocation , le devoir. C'était , disait-il , servir le Seigneur, non selon son adorable volonté , mais suivant les inspirations de la nature. Dieu, ajoutait-il, n'agrée que ce que l'on fait par esprit de foi, de renoncement et pour lui plaire ; il rejette nos œuvres, lorsqu'elles ont pour motif la propre satisfaction , l'intérêt personnel.
m* p., sect. 'xxi. CHAPITRE III. Iirp., ch.X.
Des petites vertus.
Le Bienheureux possédait les vertus les plus éminentes, et néanmoins il avait pour les plus petites, c'està-dire pour celles qui paraissent telles aux yeux des hommes, une prédilection marquée.
Chacun , disait-il , veut avoir des vertus éclatantes , des vertus attachées au haut de la croix, que l'on voie de loin et qu'on admire. Peu de personnes aiment à cueillir celles qui, humbles plantes, croissent dans l'ombre au pied de cet arbre de vie ; cependant elles sont les plus odorantes et les mieux arrosées du sang de Jésus-Christ.
Les occasions de pratiquer les grandes vertus se présentent rarement, celles de s'exercer dans les vertus ordinaires sont de tous les instants. Nous amasserions de grandes richesses pour le ciel , si nous les mettions soigneusement à profit. Ainsi , un homme économe parvient à se faire un trésor en faisant valoir avec sagesse le faible produit de son travail de chaque jour.
Répétons ici que c'est peu de faire des actes de grande vertu , si on ne les fait en même temps avec une grande charité. La charité seule donne , devant Dieu , du prix à nos œuvres. Avec elle, l'aumône d'un verre d'eau froide vaut la vie éternelle; avec elle, les deux oboles de la veuve de l'Evangile avaient plus de valeur, au jugement de notre divin Maître, que les riches offrandes des grands au temple de Jérusalem.
Supporter Thumeur fâcheuse et les imperfections du prochain ; aimer les mépris et sa propre abjection ; souffrir avec joie une petite injustice, une préférence, un reproche immérité, une importunité; vaquer à des fonctions au-dessous de sa condition ; répondre avec politesse à des paroles pleines d'aigreur ou blessantes;
recevoir sans humeur le refus d'un service, ou une liiveur avec action de grâce; s'abaisser devant ses égaux, ses inférieurs; traiter des subordonnés, des domestiques avec bonté : tout cela parait petit à ceux qui cherchent la renommée, la gloire. Ceux-là, il leur faut des vertus, pour ainsi dire, empanachées, qui volent à la célébrité; mais ce ne sont pas celles qui rendent agréables à Dieu. Qui veut être son serviteur, n'aspire point à plaire aux hommes, et l'on est son ennemi, quand on désire l'amitié du monde, ses applaudissements et ses honneurs.
CAMCS, rilADlTPl? IV COLLOT,
VU* p., sect. XXIV. Liniir 1 1 ixcj l v . vu» p., ch. X.
Madeleine au pied de la Croix.
Le Bienheureux aimait beaucoup les tableaux qui représentaient sainte Madeleine au pied de la croix. Il les appelait son livre , sa bibliothèque.
En voyant une de ces peintures dans ma maison , à Belley , « Oh ! s'écria-t-il , que cette pénitente sut faire avantageux commerce ! Elle donna des larmes aux pieds de Jésus-Christ, et ces pieds lui rendirent du sang, mais un sang qui lava toutes ses fautes. Peut-on trop chérir, ajouta-t-il, les petites vertus, qui croissent au pied de la croix , puisqu'elles sont arrosées du sang du Fils^de Dieu. »
— Quelles sont donc ces vertus , lui demandai-je?
— Ce sont, répondit-il, l'humilité, la patience, la douceur, la bénignité , le support du prochain , la condescendance, la suavité du cœur, la débonnaireté, la cordialité, la compassion, le pardon des offenses, la simplicité, la candeur et autres semblables. Ces vertus sont comme les violettes , qui se plaisent à la fraîcheur de l'ombre, qui se nourrissent de la rosée, et qui, quoique de peu d'éclat , ne laissent pas de répandre un doux parfum.
— Mais , repartis-je , y en a-t-il d'autres au haut de la croix?
— Beaucoup, reprit-il , et elles ont un grand mérite quand elles sont accompagnées d'une grande charité. Telles sont la prudence, la justice, la magniOcence, le zèle , la libéralité , l'aumône , la force , la chasteté , la mortification extérieure , l'obéissance , la contemplation , la constance , le mépris des richesses et des honneurs , et autres de ce genre. Ces vertus sont en elles-mêmes plus excellentes que les autres , et quand une égale charité les anime , elles ont aussi une valeur surnaturelle bien supérieure ; mais , hélas ! trop souvent ce n'est pas pour ce motif qu'on les pratique ; on les préfère , parce qu'elles jettent de l'éclat sur la réputation et attirent l'estime des hommes. Cependant on ne devrait les cultiver de préférence que parce que Dieu les aime davantage , et qu'elles nous donnent le moyen de lui témoigner plus excellemment notre amour.
IV p.. sect.'viir. CHAPITRE V. IV p., ch. VII.
11 csl souvent bon de cacher ses vertus.
Un prélat étant allé visiter le Bienheureux, il lui fit, selon sa coutume, le plus gracieux accueil et le retint plusieurs jours. Un vendredi, le saint va trouver son hôte dans sa chamhre pour le prier de se rendra à table où le souper l'attendait. — Souper! répondit l'hôte, oh non! pas aujourd'hui; ce n'est pas trop de jeûner au moins une fois la semaine. Le Bienheureux se retira sans insister, lui fît porter la collation dans sa chambre, et alla souper avec ses gens et les aumôniers du prélat. Ceux-ci , en parlant de leur maître , dirent qu'il était tellement ponctuel dans la pratique de ses exercices de piété et de mortification, qu'il ne s'en dispensait jamais. Recevait-il, par exemple, quelque visite un jour où il s'était volontairement prescrit déjeuner? il se mettait alors à table avec les convives ; mais , quelle que fût leur qualité, il se conformait, pour lui-même, à toutes les règles du jeune.
Un jour que nous nous entretenions de la sainte liberté des enfants de Dieu, le Bienheureux me raconta cette histoire, qui donna lieu aux réflexions suivantes. La complaisance , dit-il , est fille de la charité. D'ailleurs , comme l'obéissance est préférable au sacrifice ,
— iode même dans certaines circonstances, il faut préférer au jeune les aimables attentions que commande l'hospitalité. Il ne faut pas tellement s'attacher aux exercices, même les plus pieux, que l'on n'ose se permettre, pour aucun motif, d'y manquer jamais. Cette inflexible fermeté pourrait bien être le voile d'un amour-propre délié, plus affectionné au moyen, c'est-à-dire à l'acte pieux lui-même, qu'à la fin, c'est-à-dire qu'à Dieu auquel il doit conduire.
Pour le fait en question , ajouta le Bienheureux , si dans cette circonstance ce jeune du vendredi avait été interrompu, il eût caché tous les autres. En voyant le prélat souper, personne n'eût pensé qu'il avait coutume déjeuner le vendredi. Or, dérober au pubUc la connaissance des œuvres de ce genre , ce n'est pas un acte moins vertueux que les œuvres mêmes. Dieu est un Dieu caché et il aime à être servi en secret. Ce prélat pouvait d'ailleurs remettre son jeûne au samedi, ou à la semaine suivante. EnGn, il pouvait l'omettre, puisqu'il n'y était point tenu par vœu, ou le remplacer par la pratique d'une autre vertu , non moins méritoire dans la circonstance , la vertu de complaisance.
CAMUS. /^tJ 4 TïlTD'P \T1 COLLOT,
XV* p., sect. XXVI. L-nArilnl^ VI. xv p., ch. viii.
La TcrlQ n'empêche pas le juste de lomber sept fois le jour. — Eiplicalion
de ces paroles.
Une bonne àme méditant sur ce passage des livres saints et le prenant trop à la lettre, tomba dans une angoisse extrême. S'il en est ainsi du juste, disait-elle en elle-même, combien de fois dois-je tomber, moi qui ne suis pas juste! Et cependant, dans son examen de conscience, chaque soir, quelle que fût sa diligence, souvent il lui arrivait de ne pas trouver sept fautes, ce qui la jetait dans un trouble d'esprit inexprimable. Pour se tirer de peine, elle consulta le Bienheureux qui lui répondit en ces termes :
« Il n'est pas dit , dans le passage que vous m'allé- » guez, que le juste se voit ou se sent tomber sept fois » le jour, mais qu'il tombe sept fois. Aussi il se relève » sans attention à ses relevées. Ne vous mettez donc » point en peine pour cela, mais allez humblement et » franchement dire ce que vous aurez remarqué; et, » pour ce que vous n'aurez pas remarqué, remettez-le » à la douce miséricorde de Celui qui met la main au- » dessous de ceux qui tombent sans malice , afin qu'ils » ne se froissent point, et les relève si promptement et » si doucement, qu'ils ne s'aperçoivent pas ni d'être » tombés,^arce que la main de Dieu les a recueillis en
» leurs chutes, ni d'être relevés, parce qu'elle les a re- » tirés si soudain, qu'ils n'y ont pas pensé l*). »
Il y a des âmes qui réfléchissent trop peu, qui même ne réfléchissent presque jamais sur leur conduite, et d'autres qui, en y pensant trop, se précipitent dans de pénibles perplexités. Il faut éviter ces deux extrêmes également dangereux. c< C'est chose certaine, dit le « Bienheureux, que tandis que nous sommes ici envi- » ronnés de ce corps si pesant et corruptible , il y a 3> toujours en nous je ne sais quoi fjui manque. Je ne » sais si je vous l'ai jamais dit : il nous faut avoir paw tience avec tout le monde , et premièrement avec » nous-mêmes, qui nous sommes plus importuns à » nous-mêmes que tout autre, depuis que nous savons » discerner entre le vieil et le nouvel Adam, l'homme )> intérieur et l'homme extérieur (2). »
Il enseigne la même doctrine dans sa Philothée , où il dit que la meilleure manière de pratiquer la douceur est de supporter patiemment nos propres imperfections, sans toutefois nous flatter, travaillant à les corriger avec énergie mais sans inquiétude, constamment mais avec une âme tranquille.
(1) Liv. n, ép. 47.
(2) Liv. II, ép. 49.
lô —
CAMUS, niADITRl? VIÎ COLLOT,
xvr p., sect. XXXIV. i^iiAri 1 ni-i > ii. xvi» p., ch. XIX.
A qooi on peut connattre si l'on fait du progrès dans la vertu.
Parmi les moyens que l'on peut employer pour connaître si l'on fait du progrès dans la vertu , le Bienheureux mettait au premier rang l'amour de la correction. Comme c'est le fait d'un bon estomac de digérer facilement les viandes grossières et dures, de même c'est un signe de santé spirituelle, de pouvoir dire avec le prophète : Que le juste me corrige^ et que l'huile du pécheur (du flatteur) n'engraisse jamais ma tête (i).
Cette disposition montre que les fautes dont on se rend coupable viennent de surprise, d'inadvertance, de fragilité et non de malice, ni de propos délibéré. Aimer la correction , c'est aimer la vertu opposée au défaut dont on est repris. Le malade qui désire la santé prend avec courage, même avec joie, les remèdes qui lui sont prescrits , malgré leur amertume ; de même celui qui veut la vertu, vraie santé de l'àme, ne trouve rien de difficile pour l'acquérir ou la recouvrer.
Un autre moyen pour connaître si l'on avance dans la vertu, est de ne perdre aucune occasion de pratiquer l'humilité. Ces occasions sont de deux sortes , actives ou passives : actives quand nous nous humilions nous-
(i)Psai. cxL, 5.
mêmes; passives quand l'humiliation nous vient des autres. On accueille facilement les premières, on repousse avec horreur les secondes. On consent à s'humilier, mais non à se voir humilier. Et cependant il est certain qu'une humiliation légère, qu'une petite correction de la part des autres, nous est plus utile que si elle venait de nous-mêmes, fùt-elle plus sévère. Notre choix gâte nos meilleures actions. Souvent, lorsque nous les croyons des fruits pleins du suc de la grâce, elles ne sont que des feuilles desséchées, des fruits morts.
CASirS , PITidTDl? VTTT COLLOT,
VIÎI* p., sect. XXXIII. L.IlAriinti V 111. xill" p., ch. X.
Il y a diverses sortes d'œQTres.
Nos œuvres, par rapport au salut, peuvent se diviser en quatre classes, savoir : en vivantes, mortes, mortifiées et vivifiées.
Les œuvres vivantes sont celles qui, étant faites dans la grâce sanctifiante et par un motif surnaturel , ont le principe de la vie éternelle et méritent le ciel.
Les œuvres mortes sont celles qui n'ont pas ce principe de vie, parce qu'elles sont faites en état de péché mortel. Ces œuvres, quoique bonnes, d'une bonté morale et naturelle , ne le sont cependant pas au point de vue surnaturel; ce sont des branches stériles qui ne peuvent porter aucun fruit pour le ciel, parce quelles ne sont point fécondées par la charité.
Les œuvres mortifiées sont celles qui, ayant été faites en état de grike, et par un motif de foi, ont été vivantes et méritoires dans l'ordre du salut , mais qui, paralysées par quelque péché mortel subséquent , n'ont plus aucune vigueur surnaturelle, et sont dans un état de mort jusqu'à ce que la grâce sanctifiante les ait tirées de cette léthargie.
Les œuvres vivifiées sont les précédentes rajeunies , renouvelées et comme ressuscitées par le retour de l'âme pécheresse â la vie de la grâce ; quand cette conversion s'opère, toutes les œuvres saintes, faites avant la chute, se raniment, reprennent, aux yeux de Dieu, leur vigueur native et recouvrent leur vertu méritoire et sanctifiante. C'étaient des plantes dont la froidure de rhiver avait tari la sève ; le soleil du printemps les réchauffe, et leur fait pousser des fleurs, des feuilles et des fruits, en ranimant en elles le principe de vie qu'avaient comme paralysé plus ou moins longtemps les rigueurs de la froide saison.
Quant aux œuvres faites dans la grâce sanctifiante , mais sans un motif surnaturel, bien qu'elles ne soient nullement répréhensibles , elles ne sont cependant pas pour cela méritoires, d'un mérite proprement dit, dans l'ordre du salut. Dieu n'a promis les récompenses surnaturelles qu'aux actions faites pour des motifs inspirés par la grâce.
CAMLS, THADlTPr lY COLLOT,
V p., sect. XV. tiilArl 1 iXL, lA. y p., ch. VI.
Le vœu ajoute à la perfedion des œuvres de yertu.
Il n'y a pas de doute que le jeune , par exemple , fait par vœu, ne soit plus p^faitque le jeune auquel on n'est point obligé par vœu. En voici les raisons , suivant le docteur angélique :
i° Le vœu étant un acte de la vertu de religion, la première des vertus morales , est un acte meilleur de sa nature que celui du jeune. Celte bonté de la vertu de religion ajoutée à celle du jeûne , en augmente la valeur et la perfection.
2° Celui qui jeune par vœu, donne et le fruit de l'arbre et l'arbre même. Non-seulement il jeûne , mais , de plus , il s'est ôté, par le vœu , la liberté de ne point jeûner.
3° Le vœu ajoute une obligation rigoureuse à l'acte du jeûne , obligation dont on ne peut s'affranchir que par une dispense légitime ou par de suffisantes excuses. De là le vœu assujettit davantage la volonté , lui donne plus de force et la rend plus constante et plus ferme dans l'exécution.
Mais il ne faut pas oublier que ce qui donne réellement devant Dieu du prix à nos actions , c'est la charité , et qu'ainsi , jeûner sans y être obligé par vœu ,
mais avec une charité plus grande que si on le faisait par suite d'un vœu , ce serait faire une œuvre plus méritoire que dans l'autre cas. C'est ce qui doit engager les personnes qui font des bonnes œuvres par vœu, à les faire dans la charité et par la charité , afin de n'en pas perdre le mérite.
CAMnS, fXJ VDITDT? V COLLOT,
X* p., secU XVII. LllAfllrlEi A. X» p., ch. XV.
11 faut désirer la perfection.
Le Bienheureux faisait grand cas des désirs. De leur bon usage , disait-il , dépend notre avancement dans les voies spirituelles.
En effet, pour faire du progrès dans le divin amour, lequel est toute notre perfection , il faut continuellement désirer d'aimer encore davantage ; il faut ressembler à ces oiseaux mystérieux vus par le prophète Ezéchiel , qui volaient toujours en avant sans revenir jamais en arrière (i) , ou au grand apôtre qui tendait sans cesse vers le but placé devant ses yeux , sans regarder l'espace qu'il avait déjà parcouru (-). C'est que dans les choses spirituelles, dans l'amour divin surtout, quelque progrès qu'on fasse , on n'arrivera jamais ici-bas à une entière perfection. La charité peut toujours monter à
(1) Ezécb. I, 9.
(2) Philip, m, 13.
un degré supérieur ; elle ne parviendra au sommet de l'échelle sacrée que dans le ciel.
Le saint évéque aimait à répéter ces paroles de saint Bernard : « Amo quia amo, amo ut amem. J'aime Dieu parce que je l'aime , et je Taime afin de l'aimer (0. » Celui-là n'aime pas assez Dieu qui ne désire pas de l'aimer encore plus qu'il ne l'aime. Une grande âme ne se contente pas de l'aimer de tout son cœur, parce que , sachant qu'il est plus grand que son cœur, elle voudrait avoir un cœur plus grand pour l'aimer davantage.
CAMUS, rUADITDl? VT COLLCT.
lirp., sect. XLVII. KjIIAï'HÏXLi A.1. ,
Suite du sujet précédent.
Entre les désirs terrestres et les désirs célestes , il y a autant de différence qu'entre le temps et l'éternité. Daniel , David , tous les saints ont été des hommes de désirs, mais de désirs célestes. De ces désirs on ne saurait en avoir assez; ce sont des ailes qui nous élèvent à Dieu , ces ailes de colombe que demandait le prophète pour voler au sein du vrai repos. Mais les désirs terrestres qui ne regardent que les biens passagers de ce monde, on ne saurait en avoir trop peu. Saint Augustin les appelle la glu des ailes spirituelles. Il faut
(1) Bernard, serm. in cant. x, 4.
les mortifier, de quelque prétexte qu'ils s'autorisent. Ce sont (les animaux malfaisants qui ravagent la vigne de notre intérieur.
L'âme du Bienheureux était tellement vide de ces désirs , qu'il disait : u Je veux fort peu de choses , et M ce que je veux, je le veux encore fort peu; je n'ai rt presque point de désirs ; mais , si j'étais à renaître , » je n'en aurais point du tout. » Et, à dire vrai, la terre est bien peu de chose ou , plutôt , elle n'est rien pour celui qui aspire au ciel. Le temps n'est qu'une ombre fugitive pour celui qui tend à l'éternité. L'âme qui soupire vers la demeure éternelle , n'a point ici-bas de cité digne de ses désirs.
Dans les choses mêmes de la grâce , quoiqu'il faille avoir pour Dieu un amour insatiable et sans bornes , parce que la mesure du divin amour est d'être sans mesure, cependant le Bienheureux nous apprend, dans son Théotime (0^ que notre indifférence doit s'étendre jusqu'à nos progrès dans les vertus et les choses qui regardent le service de Dieu. Tant il est vrai que la passion du désir, quelque noble que soit son objet, a besoin d'être tenue continuellement en respect; car, enfin , c'est une passion qui , comme un cheval fougueux auquel on lâche la bride , s'emporte malgré vous et vous échappe aussitôt.
(1) Liv. IX, ch. 6, 7, 9.
CAMl'S, r'HVDITR'P VIT COLLOT,
ni'p-, seci. xLix. ^^n.^riinn Aii, iirp.ch. xxvii.
Point de vraie perfection sans la réforme de l'inlérieur.
Le Bienheureux avait coutume de dire que la grâce imite d'ordinaire , dans ses opérations , la nature , qui commence ses ouvrages par ce qui est intérieur ; et non l'art , qui n'opère que sur les dehors , comme on le voit dans la sculpture et la peinture.
Quand il voulait porter les âmes à la vie chrétienne et leur faire quitter la vie du monde , il ne leur parlait ni d'habits, ni de parures, ni d'aucune chose extérieure; il s'adressait au cœur, sachant bien que, cette forteresse emportée, le reste ne peut tenir longtemps. Quand le feu de l'amour divin est dans un cœur, tout ce qui n'est pas Dieu parait sans valeur, et on en fait bon marché.
Quelqu'un lui exprimait un jour l'étonnement où l'on était de ce qu'une personne de grande qualité et de grande dévotion , qui était sous sa conduite , n'avait pas quitté ses pendants d'oreille. « Je vous assure, répondit-il , que cette personne ne se présente à la pénitence que la tête couverte d'un si grand voile que je ne sais pas comment elle est mise. Et puis , Rébecca , qui était bien aussi vertueuse que celle-ci , ne perdit rien de sa sainteté , je crois , pour porter les pendants d'oreille qu'Eliézer lui donna de la part d'Isaac. »
Cette même personne ayant fait mettre des diamants à une eroix d'or qu'elle portait , on l'accusa de vanité devant le saint évèque. u Ce qu'on regarde comme un acte de vanité , est à mes yeux , répondit-il , un acte de piété qui m'édifie. — Plùl à Dieu , ajouta-l-il , que toutes les croix fussent couvertes de diamants! Employer à cet usage les choses du monde , n'est-ce pas faire servir au tabernacle les dépouilles des Egyptiens? N'est-ce pas se glorifier dans la croix de Jésus-Christ, que d'orner ainsi l'étendard de notre rédemption? »
CAMUS, f^JJ i F)înrDT? YTII COLLOT,
IH*p.,sect. L. t-nAàllnti Alll. IIP p., ch. XXVIII.
Beau mol de Taulère sur la perfection.
Le Bienheureux aimait beaucoup un mot que Taulère tenait du villageois qui avait été son maître dans la vie spirituelle.
Quand on demandait à ce grand ascétique où il avait trouvé Dieu : « Là , répondit-il , où je me suis laissé moi-même ; et là où je me suis trouvé moi-même , c'est là que j'ai perdu Dieu. « Cela revient aux deux cités contraires , Babylone et Jérusalem. L'amour de nousmêmes de préférence à Dieu , a bâti la première de ces cités , dont l'enceinte embrasse jusqu'à la haine de Dieu. L'amour de Dieu de préférence à nous-mêmes a bâti la
oa
seconde cité , la cité céleste , qui embrasse jusqu'à la haine de nous-mêmes.
Si le péché consiste à se détourner du Créateur pour se tourner vers la créature, la grâce, en nous convertissant, ne fait qu'opérer un changement opposé. C'est ce qu'enseigne l'Esprit Saint , en disant qu'on ne peut servir deux maîtres , Dieu et les richesses ('), et qu'il ne saurait y avoir d'accord entre la lumière et les ténèbres, entre Jésus-Christ et Bélial (2). Mourir à soi et à ses passions pour vivre selon Jésus-Christ, c'est la vie et la perfection chrétiennes. Mourir à Jésus-Christ pour vivre selon la nature et les passions , c'est le chemin qui conduit à la mort éternelle. Si vous vivez selon la chair, dit le grand apôtre, vous mourrez; mais si vous faites mourir par l'esprit les œuçres de la chair, vous vivrez i^).
XIV'p, sect. XXXVI. CHAPITRE Xn . XIV p., ch. XVI.
Différence entre le péché véniel et l'imperfection.
Le péché véniel est toujours dans la volonté , sans le consentement de laquelle il ne peut y avoir de péché. L'imperfection , au contraire , est un mouvement défectueux qui prévient le consentement de la volonté.
(1) Malt. VI, 24.
(2) II Cor. VI, 14.
(3) Rom. VIII, 15.
Par exempte , rire immodérément , avec un plaisir ilélibéré , sans se soucier de la raal-édifîcalion que l'on donne à ceux qui sont présents , est une faute vénielle ; mais , être pris soudainement de l'envie de rire et éclater sans délibération, n'est qu'une imperfection. Un dépit volontaire est un péché véniel ; s'il est condamné et réprimé aussitôt qu'aperçu, il faut de même le ranger parmi les simples imperfections.
Or, les simples imperfections ne sont point l'objet de la confession ; elles ne présentent pas une matière sur laquelle l'absolution puisse être validement prononcée. Il n'en est pas ainsi du péché véniel , sur lequel l'absolution opère en l'effaçant. Mais il faut remarquer que, quoique le péché véniel soit matière suffisante de la confession, il n'en est pas matière nécessaire. On peut en obtenir le pardon autrement que par l'absolution.
Tel fut l'enseignement que donna un jour le Bienheureux à une bonne âme , après l'avoir avertie que ce qu'elle venait de confesser ne demandait pas d'absolution , parce que ce n'étaient que de pures imperfections. Cette distinction est utile , quoique une âme puisse , en ignorant cette différence , parvenir à une émiuente sainteté.
CAMUS, r'IJ\DlTnT? W C01X.0T,
XIV» p., sect. XXXVIII. VjnAriini!- ^vv. \iv*p.,ch. xvi.
La perfection est compatible avec toutes les vocations.
Que chacun, dit saint Paul, demeure dans l'état oic Dieu l'a appelé (0. Une des félicités de cette vie est de se plaire dans la condition et dans l'état où Dieu nous a placés. Qui en désire une autre n'a jamais aucun repos. On traite mal un hôte que l'on veut renvoyer.
Mais en cela, comme dans les autres choses, il faut éviter tout excès. L'estime excessive de sa vocation n'est jamais exempte de quelque vanité. Ce sentiment se manifeste par des louanges outrées et fréquentes de son état, et surtout par le mépris avec lequel on parle quelquefois des autres vocations. Dire : Je ne suis pas comme les autres hommes ('^), c'est ressembler au pharisien, qui ne sortit pas du temple justifié.
Voici sur ce sujet ce que le Bienheureux disait aux filles de la Visitation : « Les filles de la Visitation par- » leront toujours très humblement de leur petite con- » grégation, et lui préféreront toutes les autres quant » à l'honneur et à l'estime, et néanmoins la préféreront » aussi à toute autre quant à l'amour, témoignant vo- » lontiers , quand se présentera l'occasion , combien
(1) I Cor. VII, 20.
(2) Luc XVIII , 2.
» agréablement elles vivent en cette vocation. Ainsi les » femnies doivent préférer leur mari à tout autre, non » en honneur mais en affection. Ainsi, chacun préfère » son payî) aux autres en amour, non en estime , et » chaque pilote chérit plus le vaisseau dans lequel il >> vogue que les autres , quoique plus riches et mieux » fournis. Avouons franchement que les autres congré- )> gâtions sont meilleures, plus riches et plus excellentes, » mais non pas pourtant plus aimables ni désirables » pour nous , puisque notre Seigneur a voulu que ce » fût notre patrie et notre barque , et que notre cœur » fût marié à cet institut. »
Je me souviens que le Bienheureux louait particulièrement l'évéque de Saluées (Juvénal Ancina), prélat de sainte mémoire, son ami, de ce qu'étant prêtre de l'Oratoire de Rome, il parlait rarement de sa congrégation , ou le faisait dans les ternies les plus humbles, bien qu'il eût pour elle une vénération profonde et une tendre affection. Les sentiments de ce prélat pour sa congrégation étaient si sincères, qu'il ne la quitta qu'en versant des larmes de regret et par obéissance à l'ordre du pape qui l'appelait à l'épiscopat. Quand , au contraire, il parlait des autres ordres, il le faisait toujours avec de grands éloges.
C'est là le style des saints, aux yeux de qui tout est grand, excepté eux-mêmes et ce qui les concerne. Ils relèvent le célibat sans rabaisser le mariage , ils louent la pauvreté volontaire sans blâmer les riches, lorsque
surtout ils font un bon usage de leurs biens ; ils donnent de justes éloges à l'obéissance sans dénigrer Tautorité , à la vie de communauté sans ravaler la vie de famille ou la vie privée. Ils savent que la perfection essentielle commandée à tous les ebrétiens, de quelque condition qu'ils soient , consiste dans la charité , sans laquelle il ne faut point espérer de salut ; et que cette perfection peut s'acquérir dans toutes les vocations, puisque Dieu répand également sa grâce dans tous les cœurs qui veulent en profiter, sans acception de personnes.
VI«p., sect.XI. LtlAfllnri AM. Vl*p.,ch.YI.
Il faut tendre à la perfection de son état.
Le Bienheureux disait que l'occupation la plus sérieuse du vrai chrétien devait être de chercher sans cesse à se perfectionner dans sa vocation. Or, ce soin consiste pour chacun à faire servir à son avancement dans la charité tous les moyens que son état lui fournit.
N'oublions jamais que la perfection véritable du chrétien consiste essentiellement dans la charité, parce que nulle vertu, sans la charité, ne peut nous conduire à la fin dernière de notre être, laquelle est la gloire de
Dieu. Sans la cliarilc aucune vcrlu n'est parfaite; la charité est le dernier complément de toutes les vertus. Arriver à ce complément , dernier degré de perfection de nos œuvres, tel doit donc être le but des efforts de chacun , suivant la nature et l'étendue des moyens de son état.
Aussi est-ce ce que recommande l'Apôtre : Sur toutes choses^ disait-il, ayons la charité qui est le lien de la perfection (0, et qui, non -seulement nous unit à Dieu , mais unit encore entre elles toutes les autres vertus, et les rapporte à leur vrai terme qui est Dieu.
XVp, sect. V. CHAPITRE XVII. XV'p.,ch.'lI.
Injustice des hommes au sujet du salut et de la perfection.
Les enfants des hommes ont de fausses balances, dit le prophète-roi, et ils se laissait tromper par la vanité (2). Les uns, afin de se délivrer de la crainte de Dieu qui les importune, disent en eux-mêmes qu'il est trop bon pour punir les fautes de l'homme , d'un être si fragile , sujet à tant d'infirmités, et dont les penchants le portent au mal avec tant de violence. Les autres, encore plus impies, se flattent, dans le même dessein, que Dieu
(1) Coll. m, 14.
(2) Ps. Lxi, 10.
ne voit pas les actions des hommes ou qu'il ne daigne pas s'en occuper. II en est d'autres qui donnent dans l'extrême opposé. Ils se figurent que Dieu, toujours armé de la foudre, ne prend plaisir qu'à frapper et à punir. Ils vivent dans une terreur continuelle. Ils ne pensent pas que la miséricorde du Seigneur, quant aux effets, est au-dessus de sa justice, et qu'elle arrête son bras vengeur dans ses plus grandes colères.
De là le Bienheureux prenait quelquefois occasion de faire ce raisonnement dans ses exhortations publiques et particulières :
Ceux, disait-il, qui sont assez pervertis pour n'avoir plus aucun soin de leur salut, font trop de mal ou n'en font pas encore assez. Ils en font trop, si, la lumière de la foi n'étant pas entièrement éteinte dans leur cœur, ils croient encore un enfer: car, dans ce cas, ils devraient, au moins par amour pour eux-mêmes, craindre d'ajouter à leurs dettes et de mettre la justice divine dans la nécessité de les traiter avec plus de sévérité. Ils n'en font pas encore assez, s'ils ont perdu la foi et ne craignent rien dans la vie à venir. Mais il est difflcile , ajoutait le saint prélat , de descendre à ce degré d'impiété ou de désespoir, de braver hardiment les peines affreuses que la foi nous assure être préparées dans l'éternité à ceux qui meurent impénitents. Il faudrait être pire que les damnés pour dire sérieusement : je ne crains pas d'être damné.
Quant à ceux qui n'ont pas renoncé à leur salut , et
qui conservent l'espoir de l'opérer, eux aussi , continuait le Bienheureux, ils en font trop ou trop peu. Ils font trop (le mal pour arriver à ce but : ils se relâchent dans le bien, et ne veillent point assez sur leurs voies. Sous le dangereux prétexte que Dieu est riche en miséricorde et pardonne facilement, ils s'imaginent qu'il n'est pas nécessaire d'être si rigide observateur de la loi pour se sauver. Ils s'autorisent de la bonté de Dieu pour l'oftenser; ils espèrent l'impunité; mais c'est un faux espoir, un espoir dangereux et trompeur. Pour le bien, ils en font trop peu, et le peu qu'ils font est encore fait si imparfaitement qu'il ne mérite pas le nom de bien. Ils sont si lâches que leurs bonnes œuvres, semblables aux traits lancés par la main d'un enfant, ne peuvent arriver au but. Hélas ! il y en a peu , même parmi ceux qui mènent une vie dévote, qui, n'ayant en vue dans leurs actions que la fin dernière, les rapportent uniquement à la gloire de Dieu. Et cependant c'est là une condition essentielle pour le salut.
xvr p., seci. VII. CHAPllKli AVlll. xvi'p.,ch. iv.
De l'usage des imperfeclioDS.
Les moucherons, en été, sont plus ou moins importuns; mais ils ne sont pas cruels. Ils peuvent bien mettre à l'épreuve l'égalité de notre humeur, mais non
point noire patience. On n'appelle pas une si grande vertu à son secours contre un si petit mal.
Il y a des ànies dont la conscience est si délicate que la moindre^imperfection les irrite , et qui ensuite s'indignent de s'être emportées , et se rendent par là plus coupables que par leur emportement même.
Tout cela est l'effet d'un secret amour-propre d'autant plus difficile à guérir qu'il est plus caché. Elles ont si bonne opinion d'elles-mêmes , qu'elles s'estiment des perfections ; et de là leur désolation , lorsqu'elles remarquent en elles quelques fautes ou quelques défauts. On peut les comparer à ces personnes si occupées de leur santé qu'elles se croient malades à la moindre douleur, et qui se ruinent le tempérament à force de remèdes et de précautions.
Le Bienheureux disait à ce sujet, qu'il fallait avec les ruines de ses' remparts en réparer les brèches, c'est-àdire tirer du profit de ses imperfections mêmes , en les faisant servir de fondement à une humilité véritable et courageuse. On fait ainsi sortir son salut de ce qui le menaçait. « Nos imperfections , écrivait-il à une âme « que les siennes etfrayaient, ne nous doivent pas ?> plaire, et nous devons dire avec l'apôtre : Oh! que je >) suis misérable! qui me délivrera de ce corps de mort! )> mais elles ne doivent pas non plus nous étonner, » nous ôter le courage. Nous en devons tirer la sou- )> mission, l'humilité, la défiance de nous-mêmes; » mais non pas le découragement , ni l'affliction du
» cœur, ni, beaucoup moins encore, la défiance de » l'amour de Dieu envers nous : car Dieu non plus » n'aime pas nos imperfections et péchés véniels ; mais
» il nous aime bien, nonobstant iceux De sorte
» que David eut raison de dire à notre Seigneur : » Ayez pitié de moi, ô mon Dieu, parce que je suis » faible (*). »
Si nous prenons ainsi courage dans nos faiblesses , nous ressemblerons à l'Apôtre , qui était d'autant plus fort d'esprit, qu'il était plus faible de corps. Quand, à la vue de nos imperfections , nous savons nous humilier, nous faisons un profit immense. En acquérant cette excellente vertu , nous réparons richement les dommages que nous causent ces mêmes imperfections.
CAMUS, rTTADITDTT VI V COLLOT,
V p., sect. XIX. L>nAfl 1 nrîi AIA. V" p., ch. VII.
La fidélité dans les petites choses, essentielle à la perfection.
Le Bienheureux répétait souvent ces paroles des livres saints : Celui qui néglige sa voie sera tué (-). — Celui qui dissipe la haie, sera mordu par le serpentin). — Celui qui méprise les petites choses, tombera peu à peu dans une
(1) Ps. VI, 3. — Liv. m, Epit. 61.
(2) Prov. XIX, 16.
(5) Eccle. X, 8.
ruine totale (0. Aussi était-ce une de ses maximes que la grande fidélité envers Dieu se montre dans les petites choses, et la fidélité imparfaite et vulgaire dans les grandes occasions. Celui qui craint de dépenser inutilement une obole , épargne avec plus de soin encore une grande somme. Non qu'il aimât les esprits scrupuleux, qui s'occupent de minuties puériles ; il ne recommandait , au contraire , rien avec plus d'insistance que la sainte liberté d'esprit dans toutes les actions ; mais il voulait qu'on aimât Dieu d'un amour vigilant , attentif, exact et fidèle dans les moindres choses.
Et ce qu'il enseignait, il le pratiquait avec soin. C'était l'homme le plus ponctuel que je connus jamais , quoique sans empressement et sans inquiétude. Il s'était tellement accoutumé à marcher en tout dans les voies droites de la justice , que ses pas ne s'en écartaient jamais. Dans les offices publics et dans ses prières particulières , il observait exactement toutes les cérémonies prescrites. Il ne manquait de même à aucun des devoirs de la civilité et du savoir vivre. Il ne se montrait jamais ennuyé ou fatigué des longueurs de certaines personnes , dont les compliments étaient sans fin , les assiduités importunes. Nulle interruption , nulle répartie peu gracieuse. Il attendait la fin avec une admirable patience , et ne se permettait jamais que ce qu'autorisaient le devoir et les bienséances.
(l) Eccli. XIX, 1.
La boussole la plus juste ne se tourne pas plus cxacteinent vers le nord que son âme vers le bien. Dieu seul était le pôle qui attirait son cœur. Il disait souvent avec saint Paul : ()u^ tout se passe honnêtement et açec ordre jxtrmi vous, comme il convient à des saints (i).
CAMTTS, rïTADlTRl? VTY bis COLLOT,
VIII* p., sect. IV. L-nAflinCi AlA . VIH'p.,ch.IV.
De la ûdélilé dans les petites choses.
C'est aux rayons du soleil et non dans l'ombre que l'on aperçoit les atomes qui voltigent dans l'air. A mesure qu'une ànie devient plus éclairée dans les voies de Dieu , elle voit plus clairement ses moindres défauts et s'en corrige avec plus de soin , en rendant de plus en plus parfaite sa fidélité à Dieu dans les moindres choses. 0 Seigneur, disait le saint roi , éclairez mes yeux, et je considérerai les merveilles de votre loi ("2). Et encore : f ai pensé à toutes vos voies , et j' ai dirigé mes pas suivant vos commandements (^).
Quelqu'un jouait un jour, par récréation , devant le Bienheureux et trompait son adversaire. Le Bienheureux , à qui cette supercherie déplaisait , la fît remarquer à celui qui se la permettait,
(1) I Cor. XIV, 40.
(2) Psal. cxviii, 18.
(3) Ibid.
— Nous ne jouons qu'aux liards , répondit celui-ci,
— Eh ! que serait-ce , répliqua le Bienheureux , si vous jouiez des pistoles? Celui qui est fidèle dans les petites choses j le sera aussi dans les grandes (0. Celui qui craint de prendre une épingle , ne dérobera pas des écus.
Il disait souvent : « La grande fîdéUté envers Dieu consiste à s'abstenir des moindres fautes. Les grandes font assez d'horreur par elles-mêmes ; c'est pourquoi il est plus aisé de les éviter. »
Il ne faut pas craindre que cette maxime porte aux scrupules ; elle ne le ferait que si elle était mal entendue et mal appliquée. D'abord, elle n'eût pas été si chère au Bienheureux , lui qui était l'homme le moins sujet aux scrupules et qui les arrachait des âmes avec le plus de dextérité , si elle en avait pu être la source par ellemême. De plus , il y a bien de la différence entre éviter les moindres imperfections par le motif du pur amour de Dieu, et les éviter par celui d'une crainte servile. Or, c'est par le premier motif qu'il faut pratiquer cette maxime , et non par le second, lequel est le vrai principe des scrupules ; car il n'y a pas de personnes plus attachées à elles-mêmes et à leurs propres idées que les scrupuleux.
(1) Luc XVI, 10.
CAMUS, r'ITVDTTRT? VY COLLOT,
XVII'p., sect. XIX. t.rlAlHltEi AA. XVIl» p., ch. VII.
Conimciil il faut se relever de ses cbules.
Le Bienheureux , quand on faisait des chutes , voulait qu'on se relevât doucement et sans inquiétude. En le faisant avec trouhle et avec chagrin , on se mettait , selon lui , en péril de faillir de nouveau , plus dangereusement que la première fois.
t< Quand , disait-il , il nous arrive de retomber par » les soudaines saillies de l'amour-propre ou de nos » passions , prosternons-nous devant Dieu aussitôt que » nous pourrons ; disons , en esprit de confiance et » d'humilité : Seigneur^ miséricorde^ car je suis faible (i). » Relevons-nous en paix et tranquillité , et renouons le » filet de notre amour, puis continuons notre ouvrage. )> Il ne faut ni rompre les cordes , ni quitter le luth , « quand on s'aperçoit d^i désaccord. Il faut prêter l'oj> reille pour voir d'où vient le dérangement, et douce- » ment tendre la corde ou la relâcher, selon que l'art le » requiert (2) . »
Si on lui répliquait que l'on doit se juger avec sévérité : (( Il est vrai , répondait-il , que nous devons avoir à notre égard un cœur de juge ; mais , comme le juge
(1) Ps. VI, 5.
(2) Liv. IV, ép. 10.
se met en danger d'être injuste dans ses jugements, lorsqu'il les porte avec précipitation ou sous l'empire de quelque passion , et comme , pour juger avec équité , il a besoin de tout le sang-froid de la raison : de même , pour prononcer sur nous-mêmes avec équité, il faut être exempt de trouble , de prévenlion , et posséder son âme en paix.
Tout le monde convient que reprendre le prochain avec aigreur, avec amertume, et, à plus forte raison, en l'outrageant, ce n'est pas un bon moyen pour le corriger de ses défauts , ou lui inspirer le repentir de ses fautes. Beaucoup de personnes ne pratiquent pas envers elles-mêmes ce que l'expérience leur montre si utile pour les autres. Souvent , à la vue de ses manquements, on se gourmande, on s'injurie, on se porte à des procédés que la conscience ne permettrait pas à l'égard M'autrui. Nous ne devons pas nous aimer moins que nous] n'aimons le prochain , et la charité veut que nous nous' traitions avec autant de ménasement et de douceur qu'elle en exige pour lui.
CAMUS, r'U \DÎT'D'Ei' WT COLLOT,
VI* p., sect. V. t-tlArilnti AAl. Vl'p.ch.ll.
Du redressement de l'intenlion.
On demande si, ayant fait une bonne œuvre sans aucune intention , on peut suppléer à ce défaut et la rendre sainte par une bonne intention subséquente?
Il fiiut expliquer celle question pour la mieux coniproudre. On voudrait savoir si celui qui ne s'aperçoit ou ne se souvient pas de l'intention qu'il a eue en faisant une œuvre bonne en elle-même , peut, après l'avoir faite , la rapporter à Dieu par une intention chrétienne subséquente. Par exemple, quelqu'un a donné l'aumône, sans aucune réflexion à ce qu'il faisait; il est possible que ce qui l'a porté à faire cette aumône ce soit la seule pitié du pauvre, ou simplement riionnc'etc morale d'une pareille action, dans les circonstances. On demande donc si , après l'avoir faite par ce motif humain seulement , on peut , lorsqu'on est en état de grâce , la relever à l'état surnaturel , en lui appliquant après coup un motif de foi , et la rendre ainsi méritoire de la vie éternelle.
Je répondrai par les propres paroles du Bienheureux : c< Si quelquefois , dit-il , l'action extérieure préj> cède i'affection intérieure , à cause de l'accoutu- » mance , qu'au moins l'affection la suive de près. Si , M avant de m'incliner corporellemenl à mon supérieur, » je n'ai pas fait l'inclination intérieure , par humble » élection de lui être soumis , qu'au moins celte élec- » lion accompagne ou suive de près l'inclination exté- » j'ieure (0. »
Et , certes , je ne vois pas pourquoi il serait impossible , par une application subséquente , de redresser ou
(1) Entret. i.
relever des intentions nulles ou indifférentes , puisque , par la pénitence qui suit la faute, nous pouvons rentrer en grâce avec Dieu. Si l'esprit de componction, si la contrition ont le pouvoir d'effacer le mal et de faire surabonder la grâce où le péché avait abondé, pourquoi l'esprit de grâce ne pourrait-il pas changer le bien en mieux et élever vers le ciel une action bonne en soi, mais qu'une intention trop basse attachait à la terre? Si l'on peut , au moyen de la chaleur, redresser un bois tortu , pourquoi ne pourrait-on pas aussi redresser une intention moins droite par le feu du saint amour?