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CHAPITRE V

Aspect général de l'oiseau de France. — Sa patrie, ses voyages.

L'oiseau définit la patrie : le pays où l’on aime, ubi amor. Cette définition me va mieux que celle du juif cosmopolite, ubi fœnus.

La patrie n'est pas non plus, comme disent les dictionnaires, l'endroit où l’on est né, attendu que nul ne choisit l'endroit de sa naissance. La patrie est avant tout la terre de l'élection du cœur. C'est la femme qui fait la patrie.

L'oiseau de France sera donc pour nous l'oiseau qui niche en France et passe en cette contrée la saison des beaux jours. On verra un peu plus loin pourquoi terre natale et patrie ne peuvent être synonymes dans la langue de l'oiseau.

Trois cent dix espèces d'oiseaux environ ont la France pour patrie, c’est-à-dire aiment en France, y nichent et s’y reproduisent.

Parmi ces trois cent dix espèces indigènes, un très-petit nombre, trente à quarante sont sédentaires. On appelle sédentaires les oiseaux qui vivent et meurent au lieu qui les vit naître, comme la perdrix et le moineau franc.

Les deux cent quatre-vingts autres espèces sont dites voyageuses ou émigrantes, parce qu'elles quittent leur patrie tous les ans, à époque fixe. On les désigne en langue vulgaire sous le nom d'oiseaux de passage ; mais cette qualification s'appliquant également aux oiseaux qui ne font que passer en France, je la repousse pour défaut de précision. Les espèces émigrantes ou voyageuses seront pour nous celles qui quittent leur patrie en même temps que le soleil et le suivent vers l’autre hémisphère, comme les cailles et les hirondelles. Pour cette cause, je demanderai la permission de

les désigner quelquefois sous la dénomination d’estivales, c’'est-àdire qui passent en France leur semestre d'été.

Par une raison analogue, j'appellerai hivernales les espèces qui ont le nord pour patrie et que la rigueur du froid oblige à hiverner dans nos climats tempérés comme pour remplacer nos espèces fugitives. De ce nombre sont les cygnes, les oies sauvages, les pinsons d’Ardennes et une foule d’autres oiseaux qui séjournent dans les régions arctiques pendant la saison des amours, et qui ne font que camper en France. Ces espèces-là sont les vraies passagères, les seules qui méritent chez nous le nom d'oiseaux de passage. J'en compte une cinquantaine, appartenant pour la plupart à la série des palmipèdes ou oiseaux d’eau.

Ainsi la France nourrit temporairement ou à demeure trois cent soixante espèces d'oiseaux.

Il arrive quelquefois encore qu'une tempête, un coup de vent terrible, des intempéries extrêmes, jettent sur nos plages méditerranéennes un oiseau égaré, dépaysé, perdu; mais je n'ai pas cru devoir former une tatégorie spéciale pour les rares naufragés dont j'aurai soin néanmoins de signaler les apparitions à leur heure.

Trois cent soixante! c’est un chiffre harmonique, mais un chiffre bien faible, si on le compare à celui des espèces qui vivent au Sénégal, à la Guyane, au Brésil et dans l'Inde. Mais il y a lieu de répéter, à propos de la faune des oiseaux de France, ce que j'ai déjà dit de la faune de ses mammifères : Non quantæ, sed quales (la qualité et non la quantité). Les oiseaux de France se recommandent plus en effet par les qualités de leur voix et de leur chair que par l'éclat et la variété de leurs costumes.

Les oiseaux s’habillent mieux dans le midi que dans le nord. La zone équatoriale est la zone de luxe pour tous les produits de la terre, et c'est là seulement que les oiseaux qui aiment à se couvrir de rubis, de topazes et de saphirs, peuvent se livrer sans crainte à leur amour désordonné de la parure; parce que la flore de ces contrées heureuses, modulant sur tous les tons, fournit aux plus riches toilettes un fond éblouissant comme elles. Alors ce luxe de costumes, qui serait extravagant et dangereux en Suède, concorde tout simplement à l’universelle harmonie dans les plantureuses forêts

vierges du Brésil, du Mexique et d’ailleurs, où l'éclat de toutes les robes de la faune locale s'éteint dans la splendeur du manteau de pourpre et d’or qui revêt toutes choses, et qui empêche de scintiller les mouchetures du jaguar, les anneaux du boa, les brillants du collier de l’oiseau-mouche, les feux du lophophore. Mais dans les contrées disgraciées de la nature, où la nature n’admet que trois nuances, le gris terreux, le blanc de neige et le vert de feuille, la couleur de la robe des oiseaux et de celle des quadrupèdes doit fatalement, et pour des raisons analogues, virer du gris au blanc.

Les oiseaux de France semblent tenir du caractère industriel, progressif et voyageur de la population humaine des zones tempérées. Ils sont humbles d’habits et de taille. Néanmoins la faune tropicale serait fort mal venue à accuser de pauvreté la faune d’un pays où chantent avec amour le rossignol, l’alouette, le rougegorge, le roitelet, le merle, le pinson, les fauvettes; où s’engraissent avec béatitude le becfigue, l’ortolan, la caille, la bécasse, la bécassine, la grive, le râle, le faisan et le chapon du Mans et la poularde de Bresse, et tant d'autres créatures dodues et succulentes dont une divinité jalouse sema cette vallée de misère et de larmes pour nous punir d’un crime que nous n'avions pas commis. Du reste, depuis que j'ai rencontré des Francais d'Algérie qui préféraient l'orange à la pêche de Montreuil, et des Anglais d'Angleterre qui tentaient d'établir la supériorité de la pomme cuite sur le beurré vert, je ne dispute plus des goûts ni des couleurs. Pourquoi, d'ailleurs, chercher à humilier l'Anglais dans sa passion pour la pomme cuite, s’il est bien vrai, comme on l’affirme, que ce fruit soit le seul qui mürisse en son Île. Heureux qui se contente de ce qu'il a!

J'ai dit ailleurs les dons heureux dont la faveur du ciel a comblé ma patrie, ses femmes au parler séducteur, aux allures de sylphides, délices du genre humain, charmes de l'esprit et des yeux. Je n'ai point à revenir sur ces détails intéressants dont la répétition m'amuse, mais froisse l’étrangère. J'ai dit ses vignobles fameux, les amours du soleil; ses raisins parfumés dont la chair savoureuse communique au gibier qui s'en nourrit un fumet supérieur; ses vins dont le bouquet exquis allume en tous climats la poésie et les chants; ses vins, source de désirs et de regrets sans fin pour qui les

a goûtés. On sait pourquoi la France est le pays où l’on aime et où on boit le mieux. L'histoire des oiseaux nous dira à son tour pourquoi la France est le seul pays où l’on mange.

La France est le seul pays d'Europe où l’on mange, parce que la Franceest le seul pays d'Europe où le gibier-plume aimeà être mangé.

Mais la solution de ce problème délicat se relie si intimement à l'histoire des migrations périodiques des oiseaux, d’où elle découle en manière de conclusion triomphante, que la logique me condamne à couper court dès le premier mot à la question gastrosophique, pour revenir à la question des passages, n'étant pas de bonne logique, à mon sens, que la conclusion précède les prémisses. Reprenons donc, puisqu'il le faut, notre premier récit : jetons un coup d'œil rapide sur l'ensemble des évolutions mystérieuses de l'oiseau ; assistons un moment, spectateurs attentifs, à ces grandes manœuvres des armées aériennes qui s’opèrent tous les six mois au-dessus de nos têtes, au printemps et à l'automne; observons le défilé de chaque corps principal; dessinons à larges traits la carte itinéraire des bandes voyageuses en fixant sur le sol l’ombre de leurs ailes, et marquons d’un signe particulier les étapes, les lieux de réfection, les séjours. Cette étude importante nous permettra de dresser en courant l'inventaire des richesses ornithologiques et cynégétiques de la France, sujet immense de joie et de tristesse, de consolation et de deuil... après quoi nous reviendrons à la solution de la question culinaire.

Il est dans l’ordre des oiseaux voyageurs appartenant à nos zones tempérées, des espèces ennemies du repos que la passion désordonnée du changement de lieu pousse chaque année du pôle nord au pôle sud, et qui ne s'arrêtent réellement dans leurs courses que là où leur manque le sol. Or cette passion, comme on pourrait le croire, n’est pas exclusive aux familles que la nature semblerait avoir plus spécialement appropriées à cette destinée vagabonde. C’est ainsi, par exemple, que la caille au vol lourd et pénible, et qui ne voyage que la nuit, rivalise pour l'amour des expéditions aventureuses avec les plus fins voiliers de l'air, les hirondelles et les étourneaux, qui voyagent de jour. La caille quitte au mois d'août les rivages du Cap Nord et de la mer d'Archangel, et s’'a-

vance dans l'hémisphère austral jusqu'aux derniers confins de la mer du Midi, jusqu’au cap de Bonne-Espérance, deux ou trois mille kilomètres par delà l'équateur, traversant de bout en hout le continent d'Europe et le continent africain, séparés l’un de l’autre par une mer. Dieu a voulu qu’il en fût ainsi pour que chaque contrée de la terre eût sa part de cette manne céleste qu’il fait pleuvoir indifféremment sur les continents et les iles, sur les déserts brûlants et les vertes prairies. |

Plus vagabonds, plus aventureux et plus capricieux encore que les cailles et les étourneaux sont les oiseaux de rivage à la vaste envergure, qui ne peuvent tenir en place et prétextent des moindres affollements de la girouette pour entreprendre immédiatement des voyages de long cours ; oiseaux inquiets qui, pour trop fréquenter les grèves, semblent avoir pris à la mer qui les baigne quelque chose de l’mconstance et de la mobilité de ses flots.

Beaucoup de ces espèces voyageuses s'arrêtent en decà de l'équateur, comme les tourterelles, les râles, les bécasses ; quelques-unes même en decà de l'Atlas, comme les bizets et les palombes. D'autres, comme le rouge-gorge et la grive, n'osent pas même tenter la traversée de la mer d'Afrique, et passent la rude saison dans les contrées les plus méridionales de l'Europe, Andalousie, Portugal, royaume de Naples, îles de l’Archipel, de l’Adriatique ou de la Méditerranée. D’autres encore, comme l’émerillon, la crécerelle, les foulques, les canards, l’outarde, le pinson, etc., qui ont vu le jour dans les provinces du Nord ou du milieu de la France, choisissent tout simplement pour leurs quartiers d'hiver nos provinces du Midi. Il est telles espèces enfin, comme l’alouette, dont les migrations ne vont pas plus loin que d'un département à l’autre, quelquefois même d’un arrondissement à l'arrondissement contigu. Ces espèces-là vagabondent plutôt qu'elles n’émigrent. L'oiseau des cimes neigeuses, comme l’accenteur des Alpes, qui se borne à descendre pendant l'hiver au rez-de-chaussée du pic qu’il habite pendant l'été, ne peut pas être non plus réputé voyageur.

Or, à mesure que les espèces frileuses et délicates de poitrine abandonnent nos climats pour aller retrouver ailleurs les insectes, les graines et les fruits que font éclore et mûrir les rayons du s0-

leil, la même cause, comme je l’ai déjà dit, peuple de nouveaux hôtes nos régions désertées. Le froid qui chasse de nos forêts, de nos eaux et de nos plaines les becs fins et la caille, y ramène la bécasse, les oies et les canards, et cette masse innombrable de palmipèdes étoffés que nourrissent dans leurs roseaux les lacs marécageux de la Finlande, de la Laponie, de la Suède, ces antiques officines des barbares qui ne vomissent plus aujourd'hui, grâce à Dieu, que des nuées de gibier-plume sur les douces contrées du Midi. Ces grands oiseaux, les grues, les oies, les cygnes, traînent naturellement à leur suite les rapaces qui les mangent.

Les émigrations périodiques dont je parle n’ont pas toutes lieu du nord au sud et réciproquement. Toutes ces nuées de voyageurs ne suivent pas une ligne géométrique parallèle au méridien, car plus d’une raison s'oppose à cette unité de direction; quelquefois ces émigrations se font du nord-ouest au sud-ouest. Ainsi nous voyons fréquemment une foule d'oiseaux de France dériver par les Alpes vers le Tyrol, la Lombardie et la rive orientale de l’Adriatique, au lieu de passer par l'Espagne, l'Italie et les îles de la Méditerranée pour se rendre en Afrique, et atterrir aux plages de Tripoli ou de l'Égypte, au lieu d'aborder le littoral africain par Maroc, Alger, Tunis, qui semblent les points naturels d'arrivée et de départ du convoi en ligne directe. Les mêmes anomalies se peuvent observer au retour. Ces anomalies ont pour cause première la variation des vents qui soufflent dans les hautes régions de l'atmosphère vers l’époque des départs; car les navigateurs de l’air sont tenus de conformer leur marche aux caprices des vents comme les navigateurs des ondes ; et cette obéissance forcée explique en partie la prétendue inconstance des oiseaux voyageurs. Il a été constaté en outre par l'expérience que la plupart de ces oiseaux aimaient à cheminer par les nuits sereines, à la clarté du flambeau de la lune. L'obligation d'attendre la coïncidence de ces deux conditions de départ, lune et vent favorables, donne une raison de plus de l’irrégularité de l’époque des passages périodiques, dont la date varie quelquefois d’un mois à six semaines entre une année et l’autre. Une multitude de circonstances locales, provenant de l’intempérie des saisons, telles que débordements, inondations, sécheresses excessives, froids ou

chaleurs outrés, sont également de nature à déterminer un changement de front ou du moins une demi-conversion dans la marche de l’armée volante. Parfois l'apparition fortuite de nombreux insectes ou l'abondance extraordinaire de certains fruits, de cer-taines graines dans tel canton forestier, dans tel bassin de fleuve, aura suffi pour y appeler une masse de volatiles ambulants à peu près inconnus dans le pays avant ce jour et qu'on n’y reverra pas pendant toute la durée d’une vie d'homme. Ainsi les martins-roses et le faucon à pieds rouges, qui affectionnent Je grillon d’un appétit tout spécial, n'apparaissent dans les plaines du midi qu'à la suite d’une éruption formidable de ces insectes, et l'on compte quelquefois une dizaine d'années d'intervalle entre dewx apparitions de martins-roses. Il en est de même du bec croisé du Nord dans les mêmes contrées. La présence de cet oiseau dans nos provinces méridionales ne s'explique jamais que par la générosité insolite de quelque arbre vert qui aura porté fruit cette année par hasard. J'ai remarqué que les pigeons ramiers de la Lorraine émigraient peu, malgré les plus grands froids, dans les années à glands, années, par parenthèse, qui commencent à devenir extrèmement rares en France où la terre semble s’'user pour le chêne comme elle est usée déjà pour l’aulne et le châtaignier. Les années d’inondations désastreuses, comme celles de 1836, de 1840 et de 1846, voient affluer sur les eaux de nos fleuves, transformés en petits bras de mer, des types de palmipèdes qu’on aurait crus exclusifs aux lacs hyperboréens des deux continents d'Amérique et d'Asie, et qui ne se déplaceraient certes pas de la sorte sans de graves motifs de curiosité. IL m'est arrivé trop souvent, comme à tous les chasseurs, de prédire de furieux passages de rouges-gorges, de cailles ou de bécassines à la suite de certains dérangements atmosphériques et de me tromper lourdement. Quelquefois aussi le sort a voulu que l'événement dépassät mes prophéties. J'avais annoncé en 1841, dans le Journal des chasseurs, une simple nuée de marouettes, il en tomba un déluge.

Toutes ces raisons, et plusieurs autres qui sont demeurées des secrets entre les bêtes et Dieu, expliquent d'une manière satisfaisante pourquoi les printemps et les automnes qui amènent par-

fois de si prodigieuses quantités de cailles, de pluviers et de bécassines, sont suivis de printemps et d’automnes qui leur ressemblent si peu,

Il est très-naturel encore que les oiseaux voyageurs qui ont été créés pour vivre et passer un semestre sous une certaine latitude s'amusent à visiter en flânant tous les points de la vaste zone qui leur fut assignée pour demeure par décret du Très-Haut. Les voyages ont servi de tout temps à fortifier l'intelligence et les muscles. Aussi les oiseaux émigrants, qui sont à belle école pour s’instruire, sont-ils généralement d’une force prodigieuse sur la géographie. Nos pigeons de colombier, qui s’en vont de Paris à Bruxelles en droiteligne, et qui reconnaissent à première vue des pays qu'ils n'ont jamais traversés, comblent d'admiration le badaud civilisé, pour qui l'idéal de la science est de savoir par cœur le nom des principales capitales de l’Europe et des fleuves qui les baignent. Mais que sont ces tours de force, encore une fois, en regard des exercices de cinquante autres espèces? Il est telle cigogne de la Frise qui sait la latitude, le nom et la hauteur de toutes les cathédrales de l'Europe, de la Baltique à la Méditerranée, qui donnera rendez-vous à une amie sur le faite d’un édifice, à deux mille kilomètres et à quinze jours de distance, et qui se croirait déshonorée de ne pas arriver, heure militaire, au lieu dit. 11 y a telle bécasse de l'Islande, tel canard du golfe de Bothnie, qui savent mieux que pas un de nous le gisement de chaque flaque marécageuse de nos forêts, de nos plaines, pour y avoir barbotté avec agrément pendant une demi-heure de leur vie, et qui tomberont dessus les yeux fermés, à quelques années de là, sans hésitation, sans détours. Et remarquez que la bécasse et le canard sauvage travaillent de nuit, tandis que le pigeon de colombier ne travaille que de jour ; remarquez que la bécasse et le canard ferent des traites de quatre à cinq cents lieues au besoin, et sous la seule impulsion du caprice, tandis que le pigeon fuyard a pour stimulants de vitesse les deux plus puissants mobiles du cœur de tous les êtres, l'amour et la famille.

Tout le monde connaît l’histoire de cette famille de rouges-queues qui nicha pendant vingt ans, de mère en fille, dans le corps de pompe d’une maison, subit un changement forcé de domicile de

trois ans par le fait de la destruction de l'établissement hydraulique, et s’y réinstalla de nouveau quand des réparations convenables eurent remis les lieux en état. Ceci n’est plus simplement un miracle de la mémoire des yeux élevée à la trente-deuxième puissance, mais bien un fait d'enseignement oral, une transmission d'idée par le langage, un souvenir du souvenir d'autrui. Je crois un peu, comme la nièce de Descartes, que sa fauvette avait du sentiment.

Nous disons done qu'il n’y a pas émigration proprement dite quand les voyages des oiseaux ont lieu de l'est à l'ouest, parallèlement et non perpendiculairement à l'équateur ; quand il n'y a, en un mot, que simple déplacement au milieu d’une zone isotherme et non changement de climat. Ce déplacement'ne peut plus être considéré que comme une simple promenade provoquée par le besoin d'exercice qui tourmente la gent emplumée, et qui est cause que l’on retrouve à l’autre bout du monde et sur la majeure partie des points du parallèle de la France la plupart des oiseaux vagabonds de ce pays. Les naturalistes Van Siebold et Burger, qui avaient été chargés par le gouvernement hollandais d'une mission scientifique au Japon, trouvèrent dans ce pays de mœurs et de costumes impossibles cent dix espèces au moins de nos oiseaux indigènes.

Il faut bien se figurer, du reste, que cette expression de l’autre bout du monde, qui conserve encore pour quelques immobilistes d'entre nous une signification romanesque, n’a rien que de trèsbanal et de vulgaire pour des oiseaux comme l’épervier, l'étourneau et la bécassine, qui font sans se gêner leurs trente lieues à l'heure, partent au vent qui leur va, stationnent où bon leur semble. Un voyage à l’autre bout du monde, c'est tout bonrement, pour la plupart de nos oiseaux bons voiliers, un simple déplacement de quelques jours, puisqu'il n’est pas de martinet de nos églises, bien portant, qui ne fasse en se jouant ses trois à quatre cents lieues par jour. Les cailles elles-mêmes, qui seraient les oiseaux voyageurs les plus lourds si le râle et le grèbe n'étaient pas inventés, les cailles, si paresseuses devant le chien en septembre, opèrent leur traversée avec une vitesse minima de quinze et vingt lieues à

l'heure; à preuve qu’on retrouve encore dans leur jabot, lors de leur débarquement en Sicile, en Sardaigne ou en France, les graines recueillies en Afrique la veille, à quelques centaines de lieues de là. Il n’est pas rare que les chasseurs de la région des grands lacs d'Amérique tuent le soir des pigeons qui ont déjeuné le matin avec du riz de la Caroline, à trois cents lieues plus au sud.

Cette habitude qu'ont prise un certain nombre d'oiseaux voyageurs d'aller digérer leur nourriture à un millier de kilomètres de l'endroit où ils l'ont prise, a fourni pendant très-longtemps à la science botanique les seuls renseignements qu’elle possédât sur la flore de l’intérieur du continent africain. C’est par le témoignage d’une cigogne qui eut le courage de rapporter de ce pays à Bâle en Suisse une flèche dont elle avait été traversée de part en part vers les bords du lac Tschad, que les armuriers de Londres on acquis la certitude que le fusil à piston n’avait pas encore pénétré chez les noirs habitants de cette contrée mystérieuse.

Je me suis laissé dire que quelques oiseaux de long vol s'étaient sentis piqués au vif par l'invention de la machine à vapeur et du ballon, et reculaient de jour en jour les limites extrèmes de leurs pérégrinations. On m'a affirmé notamment que les étourneaux, qui avaient complétement dédaigné jusqu’à ce jour les champs de l'Australie, s'étaient décidés récemment à lancer quelques essaims de voyageurs dans ce continent bizarre et fécond en fourmilières, parce qu'ils avaient entendu dire que les Anglais avaient fondé là un empire florissant. Cette préoccupation jalouse n’a rien qui me surprenne de la part d’un volatile à qui les déplacements aventureux coûtent si peu, ainsi que son nom l'indique, et qui aime d’ailleurs à se réchauffer les pattes aux toisons des brebis. On sait que l'éducation des bêtes à laine était la principale industrie de la Nouvelle-Hollande avant que l’idée ne lui füt venue de faire concurrence à la Californie.

L'ordre que suivent les convois d’émigrants dans leur marche explique d’une facon fort simple pourquoi terre natale et patrie ne sont pas synonymes dans la langue des oiseaux.

Les émigrations périodiques et semestrielles, les expéditions régulières qui ont lieu du nord au sud et réciproquement, ne se font

pas tout d'un coup et du jour au lendemain, comme il est facile d'en juger par l'exemple de l'indécision touchante des cigognes et des hirondelles, oiseaux amis de l'homme, qui habitent sa demeure et ne l’abandonnent jamais sans lui adresser leurs adieux. Avant de s’embarquer pour le long voyage, on s’assemble sur les combles de quelque haut édifice, sur la cime dépouillée d’un vieil arbre, quelquefois au sein des prairies ; on discute la route à suivre, les inconvénients et les avantages de telle ligne, les filets, les chiens, .les oiseaux de proie; on écoute les communications des estafettes apportant les nouvelles de l'approche et de la direction des convois du Nord qui ont pris l'initiative du mouvement; on procède enfin au triage des émigrants, opération essentielle et condition première de discipline et de régularité dont une longue expérience a démontré la sagesse. Aux plus vieux qui ont déjà fait la route, et qui ont d’ailleurs subi la mue de meilleure heure que les jeunes, l'honneur de marcher les premiers et de serrer les pôles au plus près.

On a eu vent que de nombreux corsaires, ayant nom l'aigle, le faucon, le vautour, l'épervier, l’'émerillon, croisaient au débouché des principales routes d'étape, affriandés par l'espoir du carnage et l'attrait du fruit nouveau. Il faut donc, pour affronter ces passes périlleuses et soutenir vaillamment ce rude choc, des voiliers courageux, expérimentés et rapides; rapides, c'est le point essentiel. Et tout d’abord le conseil des espèces à l’aile paresseuse décide à l'unanimité que le passage s'effectuera de nuit. Ce n’est pas que la nuit chôme d’assassins plus que le jour, mais la série des assassins des ténèbres (chouettes et ducs) est pleine d'individus plus ou moins amis du repos et comptant avec la fatigue, et qui généralement préfèrent la chasse du mulot qui trottine menu sur le sol à celle de l'oiseau qui chemine dans les airs. Gibier-poil, gibier-plume, il y en a pour tous les goûts dans cette saison bienheureuse où l'émigration des campagnols opère une diversion avantageuse à l'oiseau voyageur.

La caille, la marouette, les râles, les foulques, une foule de becfins bocagers qui voyagent à petites étapes, adhèrent donc d’enthousiasme à la proposition du déménagement nocturne; et plus

d'un oiseau à l'aile vigoureuse qui se défie de la puissance de son vol n’a pas honte de recourir à ce moyen de salut. La grive, oiseau cher à Bacchus, invoque à l’appui de sa ruse sa passion immodérée pour les fruits de la tralle, qui la fait s’attarder jusqu'au soir dans les vignes du Seigneur ; ou bien encore les pesanteurs de cerveau auxquelles elle est sujette vers le temps des vendanges, et enfin cette obésité fâcheuse qui a fait de sa chair, pour l'émerillon, le hobereau et la crécerelle, l'objet d’une ardeur insensée. Il n’est pas jusqu’au pigeon ramier lui-même et à son cousin germain le biset, à qui la vigueur de leurs ailes semblerait devoir inspirer plus d'audace, qui ne prennent toutes sortes de précautions pour dissimuler leur marche. Le ramier et le biset n’attendent pas pour partir la venue de la nuit; seulement, comme ils redoutent presque autant la venue du jour, ils choisissent pour se lancer dans l’espace cette heure matinale où la brume, fille des nuits d'octobre, défend avec succès l'héritage maternel contre les clartés de l'aurore, submerge l'horizon dans un bain de ténèbres, et clôt de ses doigts humides l'œil percant du douanier et de l’autour pour livrer grande ouverte au contrebandier et à l’oiseau voyageur la gorge des Pyrénées.

- L'alouette, l'étourneau, les farlouses et les bergeronnettes, oiseaux diurnes par excellence et qui aiment à se jouer dans les rayons du soleil, ne voyagent que par les beaux jours; mais que de fois mal leur a pris de leur témérité!

Conformément à la loi générale du mouvement, qui fait de la préséance le privilége de l’âge, les cailles, qui devront pousser leurs excursions hivernales jusqu'aux limites extrêmes du continent, devront donc justifier d’une campagne pour le moins et de deux années d'âge. Celles qui auront vu le jour en la présente année formeront le centre et l’arrière-garde, par rang de force et de primogéniture; et ici la confusion n’est pas possible, car l’âge se reconnait à la voix et au plumage, et les vétérans se montrent inflexibles sur l’article de l'admission des conserits dans leurs rangs, Les cailles qui donneront le branle seront celles qui auront été nicher sous la calotte du pôle arctique, dans les plaines marécageuses de l'Islande ou dans les steppes herbues du gouvernement

d'Arckangel, pays où la saison d'amour ne dure que trois mois. Ces voyageuses intrépides entraineront en passant leurs contemporaines de la zone tempérée à l’autre extrémité du globe, où séjourneront quelque temps les plus lasses avant de se lancer dans les hasards des nouvelles aventures. Puis, les vieilles cailles passées, viendra le tour des jeunes, qui partiront et se distribueront les étapes suivant l’ordre convenu; c'est-à-dire que les cailles nées au printemps prendront la tête et s'en iront stationner vers les parages de l'équateur, et les: cailles d'été en-decà de cette ligne. Les cailles tardives de l'automne qui auront assez d'ailes pour traverser la Méditerranée hiverneront au littoral de l'Afrique nord, de l'Égypte au Maroc; celles qui se seront trouvées trop faibles pour tenter le passage se cantonneront aux gorges et aux vallées les plus chaudes des îles et des presqu'iles de l'Europe, ce qui sera cause que les chasseurs europérens en rencontreront quelques-unes encore dans les palmiers nains de la Sicile, de l’Andalousie ou de la Capitanate. Quelques traïnardes enfin de la ponte d'octobre, soit qu'elles aient été privées trop tôt des soins affectueux de leurs mères, soit qu'elles aient éprouvé des malheurs à la chasse, demeureront clouées par les infirmités et la faiblesse aux champs de la Camargue, du Languedoc et du Roussillon.

Par une raison analogue à celle qui fait que les vieux précèdent les jeunes dans les grandes émigrations périodiques, les mâles, qui sont toujours plutôt prêts pour les voyages que les femelles, précèdent généralement celles-ci. Toutefois la règle générale souffre de nombreuses exceptions. Ainsi, dans l'espèce des pinsons, ce sont les femelles qui tiennent la tête; même chez les ortolans, ce sont les jeunes qui précèdent les vieux. Mais je fais observer ici que les migrations des ortolans et des pinsons, bien que régulières et périodiques, ne sont que des migrations pour rire. L’ortolan, qui ne fait qu'alterner de la Catalogne au Milanais, en passant par la Guienne, le Languedoc et la Provence, ne voyage évidemment que pour son plaisir ; le pinson, qui ne dépasse guère dans ses plus grands écarts les frontières de nos départements du Midi, fait son tour de France et rien de plus. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que la moitié de ces pinsons, qu'on prend pour des femelles à l’arrière-

saison, ne soient pas des mâles dépouillés de leur costume d'amour par la mue de septembre.

Maintenant, le même ordre de marche étant suivi pour le retour, pour l'émigration du pôle sud au pôle nord, il en résulte que les plus vieilles cailles, qui s’'ébranlent les premières, s'établissent dans les contrées les plus septentrionales et y choisissent les places, reprenant quelquefois celles qu'elles y avaient occupées l’année précédente. Les jeunes, qui partent plus tard et qui savent d'avance que les places sont prises dans leur pays natal, ne remonteront pas jusque-là. Ainsi se gouvernent les coucous et même les hirondelles. Ces hirondelles de cheminée, qui reviennent quinze ans de suite au foyer familial, sont des hirondelles mères, les mêmes hirondelles qui définissent la patrie la maison où l’on a son nid. Mais les jeunes hirondelles ne reviennent pas toutes s'établir aux mêmes lieux que les auteurs de leurs jours; elles se créent ailleurs une patrie. J'ai remarqué que les hirondelles de fenêtre, qui ne quittaient pas l'Afrique et s’arrêtaient dans leur émigration du printemps à nos villes d'Algérie, jouissaient généralement d’une complexion si délicate et si fragile que le moindre abaissement de la température suffisait pour les abattre par milliers sur le sol. J'én ai vu que le froid retenait prisonnières dans leur maison d'argile et faisait mourir sur leurs œufs.

La rapide exposition qui précède explique encore pourquoi, à de certaines époques de passage, les tendeurs et les chasseurs ne prennent ou ne tuent que des vieux ou bien des mâles, d’autres fois que des femelles ou des jeunes, et aussi pourquoi les premiers arrivants sont toujours les plus riches de taille et de plumage. Les tendeurs de Lorraine distinguent parfaitement le rouge-gorge aux pattes noires, qui est le véritable rouge-gorge de passage, du rougegorge aux pattes blanches, qui est le rouge-gorge indigène ou le rouge-gorge de l’année, et qui passe le premier.

Jaurai à revenir plus d’une fois dans le cours de cette histoire sur cette importante question des migrations aériennes, si grandiose dans ses résultats, si curieuse dans ses causes, et qui donne à chaque ligne un démenti solennel à ceux qui accusent Dieu d’avoir placé l'homme et la femme sur cette terre pour leur faire endurer

toutes les souffrances de la misère et toutes les tortures du besoin. J'aurai à ajouter à l’histoire spéciale de chaque oiseau la carte de ses voyages.

Tous les oiseaux vivent de chair ou de poisson, d'insectes, de fruits ou de graines ; leur contrée de prédilection doit donc être celle qui leur offre la réunion la plus complète et la jouissance la plus continue de ces divers éléments de nourriture et de bien-être. C'est pour cela que la zone tropicale, où les fruits mürissent en tout temps, où le froid ne solidifie jamais l’eau des fleuves et ne détruit jamais l’insecte, est la patrie d’un si grand nombre d'espèces volatiles. La France, qui git par le 45° degré de latitude nord, juste à égale distance de l'équateur et du pôle, et qui doit à cette position l'alternative de saisons et de climatures qui fait le désespoir et l'envie de l'habitant de la zone torride, la France, appelée à jouir des magnificences et des bienfaits de l'hiver, devait subir aussi les charges et les misères de la rude saison. L'hiver, qui tue les insectes et ameublit le sol, flétrit en même temps les fleurs; or, des tribus nombreuses , comme celles du colibri et de l'oiseau-mouche, qui vivent de l’insecte et du suc enfouis au calice des fleurs, ont besoin que la coupe embaumée où ils boivent ne se ferme jamais. Naturellement elles n’ont pu faire élection de domicile en Europe, quoique le colibri remonte parfaitement du Brésil et du Mexique à la Louisiane et aux États-Unis dans la belle saison.

Mais si nous comparons la France aux autres contrées situées sous la même latitude, nous reconnaitrons du premier coup d'œil qu'aucune autre ne fut mieux partagée qu'elle, au jour de la distribution solennelle des eaux, des forêts et des plaines. Aïnsi, la Flandre, l’Artois, la Picardie, la Normandie, la Bretagne, la Champagne, la Lorraine, la Franche-Comté, le Nivernais, le Berri, l'Orléanais, le Poitou, le Languedoc et la Guienne, les deux tiers de la France, sont semés de lacs, d’étangs, de marais d’une étendue sans fin, qui offrent aux oiseaux d’eau d'innombrables demeures. Cinq cents lieues de côtes maritimes, de Dunkerque à Bayonne et de Port-Vendres à Antibes, y appellent tous les oiseaux de rivage, à l’ouest et au midi. Des forêts de toute essence, chênes, pins, sapins, bouleaux, hêtres, charmes, érables, frênes, y occupaient autrefois la cin-

quième partie de la superficie du sol, dix millions d'hectares environ, s'étendant sans interruption des Ardennes et du Palatinat, à l'est, jusqu’à l'extrême limite méridionale du Var, et couvrant d’un épais manteau de verdure les épaules et les flancs des Vosges, de la Côte-d'Or, du Jura, des Cévennes et des Alpes. L'Ouest et le Centre, de la Normandie et de la Bretagne jusqu'aux Pyrénées, pour être moins boisés que les versants montagneux de l'Est, ne laissaient pas que de fournir un magnifique contingent de nourriture et d’abri aux oiseaux des forêts. L’apanage de l'oiseau des bocages, des prairies, des plaines et des vignes, comprenait un parcours de 40 millions d'hectares, et il y avait des plaines humides pour le pluvier doré, le vanneau, la caille et les râles, comme des steppes arides pour l’outarde, le guignard, le ganga et la canepetière.

D'ailleurs, la France, assise sur trois mers au centre du continent européen, n'était pas seulement une étape obligée de la grande route du midi pour tous les émigrants du nord et du nord-ouest de l'Europe (Iles Britanniques, Hollande, Danemark, Suède, Norwége, Laponie et Islande), la nature en avait fait surtout une délicieuse station d'hiver pour une foule d'oiseaux d’eau, de la plaine et des bois.

La nature a bordé, en effet, les rivages français de la Méditerranée d’une riche ceinture d’étangs salés communiquant avec la mer, pour servir de refuge à tous les palmipèdes de la zone boréale. Elle a enclavé toute la France elle-même entre une chaïne interminable de hautes montagnes à l’est et l'Océan à l’ouest, ne laissant qu'une passe libre sur son territoire, celle du nord, afin que le gibier eût toute facilité pour y entrer et toute difficulté pour en sortir. C’est dans ce but évident de multiplier les difficultés à la sortie qu'elle avait barré au gibier français ses deux issues principales du midi, la porte de l'Italie et celle de l'Espagne, par les deux barrières colossales des Alpes et des Pyrénées, qui ferment les issues latérales, pendant que la mer bleue, avec ses menaces de tempêtes et ses horizons sans limites, condamne l'issue du milieu. Puis, pour rendre à tous les voyageurs captifs leur prison agréable, elle avait pris soin de couronner toutes les cimes et tous les plateaux élevés .de la France d'une coiffure de sombres forêts dont le manteau pro-

tecteur abritait les vallées de la neige et les eaux de la gelée. Elle avait semé enfin sur les revers méridionaux des monts et des collines les baies et les graines qui enivtent et qui font passer aux voyageurs l'envie des autres lieux.

Ainsi avait fait la nature, et aussi longtemps que la main de l'homme n'a pas lutté avec trop de succès contre la générosité du ciel, tous les oiseaux du nord se sont abattus chaque année avec amour sur la contrée bénie, et les provinces du midi de la France ont été pour le veneur et pour le faueonnier la terre de promission. Mais la fureur de destruction qui consume le civilisé l'a emporté à la longue sur le génie du bien; le défricheur impitoyable a fini par jeter bas les forêts qui couronnaient les cimes des montagnes et protégeaient leurs rampes , et il a réussi à tarir dans leur source la fraicheur des vallées. Le bourreau n’a pas eu de cesse qu'il n’eüt livré au sirocco et au mistral les champs du doux pays qui s’appelait la Province du temps de la domination romaine, comme Rome s'appelait la Ville, c'est-à-dire la province par excellence, la terre des délices. Alors les prairies plantureuses de l'Occitanie et les verdoyants bocages où s'aimaient autrefois Némorin et Estelle se sont convertis peu à peu en mornes Thébaïdes, les fleuves sont devenus torrents, et le gibier de passage des forêts et de la plaine a fini par désapprendre jusqu'au nom des contrées déshonorées du Midi.

Le gibier d’eau a continué d'hiverner dans les étangs contigus à la mer, parce que l'homme n'a pu parvenir encore à mettre ces grandes nappes d’eau à sec ; mais la grive, le rouge-gorge, le proyer, l'étourneau et le merle n’ont pas attendu cette profanation dernière pour se détourner de ces rives maudites. Je ne crois pas que le midi de la France compte aujourd’hui cent espèces indigènes, en dépit de ses grands lacs, de ses climats divers, de ses hautes montagnes et de toutes les faveurs topographiques dont le ciel l’a comblé.

Il fut un temps pourtant où le sire d'Esparron, contemporain de Richelieu, écrivait que si on cessait un moment de chasser les perdrix en Provence, elles rendraient en dix ans le pays inhabité, ainsi qu'il arriva à la malheureuse ville d’Anaples, dont les habitants furent obligés de céder deurs demeures aux perdreaux, par suite de l'imprudence d’un étranger qui avait oublié un couple de ces oiseaux

dans l’île. Hélas! ce n’est pas l’exubérance de la population des perdrix qui menace aujourd'hui de rendre inhabitée la Provence; c'est bien plutôt l'absence “totale de la perdrix et du reste qui l'a rendue inhabitable; car la Provence est devenue une patrie de chasse ridicule depuis que le lièvre, la perdrix et l’alouette y sont devenus des mythes, depuis surtout que la ferveur du culte de Diane, comme on dit toujours à Marseille, a crû en raison inverse du gibier.

Je n'étais pas avec Méry, le jour où il fit rencontre de ce forcené chasseur marseillais, appartenant à l'orchestre du Grand-Théâtre, qui s'était égaré au beau milieu de la campagne de Rome, à cent lieues de son domicile, à la suite d’un châstre enchanté. Par conséquent, je n’oserais affirmer que la riche imagination du poëte n'ait pas laissé tomber quelques perles de son trésor sur le récit de l'historien; mais j'ai vu de mes propres yeux des spectacles non moins affligeants en cette contrée aride.

Si Marseille est la ville de France où, à population égale, il se dépense annuellement la plus grande somme d'esprit, c'est malheureusement aussi la ville où, la même proportion gardée, il se tue le moins de gibier et où il se brûle le plus de poudre. À Marseille, tous les oiseaux qui ne dépassent pas la grosseur de l’alouette sont réputés ortolans. Ortolan le verdier, ortolan le pinson, ortolan la linotte. Et ne vous avisez pas, comme j'ai fait, de protester au nom de la science contre l'exactitude de la qualification que le chasseur de la Canebière décerne si généreusement à tous les granivores. N'allez pas dire, pour le troubler dans ses joies : Ceci est un bruant, cela un chardonneret..; car le chasseur de la Canebière vous répondra par-dessus l'épaule gauche et avec ce ton de souveraine indifférence et de fatuité admirable qui n'appartient qu'aux indigènes de cette rue sans seconde :

« [ne s’agit pas que c’est de bruants ou bien de sardonnerets à Paris ; il s'agit que c'est d’ortolans à Marseille. »

On sait que le suprême bonheur du badaud marseillais est de contrecarrer le badaud parisien dans toutes ses croyances de géographie, de chasse et de cuisine. Vous lui dites, vous de Paris, que Pondichéry n'est pas une ile; le Marseillais vous répond avec calme

et sérénité que tout le monde a le droit d’avoir son opinion làdessus, mais que pour lui Pondichéry est une ile. Le Marseillais, qui n’a jamais tiré sur un faisan, qui n'a jamais vu le cerf ni le chevreuil se jouer sur les galets de Ratonneau et de Pomègue, est nécessairement incrédule à l'endroit de l'existence de ces êtres mythologiques. 11 se contente néanmoins de vous répondre par son sourire le plus sceptique, lorsque vous lui affirmez avoir forcé dix cors, daguets, brocards. Il ne s'inserira pas en faux contre vos prouesses, il se contentera de vous désigner désormais dans la conversation sous le nom de ce Monsieur qui prend les cerfs. C'est surtout sur le chapitre de la cuisine parisienne que la verve du Marseillais est intarissable de mordant et de sel. Le Marseillais est plein de mépris pour le beurre qui ne croît pas dans les Craus de la Provence, plaines semées de cailloux et où le roc est la seule forme que la végétation revête. Ce n’est pas de l'envie, mais bien de la pitié qu’il éprouve pour l'indigène des contrées plantureuses où le lait coule à flots; et l’on peut dire que si le beurre est le fonds de la cuisine honnête dans tous les pays où l’on mange, il est en même temps le fonds le plus inépuisable de la gaieté phocéenne. C’est un mauvais plaisant de la Canebière qui forca un jour un voisin naïf et crédule en partance pour la capitale, où il allait se faire peindre, d’emporter son huile avec lui, lui jurant ses grands dieux que, sans cela, le peintre de Paris lui ferait son portrait au beurre!

J'ai parcouru naguère ces plaines caillouteuses où le sire d'Esparron vit prendre quarante-sept perdrix en un jour... le même sire d'Esparron qui préférait son pays (la plaine d'Aix) à tout autre, parce que le vol y était plus plaisant pour lextréme variété du gibier, le fauconnier n'ayant qu’à choisir, pour divertir ses oiseaux, entre la perdrix, le héron, le lièvre, la canepetière, le vanneau, le cocu, le sabat et le gabereau. Et sur cette terre jadis privilegiée entre toutes, je n’ai rencontré que des affüteurs de poste à feu, peu habiles à distinguer l’ortolan de la bergeronnette, et nul parmi ces héritiers bâtards des illustres veneurs de Provence n'a pu me donner des nouvelles sûres du sabat ni du gabereau.

En ces temps de richesse que mes regrets font revivre, le tétras blanc des saules, encore une espèce disparue, peuplait le lit des-

séché des ruisseaux de ces plaines; le tétras blanc des saules, que le fusil à silex et le fusil à percussion ont également chassé des rives de l’Arno, et qui était aussi commun aux rives couvertes du Gardon, de la Durance et du Petit-Rhône que la canepetière et l’outarde dans les Craus, au dire de Bélon et de ses contemporains.

En ce temps-là encore, le lanier, le quatrième des faucons par l'intelligence et le cœur, posait régulièrement son aire aux roches de la corniche qui borde la mer de Provence, et le faucon pèlerin s'égarait volontiers dans ces giboyeux parages; car l'oiseau de proie n’a guère d'attache pour les demeures spéciales, et se tient naturellement là où sa nourriture abonde. Dites-moi ce qu’un oiseau mange, je vous dirai où il vit. Refrain monotone et cruel de ma chanson plaintive ! le lanier et le faucon pèlerin sont presque passés en Provence à l'état de mythes, comme le chevreuil, le lièvre et la perdrix.

Alors l'aigle royal, l'aigle criard, le jean-le-blanc, qui aiment à planer au-dessus de la région des nuages, inspectaient constamment du haut de leur observatoire leur populeux domaine, et tenaient suspendue sur la tête du faucon et de l’autour la menace de mort. C’est en ces plaines-là que l’on voyait s’abattre ces tyrans redoutés des airs qui prenaient d’un seul coup deux faucons et leur proie, tuaient le tout, et, dédaigneux d’y mordre, remontaient majestueusement vers le ciel, chargés des malédictions furibondes du fauconnier impuissant.

Les aigles et le jean-le-blanc, plus fidèles à la tradition que le lanier et le faucon pèlerin, sillonnent encore par échappées l’atmosphère azurée de la région du midi.

Les autres contrées de la France n’ont pas autant perdu que le midi à la sottise de l’homme, et j'ai pu dans mon enfance dénicher en Lorraine plus de cent soixante-dix espèces d'oiseaux. Le Berry, la Bretagne, la Normandie, le Jura, en nourrissent encore une grande quantité; mais la détérioration du climat et des demeures du midi a réagi douloureusement sur les demeures du centre, de l’est, de l’ouest et du nord.

Du jour, en effet, où l'oiseau qui avait coutume de passer la froide saison dans les régions méridionales de la France a été forcé

de renoncer à l'hivernage de la Provence et du Languedoe, il a dû naturellement choisir pour nouvelle patrie ou domicile d'amour la contrée la plus rapprochée de ses nouveaux quartiers d'hiver. Alors la masse des émigrants s’est retirée plus à l’est, de l'autre côté des Alpes, vers la Bavière, la Hongrie et l'Autriche, aux lieux d'où il est le plus facile de passer en Italie, en Grèce, en Morée, en Épire. Les vastes eaux dormantes de la Hongrie, ses prairies inon dées, ses forêts quasi vierges, ses montagnes boisées et ses vallées fertiles ont, depuis une centaine d'années, le privilége d'attirer tous les six mois le gros des oiseaux voyageurs de l'Europe, en quelque sens qu'ils volent. La diminution qui s’est opérée dans le nombre des oiseaux de France par suite de cette déviation forcée a atteint à cette heure des chiffres désastreux. Elle s’est fait surtout sentir parmi les espèces hocagères et granivores, grives, rougesgorges, merles, becfigues, alouettes, dont les forêts et les plaines de l'est furent pendant tant de siècles d’inépuisables pépinières. Heureusement que les oiseaux d'eau ont mieux tenu pour les causes plus haut exposées, et aussi les oiseaux de rivage, race éminemment capricieuse et mobile, mais à qui le flux et le reflux de la mer apportent soir et matin de splendides repas.

Si j'étais libre du choix de mon domicile de chasse, j'irais dès demain m'établir sur les rives du lac Balaton. La Hongrie d’aujourd'hui est le seul pays d'Europe qui puisse donner, au point de vue de la richesse ornithologique, une idée suffisante de la France d’autrefois.

Entre temps, l'accroissement déplorable de la population humaine qui force le rapprochement des hameaux et des bourgs, et qui convertit les villages en cités, rétrécissait de jour en jour le désert de la plaine, et le soc impitoyable de la charrue mordait sur la bruyère. Alors la grande outarde, la canepetière et le pluvier de terre, qui jadis arpentaient en bataillons serrés les steppes de la Champagne, de la Beauce, du Berry, du Poitou, de la Brenne, du Languedoc et de la Provence, ont reculé peu à peu devant les débordements de la culture; puis ces espèces ont fini par demander un asile à des contrées plus sauvages et plus respectées du laboureur. Et la Russie méridionale et l'Espagne, pays où la verdure

brille par son absence, ont ouvert à ces peuplades fugitives leurs landes désolées, et les bords heureux mais calcinés du Tage sont devenus la patrie d’une foule d’émigrants.

* Et en même temps que le défrichement des landes chassait l’outarde du désert champenois, le défrichement irréfléchi des forêts causait un vide parallèle dans la riche tribu des tétras. A l’est, le grand coq de bruyère, le superbe auerhan, disparaissait des Vosges, et ses débris épars gagnaient la forêt Noire à tire-d’aile, ou s’allaient confiner aux contrées les plus inaccessibles des Alpes. A l'ouest, il cherchait un refuge aux limites de la région des neiges pyrénéennes, lit d'agonie des espèces victimes et leur dernière station sur la voie de la mort. Je pleure sur les deux nobles races du grand coq de bruyère et de la grande outarde, autruche de nos climats, honneurs perdus des plaines et des forêts de la Gaule, et dont ma génération avicide aura pu contempler les derniers survivants.

Assurément que s'il est une cause digne d'intérêt en ce monde, une cause capable d'absorber l'ambition d'un homme d'État vraiment digne de ce titre, c'est la cause de ces races d'élite menacées d’une extinction prochaine. Je parle de l'éléphant, de l'hippopotame, du rhinocéros, de l’aurochs, de l'élan, du daim, du bouquetin, du cerf, aussi bien que de l'outarde, du coq de bruyère et du faisan. Assurément que s'il est une loi dont l'urgence soit démontrée, c'est celle qui aurait pour effet d’arracher à une mort imminente le reste des plus magnifiques moules de la dernière création. Mais vainement l'ami des bêtes élève-t-il courageusement la voix en faveur des nobles victimes..., cette voix plaintive, semblable à celle de l'onocrotale dont parle l’Écriture sainte, s'éteint dans le désert, se perd dans le chaos des discordes politiques. Et pourtant chaque minute de retard que nous laissons courir sans nous occuper de cette œuvre, est un crime de lèse-humanité dont la génération actuelle se rend coupable envers les générations à venir.

Étrange et indéchiffrable logogriphe de la raison humaine! Nous sommes inexorables dans notre indignation contre les Érostrates et les Omars qui brülent des temples ou des bibliothèques; nous dé-

cernons le prix de l'infamie suprême aux vandales qui écornent la moindre parcelle des trésors artistiques acquis à la génération vivante par la génération des aïeux, et nous n'avons pas même une imprécation charitable à jeter à la face de ceux qui détruisent criminellement l'œuvre de Dieu! Aveugles et insensés que nous sommes, de ne pas voir que ces merveilles des arts, verbes de l'homme, sont indéfiniment ressuscitables, tandis que tous les efforts de la volonté humaine, armés de toutes les inventions de la science, ne sauraient parvenir à retirer du tombeau le cerf à larges bois, le bouquetin des Alpes, ni le dronte de l'ile de France, verbes de Dieu éteints pour jamais, et que nous avons laissés descendre dans la nuit éternelle avec une indifférence stupide qui témoignera éternellement contre nous. Eh! quand on chaufferait les bains publies avec tous les livres ennuyeux, où serait le mal? Et quels ouvrages plus ennuyeux, plus assommants et plus lourds savez-vous, que ces traités de philosophie, de théologie et de morale qui n'ont jamais servi qu'à encombrer les bibliothèques et à enrayer le progrès! Quel individu un peu sensé ne donnerait de grand cœur tous les théologiens et tous les moralistes pour ne plus avoir de philosophes ! Quel homme de goût, par contre, ne déplore amèrement chaque soir la disparition du gibier! Qu'on m'ôte de la bibliothèque nationale tout ce qui a trait aux arts, à la poésie et à la science, le reste, se composät-il de 300,000 volumes, ne ferait pas trébucher un becfigue aux balances de ma raison.

Mais essayez donc de faire comprendre à des hommes du pouvoir l'importance de la question de l'outarde ou de celle du coq de bruyère au double point de vue de la gastrosophie et de la solidarité des générations humaines; et avisez-vous de prétendre que chacune de ces générations est comptable envers celle qui la suit de l'héritage qu'elle a recu de celle qui la précède, et que son devoir est d'ajouter à la richesse du fonds commun, sa honte de l’amoindrir!

J'ai vu bien des ministres, hélas! se remplacer sur les tréteaux de la politique dans le cours de ces derniers lustres ; mais j'en cherche encore un, un seul, qui n’ait pas considéré comme plus urgent d'arrêter la propagande des théories socialistes que d'arrêter la

destruction des animaux utiles. Déplorable illusion d'où sont nés tous r0s maux!

Car la science gouvernementale tout entière réside dans l'étude approfondie de cet aphorisme de la sagesse éternelle, passé à l’état de proverbe : Quand à ny a pas de foin au râtelier, les ânes se battent, *

Or, aucun de ces ministres n’a médité assez attentivement ce proverbe ; tous ont dégarni sans pitié le râtelier du travailleur, pour garnir outrageusement celui des parasites, agioteurs et fonctionnaires.

Si Charles X et les siens, Louis-Philippe et les siens, le roi de Prusse et le pape ont été forcés l’un après l’autre d'entreprendre de si longs voyages, c’est pour avoir négligé les enseignements de l'analogie passionnelle, qui démontre :

— Qu'il n’y a de bonheur pour les peuples et de sécurité pour les potentats que dans la généralisation illimitée du bien-être moral et matériel des travailleurs.

— Que la liberté est une force incompréhensible qui ne peut manquer de faire explosion et de jeter des éclats très-dangereux à la tête de tous les maladroïts qui essaient de l'emprisonner dans un mortier législatif quelconque, ainsi qu’il a été déjà et qu'il sera incessamment prouvé dans ce siècle par l’histoire d’une foule de révolutions.

Le chancelier Oxenstiern écrivait à son fils : « Mon fils, vous ne vous douterez jamais de la faible dose de sens commun qui est nécessaire pour le gouvernement des sociétés humaines. »

C’est que le chancelier Oxenstiern était un homme simple, qui avait parfaitement compris que si les ânes ne se battent jamais que lorsqu'il n’y a pas de foin au râtelier, le devoir de tout bon ânier, ami de la tranquillité publique, est de veiller à ce que ledit râtelier soit toujours bien garni, afin qu'aucun prétexte de collision fàcheuse ne se glisse entre ses administrés. Tout le secret de la politique est là et non ailleurs.

Voulez-vous que je vous apprenne, à vous autres, historiens de malheur, pourquoi vous admirez si chaudement le triple talent

d'Henri IV, et pourquoi ce roi est le seul dont le peuple ait gardé la mémoire ?

Ce n’est pas assurément parce que ce prince était un Pentatone d° haut titre (caractère à cinq dominantes), car les historiens sont généralement peu ferrés sur le chapitre du clavier passionnel de l'homme, et seraient fort embarrassés probablement de donner une définition satisfaisante du Pentatone.

. L'illustration légitime du Béarnais lui vient de ce qu'ilétait avant tout homme de sens et très-fort sur l’analogie.

Le Béarnais, qui était un socialiste de la plus dangereuse école, avait l'habitude de dire que les tumultes populaires provenaient plus souvent d'avoir trop de mal que du désir d'en faire. Traduction en bon francais : C’est la misère seule qui rend l’homme méchant et pousse à la révolution, ou bien encore, suivant la version de Mme de Staël :

L'absence du bien-être entraîne l'absence de moralité.

Et le Béarnais en concluait, avec cette témérité de logique qui caractérise l’analogiste, que l'unique moyen d'empêcher les révolutions était de supprimer la misère. et, de conséquence en conséquence, il en arrivait à la reconnaissance du droit à la poule au pot, ce qui est un droit bien plus dangereux que le droit au travail, lequel pourrait fort bien n'être que le droit à la corvée.

Voilà pourquoi le Béarnais est le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. |

Là où le Béarnais cesse d'être mon ami et celui du peuple, c'est quand l’analogie lui fait faute ; quand, après avoir accordé au travailleur le droit à la poule au pot, il'lui refuse le droit au lapin de garenne. Un analogiste d'aujourd'hui ne tomberait pas dans cette contradiction mesquine.

Je crois, comme Henri IV, que si tout le monde était heureux, personne ne se révolterait; mais j'ajoute que le meilleur moyen d'empêcher les populations de se plaindre est de leur fermer la bouche, non-seulement avec de vieilles poules bouillies, maïs encore avec des lapins de garenne, des becfigues, voire des bécasses toutes rôties.

Maïs cette figure de rhétorique qu’on appelle hyperbole me ramène heureusement à mon sujet, et me fait souvenir qu'un pieux

ecclésiastique du Midi attend impatiemment que je lui explique quelle cause pousse le gibier-plume de France à s’envelopper, vers l'automne, de cette pelote exagérée d'embonpoint qui lui fait tant d'amis, ou, si vous aimez mieux, tant d’ennemis. Hätons-nous de satisfaire à cette légitime impatience. |

La graisse, réduite à sa plus simple expression, est un portemanteau de voyage dont la nature force les oiseaux émigrants à se munir vers l’époque solennelle de leur départ d'automne. Or, rien. n'étant moins certain que l'état de l'atmosphère aux environs de l'équinoxe, rien de plus variable et de plus capricieux que les vents que l'oiseau voyageur est exposé à rencontrer dans une traversée de plusieurs semaines, rien de moins assuré que l'hospitalité des bords sur lesquels pourrait le jeter la tempête, la nature, en mère prévoyante, a dû imaginer un moyen de parer à toutes ces éventualités de contre-temps, de famine et de misère.

Dans ce but, elle a commencé par accumuler les ressources alimentaires aux lieux que l'oiseau va quitter; elle y fait müûrir à foison les fruits, les baies, les graines, en même temps qu'elle y fait pulluler les insectes. Elle a eu soin préalablement de munir l’estomac du voyageur d’un appétit proportionné à l'abondance des biens de toute sorte qu'elle a semés sous ses pas, ct, après lui avoir fortifié le tempérament par quelques semaines d'un régime tonique, elle le fait avertir par un secret message, quelquefois par la voix d’un mentor de son espèce, des dangers et des privations de tout genre qui l’attendent au-dessus de l'horizon des mers. Elle lui révèle que la graisse est le seul grenier d’abondance et surtout le seul magasin de combustible où l'oiseau puisse fouiller dans les jours de détresse, et elle le convie par toutes les amorces à jouir des richesses du présent et à thésauriser pour l'avenir.

Or, la logique exige que ce grenier d’abondance soit d'autant mieux fourni que les oiseaux sont plus délicats sur la nourriture et plus exposés à ne pas rencontrer dans les contrées qu'ils ont à parcourir les aliments qui leur conviennent.

La nature proportionne en effet l'épaisseur de la cuirasse d'embonpoint dont elle ceint les bétes aux privations et aux épreuves qui les attendent.

Alors il est facile de se rendre compte de l'obésité excentrique qui caractérise le becfigue, l’ortolan, la caille, la grive, la bécasse, la bécassine et tout le gibier-plume de France.

La meilleure preuve que la graisse a été donnée aux oiseaux comme munition de voyage, c’est qu’il n’y a d'oiseaux gras que les oiseaux voyageurs, et que ces oiseaux ne sont gras qu'à l’époque des passages. De toutes les espèces de gallinacés, Ja caille est la seule qui voyage ; c’est la seule qui s'engraisse toute seule et sans le secours de l’épinette.

Il suffit maintenant de jeter un coup d’æil sur la carte orographique d'Europe pour reconnaitre d'emblée que les oiseaux voyageurs de France sont ceux qui ont à faire la traversée la plus longue et la plus périlleuse, étant condamnés à franchir la Méditerranée dans sa plus grande largeur, sinon à s'élever par-dessus les cimes glaciales des Alpes ou des Pyrénées, les plus hautes montagnes du continent européen.

La France, vue de très-haut et considérée dans ses rapports avec le gibier de passage, fait à l'observateur, comme je l’ai dit, l'effet d’une forte nasse d’où l'oiseau ne peut sortir sans de douloureux efforts une fois qu'il s’y est engagé.

Et voilà les deux causes qui obligent le gibier-plume de France à ceindre ses reins d'une triple ceinture de graisse, à l'instar de l'homme fort de l'Écriture.

Et voilà pourquoi la France est le seul pays où l’on mange!

Cette habitude de s’approvisionner d’embonpoint dans la prévision des mauvais jours n’est pas, du reste, particulière à l'oiseau. L'ours, le chameau, le bison, tous les animaux à bosse et tous les dormeurs la pratiquent. La bosse, qui n’est jamais chez l'homme qu'une boite à malice, est toujours chez les bêtes un de ces magasins de réserve dont je viens de parler. Le chameau n'aurait jamais porté la bosse s’il n’eût été destiné à fréquenter le désert où les malheureux navigateurs sont si souvent exposés à périr de soif et de faim. Dieu ne fait pas de l’art pour l’art.

Et en effet, c’est parce que le chameau à recu mission de servir de vaisseau à l’homme à travers l'océan des sables que la Providence l’a pourvu d'appareils perfectionnés d'équipement; c'est dans

ce but unique que Dieu à fait de la pauvre bête si disgracieuse de , forme au premier aperçu une véritable merveille d'architecture animale dont chaque pièce constitue un chef-d'œuvre. Car ce sabot qui vous semble d’une largeur si démesurée, et qui ambitionne la dimension du battoir, a été taillé de la sorte pour que l'animal püt glisser avec sa lourde charge sur la houle mouvante sans enfoncer ni broncher. Ces yeux trop ombragés ont été garnis d’un double tilet de cils de soie, pour intercepter les particules les plus impalpables de la poussière embrasée que le sirocco chasse dans l'air, et qui pénètre dans les appartements les mieux clos, à travers les carreaux des vitres. Dieu à fait don au chameau d’un estomac à plusieurs compartiments pour que l’une des poches de cet estomac lui servit de réservoir de liquide en même temps qu'il lui a planté sur le dos une bosse en manière de magasin de comestibles pour les en cas de jeûne. Et de même que le chameau boit dans son estomac quand il est pressé par la soif, de même il mange sa bosse quand il est pressé par la faim. Le vulgaire, qui aimait à se représenter ce ruminant comme le parfait modèle de la frugalité, a longtemps ignoré que l'excès de la faim püt le pousser à de semblables extrémités contre une partie essentielle de lui-même; mais il faut bien que tout finisse par se découvrir à la longue, et le fait est aujourd'hui avéré et acquis à la science.

Bien entendu que cette expression de manger s'applique ici à une autre opération que celle de la manducation ordinaire qui procède par la mastication, la déglutition et l’ingestion du bol alimentaire dans l’alambic stomachal. L’absorption de la bosse s’accomplit au moyen du procédé que les physiologistes appellent résorption, et qui se comprend parfaitement lorsqu'on dit d’un financier devenu maigre que sa graisse a fondu. La bosse du chameau est un magasin de graisse qui fond littéralement dans certaines circonstances au bénéfice du reste du corps, et qui profite du premier retour d’abondarice pour reprendre ses dimensions primitives.

Le même phénomène s’observe chez le bison des prairies de l'Orégon et de la Californie, obligé, lui aussi, d’encaisser des provisions de richesse intérieure pour braver les rigueurs de la rude saison, où l'herbe disparaît parfois pendant des mois entiers sous

d'épaisses couches de neige qui se solidifient peu à peu sous la pression du froid, et finissent par retenir l'infortuné quadrupède emprisonné dans un étau de glace.

L'ours n’a été avantagé d’une bosse à l'instar du chameau et du bison que parce qu’il a été condamné à dormir, c’est-à-dire à vivre sans travailler pendant une partie de la mauvaise saison.

On me demande pourquoi les loirs, qui sont si gras au mois d’octobre et qui passent aussi la majeure partie de l'hiver dans un sommeil léthargique, amassent néanmoins des provisions de noisettes pour les mauvais jours. L'anomalie s'explique d’une façon toute naturelle. Les loirs ne sont pas bêtes à travailler en pure perte comme tant de pauvres diables que je sais. Si l'automne leur a été propice et qu'ils aient eu la chance d'emmagasiner quelques provisions, ils interrompent leur somme pour se mettre à table, puis, le repas pris, se rendorment. Si leur garde-manger est vide, ils en sont quittes pour ne pas se réveiller et pour mettre philosophiquement en pratique l’adage écrit par eux : Qui dort dine.

Je n'ai jamais éntendu citer la bosse du chameau, non plus que celle de l'ours, comme mets de saveur princière et dignes de figurer dans la série des éprouvettes gastronomiques. C'est là évidemment un inexplicable oubli des cuisines civilisées et barbares, et contre lequel l’analogie m’ordonne de protester à haute voix.

Peut-être n’a-t-il manqué à la bosse du chameau et à celle de l'ours qu'un Cooper pour les immortaliser ! Dites-moi où en serait la gloire d'Achille, fils de Pelée, sans Homère... ou celle du preux Roland, neveu de Charlemagne, sans l'archevêque Turpin!.…

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