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POUR QU'ILS REVIENNENT

Doucement, sans bruit, les moines s'en vont. Les vieilles maisons se vident; les solitudes, peuplées d'immolations et de prières, redeviennent désertes; et, comme ces parfums ténus qui s'évaporent sitôt que le vase est brisé, sous le coup brutal de la loi qui les frappe, les âmes pieuses s'en sont allées, sans colère, sans rancune. Avec à peine un discret battement d'ailes, elles ont quitté notre terre inhospitalière. On n'a guère pris garde à ceux que nous perdions; les larmes, que la sainteté la plus sereine ne sait tarir, étaient si discrètes qu'il eût fallu s'arrêter pour les deviner : notre époque nous accoutume à tant de cabotinage

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que nous passons, distraits et sans comprendre, devant ce qui est simple, pur et sincère...

C'est ainsi, tandis que l'attention publique s'amuse puérilement aux récits coutumiers des fêtes officielles, des scandales habituels de la politique ou du monde, des massacres ou des guerres lointaines, que l'injustice s'accomplit, qu'elle s'attaque à notre France, la débilite et l'abîme, non comme ces grands coups d'épée qui frappent brusquement, mais comme ces vilains poisons qui suintent goutte à goutte leur mortel venin.

Les Français et, en particulier, les catholiques de France, sont vraiment de bonne composition. Qui donc a dit qu'il était malaisé de les gouverner?... Tout au contraire, il me semble que ce sont les gens du monde les plus faciles à dresser. Voyez donc. Il suffit de ne pas reculer et d'oser toujours. Chaque fois qu'ils sentiront qu'on serre d'un cran de plus les cordes de torture dont on les meurtrit, ils crieront bien un peu, par manière de protestation, mais pas longtemps, car ils tiennent à avoir encore de la voix, quand on recommencera...

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D'ailleurs, aujourd'hui, en vérité, s'agit-il de torture bien cruelle?... Il n'y a, en somme, que la liberté, que l'égalité, que les principes qui sont égorgés... Quant aux moines, après tout, qu'ils s'en aillent ou bien qu'ils essayent de rester en se débattant comme un pitoyable gibier à travers les mailles astucieuses des lois d'exception, ce n'est pas cela qui empêchera de dormir la masse du pays... Si l'on chassait les curés, ce serait autre chose; en somme, on a encore besoin du curé, non seulement parce que c'est un passe-temps toujours jeune de faire tomber ses mauvaises humeurs sur son dos, mais aussi parce qu'on veut — fût-on socialiste et libre penseur — qu'il y ait encore des baptêmes, des mariages, des enterrements, des premières communions, ne serait-ce que par condescendance pour le sexe faible... Mais les moines?... n'est-ce pas du luxe, en vérité?... C'est bien grand dommage qu'on leur fasse de la peine; mais on saura se passer d'eux, et ce n'est pas la République qui pleurera leur départ.

Voilà comment la majorité des braves gens de notre pays — je ne parle pas ici bien en-

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tendu des sectaires ni des crapules — ne se sent pas mordue au cœur par l'injustice de la loi scélérate...

C'est l'utopie de tous les libéraux de se figurer que les hommes sont en général capables de se sacrifier pour la défense d'une liberté qui ne les intéresse pas personnellement par quelque côté. Ce n'est pas pour la liberté que l'on se fera tuer, mais c'est pour la conquête de sa liberté ; et voilà pourquoi les masses prolétariennes nous apparaissent admirables de dévouement, d'abnégation, de sacrifice lorsqu'elles se figurent conquérir pour elles-mêmes quelques nouvelles libertés économiques, tandis que, d'autre part, on laisse massacrer les Arméniens, écraser les Boers sans leur apporter un autre concours que celui d'une sympathie aussi éloquente que prudente.

Il en va de même pour les moines... Le malheur des temps a voulu que ceux-ci fussent, dans leur ensemble, comme des étrangers dans notre pays. . . Ils ne tiennent plus véritablement aux entrailles de la nation. Ils ne sont plus intimement mêlés à la vie nationale, vivante expression de l'idéal moral et religieux du

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peuple tout entier. Leurs vertus, leur supériorité intellectuelle et morale elle-même, loin de les rapprocher toujours de la foule, en lui faisant désirer leurs services, risque parfois de les isoler encore dans une perfection incomprise et sans emploi... Les prodigalités des riches à leur égard leur ont souvent été plus funestes que les pires animosités de leurs ennemis. Sans réfléchir à l'emploi charitable et désintéressé qu'ils faisaient de ces biens qui ne passaient à travers leurs mains, toujours volontairement pauvres, que pour adoucir les misères de leurs compagnons d'infortune, involontaires ceux-là, on n'a retenu que leurs relations avec les puissants, et on les a considérés comme faisant partie de la clientèle des riches. Ceux que leur propre misère irritait jusqu'à la révolte ont regardé avec malédiction ces étranges pauvres, toujours soumis, dociles, respectueux, ne comprenant rien à une abnégation dont le sens leur échappait absolument; ils n'ont voulu voir dans ces mendiants courbés que des hypocrites, gorgés d'or, et, sous de faux haillons, travaillant pour le compte des riches à consolider sournoise-

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ment la séculaire oppression dont le peuple demeure l'éternelle victime.

Le mal, répétons-le, n'est donc pas tant dans la loi déplorable qui frappe des innocents que dans l'état plus lamentable encore d'un pays cfui rend possible le vote et l'exécution de semblables lois... : car, en vérité, je ne vois guère une autre catégorie de citoyens, pas même les juifs, contre qui on eût pu essayer de perpétrer un semblable attentat à cette égalité de tous les citoyens — qui est encore un des sentiments les plus profonds de l'âme contemporaine, — sans que la France tout entière se fût soulevée dans une indomptable poussée de révolte et de dégoût !

... Plaisante idée que de se figurer le devoir accompli, lorsqu'on a dénoncé les lois sectaires et protesté contre leur indigne violence !

Nous autres, jeunes catholiques de France, nous sentons que ce n'est pas avec des regrets et des vœux que l'on sauvera le pays, mais bien avec l'action virile et résolue. C'est l'opinion publique qu'il nous faut conquérir ; c'est l'âme du peuple que nous devons délivrer. L'œuvre d'affranchissement intellectuel et mo-

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ral 'que nous poursuivons est tellement primordiale, que nous ne devons jamais nous lasser de prêcher partout la croisade moderne de l'éducation démocratique.

Si les jeunes catholiques de France le veulent, s'ils ont assez de spontanéité pour se mettre d'eux-mêmes en route, sans attendre toujours un signal qui les dispenserait de toute initiative, s'ils gardeat cependant l'esprit chrétien de renoncement et le sens de la discipline, ils sont assez nombreux, assez indispensables aux exigences du temps présent, pour être non plus, comme le furent trop de leurs devanciers, un débri, un souvenir, une ruine, mais bien vraiment une force vivante, la seule force capable de faire germer l'avenir.

Alors, il faudra bien qu'on laisse revenir nos moines. Leur place sera d'elle-même toute prête au foyer national. On sèmera des fleurs sur leurs pas et les vieilles maisons, soudain rajeunies, chanteront, quand, de nouveau, ils en franchiront le seuil.

... Non, nous ne voulons pas qu'un habile légiste, les guidant par la main à travers les dédales obscurs des décrets et des lois, les fasse

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rentrer la nuit et les cache en silence loin des foules hostiles !... Nous ne voulons pas que, de guerre lasse, les partis politiques, achetant un peu de repos par d'adroites concessions, fassent d'une demi-liberté qu'on leur rendrait, un piège honteux ou un triste marché, devant la France indifférente... Nous réclamons pour eux, les proscrits d'aujourd'hui, la route triomphale, où l'amour du peuple les poussera jusqu'au cœur du pays. . . Nous les voulons, comme dans les grands âges anciens, moines populaires, aimés du peuple et choisis par lui pour soulever le monde, par leurs jeûnes, leurs veilles et leurs prières, vers plus de justice et plus de bonté! Nous les voulons modernes, portant dans leur âme l'avenir qui s'élabore, et proclamés par tous ouvriers privilégiés, familiers de Dieu, terribles aux puissants, doux aux petits et aux humbles.

Et vous qui nous quittez, Pères très purs, amis très saints, vous qui de longtemps peutêtre ne verrez plus la France, mais qui ne saurez jamais l'oublier, priez que le Seigneur toutpuissant mette dans nos cœurs trop faibles assez de force invincible pour que, robustes

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laboureurs, nous sachions défricher et assainir le sol pestilentiel et embroussaillé de notre démocratie : et sans que plus jamais les ronces méchantes et jalouses puissent l'étouffer, la terre féconde de France montrera fièrement au monde l'ample et divine moisson de ses moines héroïques.

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Si j'étais anticlérical, je ferais une propagande acharnée contre le monopole universitaire. Le respect de la liberté de conscience, le souci de la dignité de l'Université d'Etat dont je n'aimerais pas à avouer de gaieté de cœur la lamentable faillite en réclamant pour elle la sauvegarde humiliante d'un monopole, n'inspireraient pas seuls ma généreuse ardeur ; je crois que je sentirais confusément tout le danger que les politiciens sectaires risquent de faire courir ainsi à Vidée laïque.

Ce qui a fait et fait encore la faiblesse des catholiques français, c'est qu'on est presque parvenu à les réléguer et à les maintenir

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en dehors de la circulation de la vie nationale. Certains se sont aisément plies à ces dures exigences d'adversaires au pouvoir et n'ont réclamé que le droit d'ignorer leurs contradicteurs, heureux de s'abriter dans la retraite tutélaire d'oasis impénétrables où ne parvenait pas lèvent du large, tout chargé de tempêtes. Ils n'ont pas craint d'acheter cette trompeuse sécurité au prix de toutes les abdications civiques. C'est à la faveur de cette sorte d'émigration à l'intérieur qu'a pu se développer rapidement et sûrement le mouvement d'anticléricalisme qui a permis à une minorité active, opiniâtre, avide et pratique, d'asseoir sa domination sur tout le pays...

Et voici justement que les vainqueurs renonceraient à l'utile tactique, qu'ils se laisseraient griser par la fumée des premières conquêtes, qu'ils remettraient eux-mêmes aux vaincus des armes pour la revanche !

Supprimer la liberté d'enseignement, mais n'est-ce donc pas justement combler le fossé qui sépare la jeunesse catholique de la jeunesse laïque, et, si l'on n'a pas l'amusante prétention d'espérer que le vote d'une loi détruira, comme

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en un clin d'œil, tout esprit chrétien, introduire dans le corps même de l'Université laïque d'inévitables germes de cléricalisme ?

C'est ici, en effet, que les farouches ennemis de la religion vont se prendre dans leurs propres pièges et se déchirer de leurs propres mains. L'unité morale ne se décrète pas arbirairement : elle s'élabore lentement, patiemment. Une doctrine d'Etat ne s'impose pas: elle ne peut que se constater. A vouloir trop se hâter, on compromet l'œuvre commencée, on introduit dans les cadres artificiels d'une unité factice des ferments de révolte qui ne tarderont pas à tout faire éclater. Au reste, si la loi peut, en certains cas, être efficace pour maintenir l'unité morale, elle est toujours évidemment impuissante à la réaliser. Même au temps de l'unanimité catholique, l'Inquisition n'était faite que contre ceux qui s'essayaient à rompre cette unité et n'avait pas la stupide prétention d'être une arme de conquête. Nos modernes inquisiteurs en jugent, sans doute, autrement, mais leur mauvaise humeur impuissante les conduira peut-être à la ruine, en les poussant brutalement aux plus inintelligents excès.

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Donc, après avoir mêlé le levain à la pète en allant chercher dans les cloîtres les dévouements cachés qui parfois peut-être s'y consumaient, trop ignorants des besoins contemporains, pour les lancer dans la voie ardente de l'apostolat ; après avoir même pris soin de dépouiller ces apôtres modernes du costume qui aurait pu, en les singularisant, rendre moins aisée leur pénétration dans tous les milieux, ils veulent que dans chaque école, que dans chaque lycée d'Etat il y ait un intense foyer d'action catholique car ils ne sont pas, sans doute, assez naïfs pour croire que toute une génération de jeunes Français va béatement adhérer à l'évangile laïc des pédagogues et, sans révolte, courber son cœur sous la férule du maître... Qu'ils se souviennent plutôt que le monopole impérial de l'enseignement a abouti à la République et que plusieurs parmi les plus notables de ceux qui préparent les lois liberticides, sont justement d'illustres produits des collèges congréganistes ! . . . Qu'ils songent que le passage obligatoire à la caserne a peut-être été plus utile que nuisible à la formation et à la popularité du jeune clergé I

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Oh ! quels passionnants champs de bataille vont devenir nos lycées et que nos amis y seront à l'aise pour lutter vigoureusement avec toute la fougue de leur jeunesse indomptée contre l'esprit administratif et les dogmes officiels de l'Etat laïc!... Ils porteront dans leur sang toutes les révoltes d'une génération opprimée ; ils acquerront, dès l'enfance, au contact des adversaires, le sens des opportunités, le goût de la conquête ; ils n'auront plus même à vaincre le respect humain, si leur foi apparaît comme un délit de pensée libre dont on est fier et qui donne presque du panache... Ils apprendront la religion dans les groupes d'études ; ils appelleront, les jours de sortie, dans leurs réunions clandestines, des prêtres qui leur parleront du Christ ; et le matin, de bonne heure, ils feront acte de glorieuse et fière liberté, en allant communier dans quelque église : ce sera le saint défi de leur cœur à l'odieuse oppression qui, loin de déprimer leur vigueur, tendra leur jeune énergie.

— Oui, dira-t-on, la persécution trempera le courage d'une élite ; mais la masse — Je le sais, le prix d'une seule âme est tel que nous

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n'avons pas le droit d'abandonner les faibles, les anémiés, ceux qui ont moralement besoin d'une atmosphère de serre chaude pour ne pas périr : aussi bien, d'ailleurs, n'est-ce pas nous qui aurions jamais l'horrible courage de proposer ni de favoriser les mesures odieuses qui se préparent. Tout de même, comment dire qu'il ne nous est pas permis d'observer, de prévoir, d'affirmer aussi qu'au point de vue particulier de la conquête, les malingres et les traînards ne sont que des obstacles qui entravent la marche en avant ? Les pays ont toujours été conduits par une minorité ; il suffit qu'elle soit active, bien entraînée, opportune et que la victoire soit pour elle une nécessité d'existence... Et puis, n'est-on pas tenté à certaines heures de trouver, parmi les sombres présages que le temps présent ne nous ménage pas, une consolation dans cette espérance que la haine des sectaires servira au moins à tuer la vieille et indolente routine religieuse, injurieuse au Christ ; que nous ne connaîtrons plus ces confessions et ces communions d'une régularité de commande, si tièdes qu'on se demande si elles n'en deviennent pas presque sacrilè-

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ges?... Le fouet de la persécution est comme la discipline mystique dont Dieu permet que les peuples soient frappés, quand il veut leur rendre leur vigueur.

Donc, nous n'avons pas peur de ce qu'ils préparent dans les enceintes closes de leurs parlements. Nous souffrons parce qu'en étouffant ainsi toute liberté, avec les nœuds coulants de leur égoïste politique de parti, ils déshonorent la République et discréditent la démocratie ; nous sentons qu'ils méconnaissent ce qu'est la France et n'ont ni le tact ni le désintéressement, ni l'intelligence de gouverner un pays dont ils ignorent les traditions et les besoins profonds. La douleur de la France est notre douleur ...; mais, en vérité, nous ne craignons pas qu'ils arrivent à tuer le catholicisme dans notre patrie.

Ils ne savent pas s'y prendre : au reste, puisque le problème est posé maintenant, je ne vois pas trop comment nous pourrions ne pas avoir la victoire.

L'indifférentisme religieux, voilà le terrible ennemi. Ils le combattent, ils l'écrasent. Gomment nier que même, dans leur rage impie,

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ils ne soient, en quelque façon, des auxiliaires pour nous ? Notre infériorité, c'est qu'on ne sait ni qui nous sommes, ni ce que nous voulons. Un lourd rideau de parti-pris, de préjugés nous sépare de la masse du pays... Et voilà que les sectaires s'impatientent d'être toujours séparés de nous par ce voile qui les empêche de nous injurier et de nous molester à leur guise. Ils ne songent pas qu'en le déchirant de leurs propres mains, ils vont détruire, du même coup, les chimères et les calomnies qui sauvegardaient seules leur puissance de ténèbres et, en permettant à la vérité de pénétrer jusqu'au peuple, consommer leur propre ruine.

Ou notre religion est fausse, et il est évident qu'il n'y a plus pour nous ni intérêt, ni honneur à la faire connaître ; ou elle est vraie, éternelle, universelle, faite pour tous les cœurs, capable de satisfaire à toute aspiration légitime, et mieux elle sera connue, plus la vie qu'elle inspire sera mêlée à la vie nationale, plus sa pensée entrera en conflit avec les autres pensées du siècle, plus aussi elle progressera, rayonnera partout, conquerra tout autour d'elle...

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Ce qu'il nous faut, c'est le corps à corps des doctrines. Nous avons confiance en la vérité. Rien ne fera ni que nous ayons tort, ni que nous ayons peur.

Peut-être Dieu veut-il, dans sa mystérieuse miséricorde et comme pour abaisser notre orgueil, que les impies dont la haine est à courte vue fassent plus que les honnêtes gens à l'indignation inféconde pour préparer la sainte revanche de la justice et de l'amour.. . Que sont nos desseins infirmes en face de ceux du Maître qui noue et dénoue les destinées des siècles?... Au moins savons-nous qu'il a réclamé pour l'œuvre du salut le concours de notre effort humain, que nous devons pousser le monde vers lui, que notre tâche virile, c'est dépenser et de vivre la vérité... Et après tout, ni la violence brutale, ni celle plus hypocrite des lois ne peuvent rien pour changer une âme: cela est d'un autre ordre... Quoi qu'ils fassent, nous avons donc le droit d'avoir confiance, le devoir d'espérer.

Le découragement de plusieurs nous étonne, nous scandalise.

— Jamais, disent-ils, l'anticléricalisme ne s'est montré si arrogant ni si haineux. Jamais le gouvernement n'a paru plus asservi aux sectes jacobines. A Marseille, un secrétaire de préfecture, présidant officiellement une distribution des prix de lycée, déclarait ouvertement, au nom de la République, la guerre au catholicisme. A Paris, hier encore, le président du Conseil s'entendait avec les organisateurs d'une manifestation dont le but avoué était, bien plutôt que de porter des couronnes au pied d'une statue, d insulter odieusement les

croyances d'une portion, au moins très notable, de nos concitoyens... Qui donc sera assez fort pour endiguer ce flot scandaleux d'impiété qui menace d'engloutir toutes nos libertés?... Et comment pourrions-nous encore avoir raisonnablement le courage d'espérer?

— Sans doute, nous sentons l'angoisse de l'heure présente ; mais nous comprenons aussi que si le terrain de la lutte change sous nos yeux, que si les problèmes religieux se posent violemment devant la conscience nationale à cause même des attaques dirigées contre l'Eglise, nous devons nous en réjouir. Le vieux libéralisme opportuniste a fait son temps : c'était une position éminemment instable de l'esprit humain, une transition qui ne devait être que de courte durée.

Au fond, nos adversaires ont raison : la question religieuse domine toutes les autres. C'est en vain que pour arriver à une entente de surface et faite d'abdication, on a essayé de prétendre que la religion était affaire individuelle, que le premier devoir de tout gouvernement était de l'ignorer : on se figurait, en la

reléguant ainsi dans l'intimité close des âmes, qu'elle y demeurerait enfouie et perdrait à tout jamais la gênante prétention de faire de nouvelles incursions dans la vie sociale des nations.. . Et voilà que justement dans les milieux mêmes les plus violemment hostiles à la vieille Eglise, parmi les libres penseurs, les athées, les révolutionnaires, s'est éveillé comme un inconscient et tyrannique besoin religieux : on a rêvé d'une doctrine qui ne fût plus seulement un vague opportunisme politique, mais qui répondît à tous les besoins, à toutes les aspirations humaines, qui s'emparât de l'âme entière ; et comme la nouvelle religion, malgré l'éloquence enflammée de quelques-uns de ses prophètes et le dévouement brûlant de certains de ses apôtres, n'offrait rien encore d'assez consistant, d'assez solide, d'assez accessible aux masses populaires, on voulut, avant tout, attaquer la plus grande force religieuse du monde et c'est contre l'Eglise catholique qu'on engagea la bataille, affirmant que là était l'obstacle qu'il fallait abattre. N'était-ce pas faire éclater ouvertement qu'il s'agissait d'un débat religieux et qu'après tout la question la plus grave, la

plus indispensable à résoudre, la plus angoissante, la plus nécessaire, c'était la question religieuse ?

Aussi bien est-ce là justement ce que l'Eglise ne s'est jamais lassée d'affirmer, malgré les résistances, les faiblesses, les indifférences des hommes. Et que le problème tende à être de plus en plus nettement aperçu et de plus en plus exactement posé du côté même de nos adversaires, c'est, à n'en point douter, une bonne fortune dont nous ne saurions ne pas nous féliciter.

Du reste, comment douter de l'évidente supériorité du catholicisme s'il vient à entrer en lutte avec toutes ces pseudo-religions imprécises et impuissantes, et que les hommes créent selon les besoins passagers d'une époque et les nécessités contingentes d'un parti. Bien loin de repousser un semblable combat nous le réclamons, au contraire, avec la certitude de la victoire. L'histoire même du monde a toujours montré que le catholicisme, dont l'idée et la force religieuse pouvaient parfois paraître affaiblies en certains temps et en certains pays, alors que les intérêts, les passions et les vices

des hommes le défiguraient et le rabaissaient à n'être plus qu'un instrument de pouvoir temporel, reprenait toute sa vigueur naturelle et sa divine fécondité, aussitôt quïl était attaqué dans sa morale éternelle et dans l'intimité même de son essence religieuse.

C'est donc avec confiance que nous assistons à la débâcle du vieux libéralisme et aux essais maladroits, à la fois gauches et violents, des fondateurs de la religion nouvelle de l'humanité, qui, jusqu'à présent, n'ont encore rien proposé de positif, mais se sont limités à un travail aveugle de destruction imbécile.

Gomment cette faiblesse, cette imbécillité de leur tentative ne nous apparaîtrait-elle pas comme évidente, s'ils ont résolu d'entrer en lutte avec une force éternelle et toujours vivante qui, pénétrant l'humanité, lui donne claire conscience d'elle-même, la soutient, la réconforte, l'élève et la sanctifie? Les violences de l'athéisme — officiel ou non — ne peuvent rien contre les réalités positives du catholicisme. Sur le terrain religieux nous serons toujours vainqueurs.

Si les catholiques de France, depuis tant

d'années, semblent être voués aux défaites inévitables, c'est justement parce que la tactique de leurs adversaires a longtemps été d'ignorer, au moins en apparence, le débat religieux, de consacrer tous ses efforts à la satisfaction des besoins ou des caprices de la démocratie naissante et de profiter habilement du malentendu qui enchaîne la clientèle catholique à un passé politique dont on ne veut plus et dont le souvenir même paraît odieux. On avouera que la situation n'est plus la même aujourd'hui. Les vainqueurs, enhardis par leurs succès, esclaves des violents maladroits auxquels ils ont servi à frayer la voie, ont commencé à jeter le masque d'une trompeuse et impossible neutralité. De son côté, l'Eglise, par la voix du glorieux pape Léon XIII, a répété une fois de plus son enseignement séculaire que les intérêts de plusieurs semblaient obscurcir : elle a redit que, dominant tous les partis, elle était catholique dans le temps et dans l'espace, assez compréhensive pour répondre aux besoins de tous les siècles, assez forte pour discipliner toutes les sociétés, assez féconde pour les vivifier, assez sainte pour les élever jusqu'à Dieu...

Et une nouvelle génération de catholiques qui porte en elle toutes les ardeurs de l'avenir qui s'élabore et qui est jeune de l'éternelle jeunesse de l'Eglise, a commencé déjà, sans se soucier des railleries ou des menaces, à se dévouer au siècle qui commence et à mettre au service de la démocratie les indispensables énergies de sa foi chrétienne.

Non certes, nous ne regrettons pas l'indifférentisme d'autrefois, et si les blasphèmes nous brûlent au cœur, nous nous consolons en son^ géant que l'inévitable bataille est engagée par nos adversaires sur un terrain tel que, pour peu que la France ait encore quelque ressort et quelque vitalité, il est nécessaire que nous ayons la victoire... Du reste, le Maître a dit : « Il faut que le scandale arrive. »

Laissons donc, à leur stéiib désespoir, ceux qui ne rêvent que des faciles et éphémères succès de la politique quotidienne, et qui attendent le salut du pays de quelque combinaison que l'intérêt des partis n'aura faite que pour se hâter de la défaire aussitôt. Continuons l'œuvre commencée, avec confiance et sécurité.

Il ne se passe guère de jours où quelque événement ne nous confirme dans la nécessité de notre travail, dans l'opportunité de nos méthodes. Aussi n'avons-nous pas le droit de nous étonner si, malgré l'infirmité évidente de ses moyens d'action, l'esprit du Sillon a pu se développer en France avec une spontanéité qui nous surprend nous-mêmes.

C'est déjà pour le penseur une joie voluptueuse de l'esprit, que de voir les événements se dérouler selon les lois logiques que sa réflexion lui a permis de découvrir ; mais quelle ne doit pas être la passion sereine et forte de l'homme d'action qui s'élance vers un avenir que tout son cœur appelle et que sa raison lui découvre comme le terme même d'une évolution nécessaire!

Nous sommes sur le vrai terrain. Nous n'avons pas le droit de nous défier de la Cause. Elle est bonne et sûre. Aurons-nous le triste courage de la trahir par paresse d'agir et de nous dévouer? C'est la seule question. Que chacun de nous y réponde.

DISCIPLINE ET LIBERTÉ

Nos amis ont compris que la force du Sillon était dans la vie une et fraternelle de tous ceux qui se dévouent à l'œuvre commune. Ici, point de groupes fédérés, jaloux de leur autonomie, s'amusant aux jeux d'un parlementarisme tout au moins inutile lorsqu'il s'agit de conquérir, mais identité d'aspirations, de tendances, de direction et, par cela même, merveilleuse richesse et étonnante variété dans les multiples manifestations d'une vie pourtant toujours semblable à elle-même.

Gomment aurions-nous, dès lors, l'arbitraire et déplaisante prétention de tout monopoliser? Nous laissons les individus comme les

DISCIPLINE ET LIBERTE

groupes venir doucement à nous et nous quitter comme ils le veulent, quand ils le veulent ; ou, plus exactement, si l'âme du Sillon est en eux, s'ils pensent, s'ils sentent, s'ils aiment avec nous, s'ils jugent que rien n'est plus grand, plus profond, plus digne d'être aimé que la Cause que nous servons, s'ils acceptent volontairement cette admirable discipline de l'amour qui fait notre invincible cohésion, alors, ils sont de la grande famille du Sillon, ils sont nous-mêmes. Viennent-ils au contraire à se désafFectionner, à trouver le joug trop lourd, les exigences trop impérieuses, s'éloignent-ils de notre commune conception, sont-ils plus lents et plus indécis à faire route avec nous, aussitôt, ils se détachent du Sillon jusqu'à n'en plus faire partie et sans qu'il leur soit besoin de briser des résistances qui entendraient les retenir ou des liens qui voudraient les rattacher malgré eux.

L'extraordinaire développement des Sillons de province s'est fait selon ces règles et suivant cette harmonie. Gomme par le passé, nous restons en relations avec tous les groupes qui trouvent quelque intérêt à réclamer notre con-

DISCIPLINE ET LIBERTÉ

cours et à s'inspirer de notre esprit. Rien n'est moins dans notre intention que d'exiger d'eux qu'ils renoncent à un éclectisme que certaines circonstances locales peuvent leur faire juger nécessaire. Quels que soient les liens dans lesquels ils sont déjà engagés, le désir d'autonomie qui les domine, les susceptibilités qui les retardent, nous n'avons qu'à nous réjouir de ce qu'ils veulent bien regarder de notre côté avec sympathie et parfois même faire pendant un instant quelque peu du chemin avec nous... Loin de nous, certes, l'inutile et malfaisante pensée de les contraindre jamais, même par une pression toute morale, à s'unir plus intimement à nous qu'ils ne le désirent ou ne le jugent opportun. La liberté nous semble ici sacrée, condition nécessaire de la mystérieuse élaboration de cet avenir que nous rêvons tous... Seulement, lorsque des amis se rencontrent, qui trouvent dans le Sillon l'expression vivante de ce que souhaitent leurs cœurs, qui, depuis longtemps, parfois seuls, sans appuis, sans secours, faisaient dans l'intimité profonde de leur âme la route même que nous suivions, ah! qu'on les laisse donc nous reconnaître et n'être plus qu'un avec nous

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et se réconforter par l'affirmation de cette unité découA-erte et dire enfin qu'Us sont du Sillon.

Voilà seulement ce que nous réclamons. Estil prétention plus simple, plus modeste, moins irritante pour qui que ce soit? Dès lors, les conditions de vie des Sillons de province sont toutes déterminées : l'œuvre entreprise depuis plusieurs années déjà par nos amis pour toute la France, le travail de formation, l'effort de rayonnement seront précisés, continués avec une force mieux assurée, une pénétration plus intime par ces groupements locaux, tous animés de la même vie, choisissant leurs dirigeants par sélection plutôt que par élection, ne se développant pas par voie d'autorité, mais seulement par l'expansion même de la poussée interne qui les entraîne vers l'avenir.

Au reste, les idées et les méthodes sociales du Sillon se sont elles-mêmes formées et précisées au contact des réalités et par l'effort fraternel d'un labeur quotidien. Son organisation n'a pas été décidée a priori, mais s'est élaborée lentement et sûrement, sous l'action des nécessités et des besoins. Aussi bien le Sillon est-il avant tout un mouvement, c'est-à-dire

DISCIPLINE ET LIBERTÉ

quelque chose qui progresse et qui marche.

Les formes de l'activité du Sillon changent : ce qui demeure, c'est son esprit, c'est son orientation toujours la même. Le Sillon n'est pas une œuvre fixée une fois pour toutes et immobile : c'est l'effort d'une génération.

Si cette libre tentative de jeunes démocrates français, désireux de réaliser dans leur pays l'organisation sociale qui leur paraît la meilleure et la plus opportuue, n'a évidemment nullement le droit de se placer au-dessus des discussions et des polémiques et de réclamer un patronage officiel de quelque autorité que ce soit, elle n'en a pas moins recueilli, parmi ceux à qui Dieu a donné mission de guider son Église, les encouragements les plus réconfortants et les sympathies les plus illustres.

Les jeunes hommes qui ont donné toute leur vie au Sillon et qui le dirigent affirment hautement, en effet, que leur démocratie réclame les forces sociales que le Christ est venu apporter au monde.

Ils sont catholiques, c'est-à-dire qu'ils affirment que le Christ est comme prolongé àtravei -s les siècles par l'Église qu'il a fondée. Ils croient

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aux dogmes que cette Église enseigne, professent sa morale, se soumettent à sa discipline. Ils savent et ils proclament qu'aucun but humain, qu'aucune préférence particulière ne doit jamais dominer les divines nécessités de la grande unité religieuse catholique. Ils se sont aussi rendu compte que rien n'est mieux fait pour respecter pleinement la sainte liberté des enfants de Dieu que la hiérarchie officielle de l'Église, qui, tenant ses pouvoirs mêmes de son divin fondateur et placée comme un flambeau devant les siècles qui passent, doit nécessairement se désintéresser des contingences humaines et accueillir tous ses enfants avec un cœur égal.

D'ailleurs, ne l'oublions pas, une seule chose importe, le don complet et sans réserve de nousmêmes à Dieu qui vit et agit dans son Église. Qu'importe tout le reste : que les hommes nous louent, qu'ils nous blâment, qu'ils nous approuvent ou nous combattent, nous aident ou nous persécutent? J'en ai la certitude, affirme l'Apôtre, ni la vie, niles choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature au monde ne pourra

DISCIPLINE ET LIBERTÉ

nous séparer de l amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus Notre-Seigneur.

Nous avons confiance que nos amis, quoi qu'il arrive et d'où que viennent les défiances, les oppositions, les menaces, les railleries ou les violences, sauront demeurer toujours bienveillants, sans aigreur, supposant le bien, non le mal, indulgents à tous, doux, pacifiques. Alors, ils seront forts et auront quelque droit de ne pas désespérer de la victoire.

Il est mort. Et comme sur les illustres tombes on voit souvent, cachée parmi l'éclat imposant des couronnes officielles, l'humilité de quelques pauvres fleurs, nous voulons aujourd'hui dire à celui qui n'est plus, au grand pape Léon XIII, que nous, enfants perdus dans la foule, nous le pleurons avec sincérité, parce que nous l'aimions.

... Saint-Pierre resplendissait; la foule frémissante acclamait le Pontife qui, si frêle et si blanc, — une âme seulement, — porté sur la sédia triomphale, passait en bénissant au-dessus de la mer humaine. J'avais treize ans à peine : des larmes dans les yeux, le cœur en feu. je le

voyais qui s'avançait, lorsque, tout d'un coup, je sentis sa main qui pressait la mienne... Oh! toute-puissante faiblesse du vieillard détrôné ! et comme je compris qu'il nous demandait à nous, les jeunes, sans nom, sans éclat, sans puissance, mais riches seulement de tout l'avenir qui reposait en nous, de lui rendre un empire nouveau sans borne et sans frontière, non plus à la merci des politiques vains, fait de l'amour des peuples !

Et toujours la blanche vision vivait en moi, et je sentais bien que c'était notre pape, et que lui, le Saint-Père, ne raillait pas nos jeunes espérances et nous criait : « Continuez, il faut rendre les peuples à Jésus-Christ. »

Il me le dit un jour. Dans le recueillement pieux de son grand Vatican, m'embrassant comme un père, avec son long sourire, sa voix profonde et douce : « C'est bien, mon fils, vous avez bien parlé du pape. » Or, la veille, justement, j'avais, dans un congrès, raconté nos espoirs et répété ce que tous nos amis redisent : que la démocratie a besoin du Christ, qu'elle le pressent et le réclame sans le savoir, et que Léon XIII sera grand parce qu'il

a vu plus loin que son siècle et comme prophétisé l'avenir.

... Hélas 1 nous avons perdu un ami, car ainsi que son Maître, il voulut bien aimer les plus petits ; et voilà qu'au Sillon c'est comme un deuil de famille que nous célébrons avec tendresse.

Au moins, cela nous console de découvrir mieux que jamais quelle place ce large esprit tenait dans notre vieux monde étroit, méchant et courbé, qui s'étonne pourtant et admire, en face de ce qui le domine de trop haut.

Quel souverain, fort de ses canons et de ses régiments, puissant en terres et en or, empereur ou tzar, avec qui le monde entier doit compter, eût, en quittant la vie, fait plus de bruit que ce doux vieillard obstiné et silencieux, presque centenaire, et que la mort ne vainquit que lentement, sans éclat, réclamant quinze jours pour user tout à fait ces forces d'agonisant? Notre siècle a beau se vanter d'avoir oublié Dieu, c'est en vain qu'il blasphème, c'est en vain qu'il prétend ne compter qu'avec les puissances brutales ; il rêve toujours d'un pouvoir moral plus fort que la force ; même en

persécutant, il souffre de la cruelle nostalgie de ce qu'il veut détruire; son oubli n'est qu'un voile méchant dont il se couvre mal. Dans l'abandon, dans les larmes ou dans le sang, l'Église triomphe encore. Ils ne peuvent pas faire que ce pape qu'ils voudraient tant ignorer ne soit à leurs yeux mêmes plus grand qu'eux tous.

C'est qu'il ne gouvernait pas avec la myopie de nos hommes d'État, de nos politiciens rampants, celui qui savait bien son Église éternelle. Son œuvre fut féconde, et les pierres qu'il posa seront les fondements d'un édifice immense. Regardez ses conquêtes : la Belgique, secouant le joug des impies, fière de sa liberté et de sa foi; l'empereur allemand reniant les horreurs du vieux Kulturkampf et mendiant l'appui de Rome; le tzar souverain forcé de regarder jusqu'au fond du Vatican pour découvrir une puissance qu'il pût juger égale à sa toute-puissance; la lointaine Amérique, prouvant aux peuples que l'arbre catholique n'est jamais desséché, que la sève y féconde sans cesse de nouveaux rameaux. .. Mais la France qu'il aima, la France qu'il crut séduire pas les chastes

caresses de ses mains bénissantes, n'échappet-elle pas, douloureuse et cruelle, à ce triomphateur?... Oh ! que c'est mal comprendre les desseins de celui que l'Église eut pour chef. Lui-même, peut-être, pleura sur les longs égarements de notre nation, et se sentant vieux et las il devina qu'il ne la verrait pas guérir; mais, il ne fut pas en somme, et malgré ses victoires dans le monde, un ouvrier de l'heure présente : laboureur désintéressé, ce vieillard vivait dans l'avenir; il semait des moissons que d'autres récolteront. Si trop de catholiques français le comprirent mal, lui prêtant des desseins politiques, alors que, pontife universel, il rappelait Téternelle doctrine de l'Église, et que le catholicisme domine et déborde tous les partis, ne pouvant se restreindre ni s'attacher à aucun ; s'ils furent encore plus lents à le suivre qu'à le comprendre, qui donc aurait le droit de prétendre que le remède proposé n'eût pas guéri, si seulement le malade ne l'eût pas négligé, et qui donc surtout oserait affirmer que notre génération n'a pas entendu la parole libératrice de Léon XIII et n'a pas commencé à marcher sur la route ouverte 1

Aussi bien , ne pouvons-nous pas nous inquiéter et trembler, en proie aux incertitudes de l'avenir. Dans la tombe où l'on va bientôt déposer la fragile dépouille de Léon XIII, on n'enfermera pas la pensée de son règne. C'est que ni les infirmités humaines, ni les mesquines intrigues, ni les pressions des coteries ne dévieront la marche de l'Église de Dieu que l'Esprit conduit. Et nous, agenouillés dans notre humilité et forts dans notre foi, nous attendons, sûrs que le grand courant qui pousse la vie divine comme une eau fertilisante dans les champs des peuples et des démocraties ne sera pas arrêté. L'adieu reconnaissant et douloureux que nos cœurs envoient au pape aimé qui nous quitte va sans angoisse et sans appréhension. Nous savons bien que Léon XIII peut reposer en paix, enveloppé dans sa gloire calme comme dans un transparent linceul qui n'empêchera pas son regard de voir lever les moissons qu'il a semées.

Le pape est mort, mais le Christ vit.

Nous n'avons mission ni de définir les dogmes ni de les enseigner aux peuples. Le Christ, en instituant son Église, et en faisant de Pierre son représentant authentique sur la terre, a organisé lui-même une hiérarchie que les hommes n'ont le droit ni de discuter ni de modifier à leur gré. Etre catholique, ce n'est pas seulement croire certaines vérités, accepter certaines règles de conduite morale, c'est encore reconnaître une autorité religieuse se soumettre à une discipline.

Dès lors, comment ne sentirions-nous pas que notre rôle ne saurait être en aucune façon de nous mêler aux débats théologiques et de

prendre parti dans des querelles qui doivent nous être étrangères? Nous croyons que le Christ n'a pas brisé en vain la pierre scellée de son sépulcre, et que, si son corps glorieux a quitté la troupe attristée de ses disciples, il ne nous a pourtant pas laissés orphelins; il vit toujours; ses prêtres le communiquent aux hommes; les sacrements qu'il a institués luimême sont les moyens providentiels qui répandent et multiplient son action dans le monde. La vérité qu'il a enseignée, la morale qu'il a prêchée ne sont pas laissées à la merci des disputes vaines : elles ont des gardiens officiels. Nous n'avons pas le droit de dire que nous fabriquons la vérité religieuse au gré de nos besoins et de nos rêves individuels ; le Christ n'est pas le nom divin dont nous parons l'idéal intérieur et chéri qui hante mystérieusement nos cœurs; c'est une réalité distincte de nous, antérieure et supérieure à nous ; sans doute, le Christ veut s'emparer de nos âmes et nous pouvons dire avec l'Apôtre que nous voulons être des Christs ; mais enfin ce n'est pas nous qui élaborons lentement le Christ par un travail intérieur de vertu et de dévouement naturels :

c'est le Christ qui nous a faits, c'est lui qui nous a rachetés, c'est lui qui nous a donné son Église infaillible, interprète de sa parole, distributrice de sa vie.

Si tel est le rôle de l'Église enseignante, quelle sera donc notre tâche, à nous, fils soumis et amoureusement respectueux de la hiérarchie catholique, et quelle sera pour nous cette liberté des enfants de Dieu dont la suave promesse remplit d'allégresse les pages de nos Evangiles?... C'est que, si la religion nous est enseignée, nous avons le devoir de la pratiquer en esprit et en vérité. Dieu ne saurait se contenter de la soumission extérieure : il veut l'adoration libre et volontaire : « Ce ne sont pas ceux qui crient : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté du Père. » Faire la volonté du Père, telle est l'œuvre sublime, nécessaire, évidente, œuvre qui réunit dans un labeur commun et comme dans une égalité divine ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui enseignent et ceux qui écoutent... Partout, parmi les plus humiliés, les plus méprisés du monde, l'Eglise a découvert les témoins authentiques des ver-

tus du christianisme dont elle a fait ses saints, les montrant au monde comme ces bons fruits dont le Christ a dit que c'est à eux qu'on doit juger de l'arbre.

Nos amis puiss ent-ils donc comprendre qu'ils ne doivent pas garder pour eux tous seuls la force que le catholicisme a mise dans leur âme et que, si la société contemporaine, torturée de doutes et d'angoisses, est sans cesse ballottée entre les folles espérances et les cruelles déceptions, c'est peut-être parce que nous n'avons pas fait tout notre devoir, substituant dans nos cœurs rétrécis l'idéal trop étroit d'une perfection et d'un bonheur individuels à cette brûlante passion catholique nécessairement conquérante qui faisait crier à l'Apôtre, ivre de charité : « Puissé-je être anathème pour le salut de mes frères I »

Notre devoir est donc d'utiliser les vertus sociales du catholicisme en vue du bien commun; ce n'est pas seulement une méthode d'apostolat qui s'impose à nous parce qu'elle est entre toutes efficace et opportune, c'est encore une obligation où nous nous trouvons, comme citoyens, de travailler au salut public

avec toutes les énergies qui sont en nous et par conséquent avec la plus profonde et la plus solide de toutes, c'est-à-dire justement avec celle que la foi du Christ a déposée dans nos cœurs.

Et voilà notre terrain d'action nettement délimité. Impossible que les non croyants, pour peu qu'ils soient sincères, nous refusent ce droit de nous dévouer à la chose publique et de recourir pour cela à tous les adjuvants moraux et religieux que nous jugerons nécessaires. Et comment, d'autre part, l'autorité religieuse ne se réjouirait-elle pas de nous voir dépenser toute notre ardeur à mener à bonne fin des entreprises utiles et fécondes, capables d'améliorer la situation matérielle et morale de nos concitoyens tout en étant aux yeux mêmes de ceux-ci un évident témoignage de l'excellence d'une religion, inspiratrice d'une telle et si bienfaisante activité ?

Au reste, n'est-ce pas là la véritable tradition catholique? l'Église n'a-t-elle pas toujours commencé par courber les peuples sous le poids de ses bienfaits sociaux avant de les éclairer par la lumière de ses doctrines?... Et nous,

venus si tard, petits et faibles sans doute, mais riches des trésors d'expérience et de sainteté accumulés par tant de sigcles de catholicisme, comment aurions-nous la stupide folie de songer à être des novateurs I Nous savons bien, au Sillon, que notre force c'est justement de n'avoir rien inventé, de n'avoir imposé aucun cachet de vaine et personnelle originalité au grand effort séculaire qui enracine l'Église divine dans les sociétés variables et changeantes, fixées seulement par cette force éternelle qui ramène tout ce qui passe à son unité nécessaire.

Sans doute, nous avons dû, puisque telle était notre tâche, nous limitant à un point de l'espace et de la durée, nous efforcer de trouver l'application opportune de ces principes supérieurs dont l'Église universelle a la garde et qu'elle rappelle au monde par la voix de ses Pontifes. Notre activité, que de multiples contingences viennent déterminer et que les aspirations mêmes que nous devons à notre pays et à notre époque ont su préciser, a ainsi essayé d'illustrer l'éternel enseignement d'une Église que certains de ses adversaires accusent de savoir se

renouveler opportunément parce que seulement, étant toujours jeune et participant à la plénitude même de Dieu, il faut bien qu'elle devance toujours ceux que l'avenir attire et qu'elle les précède dans chaque voie juste où ils s'engagent.

Est-il, en vérité, position plus franche et plus loyale que la nôtre ? Et comment nous laisserions-nous toucher par cette inquiétude, cette impatience de la discipline, cette curiosité malsaine de nouveautés dangereuses, symptômes douloureux d'un courage qui se détend et d'une énergie qui s'épuise? Ne savons-nous pas que le Maître nous a laissé sa paix, et que s'il nous a prédit les souffrances et que certains même nous persécuteraient, croyant être agréables à Dieu, il a prié aussi pour que nous nous aimions les uns les autres, pour que nous soyons consommés dans l'unité.

Pourrions- nous, d'ailleurs, ne pas avoir confiance, alors que partout nous sentons ces mystérieuses et divines prévenances de notre Christ qui prépare lui-même les esprits et les cœurs, oriente les désirs, échauffe les amitiés, de telle sorte qu'une fois les méchantes conventions

brisées, le honteux respect humain détruit et les passions mauvaises humiliées, il n'est rien déplus doux, de plus aisé, de plus expédient que de se laisser faire par lui tout seul... Oui, dans les calmes retraites de nos vieux collèges qui gardent leur recueillement alors même que les haines sectaires sont à la veille de les étouffer, dans l'ombre paisible de nos pieux séminaires, comme dans le bruit des ateliers où l'on blasphème ou dans la monotonie lassante et ennuyée des bureaux ou des comptoirs, partout, elles s'ouvrent à la lumière, elles s'embrasent à la chaleur de sa charité, ces âmes ardentes et pures qui ne peuvent se contenter d'une médiocrité sans enthousiasme et sans joie et pour qui la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue si elle n'était tout d'abord offerte entière à ce qui l'explique, l'éclairé, la domine, la remplit, l'absorbe, à Dieu qui veut que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Ne nous troublons donc pas. Ne nous irritons pas des obstacles que nous pourrions rencontrer sur notre route. Quand la douleur viendra, sachons l'accueillir comme une amie que nous attendions. Si les bons eux-mêmes nous mé-

connaissent ou nous calomnient, ne faiblissons pas, mais sachons reconnaître que s'ils nous reprennent injustement, en bien d'autres cas peut-être nous avons reçu des louanges que nous ne méritions guère... « Soyez forts et courageux, nous disait il y a quelques mois le pape Pie X avec une affectueuse et paternelle bonté. . . Que les contradictions ne vous arrêtent pas 1 » Fidèlement, nous voulons suivre ce conseil. L'amitié du Sillon est bonne et forte : les railleries ne l'entameront pas, les violences ne sauraient la briser. Loin des contentions et des disputes, nous efforçant de ne pas supposer le mal, ignorants des intrigues, nous ferons simplement notre journée, le cœur brûlant d'amour. Notre faiblesse ne nous fera ni inquiets, ni troublés : nous ne serons pas méprisés du Père de famille, lui qui voulut donner le salaire entier, même aux ouvriers de la dernière heure.

LA LIBRE ROUTE 1

La force véritable est douce ; elle ne connaît ni emportement ni impatience ; elle a confiance en la sécurité de ses propres desseins ; elle ne s'aigrit ni ne s'irrite, et rien ne lui résiste. L'Église de Dieu spoliée, persécutée, raillée, flagellée de haine ou de mépris, est la plus grande force morale du monde.

Tandis que Rome nous enveloppe comme d'une atmosphère d'éternité et que le haut Vatican nous paraît dominer de sa sereine quiétude la violence des conflits humains et l'horreur des mauvaises passions déchaînées, sachons au moins écouter la voix qui parle au

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