TROISIÈME PARTIE
HIER ET DEMAIN
ET EXÀLTAYIT HUMILES
C'était un jour de Fête-Dieu. J'étais à Chartres... Une petite pluie, fine et monotone, tombait du ciel : la vieille ville tout embaumée semblait presque faire corps avec les champs placides d'alentour. Elle serrait pieusement ses maisons basses contre la haute cathédrale qui dominait tout de sa robuste et royale simplicité et dont les grands toits verdâtres jetaient dans le brouillard comme une discrète
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clarté de rêve... Triste, je songeais que les hommes étaient moins fidèles que la pierre, que depuis longtemps déjà l'Église de Dieu s'était écroulée dans les âmes, tandis que la vieille cathédrale restait toujours debout et que, dans leurs niches creuses, les saints confiants et béats souriaient encore comme autrefois aux passants indifférents qui ne comprenaient plus... J'allais entrer dans l'église, craignant un peu ce froid recueillement nu des temples délaissés, fait non de piété, mais d'abandon, et les reproches impuissants de la pauvre lampe presque éteinte qui seule veille et prie.
Mais voici que la grande porte s'ouvre. J'entends la voix de l'orgue ; un cortège s'avance : — le Christ règne donc encore!... Ce sont comme autrefois, sans doute, les chevaliers qui vont sortir ! La forteresse sainte va vomir sur les ennemis de Dieu des légions de défenseurs ! Anxieux, je regarde avec cette fièvre d'attente et de désir qu'aurait un patriote voyant passer les derniers combattants, suprêmes réserves pour la victoire.
Je les ai longtemps contemplés, les soldats de tor Christ, ô mon Dieu I enfants en rouge,
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petites filles couronnées de roses blanches, vieilles femmes à la démarche lente, remuant la tête dévotement, en égrenant de longs rosaires, vieillards appuyés pesamment sur de gros bâtons, bons prêtres suivant tout essoufflés, parmi la foule des parents en grande toilette et si fiers de trouver leur bébé plus beau que tous les autres... Voilà donc le cortège triomphal, voilà la phalange héroïque qui doit vaincre les puissances d'en bas, dompter l'erreur, purifier l'art, féconder la science, instruire le peuple et placer sur le front de Jésus saignant pour nos péchés le diadème d'or du siècle qui sera !
...Alors j'ai eu peur. J'ai senti des larmes amères de pitié me mouiller les paupières; j'ai suivi, perdu dans la foule des humbles, cette croix rédemptrice que portait devant nous un grossier paysan. L'espoir défaillait en mon cœur; comme les saintes femmes, il me semblait voir passer Jésus, méprisé et la face meurtrie. La folie de mes espérances m'étourdissait et me submergeait, comme fait sans doute à un homme qui se noie l'infinie profondeur de l'océan.
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« Hélas ! pensais-je avec angoisse, la religion n'est plus donc pour notre patrie que comme la fumée d'une lampe qui s'éteint !... Là où poussaient autrefois de vigoureuses forêts, il n'y a plus maintenant que la lèpre ridicule des mousses et des herbes ! Sous les voûtes sublimes, les mouches ont remplacé le vol de l'aigle. »
A quelques pas de l'église, dans une ruelle étroite mal décorée avec des draps et quelques fleurs fanées, la procession s'arrête devant un pauvre et disgracieux reposoir. Des ouvrières passent, se détournent à peine pour regarder un instant, indifférentes ; quelques hommes de la police sont là, les mains derrière le dos, bien tranquilles cette fois, les manifestants n'étant pas dangereux. On chante des cantiques ; les voix sont aiguës ou cassées, voix d'enfants ou de vieilles gens. La pluie tombe toujours, mouillantles bannières de soie, salissant de boue les jupes blanches des fillettes, ne respectant pas les chapes dorées des prêtres. Mais le petit troupeau est en prières : une joie se lit dans tous les yeux ; les plus humbles mêmes oublient quel grand dommage c'est de perdre en un jour une belle toi-
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lette neuve. On entonne le Tantum ergo...\ puis le prêtre présente au peuple l'ostensoir d'or. Tout le monde se prosterne, oubliant un instant la petite ruelle pluvieuse de Chartres, perdue au milieu de la ville hostile, pour ne plus songer qu'à ce beau ciel que l'on se représente sans doute naïvement d'après les cantiques d'enfants et les images dorées des paroissiens.
Plein de pensées arrières, j'étais resté debout. J'avais presque honte de faire partie de ce groupe, moi fier de cette foi virile que Dieu avait déposée dans mon cœur, et qui avais horreur des étroites et mesquines dévotions de vieille fille. J'aurais voulu pour mon Christ un cortège de jeunes hommes, les forces vives de la démocratie. Pour le saint combat, j'avais rêvé une armée de vaillants et je me sentais déçu et humilié parmi toute cette faiblesse puérile.
Je croyais bien, pourtant, que Jésus était là, devant moi, dans l'hostie, mais d une foi aride; je répétais, presque de bouche seulement, les mots de ma croyance : il me semblait qu'aucun sens vivifiant ne venait plus les féconder. . . Une
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lutte terrible s'engageait dans mon cœur : j'avais envie de fuir, de m'en aller errer tout seul au fond de la campagne, dans le brouillard, et là, loin de tout ce qui m'offusquait ici, de retrouver dans la solitude mon rêve intérieur, les mirages d'avenir qui font vivre. Un remords me retenait; le Christ que j'appelais de toutes mes forces pour en faire le cœur de la démocratie de l'avenir, il était tout près de moi, dans l'ostensoir que le prêtre commençait à lever sur les fidèles agenouillés. Avaisje le droit de préférer au Christ vivant le Christ intérieur que je m'étais bâti à moimême avec des désirs et des espérances? N'étaient-ils pas tous deux un même Sauveur et ne devais-je pas le reconnaître tel qu'il avait voulu se livrer à moi...? Combat d'un instant, mais d'une angoisse cruelle au plus intime de moi-même I
Enfin, sans enthousiasme, sans tendresse, par un acte violent de volonté, je m'agenouille dans la boue, sur les gros pavés de la ruelle, je me prosterne, comme les autres, parmi les têtes penchées des vieilles dévotes en prières et je dis tout bas à Jésus :
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« Seigneur, que votre règne arrive sur la terre comme dans le ciel ! Traitez-moi comme votre serviteur et montrez-moi comment il me sera donné de combattre pour votre gloire ! »
... Or le Christ, notre Maître, a entendu ma prière. Quand je me suis relevé, le Christ déjà m'avait exaucé. J'étais aveugle et il venait d'ouvrir mes yeux ; son esprit habitait dans mon cœur et l'éclairait enfin !
Le Dieu fort n'a pas besoin de soldats pour vaincre. Il recherche la louange des simples et des petits enfants. Tous les puissants de la terre railleront ce roi qui, dans ses triomphes, est monté sur une ânesse sans gloire, qui s'est laissé revêtir d'un ridicule manteau d'écarlate et couronner d'épines. Mais Jésus a dit : «Bienheureux ceux qui souffrent ! bienheureux les pauvres d'esprit 1 . . . » Jésus a eu comme premiers disciples des pécheurs ignorants, des malades qu'il avait guéris, des femmes qu'il avait relevées. Jésus a pleuré dans son agonie à Gethsémani. Jésus a eu froid quant il est né dans une étable et il est mort, nu, sur une croix infâme. Jésus est l'homme de
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l'humiliation comme il est l'homme du pardon.
Il ne faut pas que nous rougissions de l'ignominie de notre Dieu. Nous devons la rendre nôtre et dire avec l'apôtre Paul : « Pour moi, je ne veux me glorifier que de mes faiblesses I »
...Oh ! je vous ai regardé avec amour, cette fois, enfants et vieillards naïfs, amis agenouillés à mes côtés. J'ai bien compris que notre rôle à nous, jeunes hommes, c'est de vous défendre et de donner une voix à ce que vous dites obscurément tout bas. Votre bassesse même est toute-puissante ; ce n'est qu'en nous courbant jusqu'à elle que nous puiserons le saint orgueil de mépriser les vanités fastueuses qui se fanent comme l'herbe des champs ; ce n'est qu'en étant vos frères tout à fait que nous parviendrons à être ceux de Jésus-Christ I Simples d'esprit et de cœur, \ous êtes leshériri tiers du royaume de Dieu, auquel suivant la parole même du Maître, personne n'aura part s'il ne devient semblable à un petit enfant! Nul ne peut arriver jusqu'à la vérité vivante et jusqu'à la gloire éternelle sans tout humilier
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au dedans de lui, devant la triomphante simplicité d'un cœur pur...
Je suivis la procession à travers les petites ruelles, l'âme rafraîchie, toute baignée de douce certitude. Le soir tombait, la pluie avait cessé ; le soleil colorait de rose pâle le brouillard, au couchant. Les fidèles se séparèrent au seuil de l'église, où nous étions revenus : joyeusement ils rejoignaient leurs logis... Je me promenai longtemps ce soir-là dans les rues. Les boutiques et les cafés commençaient à s'éclairer; les gens, retenus chez eux parla pluie durant la journée, étaient venus nombreux sur la promenade ; on entendait au loin le bruit d'un orchestre ; des soldats passaient, se donnant le bras en chantant ; des pauvres en haillons mendiaient, offrant de petits bouquets de violettes fanées.
C'était la vie quotidienne et banale, l'éternelle monotonie des choses et je sentais que non seulement cette ville, mais que toutes les autres, mais que la terre presque entière était indifférente à mes pensées : tous les détails que j'observais autour de moi, même les plus insignifiants, me choquaient, me sem-
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blaient hostiles. J'aurais voulu arrêter les passants, leur faire partager l'amour et la joie que j'avais au cœur, mais le sentiment démon isolement me retenait inerte. Je me trouvais semblable à un enfant faisant des efforts pour renverser une montagne avec son poing et je sentais de l'amertume à cette impuissance. Maintenant que j'avais vu la vérité, je souffrais de ne pas savoir comment vivre utilement pour elle.
Tout entier à cette méditation je m'arrêtai sous les arbres de la promenade. Il y avait, en face de moi, un banc dont l'extrémité était encombrée par une lourde pierre, laissée là, sans doute, par quelque ouvrier. Une femme vint à passer devant, qui tenait par la main un petit garçon, âgé de quatre ans à peine. Gomme le bébé semblait fatigué, la femme l'assit sur le banc. L'enfant, voulant gentiment avoir sa mère près de lui et lui faire une petite place, essayait, mais en vain, de renverser la lourde pierre ; enfin, il fit un grand effort et, sans rien regarder, se précipita sur le méchant obstacle; la femme, sans en avoir l'air, le soulevait par dessous et le jetait à terre. La pierre
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tomba, le bambin applaudit et embrassa sa mère bruyamment avec des cris de joie et de triomphe, tandis que celle-ci complimentait son petit chevalier de sa glorieuse prouesse.
J'avais compris. Je me remis en rcute, confiant cette fois, parce que j'avais vu. Pour rendre au Christ sa place dans le monde, ce n'est pas une pierre, mais bien une montagne d'indifférence et de malice qu'il faut renverser. Mais pour soulever une montagne, il n'est besoin que d'un peu de foi : telle est la parole divine. Ce que Dieu demande de nous, c'est un geste seulement, et c'est lui qui fera le reste.
DU CATHOLICISME
La guerre est déclarée au catholicisme. Il ne s'agit plus seulement pour nos adversaires de lutter contre le cléricalisme et de faire respecter les droits du pouvoir civil : c'est à la religion elle-même qu'ils s'attaquent. Ils affirment que nul travail social ne saura être fécond tant que l'on n'aura pas commencé par affranchir l'esprit humain du joug tyrannique de l'Eglise, tour à tour cruelle ou hypocrite ; ils prétendent que l'esprit moderne ne saurait plus essayer d'accommodements nouveaux avec l'ennemi séculaire et qu'avant tout il importe de se