‹ L'esprit de saint François de SalesChapitre 4 sur 34 · CAMUS, /~'IT\DIT'DI7 WTT COLLOT · texte numérisé non relu

CAMUS, /~'IT\DIT'DI7 WTT COLLOT

XVIl'p, sect. XX. LitlArlinili AAll, XYII* p., ch. VU.

Des excuses.

Il vaut mieux , en général , s'accuser que s'excuser. Il faut cependant, dans l'un comme dans l'autre cas, être prudent et sage.

Il est vrai que le juste , comme le dit le texte sacré , est le premier à s'accuser; il avoue ingénuement ses fautes et ses défauts , afin de provoquer de salutaires corrections. Il est vrai aussi qu'il y a une sorte de mal à s'excuser, parce que , ordinairement , les excuses supposent une appréciation peu juste des fautes. Si nos premiers parents ne se fussent point excusés , l'un sur la femme, l'autre sur le serpent; s'ils eussent confessé

iugéniicmcnl leur péché, en témoignant leur repentir, ils eussent écrasé le scorpion sur la blessure , et Dieu , qui les y invitait par ces douces paroles : u Adam , où éles-vous? » leur eût pardonné, dans sa miséricorde. C'est la pensée de plusieurs saints docteurs. Aussi David faisait-il cette prière : Mettez^ Seigneur, une garde à ma bouche et une à mes lèvres^ qui les ferme exactement. Ne souffre:; point que mon cœur se laisse aller à des paroles de malice j pour chercher des excuses à mes péchés (*). C'est ainsi que le saint roi appelle les paroles que l'on invente pour s'excuser.

Soyons justes, toutefois , et tenons la balance droite. C'est ce que recommandait le Bienheureux. c< Soyez » justes, disait-il, n'accusez et n'excusez qu'avec mûre » considération votre pauvre àme , de peur que , si vous » l'excusez sans fondement , vous ne la rendiez inso- » lente ; et si vous l'accusez légèrement , vous ne lui j> abattiez le courage et la rendiez pusillanime. Marchez » simplement , et vous marcherez confidemment. »

J'ai entendu de sa bouche cette belle sentence : « Celui qui s'excuse injustement et artifîcieusement , » s'accuse ouvertement et véritablement; et celui qui » s'accuse simplement et humblement mérite qu'on » l'excuse doucement et qu'on lui pardonne charita- »> blement. >>

Il y a une confession qui apporte de la confusion , et

(1) Psal. cxL, 3 et 4.

une autre qui donne de la gloire. La confession , dit saint Ambroise , est le vrai remède du péché dans celui qui est repentant.

XVU'p., sect.'xiv. CHAPITRE XXIII. xvil'p.,ch. V.

Des âmes trop tendres pour elles-mêmes.

Quoique le Bienheureux fût d'un naturel très doux et très compatissant , sa douceur néanmoins était accompagnée d'une grande force d'esprit. La preuve , c'est qu'il n'aimait pas les âmes molles et trop tendres pour elles-mêmes. Il combattait, au contraire, cette disposition partout où il la rencontrait. Il mettait une grande différence entre cette tendresse et la faiblesse : la faiblesse nous est comme naturelle , et voilà pourquoi il avait tant d'indulgence pour les pécheurs , pour ceux surtout qui tombaient par surprise , par fragilité et sans une malice réfléchie; la trop grande tendresse pour soimême vient d'une autre source , et de là la sévérité et l'espèce de rigueur qu'il avait pour les personnes dans lesquelles il la remarquait. Cette mollesse , soit quant au corps , soit quant à l'âme , lui paraissait aussi contraire que l'empressement à la vraie et solide dévotion , parce que l'une et l'autre viennent d'un amour de soi dangereux, sinon coupable.

Il pratiquait cette sévérité envers lui-même sans mé-

nagemenl. Il se plaignait peu, ou plutôt il ne se plaignait point des peines corporelles ou spirituelles qu'il éprouvait.

II avait tellement inspiré cet esprit aux filles de la Yisilalion, que plusieurs enduraient, sans se plaindre, les douleurs les plus vives , persuadées que se plaindre , même alors , c'était avoir trop de tendresse pour ellesmêmes , tendresse indigne de fdles qui font profession de ne respirer qu'au pied de la croix de Jésus-Christ. C'est ainsi que l'une d'elles, une heure avant sa mort, en proie à toutes les douleurs du trépas , n'osait dire qu'elle souffrait , dans la crainte d'offenser notre divin Sauveur. Cette bonne sœur allait trop loin sans doute ; elle ne considérait pas que Jésus-Christ lui-même s'écria sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous ahandonné (i)P qu'au jardin des Olives , il avait dit à ses disciples : Mon âme est triste jusqu'à la mort (2) / et qu'ainsi , toute plainte dans les souffrances n'est pas un mal. Mais il n'en faut pas moins admirer cette force d'àme que le Bienheureux avait su inspirer à ses filles dans les maux de cette vie.

Quant aux maladies , il voulait que les malades dissent simplement leur mal , sans le diminuer par un faux courage, sans l'augmenter par lâcheté. Il voulait , après cela, une ponctuelle obéissance aux prescriptions des médecins.

(1) Malt, xxvii, 46.

(2) Mail. XXVI, 38.

Pour ce qui est des peines intérieures , il disait à une personne qui se plaignait, avec trop de sensibilité pour elle-même, de ses aridités dans l'oraison, il lui disait : « Nous sommes toujours affectionnés à la douceur, » suavité et délicieuse consolation; mais, toutefois, » l'âpreté de la sécheresse est plus fructueuse. Et, quoi- » que saint Pierre aimât la montagne du Thabor, et » voulût fuir la montagne du Calvaire , celle-ci , toute- » fois, ne laisse pas d'être plus utile que celle-là, et le » sang qui est répandu en l'une est plus désirable que » la clarté qui est répandue en l'autre (i). »

CAMUS, rtTADlTRT? VYTV COLLOT,

XVIir p., sect. V. KjnAflliXlj AAl V . XVIIl' p., ch. III.

De la vie morte, et de la mort vivante.

« Il faut, disait le Bienheureux, que nous vivions » d'une vie morte , et que nous mourions d'une mort » vivante et vivifiante en la vie de notre roi , de notre » fleur, de notre doux Sauveur. »

Ces antithèses qui semblent se contredire sont le langage de l'Ecriture. Saint Paul a dit : Vous êtes mort, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu i^). Et encore : Jésus-Christ est mort pour nom, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes , mais pour Celui qui

(1) Liv. V, ép. 50.

(2) Collos. m, 3.

est mort et ressuscite pour eux (i). Et encore, en parlant de lui : Je ne vis plus, mais c'est Jésus-Christ qui vit eu moi (^).

Vivre d'une vie morte, c'est vivre non selon les sens et les inclinations naturelles , mais selon l'esprit de la foi. Celle vie est une mort selon la nature et le corps, mais une vie selon l'esprit. Cette mort de nous-mêmes et de nos propres intérêts, c'est la vraie vie de l'âme qui consiste dans la charité, laquelle a pour essentielle propriété de ne point rechercher son intérêt propre. Vivre de la sorte , c'est faire mourir le vieil homme pour lui substituer l'homme nouveau.

Mourir d'une mort vivante et vivifiante , c'est mortifier et crucifier la chair avec ses convoitises, pour faire vivre eu nous l'esprit de la grâce , vie qui nous a été méritée par la vie même et par la mort de Jésus-Christ Notre Seigneur. Si nous ne mourons avec Jésus-Christ, nous ne vivrons point avec lui (^).

xvin'riV VI. CHAPITRE XXV.

L'impétuosité dans le bien n'est noint une perfection.

Non-seulement le Bienheureux était lent de son naturel et marchait , pour ainsi dire , à pas comptés ; en

(1) I Cor. V, io.

(2) Gaiat. Il, 20.

(3) Tim. II, 11.

toutes choses, il avait de plus, comme je l'ai déjà dit, une souveraine aversion pour la précipitation et l'impétuosité. Il parlait toujours fort posément, soit en public, soit en particulier ; et cependant il souhaitait (je répète les paroles de l'évêque de Belley), « avoir une bouton- » nière à la bouche, afin d'avoir plus de loisir de penser » à ce qu'il dirait, durant qu'il la déboutonnerait. » C'est pourquoi il disait souvent avec David : Mettez , Seigneur^ une garde à ma bouche et à mes lèvres une porte de circonspection W.

Il appelait la précipitation une fille aveugle d'une mère aveugle, la propre volonté. Il assurait que cette excessive promptitude ne provenait que de l'amour démesuré de nous-mêmes. La dévotion est une ferveur discrète et judicieuse, qui fait mettre de l'ordre et de la mesure dans les choses qui regardent le service de Dieu. Le trouble et le trop d'empressement supposent un esprit servile et mercenaire. La charité désintéressée presse, mais n'oppresse point. L'esprit de Dieu est doux, tranquille , paisible et suave.

C'est ce que le Bienheureux faisait remarquer à une âme qui avait trop d'activité, et qui s'embarrassait dans la multitude de ses pensées , en la comparant à un ver à soie qui , au lieu de se bâtir une maison , se file un sépulcre, et aux bourdons qui s'engluent dans le miel.

Il disait à une autre : « Quel bonheur d'être tout à

(1) Ps. CXI, 3.

» Celui qui, pour nous rendre siens, fut fait tout nôtre! » Mais il faut pour cela crucifier en nous toutes nos >> alfeolions , et spécialement celles qui sont plus vives » et plus mouvantes par un [)erj)étuel allentissemcnt )> et allrempement (modération) des actions qui en pro- » cèdent , alin qu'elles ne se fassent par impétuosité , » ni même par notre volonté , mais par celles du Saintw Esprit (0. » C'est ainsi que le Bienheureux distingue la volonté remuante et impétueuse de l'homme du mouvement modéré que le Saint-Esprit imprime à une âme qu'il possède et qu'il gouverne.

xvni'p., soci.xvni. CHArlTRE XXVI. xviu'p., ch. xii.

La gloire de Dieu est la fin dernière même de notre salut.

« Ce que nous faisons pour notre salut, disait le » Bienheureux , est fait pour le service de Dieu ; car » notre Sauveur même n'a fait en ce monde que notre » salut. »

Pour comprendre cette sentence, il faut savoir que ne servir Dieu que pour la récompense , même pour celle du Paradis , ce n'est pas mettre avant tout la gloire de Dieu. Cependant la fin dernière pour laquelle Dieu a créé et le Paradis et toutes choses, c'est sa gloire et non celle des hommes; celle-ci n'est qu'une des fins

(1) Liv. IV, ép. 64.

intermédiaires de ses œuvres , et un moyen pour arriver à celle-là qui est la fin dernière. Aussi le saint roiprophète, lorsqu'il nomme bienheureux les habitants des célestes demeures, ne fait-il pas consister leur bonheur précisément dans la possession des trésors , des voluptés et des gloires du ciel ; il les proclame heureux, parce que dans le séjour éternel ils loueront Dieu dans les siècles des siècles (*). Il est donc vrai que « ce que » nous faisons pour notre salut est fait pour le service » de Dieu , « pourvu que nous rapportions notre salut à sa gloire comme à la fin dernière.

Il est vrai aussi que notre Sauveur n'a fait en ce monde que notre salut en fin prochaine y mais il l'a rapporté en fin dernière à la gloire de son Père. Il a dit luimême qu'il n'était pas venu pour chercher sa gloire , mais la gloire de Celui qui l'avait envoyé. Il a même protesté que s'il cherchait sa gloire , sa gloire ne serait rien, c'est-à-dire serait vaine (2), quand celle de Dieu ne serait pas sa fin principale. C'est là aussi le sens du symbole quand il dit que Jésus-Christ pour l'amour de nous et pour notre salut est descendu des cieux , qu'il s'est incarné , qu'il s'est fait homme et qu'il a été crucifié. Ces mots pour nous ne signifient pas que nous sommes la dernière fin de l'incarnation et de la passion de Jésus-Christ. La fin dernière des mystères de la Ré-

(1) Ps. Lxxxin, 5.

{'i) Joan. vm, 50, 54.

demplion, c'est la gloire de Dieu; notre salut, notre bonheur éternel, n'en sont que la fin prochaine.

Il y a, sur ce point, beaucoup d'ignorance parmi la plupart des chrétiens. Si on leur demande pourquoi ils pratiquent des bonnes œuvres, ils répondent que c'est pour faire leur salut. Insistez et demandez pourquoi ils désirent le salut, ils répondent ingénument que c'est afin de parvenir à la possession des biens promis aux élus dans le ciel. La gloire qui doit en revenir à Dieu , ils n'en font que l'accessoire du salut.

xvp.,sect. XXV. CHAPITRE aXVII, xv p., ch. vu.

Le dégoût de son e'tat, daDgereuî pour le salut.

Il n'y a rien de si commun dans le siècle et peut-être hors du siècle, que le dégoût de son état. Quand l'ennemi du salut ne peut porter au mal par des tentations directes, il attaque obliquement; quand il ne saurait faire broncher, il s'efforce d'inquiéter; et, parmi les inquiétudes qu'il répand dans l'àme , il en est peu de plus fatigantes que celles qui tendent à dégoûter de la vocation.

L'Esprit-Saint , dans les divines Ecritures , recommande à chacun de demeurer dans l'état où Dieu Ta placé (1); l'esprit de mensonge, au contraire, suggère

(1) 1 Cor. VII, 20.

de le quitter, afin de faire tomber, quand ils auront pris une autre vocation , ceux qui se tiennent debout dans celle où ils sont. Ainsi ceux qui vivent dans le siècle et qui marchent assez bien dans la voie des commandements, s'imaginent qu'ils voleraient dans celle des conseils évangéliques , s'ils étaient hors du commerce de la vie civile , parce qu'ils se figurent que la pratique des conseils n'est que pour ceux qui vivent dans les monastères : comme si les prêtres et les pasleurs n'étaient pas dans l'exercice des conseils , et comme si les laïques, demeurant tels, étaient dans l'impossibilité de pratiquer la continence , la pauvreté , et même une obéissance plus parfaite que celle qui est de commandement. De là mille inquiétudes qui les empêchent de travailler à se perfectionner dans leur état. De là aussi le relâchement qui trop souvent s'introduit dans les maisons religieuses. Ceux qui y sont engagés, se persuadant que l'on peut se sauver à moins de frais dans d'autres vocations , veulent imiter les laïques ; peu à peu ils se dégoûtent de leur saint état , et bientôt ils se jettent hors de la voie qui conduit au ciel.

C'est donc un point capital dans l'affaire du salut , de s'attacher fortement à la barque , si j'ose ainsi parler, que la divine Providence nous a choisie. C'est dans celle-là plutôt que dans toute autre que l'on fera heureusement le passage du temps à l'éternité , de la terre au ciel.

C'est ainsi que pensait le Bienheureux . « Ne vous

w amusez pas, disait-il, à faire autre chose (que ce » que vous devez faire) . Ne semez point vos désirs sur » le jardin d'aulrui. Cultivez seulement bien le vôtre. » Ne désirez pas de n'être pas ce que vous êtes. Occu- » pez vos pensées à vous perfectionner en cela , et à » porter les croix , petites ou grandes, que vous y ren- » contrerez. Croyez-moi, c'est ici le grand mot, et le » moins entendu , de la conduite spirituelle : chacun î) aime selon son goût, peu de gens aiment selon leur » devoir et le goût de notre Seigneur. De quoi sert-il » de bâtir des châteaux en Espagne, puisqu'il nous » faut demeurer en France? C'est ma vieille leçon, et » vous Tentendez bien (^)! »

CAMUS, r'UADTTR'C YYVflT COLLOT,

XV p., seci. xxix. LHAPllnb AAVlll. XVp.,ch. X.

L'amour de la parole de Dieu, signe de perfection.

Comme l'appétit naturel est une des meilleures preuves de la santé du corps, de même l'appétit spirituel, ou le goût de la parole de Dieu, fait bien juger de la santé de l'âme. Les choses saintes et les discours spirituels sont toujours agréables aux saints.

L'amour de la parole de Dieu, dit saint Bernard, est un signe de prédestination; c'est peut-être une partie de cette soif et de cette faim de la justice , préconisée par

(1) Liv. n, ép 38.

— sole Sauveur comme une des huit béatitudes. On ne peut en effet avoir du zèle pour sa perfection, sans prendre plaisir à entendre ceux qui enseignent les moyens d'y parvenir. C'est ce que font les prédicateurs de la parole de Dieu.

Mais ceux qui aiment à entendre la parole de Dieu , tombent trop souvent dans une faute. Ils s'attachent à tel ou tel prédicateur, comme si le pain de vie n'était pas également bon, quelle que soit la main qui l'apporte de la part de Dieu !

D'où vient donc que, parmi les prédicateurs, les uns sont plus suivis que les autres?

Cela vient le plus souvent non du prédicateur, mais du jugement des hommes, ordinairement peu juste en cette matière. Le monde, tout plongé qu'il est dans les plaisirs, ne goûte guère dans les prédicateurs que ce qui le flatte. Mais l'Esprit-Saint dit : Dieu brisera les os de ceux qui plaisent aux hommes (*). Si je plaisais aux hommes^ je ne serais pas serviteur de Dieu (2).

La plupart des auditeurs , comme cet homme dont parle le prophète , veulent qu'on leur dise des choses qui lenr plaisent (^); ou, comme un roi d'Israël, se plaignent de ce qu'on leur annonce des choses qu'ils n'aiment point entendre (^). Ils veulent qu'on ne leur parle

(1) Ps. LU, 6.

(2) Gai. I, 10.

(3) Isaïe, XXX, 10.

(4) Num, sxiii, !I.

— ol —

que (le pardon, de miséricorde; ils n'écoutent qu'avec peine les reproches que méritent leurs péchés et la menace des châtiments que leur prépare l'éternité, s'ils ne font pénitence. On dédaigne le prédicateur qui instruit simplement et sans art; on n'exalte que celui qui cherche à plaire par les vains ornements de la rhétorique.

M Je remarque, dit là-dessus le Bienheureux, que )i quand j'écris à une personne sur du mauvais papier, » et par conséquent avec un mauvais caractère, elle me » remercie avec autant d'affection que quand je lui écris » sur du meilleur papier et avec de plus beaux carac- » tères. Pourquoi cela? sinon parce qu'elle ne fait pas }> attention ni sur le papier qui n'est pas bon , ni sur » le caractère qui est mauvais, mais seulement sur moi )) qui lui écris. De même faut-il faire de la parole de « Dieu , ne point regarder qui est-ce qui nous l'annonce » et nous la déclare. Il nous doit suffire que Dieu se î> sert de ce prédicateur pour nous l'enseigner, et, puisi> que nous voyons que Dieu l'honore tant que de par- » 1er par sa bouche , comment est-ce que nous autres )> nous pourrions manquer d'honorer et de respecter » sa personne ? »

Quand je désire de l'eau pour étancher ma soif, qu'importe que cette eau me soit apportée dans un vase d'argent, de terre ou de verre, si je cherche l'eau seulement et non le verre? Qu'importe que l'eau d'une fontaine coule par un canal de bois , de pierre ou de plomb, pourvu que le jet en soit beau et le jardin bien

arrosé? De même, pourvu que la parole divine, comme une rosée céleste , féconde la terre de nos cœurs et y fasse germer le Sauveur, le prédicateur doit nous être indifférent.

CAMUS, fUADIT'Tîl? WIY COLLOT,

Il'p.,sect. in. LinArllnCi AAIA. u* p., ch. II.

Les saints ne désirent point une longue vie.

Considérant un jour la force musculaire du Bienheureux , son tempérament robuste , sa prudence à ménager sa santé pour le service de Dieu, sa tempérance, je lui disais que tout en lui annonçait une longue vie. Il avait alors quarante-deux ou trois ans.

— La plus longue vie, me répondit-il, n'est pas la meilleure. La plus désirable est celle qui est la plus occupée du service de Dieu. Puis , il ajouta ces paroles du prophète : Hélas ! je suis malheureux de ce que mon pèlerinage est si long! J'ai demeuré avec ceux qui habilent dans les ténèbres, mon âme a été longtemps étrangère [^).

Ces paroles me firent penser qu'il regrettait le séjour de sa chère Genève, comme il l'appelait, et je répliquai par cet autre texte : Nous nous sommes assis sur le bord des fleuves de Babylone, et là nous avons pleuré, au souvenir de Sion (^).

(1) P.s. cxix, o, 6.

(2) Ps. cxxxvi, 1.

— « Oh î non , reparût -il , ce n'est pas cet exil là qui » me touche ; ne suis-je pas encore trop bien dans noire » cité de refuge, le cher Annecy? Je parle de l'exil de » celte vie. Tant que nous y sommes , ne sommes-nous j> pas exilés de Dieu et hors de notre patrie ? Malhea- » reiix que je suis ! qui me délkrera de ce corps de mort? » Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ^ notre Sei- M gneur. »

— Vous n'avez pas raison , repris-je , de vous pliiiîdre de cette vie , où tout vous sourit. Je ne vois que fête pour vous. Vos amis vous respectent , et les ennemis mêmes de notre religion vous honorent. Vous êtes les délices de tous ceux qui vous fréquentent.

— « Tout cela , répondit-il , est bien peu de chose , » et sur quoi il faut peu compter. Ceux qui chantèrent y» Hosanna au Fils de Dieu , trois jours après crièrent : » Crucifige. D'ailleurs, rien ne m'est plus cher que » mon âme; et je vous assure que , si quelqu'un venait » m'assurer de vivre autant que j'ai déjà fait sans dou- » leur, sans adversité , sans incommodité , mais avec » tous les contentements et toutes les prospérités qui » se peuvent désirer en cette vie , je serais fort empé- » ché de ma contenance. A qui regarde l'éternité , que » ce qui est sujet au temps est peu de chose ! Que » j'aime ce beau mot de saint Ignace de Loyola : « Que » la terre me paraît abjecte , quand je contemple le » ciel! » Quàm sordet mihi terra ^ dùm cœlum aspicio!

CAMUS, PU i rUTDTT VVV COLLOT,

X* p., seci. XXXV. t.nArllnb AAA. x*p.,ch.xx.

Da désir de la mort.

Vous me demandez s'il est permis de désirer mourir pour ne plus offenser Dieu?

Voici ce que j'ai entendu dire au Bienheureux sur ce sujet. Il est toujours dangereux de souhaiter la mort , parce que cela ne convient point à l'état ordinaire où nous nous trouvons par rapport au salut. Ce désir ne se rencontre guère que dans ceux qui sont arrivés à un haut degré de perfection , ou dans des esprits mélancoliques, dégoûtés de la vie comme des autres choses. Or, s'autoriser en cela de l'exemple des saints , de David, de saint Paul , etc., ce serait trop de présomption. Pour souhaiter la mort , comme eux , il faudrait avoir la sainteté où ils étaient parvenus. Former ce souhait par ennui, par mélancolie , par dépit, c'est un acte qui approche du désespoir.

— Mais, dit-on, c'est pour ne plus offenser Dieu.

— Il faut que la haine du péché soit bien grande dans une âme pour faire naître en elle ce désir. Les saints eux-mêmes le formaient plutôt pour jouir de Dieu et le glorifier davantage , qu'afin d'être délivrés du péril de l'offenser. Ce souhait laisse ordinairement craindre quelque illusion. Il y a , dans la vie , des choses

qui déplaisent et qui la font trouver onéreuse ; c'est ce qui inspire le désir d'en être débarrassé. Voilà le motif, plutôt que celui de glorifier Dieu , ou de ne le déshonorer pas plus longtemps par le péché , qui met dans le cœur, au moins dans la bouche de la plupart, le désir de la mort.

Que prétend-on, d'ailleurs, par ce désir? Aller au ciel? Mais, pour y aller, il ne suffit pas de ne point pécher : il faut de plus faire le bien , et le faire de manière à mériter cette récompense ; aller au purgatoire ? mais , j'ose penser que , si l'on se voyait au moment d'en franchir le seuil , on rétracterait ce vœu imprudent , et l'on demanderait de revenir à la vie , pour faire sur la terre une pénitence moins sévère que dans ce lieu de rigoureuse expiation.

— =aS>®®«

Page 1