‹ L'esprit de saint François de SalesChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COLLOT

xvin*p.,ch. V.

Diverses manières d'aimer le prochain.

I! y a trois sortes d'amour du prochain : l'amour naurel, l'amour à la fois naturel et surnaturel, l'amour Durement surnaturel.

Il est aisé d'enter l'amour surnaturel sur l'amour laturel, c'est-à-dire d'aimer pour Dieu ceux que nous ùmons déjà pour eux-mêmes ; mais il n'est pas si aisé le ne les aimer que d'un amour surnaturel, qui seul îst la charité parfaite.

Est-ce un mal d'aimer le prochain pour lui-même, et à cause de ses bonnes qualités? Nullement, car c'est en cela que consiste l'amitié; mais alors c'est un amour

purement naturel , il n'a rien de chrétien ; il ne participe point à l'essence de la charité.

On peut aimer le prochain à la fois pour lui-même et pourDieu; c'est ce qui arrive lorsqu'on aime avec Dieu, iinami,un bienfaiteur, un homme vertueux, non pas en les préférant ni même en les égalant à Dieu, mais en les aimant avec lui. Cette manière d'aimer le prochain n'est pas la plus parfaite, mais elle est la plus ordinaire. Peu d'âmes l'aiment d'un amour surnaturel sans mélange; peu d'âmes n'aiment que Dieu dans le prochain, ou le prochain qu'en Dieu.

Ce dernier degré de l'amour du prochain est celui des âmes avancées dans la vertu. C'est dans ce degré que se trouve l'amour des ennemis et de ceux qui nous sont antipathiques. « Il nous faut avoir, dit notre Saint, » un cœur bon, doux et amoureux envers le prochain, » particulièrement quand il nous est à charge et à dé- » goût. Alors nous n'avons rien en lui pour l'aimer que » le respect du Sauveur, respect qui rend l'amour » d'autant plus excellent, qu'il est plus pur (i).

Cet amour du prochain, dépouillé de tout autre intérêt que celui de Dieu, n'est pas seulement difficile à l'égard des ennemis et des personnes désagréables, incommodes; il l'est aussi, et peut-être au même degré, envers les bienfaiteurs et les amis. Aussi est-il rare de les aimer d'un amour exempt de tout mélange, et sans aucun égard à la créature.

(1) L. IV, épit. 64.

Mais, (lira-t-OD, pour aimer le prochain d'une charité pure et en vue de Dieu seulement, faut-il méconuuilre ses qualités, ses vertus ? faut-il oublier ses bienfaits?

Non, mais il fiiut les rapporter à Dieu, qui en est le principe et l'auteur. A qui un homme vertueux doit-il ses vertus, sinon au Dieu des vertus? De qui un homme bienfaisant tient-il les moyens et la volonté de faire du bien, sinon de celui daqud procède toiU ce qui est bon, tout don parfait (0? Aimer donc le prochain parce qu'il est vertueux et bon , en rapportant ses vertus et ses bienfaits à Dieu qui en est la première source , c'est l'aimer en Dieu, c'est, en dernière analyse, aimer Dieu dans le prochain, c'est un acte de charité pure.

CAMUS

"^^^Xx^!' CHAPITRE II. ix'r'h I.

Suite du chapitre préce'dent. — Ce que c'est qu'aimer le prochain d'un amour de charité, ou pour Dieu.

L'amour surnaturel ou de charité que l'Esprit Saint répand dans nos cœurs, consiste à aimer Dieu pour luimême et le prochain pour Dieu. Dieu veut que nous aimions ainsi le prochain, parce que cela lui plaît et qu'il trouve sa gloire dans cet amour. C'est là proprement

(1) Jac.i, 17.

aimer le prochain en Dieu et pour Dieu. Dieu est le principal et dernier objet de cet amour, puisque, d'une part, il n'a aucune vue d'intérêt personnel, et que, de l'autre, il ne se propose le bien du prochain que par rapport à Dieu.

« Les actes de charité que nous exerçons envers le » prochain dans la vue de Dieu, sont, dit notre Bien- )> heureux, les plus parfaits, parce que tout y tend pu- » rement à Dieu. Les services et autres assistances que » nous faisons par inclination , à ceux que nous ai- » mons, sont beaucoup moindres en mérite, à cause de » la grande satisfaction que nous avons à les faire, et » parce que, ordinairement, nous les faisons plus par » ce mouvement que pour l'amour de Dieu. »

En aimant le prochain pour Dieu, loin de l'aimer moins , on l'aime au contraire davantage et beaucoup plus parfaitement. Ainsi rapportée à Dieu, notre amitié, de naturelle, humaine et temporelle qu'elle élait^ devient surnaturelle, divine, éternelle. « Les amitiés » naturelles, disait le saint évêque, ne sont pas de du- » rée, parce que la cause en étant fragile, dès qu'il ar- » rive quelque traverse , elles se refroidissent et s'altè- » rent, ce qui n'a pas lieu pour celles qui sont fondées » en Dieu, parce que la cause en est solide et perma- » nente (*). »

A ce propos, sainte Catherine de Sienne feiit une

(1) Entret. vin

comparaison: « Si vous prenez, dit-elle, un verre, et » que remplissant à une fontaine, vous buviez dans ce » verre, sans l'ôter de la fontaine, le verre ne se videra » point pendant que vous boirez; si au contraire, vous » l'avez ôté avant de boire, il sera vide quand vous au- » rez bu. Il en est de même des amitiés; quand on ne » les tire pas de leur source, elles ne tarissent >' point (*). »

« Il faut, disait encore le saint Évêque, voir le pro- » chain dans la poitrine du Sauveur. Hélas! qui regarde » le prochain hors de là court grand risque de ne l'ai- » mer ni purement, ni constamment, ni également, w mais là qui ne l'aimerait? qui ne le supporterait? qui » ne souffrirait ses imperfections? qui le trouverait fà- » cheux, fatigant, ennuyeux? Or, il est, ce prochain, )) dans la poitrine du Sauveur; il y est tendrement » aimé et si aimable que le Sauveur meurt pour lui(-).

» Certes, conclut notre Saint, tout autre amour que » celui-là, ou n'est pas de l'amour, ou ne mérite pas » le nom d'amour, ou bien celui-là est infiniment plus » que de lamour. »

(1) Enlret. viii.

(-2) Eûlrel. xii.

xviii'p., sect.'xLvii. CHAPITRE III, xvnrp.,ch. XXV.

les défauts et les imperfections du prochain.

« Portez les fardeaux les uns des autres, dit l'Apôtre, » vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ (*).» Si les pierres d'un édifice ne se soutenaient les unes les autres, cet édifice ne pourrait subsister. Nous sommes le temple de Dieu, bâti de pierres vivantes; si ces pierres ne s' enlreportent , l'édifice tombera et ne sera plus qu'un monceau de ruines.

C'est un efî'et de la charité de supporter les imperfections du prochain. Il est aisé de l'aimer quand il est agréable et complaisant. Mais l'aimer quand il est fâcheux, obstiné, chairrin, c'est chose difficile. C'est là néanmoins la pierre de touche de la vraie charité à l'égard du prochain. Pour la pratiquer, il est bon de se mettre à la place de ceux qui nous déplaisent , et de considérer comment on voudrait en être traités si l'oa avait leurs défauts. Pour faire un trafic juste , il faut vendre en mémo temps qu'on achète, et acheter en vendant.

Un bon moyen pour pratiquer le support du prochain, c'est de fermer les yeux sur la créature et de ne regarder que Dieu en toutes choses. En Dieu et pour

(1) Galat. VI, 2.

Dieu vous trouverez tout bien, puisque toutes ses œuvres sont bonnes, sont parfaites. La baguette de Moïse était miraculeuse dans la main du législateur des Juifs ; hors de sa main c'était un serpent. Le procbain , en lui-même, est un ver de terre; dans la main de Dieu, c'est un instrument pour nous conduire au ciel.

« 0 Dieu, disait le Bienheureux, quand sera-ce que >^ le support du prochain aura sa force dans nos cœurs? » C'est la plus excellente leçon des saints. Bienheureux » celui qui la sait. Nous désirons du support dans nos M misères , que nous trouvons toujours dignes d'être )> tolérées. Celles du prochain nous semblent toujours w plus grandes et pesantes, et par conséquent plus in- » tolérables et insupportables W. « En fait d'imperfections, nous avons la vue de l'aigle pour découvrir celles d'autrui; pour les nôtres, aveuglés que nous sommes par r amour-propre , nous ne les voyons que confusément et à travers un voile.

CAMCS , /^UiOITRT? 1\T COLLOT,

!'• p., setl. XXXII. Litlxirllitri IV. !'• p., ch. XXTIII.

Il faut aimer ses ennemis.

Une personne disait un jour à notre Saint qu'elle ne

trouvait rien de plus difficile dans la morale chrétienne

f que l'amour des ennemis. « Et moi, repartit-il , je ne

(1) Liv. Ti, Episl. 8.

» sais comment j'ai le cœur fait, ou comment il a plu » à Dieu de m'en créer un tout nouveau : mais non- » seulement je n'ai aucune difficulté à pratiquer ce » commandement, j'y ai au contraire un tel plaisir, j'y )) ressens une suavité si délicieuse, que si Dieu m'avait » défendu de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui )) obéir. »

Oh! pourquoi ne supporterions-nous pas ceux que Dieu supporte, ayant surtout devant les yeux l'exemple de Jésus-Christ priant en croix pour ses ennemis ? Les nôtres du moins ne nous ont pas crucifiés ; ils ne nous ont pas persécutés jusqu'à nous ôter la vie. Pourquoi ne l'aimerions-nous pas, ce cher ennemi, pour lequel Jésus- Christ a prié, pour lequel il est mort? Car, voyez -vous, il ne priait pas seulement pour ceux qui le crucifiaient, il priait encore pour ceux qui nous persécutent et le persécutent dans notre personne. «Pourquoi me persé- )) cutez-vous, )> dit-il à Saul sur le chemin de Damas (0? C'est-à-dire, pourquoi me persécutez -vous dans les membres de mon corps mystique , de mon Eglise ?

Toutefois, observons-le bien , nous ne sommes pas obligés d'aimer les vices de notre ennemi , ni sa haine, car elle déplait à Dieu qui en est offensé ; mais il nous faut, séparant par la pensée le péché du pécheur, aimer celui-ci en détestant celui-là. Les menus feux s'éteignent par le vent, les incendies s'y allument da-

(1) Acl. IX, 4.

vanlage. Quand la charilé est grande, les grandes tribiilalions la rendent encore plus vive, plus ardente.

CAMUSf 1^ H iT^IT'Dir \T COLLOT,

XVI'p, sect. XVI. LllArllltti V. XVl»p.,ch. viir.

Histoire racontée par saint François de Sales au sujet du pardon des ennemis.

Ceux qui étudient dans l'université de Padoue, disait-il, ont la mauvaise coutume de courir la nuit par les rues avec des armes , en criant aux passants : Qui va là? et de tirer sur ceux qui ne répondent pas à leur gré.

Un écolier passant un soir par une rue ne répondit pas au qui va-là et fut tué. Le meurtrier alla se réfugier chez une bonne veuve dont le fils était son compagnon détudes et son ami. Il lui avoua le mauvais <!Oup qu'il venait de faire, et la pria de le cacher dans quelque lieu secret et sur, afin d'échapper au châtiment des lois s'il était arrêté.

La bonne veuve l'enferme dans un cabinet retiré. Peu de temps après , on rapporte à cette femme son fils mort. Elle vit tout d'abord qui en était le meurtrier. Elle va le trouver, et, le visage inondé de larmes, Que vous avait fait mon pauvre fils, lui dit-elle, pour le tuer? A ces mots , le jeune homme de jeter les hauts cris, de s'arracher les cheveux. Au lieu de demander pardon à cette malheureuse mère, il se précipite à ses

genoux , et la supplie de le livrer aux châtiments de la justice , pour expier publiquement cet acte de barbarie.

Cette femme , éminemment chrétienne , touchée du repentir du coupable , l'exhorta à demander pardon à Dieu et lui offrit de le mettre en liberté s'il promettait de changer de vie. Il le promit , et , sur sa parole , elle le laissa sortir.

Cet acte de clémence fut si agréable à Dieu , continuait le saint , qu'il permit à l'àme du défunt d'apparaître à sa mère pour lui dire que le mérite de cette action lui avait été appliqué, et lui avait valu de ne pas aller en purgatoire, où, sans cela, il eût été longtemps détenu. Oh! que bienheureux sont les miséricordieux^ car ils obtiendront miséricorde (0 pour eux et pour autrui !

CAMUS, r"HADlTR17 VT COLLOT,

XII' p., sect. XXI. Liniiriinr:- vi. xii'p, ch.xii.

La vraie charité ôle du cœur toute aversion pour le prochain.

Il y a des personnes qui, avec le secours de la grâce, arrachent de leur cœur de vive force le sentiment de la haine ; mais à la haine y succède l'aversion , et celle-ci est d'autant plus difficile à détruire qu'elle paraît moins blâmable.

(1) Malt. V, 1.

On sait bien qu'il faut pardonner les offenses reçues, quelque grandes qu'elles soient, si Ton veut être pardonné de Dieu : c'est ce que nous fait entendre la prière qu'a dictée notre Seigneur et que tous les jours nous adressons au Père céleste ; mais après avoir renoncé , pour l'amour de Dieu, à la haine que l'on portait à son ennemi , il n'est pas rare de conserver pour lui de l'éloignement ; on croit faire beaucoup de ne point lui vouloir de mal. Ce n'est pas assez toutefois; la loi de Jésus -Christ ne défend pas seulement la haine; elle commande encore l'amour des ennemis et veut qu'on leur désire du bien.

On trouve des personnes qui disent : Je pardonne l'offense qu'on m'a faite; je ne veux point de mal à mon ennemi: je lui souhaite de plus les mêmes biens de nature , de fortune , de grâce et de gloire qu'à moimême; mais je ne puis me résoudre à le voir; sa présence réveille en moi des souvenirs pénibles, m'irrite, et je veux fuir pour ne pas laisser rouvrir mes plaies par de trop vives émotions.

Cette excuse présente quelque apparence de raison , quand on considère la fragihté humaine; mais, quoique louable aux yeux de la raison , elle ne l'est pourtant pas devant Dieu. Le Seigneur veut qu'on mette en lui sa confiance , à mesure qu'on se défie de soimême, et qu'autant on craint de s'appuyer sur soi, autant on compte sur le soutien de sa grâce. C'est ce que nous enseigne la sainte parole, quand elle dit que nous

f B15L!OTHECA

ne pouvons rien de nous-mêmes ^ comme de nous-mêmes, mais que tout notre pouvoir vient de Dieu ; que, sans le Seigneur nous ne pouvons rien faire , mais qu'avec lui nous pouvons tout. Quand donc il a donné de vouloir le bien et de le commencer, il faut espérer qu'il complétera ses dons en accordant de l'achever.

Ainsi , lorsque par sa grâce on a pardonné sincèrement, et que , non-seulement on ne veut point de mal à son ennemi, mais qu'on lui souhaite au contraire toutes sortes de biens , on doit espérer encore de la grâce la force de surmonter l'irritation et les émotions pénibles que pourrait exciter, dans la partie inférieure de notre âme, la vue de celui qui nous avait offensé.

D'autres disent : Je veux bien voir mon ennemi , et je n'éviterai point de me trouver dans sa compagnie ; mais lui parler, je ne le puis; je craindrais de laisser échapper quelques reproches , et d'en venir ensuite à des injures qui rallumeraient la haine au lieu de l'éteindre. Je me trouverais alors dans une condition pire que la première.

Quand celui que la fièvre a quitté continue à éprouver de l'altération, c'est un signe que le mal n'est pas entièrement guéri. Lorsqu'en matière de pardon des ennemis, on regarde toujours en arrière, qu'on craint sans cesse d'en trop faire , et qu'on revient si souvent sur le souvenir des offenses , c'est qu'il y a encore quelque aigreur secrète cachée dans le cœur.

Que les personnes qui se trouvent dans ce cas fas-

sent un généreux ellbrl pour arracher de leurs âmes celte secrète aversion. Qu'elles demandent à Dieu la içràce d'aimer ceux qui les haïssent et de rendre le bien pour le mal.

Terminons ce chapitre par une belle sentence de notre Saint. Les païens, disait-il, aiment ceux qui les aiment ; les chrétiens doivent aimer ceux qui ne les aiment pas, ceux mêmes pour lesquels ils sentent de la répuijnance et de l'aversion.

vil* p., sec t' XX. CHAPÎTRE VII. virp., ch. vin.

Des ennemis réconcilie's.

Le Bienheureux n'approuvait pas le proverbe, qu'il ne faut jamais se fier à un ennemi réconcilié. Il l'appelait une maxime diabolique et tellement contraire au christianisme qu'elle en renverse les fondements. Il la regardait même comme opposée au sens moral et aux lumières de la raison ; car elle irait jusqu'à nier la liberté de l'homme pour le bien. Certes, il n'appartient qu'aux démons et^aux réprouvés de ne pouvoir se convertir. Telle n'est pas la condition des vivants; ils peuvent avec la grâce se relever de leurs chutes , quitter la voie du mal et devenir bons. Et si cette maxime était vraie , on pourrait donc se servir de la réconciliation pour préparer une vengeance plus facile et plus sûre !

Quel crime ! Ne serait-ce pas une exécrable trahison , une perfidie inspirée par l'enfer? Ne serait-ce pas comme un de ces péchés contre l'Esprit - Saint , que Dieu ne pardonne ni en ce monde ni en l'autre , surtout entre des chrétiens, à qui l'amour des ennemis est si expressément commandé et le moindre ressentiment si formellement interdit?

II estimait plus vraie la maxime contraire. Le courroux entre amis , disait-il , quand il est apaisé , ne sert qu'à redoubler leur amitié. Il le comparait à l'eau que les forgerons répandent sur leur brasier pour le rendre plus ardent. Le calus qui se forme sur les membres fracturés est si fort que les os se cassent ensuite plutôt ailleurs que dans le même endroit. Il arrive de même assez souvent que des amis , un moment brouillés , en se réconciliant , s'attachent plus fortement qu'auparavant. L'offenseur se garde alors de la rechute et s'efforce, par de bons services, à réparer la faute passée; tandis que l'offensé se fait gloire de pardonner et d'ensevelir dans l'oubli les torts du premier. Ainsi les princes gardent plus soigneusement les places reconquises, que celles qui n'ont jamais été au pouvoir de l'ennemi.

xii'p., sect! XIV. CHAPITRE VllI. xn« p., ch. vin.

La charilé défend de médire.

Notre Saint avait coutume de dire que si on ôtait du monde la médisance , on en ôterait une grande partie des péchés. Pour sentir la justesse de cette observation, il suffit de remarquer que, de tous les péchés, de pensée, de parole, d'action, les plus fréquents et quelquefois les plus dangereux sont les péchés de parole.

Les péchés de pensée ne sont nuisibles qu'à. celui qui les commet, et ne donnent à autrui ni mauvaise humeur ni scandale. Dieu seul les connaît, Dieu seul en €St offensé; le repentir suffit pour les effacer. Il n'en est pas ainsi des péchés de parole, ils ont une portée plus grande. Les mots une fois prononcés ne peuvent être rappelés que par rétractation ; et après même qu'ils ont été rétractés , ils continuent souvent à infecter de mauvais sentiments le cœur du prochain, par le poison qu'ils y ont versé.

Les péchés d'action, quand ils sont notables , peuvent être punis par les lois. La médisance, à moins qu'elle ne cause une grave diffamation, n'a pas à craindre ce genre de châtiment. Il y a plus, lorsqu'elle est faite avec esprit , elle passe souvent pour propos innocent, pour plaisanterie de bon ton : ce qui fait qu'on

tombe si souvent dans celte faute , et qu'on s'en fait si peu de scrupule.

Ajoutons qu'il est rare que le dommage dont la médisance est le principe soit convenablement réparé. Les directeurs des âmes eux-mêmes ont peut-être, sur ce point, à se reprocber de porter, à l'égard de leurs pénitents, l'indulgence jusqu'à l'excès, pour ne pas dire jusqu'à la lâcheté. Ce point de morale est de la plus haute importance.

CAMCS, r^TJ \F)I'T'D17 IV COLLOT,

xii*p.,sect. ïii. t.rlArHn.rj lA. xii» p., ch, viu

La charité défend de juger le prochaiu lémérairemeul.

L'homme ne voit que le dehors de l'homme. Dieu seul voit son cœur. A Dieu seul il appartient de connaître ses pensées et ses sentiments. Notre Saint disait que rame du prochain est l'arbre de la science du bien et du mal, auquel il est défendu de toucher, sous peine de châtiment. Il remarquait, à ce propos, parmi les hommes, une inconséquence trop commune et déplorable ; c'est qu'autant ils aiment à juger de l'intérieur d'autrui qu'ils ne connaissent pas, autant ils évitent de juger de leur propre intérieur qu'ils connaissent ou doivent du moins connaître. La première de ces choses leur est défendue, la seconde commandée.

Mais est -il défendu d'entretenir des soupçons dés-

ivantageux au prochain, lorsqu'ils sont fondés sur de raisonnables conjectures? D'abord, soupçonner n'est pas juger. Le soupçon n'est qu'un acheminement au jugement. Les règles ne sont donc pas de tous points les mêmes pour l'un et pour l'autre, et le jugement ^)Ourrail être un péché là où le simple soupçon n'en serait pas un. Ensuite, en matière de soupçon , il faut soigneusement se mettre en garde contre les apparences trompeuses. Il n'est que trop ordinaire en cela de se rfaire illusion, et de tomber dans la témérité.

Pour éviter ce mal, le saint évéque donnait cette excellente règle : « Si une action, disait-il, pouvait avoir » cent visages , il faudrait toujours la regarder par le I» plus beau (*). >> Si on ne peut excuser une action, on peut en atténuer la malice, en excusant l'intention; si on ne peut excuser l'intention, il faut accuser la violence de la tentation, ou la rejeter sur l'ignorance, sur la surprise, sur la faiblesse humaine, afln d'en diminuer au moins le scandale.

Enfin , ceux qui ont bien soin de leur conscience, dit encore le saint prélat, font rarement des jugements. Il n'y a guère que les âmes oisives et peu occupées de ce qui les concerne, qui s'arrêtent à examiner curieusement les actions d'autrui. Celui qui s'enquiert avec empressement des défauts des autres, disait un ancien, n'est pas fort diligent pour corriger les siens.

Mais n'est-ce point autoriser le mal et placer des cous-

(1) Philolée, partie m, cbap. xxviii.

sins soiis les coudes des pécheurs, que de les traiter avec taDt de bénignité ? Non , car ne pas juger le prochain témérairement, ce n'est ni louer ni excuser ses fautes; c'est seulement le traiter avec pitié, et comme un frère aux maux duquel on est sensible , et ne pas se mettre dans le cas de subir un jugement sans miséricorde, suivant la menace du Sauveur, si Ton juge soi-même le prochain sans miséricorde

CAMCSf /^ LI V UITDT? \' COLLOT,

xiii'p., seci.xxiv. l^nArllnt A. xnrp., ch.

Des jugemenls inconsidérés sur les personnes. — (Suite.)

Notre Saint ne voulait pas que , sur une action réa préheusible, ou jugeât mauvaise la personne qui se \'& tait permise. « Les habitudes vertueuses, disait-il, ne » se perdent pas par un seul acte contraire. On ne peut » pas dire qu'un homaie soit intempérant parce qu'il aura » fait un acte d'intempérance, ni qu'un peintre ne soit » pas un bon maître pour avoir une fois manqué à l'art; » mais comme toutes les habitudes de cette sorte nous >> arrivent par suite d'impression de plusieurs actes, de » même nous les perdons par une longue cessation de » leurs actes, ou par une multitude d'actes contraires. »

Quand donc pour une faute, on accusait en sa présence la personne qui se l'était permise , d'en avoir le vice , il relevait doucement cette accusation ; il mon-

l'ait qu'il y avait bien de la diirérenco entre un vice et un péehé. Celui-là, disait-il, implique l'habitude, tandis que eelui-ei jiar lui-même n'énonce qu'un acte isolé, ilequel ne rend pas une personne vicieuse , c'est-à-dire {habituée au mal.

Si on lui objectait que, d'après ce principe, il ne fallait donc pas juger qu'une personne était en grâce avec Dieu, quelle que fût d'ailleurs la sainteté de sa vie extérieure :

Il répondait que la charité, beaucoup plus encore que •la foi , parce qu'elle est une vertu plus active , se fait jcounaitre par les œuvres; que les œuvres étaient à son <égard comme les étincelles à l'égard du feu dont elles annoncent la présence, et qu'ainsi la sainteté des actions autorise suffisamment à juger que l'âme est en état de grâce. Il n'en est pas de même , ajoutait-il , du i péché mortel. Quoiqu'cn le voyant commettre, nous I puissions dire que le coupable a perdu la grâce , nous ' ne savons pas si, un moment après sa faute, touché de Dieu intérieurement, il ne s'est point converti par un repentir parfait. C'est pourquoi on ne juge guère défavorablement du prochain , sans s'exposer à lui faire une injustice. Les jugements contraires n'ont pas ces inconvénients. « La charité, dit saint Paul, ne pense pas » le mal, au contraire, elle croit, elle espère le bien (*). »

(1) I Cor. XIII, 20.

CAMUS, rHAPTTRF Yl collot ,

xii«p.,sect. XVI. v^n.^iiiniZi ^vi, xii»p.,ch.x.

11 êst de la charité de ne point contredire sans raison.

Il n'y a pas d'esprits plus ennemis de la société que ceux qui sont opiniâtres et sujets à contredire. Ils sont la peste de la conversation , le fléau des compagnies ; ils ne savent que semer la discorde et des querelles. Les esprits doux , au contraire , les esprits flexibles et condescendants , qui cèdent à propos , et se rangent , quand il le faut, à l'opinion des autres, ont un charme qui gagne tout le monde.

Saint Louis voulait qu'on ne contredit personne , à moins qu'il n'y eût du péché, ou quelque notable dommage à ne le pas faire. Ce n'était pas la prudence humaine, dont il était l'ennemi déclaré, qui dictait cette règle au saint roi ; ce n'était pas non plus le désir de voir, suivant la maxime d'un empereur païen, tous ceux qui approchaient de lui se retirer contents du prince; c'était un sentiment chrétien ; son but était d'éloigner, comme le recommande l'Apôtre , les contestations peu charitables , les débats fâcheux (^ . Le Bienheureux abondait dans le sens du vertueux monarque, et il recommandait souvent de suivre son excellent conseil.

Quand, pour éviter de conniver à l'erreur ou au pé-

(1) II Cor. XII, 20.

±é lia prochain et de s'en rendre complice, on se voit Dbligé de le contredire , en opposant son opinion personnelle à celle qu'il soutient , il faut user de beaucoup de dextérité et parler avec une grande douceur. On ne gagne rien à prendre les choses àpremenl, et à vouloir l'emporter de haute lutte sur l'esprit des autres.

Tourmentez un cheval fougueux , il prendra le mors tiux dents et vous entraînera, malgré vous, où vous ne ivouliez point aller ; traitez-le doucement , il écoutera |\'otre voix et obéira aux mouvements de votre main. {Ainsi fiiit l'esprit humain : si vous le pressez trop vive- ,ment, vous le révoltez; il s'irrite, il se cabre. On peut ile persuader, non le contraindre. La douceur, en s'in- «inuant dans le cœur, dispose à écouter la raison.

' Contra verbosos noii contendere verbis ,

Sermo datur multis, animi sapientia paucis.

CAMUS. riTVDTTDT? YII COLLOT,

IVlIl'p., ch. LUI. L.nAlllnCi Ail. XVIII' p., ch. XXIX.

La cbarité est compatissante.

Quoique notre Saint fût d'une grande force d'âme , il était cependant accessible aux sentiments de la plus tendre compassion; mais il voulait qu'on fortifiât la nature par des considérations de foi, au lieu de l'affaiblir encore par une pitié trop naturelle. Voici ce qu'il disait à une personne désolée de la mort d'une sœur :

« 0 Dieu! je n'ai garde de vous dire : ne pleurez » pas ; non , car il est bien juste et raisonnable que » vous pleuriez un peu , mais un peu , en témoignage » de la sincère affection que vous lui portiez , à l'imi- » tation de notre cher Maître , qui pleura bien un peu » sur son ami Lazare, et non pas toutefois beaucoup, » comme font ceux qui , mettant toutes leurs pensées » aux moments de celte misérable vie , ne se ressouw viennent pas que nous allons aussi à l'éternité, où, » si nous vivons bien en ce monde , nous nous réuni- » rons à nos chers trépassés pour ne les quitter jamais. » Nous ne saurions empêcher notre pauvre cœur de )> ressentir la condition de cette vie, et la perte de ceux » qui étaient nos délicieux compagnons ; mais il ne faut w pourtant pas démentir la solennelle profession que 3) nous avons faite de joindre inséparablem^ent notre » volonté à celle de Dieu. »

C'est ainsi qu'il veut que l'on donne quelque chose aux sentiments de la nature, mais à condition que Dieu n'en soit pas exclu. Il exprimait lui-même , en ces termes, sa douleur, dans une circonstance analogue :

c< Je pleure aussi dans de telles occasions , et mon » cœur, de pierre pour les choses célestes, jette des » eaux pour de pareils sujets. Mais que Dieu soit loué « toujours doucement, et toujours avec un grand sen-. » timent d'amoureuse dilection pour son aimable Pro- )) vidence! Depuis que notre Seigneur a aimé la mort, » et qu'il a donné sa mort pour objet à notre amour,

> je ne puis en vouloir à la mort de m'cnlever mes

> sœurs ou d'autres personnes, pourvu qu'elles meu-

> rent dans l'amour de la mort sacrée de mon Sau- ,) veur. »

Il parlait ainsi dans une autre occasion : « Il n'y a homme au monde qui ait le cœur plus tendre et plus |> attectionné aux amitiés que moi , et qui sente plus 1 vivement les séparations : néanmoins, je liens pour si ^ peu de chose celte vie, que jamais je ne me retourne ) vers Dieu avec plus d'amour, que quand il m'a ^ frappé, ou quand il a permis que je sois frappé. >>

Il ne faut donc pas s'imaginer que la sensibilité chrétienne soit incompatible avec la sainte résignation. Bien qu'elle vienne d'un cœur tendre, elle n'est pas pour cela de la faiblesse. Rien n'est plus fort que la douceur chrétienne , comme rien n'est plus doux que la force dont le principe est la grâce.

CAMUS, r'ITADITDT? VIIT COLLOT,

xviirp., sect. IX. VjnariiAL. ^iii. xviu»p.,ch.vr.

L'amour du prochain a ses tristesses. — Exemple.

Le carnaval était pour le Bienheureux un temps de tristesse. Il brûlait alors de zèle pour relever ceux que le scandale de ces jours de dissolution avait fait tomber, ou pour les retenir sur le penchant de leur chute. Une sainte douleur le pénétrait lorsqu'il voyait dans le

christianisme se célébrer encore la fête païenne des ba( cbanales ; désordre qui fait blasphémer le nom de Diei et blâmer l'Eglise, comme si elle permettait ce qu'elh ne peut empêcher, ou qu'elle approuvât ce qu'elle soûl fre avec douleur, et contre quoi elle s'élève avec fon par l'organe des prédicateurs.

c( Sachez, disait le saint Prélat, en parlant de ce » mauvais jours, que me voilà dans mon triste temps » car, depuis les Rois jusqu'au carême, j'ai d'étrange » sentiments dans mon cœur. Tout misérable, toutdéj » testable que je suis, je suis plein de douleur de voii » que tant de dévotion se perde, je veux dire quêtai » d'àmes se relâchent. Ces deux dimanches, j'ai trouv^ » nos communions diminuées de moitié; celci m'a bie » fâché (affligé) ; car , encore que ceux qui les faisaiei » ne deviennent pas méchants (par les divertissemenl » du carnaval), pourquoi cessent-ils d'être bons? Poi w rien, pour la vanité. Cela n'est-il pas sensible (douj » loureux)? »

Voici les conseils que donnait le saint Evêque afii d'inspirer de l'éloignement pour la danse et les amuse ments du monde :

1° Pensez qu'au moment où vous dansez, plusieui âmes brûlent dans les feux de l'enfer pour des péch^ commis à la danse ou à cause de la danse. ' 2*^ Considérez que des religieux, des religieuses, plusieurs personnes de piété , sont à la même heure" devant Dieu, chantant ses louanges, priant, contemplant

ses grandeurs. Oh ! que leur temps est bien mieux employé que le vôtre !

3° N'oubliez pas que pendant que vous dansez, la mort frappe autour de vous ou au loin, des milliers de personnes; qu'un beaucoup plus grand nombre d'bommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, chez eux, dans les hôpitaux, dans les rues, souffrent de la goutte, de la fièvre, ou de toute autre espèce de maladies. Ils n'ont, hélas! aucun repos; pourriez-vous n'être pas touché de compassion pour eux? Pensez qu'un jour vous souffrirez comme eux, tandis que d'autres danseront comme vous le faites.

U"" Faites attention que Jésus-Christ, la sainte Vierge, les anges et les saints voient avec peine votre cœur s'amuser à de pareilles puérilités.

5° Pendant que vous êtes là, le temps passe, la mort approche, l'éternité s'avance. Quel contraste! bientôt, au lieu de danser au milieu des chants et de la symphonie des instruments, vous serez porté, dans un cercueil, au milieu des gémissements et des pleurs de vos proches, au champ des morts, heureux pour toujours ou à jamais malheureux (0.

Lorsque j'étais jeune et étudiant à Paris, dit le Bienheureux dans un autre de ses ouvrages, deux écoliers, dont l'un était hérétique, passant la nuit dans un Heu de débauche, au faubourg Saint-Jacques, entendirent

(1) Phil., me partie, ch. 53.

sonner les matines aux Chartreux. L'hérétique demande à l'autre pourquoi l'on sonnait. Celui-ci le lui dit, et ajouta que dans ce monastère, on célébrait les divins offices avec une édifiante piété. 0 Dieu ! s'écria, dans ce moment , le premier , que la vie de ces rehgieux est dilTérente de la nôtre ! Ils font l'office des anges et nous celui des bétes. Voulant ensuite se convaincre par lui-même de ce qu'il avait appris de son compagnon, il alla le lendemain à l'église de ces pères; il les trouva dans leurs formes , immobiles comme des statues, uniquement occupés de leur psalmodie, qu'ils exécutaient avec une dévotion angélique. Ravi d'admiration à ce spectacle, et plein de joie de voir Dieu si bien honoré parmi les catholiques, il forma le dessein de rentrer dans le sein de l'Eglise, et l'exécuta quelque temps après (*).

*=*?'• CHAPITRE XIV. Iv^^ï'^.

N'est-œ point un acte d'hypocrisie fonlraire à la vraie charité , de témoigner de la bienTcillance à ceuï pour qui l'on sent de l'ayersion naturelle?

Pour répondre à cette question, il faut distinguer deux choses : la partie sensible de l'àme et la partie raisonnable. Celle-là est ouverte à toutes les impres-

(1) Tliéol., liv. VIII, ch. 10.

— lissions cl n'est pas libre en elle-même de se souslraire à celles qu'elle éprouve. Celle-ci est d'un ordre supérieur: en elle se trouvent la raison, la sagesse, la volonté proprement dite, la délibération; c'est d'elle, et non de celle-là, que dépend la moralité de nos actions.

Quand donc l'aversion n'est que dans la partie sensible, ce n'est nullement une hypocrisie, contraire à la vraie charité, de donner au prochain des témoignages de bienveillance. Ces témoignages , signes certains du désaveu de l'aversion sensible, sont au contraire d'autant meilleurs, qu'ils sont plus forcés; ils marquent mieux l'empire de la raison et de la grâce sur la nature. C'est là cette violence qui ravit le ciel, et non la duplicité qui encourt la malédiction de Dieu (0.

Mais que penserait le prochain, s'il connaissait ce combat des deux parties de notre âme?

S'il jugeait selon la raison, il devrait nous plaindre d'avoir à soutenir une pareille rébellion, et nous savoir gré de la victoire. S'il jugeait selon Dieu, son jugement nous serait encore plus favorable, puisqu'il serait conforme à celui de Dieu, dont notre conduite mérite l'approbation.

Un peu de cet amour fort et raisonnable vaut mieux que beaucoup de celte affeclion purement sensible, commune à l'homme et aux animaux, et qui souvent trahit notre raison en lui faisant prendre les apparences

(1) Eccie. 1', 14.

pour la réalité. C'est surtout en matière d'amour du prochain que l'illusion est plus facile. La sympathie, la complaisance , l'intérêt, le plaisir sont autant d'ennemis de la pure charité, contre lesquels il faut constamment se tenir en garde. La sensibilité, par ses délectations perfides, endort la raison, et lui enlève sa force lorsqu'elle sommeille.

Il n'en est point ainsi lorsqu'on aime le prochain pour Dieu, en dépit des répugnances de la nature. Dans ce cas, l'amour vient de la surabondance de la grâce, et il est d'autant plus parfait que la source en est toute divine.

CAMUS, /^IIADIT'm? Y\r COLLOT,

I" p., secl. IX. CtlArllnEi AV. r* p., ch. TIII.

La corredion fraternelle est un effet de la vraie charité pour le prochain.

Ce cher Père (le Bienheureux), me reprenait souvent de mes défauts, puis il me disait : J'entends que vous m'en sachiez beaucoup de gré, car ce sont \k les plus grands témoignages d'amitié que je puisse vous donner. Si vous vouliez me rendre le même service , je reconnaîtrais à cette marque que vous m'aimez réellement; mais, sous ce rapport, je n'aperçois en vous que froideur; vous êtes trop circonspect. La véritable charité n'y regarde pas de si près, elle ne fait pas tant de réflexions ; elle va droit au but.

Quant à moi, ajouliiil-il, c'est parce que je vous aime exlrèmemeiil , que je ne puis souflVir en vous la moindre imperfection. Je voudrais que mon Gis (0 fût tel que saint Paul désirait Timothéc , c'est-à-dire irrépréhensible. Un chirurgien qui laisserait périr un homme pour n'avoir pas le courage de faire une amputation nécessaire , serait-il recevable à dire , pour s'excuser, que le cœur lui a failli par pitié? Ne pourrait-on pas lui répondre que celte pitié l'a rendu cruellement impiloyî;' ble? Une répréhension faite à propos est aussi utile , quelquefois pour la sanctification d'une âme , qu'une opération bien conduite pour la santé du corps. 11 est ; des cas où il ne faut qu'une saignée pour sauver la vie i à un malade. Il suffit de même, dans certaines circonstances, d'avertir le prochain, avec une affectueuse charité , de ses défauts ou de ses fautes, pour le sauver de la mort éternelle.

(1) Saint François de Sales appelait Pévêque de Belley son fils, parce qu'il lui avait donné la consocraiion épiscopale.

CAMUS, /^U A rilTT) t? "V\7T COLLOT,

XV p., sect. XX, L.HAt'llnL AVI. xvp., ch. v.

La charilé commande-l-elle la correction fraternelle?

Il y a des esprits si faibles que tout les ombrage. Ils s'imaginent que les serpents naissent sous leurs pas. Ils sont si délicats que tout les blesse. Sont-ils en conversation , ils se font un péché de tout ce qui se dit ou se passe de répréhensible, quoiqu'ils en aient horreur, ou du moins le désapprouvent. Ces personnes oublient qu'on ne peut participer aux fautes d'autrui quand on n'y consent pas, et qu'on n'en est ni la cause ni l'occasion coupable.

Mais, dans ces cas, la charité ne fait-elle pas un devoir de la correction fraternelle ?

Oui, aux supérieurs, qui, toutefois, ne doivent reprendre qu'en toute patience et doctrine W, c'est-à-dire avec douceur et en cherchant à persuader ; oui encore, aux égaux et aux inférieurs même , lorsqu'ils peuvent juger prudemment que leurs représentations seront utiles, pourvu qu'ils remplissent ce devoir avec modéra tion et une humble modestie. Hors de là la correction fraternelle n'est point d'obligation.

Une personne était inquiète sur ce sujet. Le Saint lui

(1) II Timolli, 4, 2.

' adressa ces paroles : « Dans les conversations, soyez en » paix de tout ce qui s'y dit et s'y fait : s'il est bon , " vous avez de quoi louer Dieu; s'il est mauvais, vous » avez de quoi servir Dieu en détournant de cela votre » cœur. Ne faites ni l'étonnée ni la fâchée , puisque >> vous n'en pouvez mais, et que vous n'avez pas assez » d'autorité pour arrêter des mauvais discours que > votre zèle rendrait peut-être plus mauvais encore. » Ainsi faisant, vous demeurerez tout innocente parmi » les siillements des serpents, vous ne serez point in- >' fectée du venin des langues venimeuses. » Ou voit par ces paroles, 1° qu'il n'est pas toujours . nécessaire de reprendre ceux qui font mal; 2° qu'il est ! même quelquefois du devoir de s'en abstenir pour ne pas augmenter le mal. Mais ce qui est différé n'est pas perdu. Le zèle judicieux choisit ses moments; il fait dans un temps ce que la prudence lui défendait d'entreprendre dans un autre.

CAMUS, /~"ll iTIïT'D'C' Y\fIT COLLOT,

!"p.. s€ct. ni. t.rlArllrlCi AVll. r«p.,ch.i".

Suite du chapitre précédent. — Manière de faire la correction fraternelle.

Notre Saint m'a souvent répété cette parole : « La » vérité qui n'est pas charitable, procède d'une charité » qui n'est pas véritable. » Parole remarquable et que l'on ne saurait trop méditer, quand il s'agit de la correction fraternelle.

Il avait appris par des rapports fidèles que, dans les premiers temps de mon épiscopat, je montrais, dans mes visites pastorales, un zèle amer, immodéré; ou plutôt un zèle irréfléchi et sans prudence ; un zèle âpre, rude, accompagné de paroles dures. Il me prit donc un jour à part, et, avec son adresse et sa discrétion, non] moins admirables que sa douceur, il me glissa dans l'o-] reille cette remarquable sentence , que je n'oublierai jamais.

On ne peut douter que , si les personnes chargées] par état de reprendre les autres , n'ont soin de tempérer par tout ce que la charité a de plus doux les vérités i dures qu'il est de leur devoir de faire entendre, ces vé-] rites seront rejetées, et, au lieu de bons fruits, produi-i ront des effets malheureux. Voilà pourquoi le mot de notre Saint est si vrai, que la charité du cœur n'est pas] véritable, quand la parole de vérité que la bouche pro-j fère n'est pas assaisonnée de charité.

CAMUS, I'»p., secl. II

COLLOT

r'p.,ch.n.

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