‹ L'esprit des betes (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · DIVISION CARDINALE · texte numérisé non relu

DIVISION CARDINALE

Tous les oiseaux, à partir du manchot du pôle antarctique jusqu'au gerfaut du cap Nord, ont le pied plat ou arqué.

Un pied plat est celui dont les doigts sont rectilignes et posent d'aplomb sur le sol, et où le pouce, quand il y en a, s'éloigne indéfiniment des doigts antérieurs. Dans le pied arqué, au contraire, les doigts sont voûtés ou concaves; ceux de devant font opposition à celui ou à ceux de derrière, et tendent à se rejoindre comme le pouce et les doigts dans la main de l'homme.

Donc le règne tout entier des oiseaux se divise d’abord en deux grandes classes, l’une dite Planipédie ou Planidactylie, autre Curvipédie où Curvidactylie. Je n'ai pas trouvé de substantif voulant dire pieds voûtés ou bombés comme Bombipédie où Cavipédie, Arcipédie, Hamipédie. Je le regrette. Bombipédie eût mieux valu cent fois que Curvipédie.

Arrêtons-nous dès ce premier début pour admirer l'étrange coïncidence de la loi d'ordre moral avec la loi d’ordre matériel :

La Polygamie ou l’agamie confuse est la règle générale de la Planipédie; la Monogamie celle de la Curvipédie!

Chez les pieds plats, barbarie universelle, ignorance absolue de l'art architectural (nidification) et de l’art musical ;… règne du mâle! Je sens qu'un calembour est au bout de ma plume.

Chez les pieds mieux bâtis, architectes et musiciens hors ligne;… règne de la femelle! Nous ne sommes pas au bout de nos étennements.

Les pieds plats servent à trois choses : à marcher sur les eaux, à marcher sur la vase, à marcher sur la terre. De là trois ordres principaux dans la Planipédie : Nageurs, Barhoteurs et Coureurs.

Les pieds arqués ou voûtés ont aussi trois emplois distincts : percher, grimper, saisir. D'où trois grands ordres principaux dans la Curvipédie : Percheurs, Grimpeurs, Empoigneurs.

Suivons l’ordre de la création que nous avons écrit déjà pour classer ces six grandes divisions cardinales d’après la forme du pied.

Oiseaux nageurs. — Pour que la conformation du pied de l'oiseau d'eau fût en harmonie avec la destinée d’icelui; pour que l'oiseau püt glisser avec aisance et rapidité sur le surface de l'élément liquide; pour qu'il pût fendre l’eau sans effort, il fallait que ce pied fût armé d’une rame large et puissante, que le tarse fût court et comprimé latéralement, que la carcasse aTectâät la forme du navire. La nature a donc taillé sur ce patron le moule de l'oiseau d’eau, et lui a ramé les doigts au moyen d'une membrane large, mince et flexible. D'où les savants ont donné à l'oiseau nageur le nom générique de Palmipède, oiseau à pieds palmés.

J'aurais préféré Rémipède, parce que rémipède veut dire pied muni d'une rame et indique clairement la fonction essentielle de l'organe, tandis que palmipède a le tort de rappeler à l'imagination les palmiers de l'Arabie et les palmes du martyre, ce qui n’est pas la même chose. Ensuite on peut porter des membranes en guise de patins pour marcher sur la boue et non pas sur les eaux, ainsi que font le flammant et l’avocette. De sorte que le nom de pieds palmés n’emporte pas essentiellement l’idée de nageoire qui demeure invinciblement attachée au contraire au nom de rémipède. Mais comme je suis toujours heureux de pouvoir faire une concession à

l'Institut quand l’occasion s'en trouve, je consens volontiers à appeler indifféremment du nom de rémipèdes ou de palmipèdes l’ordre des oiseaux d’eau.

Donc le premier ordre de la Planipédie, par rang de primogéniture, sera pour nous celui des Rémipèdes.

Barboteurs. — Maintenant ce n'était plus un tarse court, mais bien un tarse d’une dimension exagérée qui était nécessaire à l’oiseau de rivage pour arpenter commodément et sans souiller sa robe la vase des prairies marécageuses ou celle des plages maritimes que le flot vient d'abandonner. La nature , qui va toujours au devant des besoins de ses créatures, a donc imaginé de jucher ce moule, le second-né du règne, sur de véritables échasses, c’est-à-dire sur des tarses longs, grêles et nus, amincis par devant suivant la liquidité du milieu à parcourir, et portant sur des pieds plus ou moins membranés ; puis elle a proportionné la légèreté de la carcasse à celle de ses supports, et souvent la longueur du bec et la longueur du cou à la hauteur des échasses, ainsi que le témoigne ce vers du fabuliste :

Le héron au long bec emmanché d’un long cou.

Mais gardons pour une autre place les détails de ces harmonies piquantes, et bornons-nous pour le moment à signaler les principaux caractères séparatifs des ordres. Les savants qui continuaient à être bien inspirés, considérant ces échasses, baptisèrent le nouvel ordre du nom d’Échassiers.

J'accepte encore cette qualification pour donner une preuve de plus du grand esprit de conciliation qui est en moi, et aussi parce que le mot fait image. Je pourrais à toute force objecter que Longitarses vaudrait mieux qu'échassiers comme dénomination scientifique et régulière. et encore que ce dernier titre est un titre masculin qui ne se prête pas à la substantivation féminine comme Longitarse, qui fait Longitarsie. Mais enfin, dès que c’est l’analogie qui fournit le vocable, dès que c'est la forme du tarse qui attribue le nom, comme c'était tout à l'heure celle du pied, je crois avoir parfaitement le droit d'approuver et de me taire, et j'en profiterai. N'oublions pas de mentionner un caractère commun à tous les échassiers, qui est la nudité partielle de la jambe,

Ordre second de la Planipédie, dito des Échassiers ou des Longitarsiens. 1

Coureurs. — Passons des terres molles aux steppes, de la vase qui tient les pieds crottés aux sables brülants, aux cailloux, qui les tiennent secs, et examinons attentivement les modifications que cet organe va suhir. Nous devinons d'avance qu’un oiseau coureur ne se chaussera pas de la même facon qu'un oiseau barboteur, et qu'il préférera l’espadrille à la botte de marais. C’est ce qui a lieu en effet : la nature, sachant que la rapidité de la course exigeait pour condition première un jarret impétueux, a commencé par munir le coureur d'un tarse robuste attaché par le haut à une jambe opulente, et par le bas à des pieds courts, légers et vigoureux, chaussés de semelles inusables. Le tarse n’est ici ni trop court, comme chez le nageur, ni tubulé, ni comprimé, ni trop long, comme chez l’échassier ; il est plein et cylindrique, et réunit dans une juste proportion les avantages des deux autres modes. Il n’est pas toujours nu non plus, comme dans les deux précédents ordres, mais bien duveté et fourré suivant la température des milieux. Et le pied n’a conservé de la forme primitive que des rudiments de membranes qui semblent encore nécessaires pour assurer la solidarité des diverses parties de l’appareil de progression. J'ai déjà expliqué, par la comparaison des os du sternum avec ceux du bassin dans toutes les espèces, pourquoi les bons coureurs font de méchants voiliers et d'excellents rôtis. Je dirai un autre jour pourquoi les mêmes coureurs se distinguent à première vue de tous les autres bipèdes ailés par la majesté de leur port; mais une chose que je ne dirai jamais . ni personne pour moi, c’est la raison qui a fait baptiser par les savants cet ordre si tranché des coureurs du nom de Gallinacés, d'Échassiers et de Gralles. Je suis condamné cette fois à tenir rigueur à la science et à rejeter sa nomenclature ridicule par respect pour la science elle-même et pour le sens commun ; c’est-à-dire que, de mon autorité propre, j'ai débaptisé ledit ordre Échassi-Gallino-Grallique pour l'appeler des Vélocipèdes, oiseaux aux pieds rapides. Je laisse à. choisir d’ailleurs entre Vélocipèdes, Cursoripèdes, Dromipèdes et Tachydrômes, qui veulent dire la même chose. J'avouerai même que Dromipède n'irait parfaitement pour trois causes : la première, parce

qu'il est le plus court; la seconde, parce que le public sait déjà par les jeux de l'Hippodrome que drome répond à course, et enfin parce que je tiens, comme je l'ai déjà dit, à rester au mieux avec la science qui emploie fréquemment cette même désinence, Ocydromes, Dromés, Eudromie. Malheureusement des personnes graves que j'ai consultées au sujet de cette option m'ont détourné de Dromipède par cette considération que le nouveau substantif faisait involontairement rêver au dromadaire. D’autres ont objecté la confusion étymologique résultant de l'emprunt fait à deux langues. Bref, je n'ai pas insisté sur cette candidature. Hélas! il y a un nom qui convient mieux que tous les autres à l'ordre des coureurs, en ce qu'il peint d'un trait son histoire et ses mœurs. C’est celui qu'il porte dans la nomenclature passionnelle : l'ordre des Raffinés!

Soit donc dit le troisième ordre de la Planipédie ordre des Vélocipèdes.

La Tridactylie, caractère d’infériorité ou de primogéniture et de promiscuité scandaleuse, est commune aux trois ordres de la Planipédie. Elle simplifie extrêmement la tâche du classificateur en lui offrant le moyen de diviser d’abord chacun de ces trois ordres en deux grandes classes parfaitement distinctes par le nombre des doigts du pied : Tridactylie et Tétradactylie. Après quoi vient la subdivision de la Tétradactylie en deux nouvelles classes également séparées par un caractère net et tranché, celui de l'utilité ou de l’inutilité du pouce. L'oiseau n’appuie-t-il dans sa marche que sur les trois doigts de devant, il est dactylirème ou dactyligrade ; sur les quatre doigts, pollicirème, pollicigrade. Ces divisions sont si naturelles et si simples qu’on a lieu de s'étonner tout d’abord qu'elles n'aient pas frappé les esprits les moins clairvoyants. Mais comment apercevoir les choses les plus visibles quand l’Analogie passionnelle vous retire son flambeau ?

Je crois le premier ornithologiste venu très en état de me différencier d'emblée un tridactyle d’un tétradactyle par le nombre des doigts de pied ; mais je donne cent ans au plus fort, avec un merle blanc par-dessus le marché, pour me dire sans l’analogie la distance morale prodigieuse qui sépare l'oiseau marchant sur trois doigts de l'oiseau qui marche sur quatre, Là est cependant toute la science,

Et une science facile et commode, et attrayante pour le jeune âge; car, les institutions des bêtes n'étant que des copies très-ressemblantes des institutions passées et futures de l’homme, il ne s'agit que d’être un peu au courant de son histoire pour pouvoir classer n'importe quoi. Par exemple, grimper est un travail pénible; le grimpeur me représentera aussitôt les corporations des macons, des charpentiers, des ramoneurs. Percher n’a rien de répugnant; le percheur chante et tisse : c’est l’art, c'est l’industrie reine des états modernes. Les empoigneurs sanguinaires sont la tribu guerrière et aristocratique, comme les coureurs des champs étaient les laboureurs du sol et les oiseaux nageurs les laboureurs des flots, etc. C'est-à-dire qu'il m’aura coûté plus de peine à établir un semblant d'ordre dans la division matérielle de la Curvipédie que je n’en aurais dépensé à loger dans la nomenclature passionnelle le règne tout entier. Mais ne nous laissons pas aller à ces regrets amers, et continuons notre tâche. Examinons les conditions de la forme du pied chez les oiseaux percheurs.

Percheurs. — Percher, c’est se tenir assis sur la branche dans une attitude horizontale, tandis que grimper consiste à se mouvoir autour du tronc dans une attitude verticale. Il tombe donc sous le sens que la forme et la direction des supports ne seront pas les mêmes dans l’un et l’autre cas. Cette considération explique à priori pourquoi je n'ai pu admettre une classification qui confond les deux ordres des percheurs et des grimpeurs, et fait même de ce dernier une simple famille de l'ordre des passereaux.

Pour que le pied puisse servir de support à l'oiseau sur la branche, il faut d’abord que ce pied soit doué de la faculté de saisir et d’embrasser cet appui; et, pour qu'il y ait possibilité d'embrassement, il faut qu'il y ait opposition directe entre l'avant et l’arrière-main, avec facilité pour les doigts et le pouce de se rejoindre. Aucun tridactyle ne peut percher, pas plus qu’il ne peut chanter ni se construire une habitation sortable, parce que le pouce, qui est nécessaire pour opérer la jonction ou lenchâssement et conférer la dextérité, lui fait défaut. Les tétradactyles, comme le vanneau et la caille, chez lesquels le pouce n’est qu’un simple objet de luxe et ne peut servir à rien pour cause d'exiguité, sont aussi empêchés

que les tridactyles à l'endroit du perchement. Enfin le martinet de nos églises, qui est un excentrique en tout genre et qui porte ses quatre doigts à l'avant pour ne pas faire comme tout le monde, le martinet se trouve placé par ce singulier caprice dans une position bien autrement anormale. Il en est réduit à rester constamment en l’air faute de pouvoir faire usage de ses pieds.

Mais ce n’est pas encore assez que les doigts et le pouce se fissent opposition. Pour que cette opposition soit sérieuse et l'assiette solide, il faut que le doigt de derrière qui tient tête aux trois doigts de devant soit pourvu d’une puissance de contractilité extrême, d’une vigueur et d’une longueur à l'avenant. D'un autre côté, l'oiseau, dont l'existence est attachée aux végétaux, et qui vit de leurs fruits, de leurs insectes, de leurs graines, peut être appelé à chaque instant à ramasser sur la terre ces divers éléments de nourriture que le vent ou la maturité ont détachés de la branche. Il faut donc encore que son pied voûté soit doué de la propriété de s’aplatir comme celui des coureurs pour lui servir d'appui sur le sol. Enfin, comme ses ongles ne lui ont été donnés que pour se soutenir sur son perchoir et non pour déchirer, il n’est pas nécessaire qu'ils soient soigneusement renfermés dans une gaine comme un rasoir anglais ou une griffe de chat.

Pour toutes ces causes donc la nature a doté l'oiseau percheur d’un tarse grêle, élégant, diaphane, d'une longueur moyenne, généralement nu et supporté par des doigts opposés et libres, garnis d'ongles innocents. L'existence de la membrane interdigitale n’appartient dans cet ordre qu'aux espèces ambiguës, et ces espèces se rapprochent plus des grimpeurs que des percheurs. Tous les oiseaux percheurs peuvent se mouvoir à terre par la marche naturelle ou par le sautillement ; tous se branchent pour dormir et ont le tarse dirigé dans le sens vertical ; tous font des nids, et c’est le seul ordre qui fournisse des chanteurs, à une ou deux exceptions près. L'ordre des percheurs comprend un nombre considérable de familles ; mais je ne sais pour quelle cause les ornithologistes ont pris la mauvaise habitude de le considérer comme un ordre en quelque sorte négatif et destiné à servir de refuge à tous les genres qui n’ont pas de caractère séparatif bien tranché. Nous verrons à

l'usage que l’ordre des percheurs n’est pas plus dépourvu de ces caractères que les autres, et que la confusion qui y règne n’est pas le fait de la nature, mais bien celui des savants, qui ont commencé à y introduire le chaos en baptisant cet ordre du nom absurde de passereaux, nom qui n'a de comparable en négation et en insignifiance que celui de Gallinacés.

11 y avait à choisir entre six caractères pédiformes pour donner à cet ordre une dénomination convenable : Antidactyles, libéridactyles, fissipèdes, de l'opposition et de la séparation des doigts; lévipèdes, de la légèreté des tarses et des doigts ; hamipèdes, innoæipèdes, pour distinguer les ongles innocents des ongles assassins de loi-seau de proie. J'ai opté pour le terme générique de sédipèdes, qui signifie tout simplement pieds servant à s'asseoir. Ramo sedens, a dit Virgile à propos de Philomèle (rossignol).

Ordre premier de la Curvipédie : Sédipèdes.

Grimpeurs. — Nous passons de cet ordre à celui des grimpeurs, chez lesquels la structure du pied présente une contradiction si flagrante avec tout ce que nous avons vu jusqu'à présent et tout ce que nous verrons plus tard, qu’il devient plus que jamais impossible de comprendre comment les ornithologistes n’ont pas été d'accord pour en faire une des grandes classes du règne des o1seaux. Il y a bien une classification de Cuvier, semblable de tout point à celle-ci, et dans laquelle les grimpeurs forment un ordre à part; mais cette classification-là n’est pas l’officielle.

Le système de progression chez les grimpeurs est tellement en antagonisme avec celui de tous les autres oiseaux que rien de ce que nous avons appris jusqu'alors ne saurait nous en donner une idée. L'existence des rémipèdes est attachée aux ondes, celle des échassiers à la boue, et celle des vélocipèdes à la terre. L'existence des grimpeurs est attachée au tronc des arbres dans toute la force du terme. Ils ne peuvent pas plus quitter cette place que le plongeon son bassin.

Le rémipède, l’échassier, le vélocipède, le sédipède, progressent sur un plan horizontal au moyen de doigts formant un système pareillement horizontal et perpendiculaire à la direction du tarse qui transmet le poids du corps à ces doigts. Il faut intervertir tous les

termes de ces rapports pour tomber sur la loi du système de progression du grimpeur et de la structure de son pied.

Le plan sur lequel progressent tous les autres oiseaux est un plan horizontal, avons-nous dit ; ils marchent de l'arrière à l'avant. Le plan sur lequel progresse le grimpeur est vertical ; il marche de bas en haut. Cette marche est une ascension graduée qu'il exécute au moyen d’une série de bonds successifs semblables à ceux que nous accomplissons quand nous gravissons les marches d’un escalier à pieds joints. Et les malheureuses bêtes n'ont pas toujours l’agrément que nous avons, nous autres hommes, de pouvoir redescendre cet escalier quand nous l'avons monté. Cette faculté de redescendre n’est pas dans les dons du grimpeur. Le grimpeur ne marche pas sur, mais contre.

Alors nous devons voir d'ici quelle sera la forme du pied chez l'oiseau grimpeur; car la nature est une, quoique multiple, et variée en ses combinaisons. La métamorphose du plan horizontal de progression en plan vertical entraînera évidemment dans l’agencement du pied un renversement analogue. Les oiseaux qui marchent sur l’eau ou sur le sol ont le plan du pied parallèle à celui de leur point d'appui et le tarse vertical. La loi sera la même pour le grimpeur; seulement, comme le plan de progression du grimpeur (le tronc d'arbre) est vertical, le plan de son pied sera vertical et la direction de son tarse horizontale. Tous les autres oiseaux ayant la paume du pied tournée en bas, le grimpeur l'aura tournée en haut. Voyons maintenant par quels autres moyens extraordinaires la nature, si féconde en ressources, a dù pourvoir aux nécessités du nouveau système, et mettre le grimpeur en état d'accomplir sa rude et importante mission de conservateur des forêts.

Nous avons établi à l'occasion du pied du sédipède les conditions de la solidité de l'assiette en matière de perchement. Parmi ces conditions figure la nécessité d’une opposition sérieuse entre l'avant et l’arrière-main. Or, si nous réfléchissons que le pied, chez l'oiseau grimpeur, à une charge beaucoup plus lourde que chez l'oiseau percheur, en ce que l'effort nécessaire pour s'élever de bas en haut est plus violent que celui exigé par la progression de l'avant à l'arrière sur un plan horizontal, nous serons amenés sur-le-champ

à comprendre que la nature a dû non-seulement doubler et tripler la puissance d’élasticité du pied chez le grimpeur, mais accroître l'intensité de l'opposition entre l'avant et larrière-main jusqu’à équitable répartition de la charge du corps entre ces deux parties.

C’est ce qu'elle a fait en raccourcissant et en fortifiant d’abord les tarses, les jambes et les cuisses, puis en partageant les quatre doigts du pied en deux sections égales, deux à l'avant, deux à l’arrière. La nature n’a pas borné là les avantages qu’elle a cru devoir faire aux grimpeurs en compensation de la rude besogne qu'elle leur a attribuée ; elle les a dotés d’une queue rigide, étagée et pointue, qui leur sert de point d'appui dans leurs ascensions ; d’un bec droit et taillé en coin, propre à creuser le bois, et mû par des muscles cervicaux d’une force prodigieuse. Ce bec a été de plus muni à l'intérieur d'une langue vermiforme d’une dimension exagérée, enduite d’une matière visqueuse et terminée par une pince, à l’aide de laquelle les grimpeurs s'emparent facilement des insectes logés dans les fissures les plus profondes de l'écorce. Les grimpeurs de France et d'Europe sont exclusivement insectivores; ils font des nids pour eux et pour une foule d'espèces, mais pas un d'eux ne chante; ils remplacent d'une facon désagréable la musique par le bruit. C’est pour cela que dans la nomenclature passionnelle ils viennent avant les percheurs et non après, comme je les ai fait venir ici pour être agréable à ceux qui ont assimilé les Perroquets (percheurs) aux Singes.

Nous possédons désormais dans ce caractère de la division du pied en deux parties égales le moyen de désigner l’ordre des grimpeurs par un nom convenable. Nous aurions pu nous servir avantageusement déjà de l'adjectif latin supinus, qui veut dire paume en l'air, pour baptiser cet ordre du nom de Supinipèdes. Nous aurions pu encore emprunter à l’art du tonnelier le nom de l'instrument qui sert à rapprocher de force les cercles des futailles et qui s'appelle tirtoir, attendu que ce tirtoir, composé de deux mächoires mousses qui se font opposition sans se rejoindre, est l'image parfaite du pied de l'oiseau grimpeur. Mais, comme le caractère de division du pied en deux parties égales avait frappé autrefois les savants, qui en avaient pris texte pour donner à cet ordre le nom de

Zygodactyles (doigts attelés par couples, du mot grec zygos, joug), nous avons préféré conserver cette dénomination en la latinisant, et nous disons, à l'instar des savants, le second ordre de la Curvipédie, ordre des Jugipèdes. À ceux qui aiment à choisir, je laisse Scansoripèdes, qui veut dire pieds grimpeurs, et qui n’est pas sans charmes.

Reste le troisième et dernier ordre, celui des Empoigneurs, que la structure de ses doigts armés ne permet de confondre avec aucun autre, et qui tient dans le règne des oiseaux, par le privilége de la main prenante, la même place que l'homme parmi les mammifères; de même que le perroquet, qui fait partie de l’ordre des grimpeurs, occupe dans son règne le même rang à peu près que le singe dans le sien. L'ordre des Empoigneurs, vulgairement désigné sous le nom d'ordre des Rapaces, sera pour nous l’ordre des Griffus ou des Serripèdes (pieds armés de serres), on encore des Rapacipèdes (pieds ravisseurs). J'aurais pu au besoin employer Serrimanes.

Récapitulons nos six ordres : Rémipèdes, Échassiers, Vélocipèdes, Sédipèdes, Jugipèdes, Serripèdes. C’est la même classification que celle de Cuvier, à cette différence près qu’il règne un peu d'ordre dans la première et beaucoup de confusion dans la seconde. Les savants sont très-forts pour dire que tout s’enchaîne dans la nature, mais bien plus forts encore pour désunir ce que la nature a uni. Tâchons de garder le pied sûr aux mauvais pas où presque tous ont bronché.

De chacune de ces divisions cardinales partent successivement une foule de séries ambiguës, ambiguës de groupes à groupes, de familles à familles, d'ordres à ordres, et dont j'aurai grand soin à l'occasion de détailler les attributions conciliatrices; car l’ambigu de tous les règnes, je ne saurais trop le redire, a recu de la nature une haute mission de ralliement relativement à l’homme, et je connais peu d'espèces de ce genre, à commencer par le phoque, le lamantin, le guépard, la bécasse et l’anguille, qui ne soient capables de le servir ou de lui être servies.

Je ne me borne pas dans le travail qui va suivre à prouver que la classification d’après le pied de l'oiseau est la moins imparfaite de toutes les méthodes de classification ornithologique présentées jusqu'ici, et que la forme de cet organe peut servir de compas pour mesurer la distance qui sépare chaque gradin des deux points ex-

trèmes de l'échelle. J'ai eu grand soin d'écrire à côté du nom de chaque individu sa patrie, son origine, sa demeure d'hiver et d'été, sa taille, son costume, ses mœurs, ‘ses amitiés et ses inimitiés. Jai dit les caractères généraux de chaque groupe, et j'en ai détaché les individualités les plus saillantes pour en faire le sujet d’études analogiques spéciales aussi souvent que ces types m'ont paru se recommander à la curiosité publique par leur illustration historique, artistique, cynégétique ou gastrosophique. J'ai ménagé le texte aux espèces insignifiantes pour faire une plus large part aux emblèmes les plus touchants ou les plus effroyables de la passion humaine. J'ai été charitable envers les noms recus toutes les fois que ces noms ne m'ont pas paru s'éloigner trop ouvertement du bon sens. J'ai cherché plus d’une fois, et sans qu'il y parût, à atténuer les torts de la nomenclature officielle. J'ai usé de tous les ménagements, en un mot, pour amener l'esprit de système mesquin et étriqué à une transaction amiable avec le principe supérieur de la méthode synthétique, essayant, suivant ma pratique habituelle, de combattre et de vaincre l'ennemi avec ses propres armes.

J'ai prévenu tous les souscripteurs du Monde des Oiseaux que le volume qui $uivrait celui-ci contiendrait un traité complet de chasse et d’aviceptologie. L’impossibilité matérielle de donner place dans le même volume à tous les développements analogiques que comporte l’histoire de trois cent soixante espèces, m'a forcé de renvoyer à ce traité de chasse une foule de détails de ce genre, et notamment l’analogie des moules les plus importants de l'ordre des Percheurs, qui comprend à lui seul presque autant d'espèces que les cinq autres. Ce n'est pas de ma faute si les nombreuses illustrations artistiques, culinaires et cynégétiques que renferme cette tribu m'ont fourni un demi-volume de texte; mais il n'y a pas de motifs qui puissent contraindre un analogiste à écourter des sujets tels que le pigeon, l’alouette, le rossignol, le rouge-gorge, le pinson, le chardonneret, la mésange, la pie, le geai, le corbeau, etc. Nécessiti fait loi, Au surplus, les personnes qui ne verraient pas de bon œil la présente lacune ont un moyen fort simple de donner satisfaction à leur curiosité. Ce moyen est de souscrire au se cond volume du Monde des Oisraux.

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