CHAPITRE XVIII
Marque pour connaître si la charité est le principe de la corrcclioD.
Je demandais à notre Saint à quoi l'on pouvait con naître si la correction procédait de la charité.
Il me répondit : « Elle procède de la charité , lors- » qu'on ne dit la vérité que pour l'amour de Dieu , et
» pour le bien de celui qui est repris. « Celte réponse digne d'être remarquée, indique le vrai but et la dernière fin de toutes nos actions. La charité, entre toutes les marques qui la distinguent des autres vertus , a cela de propre , qu'elle ne cherche point ses intérêts (0. ,Aussi saint Augustin disait-il : « Nous devons repren- ^» dre par amour le prochain dans le dessein de le corriger, et non pour lui nuire. Si vous le faites par - intérêt pour vous , vous ne faites rien ; si c'est pour son bien, vous faites une excellente action (2)? » Les autres verlus ont pour terme leurs sujets, et •pour fin le bien de la créature. La seule charité ne recherche que le bien de l'objet souverainement aimé, et ;ce qui, en dernier lieu, se rapporte à Dieu. Si donc on reprenait dans une autre intention que celle de procurer la gloire de Dieu par la correction et le bonheur éternel du prochain, on dirait la vérité par un autre esprit que celui de la charité.
Il vaut mieux taire une vérité que la dire de manière à la faire repousser. La dire de cette manière , ce serait présenter une viande excellente , mais mal apprêtée; ce serait donner une médecine à contre-temps. Un silence judicieux est toujours préférable à la manifestation peu charitable d'une vérité qui peut offenser le prochain.
(1) I Cor. xiu, 5.
(2) Aug. serm. 82. — Aliàs 16. De verb. Domini, chap. 3.
CAMl'S, f^U iF>nrDT7 VIV COLLOT,
r*p., sect. III. tillAFllnti AlA. l"p.,ch.iii.
Autre marque pour discerner si la correction vient de la charité.
On peut juger encore que la correction procède de la charité, loî^squ elle est faite en esprit de douceur. Ce sont les paroles de notre Saint. La douceur, à vrai dire, est la compagne inséparable de la charité. La charité est bénigne^ elle souffre tout, dit saint Paul (0. Dieu manifeste ses jugements à ceux qui sont doux , il leur enseigne ses voies. Son esprit n'est point dans l'agitation , dans le bruit , dans un zèle âpre ou violent , mais dans le calme du cœur, dans la douceur des paroles (2). « La » douceur est-elle survenue, nous voilà corrigés (^). »
Le Bienheureux conseillait d'imiter le bon Samaritain , qui versa de l'huile et du vin dans les plaies du pauvre blessé de l'Evangile. Son mot ordinaire, sur cette matière, était qu'aux bonnes salades il fallait plus d'huile que de vinaigre et de sel. Il disait encore à ce propos , qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel , qu'avec cent barils de vinaigre. S'il fallait pécher par excès de douceur ou de sévérité, il vaudrait mieux que ce fût par excès de douceur.
(1) 1 Cor, XIII.
(2) iiiReg. XIX, Il et 12.
(3) Ps. Lxxxix, 12.
Le cœur humain csl ainsi fait : il se cabre contre la rigueur, la douceur le coniUiit à son gré. La parole douce éteint la colère comme Teau éteint le feu (•). Dire avec douceur des choses désobligeantes à quelqu'un, je* est lui jeter des roses au visage. Pourrait-on se fâcher contre un adversaire armé , pour vous combattre , de perles seulement et de diamant du plus grand prix?
Il n y a rien, ajoutait le Bienheureux, de si amer
que la noix verte; confite, rien de plus doux, de plus
! stomachique. La répréhension est âpre de sa nature;
préparée au feu de la charité , elle est délicieuse et
cordiale.
CAMCS, i^H A DITTÎ 17 Y Y COLLOT,
ii'p.sect. xviii. L.nArllnri AA. ii» p., ch. xiv.
La charité inspire le zèle du bien du prochain, mais un zèle sage et modéré.
Ceux qui entendent bien l'économie domestique disent que garder des paons dans une maison de campagne, c'est chose plus dommageable qu'utile. Ils prétendent que , si ces animaux détruisent des insectes malfaisants , leur présence fait naître des inconvénients devant lesquels ces avantages disparaissent.
Il en est de même du zèle. Le zèle est assez ordinairement impétueux: ses corrections sont vives; il vou-
(4) Eccli. VI, 5.
(Irait exterminer tous les vices. Cela seul ne suffît ce-1 pendant pas pour le rendre efficace. Cette vivacité, si U prudence ne la modère, produira des effets fâcheux, ai lieu du bien qu'on se proposait.
Il y a un zèle âpre et farouche qui ne pardonne rien, et aux yeux duquel grandissent démesurément même les moindres fautes. 11 exagère non-seulement le mal mais encore les moyens de le corriger, semblable à ui mauvais médecin qui aggrave les maladies au lieu d| les guérir.
Il y a un zèle lâche, plein de mollesse, qui passe sui tout, sous prétexte de charité. Il ne sait pas, ou il n( veut pas savoir que la charité qui souffre tout ce qui nous offense personnellement, ne doit pas être si tolérante pour ce qui est contraire aux intérêts de Dieu.
Enfin, il y a un zèle qu'accompagne le jugement et la science, et c'est le véritable zèle. Ce zèle évite tous les extrêmes, suivant cet adage : Inter utriimque vola, medio tiilissimus ibis. Il pardonne certaines choses, ou les passe sous silence momentanément , afin d'y porter remède en temps et lieu; il en reprend d'autres sur-lechamp lorsqu'il peut espérer quelque succès , n'omettant rien de ce qui peut servir à conserver ou augmenter la gloire de Dieu.
Ce zèle doux et modéré est incomparablement plus efficace que le zèle âpre et turbulent. Il n'y eut jamais de zèle plus puissant que celui du Messie, puisqu'il a mis l'univers sous le joug de son obéissance. Eh bien!
quand Isaïe veut caractériser cette force divine de notre Rédempteur, il l'appelle non le lion de la tribu de Juda, mais l'agneau dominateur de la terre.
CAMIS. rHVDITRT? YVI COLLOT,
I" p., sect. X. L.rl.\l 11 Ixli AAl, l"p.,ch. VU.
La charilé aime à excuser les fautes du prochain. — Exemple.
^ On parlait un jour devant notre Bienheureux d'une Ifaute déplorable, quoique de pure faiblesse, d'une per- |Sonne qui vivait en communauté. Chacun de s'exclamer •et de crier au scandale. Notre Saint ne disait que ces mots : Misère humaine! misère humaine! ou ceux-ci : 0 que nous sommes environnés d'infirmités! ou bien : Que pouwns-nous faire de nous-mêmes, que faillir? ou encore : Nous ferions peut-être pire, si Dieu ne nous tenait par la main droite et ne nous conduisait suivant sa vohnté!
A la fin, comme on exagérait cette chute, en la charigeant des couleurs les plus odieuses : « 0 la bienheu- » reuse faute , s'écria-t-il ! elle sera cause d'un grand » bien. Cette àme était perdue avec plusieurs autres, » si elle ne se fût perdue ; cette perte sera son gain et » servira à plusieurs autres. » Quelques personnes ne firent aucune attention à cette prédiction et n'en tirèrent aucun compte; elles la regardaient plutôt comme un ivœu qu'inspirait un zèle charitable, que comme un
presseuliment ou une prévision de l'avenir. Mais plus tard l'événement leur donna d'autres pensées ; la pécheresse se convertit avec éclat et détermina la conversion de toute la communauté, où l'on vit dès lors régner autant de régularité qu'il y avait auparavant de désordre , et des mœurs aussi pures qu'elles avaient été déréglées jusque-là.
vn«p.,sect. XV. CHAPITRE XXII. vi* p., ch. vin,
La charité communique au prochain ce qui peut être utile à son salul.
Une sœur de la Visitation demandait un jour au Bienheureux, ce qu'il fallait faire pour conserver l'esprit de l'institut. L'unique moyen, répondit-il, c'est de le tenir enfermé dans l'observance. Mais vous me dites que quelques-unes sont tellement jalouses de le conserver, qu'elles ne voudraient même pas le communiquer à qui que ce fût, hors de la maison.
Il y a , dans ce zèle , un excès qu'il faut corriger. Pourquoi , je vous prie, cacher au prochain ce qu'il peut lui être utile de connaitre? Je ne pense pas comme ces bonnes filles: je voudrais, au contraire, que tout ce qui est bien dans la Visitation, fût connu du monde entier. Aussi ai-je toujours cru qu'il serait bon, pour l'édification publique, d'en faire imprimer les constitutions et les règles. Plût à Dieu que beaucoup de gens voulus-
sent y conformer leur eonduilc ! on verrait bientôt en eux de grands changements pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Ayez donc soin de conserver l'esprit de la Visitation ; mais que ce soin ne vous empêche pas de le communiquer charitablement et avec simplicité au prochain, selon sa capacité , et ne craignez pas qu'il se perde par celte communication. La charité ne gâte jamais rien; elle perfectionne au contraire toutes choses. Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment aimera-t-il Dieu qu'il ne voit pas? dit saint Jean (i). Celui-là ment au Saint- Esprit, qui se dit aimer Dieu sans aimer son frère (2). Or, il ne l'aime pas, s'il lui ferme les entrailles de la miséricorde; et cette miséricorde ne s'entend pas seulement de la corporelle, qui lui communique des biens temporels, mais encore de la spirituelle qui lui fait part de tout ce qui peut le conduire au salut.
CAMCS
"■?.x«!'" CHAPITRE XXIII. ,,^°^r.„,.
la charilé se souvient des morts et prie pour eux.
Quand il mourait quelqu'un des amis de notre Saint, ou seulement quelqu'une de ses connaissances, il ne
(1) Joan. IV, 20.
(2) Ibid.
cessait d'en dire du bien , et de recommander le défunt aux prières de tous.
« Nous ne nous souvenons pas assez de nos morts, » disait-il; et la preuve, c'est que nous n'en parlons pas assez. Nous évitons même d'en parler, comme si c'était un sujet funeste. Nous laissons les morts ensevelir les morts. Aussi peu durable que le son des cloches, aux funérailles, le souvenir des morts s'évanouit dans notre mémoire avec le dernier soupir du glas funèbre. Nous ne pensons pas que l'amitié qui peut flnir, même par la mort, fut jamais véritable. « L'amour , dit l'Ecriture, » est plus fort que la mort (*). »
Comme c'est une espèce de sacrilège de déchirer la réputation des morts , c'est de même une marque de piété de louer leurs bonnes qualités et de raconter leurs actions vertueuses. Le Bienheureux disait que c'était là une œuvre de miséricorde, dans laquelle les treize autres se rencontraient.
Pour le prouver, n'est-ce pas, continuait-il, en quelque façon visiter les malades, que d'obtenir par nos prières le soulagement des pauvres âmes détenues en purgatoire?
N'est-ce pas donner à boire à ceux qui ont soif, soif de la vue de Dieu , au milieu des flammes expiatrices, que de leur donner part à la rosée de nos oraisons , et
(t) Gant. VIII, V. 6.
travail cor pour eux le inonicnt si désiré de la vision Léalilique?
N'est-ce pas nourrir ceux qui ont faim, que de hâter leur délivrance par les moyens que la foi nous a fait connaître et nous met entre les mains?
N'est-ce pas racheter des prisonniers, mettre en liberté des captifs, que de les tirer de leurs cachots?
N'est-ce pas couvrir ceux qui sont nus, que de procurer à ces âmes saintes un vêtement de lumière, le vêtement de la gloire éternelle?
N'est-ce pas un acte de charitable hospitalité, que de les introduire dans la céleste Jérusalem, d'en faire les concitoyens des saints, et les commensaux de THomme- Dieu dans les tabernacles éternels?
Mettre les âmes au ciel , n'est-ce pas une œuvre encore plus sainte que d'ensevelir les corps et de les rendre à la terre? Voilà pour les œuvres de miséricorde corporelle?
Quant aux œuvres de miséricorde spirituelle , n'y a-t-il pas beaucoup de ressemblance entre le mérite de la charité pour les morts et celui des bons conseils , de la correction fraternelle , de l'instruction des ignorants , du pardon des offenses , de la patience dans les injures? De plus, est-il consolation comparable à celle que nos prières apportent aux pauvres âmes du purgatoire , dans leurs inexprimables souffrances ?