L INDESTRUCTIBLE VIE
malgré leurs vertus individuelles, sont des déracinés, alors que pendant tant de siècles leur rôle fut, au contraire, de défricher le sol et detre les instituteurs sociaux des peuples. Tandis que l'on dispute et que l'avenir douloureusement s'élabore parmi toutes les souf frances d'un lent enfantement, les moines sont demeurés, faisant le bien, et les peuples ont refusé de comprendre quelles étaient ces réserves de force dont ils se contentaient de goûter en passant les bienfaits charitables. Abandonnant leurs corps malades aux bonnes sœurs qui soignent, ils revendiquaient souvent le triste droit de ne pas courber le front sous le joug du Dieu qui guérit... Le fruit de sainteté s'est ainsi détaché de l'arbre : comment s'étonner si le moindre vent de haine l'en a fait tomber sans révolte et presque sans violence?
... Mais non certes sans douleur ni sans larmes... Oh! la dure amertume d'être puni du bien qu'on fait et de sentir, hélas ! que tous s'habituent si vite et que chacun, si aisément, se résigne aux souffrances des autres. Nous n'arracherons pas le voile qui recouvre tant d'intimes angoisses et nous ne ferons pas de
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nos vaines tendresses un inutile cortège à ceux qui s'en vont.
Autre est notre tâche. Pour qu'ils reviennent, d'ailleurs, nous savons que les cris, les plaintes, les protestations indignées ne sauraient suffire : il faut l'action virile et le travail fécond.
On peut chasser les religieux de France : on ne chassera pas le Christ des aspirations de l'âme contemporaine, on n'empêchera pas que tout, dans les désirs inconscients de notre démocratie, ne postule impérieusement le catholicisme.
C'est dans les profondeurs mêmes de la vie nationale, dans ce tréfonds obscur où s'élabore l'avenir, que travaillent nos camarades : c'est là qu'ils sentent ces battements divins de l'amour fraternel qui poussent l'ardente sève vers la lumière qui l'attire. Et comment les réalités mystérieuses au milieu desquelles ils vivent, les expériences qui les fortifient, les découvertes qui les enchantent ne les consoleraient-elles pas des déroutes qui assombrissent les batailles livrées sur la scène extérieure du pays?
Après tout, nous ne nous faisons pas d'illu-
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sions : nous sentons bien que la partie qui se joue là est perdue ; mais nous avons confiance que l'éternelle vivante qu'est l'Église trouvera toujours les instruments qu'il faut à sa souple et forte action. Si l'impiété brise ceux dont elle se servit glorieusement, mais que les temps nouveaux auraient peut-être condamnés à se rouiller inutiles, Dieu, qui se plaît à montrer sa toute-puissance en tirant le bien du mal, saura lui en fournir d'autres exactement adaptés aux exigences contemporaines. Les costumes et les règles varient. Ce qui ne change pas, ce sont les divins conseils du Maître, ce sont les préceptes de la vie parfaite. Le sang des martyrs, disait Tertullien, est une semence de chrétiens. Que nos despotes maladroits y prennent garde : en étranglant les congrégations, ils vont peut-être répandre partout les germes mêmes de cette vie évangélique qu'ils croient tuer... Et que pourra leur rage impuissante contre ces religieux d'une nouvelle sorte, reconnaissables seulement au rayonnement de leur foi et aux conquêtes de leur charité apostolique ! ... Ils veulent le triomphe de la société laïque et athée; —
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ils pensent enfin le tenir; — et voilà que, sans doute, leur boiteuse victoire porte en elle sa ruine. Eux-mêmes, ils prennent soin de combler le fossé derrière lequel s'abritaient bien des vertus paisibles dont l'ardeur apostolique ne les faisait guère souffrir. Ils les pourchassent et violent leurs derniers asiles. Ils les jellent ainsi dans la chaude mêlée. Ils s'entendent à merveille à faire des âmes héroïques... Ils crèvent eux- mêmes les sacs où se cachaient les semences et voilà qu'elles vont se répandre dans les sillons qui ont assez reçu de ronces et d'épines et qui connaîtront le bon grain...
Oui, nous avons confiance !... Et si le levain ne demeure pas loin de la pâte, mais se mêle intimement à elle, comment toute la masse ne fermenterait-elle pas?
... La douleur est féconde. C'est plus encore sans doute une promesse de vie qu'une messagère de mort, s'il est vrai que la mort même n'est qu'un éveil... Le catholicisme agonise, nous répète-t-on, tandis que l'acharnement même que l'on met à le persécuter est la meilleure preuve de sa vigueur... On ne lutte pas ainsi contre un cadavre... Aucune époque,
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sans doute, ne fut plus religieuse que la nôtre, si l'on entend par là qu'aucune ne fut plus exclusivement préoccupée du problème religieux, n'y arrêta plus obstinément ses soins, n'y fixa plus violemment ses conflits... Et cela encore, n'est-ce donc pas une raison d'espérer, puisqu'enfin le pire des maux et le plus décon certant paraît être l'indifférence?... et de ce mal-là, de jour en jour, nous sommes moins menacés.
Sachons donc nous élever au-dessus des angoisses de l'heure présente... Prions Dieu qu'il rajeunisse nos courages, qu'il nous donne de comprendre que le catholicisme étant universel doit, par cela même, être assez compréhensif pour s'adapter aux conditions de tous les temps, que sa divine essence est comme une atmosphère qui doit tout pénétrer et tout vivifier. Oh ! comme semblent mesquines en face de cette immortalité toujours jeune de l'Église, les prétentions de ces prophètes de l'État laïque qui s'épuisent en vain à créer une religion nouvelle sans force et sans crédit, impuissants qu'ils sont à se passer de ce qu'ils rejettent !... Leurs chimériques ambitions serviront peut-être notre
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foi : et nous recueillerons un jour les rêves qu'ils auront semés et dont nous seuls tenons la réalité...
En attendant, à ceux qui nous quittent, nous devons un grave et triste adieu. Ces moines qui s'en vont, ce sont des victimes expiatoires. On les frappe, parce que le catholicisme est devenu impopulaire en France; et comment ne pas reconnaître que non seulement la malice des sectaires, mais aussi les fautes de trop de catholiques ont égaré l'opinion publique ?
Frappons-nous donc la poitrine, sur le passage des victimes !... Saluons-les, et que plusieurs s'interrogent pour savoir s'ils ne doivent pas leur demander pardon.