CHAPITRE VI
De la classification pédiforme et de Péclosion des mondes.
La France ne nourrit que trois cent soixante espèces d'oiseaux, avons-nous dit, et ce chiffre ne représente que le vingtième de l'effectif total des espèces répandues sur le globe, qui est de sept à huit mille. Il semblerait que la nomenclature d’une fraction aussi peu importante dût offrir moins de difficultés que celle de l'ensemble; mais c'est précisément le contraire qui a lieu. L’ornithologie française possède en effet, malgré la pauvreté de son mobilier, un échantillon de presque tous les types de volatiles, et il en résulte que le travail de la classification spéciale est absolument le même que le travail de la classification universelle, et ne permet de réaliser de notables économies que dans les détails. Encore ce dernier avantage se trouve-t-il considérablement réduit par l'obligation où se trouve le nomenelateur de signaler les lacunes qui déparent les séries.
Il m'eût été facile de w’affranchir de tous les désagréments de ce travail de classification en me renfermant strictement dans le principe de l’analôgie passionnelle, qui n’admet d'ordre hiérarchique possible que dans le rapport de tous les êtres inférieurs au type supérieur humain. J'aurais pu, conformément à ce principe, me borner à diviser tous les oiseaux de France en cinq grandes catégories : la première comprenant les oiseaux ralliés à l’homme, à titre d'auxdiaires ou à titre de domestiques ; la seconde comprenant les oiseaux du bon Dieu, ou serviteurs libres; la troisième, les oiseaux de pur agrément ou de volière ; la quatrième, les oiseaux de chasse; et la cinquième enfin, la masse des oiseaux indifférents qui
ne se mangent ni ne se chassent. Mais j'ai refusé noblement d'abuser des avantages de ma position; et j'ai cru que la délicatesse me faisait une loi de ne revenir à ce mode abréviatif de division des chapitres qu'après avoir vaincu sur son propre terrain et avec ses propres armes la science officielle. Analogie oblige. à rebâtir d’une main quand on démolit de l’autre, et j'ai essayé, en conséquence, de prouver aux savants, dans le travail qui va suivre, que même en acceptant leurs données et en se renfermant dans leur cadre, on pouvait faire mieux qu'eux.
- L'ornithologie abonde , comme toutes les autres branches de la zoologie, en systèmes de classification plus ou moins ingénieux, plus ou moins décousus, et il suffit de citer les noms des Linnœus, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Buffon, des Cuvier, des Blainville, des Brisson, des Gmélin, des Temmynek, des Latham, des Charles Bonaparte pour démontrer que ni le génie, ni le talent, ni l'amour enthousiaste de la science, n'ont manqué en aueun temps à l'étude de cette science. À chacun des noms illustres que je viens de passer en revue, s'attache, en effet, un système de classification ornithologique ; mais aucun de ces systèmes n'est né viable, et tous sans exception sont viciés de simplisme. Ce vice de constitution, je l'ai répété assez de fois, est le fruit de l'ignorance des lois de l’analogie passionnelle, qui est, à proprement parler, la boussole scientifique. Qui repousse le flambeau de l’analogie, dit Raspail, abdique le plus bel apanage de son intelligence! Or, beaucoup de savants illustres qui se sont occupés d'ornithologie ont abdiqué leur plus bel apanage.
Geoffroy Saint-Hilaire, qui tablait sur l'unité du règne et sur l'unité de composition, et qui a écrit un grand traité sur la Théorie des Analogues, était bien muni de cette boussole qui guide si sûrement le navigateur à travers les ténèbres, mais nous savons quelle influence néfaste lui voila en partie la manière de s'en servir. Ne revenons pas, s’il est possible, sur ce texte affligeant.
Buffon a bien écrit :
« L'Être suprême n’a voulu employer qu’une idée et la varier en mème temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme püût admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du dessein. »
Buffon est dans le vrai jusqu’au.cou, c’est-à-dire dans l’analogie, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Newton lui-même, comme vingt autres; mais tous ignorent que la véritable théorie des analogues a pour base la science du clavier passionnel humain. Voilà le mal. Du reste, j'ai entendu un professeur éminent du Jardin des Plantes, le propre fils de Geoffroy Saint-Hilaire, déplorer publiquement, dans son cours, l'imperfection et le décousu de toutes les méthodes en vigueur, et inviter ses nombreux auditeurs à sortir de la voix battue pour tâcher de trouver mieux. Je serais heureux et fier d’avoir été le premier à répondre à cet appel d'une façon distinguée.
C'eût été perdre mon temps sans profit pour personne que de m'attacher à faire ressortir les défectuosités de chacun des systèmes de nomenclature ornithologique adoptés jusqu'ici par la science. Il y a de ces erreurs qu'il est plus généreux et plus sage d'enterrer dans l'oubli que de faire revivre par des critiques posthumes. Mais si la générosité interdit de frapper le système couché par terre, elle n’enjoint aucunement d’honorer d’un semblable respect l’erreur officielle triomphante; au contraire. Ainsi devais-je, par exemple, le silence au système de Buffon tombé en désuétude, et la vérité à celui de Georges Cuvier, universellement adopté par l’enseignement public.
Georges Cuvier, que je révère comme une des gloires de ma patrie et comme le créateur de la paléontlrologie, n’a pas môn estime comme penseur ni comme classificateur. Sa faiblesse, sous ces deux derniers points de vue, se démontre par le seul fait de son opposition à Geoffroy Saint-Hilaire. Un homme qui reconnait quatre plans et quatre types dans le règne animal, où il n’y à qu’un seul plan et qu'un seul type, et qui voit la variété de composition là où il y a unité, est un homme jugé pour la science. C’est en vain que les honneurs académiques et les princes des prêtres auront été pour le contradicteur de l'unité durant le cours de son existence dorée, la justice de la postérité ne ratifiera pas cet engouement déplorable, et cette justice même lui sera d'autant plus sévère, que la faveur de ses contemporains lui aura été plus partiale.
On sait l'importance de la lutte que soutinrent, pendant un quart
de siècle, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, ces deux illustres champions de la foi et du doute , et que cette lutte, qui se dénoua comme toujours par la défaite de la foi, tint fixés, pendant tout ce temps, les regards du monde pensant. « Vous connaissez les nouvelles de France, disait, le 31 juillet 1830, Gœthe à l'un de ses amis ; le volcan a fait éruption.— C'est une triste histoire, répond l’autre, et au point où en sont les choses, on doit s'attendre à l'expulsion de la famille royale. — Et que diable nous radotez-vous là? reprend l’auteur de Faust, il s'agit parbleu bien de trônes, de dynastie et de révolutions politiques. Je vous parle de la dernière séance de l'Académie des Sciences de Paris et du dernier mémoire de Geoffroy Saint-Hilaire. C’est là qu'est le fait important, la révolution véritable, la révolution de l'esprit humain. »
La critique de la classification de Cuvier, ou, pour mieux dire, de la classification universitaire et officielle, peut se faire en un trait de plume. On y rencontre un ordre de passereaux qui part du corbeau ou des énvirons, pour aboutir au roitelet, en passant par le pinson et par la tourterelle. Pour donner une idée de l'esprit de suite qui a présidé à cette méthode, il suffit de faire observer que le corbeau est l'image de l’homme de loi, rapace et eroasseur ; que le roitelet est celle du furetage enfantin; que la tourterelle symbolise les amants ardentissimes; le pinson, l'artiste jaloux! Linnœus, qui fut tant blämé et avec tant de raison pour avoir marié, dans une de ses divisions botaniques, les iridées et les graminées, sous prétexte que les plantes de ces deux familles, qui n’ont entre elles aucun lien de parenté, portaient le même nombre d’étamines, Linnœus, s'il eût connu la théorie des emblèmes passionnels, eût été probablement scandalisé lui-même de cette alliance monstrueuse du procureur et de l'artiste.
Je concois qu'on range dans un même ordre, dans celui des percheurs, par exemple, ou des monogames, des oiseaux comme le corbeau et la tourterelle, qui ont la commune habitude de percher et de se marier, mais je ne comprends pas comment un titre comme celui de passereau, qui ne veut rien dire du tout, peut servir de commun dénominateur à deux espèces aussi éloignées l’une de l’autre par leurs principes politiques, leurs appétits et leurs mœurs.
La méthode officielle ne comprend pas malheureusement que des anomalies de ce genre : elle a un pied dans le passionnel, un autre dans le matériel ; ce qui expose à trébucher à chaque pas, et la fait ressembler à un système de numération bizarre dans lequel seraient confondus le chiffre arabe et le chiffre romain. Ainsi, elle a baptisé les oiseaux de proie Rapaces. Rapaces, c'est très-bien, j'accepte le vocable; mais je fais observer que cette désignation, qui serait parfaitement admissible dans la classification passionnelle, puisqu'elle indique une dominante caractérielle, est tout à fait déplacée dans une classification où les oiseaux des bois s'appellent passereaux, et les oiseaux d’eau palmipèdes. Choisissez entre le passionnel et le matériel, je ne vous en empêche pas, mais une fois votre choix fait, tenez-vous-y, par grâce. Une nomenclature qui aurait la moindre prétention à l'unité ne tolérerait jamais un semblable amalgame. La série qui distribue l'harmonie exclut toute promiscuité.
Si donc la classification de Cuvier a des admirateurs et des adhérents fanatiques, je déclare humblement que je ne suis pas du nombre; même ma franchise brutale irait volontiers jusqu’à baptiser cette chose-là de son nom véritable, qui est pour moi chaos. Et l'on sait que de tous les chaos, hélas ! le pire est le chaos systématique, le chaos organisé, le chaos qui singe l’ordre, comme qui dirait, par exemple, le pouvoir bureaucratique en France.
Dès qu'une méthode de classification réputée la meilleure en est encore là, c’est-à-dire à diviser un règne en cinq ordres qu’on appelle des Rapaces, des Passereaux, des Gallinacés, des Échassiers, des Palmipèdes, on peut se faire idée des autres, des méthodes inférieures. Soyons charitable envers elles, et ne les accablons pas de notre raillerie. Examinons plutôt quels étaient, en dehors de la méthode passionnelle, les caractères génériques matériels les plus aptes à servir de base à une classification ornithologique acceptable.
Ces caractères génériques en dehors de la Dominante passionnelle sont au nombre de cinq :
L'élément ou le milieu habituel de l'oiseau ;
Le genre de nourriture;
La forme du bec;
Celle de l'aile;
Celle du pied.
Passons attentivement chacun de ces systèmes en revue, afin de pouvoir choisir à bon escient, et tâächons de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Peut-être l'analogie passionnelle, en rémunération de notre humilité forcée, nous reviendra-t-elle en aide au moment où nous y penserons le moins.
Dans le premier système de classification, celui qui a pour base l'élément habituel, les oiseaux se divisent d'eux-mêmes en cinq grandes séries naturelles, ornées de leurs séries ambiguës ou de transition. 1 y a :
1° Les oiseaux de haut vol, qui habitent la région des nues et qui planent ;
2 Les oiseaux des bois, dont l'existence est attachée aux arbres, et qui ne planent pas, mais perchent ; L
-3° Les oiseaux des champs, qui courent, et ne planent ni ne perchent ; |
4° Les oiseaux de rivage ou de maraïs, qui barbotent, et ne perchent ni ne planent ;
5° Enfin les oiseaux d’eau, qui nagent, et ne perchent, ne planent ni ne courent.
Donc, cinq grandes divisions ou Ordres : Planeurs, Percheurs, Coureurs, Barboteurs et Nageurs.
La science n’a pas osé accepter cette méthode naïve, naturelle et simple à la fois, et dont le mérite avait frappé dans tous les temps et partout l'homme du peuple et le chasseur. Les instituts ont l'horreur née du simple, et cette répulsion a pour note complémentaire la passion de l'amphigourique. C'est un double vice qui leur est entré dans le sang à la suite de deux préjugés fâcheux, et qui les fera mourir.
Le premier de ces préjugés a sa source dans une tradition respectable, mais ridicule. Les savants de ces instituts ayant ouï dire, il y a très-longtemps, que les prètres de Memphis avaient une langue secrète ou sacrée fort différente de celle du profane vulgaire, se crurent obligés de se conformer à cet antécédent déplorable pour Maintenir leur prestige. Ils travaillèrent en conséquence à se forger
un charabia dont le succès dépassa leur espoir. IL est possible de tirer d'un savant d'énormes in-folio pleins de choses inutiles, mais non de lui faire appeler un oiseau qui vit sur l’eau oëseau d'eau. Le mot propre l’horripile et semble lui écorcher le gosier, comme au poëte classique qui a mieux aimé s’ensevelir dans sa pudeur comme Virginie et mourir que de dire homme pour mortel. Le poëte classique n’est plus, le ridicule et le romantisme l'ont tué. J'appelle de tous mes vœux une révolution analogue qui réalise dans la langue scientifique la réforme opérée dans le langage de la scène.
Tout le monde sait aujourd’hui que penser de cette langue sacrée des prêtres de Memphis. Le prêtre de Memphis, indigène d’une contrée où l'unique occupation des vivants était de pleurer et d’empailler les morts, et où l’on riait fort peu, devait naturellement chercher autour de lui une allégeance à ses ennuis profonds. II la trouva dans l'innocente invention du rébus illustré qu’il écrivit sur la pierre, bien éloigné de penser que cette distraction drolatique serait pour les générations futures l’objet de tant de mystifications, de voyages scientifiques et de pensions littéraires. Or, le savant de nos jours, à qui la vie est moins triste qu’au savant de Memphis, n’a pas de prétexte pour légitimer l'emploi de son grimoire, et sa conduite est d'autant plus condamnable que la puissance répulsive de ce grimoire a eu pour résultat de détourner les masses de l'étude instructive des bêtes, qui leur eussent enseigné depuis des siècles la solution de toutes les questions sociales, si on les eût laissées vivre et causer ensemble.
Le second malheur des académiciens provient de ce vice de crédulité native dont les mauvais plaisants ont si cruellement abusé. On leur à fait accroire tantôt que c'était le grec et tantôt le latin qui était la langue naturelle de l’homme; c’est-à-dire que deux enfants qui seraient abandonnés à eux-mêmes dans une île déserte, éloignés du contact de tous les humains, finiraient par parler à quinze ans le pur idiome de Thucydide ou celui de Tacite. De là cette manie déplorable, devenue endémique dans toutes les académies, d'employer des mots barbares et d’une prononciation strangulante pour désigner des êtres qui pour la plupart avaient recu de la bouche du peuple des noms de baptême expressifs et char-
mants. Ainsi le peuple et le chasseur avaient appelé la grive d'hiver tiatia, le coucou coucou, la tourterelle tourtour, le geai jäques, le cricri cricri. I] n’y avait pas une seule syllabe à changer à ces noms naturels, car c'était Dieu lui-même qui les avait donnés à ces bêtes au jour de leur naissance; et la meilleure preuve que ces noms sont bien les leurs, c'est qu'ils sont toujours les seuls auxquels ces mêmes bêtes répondent. Allez au bois dans la saison favorable, et appelez le geai, la tourterelle et le coucou par leurs noms naturels, ils ou elles vous répondront incontinent ; parlez à votre chien d'arrêt du gibier qu’il chérit, perdrix, faisan ou caille, en imitant la voix de ces espèces, et il comprendra parfaitement tout ce que vous pourrez dire et suivra votre conversation con amore. On remarquera que cette propriété d’être comprise du premier mot par les êtres intelligents, hommes et bêtes, est le cachet caractéris-" tique de la langue universelle. Mais le savant, qui est presque toujours très-faible sur la pipée, n'a jamais voulu entendre de cette oreille, et il a réformé l'appellation vulgaire et poétique pour donner au geai, par exemple, le nom de corvus glandarius ou bien glandivorus (corbeau mangeur de glands). Alors adieu raison et langue intelligible, adieu la poésie et le reste, et la possibilité pour votre chien d'entrer dans votre conversation. J'ai essayé bien des fois, par pure complaisance pour les maitres, de faire venir le geai sur un arbre de pipée en l'appelant corvus glandarius ; maïs je dois confesser que je n'ai jamais recueilli de sa part qu’indifférence absolue ou mépris. Je n’ai jamais eu en revanche qu’à prononcer avec une certaine intonation, et à de certaines époques, le nom de jâques pour mettre en rumeur la forêt. Que ceux qui doutent de ma véracité refassent l'expérience.
Les peuples oublient de faire bien des choses le lendemain des émeutes réussies, et notamment de remettre les vieux corps savants à l'heure de leur époque et de leur interdire le privilége de déshonorer la langue naturelle. Cet oubli m'est pénible. L'homme a, sans contredit, le droit de donner un nom de famille à l'oiseau par mesure d'ordre et de police, mais il n’a pas celui de lui retirer son nom de baptême, le nom que la nature lui a assigné au commencement des choses, et par lequel elle a voulu expressément
qu'on l’appelât dans le langage familier. Cette usurpation est un mal bien plus grand qu'on ne pense. Si l'homme eût obéi en cette chose à la volonté de la nature, il s'ensuivrait que les mêmes oiseaux auraient le même nom dans tous les pays de la terre, et que nous posséderions à l'heure qu'il est un élément des plus précieux pour la fabrication de la langue unitaire, qui est une des conditions essentielles de la réalisation de la fraternité universelle. Encore une fois Dieu a gravé le nom des oiseaux dans leur cri comme le nom de la fleur au pourtour de sa corolle, et les savants m'ont pas le droit de substituer leurs caprices à la sazesse de Dieu.
Les gamins des rives de la Meuse, parmi lesquels j'ai vécu huit ans, de douze à vingt, et qui sont presque tous des ornithologistes forcenés, ont au plus haut degré le respect des noms naturels. Ils appellent le geai jäques, le troglodvyte tritri, le pouillot touite, la fauvette jaseuse des roseaux tirlibara; et c'est évidemment à cette habitude qu'ils ont d'appeler les oiseaux par leur nom véritable qu'ils doivent leur supériorité indéniable dans l’art de la pipée.
La nomenclature tirée de l'élément habituel était d'autant plus acceptable pour les académies que rien ne les empêchait de coneilier l’ordre naturel des choses avec leur monomanie d’archaïsme. S'il était absolument impossible au savant de se passer de latin pour sa nomenclature, il se trouvait ici parfaitement à son aise pour en fourrer partout. Ainsi il eût pu choisir, pour les oiseaux de haut vol, entre l’ordre des planeurs et celui des aubicoles ; pour les oiseaux des bois, entre branchiers et syluicoles ; pour les oiseaux des plaines, entre coureurs et arvicoles ; pour ceux de marais, entre barboteurs et PALUDICOLES Ou luticoles ; pour les oiseaux d’eau enfin, entre nageurs et undicoles ! s
Même latitude pour les amateurs exclusifs de l’idiome d'Homère qui auraient pu préférer le nom de tachydromes à celui de cursores, ou celui de macroskèles à celui de longipèdes. Jadmire que l’Académie des Sciences soit demeurée insensible à tant de jolis mots!
Mais la nomenclature ci-dessus, malgré les avantages de sa simplicité extrème, eùt péché par la confusion, ce qui est cause que je n'en ai pas voulu. Ainsi l’ordre des planeurs eût dû rallier forcé- Jnent la cigogne, le martinet et J'aigle, et renfermer dans à même
famille le héron et le gerfaut, son ennemi intime ; car la cigogne, le héron et le martinet sont des oiseaux qui planent. Et chaque grande division eût été viciée fatalement de disparates non moins choquantes. D'ailleurs le nombre cinq est un nombre essentiellement inharmonique et impropre à toute combinaison sérielle. J'aurais rejeté la méthode pour cette seule raison.
Mais si je repousse l'élément habituel comme type insuffisant de division primordiale, je l'accepte volontiers comme type de division secondaire, et réclame d'avance le droit de m'en servir quand j'en aurai besoin.
Après la méthode basée sur l'élément ou le milieu habituel venait celle basée sur le genre de nourriture, et d’après laquelle le règne des oiseaux semblerait devoir se diviser en six grands ordres : — carnivores, Où mangeurs de chair; — piscivores, mangeurs de poisson; — insectivores, vivant d'insectes ; — frugivores, de fruits ; — granivores, de grains ; — mellivores, de miel.
C'était bien là à peu près la véritable division naturelle d’après legenre de nourriture. Malheureusement ce caractère est si fugitif, si vague, si propre à engendrer les méprises et les alliances contre nature, qu'il présente une base encore moins solide que le premier. Dans quel ordre ranger, par exemple, les espèces comme le milan et le pygargue, comme le héron et la cigogne, qui sont tout à la fois piscivores et carnivores? Lequel des deux titres, de baccivores ou d’insectivores, donner aux becs-fins et aux merles, qui vivent d'insectes dans la saison du printemps et de baies après l'été?
Vieillot, l’un des ornithologistes modernes les plus éminents, a éssayé de parer aux vices de la méthode et de répondre aux objections de la critique en portant le nombre des grandes familles de six à douze dans l’ordre ci-après : Carnivores, — Frugivores, — Baccrvores, — Omnivores, — Mellisuges, — Insectivores, — Granivores passereaux, — Granivores-gallinacés, — Vermivores, — Reptilivores, — Piscivores, — Herbivores. Il est évident que cette augmentation du nombre des familles a diminué les chances de confusion et de méprise : mais ces deux inconvénients n’en persistent pas moins.
Et d’abord, il parait étrange que l’auteur ait fait suivre immédiatement la famille des carnivores de celle des frugivores, au lieu de
lui donner pour cortége immédiat celle des reptilivores, qui mangent avec une égale avidité les rats, les serpents et les grenouilles. La distinction entre les baccivores et les frugivores est subtile; les baies sont des fruits à pulpe molle, mais ce sont de véritables fruits. , 0
La frégate, qui est le plus puissant navigateur de l'air, se trouve accolée malgré elle par la similitude de la nourriture au manchot qui n’a pas d'ailes, et au pingouin qui n’en a guère. Le pygargue et le martin-pêcheur, vivant l’un et l’autre de poisson, seront-ils de la même famille? ou hien, pour éviter le reproche d'alliance monstrueuse, sera-t-on obligé de retirer au balbusard, au pygargue et au milan noir leur titre légitime de piscivores pour les river à la série des carnivores ? |
Le cygne et l’autruche, qui vivent d'herbes tous les deux, ne peuvent pas être raisonnablement colloqués sous la même étiquette. Cependant si l'auteur recule devant cet accouplement bizarre, que devient sa méthode ? À
Les loriots et les merles, qui vivent de vers au printemps, de cerises pendant l'été, seront-ils frugivores, vermivores ou baccivores?
Mêmes questions pour la fauvette, le rouge-queue, le rossignol, qui passent de la nourriture animale à la nourriture végétale d’une saison et d’une heure à l’autre.
Les gallinacés mangent de tout, baies, fruits, insectes, grains, vers : pourquoi ne pas les classer parmi les omnivores ? pourquoi surtout faire deux grandes familles d’une famille naturelle si ecompacte et si bien unie?
Je-demande encore quelle place sera donnée à la mésange, qui vit de chènevis, de chair morte et d'insectes? Mais je sens que cette série de questions n’est pas près de finir, et je m'arrûte.
Il ne faut, du reste, qu'un mot pour tuer ce système. Les poissons et les mollusques sont venus au monde avant les oiseaux et les fruits; donc personne n’a le droit de mettre les carnivores et les frugivores avant les piscivores.
A tant faire que de prendre le genre de nourriture pour caractère générique , mieux valait spécifier ce caractère par la forme du bee, qui est un organe complexe indiquant à la fois la nature des
aliments dont se nourrit l'oiseau et la nature de ses fonctions industrielles.
La classification de Vieillot, malgré ses imperfections et ses incohérences, est encore préférable, selon moi, à celle de Cuvier. Au moins le caractère générique est-il acceptable. L'esprit d’ailleurs se repose avec confiance dans ce nombre sacramentel douze, pivot d’arithmétique passionnelle et triple garantie d'ordre, de précision, d'harmonie.
La science a adopté le plus grand nombre des termes de cette série naturelle. Elle a bien fait, et je ferai comme elle; car le genre de la nourriture est un caractère trop important pour qu'on le néglige , et il peut même se rencontrer mille cas où le moyen séparatif qu’il présente soit le plus facile à saisir,
Après le genre de nourriture se présentait, comme type de classification, la forme du bec, organe qui, chez la plupart des oiseaux, cumule la fonction de la main avec celle de la bouche, et joue par conséquent le rôle le plus important dans l'économie domestique. Le bec, ainsi que je viens de le dire, n'indique pas seulement d’une facon claire et catégorique l’industrie spéciale de chaque genre, il lui donne de plus sa physionomie particulière. Maïs ici se représentent avec plus de force encore les objections que j'ai fait valoir a l'encontre des systèmes précédents. La science elle-même n'a consenti à admettre la forme du bec que comme caractère de division secondaire. Les termes de Curvirostres, Rectirostres, Dentirostres, Serrirostres, Tenuirostres, etc., etc., expriment parfaitement la forme du bec, mais ne suffisent pas évidemment pour dstinguer les espèces. L’aigle, le goëland et le coq domestique sont tous trois curvirostres, c’est-à-dire qu’ils ont le bec recourbé. Or, jamais nomenclateur, si complaisant qu’on le suppose, n'aura assurément l’idée bizarre de loger ces trois têtes sous le même bonnet. Distinguez : vous entre les diverses courbures de ce bec; alors les nuances de: viennent difficiles à saisir, et le but que vous cherchez est manqué. Réservons donc le caractère générique du bec pour les divisions de deuxième ou de troisième ordre, comme nous avons fait pour le genre de nourriture et l'élément habituel.
L’aile, qui est l’attribut spécial de l'oiseau et l'agent pivotal de sa
locomotion, semblerait à priori devoir constituer ce caractère générique supérieur destiné à servir de base à la classification ornithologique la plus naturelle. L'esprit philosophique, qui ne peut s'élever encore à la hauteur de la classification passionnelle, marche au devant d’une méthode qui classe les oiseaux d’après la puissance de leur vol. Il y a là, en effet, les éléments d’une sériation rationnelle. Ainsi M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui est un esprit éminemment synthétique, et à qui je ne connais d'autre défaut comme professeur que de pousser trop loin l'indulgence pour les erreurs des maitres; M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dis-je, a établi d’après la forme de l'aile une classification ornithologique qui eût pu être parfaite si l'auteur eût osé la mener jusqu’au bout, et si, après avoir admirablement débuté en faisant de l’ordre véritable, il ne se fût rallié presque immédiatement au désordre en adoptant par déférence la classification de Cuvier. Je ne saurais trop vivement déplorer cet excès de modestie de la part du: célèbre professeur qui soutient avec tant de distinction l'éclat du nom qu’il porte. M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a dépensé certainement à récrépir et à étanconner le vieil édifice de la classification officielle plus de talent, de science et d'efforts qu'il ne lui en eût fallu pour bâtir de toutes pièces un édifice neuf et solide, d’une distribution méthodique et savante, supérieure à tout ce qu’on aurait vu jusque-là.
M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire commence par diviser la région des oiseaux en trois grands ordres, Alipennes, Rudipennes, Impennes. Les alipennes sont les oiseaux qui ont des ailes et qui volent : cet ordre comprend à lui tout seul les quatre-vingt-dix centièmes des espèces; les rudipennes sont des oiseaux qui n’ont que des moignons d'ailes, comme l’autruche, le nandou, le casoar, l'aptérix, ete.; les impennes, enfin, sont des oiseaux qui, comme le manchot et deux ou trois autres genres voisins, portent des nageoires en place d'ailes. Ainsi voilà du premier coup le tableau général qui se dessine. Point de confusion à craindre entre des ordres si parfaitement tranchés. Éliminons les rudipennes et les impennes, dont la monographie nous demandera peu de place, et taillons nos divisions secondaires dans l’ordre pivotal des alipennes en prenant pour caractère de classification eet attribut de l'aile véritable que nous avons brodée
sur le champ de notre étendard. Voici que nous avons déjà les ailes aiguës et les ailes suraiguës, les ailes obtuses ou arrondies, les ailes démesurées, les ailes rudimentaires, et que nous allons pouvoir utiliser la fameuse distinction d'Huber entre les voiliers et les rameurs. L'affaire est parfaitement engrenée; mais quel obstacle imprévu nous arrête dès les premiers pas? Je crois deviner, hélas! L’intention du savant professeur était bien de s'engager jusqu’au bout dans la voie qu'il avait entrevue; mais il aurait fallu pour cela passer sur le corps à la classification officielle, outrager dans sa tombe le génie de Cuvier, et l’on sait par expérience que l'irascible susceptibilité des maitres en zoologie persiste au-delà du tombeau, et qu’il s'échappe même quelquefois de leur cercueil des prosopopées formidables à l'adresse des impies qui troublent le repos de leurs cendres. Alors le professeur a reculé devant le sacrilége, et il a pactisé avec la méthode sorbonnienne, espérant que l'idée progressive dont il était l’apôtre voyagerait plus sûrement sous le passe-port de l'erreur accréditée que sous celui de la vérité méconnue. Et au-dessous de la division cardinale des alipennes, nous avons vu reparaitre la division inévitable des cinq ordres de Cuvier et de ses complices, Rapaces, Passereaux, Gallinacés et le réste ; et la science de l’ornithologie, qui semblait pour un moment vouloir relever la tête, s’est replongée jusqu'à nouvel ordre dans le chaos. Maintenant il y a à dire contre la méthode de classification d’après la forme de l'aile que cette méthode est plus spécieuse encore que rationnelle, et que ses prémisses donnent plus d'espoir que ses conséquences n’en peuvent réaliser.
Le premier tort de cette méthode est de scinder violemment les familles naturelles et de porter le trouble dans les catégories en ralliant par un seul caractère des groupes et des espèces séparés de tous les autres côtés par d'incommensurables distances. Si nous admettons en effet la forme de l'aile pour caractère de ralliement ou de séparation des espèces, voici que du premier coup l'oiseaumouche prime l'aigle; car l'aile de l'oiseau-mouche est plus aiguë que celle de l'aigle : elle est taillée en forme de faux comme celle du faucon, et il faut de toute nécessité que l'oiseau miniature, qui
vit du miel des fleurs, prenne rang avec le martinet, la frégate et les oiseaux de mer dans l’illustre série des rameurs, tandis que l'aigle devra être relégué à un échelon inférieur. Par la même raison, le canard s’en ira prendre la tête des palmipèdes et distancera le cygne, et ainsi de mille autres.
La méthode aliforme a cet autre inconvénient encore, de ne pas différencier à première vue les espèces et d'exiger de longues inspections et de longues comparaisons de détail avant de permettre au elassificateur d’avoir une opinion. C’est un vice radical qui suffit pour démontrer d'avance que ce système de classification n'est pas parfait.
Je ne saurais parler de la méthode aliforme récemment établie par M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire sans mentionner une méthode bien autrement ingénieuse et quasi analogique, exposée plutôt que développée par le même professeur en son cours du Muséum, il y à une quinzaine d'années. Cédant à la pression de la synthèse passionnelle ou de l'esprit d'unité qui agite les grandes intelligences, le père avait signalé de nombreux rapprochements entre les dominantes caractérielles et les similitudes organiques de certaines familles d'oiseaux et de mammifères. Dominé par la même influence, le fils entrevit dans cette comparaison les éléments d’une méthode de classification ornithologique beaucoup plus intéressante que les anciennes et surtout beaucoup plus expéditive, réduisant la tâche du classificateur à calquer la nomenclature des oiseaux sur celle des quadrupèdes. On doit apercevoir d'ici quelques détails heureux du nouveau classement.
Ainsi le noble gerfaut, le rapide lévrier de l'air, qui met son intelligence e4 ses ailes au service de l'homme, occupait dans l’ordre des oiseaux la place correspondante à celle occupée par le chien de chasse dans l'ordre des quadrupèdes. Rapaces et Carnassiers, hiboux et chats, vautours et hyènes, s'arrangeaient dans leur case respec-tive de manière à se faire vis-à-vis. La riche et plantureuse tribu des gallinacés et celle des ruminants, qui se disputent l'honneur de servir de fond à la nourriture quotidienne de l'homme, siégeaient dans une position analogue à la même hauteur de gradins. L’au-
truche et ses plus proches parents réflétaient les Pachydermes ; le canard l'animal immonde qui fait graisse de tout; les Conirostres les rongeurs ; les perroquets les singes, etc., etc.
L'auteur oubliait bien de faire figurer au tableau comparatif quelques ordres importants, mais ce n’était là qu'un détail, et le tableau tel quel était rempli de charme, parce que l'analogie avait passé par là. Un oubli bien plus grave à reprocher au maître était de n'avoir pas songé à refondre le moule original avant d'en tirer une copie. Je veux dire qu'il eût été opportun de démolir de fond en comble et de refaire la classification des mammifères avant de rien calquer dessus. Ce n’est certes pas moi qui refuserai jamais mes éloges enthousiastes aux tentateurs audacieux que je vois disposés à se lancer à corps perdu dans la bonne voie; mais c’est précisément en raison même de l'estime et de la sympathie ardente que je porte aux esprits de cette trempe que je souffre de les voir s’exposer à des déconvenues inévitables en courant après un but chimérique, et que j'éprouve le besoin de leur crier casse-cou. I] est évident qu'ici le savant professeur du Muséum était arrivé aussi près que possible de la vraie classification, et qu'il ne lui a manqué pour la saisir de ses deux mains qu’une chose : de se souvenir que le type supérieur ou humain est l’unique terme de comparaison entre les règnes inférieurs, et que deux individus de règnes différents, comme l'oiseau et le quadrupède, par exemple, ne peuvent se ressemhler qu'à travers la ressemblance de l'homme.
« Ceci est mon principe absolu et ma loi, a dit l'Analogie à ses fidèles, ei vous n’en observerez pas d'autre. »
M. de Blainville, qui était doué aussi à un degré éminent de l’esprit de synthèse, a failli pour une autre cause dans son entreprise de classification ornithologique. S'appuyant sur la loi de l’antagonisme naturel qui existe entre l'appareil de locomotion pédestre et celui de la locomotion aérienne, et considérant que les os du sternum sont d'autant plus développés que ceux du bassin le sont moins, l’illustre académicien avait indiqué la structure du premier de ces os comme type généalogique de classement, et je ne nie pas qué ce système n’eût pu fournir de précieux éléments à la nomenclature supérieure. Malheureusement la fidélité aux principes reli-
gieux et politiques fut plus forte chez le savant que la fidelité aux principes de la nature, et cet antagonisme entrava déplorablement l'essor de son génie. Un Zoïle sans pudeur ne manquerait pas cette occasion de faire remarquer que ces accidents-là s'expliquent d'une facon fort simple, attendu que c’est l'attachement aux opinions politiques régnantes et non l'attachement aux lois de la nature qui donne les emplois richement rétribués; mais Dieu me garde de me faire l'écho de pareilles médisances et d’offenser jamais par le moindre propos la gloire des défunts.
Restait donc la forme du pied, à laquelle je me suis rallié en désespoir de cause, et toutes réserves faites en faveur de la méthode passionnelle.
Le pied, à raison de l'harmonie admirable qui existe dans tous les règnes de l’animalité entre le système de la marche et les autres systèmes de l'organisme, constitue à mes yeux le caractère externe le plus générique, c’est-à-dire le plus propre à servir de type pivotal à une classification. C’est lé caractère qui réunit au plus haut degré les deux attributs de la spécialité et de la généralité. Il est plus important que l'aile, puisque l'appareil de la locomation aérienne fait défaut à de nombreuses espèces, tandis que l'appareil de la locomotion terrestre est indispensable à toutes, et que son absence ne peut se concilier avec l'idée de vie. A ce seul titre, le pied constituait une base de classification supérieure à toute autre.
Maintenant les plus simples observations démontrent qu'il y a correspondance étroite et directe entre la forme du pied de l'oiseau et ses divers systèmes de voilure et de nutrition, c'est-à-dire la forme de l'aile et celle du bec. Qui dit forme du bec, en effet, dit en même temps genre de nourriture et milieu habituel. La forme du pied résumait donc l’ensemble de tous les avantages spéciaux que pouvait présenter chacun des caractères génériques que nous avons précédemment analysés. Or, cette faculté d’amplexion synthétique dévolue à certains caractères physiques est le cachet indéniable de leur préexcellence comme types de classement.
Cette correspondance de la forme du pied avec celle des autres organes extérieurs n’est d’ailleurs qu'une des conséquences pre-
mières des deux grands principes religieux de la justice distributive et de l’économie de ressorts. C'est pourquoi la raison analogique pouvait la formuler à priori hardiment.
Le principe de la justice distributive exige que l'importance du pied de l'oiseau augmente ou diminue en raison de Ja faiblesse ou de la puissance de son vol. En conséquence, l’autruche, dont le vaste corps est porté par de véritables jambes de chameau, et qui court plus rapidement que tous les quadrupèdes, a dû se passer d'ailes, et ainsi de tous les coureurs rapidissimes ; ainsi également du manchot et du pingouin, qui plongent et nagent mieux que les poissons.
Par contre, le martinet de nos églises et la frégate de la zone torride, qui $ont les mieux ailés de tous les navigateurs de l'air, ont si peu de pieds que cet appareil ne peut leur être d'aucune utilité pour la marche. Et que l'on ne m'objecte pas ici que la règle n’est pas générale, et que les faucons et les aigles, qui possèdent aussi une envergure prodigieuse, n’en ont pas moins été munis de pieds vigoureux et utiles. Utiles, l'expression est juste, mais non pas quant à la marche, car tous les oiseaux de proie sont très-mauvais marcheurs, et le pied des faucons et des aigles est une main véritable, un organe de préhension et non de locomotion. Le pied n’a pas perdu de son importance, c’est vrai, mais il a changé de fonctions. N'oublions pas, du reste, que les oiseaux dont nous parlons ici sont les tyrans de l'air, et appartiennent à ces espèces dominantes pour lesquelles la nature a tout fait. Voilà pour les rapports de la forme du pied avec celle de l'aile.
Même loi, même constance de rapports entre le pied et le bec. Dans cet ordre des oiseaux de proie que nous venons de toucher, l’adoncité et le tranchant des ongles sont en raison directe de l’adoncité et du tranchant du bec. Le vautour, moins féroce que l’aigle, et qui ne demande sés festins qu'aux cadavres, a les ongles quasi rectilignes, et ces ongles ont été taillés dans le même moule que son bec. Maintenant le faucon, qui est mieux armé que l'aigle pour la chasse, a les ongles plus crochus et le bec plus arqué que ce prétendu roi des oiseaux, qui ne semble armé que pour la boucherie. Il y a du faucon à l'aigle toute la distance qui sépare le chasseur du soldat.
Je crois inutile d'augmenter le chiffre de ces comparaisons pour établir que la forme du bec indique le genre de nourriture, et le genre de nourriture le milieu où vivent les espèces. Je demande à ne pas être obligé de prouver que le long bec mou de la hécassine n’est pas fait pour casser des noix comme celui du gros-bec, et que l'oiseau porteur d’une sonde destinée à fouiller la vase doit hanter de préférence les marais, les terres molles.
La forme du pied raconte tout aussi explicitement que le genre de nourriture la nature du milieu habituel de l'oiseau; mais le pied ne ment pas comme le bec. Prenez l'aigle, le goëland et le coq par les pieds au lieu de les prendre par la tête, vous ne confondrez pas.
Je sais que cette loi générale des rapports constants entre ces divers organes présente de nombreuses exceptions, offre même des lacunes, maïs je ne suis pas comptable de ces dernières, et je ferai remarquer en passant, quant à l'exception, que ce mot n’a aucune valeur dans le langage analogique. Exception, pour l’observateur judicieux, veut dire transition, et rien de plus. Les moules de transition, que j'appelle ambigus de leur nom véritable, ont été créés pour servir de trait d'union entre deux groupes voisins ou deux séries voisines, et pour faire leur devoir, il faut absolument qu'ils fassent exception. Ainsi ne l’oublions plus désormais, l'exception est le lien de l'harmonie externe, et non, comme le pense le vulgaire, une révolte contre l'harmonie interne de la série. J'ajoute que l'ambigu possède un double privilége qui doit nous le rendre cher, celui d’être essentiellement utile ou agréable à l’homme, comme il sera prouvé plus tard par la comparaison des rôtis les plus délicieux.
Je crois donc sincèrement et du meilleur de mon âme qu'un modeste savant qui bornerait ses vœux à la possession d’un simple fauteuil à l'Institut ou d’une chaire au Jardin des Plantes, avec six mille francs de traitement et un logement gratis pour le reste de ses jours, pourrait commodément arriver à ses fins avec la méthode pédiforme. Je crois que cette clef de nomenclature peut étre pour l'ornithologie, entre les mains d’un finisseur habile, ce que la disposition intégrale de la corolle a été pour la botanique entre les
mains des deux de Jussieu. Malheureusement pour moi, mon ambition vise plus haut, et je n'ai pas besoin de dire aux jeunes per-sonnes qui me lisent que si j'ai pris le pied de l'oiseau pour type de classification préférablement à tout autre organe, c'est que ce caractère m'avait paru plus maniable qu'aucun autre et plus propre surtout à couvrir mes perfides desseins.
Ces perfides desseins, que je ne cache pas plus longtemps, sont de faire marcher de front la méthode pédiforme avec la méthode passionnelle, et de prouver catégoriquement à chaque ligne que la perfection du pied est dans toutes les espèces en raison directe de l'élévation morale d'icelles ou, ce qui revient au même, en raison de la prépondérance du sexe féminin.
Quel désappointement amer pour un tas de rivaux jaloux qui m'accusaient déjà de faire faux bond à l’analogie passionnelle.…. de voir que je n'ai choisi mon caractère de sériation ornithologique qu'à la suite de fortes études spéciales, lesquelles m'ont convaincu que si la Parisienne pur sang était considérée à juste titre comme le type supérieur du genre femme, le cachet de cette supériorité glorieuse se trouvait surtout dans son pied!
Deux mots pour démontrer à priori l'existence universelle du parallélisme des deux méthodes. Bien entendu que ce n’est ni pour les poëtes, ni pour les jeunes personnes, ni pour les amoureux de haut titre, que je vais querir des preuves. La preuve est injurieuse quand elle est inutile, et elle est ici inutile pour les natures d'élite dont l'imagination rapide vole au devant de la vérité. Quand j'ai recours à ce triste moyen de persuasion, ce n'est guère que par condescendance pour les petits esprits, géomètres ou vieillards, chez lesquels l'abus de l’analyse ou les glaces de l’âge ont paralysé l’entendement.
Je dirai d’abord que la science officielle elle-même semblait avoir compris les avantages de la méthode pédiforme, puisqu'elle l'avait appliquée avec quelque succès à la nomenclature de certaines familles, à celle des palmipèdes dans les oiseaux, par exemple, et à celle des solipèdes parmi les mammifères. Et je me permettrai de regretter à cette occasion que la science n’eût pas eu le bon esprit de l'appliquer à toutes. Il est évident pour moi que si les nomen-
clatures ornithologiques officielles sont demeurées entachées de confusion et d'arbitraire, le mal provient principalement de ce que leurs auteurs, à qui le pied de l'oiseau avait commencé à servir de fil d'Ariane, n'ont pas su dévider la pelote jusqu’au bout et s’arrêter à tous les nœuds formés par la nature dans la longueur de ce fil; car les divisions formées par ces nœuds séparatifs indiquent précisément les séries, les groupes et les genres. La preuve qu'il n'y avait ici qu'à regarder pour voir, c'est que la science y a vu parfaitement toutes les fois qu’elle s’est donné la peine d'ouvrir les yeux, et que la critique la plus malveillante trouverait fort peu à reprendre à la distribution naturelle des séries là où la forme du pied a servi de type de sériation. Il y a, comme on voit, entre la science empirique des Instituts et la science analegique cette différence fort remarquahle que la première est un phare à éclipses, et la seconde un phare à illumination continue.
La science s’est même approchée si près de la lumière dans sa classification des quadrupèdes qu’elle a failli bruler.
En effet, sur les neuf divisions que comporte, je crois, la distribution actuelle de ce règne, il en est trois qui reposent sur le système de la marche ou, ce qui revient au même, sur la disposition du pied, et l'on voit figurer au plus haut degré de cette échelle les quadrumanes (genre singe) et les bimanes (genre homme). Cela veut dire, si je ne me trompe, que l'espèce occupe dans la série une position d'autant plus élevée que la forme de son pied est plus complexe, et que la forme supérieure de ce pied est la main. Or, telle est précisément la gradation que la méthode que j’ai adoptée va m'obliger de suivre.
Mais je viens de m'apercevoir que j'avais oublié jusqu'ici de parler de l’éclosion des mondes et du développement de leurs animalités. Réparons cette omission, s’il en est temps encore, et servons-nous de la donnée analogique que va nous fournir cette histoire succincte pour achever de prouver que le pied est, de tous les caraetères physiques d’une certaine importance, le plus propre à servir de type de classification ornithologique.
On sait comment les globes naissent, vivent et meurent, et comment ils passent successivement de l’état gazeux à l’état liquide, puis
solide. Le mystère de ces transformations curieuses, dont les archives de Jupiter et de Saturne conservent soigneusement toutes les pièces, a été expliqué. Un globe commence par vivre quelques millions d'années à l'état de nébuleuse. La nébuleuse est une sphère de vapeurs ignées et translucides qui voyage dans l’espace en décrivant une orbite quelconque. Ces vapeurs se condensent par le refroidissement, les métalliques d’abord, et forment un noyau solide autour duquel continue à circuler une atmosphère immense d'air et de vapeur d’eau. Le refroidissement graduel continuant, la vapeur d’eau atmosphérique se résout en une nappe d’eau étendue et d'une profondeur prodigieuse. Mais, comme tous les métaux sans aucune exception ont la propriété de décomposer l’eau à une très-haute température, et comme les métaux solidifiés se trouvent dans le principe à l’état incandescent, il arrive que le contact de l’eau et de la croûte métallique du globe donne lieu à une effervescence formidable et universelle, d'où résulte la formation des terres, qui sont
des composés d’oxydes métalliques unis à une foule d'acides. Figurezvous qu'après cette formation de la croûte terreuse, la mer, qui la
presse de toutes parts, y pénètre par une fissure quelconque, et parvienne par ce canal jusqu'à la masse métallique sous-jacente qui est demeurée en fusion, alors la scène change, et vous assistez par l'esprit au spectacle sublime des horreurs du volcan. La croûte ter-
reuse se déchire et se fend sous l'effort de la pression interne d’un’ amas de gaz incompressibles; la couche horizontale se redresse en
parois de mur, et ouvre le cratère d'où s'échappent avec fracas de larges torrents de flammes, d’eau, de fumée, de scories embrasées, de vapeurs de toute nature, de métal et de soufre; une écume rougeâtre sort de la gueule de l’abime en longs serpents de feu. Vous en savez désormais presque autant que les plus savants géologues sur la fameuse question de la formation des montagnes, qui ne se sont pas faites en un jour. L'infiltration des eaux a enfanté le volcan; la profondeur du puits volcanique ou cratère mesure l'épaisseur de la couche terreuse qui séparait la surface du sol du foyer de l'explosion, et c'est pour cela que les pics qui jettent des flammes sont généralement les plus élevés des chaines de montagnes auxquelles ils appartiennent, comme l'Etna, le Saint-Élie, le Chimbo-
raco et le Cotopaxi. Les montagnes formant chaîne sont les résultats du soulèvement produit par la partie de la masse liquide que n’a pas absorbée ou revomie le volcan. La direction de ces chaînes a écrit au-dessus du sol la ligne que le courant a suivie au-dessous. Je n'entre pas à ce sujet dans de plus amples détails.
Ceci n’explique peut-être pas encore parfaitement comment le pied de l'oiseau est un caractère générique préférable au bec ou à l'aile, mais nous met sur la voie.
Il résulte, en effet, du tableau ci-dessus que les eaux couvrent à une certaine époque la totalité de la surface des globes. Alors les madrépores, les huîtres et les poissons doivent être dans chaque monde les premiers représentants de l’animalité. Viennent ensuite l'am” phibie, le saurien, l'oiseau d’eau, etc., et la Création va se perfectionnant de jour en jour à mesure que les continents et les îles émergent du sein des Atlantiques, et que le titre du globe implané se raffine.
L'oiseau est intermédiaire entre le poisson et le mammifère. Le premier trait d'union entre l'ordre des poissons et celui des oiseaux est le poisson volant, ambigu non moins excentrique que la chauvesouris qui relie l'oiseau au mammifère.
Le premier-né des ovipares à plume est un oiseau qui nage, mais ne vole pas, et qui se nourrit de poisson, puisqu'il n’y a que des poissons à manger à l’époque où il vient au monde. Cette dernière circonstance explique et justifie par parenthèse l'habitude qu'ont prise certains poissons de se manger entre eux de père à fils et de frère à sœur. Cette habitude, qui est devenue pour eux une seconde nature, provient, à n'en pas douter, de cette prolongation forcée du régime de carème auquel ils furent soumis au commencement des choses. Or, c'est toujours un signe d’infériorité que de vivre de soi, comme c'est un signe de noblesse de vivre d'autrui, et la faculté de s’assimiler son prochain est un signe infailhble de supériorité sur lui. L'animal est supérieur à la plante qu’il absorbe ; l'homme, qui mange les éléphants et les hippopotames, qui hume les baleines et fait frire les requins, qui se fait des tapis de pied avec la peau des lions et des bonnets à poil avec la fourrure des ours, l'homme doit en grande partie sa supériorité universelle à cette fa-
culté précieuse qu'il a de s’assimiler les plus grands animaux, et de s'accommoder aussi bien de l'escargot et du homard que du blé, de la pomme de terre, du sagou, du chlorure de sodium et du nid d'hi-. rondelle. L'homme vit de gazelles comme le lion, mais le lion ne vit pas de navets comme l'homme, ce qui le constitue vis-à-vis de ce dernier en état flagrant d'infériorité. L'homme, qui vit de chair comme le lion et de fruits comme le singe, a la main plus parfaite que ces deux animaux, qui sont exclusivement astreints à l’un des deux régimes. Or la main est le moule le plus achevé du pied. Voici que vous devez commencer à entrevoir les rapports de la forme du pied avec la question du soulèvement des montagnes.
C’est une fort triste histoire que celle de l'amour des poissons, et dont je ne parlerai pas pour n’humilier personne. Peut-être même serait-il plus vrai de dire que cette passion est inconnue chez les poissons, et qu’elle ne commence à se manifester que dans les séries des ambigus, tels que phoques et crocodiles, bétes qui ont des pieds.
Le premier oiseau qui habite le premier ilot habitable a done pour ailes des nageoires en corne, pour vêtement un justaucorps de duvet ras semblable à du velours d'Utrecht; il se tient debout comme l'homme, et n'a pas la physionomie spirituelle. Il a vingt-
quatre pieds d'intestins, et ne peut marcher ni courir. Il a quatre | doigts au pied; mais le pouce, par une de ces excentricités de la nature qui semblent une révolte contre ses propres lois, et que nous ne retrouverons plus que chez le martinet et la frégate, le pouce, le doigt de derrière, est tourné vers l'avant! Enfin cet oiseau, premierné de l’alliance de l’eau et de la terre, creuse dans le sol des terriers où toutes les femelles se réunissent pour pondre et pour couver en commun; c'est-à-dire que la république adopte pour le régime de famille et d'amour la règle de Platon ou de la promiscuité universelle, adoption qui ne fait honneur ni au disciple ni au maitre. Que vous semble, à priori, de la sagesse d'une utopie qui se présente dans le monde sous le patronage du manchot? car manchot est le nom de cette ébauche ou de ce premier début de la volatilité. La série, peu féconde en variétés, appartient exclusivement aux déserts glacés de l'hémisphère austral qui fait son entrée dans la vie.
Le manchot du pôle antarctique serait volontiers, pour l’observateur superficiel, le résumé de toutes les anomalies, au dedans comme au dehors, au physique comme au moral; mais pour l’analogiste qui raisonne et qui sait l'importance du pied, cette série de prétendues anomalies n’est que la série des attributions multiples et normales du chaïinon ou de l'ambigu.
La promiscuité amoureuse, les vingt-quatre pieds d’intestin, l’attitude verticale, les nageoires et le reste, s'expliquent par la séructure embryonnaire du pied. Nous avons vu que dans le règne des oiseaux le support ou membre inférieur se divisait en quatre parties, la cuisse, la jambe, le tarse, le pied. Les membres inférieurs du manchot ne se composent que de trois pièces ; 4 pose sur son tarse!
Cette singulière économie de ressorts dans la structure des membres inférieurs caractérise ce que nous venons de nommer l'ébauche de la volatilité.
La nature, qui procède par gradation, est bien obligée de créer ces moules primitifs. Seulement, comme elle n’aime pas à se mirer dans ses types défectueux, elle a soin d’en réduire le nombre, Voilà qui explique pourquoi la série des Tarsigrades, que d’autres nomment Impennes, ne comprend que deux ou trois genres qui logent au bout du monde en des lieux impossibles.
Du reste, bien que le sort de ces malheureuses espèces n'ait rien de très-attrayant, il faut reconnaitre que la nature a fait tout ce qui dépendait d'elle pour adoucir leur misère. Si elle leur a donné des nageoires en place d'ailes, c'est parce que les nageoires sont infiniment préférables à des ailes quand on est destiné à vivre entre deux eaux ; si elle leur a refusé la faculté de marcher et de courir, elle leur a accordé en revanche celle de sauter comme le kangourou, qui est une ébauche de mammifère comme le manchot est une ébauche de volatile. Or il est évident que, pour qui fréquente quasi exelusivement les falaises des banquises et les glaçons flottants, pouvoir sauter vaut mieux que pouvoir courir, et que cet empèchement de la course ne peut pas priver considérablement des bêtes qui n’ont jamais besoin de se rendre à terre que pour pondre et couver.
Mais il est très-naturel aussi que la création améliore ses types et
corrige ses moules imparfaits à mesure que les aromes de la planète se raffinent et que son goût se forme. Il est certain, quant à ce globe, que toutes les espèces qui vivent dans l'hémisphère boréal, qui est le nôtre, sont beaucoup plus richement titrées, hommes, bêtes ou plantes, que celles qui vivent dans l'hémisphère austral, patrie du nègre et de l’Australien, du manchot, de l’autruche, de l'ornithorinque et d’une foule de plantes paradoxales. Cette supériorité de raffinement de notre hémisphère ne provient que d'une seule cause, l’antériorité d’émersion. Nous n'avons pas le droit d'en être fiers ; car ce n'est pas de notre faute, mais bien de celle du dernier accident arrivé à notre planète, il y a environ six mille ans, si la race australienne et la noire n’ont pas acquis par le raffinement progressif les qualités morales et physiques de la caucasienne, et si la race caucasienne elle-même n’a pas monté d'un cran. Je demande à ne pas être forcé de revenir sur le récit de cette douloureuse catastrophe qui ravit à la Terre sa couronne et ses lunes, et son équinoxe perpétuel, et qui fit que la faculté de créer s’arrêta soudain en elle, en même temps que ses pôles s'englacaient et que l'éléphant de la Nouvelle-Zemble et l'oranger du Spitzhberg se couchaient pour mourir. S'il a été permis à M. Delille de s’écrier, à propos du sac d'Ilion pris par un cheval de bois, que, Au seul souvenir de ces scènes d'horreur Son cœur épouvanté reculait de terreur,
à plus forte raison doit-on me permettre, à moi, de garder le silence sur un sujet bien autrement navrant.
On comprend, d'après ce qui vient d’être dit, comment les premiers-nés d’un globe peuvent cependant en être les plus jeunes, puisque tous les continents et toutes les iles du même globe n’émergent pas simultanément des mers, et que la création est en train de se raffiner dans un hémisphère alors qu’elle ne fait que commencer à se manifester dans l’autre. Or il est d'observation universelle que les continents de l'Afrique et de l'Amérique australe, ainsi que l'Australie et les iles de l'Océanie, sont d’émersion plus récente que l'Europe, l'Asie et l'Égypte. Alors nous ne serons plus surpris de trouver dans cet hémisphère tous les moules défectueux
ou embryonnaires.
Quand le manchot naissait aux iles magellaniques et ailleurs, les contrées homologues de l'Europe avaient déjà répudié ce moule, et le tarsigrade à nageoires y était remplacé comme moule inférieur par le pingouin, qui ne vole pas encore, mais qui a déjà un commencement d'ailes et la jambe faite comme tout le monde, et l'intestin aussi. À partir de ces deux gradins, la série des palmipèdes s’échelonnera maintenant dans les deux hémisphères en suivant les mêmes lois hiérarchiques, lois que nous apprendra l'étude des modifications successives de la forme du pied.
Or, pendant que ce travail de gradation s’opérait dans la série des oiseaux d’eau, une œuvre analogue s’opérait dans la série des oiseaux de terre. Et d’abord apparaissaient à la vie les oiseaux de rivage ou de marais qui barbotent dans les terrains noyés, les savanes, les vases liquides, et qui ont besoin de larges pieds palmés, de hautes jambes, de longs cous, pour subsister convenablement dans ce nouveau milieu. Voici venir l’échasse tridactyle, le flammant, l’avocette, des moules extravagants, bizarres, excentriques, précédant l'innombrable série des oiseaux de rivage.
Et les terres émergeaient toujours et gagnaient en superficie, et cette superficie se desséchait peu à peu sous l'influence combinée du vent et du soleil, et les grandes plaines et les grands plateaux nus se faisaient. Alors les déserts s’installèrent au centre des continents, et ces contrées nouvelles demandèrent de nouveaux hôtes. C'est l'époque de l'apparition de l’autruche, du nandou, du casoar, du dronte, du dinornis et de l’épiornis, et de ces oiseaux gigantesques inconnus qui ont laissé l'empreinte de leur pied sur les grès rouges de l'Amérique du Nord.
Le désert occupe encore de nos jours tout le milieu de l'Amérique australe, de l'Afrique, de l'Australie, et c'est là que nous retrouverons les débris de ces moules monstrueux. Les déserts de l'Asie
et de l'Amérique septentrionale appartenant, comme il a été dit, .
à un hémisphère plus raffiné d’aromes, ne possédent plus ces types des premiers temps.
L'oiseau des grès rouges d'Amérique mesure quinze pieds de haut et n’a que trois doigts au pied, ce qui donnerait à penser que le continent du nouveau monde tout entier pourrait bien être
d’émersion plus récente que l’ancien. Le dinornis de la Nouvelle- Zélande a trois doigts au pied également; sa hauteur est la même que celle du précédent. L'épiornis de Madagascar, dont le Muséum d'histoire naturelle de Paris possède l'œuf, a la même taille au moins et le même nombre de doigts. L’œuf de l’épiornis contient neuf litres, c’est-à-dire qu’il équivaut en capacité à six œufs d’autruche et à douze douzaines d'œufs de poule. Cet oiseau, dont il est question pour la première fois dans la chronique de Simbad le marin, est le Rock des poésies arabes, le même qui habite des cavernes sombres et enlève des bœufs, au dire des conteurs, affirmation d'autant plus téméraire que l'inspection du squelette de l'épiornis démontre qu’il n’a jamais pu parvenir à s’enlever lui-même. Les habitants de Madagascar disent que l'oiseau existe encore à cette heure dans certaine partie de leur île, où il a établi sa demeure au sein de rochers inaccessibles. Je ne me porte point garant de la véracité des Malgaches ; mais ce qui est certain, c’est que l’épiornis a vécu à Madagascar comme le dinornis à la Nouvelle-Zélande en même temps que l’homme d'aujourd'hui, attendu que les ossements ou les œufs de ces deux espèces ne se rencontrent que dans les terrains de formation récente, comme ceux du notornis. Le notornis est une poule sultane de la Nouvelle-Zélande que l'on a crue longtemps fossile comme l’épiornis, et dont on a fini par retrouver l'espèce vivante en ces dernières années.
” Le nandou, le casoar et l'émeu de la Nouvelle-Hollande sont tridactyles comme l’épiornis et le diornis. L’autruche est le seul ojseau qui n’ait que deux doigts au pied.
Étrange coïncidence! tous ces oiseaux à la taille gigantesque, à l'ossature démesurée, aux supports musculeux et longs, proportionnés au poids et au volume de leur corps, sont des moules embryonnaires de la volatilité. Tous sont dépourvus d'ailes et sont par conséquent de grands coureurs ; et comme la rapidité de la course est en raison de la simplicité du pied, il s'ensuit fatalement que le pied le plus rudimentaire correspond à l'état le plus rudimentaire de la volatilité.
Mais cette correspondance intime ne se borne pas seulement à fixer des rapports de membre à membre, rapports purement maté-
riels. Écoutez cette autre conclusion formidable applicable à un autre ordre de faits :
Presque tous ces oiseaux sans ailes, et qui sont en dehors des conditions premières de la volatilité, vivent au sein de la polygamie et de la promiscuité! Les mâles y sont plus forts et plus beaux que les femelles.
Mais l’apterix de la Nouvelle-Zélande, qui a moins d’aile encore que l’autruche, a quatre doigts au pied. Alors c’est le modèle des époux. On en a vu se laisser prendre à la main sur le cadavre de leur femelle!
Donc l'élévation des espèces croit et diminue en raison de la perfection ou de l'imperfection du pied.
Reprenons notre récit des journées de la création, qui diffère peutétre de celui de la Bible, mais qui a le grand avantage d’être plus près de la vérité, et terminons d’un trait ce tableau émouvant.
Les terres continuent de surgir; les volcans soulèvent. les montagnes; celles-ci ont engendré les fleuves et les fleuves les vallées. Les prairies se sont émaillées de fleurs, les coteaux de forêts; le luxe de la végétation a débordé partout; les fruits, les graines et les insectes apportaient de riches éléments de nutrition à des espèces nouvelles. L'oiseau qui perche naquit alors, l’oiseau qui sait bâtir, l’oiseau qui sait chanter, l'oiseau qui sait aimer... l'oiseau dont le pied a quatre doigts!
Puis est venu à sa suite, et pour remédier à la trop grande pullu-"
lation des espèces, l'oiseau qui vit des autres, l'oiseau qui pratique avec le plus de ferveur le dogme de la supériorité de la femelle, l'oiseau qui a une main, c’est-à-dire le pied le plus parfait de tous. Qu'on me dise maintenant si je n’ai pas eu raison de faire cette excursion rapide au-delà de l'Atlantique, de la Méditerranée et des âges, avant d'entrer de plain pied dans la classification des oiseaux de France, et si cette excursion ne m'était pas aussi indispensable pour étayer les bases de ma méthode que pour parer sagement aux vices de lacune qui auraient pu affaiblir l'intérêt de mon œuvre. Que serait une classification ornithologique sans ses termes extrêèmes, le manchot et l’autruche, et comment les avoir s'ils n'habitent pas la France, à moins de les aller interroger chez eux?
Il ne s’agit plus que de savoir tirer parti de ce voyage. Revenons à la classification.
Le pied de l'oiseau réduit à sa plus simple expression, se composant de deux doigts et n’en portant jamais plus de quatre dans son plus large développement, une des premières pensées qui saute à l'esprit du classificateur est de prendre le nombre de ces doigts pour caractère sériel. Il est donc plus que probable que j'aurais adopté ce caractère tentateur, si l'exemple du malheur arrivé à Linnæus, qui avait pris aussi le nombre des étamines pour base primordiale de sa classification botanique, ne m'eût tenu en garde contre la tentation. Au surplus, il n’en coûte pas beaucoup d'essayer le système en présence de témoins pour en démontrer péremptoirement l'insuffisance et le péril.
Si l'on commence par appliquer ce système à la série des mammifères, ce premier travail donne incontinent sept séries : la première dite des monodactyles, c'est-à-dire des animaux dont le pied est formé d’une seule pièce (les porteurs, cheval, âne, zèbre); la seconde dite des didactyles (ruminants); la troisième des trydactiles (rhinocéros, etc.); la quatrième des tétradactyles (canins, félins, mustéliens) ; la cinquième des pendactyles (ours). La transformation du pied en main engendre les deux dernières séries des animaux supérieurs, celles du singe et de l'homme. Cette classification, dans laquelle il serait facile de loger à leur place les diverses séries d'ambigus, pourrait donc marcher avec les mammifères ; mais, avec les oiseaux, elle trébuche à chaque pas, comme on va le voir, ce qui est un indice d’imperfection notable.
Dans ce système, en effet, l'ordre des oiseaux se divise en trois grands ordres : didactyles, ou oiseaux qui n’ont que deux doigts au pied; tridactyles, trois; tétradactyles, quatre. La Monodactylie et la Pentadactylie sont absentes.
Or, pour que ce système de classification füt le bon et le vrai, il aurait fallu de toute nécessité que la série monodactyle, qui nous a donné en quadrupèdes la brillante série des porteurs, nous eüût fourni en bipèdes ovipares une série analogue. L'analogie indique bien pour type de cette série absente un oiseau de la taille de la girafe, à dos légèrement ensellé, monté sur de hautes jambes en-
tées sur un pied d’une seule pièce. L'animal devrait courir facilement ses douze lieues à l'heure avec un cavalier sur les épaules. Ses œufs auraient le volume et le poids du plus fort potiron. Mais l'indication analogique ne suffit pas. Il est possible que ce monodactyle ait vécu autrefois quelque part, et en même temps que l'homme, sur le sol de quelque Atlantide aujourd’hui submergée, et qu’on retrouve son squelette quelque jour en société de celui de l'homme; mais il est néanmoins permis de douter de l'existence de ce moule jusqu’à plus ample informé. Quant à l'absence de la Pentadactylie, elle s'explique tout simplement par l’infériorité de l'ordre des oiseaux relativement à celui des mammifères. Il est tout naturel que les animaux supérieurs portent au pied un ou deux doigts de plus que les animaux inférieurs.
La défectuosité de la nomenclature botanique de Linnæus et la lacune de la monodactylie étaient donc déjà des arguments puissants contre la prise en considération du nombre des doigts du pied comme caractère générique de classification ; mais j'en trouve d’autres dans la pauvreté ridicule des deux premiers ordres et dans l'impossibilité des alliances forgées par le système. Ainsi, d’abord, le grand ordre de la Didactylie ne renfermerait qu'un seul genre et qu'une seule espèce, l’autruche; ensuite la ligne de démarcation tracée par le nombre brutal entre la Didactylie et la Tridactylie séparerait violemment de ce genre le nandou, le casoar et l'émeu, qui sont des oiseaux rudipennes comme l’autruche, pour les apparenter forcément avec des voiliers de premier ordre comme le pluvier et l'œdienème; enfin dans ce système les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des espèces appartiendraient à l’ordre de la Tétradactylie. Or ce fut toujours à mes yeux, en économie politique comme en ornithologie, un méchant procédé de distribution que celui qui met tout d'un côté et rien de l’autre. Pour ces diverses raisons et beaucoup d’autres encore, j'ai conclu à prendre la disposition comparée du pied en général, et non pas simplement le nombre des doigts dont il est armé, pour base de mon travail; c'est-à-dire que j'ai répudié le système de Linnæus pour me rallier à la méthode de De Jussieu.
La Tridactylie étant un caractère d'infériorité morale et matérielle
dont la nature a fait le signe de l’état rudimentaire de la volatilité, j'ai dû me préoccuper avant tout de lui conserver ce caractère analogique, et j'ai en conséquence assigné à la Tridactylie les échelons inférieurs des ordres qui l’admettent, au lieu d'en faire le type de divisions impossibles.
Maintenant qu'aucun obstacle ne nous arrête plus, entrons dans la classification, nous souvenant toujours que le développement du pied et celui de l’aile sont en antagcnisme normal, mais que toute série est ornée de son ambigu, ce qui traduit en langage scientifique le dicton absurde et vulgaire que toute règle a son exception. Rencontrez-vous par hasard une espèce qui jouit du double avantage dé la facilité de locomotion terrestre et aérienne, affirmez sans crainte d'erreur que vous avez affaire à un moule de haut titre passionnel.