‹ L'esprit démocratiqueChapitre 9 sur 15 · LES ENNEMIS INTERIEURS DU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS INTERIEURS DU CATHOLICISME

débarrasser de cette puissance ténébreuse et oppressive.

En face de ce formidable assaut, il n'est pas étonnant que les catholiques aient senti l'impérieux besoin de s'unir : ne fallait-il pas repousser le flot dévastateur, et l'imminence du danger ne conseillait-elle pas d'oublier les divergences de détail pour faire bloc contre l'envahisseur?

D'ailleurs, la religion n'est pas seule attaquée : la morale, la patrie, l'armée, l'autorité du père de famille, le capital, toutes les bases de la société sont ébranlées, tous les intérêts sont menacés. C'est le rassemblement de tous les honnêtes gens qu'il faut sonner : comment un seul de ceux qui ont quelque chose à sauvegarder manquerait-il à l'appel?

Ah ! certes, nous sentons bien que l'audace des sectaires rend l'union nécessaire, lorsqu'il s'agit de défendre les libertés qu'ils veulent nous ravir et qu'il n'est pas de sacrifices ni d'abnégations au-devant desquels il ne convienne alors de courir. Mais comment ne pas voir aussi que c'est justement la tactique de nos adversaires de construire habilement un

bloc, dans lequel ils introduisent avec le catholicisme une foule de vieilleries et de conceptions étroites et méchantes ! Ils peuvent alors plus aisément ameuter contre nous les indignations et les haines, fortes surtout peut-être des malentendus qu'ils se sont plu à entretenir.

Plusieurs aussi parmi ceux qui passent pour les défenseurs attitrés de l'Église — et il n'est pas de petite commune où ce rôle ne soit dévolu, sans contestation, à quelques-uns — semblent avoir à cœur, consciemment ou non, de maintenir l'intégrité du bloc ; ils entendent bien ne pas céder une pierre de leurs forteresses, si démantelées pourtant, et s'ils enferment dans les profondeurs de leurs âmes héroïques la foi des aïeux, c'est, à n'en point douter, en compagnie des vieilles idoles d'un égoïsme stérile et malfaisant.

Ces hommes font le jeu des adversaires de notre religion : ils acceptent et réclameraient même, au besoin, le faux terrain sur lequel on les convie pour continuera les tailler en pièces, en toute sécurité. Ils ne voient dans le catholicisme qu'une force de conservation sociale ;

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ils entendent se servir de la vérité universelle pour protéger des intérêts particuliers ; ils demandent seulement aux prêtres de faire respecter un ordre qu'ils se sentent depuis longtemps impuissants à assurer eux-mêmes ; ils réclament que les disciples du pauvre Nazaréen aillent prêcher aux foules une résignation profitable aux puissants : ils payeront ces difficiles et délicats services de riches et abondantes aumônes; d'ailleurs, n'est ce pas là un échange naturel de bons procédés : tous ceux qui sont dans les bonnes idées ne se doivent-ils pas assistance? Au reste, ces champions du catholicisme savent bien que la haine veille à leur porte et que la France d'aujourd'hui les supporte comme à regret et avec colère... ; mais ce n'est évidemment pas de leur faute : pas un instant, ils ne songent à accuser leur inintelligence des besoins présents, leur paresse et leur incurie sociale, leur morgue hautaine, leur dureté, leurs vices élégants, la stérilité de leur foi vaine, l'engourdissement de leur volonté quiètement épanouie dans son néant, pas un instant ils ne soupçonnent qu'ils n'ont jamais compris, qu'ils n'ont jamais senti le Christ :

non ! tout le mal provient de la malice des autres qui ont horreur des gens bien pensants.

Tels sont les ennemis intérieurs du catholicisme. On saisit les dangers de l'union, si l'on nous contraignait à l'étendre jusqu'à eux.

D'ailleurs, ce ne sont pas là périls nouveaux dans l'histoire de l'Église de Dieu : à travers le cours des siècles, nous la voyons sans cesse comme écrasée entre les ennemis de l'extérieur qui veulent l'étouffer par la violence et les ennemis de l'intérieur qui s'essayent à la vicier et à la fausser à leur profit, réclamant de sa docilité des services honteux qu'elle ne saurait jamais leur rendre. Ces derniers ennemis sont les plus odieux et les plus redoutables ; la brutalité des premiers n'a jamais fait que fertiliser l'arbre divin, en l'arrosant de larmes et de sang ; l'hypocrisie des seconds a desséché les rameaux, flétri les fleurs et pourri les fruits... Elle a fait plus encore, en fournissant à des cœurs droits et loyaux des armes contre la vérité et en opposant en quelque façon Dieu à lui-même.

Il importe donc que nous le criions bien haut : on n'a pas le droit de rendre l'Église de

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Dieu solidaire de ceux qui dénaturent sa morale et la soufflettent d'autant plus injurieusement qu'ils se réclament d'elle. Si nous la croyons infaillible, nous savons bien que ceux qui se disent ses fils ne sont pas à l'abri du mal, et peuvent pécher contre elle; nous nous souvenons que le Maître a dit : « Il faut que le scandale arrive... »

Et même, l'Église, cette libre et fraternelle société des âmes, n'est pas limitée par les bornes trop étroites d'une société visible; tandis qu'il y a des baptisés et des pratiquants qui ne font pas partie de son âme, cellules mortes que la sève divine ne féconde plus, il y a parmi ceux qui semblent l'ignorer ou peut-être même la combattre, des cellules vivantes qu'embrase la charité du Christ voilé, mais présentât que revendique l'âme de l'Église universelle... : et ceci est la doctrine séculaire et officielle du catholicisme.

Il faut que cette doctrine finisse enfin par quitter les cercles fermés où l'on parle de théologie, pour se répandre, forte et consolante, à travers les masses qui l'ignorent... Il faut que l'on juge notre Christ d'après ce qu'il est et non

d'après les méchants exemplaires que trop de catholiques en ont fournis. La démocratie réclame inconsciemmentle Christ. Elle s'essaye, avec une maladresse cruelle et presque touchante, à replacer le divin au-dessus de ses rêves, dans les inconsistants lointains de ses utopies... Nous savons où est celui qui a dit : a C'est moi qui suis le chemin et la vérité et la vie » ; ferons-nous de son catholique sanctuaire une chapelle privée dont nous garderons la clef dans notre poche? et qui osera dire que nous ne devons pas, au contraire, fils de notre pays et de notre temps, pousser notre société qui hésite et cherche sa voie vers la véritable justice qui rend l'homme libre?...

Je le sais, nous risquerons de briser ainsi l'unité du parti, mais le catholicisme n'est pas, n'a pas le droit d'être un parti : il les domine tous de sa céleste hauteur. Il peut leur donner, en passant, comme une aumône divine, une orientation, un secours moral, une vertu et une force intérieures ; il ne s'identifiera jamais avec aucun d'eux et demeurera aussi jeune, aussi vivant quand ceux-ci auront

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disparu tour à tour comme des vêtements usés et hors d'usage.

Les jacobins semblent triompher aujourd'hui... : ils se figurent dévorer une Eglise anémiée et à demi morte déjà ; ils ne font que déchirer un manteau vieilli et qui, sans eux, serait tombé en poussière, laissant apparaître la robe nouvelle dont les siècles vont revêtir l'éternelle vivante...

Si l'on appelle catholicisme l'état d'esprit démodé, la mentalité surannée et inféconde que nous ne connaissons que trop, hélas !,j'en conviens, le catholicisme agonise et les sectaires ont gagné la partie... Mais qu'il ne soient pas trop fiers de leur inutile victoire ! . . . Une autre partie va se jouer aussitôt après... et je me figure, en vérité, qu ils ne gagneront pas celle-là.

C'est qu'en effet, une race nouvelle s'est déjà levée : elle respecte la grande tradition nationale, mais elle sait aussi que la tradition est comme un fleuve qui doit, pour ne pas se corrompre, marcher toujours à travers les monts et les plaines ; elle admire les aînés et comprend bien qu'elle n'est forte en somme que

parce qu'elle est la fille de leurs dévouements et de leurs vertus ; elle est humble parce qu'elle mesure sa petitesse et la lourdeur de la tâche, mais confiante aussi parce qu'elle sait, à ne s'y pas tromper, que l'avenir l'attire irrésistiblement...

Que pourront faire contre cette invincible poussée de vie les majorités éphémères, les lois sectaires, les persécutions mesquines ou violentes?... Encore une fois, le vrai danger n'est pas de ce côté, et quelque étrange que cela puisse paraître à plusieurs, l'ennemi redoutable n'est pas au dehors, il est au dedans... Et blême, certains, sans doute, dont les vertus privées et l'inconscience suffiront à assurer le salut individuel, n'en demeurent pas moins, en face du péril présent, des ennemis involontaires du catholicisme en France ... ; et c'est peut-être la pire des calamités que d'être combattu par d'honnêtes gens.

Quoi qu'il en soit, que rien ne nous détourne jamais de l'opiniâtre et incessant labeur qui doit remplir et élargir nos vies. Malgré les défiances, les railleries ou les haines, nous prendrons part au travail social nécessaire :

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nous ferons œuvre positive ; nous montrerons à tous l'usage que nous entendons faire de cette liberté que nous réclamons ; nous essayerons d'affranchir le travail des exigences du capital et de la tyrannie des politiciens ; nous ne cacherons ni ce que nous pensons, ni qui nous sommes, et peut-être notre opiniâtre loyauté sera-t-elle la plus habile des politiques.

N'oublions pas cependant que c'est nousmêmes d'abord qu'il faut libérer, que c'est là une révolution intérieure dont l'effort doit durer toujours, que c'est celle que notre Christ est venu apprendre aux âmes, jugeant que cela suffisait à les rendre assez fortes pour en réaliser d'autres ensuite dans la vie sociale des nations... Aimons chaque jour davantage la Cause, non pour nous, pas même pour l'enthousiasme qu'elle nous inspire, mais pour elle toute seule. Que Y amitié du Sillon soit une réalité de chaque instant ! Ne soyons ni violents, ni impatients : nous pouvons être doux si nous sommes forts. N'ayons peur de rien, ni des adversaires, ni des indifférents. Craignons seulement — hélas ! l'égoïsme se venge si bien des défaites qu'on lui inflige un instant et

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