CHAPITRE IV
De l'oiseau considéré sous le rapport physique.
Le monde des oiseaux, que nous venons de parcourir, est un monde passionnel. Il nous reste à examiner le monde matériel, car l'homme de la civilisation n’a pas moins à envier et à emprunter à l'oiseau sous le rapport physique que sous le rapport moral. Bon nombre de nos institutions d'harmonie sont calquées sur les institutions modèles de ce règne emplumé.
L'oiseau, créé pour vivre dans l'élément le plus subtil et le plus pur, est nécessairement de tous les moules de la création dernière le plus indépendant et le plus glorieux. La charpente de ces fins voiliers de l’air est une merveille de légèreté et de grâce, un modèle désespérant d'économie de ressorts et de solidité dont chaque pièce est évidée, polie, percée à jour avec une délicatesse exquise. Les deux sens qui mettent € plus rapidement l'être en communion avec le monde visible et le monde aromal, la Vue et le Toucher, atteignent chez l'oiseau un degré de sensibilité si exquise que toutes les autres créatures sentantes sont en droit d’accuser la nature de partialité envers lui.
L'oiseau vit plus dans un temps donné que tous les autres êtres. Car vivre, ce n’est pas seulement aimer, c'est aussi se mouvoir, agir et voyager. Les heures du martinet de nos églises, qui franchit en soixante minutes une distance de quatre-vingts lieues, sont plus longues que celles de la tortue, parce qu'elles sont mieux remplies et qu'il y tient plus de choses. Les hommes d'aujourd'hui, qui vont d'Europe en Amérique en huit jours, vivent quatre fois
autant que ceux du dernier siècle, qui mettaient un mois et plus à faire ce trajet. Cette sensation de bien-être indicible que l'aéronaute éprouve dans ses rapides traversées atmosphériques, lui vient d'une révélation interne de son orgueil qui lui affirme qu'il a conquis le temps et subjugué l’espace. La science a triplé la durée de l'existence humaine. L'homme qui a cinquante ans aujourd'hui a plus d'années à vivre que n’en recurent à leur berceau Michel- Ange et Voltaire.
Indépendamment de ce que l'oiseau vit plus que tous les autres êtres dans le même temps, l’âge semble glisser sur lui sans y laisser d’empreinte, ou plutôt l’âge ne fait qu’aviver ses couleurs et ajouter à la sonorité des cordes de sa voix. La vieillesse embellit l'oiseau au lieu de l’enlaidir comme l'homme, dont la fiqure dans sa décadence prend une expression vulgaire qui permet à peine la pitié. L'incarnat de la vie ne & change pas pour lui en livides couleurs, et ses yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes funéraires qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri.
Non-seulement chaque nouvelle mue apporte un nouveau lustre au costume de l'oiseau, mais les vieux, dans toutes les espèces, muent beaucoup plus tôt que les jeunes, c’est-à-dire sont encore plus affolés de parure , ce qui est cause que Ruy Gomez de Sylva commet une faute d’ornithologie effroyable lorsqu'il dit à Doña Sol, pour la mettre en défiance contre l'amour des jeunes hommes :
RL Tous ces jennes oiseaux A l’aile vive et peinte, au lang@ureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
Le brave oncle se trompe, mais non pas sa nièce, qui sait parfaitement que les amours des jeunes sont bien plus slrs et bien moins trompeurs que les amours des vieux.
Les petits des oiseaux ressemblent tous à leurs mères jusqu’à la puberté, comme les enfants des hommes. Leur sexe ne se révèle qu'après leur première mue ; ils n'aiment, pour la plupart, qu'à leur second printemps. On parle de moineaux francs qui anticiperaient sur ce terme. La chose se concevrait plus facilement du moineau franc que de toute autre espèce. Le fait n'est pas prouvé néanmoins.
L'oiseau est un navire modèle construit de la main de Dieu et dont les conditions de rapidité, de docilité et de légèreté sont absolument les mêmes que pour le navire bâti de la main de l'homme. Il n’y a pas dans le monde deux objets qui se ressemblent plus, mécaniquement et physiquement parlant, que la carcasse de l'oiseau et celle du navire. C’est la même physionomie, quant à l'ensemble; ce sont les mêmes dispositions de détail, les mêmes moyens d'action. Le sternum ou la partie saillante de la poitrine de l'oiseau figure si exactement la quille que les Anglais lui en ont conservé le nom. Les ailes sont les rames, la queue le gouvernail. Et de même que la vélocité et la docilité de la fringante yole, qui glisse sur la crête des vagues sans se mouiller les flancs, dépendent de la hardiesse de sa quille, de la longueur des rames et de la puissance des bras qui mettent en jeu celles-ci, la rapiditéde l'oiseau et la sûreté de son vol sont en raison directe de la saillie de sa carène sternale, de la longueur de ses rémiges et de la puissance de ses muscles pectoraux. Le martinet, le faucon et la frégate, dont il faut, bon gré mal gré, s’habituer à m'entendre répéter les noms, sont quillés jusqu'au gouvernail et portent l'aile taillée en faux, tant sont longues les pennes qui leur servent d’avirons. Le squelette de l’oiseau-mouche, qui est aussi un marcheur aérien de premier ordre, semble un modèle réduit du plus hardi canot de la flotte d’Asnières. Convenablement décorée, gréée et illustrée de paillettes d'or, de rubis et d’arabesques, cette coque élégante fournirait un char de parade magnifique pour une fée Mab des eaux.
Plus de quille au contraire, plus de carêne sternale chez les oiseaux sans ailes que leur pesanteur cloue au sol. Le sternum chez l’autruche, le nandou, le casoar, se réduit à une simple plaque osseuse en forme de bouclier qui n’occupe que la partie antérieure de
la poitrine. Le développement osseux qui manque ici se compense par le développement prodigieux du bassin.
L'analogie matérielle qui existe entre l'aile de l'oiseau et l’aviron du navire est si frappante qu’elle a forcé toutes les langues à marier les deux mots. Virgile avait dit en latin le Rémige des ailes (remigium alarum), et depuis lors ce terme de rémige a été employé pour désigner les pennes les plus externes de l'aile, celles qui jouent
ostensiblement le rôle de rames. Un savant de Genève, un vra chercheur, Huber, qui a fait de curieuses observations sur le vol des oiseaux de proie, a même usé de la métaphore pour établir une distinction caractéristique entre ces espèces supérieures qu'il a divisées en deux elasses principales, celle des Rameurs et celle des Voiliers. Rameurs sont les faucons, chez lesquels la première ou la seconde penne de laile est la plus longue, et qui peuvent, à l’aide de cette longue rame et de leur longue quille, piquer droit dans le vent et rompre le courant de l'air, comme le batelier habile dompte le courant du fleuve à l’aide de l’aviron. Les simples voiliers sont les aigles, les vautours et les buses, dont les ailes ne sont pas assez aiguës pour entrer dans le vent et ressemblent à des voiles. L'infériorité de ces voiles dépend de ce que ce n’est plus ni la première, ni la seconde de leurs pennes qui a la plus grande dimension, mais bien la troisième ou la quatrième, ce qui leur donne nécessairement une forme arrondie. L'oiseau rameur est à l'oiseau voilier ce que le bateau à vapeur qui se joue des vents contraires est au navire à voiles qui ne peut courir vent debout. Les os de l'oiseau de haut vol, comme ses plumes, sont des tubes remplis d'air en communication intime avec un réservoir pulmonaire d'une capacité prodigieuse. Ce réservoir communique également avec des cellules aériennes pratiquées entre les muscles de l'intérieur, et qui sont autant de vessies natatoires à l’aide desquelles l'oiseau peut enfler considérablement son volume et diminuer proportionnellement sa pesanteur relative. Chez les oiseaux chargés d’une lourde armure de tête, comme les toucans et les calaos, la nature a ménagé entre cuir et chair un si large intervalle qu'il en résulte une désadhérence quasi complète de la peau, ce qui fait que ces oiseaux se dépouillent avec la même facilité que le lapin. Les grèbes, les plongeons et tous les oiseaux d'eau, qui sont condamnés à demeurer quelque temps dans un milieu irrespirable, jouissent également à un puissant degré de cette faculté d'emmagasiner l'air à l’intérieur et de se dépouiller tout d’une pièce. L’art charmant du fourreur a su tirer de cette facilité d’écorchement un merveilleux parti.
Au lieu que le sang aille au devant de l'air comme chez l'homme
et chez les autres mammifères, c'est l'air qui va au devant du sang chez l'oiseau et qui le rencontre partout. De là une ubicuité de respiration et une rapidité d'hématose qui explique l'infatigabilité des ailes de l'oiseau. Les muscles ne se fatiguent pas, parce que le sang toujours vivifié apporte à chaque seconde une nouvelle vigueur à chaque muscle. J'ai écrit au chapitre du Cerf et à celui du Lièvre, livre I, que les bêtes se forçaient bien plus par la fatigue des pouinons que par celle des jarrets. La puissance de locomotion de l’oiseau, dont les cavités aériennes ne se vident presque jamais, est une preuve indirecte de cette vérité bien connue des veneurs. Mais, quand un oiseau plongeur a dépensé sa provision d'air en restant trop longtemps sous l'eau, il ne peut plus replonger avant d'avoir rempli de nouveau ses magasins; alors le chasseur n’a qu'à l'empêcher de gonfler ses outres pour le prendre à la main. De même, comme l'air dont l'oiseau se sert pour se ballonner est chaud, ce qui le rend encore plus léger que l'air froid, il suffit de faire à un oiseau un trou par lequel cet air chaud puisse fuir, pour l'empêcher de s'élever.
Il existe entre les diverses parties du corps de l'oiseau une sorte de pondération et de balance qui fait qu'aucun organe, qu'aucun membre ne peut prendre un développement exagéré sans que tout aussitôt, par une espèce de compensation équilibrée, un autre orane où un autre membre ne perde en pareille proportion. Ainsi les ailes démesurtes coïncident généralement avec des pieds trèscourts. Exemples : la frégate, le martinet, l'oiseau-mouche, déjà nommés. Des pieds patus, c'est-à-dire couverts de plumes, correspondent également avec la brévité de ces supports. Exemples : le pigeon patu, le coq de Java, les lagopèdes, les tétras. La bécasse, qui a les jambes plus courtes que la bécassine, les a, par la même - raison, mieux couvertes. De très-longues jambes, comme celles des échassiers, consonnent avec un petit corps : grue, héron, flammant, échasse, ete. Les autruches aux longues jambes et aux vastes flancs n'ont point d'ailes. Le cygne, le pélican, l’albatros, qui sont d'énormes oiseaux pourvus de grandes ailes, sont bas sur jambes. La nature économise toujours sur une partie quelconque du corps de l'oiseau ce qu'elle a dépensé de trop sur une autre. Les bons mar-
cheurs sont mauvais voiliers, et réciproquement ; les coureurs et les plongeurs de premier ordre sont privés de la faculté de s'élever dans les airs ; les myopes, comme les hiboux, ont l’ouïe très-fine ; les clairvoyants sont volontiers durs d'oreille. Les oiseaux les moins bien partagés sous le rapport du costume et de la taille sont d’excellents chanteurs. Dieu a donné à l'alouette, au rossignol et au rouge-gorge, qui sont des espèces victimes, le don de poésie pour se consoler de leurs peines.
Le plus exquis de tous les sens de r oiseau est celui de la vue. L’acuité et la perspicacité de la rétine sont en raison directe de la rapidité du vol. L’aigle, le faucon, le vautour et tous les oiseaux de proie, à l'exception des oiseaux de nuit, embrassent de leur regard un horizon immense dix fois plus étendu que celui de l'homme. Le martinet, au dire de Belon, apercoit distinctement un moucheron à la distance de 500 mètres, fond dessus avec la rapidité de la foudre, et l'enlève avec une dextérité sans égale. Le milan, qui plane dans les airs à des hauteurs inaccessibles à nos débiles yeux, apercoit facilement le poisson mort qui flotte à la surface des ondes ou le mulot imprudent qui se dispose à sortir de.son trou.
Dieu fait bien ce qu'il fait. S'il n'eût proportionné la justesse du coup d'œil de l'oiseau de proie ou de l'hirondelle à sa vélocité, cette vélocité extrême de l'oiseau ne lui eût servi qu'à se casser la tête. Rien n'est plus commun que de voir les grives et les alouettes se rompre le cou en donnant dans la pantière, grand filet vertical qu'on tend au crépuscule sur la route de ces oiseaux. Tous les jours des perdrix s’assomment contre les fils de fer des télégraphes électriques, et les gardiens de nos phares font moisson quotidienne de cadavres de bécasses durant la saison des passages.
Ces malheureuses bécasses sont des voyageuses de nuit qu'attire la lumière et que leur myopie extrème ne sait pas préserver des dangers de l'abordage contre la cage de verre du perfide fanal.
Le mécanisme de l'appareil de vision de l'oiseau explique cette faculté qu'il possède d’embrasser du regard des horizons de quarante à cinquante lieues de rayon, suivant le degré de transparence de l'atmosphère où il plane. L'oiseau a l'œil beaucoup plus grand et beaucoup plus ouvert que tous les autres animaux. L'oiseau n'a
pas de cils; mais, indépendamment des deux membranes palpébrales (paupières) dont il jouit comme nous, il en possède une troisième, qui cireule entre les deux autres, couvre tout le globe de l'œil, le parcourt sans cesse pour le tenir propre et brillant comme un verre de lorgnette, et lui sert à la fois de frottoir et de rideau contre l'6clat des rayons lumineux. Le globe de l'œil chez les oiseaux de proie n’est pas simplement mobile, comme chez nous, de haut en bas et de gauche à droite; il peut se projeter en avant ou se retirer en arrière, à l'instar du cylindre de nos lunettes d'approche, ce qui permet à la pupille d'agrandir indéfiniment le champ de ses investigations et à la rétine de trouver commodément son point. Cette puissance d'embrassement de l’espace par la vue commence à vous donner la elef de ce fameux problème de la fixité de direction des oiseaux dans leurs migrations périodiques. Tous ces routiers de l'air qui transhument deux fois par an du pôle à l'équateur et retour portent gravée dans le cerveau en traits ineffacables une carte itinéraire qu'ils ont levée dès le commencement des choses, à l’aide de points nombreux de triangulation et de repère espacés de cinquante en cinquante lieues au-dessus des régions à parcourir. Cette série de points de repère guide aussi sûrement les oiseaux de passage à travers l'océan des airs, que les poteaux de la grand'route nos soldats gagnant leur couchée.
Cette série se composera, suivant les circonstances, de cimes de montagnes, de volcans, de cours d'eau, voire de clochers de cathédrales dans les pays de plaine. Une cigogne native de Strasbourg qui a passé la mauvaise saison dans les parages de l'équateur, et qui veut regagner au printemps le foyer paternel, ne peut - guère s’égarer en route. La première étape à franchir est le désert des sables ; or, les limites du désert sont tracées par les sommets sourcilleux de l'Atlas qui sépare la région des palmiers de celle du froment. Notre voyageuse pique droit vers ces derniers monts, et descend aux plages de la Méditerranée vers Alger, Tripoli, Tunis. La voilà hors d'Afrique. Maintenant, du sein de la mer bleue surgit un bloc pyramidal immense qui s'empanache de famée pendant le jour et de flammes durant la nuit : c’est l'Etna, dont la base s'appelle la Sicile. La Sicile, la plus grande des iles méridio-
nales de l'Europe, est la plus importante des stations de la grande ligne du Nord. De ce point, regardez vers l'Est cette arête azurée qui sillonne l'horizon jusqu'à perte de vue : c’est la crête du mont Apennin, la vertèbre dorsale de la Péninsule italique. Le chenal de la navigation aérienne est creusé entre cette arèête orientale et celle que dessine vers l’ouest la cime du Monte-Rotondo. Des promontoires de la Sardaigne et de la Corse à la corniche de Gênes le chemin est tout droit et l'étape légère. Mais voici que déjà scintillent dans le lointain par-delà les rampes maritimes les aiguilles diamantées des pics de la Savoie. Ces pics-là sont voisins des monts géants des Alpes, générateurs des glaciers d’où le Rhin s'échappe; le Rhin c’est la patrie. La pèlerine est arrivée au terme de sa course; car cette flèche menacante de 432 pieds de haut qui se dresse vers le ciel est le grand mât de la nef gothique qui commande la vallée du fleuve. Des palmiers de Bournou aux pénates chéris du Munster le voyage de l'oiseau n’a pas duré plus d’une semaine, y compris les séjours aux stations principales.
Sans doute voilà bien expliquée, pour l'oiseau de passage à l’envergure puissante, pour la cigogne munie de fortes études géographiques et qui passe de jour, voilà bien expliquée la fidélité à litinéraire de la direction pivotale des grandes émigrations. Mais la démonstration s'applique mal aux habitudes des espèces paresseuses, des cailles à l'aile pesante, des râles qui font à pied les trois quarts de la route, des fauvettes qui voyagent en buissonnant, de toutes ces espèces enfin que la peur des mauvaises rencontres force à passer de nuit. La science géographique la plus vaste, même étayée sur une perspicacité de nerf optique incomparable, est surtout impuissante à rendre compte de ces merveilleux retours du pigeon de volière qui, transporté en vase clos à des distance de trois cents lieues de son pays natal, à travers des contrées qui lui sont inconnues, n’en reprend pas moins sans hésiter, aussitôt qu'il est libre, le chemin de ses foyers.
Cette rectitude merveilleuse de jugement du pigeon belge, qui a la propriété de stupéfier le vulgaire, s'explique tout aussi facilement que le retour ou le départ de la cigogne. Seulement le phénomène appartient à une série de sensations combinées où la vue
n'est plus seule en jeu, et il semble sortir de la catégorie des faits spéciaux d'optique pour entrer dans une autre. . J'ai parlé avec enthousiasme de la perfection du sens de la vue chez l'oiseau, mais peut-être me suis-je trompé en affirmant que c'était le plus parfait de ses sens; peut-être l'organe du tact est-il doué d'une subtilité de perception plus exquise.
En effet, l'air étant le plus variable et le plus mobile des éléments, l'oiseau a dû recevoir de la nature un don de sensibilité universelle qui püt lui fournir les moyens d'apprécier et de pressentir les plus minimes perturbations du milieu qu'il habite. En conséquence, tous les volatiles sont armés d’une impressionnabilité nerveuse qui résume les diverses propriétés de l'hygromètre, du thermomètre, du baromètre et de l'électroscope. Le lièvre, qui sait la veille le temps qu'il fera le lendemain, et le rhumatisme goutteux, qui procure au vieux guerrier l'agrément de prévoir ses douleurs, ne jouissent que d’une sensibilité obtuse en regard de celle de l'oiseau. Jamais tempête qui surprend le baromètre du savant et la barque du pêcheur n'a surpris l'oiseau de mer. Les fous, les cormorans, les goëlands et les mouettes sont instruits quarante heures à l'avance par la voie du télégraphe électrique qui git en chacun d'eux du jour êt du moment précis où l'Océan doit entrer en ses grandes colères, entr'ouvrir ses abîimes verdâtres, et cracher au front des falaises l'écume de ses flots. Et le même avertissement qui ramène à la côte la masse des fuyards va réveiller en sa demeure souterraine la noire satanite, l'épouvantail du marin, sinistre messagère des naufrages qui aime à se mirer dans le sillage du navire en détresse, et qui redevient invisible aussitôt que la tourmente a cessé. Tel oiseau est chargé de prédire le printemps et tel autre l'hiver. Le coq de basse-cour, vivante horloge des champs, sonne régulièrement certaines heures du jour et de la nuit; ce qui n'était pas une raison suffisante pour en faire un emblème religieux de vigilance et pour le jucher au haut des cathédrales où la tête lui tourne. Le corbeau et le rossignol annoncent l'approche de l'orage par une expression particulière qu'ils semblent avoir empruntée. tous les deux an vocabulaire de la grenouille, créature éminemment nerveuse et qui a beaucoup contribué à fonder la science du
galvanisme. Le pinson, qui fait si volontiers élection de domicile sur les pommiers des grandes routes du nord et dans les vergers attenant à l'habitation de l'homme, a l'air de n'avoir adopté ces deux postes que pour exercer plus commodément sa mission charitable. Cette mission consiste à annoncer le beau temps par sa ritournelle triomphale, et le mauvais par une note attristée et plaintive. Quand le temps n'est pas sûr, le pinson recommande au vovageur de prendre son parapluie; il conseille à la ménagère imprudente de ne pas se hâter d'étendre sa lessive.
Il n’est pas d'oiseau voyageur qui ne dise à premier tact les quatre points cardinaux de sa localité. L'oiseau de France sait, par exemple, d’une facon positive que le nord souffle le froid, le midi le chaud, l'est le sec, l'ouest l'humide. C’est déjà plus de connaissances météorologiques et astronomiques qu'il n’en faut pour diriger sa marche sans le secours du soleil ni des yeux.
Cela est si vrai que les preneurs de cailles du midi de la France n'ont jamais besoin d'entourer de leurs filets que la face de leur champ qui regarde la mer quand à lieu le passage d'automne, c'est-à-dire quand les cailles se dirigent vers le midi. Voici qui suffit dejà pour nous rassurer sur le sort de l'oiseau voyageur.
* Ajoutons à cette considération météorologique que les oiseaux qui émigrent de nuit s'embarquent rarement seuls, et qu’ils ont presque toujours la chance de rencontrer en route une foule de VOYageurs qui ont déjà plusieurs fois accompli leur tour de France, d'Italie et d'Espagne, et qui se font un véritable plaisir de piloter la jeunesse.
L'impressionnabilité tactile des plumes et de la chair de d'oiseau est si vive qu'elle persiste mème après la mort. Le cadavre d’un iwartin-pécheur, convenablement empaillé et suspendu par un fil dans la boutique d’un drapier, ne sert pas seulement à préserver les étotfes de la voracité des mites ; il remplit de plus le double office de baromètre et de boussole, indiquant comme laiguille aimantée la direction du nord, comme le tube barométrique les variations de la pesanteur de l'atmosphère.
Ceci posé, reprenons l’histoire du pigeon messager.
Le pigeon domestique, transporté de Bruxelles à Toulouse dans
un panier couvert, n'a pas eu, il est vrai, le loisir de relever de l'œil. la carte géographique du parcours; mais il n'était au pouvoir de personne de l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de l'atmosphère, qu'il suivait la route du midi. Rendu à la liberté à Toulouse, il sait déjà que la ligne à suivre pour regagner ses pénates est la ligne du nord. Donc il pique droit dans cette direction, et ne s'arrête que vers ces parages du ciel dont la température moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne retrouve pas d’emblée son domicile, c'est qu'il a remonté perpendiculairement à l'équateur et qu'il a trop appuyé sur la gauche ou sur la droite, Bruxelles et Toulouse ou l’autre ville ne se trouvant pas exactement sous le même méridien. En tous cas, il n'a plus besoin que de quelques heures de recherches dans la direction de l'est à l'ouest pour relever ses erreurs; et c'est ce travail de rectification qui explique la différence qu'on observe entre les heures d'arrivée des divers courriers expédiés. La rencontre des pirates qui croisent dans les hautes régions des nues, et qui s'appellent le faucon, le milan, l'épervier, est la seule cause qui empêche tous les pigeons d’être de retour au toit natal à heure fixe. Les bons pigeons messagers font habituellement vingt-cinq à trente lieues par heure. C'est moins vite que certains chemins de fer; mais on ne peut pas exiger d'un oiseau qui a ses besoins et ses inquiétudes la même régularité et la même rapidité que d'un rail-way inerte et sans passion.
Les chiens, qui n’ont jamais prétendu rivaliser avec les navigateurs de l'air sous le rapport de l’érudition géographique et de la mémoire des yeux, mais qui possèdent en revanche la mémoire du nez que n'ont pas les seconds, ne s'y prennent pas autrement que les oiseaux voyageurs pour retrouver leur route. Un chien de chasse prudent qui sembarque en diligence ou en chemin de fer pour une expédition lointaine, n'oubliera jamais de prendre des notes, à l’aide du regard et du nez, sur l'aspect général du pays qu'il traverse, sur les accidents d'arbres, de rochers, de fleuves, de collines, sur la senteur des lieux. Qu'une circonstance fatale le prive quelques jours plus tard de son maitre, à soixante lieues de chez lui, il ne sera nullement en peine pour retrouver le cheinin de son domicile. Les documents dont il s'est muni, et qu'il a eu soin de
classer par ordre dans son cerveau, lui en donnent les moyens. Ce chien caniche qui revint de Lille à Paris en une nuit, bien qu'il n'eüt fait le voyage qu'une seule fois dans sa vie, était une bête sage qui avait procédé comme je viens de dire. Maïs j'ai connu un chardonneret qui faisait mieux que cela encore, et qui partait toutes les semaines de sa petite ville, située en Picardie, pour s'en venir à Paris faire préparer l'appartement de son maître. Castagno, qui avait fini par se ruiner le cœur à force de se meubler l'esprit, voyageait toujours en lapin. Quand on résume de sang-froid toutes ces merveilles de la sagacité animale, on est effrayé de la somme prodigieuse d'esprit qu'il a fallu que Dieu départit à l'homme pour le racheter des imperfections de sa nature physique et le mettre en mesure de tenir contre les bêtes.
C'est la sensibilité exquise du tact de l'oiseau qui lui a valu dans l'antiquité tant d'hommages de considération et de respect de la part des mortels. On ne peut guère imaginer pour des oiseaux un sort plus brillant que celui des poulets sacrés de Rome, qui étaient non-seulement largement entretenus, logés et nourris aux frais du gouvernement, mais qui avaient en outre à leur service un collége de médecins appelés augures, dont l'unique fonction était de leur tâter le pouls et de les maintenir en gaieté. Si l'institution a péri, ce n'est pas par la faute des poulets, mais bien par celle des aucures, qui en étaient venus à ne plus pouvoir se regarder sans rire.
Néanmoins cette sensibilité exquise du tact qui fait de l'oiseau un sujet magnétique si précieux et si lucide, l’expose en retour à des désagréments nombreux, notamment au rhume de cerveau, infirmité désastreuse à laquelle les oiseaux chanteurs ne sont pas moins enclins que les gendarmes, et dont on les guérit comme ceux-ci, à l’aide de la réglisse. Il est bien rare aussi que l'homme, la pomme de terre et le bled soient frappés d’une contagion soudaine sans que l'épidémie ait d'abord sévi sur l'oiseau. Il est fatal, en effet, que les créatures les plus délicates soient les premières victimes de ces fléaux empoisonneurs dont la cause est inconnue du vulgaire et surtout des médecins. Et comment les médecins, qui ne savent pas que le fluide magnétique est le sang des planètes, com-
prendraient-ils des maladies qui résultent de l'interception de la circulation magnétique !
Il y a mamntenant une raison péremptoire qui explique la supériorité de la finesse du tact chez l'oiseau. L'oiseau est, de tous les êtres animés, celui qui aime le plus et qui le dit le mieux; par conséquent le sens du toucher, qui joue le principal rôle dans les phénomènes d'électricité et d'amour, devait être marqué dans cet ordre au coin de la suprême perfection. Quelques mystiques de génie ont déjà attribué la faculté de divination des oiseaux à une sensibilité particulière qui les mettrait en rapport avec des courants électriques qui sillonnent l'atmosphère, et dont la direction leur serait parfaitement connue. Je ne vois pas un argument scientifique à opposer à cette théorie.
L'oiseau unit encore à ce don précieux de tactilité exquise deux autres facultés non moins brillantes, la Mémoire et l'Imagination. Il rêve.
Après l'organe de la vision et celui du toucher vient par rang d'importance le sens de l'audition. La finesse de l’ouïe de l'oiseau appert suffisamment de la passion d’une foule d'espèces pour la musique vocale. On verra quelque jour, par l'histoire du pinson et par celle du rossignol, jusqu'à quel degré d’incandescence cette mélomanie peut monter. La sensibilité du nerf auditif était une nécessité de nature, non pas seulement pour les oiseaux chanteurs, qui ont posé l'enseignement de la musique vocale comme un des premiers devoirs des pères envers leurs fils, mais encore pour toutes les espèces qui vivent en société ou qui émigrent en srandes bandes, et qui ont besoin de pouvoir faire entendre à des distances considérables leurs eris de ralliement ou de détresse. On conçoit encore que le suprême distributeur d'harmonie ait, dans “une pensée de justice, traité l'oiseau de nuit plus favorablement que l'oiseau de jour sous le rapport de la perfection de l'appareil acoustique. Des savants mal renseignés ont accusé plusieurs oiseaux d'être complétement sourds, et notamment le gros-bec, qu'on nomme pinson royal dans quelques contrées de la France. L'accusation doit être calomnieuse, du moins quant au gros-bec, car le gros-hec a une voix, et Dieu l'aurait fait muet si son langage
150 ORNITHOLOGIE PA SSIONNELLE.
n'eût pas dû lui servir à se faire entendre des siens. Parce qu'un oiseau n'est pas fanatique de la musique et méprise l’appeau du pipeur, ce n’est pas un motif suffisant pour le déclarer atteint et convaincu dé surdité complète. Passe pour dur d'oreille, et encore...
y a lieu d'appliquer ici, du reste, une loi physiologique universellement admise et qui précise mathématiquement l'importance des fonctions de l’ouïe dans l’ordre des oiseaux. C'est la loi de correspondance intime et invariable qui existe entre les organes de la voix et ceux de l'audition chez tous les animaux. Or, les oiseaux sont les Stentors de la nature. On sait que le taureau, qui est un quadrupède énorme doué d'une immense capacité thoracique, ne mugit pas plus fort que le butor, oiseau de nos étangs qu'on appelle bœuf d’eau en Lorraine. La note de l'oiseau est douée d'une acuité et d'une portée de son qui feront à jamais le désespoir des espèces mammifères, celle de l'homme y comprise. Une grue qui trompette à deux ou trois mille mètres de la surface du sol vous tire la tête en haut tout aussi violemment que l'appel d'un ami qui vous souhaite le bonjour du balcon d’un cinquième étage, tandis que le Mirabeau tonnant qui voudrait haranguer le peuple parisien du haut des tours de Notre-Dame risquerait fort de n'être pas entendu d'une seule de ses ouailles. Enlevez-vous dans les airs, au moyen d'un aérostat, avec un vieux lion de l'Atlas dont les rugissements formidables emplissaient naguère d’effroi les solitudes algériennes, et quand vous aurez atteint la simple hauteur d'un kilomètre, forcez votre compagnon de voyage à nous lancer ses notes de poitrine les plus retentissantes; ces notes s’éteindront dans l'espace avant de toucher jusqu'à nous... cependant que le milan royal qui planera dans les régions supérieures, à un kilomètre plus haut, ne nous laissera pas perdre une seule inflexion de ses miaulements de chat, diminutifs du rugissement du lion. C’est chose facile que de se faire entendre comme l'homme sous une cloche à plongeur ou, ce qui revient au même, dans l'enceinte d'un forum où le son reste prisonnier, où l'orateur parle debout, appuyé sur le sul dont la densité conduit ou répercute les vibrations sonores, tandis que l'oiseau qui parle des hauteurs de la nue se-trouve placé dans
les plus détestables conditions d'acoustique, n'émettant pas un son qui n'irradie immédiatement dans toutes les directions au plus grand préjudice de l'effet utile. Si l'on veut bien considérer encore que le son aspire naturellement à monter et non pas à descendre, et que les chasseurs de chamoïis qui escaladent les pics sont forcés de hausser le verbe à mesure qu'ils s'élèvent, on finira par se faire uneidée nette et précise de la puissance téléphonique des cordes vocales de l'oiseau qui traverse les déserts du ciel à une heue audessus de nos têtes. IL est plus que probable que la nature a dépensé plus de génie dans la construction du larynx d'un roitelet ou d'un rossignol que dans celle des gosiers de tous les mammifères.
Beaucoup d'oiseaux semblent même avoir été munis d'un double larynx, l'un supérieur, l’autre inférieur, et ce dernier est surtout très-développé chez les espèces qui ont la faculté d’imiter le chant des autres, comme les pies-grièches, les merles-moqueurs. D'autres fois, la trachée est si longue qu'elle est obligée de se creuser un domicile hors du cou, ce qui arrive par exemple pour la grue, le cygne et le phonigame, oiseaux à voix retentissante qui sont les Sax-horns de là-haut.
Ici s'arrêtent enfin, et il en était temps, les libéralités de la nature à l'égard de loiseau. Ici nous abordons une double sphère sensitive où la perfection des organes cesse d’appartemir à l'oiseau pour passer au chien et à l'homme. Je veux parler des deux sens du goût et de l'odorat.
Les anünaux se repaissent, dit Brillat Savarin; l’homme mange, Ehomane d'esprit seul sait manger. Cet aphorisme gastrosophique d'une vérité rigoureuse s'applique bien plus exactement aux oiseaux qu'aux mammifères, car ce dernier ordre renferme encore quelques gastrosophes de haut titre, tandis que l'ordre des oiseaux ne compte guère que de gros mangeurs. Les oiseaux-mouches, qui vivent du miel des fleurs et qui symbolisent la jeunesse dorée, sont peut-être les seuls volatiles qui se montrent délicats sur le choix de leur nourriture. Un éléphant fait parfaitement la différence de l'affreuse piquette d'Argenteuil au produit du Château-Margot. L'ours distingue tout aussi bien que nous la cressane de la sorbe.
Sa préférence pour la fraise et pour le miel est connue; c’est une fine mouche que l'odeur du sang écœure tant que la saison lui fait litière de produits plus délicats. Le chien-d’arrêt qui a l'habitude de manger dans la porcelaine a de la peine à s’habituer à la gamelle du chien courant. L'oiseau n'a point de ces faiblesses de goût. Il mange par appétit et par désæuvrement bien plus que par gourmandise; il s’engraisse par ennui et pour passer le temps bien plus que par envie de mourir gras, but secret de l'ambition de tous les Lucullus. 11 n’a pas, en un mot, la conscience de la finesse exquise que son embonpoint donne à sa chair, et Dieu soit loué de son ignorance... Pour la plupart des espèces qui aiment à ceindre leurs reins et leurs poitrines d'une blanche écharpe de graisse, ce vêtement délicat, ainsi que nous le démontrerons plus tard, n’est qu'une précaution contre le froid, une provision de combustible, une manière de gilet de flanelle, ou bien encore un portemanteau de voyage muni de provisions de bouche.
L'autruche, qui occupe un des degrés inférieurs de l'échelle des oiseaux, a le goût tellement obtus qu'elle engloutit sans distinction tout ce qu'on lui jette, cailloux, chiffons, ferrailles. Il y en eut une au Jardin des Plantes qui se déchira l’æsophage avec un fragment de vitre qu’elle avait avalé.
L'absence du sens gastrosophique chez l'oiseau s'explique sans beaucoup de peine par l'imperfection même de l'organe du goût. On sait que ce sens réside chez les mammifères dans les papilles du palais et de la langue, et que ces papilles ont besoin d’être lubrifiées par un liquide provenant de la glande salivaire sous-maxillaire pour accomplir leur fonction gustative. Or cette glande sousmaxillaire, qui fournit le liquide indispensable à la perception des saveurs, est totalement absente chez l'oiseau aussi bien que la glande parotide qui fournit le liquide nécessaire à la mastication. La seule glande salivaire que possède l'oiseau est donc la sublinguale, qui se borne à sécréter la matière visqueuse favorable à la déglutition. Cette explication physiologique, dont je demande pardon à mes lecteurs, tranche nettement la question.
J'ajoute que ce défaut de goût s'accorde merveilleusement avec l'appétit prodigieux de l'oiseau, appétit dont il a besoin pour sub-
venir aux énormes dépenses de chaleur animale quemécessite l’entretien de sa constitution supérieure. Il ne faut pas s'étonner de voir des canaris perpétuellement occupés à manger dans leur cage, et des geais en bas âge qui consomment en un seul jour le tiers de leur poids de fromage blanc. L'oiseau est une locomotive de première vitesse, une machine à haute pression qui brüle plus de combustible que trois ou quatre machines ordinaires. L'oiseau ne mange pas seulement pour vivre, comme l’homme de la zone équatoriale ; il mange encore pour tenir allumé son foyer de chaleur interne, comme l'homme des pays froids qui consomme autant que dix Arabes, et qui éprouve surtout le besoin de consommer des corps gras, corps combustibles par excellence. Or, la nature, comme on peut le voir par l'exemple du porc et du tapir, a toujours soin de marier la grossièreté du goût à la puissance de caléfaction des viscères. Il faut songer encore que les dix-neuf vingtièmes de ces oiseaux sont chargés de détruire des tas de mauvaises graines, de mauvaises bêtes et de mauvais insectes qui mettraient à néant tous les travaux de l'homme, si la prodigieuse puissance de régénération dont est douée cette triple vermine n'avait pour correctif, chez certaines espèces ailées, un besoin de la dévorer sans cesse renaissant.
La langue de l'oiseau ne ressemble aucunement non plus à celle des mammifères. Elle est ordinairement couverte d’une espèce d’enveloppe lisse et parcheminée enduite d'un vernis épais, et cette couverture et cet enduit sont deux obstacles matériels apportés à la sensibilité de l'organe. La langue charnue est une exception dans le règne; la langue armée de crochets, de tenons, de dards, la langue sèche, engainée, empennée, rigide, y est au contraire la règle générale. C’est plutôt un instrument de préhension qu'un organe destiné à percevoir les saveurs. L'habitude commune à beaucoup d’oiseaux de faire macérer leur nourriture dans l’eau avant de l'avaler, n’est pas un raffinement de gourmandise, mais un simple procédé pour attendrir les substances trop dures. j
Reste le sens de l’odorat, qui peut rivaliser quant à l'imperfec-
tion avec le précédent.
D'abord les narines de l'oiseau sont creusées dans la mandibule
Lars —
supérieure disbec, et la substance des mandibules est une substance cornée parfaitement insensible. Quelques espèces seulement, comme les courlis et les bécasses, qui se servent de leur bec en guise de sonde pour fouiller dans la vase et dans la terre humide, paraissent posséder au bout de cet organe une sorte de sensibilité qui les avertit de la présence d'un ver. Mais ces becs sensibles sont trèsrares et parfaitement reconnaissables à leur structure molle et spongieuse et au renflement qui se remarque à l'extrémité de leur mandibule supérieure. En outre, chez tous ces sondeurs de vase la narine est un sillon profond creusé dans toute la longueur du hee. Mais il est évident que cette faculté de sentir le lombric sous le sol est dépendante du sens du tact et non de celui de l’odorat.
Les oiseaux n’ont pas de nez par le même motif qui fait qu'ils n'ont pas de goût. Il n’est pas nécessaire que des bêtes qui sont destinées à manger beaucoup de choses et à trouver tout bon aient au devant de l'estomac, comme nous, une sentinelle vigilante qui fasse des difficultés pour laisser passer l'aliment. Par conséquent, tout ce qui a été dit de la finesse d'odorat du corbeau et du vautour, qui éventeraient la poudre ou les cadavres à des distances incroya-. bles, est absurde. Il y a d'abord une excellente raison pour que les corbeaux ne sentent pas la poudre, c’est que la poudre ne sent rien avant d'avoir brûlé. J'ajoute que si les corbeaux avaient la perception de cette odeur, cette odeur les attirerait au lieu de les faire fuir, attendu que les corbeaux et les vautours sont des oiseaux de carnage qui aiment par-dessus tout la curée des batailles, et qui se plaisent à la fumée de la poudre comme au bruit du canon. Une fois que les fils du dernier roi avaient commandé un simulacre de petite guerre aux environs de Fontainebleau pour fare plaisir aux bourgeois de Paris, race éminemment friande de ces spectacles puérils où l’on voit des hommes d'ordre faire mine de s’entre-tuer, un vieux corbeau du pays qui avait fait la campagne de 1812 s'imacina reconnaitre dans les manœuvres de l’armée de parade la répétition de ces drames meurtriers qui lui avaient procuré tant de riches aubaines au bon temps. En conséquence, il fit part à ses collègues de la forèt et de tous les alentours de l’heureuse chance qui leur advenait, leur recommandant expressément d'aiguiser leurs becs
et leurs ongles. Et tous les croque-morts d’accourir et de voltiger par masses épaisses au-dessus des deux camps, et d'exciter par leurs vociférations les deux armées qui se trouvaient en présence à en venir aux mains. Ce ne fut pas leur faute si le sang ne coula pas, et rien n'égala leur dépit et leur rage quand ils s’apercurent que la démonstration n'était pas sérieuse, et qu'on s'était joué indignement de leur crédulité. Ce jour-là, il fut facile aux quelques milliers de badauds qu'avait attirés la parade, de vérifier que la peur de la poudre était le moindre des défauts de maître corbeau.
Il me reste pour clore ce chapitre à déshabiller l'oiseau de la tête aux pieds; car je ne veux pas engager mes lecteurs dans le dédale de la nomenclature ornithologique sans m'être entendu préalablement avec eux sur le nom de chacune des pièces qui composent la charpente extérieure et l'armure de l'oiseau. La détermination du sens précis des mots est une œuvre préliminaire obligée pour tout écrivain qui respecte son publie, et je n’aspire nullement à la gloire de ces braves professeurs de philosophie allemande qui se croiraient déshonorés d'être compris de leurs auditeurs, et qui s’enveloppent avec tant d'art d'une phraséologie nébuleuse pour se mettre à l'abri de ce désagrément. J'abrégerai d’ailleurs la besogne en traitant du même coup la question de vocabulaire et celle d'anatomie externe.
J'appelle le bec un bec, conformément à l'usage vulgaire, et parce que cette expression me semble moins prétentieuse que celle de rostre, dont l'étymologie latine, rostrum, signifie tribune aux harangues ou éperon de galère antique. Néanmoins j'admettrai quelquefois ce dernier substantif sous la forme terminale adjective pour éviter les périphrases. Ainsi, je dirai comme tout le monde curvirostre, rectirostre, pour désigner un oiseau à bec recourhé ou à bec droit.
Le bec se compose de deux mandibules {mächoires), l'une supérieure, l’autre inférieure, la première ordinairement plus longue que la seconde. Les mandibules s'insèrent dans le crâne; l'endroit où l'insertion a lieu est dit la base du bec. La mandibule supérieure est généralement fixe chez les oiseaux comme chez l’homme; elle n'est môbile à légal de l'inférieure que chez certaines espèces,
comme le perroquet et le chat-huant, maudites engeances symbolisant l’apôtre de superstition et le sophiste, gens toujours prêts à parler et jamais à se taire. Le bec est la véritable enseigne de la profession industrielle de l'oiseau.
Le bec est dit, suivant sa forme, droit, arqué, pointu, erochu, en ciseaux, en cuiller, en spatule, en poignard. Un bec unguiculé est celui dont la mandibule supérieure se termine par un crochet en forme d’ongle comme chez la pie-grièche, le corbeau et le merle.
Les narines, qui sont deux orifices fort simples percés dans la mandibule supérieure du bec à une distance plus ou moins grande de la base, ont conservé le nom qu'elles portent parmi nous. Elles sont fréquemment garnies de petites plumes rigides qui affichent la prétention de ressembler à des poils de mammifères.
La cire est une membrane épaisse, nue et ordinairement colorée en jaune, qui entoure la base du bec chez les oiseaux de proie et qui déborde chez les petits oiseaux en nourrice.
La moustache est une bande colorée ordinairement noire qui part aussi de la base du bec pour s'étendre en arrière des deux côtés de la face ou sur les joues. Exemples : la mésange à moustache, le geai, le faucon pèlerin. La moustache se transforme en bride quand elle se prolonge à travers la face; et descend sur le cou comme chez la perdrix rouge.
Il y a des oiseaux qui portent la moustache frisée et retroussée comme l’outarde. D'autres individus, comme le gypaëte, portent à la fois la moustache et la mouche impériale, autrement dite barbiche. Cette barbiche est un pinceau de filets rigides qui s'attache au menton, c'est-à-dire au-dessous de la mandibule inférieure.
Le tour du bec est une zone circulaire comprise entre les yeux et la racine du bec. C’est cette bande écarlate qui encadre si gracieusement la face du chardonneret, et fait lire sur sa physionomie la noble ambition qui l'anime.
Les yeux de l'oiseau sont dégarnis de cils, mais pourvus de sourcils qu'on appelle la bande sourcilière. Le tour des yeux est cette raie écarlate demi-cireulaire qui accentue d’un si vif éclat le regard des cogs de bruyère et d'une foule d’autres oiseaux. La membrane transparente de l'œil a nom l'iris, comme chez les autres animaux.
L'orbite est souvent dénudée et colorée en rouge par l’afflux du sang artériel.
Le front est la partie antérieure de la tête. Le sommet de la tête s'appelle le bonnet, le chapeau, le vertex; la partie postérieure ou occiput comprend le chignon, qui en est la saillie, et la nuque, qui descend du chignon sur le cou.
La diversité des coiffures de l'oiseau est chose merveilleuse, parce que la forme et la couleur de cette coiffure sont toujours en rapport avec la richesse ou la pauvreté du mobilier intellectuel qu’elle recouvre. Dieu avait fait don à la femme d’une splendide chevelure, et doué ce tissu électrique d’une souplesse adorable pour qu'il se prêtât sans efforts à la réalisation de toutes les combinaisons architecturales enfantées par le génie de la coquetterie. Or la femme, obéissante de tout temps à la volonté de Dieu, eut grand soin de rehausser l'éclat de ses charmes par les emprunts qu'elle fit à la toilette de l'oiseau comme à celle des fleurs, et il est arrivé de là que toutes les coiffures d'oiseaux ont recu de jolis noms et les ont conservés jusque dans la langue scientifique. Ainsi nous aurons l’auréole, la couronne, le diadème, l’aigrette, la huppe et même le nom des coiffures d'hommes, le casque, le cimier, le capuchon, la calotte, le panache. Non-seulement nous aurons la couronne et l’aigrette, mais bien la série des couronnes, des aigrettes et des huppes, etc., couronnes de roi et d’empereur, de duc, de marquis, de baron, etc.; aigrettes flamboyantes qui menacent le ciel, aigrettes repentantes qui aspirent vers le sol; huppes relevées, huppes fuyantes, crête de chair, casque de cuir bouilli, casque d'ivoire, calotte grecque, calotte noire, camail, capuchon et capuche, etc., caroncules nues et colorées de toutes formes, pendeloques, barbillons, etc.; car chacun des insignes ci-dessus subit, au gré de l’espèce et des individus, des modifications innombrables. Donc ici point de noms inconnus, point de termes barbares. La géographie de la tête de l'oiseau, à l'exception des seuls mots d’occiput et de vertex, parle une langue convenable.
La nature ne pouvait déployer tant d'imagination et de luxe dans la parure du chef de l'oiseau sans décorer-à l'avenant le col, support élégant de la tête. Les parures du col s'appellent le collier, la
cravate, la fraise, le camail. Les oiseaux enclins au duel, comme le coq domestique, le faisan et le chevalier-combattant, se couvrent volontiers les épaules et le col d’une housse mobile en guise de cotte de mailles. Seulement la plupart de ces ornements magnifiques sont pièces intégrantes de la grande tenue d'amour, et s'en vont à la mue d'été.
Le col chez les oiseaux commence à l'insertion de la colonne vertébrale dans le crâne, et il se termine à l'insertion dans le thorax.
La gorge est la partie inférieure ou antérieure du col la plus voisine du bec. C’est cet enfoncement qui est coloré d’une tache noire chez une foule d'oiseaux, notamment chez le moineau france, la caille, l’ortolan de roseau.
Au bas du col et sur le devant du corps est situé le plastron qui couvre la poitrine. Le plastron est au corps de l'oiseau ce que la proue est au navire. La nature aime à marquer la séparation de cette partie antérieure d'avec le reste de la carène sternale par des zones colorées. Exemples : le rouge-gorge, la gorge-bleue, le ganga, la canepetière, la pie.
Le dos est la partie supérieure du corps comprise entre l'intervalle des ailes, depuis leur origine jusqu'au croupion. Le croupion est l'extrémité postérieure du corps que recouvrent les ailes à l’état de repos, et qui se laisse voir pendant le vol. La charpente de cette pièce qui se redresse en éventail au bout de la carcasse a été douée chez certaines espèces d’une grande puissance musculaire; c'est à cette partie externe que s’attachent les pennes de la queue. Le croupion porte à sa partie supérieure un corps glanduleux sécrétant une matière huileuse destinée à lustrer les plumes de l'oiseau.
L'aile de l'oiseau se divise, comme le bras de l’homme, en trois parties principales : l’'humérus ou os supérieur, qui s'insère au thorax et va de l'épaule au coude; le radius et le cubitus réunis, qui vont du coude au poignet et forment l’avant-bras; enfin le poignet ou la main, qui se compose des quatre doigts et du pouce.
Les plumes les plus fortes et les plus longues, celles qui sont spécialement destinées à soutenir l'oiseau dans les airs, sont dites pennes. Celles qui s’attachent aux quatre doigts, et qui sont les plus extérieures et les plus longues, constituent l'aile proprement dite ;
elles sont habituellement au nombre de dix, et s'appellent les rémiges ou les pennes primaires et métacarpiennes. Le fouet de l'aile s'entend de la réunion de ces pennes externes. On coupe le fouet de l'aile à l'oiseau quand on veut l'empêcher de voler.
Les plumes qui partent du-pouce sont excessivement courtes et dites policiales (du latin pollex, pouce). Elles constituent un aileron bâtard quasi inutile. Ce pouce se transforme en un ongle semblable à celui de la chauve-souris chez certaines espèces d'oiseaux, comme
-le courlan et le talève. Ce même ongle sert encore au jeune martinet pour se trainer sur son grabat dans son bas âge; mais c'est à peu près le seul parti que les oiseaux tirent de cet organe.
Les pennes qui s'insèrent au cubitus sont dites cubitales ou secondaires. Leur nombre varie de dix à dix-huit; elles sont séparées des pennes métacarpiennes par un certain intervalle. Ces pennes secondaires prennent dans certaines espèces un développement considérable ; c'est ce développement anormal qui contribue le plus activement à la magnificence des ailes de l’argus. |
Les pennes de l'humérus sont courtes et peu nombreuses ; on en compte rarement plus de quatre. Elles sont dites tertiaires où internes.
Les grandes plumes de la queue portent aussi le nom de pennes.
Cette division des plumes en pennes et en plumes proprement dites n’a rien d’arbitraire. Le tissu des pennes des ailes et de la queue diffère complétement de celui des plumes qui couvrent le corps, et ce tissu constitue un système de voilure plus audacieux et plus admirable encore que tout le reste du mécanisme de l'oiseau, qui est une merveille d'architecture.
Ces pennes se composent d’abord d’une tige médiane résistante et flexible d’une substance cornée au dehors, spongieuse au dedans. Cette tige est convexe et polie à la surface supérieure, et creusée d’un sillon longitudinal à sa face inférieure; elle s'insère à ses diverses racines au moyen d'un tuyau transparent et vide, arrondi et se terminant en pointe. L'air arrive à l'intérieur au moyen d’une ouverture invisible percée à la jonction de la partie creuse du tuyau et de la tige. Cette tige, qui figure assez bien un mât garni de ses vergues, est bordée à droite et à gauche dans toute sa longueur de
barbes contiguës perpendiculaires à sa direction, et qui s’attachent l’une à l’autre au moyen d'innombrables barbules qui se croisent dans tous les sens. Ce lacis finit par former un tissu agglutiné et feutré aussi léger qu'imperméable, et assez solide pour que l'oiseau s'en puisse servir comme d'une rame et d'un parachute. L'oiseau frappe l'air de sa rame pour se créer un point d'appui par la pression, et s'élance dans l’espace. Les autres plumes ne présentent pas cette contexture résistante. Les plumes de l’autruche, qui n’ont point à remplir d'office de rame ni de parachute, puisque l’autruche ne vole pas, sont complétement dépourvues de barbules, ce qui leur permet de friser et d'offrir à la coquetterie des deux sexes un riche contingent. Je dis la coquetterie des deux sexes, parce que les plumes d’autruche sont aussi recherchées par les guerriers de l'Orient que par les dames européennes. Le commerce de cet article donne lieu, pour le seul port de Marseille, à un mouvement de fonds de 40 à 50,000 francs par an.
Les petites plumes écussonnées qui couvrent l'insertion des pennes et bordent les muscles de l'aile sont dites les petites couvertures des ailes. On donne le nom de scapulaires à celles qui couvrent les épaules et forment un ourlet sur l'humérus. Ces plumes sont souvent colorées des nuances les plus vives. Immédiatement au-dessous d'elles s’insèrent d’autres plumes qui descendent plus bas sur les ailes, et s'appellent les grandes couvertures des ailes. On les désigne quelquefois aussi sous la dénomination de tectrices. Les grandes couvertures des ailes présentent souvent en leur milieu une plaque rectangulaire ou ovale qui se découpe brillamment sur le fond par la disparate des couleurs. Cette plaque, qui est rectangulaire chez la plupart des oiseaux d’eau, a nom le miroir. Le canard sauvage, la sarcelle, la pie-grièche, le chardonneret, ont des ailes à miroir.
Les pennes de l'aile sont également couvertes en dessous par de courtes tectrices qui sont dites tectrices inférieures.
Les ailes sont dites aiguës, quand les pennes les plus extérieures sont en même temps les plus longues; obtuses, quand ce rang de longueur appartient à la troisième ou à la quatrième penne; rondes, quand la penne la plus longue est celle du milieu.
La rapidité des ailes est en raison de l’acuité des rémiges, mais leur force n'est point en raison de la longueur des supports. La largeur et la brévité combinées qui donnent au martinet et à l'oiseau-mouche leurs ailes suraiguës, étroites, infatigables, offrent les meilleures conditions de solidité et de vitesse.
Les pennes de la queue sont dites les pennes caudales ou simplement rectrices. Elles sont habituellement au nombre de douze, rangées symétriquement, et elles se comptent par paires. Les deux pennes du milieu sont celles dont la dimension varie le plus; elles prennent parfois un développement considérable, comme chez le faisan, le coq, le guëpier, le paille-en-queue, etc. Elles sont les plus courtes chez les oiseaux à queue fourchue, comme le milan, le chardonneret, l'hirondelle de cheminée. M. de Blainville a donné à cette paire de rectrices le nom de coccygiennes, sous je ne sais quel prétexte scientifique. C’est un très-vilain nom auquel je préférerais infiniment celui de capricieuses, d'excentriques où de fantasques, qui aurait l'avantage d'exprimer une idée, puisque cette paire de rectrices est celle qui se livre aux écarts les plus extravagants.
Les noms de la queue sont aussi multipliés que les caprices de sa forme. Il y a des queues en éventail, comme celles du paon, du dindon, de l'argus; des queues en forme de lyre, comme celle de la lyre-magnifique; des queues étagées comme celles des pies et des pies, bifurquées ou fourchues, arrondies, etc.
Les plumes qui couvrent la partie supérieure de la queue à son origine sont dites les tectrices caudales supérieures; les plumes correspondantes au-dessous, tectrices caudales inférieures.
Le ventre, en langage anatomique, est toute cette partie molle qui commence où finit le sternum, promontoire de l'enveloppe osseuse de la poitrine, et qui finit à la naissance de la queue. En langage de chasse, ce mot s'entend plus généralement de toute la partie qui se trouve au-dessous de la ligne de flottaison chez l'oiseau d’eau.
Les flancs sont les parties latérales abritées par les ailes.
Les membres inférieurs de l'oiseau se divisent en quatre parties fort distinctes dont l’ensemble représente bien au fond une disposition analogue à celle des membres inférieurs de l'homme, mais dont les divisions présentent des différences si grandes qu'il est dif-
ficile de ne pas se tromper à première vue à la comparaison. Ainsi la plupart des personnes étrangères à la science de l'anatomie comparée commettent journellement la méprise de prendre pour la jambe du coq cette partie du membre inférieur habituellement nue qui s'attache immédiatement au pied; et l'on dit en langage vulgaire d’une personne peu favorisée sous le rapport des mollets, qu’elle est jambée comme un coq. Or cette locution pittoresque couvre une erreur profonde : les coqs appartiennent précisément à la famille de volatiles la mieux partagée en mollets. Cette erreur vient de ce que le vulgaire confond la jambe avec le tarse, et de ce que le tarse, qui est le cou-de-pied chez nous, prend chez les mammifères et surtout chez les oiseaux un développement beaucoup.plus considérable. Mais procédons par ordre.
Le membre inférieur se divise donc chez l'oiseau en quatre par ties distinctes, la cuisse, la jambe, le tarse et le pied.
La cuisse, qui s’insère au bassin, offre une analogie parfaite avec celle de l’homme sous le rapport de la conformation intérieure. Elle n’a qu'un os situé dans la partie médiane et qui s'appelle le fémur , et elle s'articule avec la jambe au moyen d’une charnière mobile qui figure exactement le genou ; seulement sa direction, au lieu d'être verticale comme chez l'homme, est presque parallèle au sens longitudinal du corps, et au lieu de sortir presque entièrement du corps, elle y demeure presque complétement renfermée, et c’est la jambe proprement dite, avec laquelle elle fait un angle obtus, qui semble tenir à sa place le rôle que joue la cuisse chez les bipèdes sans plumes. La jambe est cette partie que nous appelons le pilon dans le poulet; elle est très-développée chez les oiseaux coureurs et chez les gallinacés, et ordinairement couverte de plumes. Elle s'articule avec le tarse au moyen d’un second genou qui a accaparé ce titre. Ce tarse, qui est presque toujours nu au contraire, est la portion du support qui sépare le pied de la jambe: Il est essentiellement dépourvu de chair, mais possède en échange de robustes tendons qui communiquent le mouvement du corps au pied et réciproquement. De la hauteur proportionnelle et de la vigueur de ce tarse dépend la rapidité de tous les animaux coureurs, l’autruche et le lévrier y compris.
Le genou remplit sa fonction de charnière avec une docilité merveilleuse, et tous les grands échassiers, comme la grue, la cigogne, ainsi qu’une foule de palmipèdes, profitent de cette complaisance pour dormir sur une seule jambe, spectacle qui vous surprend toujours et vous force involontairement à rêver. Le mécanisme qui permet à la cigogne d'affecter cette pose pittoresque est fort simple. L'os supérieur s'insère dans l'inférieur comme un moignon d'invalide dans sa jambe de bois, et les deux os s'emboitent pour former un seul support vertical continu qui a pour appui sur le sol le large pied du palmipède ou de l'échassier.
Le genou est renflé dans quelques espèces, comme chez l'œdicnème, qui prend son nom de cette disposition particulière, à l'instar du roi OEdipe, dont le nom veut dire pieds gonflés. Quelques oiseaux coquets, comme le mâle de la poule d'eau, portent une jarretière ou un bracelet de couleur au-dessus du genou; car il faut bien le reconnaitre, l'homme et la femme elle-même n'ont pas inventé un seul moyen de s’embellir dont les oiseaux ne leur aient suggéré l’idée ou taillé le patron.
Le propre du tarse est d’être nu, celui de la jambe d'être couverte. Mais cette règle générale admet de nombreuses exceptions. Il n'est même pas rare de voir dans la même famille des espèces qui portent des pantalons tombant jusque sur les doigts des pieds, tandis que d’autres s’en tiennent à la culotte. Les plus grands échassiers ont, outre le tarse, une partie de la jambe nue. Quelques espèces, en revanche, ont le tarse emplumé. Les oiseaux de proie nocturnes, qui sont naturellement plus douillets que leurs cousins germains les éperviers et les aigles, portent des gants fourrés qui leur couvrent les doigts jusqu’à la naissance des ongles. Les lagopèdes, qui ne sont pas des oiseaux amis du luxe, mais qui vivent dans les neiges, ont été contraints par la rigueur du froid d'adopter la même mode.
Le tarse est dit squammeuxæ, quand il semble couvert d'écailles comme chez le balbusard; réticulé, quand la peau qui le recouvre offre à l'œil une certaine ressemblance avec les mailles d’un filet; éperonné, quand il est armé d’ergots et d'éperons.
Le pied de l'oiseau, dans sa forme normale et dans son développement le plus parfait, se compose de quatre doigts, trois en avant, un en arrière : ce dernier s'appelle le pouce; il fait habituellement opposition aux trois premiers. ;
Le doigt du milieu, dit le médian, est ordinairement le plus long des trois. Le doigt qui regarde l'extérieur est dit le doigt externe, celui qui regarde l’autre pied l’interne.
Cette disposition n’est que générale et non universelle. Dans l’ordre des oiseaux d'eau comme dans celui des oiseaux de rivage, et parmi beaucoup d’autres espèces appartenant à d'autres ordres, le pied conserve bien encore ses quatre doigts, mais le pouce cesse de faire opposition aux trois doigts de devant. Tantôt il s’insère à l’arrière, mais à une élévation trop grande pour être utile à la marche; tantôt à droite, tantôt à gauche; quelquefois même il pousee l'esprit de fantaisie jusqu’à se diriger en avant.
Quelquefois les quatre doigts du pied s’'accouplent par paires, deux en avant, deux en arrière : c'est la disposition particulière qu'ont adoptée les grimpeurs.
Non-seulement la disposition relative des doigts n'est pas fixe, mais le nombre même de ces doigts varie. Ainsi un grand nombre de familles et d'espèces ne possèdent que trois doigts. En ce cas-là, c'est le doigt de derrière ou pouce qui disparait. Quand le pied n’a que deux doigts, comme chez l’autruche, il ne reste plus que le médian et l’externe.
Les oiseaux sont dits palmipèdes ou rémipèdes, lorsque les doigts sont joints par une large membrane comme chez les oiseaux nageurs, cygnes, canards, etc.; lobipèdes, lorsque chaque doigt est orné d’une membrane particulière, mais libre : foulque, grèbe, phalarope, etc.; scissipèdes, lorsque les doigts sont parfaitement indépendants les uns des autres; jugipèdes et zygodactyles, lorsque les doigts sont appariés, mais non unis par une membrane.
Les ongles sont dits rectilignes quand ils ne font qu'une même ligne droite avec le doigt et qu'ils posent à plat sur le sol. Les qualifications de crochus et de tranchants portent leur signification avec elles. Un ongle rétractile est celui qui a la faculté de se replier dans son étui comme la griffe du chat ou le crochet à venin de la
vipère. Les oiseaux de proie les mieux armés n'ont pas seulement les ongles tranchants, crochus et rétractiles, ils les ont encore canaliculés, c’est-à-dire creusés en gouttière pour laisser écouler le sang.
Les oiseaux de proie ont des mains prenantes; leur tarse par conséquent doit prendre le nom de bras.
Les bigarrures qui décorent les diverses parties du plumage de l'oiseau ont recu leurs différents noms de leur forme. Ainsi la poitrine du faucon-pèlerin à sa sixième mue est historiée de larmes ou de virgules ; celle de l’autour et celle du coucou sont striées de bandes transversales. Une strie est une rangée d’écussons contigus qui finissent par s’articuler et par former une ligne droite ou une barre. Ces barres, en se multipliant, ont grand soin de conserver leur symétrie et leur parallélisme pour flatter le regard. Elles sont dites longitudinales quand elles courent dans le sens de la longueur de l'oiseau, et transversales quand elles courent dans le sens du petit axe. Il y a des oiseaux de proie qui, après avoir porté la barre transversale ou longitudinale dans leur jeune âge, prennent l’autre dans l’âge adulte. Les perdreaux et les faisandeaux piquent la maille à leur première mue, qui a lieu à leur premier automne; mais la plupart des oiseaux de luxe ne revêtent leur plumage de noces qu'au printemps. La grive, la farlouse, le becfigue, ont le plastron grivolé ou marqué de grivolures. Ce dernier mot, n’en déplaise aux puristes, me va mieux que celui de grivelures qui devrait vouloir dire voleries. IL y a des mouchetures, des perlures, des aiglures, des plaques, des épaulettes, des flammèches, etc. Il y a des pennes et des plumes rubannées, zébrées, lancéolées, écussonnées en manière de boucliers, imbriquées à la façon des tuiles ou des écailles de poisson. Les plumes ocellées sont celles qui sont couvertes d'yeux, comme celles de la queue des paons et des argus. J'aurai soin d'’ailleurs d'expliquer le sens de toutes les expressions bizarres ou exotiques toutes les fois que mon respect pour les droits acquis des mots me forcera à les employer. Je pousserai même la déférence pour le vieux langage jusqu’à baptiser quelquefois une série, un groupe, un genre, d'un triple nom français, grec ou latin, afin que chaque lecteur en trouve un à sa guise. Néanmoins je me
servirai de préférence du latin francisé, et je n'aurai guère recours à la langue grecque que dans les cas extrêmes ou par raison d’euphonie. C'est ainsi que dans la classification d’après la forme du pied, où le mot doigt devra fréquemment revenir, j'aimerai à faire usage du vocable dactyle, qui veut dire doigt en grec, parce que ce mot sonne mieux à l'oreille que le mot latin digitus et le mot francais doigt, qui sont complétement dépourvus d'harmonie terminale. Je ferai observer du reste que ce mot grec si commode a déjà passé dans ka langue scientifique latine, qui écrit aujourd'hui dactylus sans scrupule.
Les renseignements qui précèdent étant plus que suffisants pour donner l'intelligence complète de tout ce que j'ai à dire, j'en reste là de ce chapitre, abandonnant volontiers aux maitres de la science répugnante le monopole du scalpel et le droit d'entrer plus avant dans les entrailles de mon sujet.