‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · DEUXIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SÉRIE

Granivorie : Quatre groupes; 34 cspéces.

C'est ici seulement que commence l’ordre des vrais artistes, l’ordre des chanteurs et des architectes qui comprend trois séries. La première de ces trois séries, dite des Granivores, débute par le Jaseur et finit par l’Alouette. Elle est bornée au levant par la tribu exotique des Manakins, au couchant par celle des Farlouses ; elle compte 34 espèces.

Caractères généraux.

Le Granivore est ami de l’homme... Le lecteur a entendu assez de fois répéter cette phrase pour la savoir par cœur; je ne l'achève pas. Elle peint en ces six mots les mœurs de la série, une série charmante, une série féminine qui, dans la classification mélodique embrasse toute la partie du soprano et moitié de celle du contralto.

Là se trouvent, en effet, les espèces qui se plaisent le plus dans la société de l'homme, qui se résignent le plus facilement à la captivité, qui peuplent le plus abondamment nos vo-

SEDIPEDES. 19 lières et remplissent nos demeures, nos jardins et nos plaines de plus de gaité et de chants. C’est la série des êtres jolis, gentils, sociables, des êtres causeurs par excellence et éminemment häbiles aux travaux délicats. L'esprit de fraternité qui les anime est si grand qu'ils donnent dans tous les pièges à l'appel d’un des leurs et que l’homme à pu fonder une industrie fructueuse sur l'exploitation inhumaine de ces instincts si purs. La supériorité du sexe féminin sur l’autre y est acceptée comme axiome et he s'y discute pas; ce qui du reste est une preuve de grañd bon sens de la part de ces espèces, attendu que chez toutes, c'est la femelle qui construit le nid à elle seule et que chez la plupart, elle chante quand elle veut. On ne voit pas trop à ce compte-là sur quel privilége de droit divin pourrait s'appuyer le mâle, si par hasard la folle idée le prenait de revendiquer l'autorité suprème. Heureusement l'amour joue un rôle très-important dans les espèces qui peuplent ce milieu harmonique pour qu'un pareil germe de discorde puisse s'y développer. Le règne du mâle, je l'ai déjà dit, n’est logique et fatal que dans les milieux subversifs, voués à l'oppression, au carnage et aux déchirements, auxquels cas il est naturel que le plus fort fasse usage de sa force. Mais nous ne sommes plus dans cette galère. Ici tout vire à la Uouceur, à l'urbanité, à la grâce comme en tous lieux où le sexe féminin domine. Le mâle y prend les allures de la femelle et aspire mème à la remplacer dans la plupart des fonctions de la maternité. Il l’aide à faire son nid, autant que ses faibles moyens le lui permettent ; il la nourrit pendant qu’elle couve. La bataille n'a plus lieu dans cette série modèle que pour des questions de rivalité amoureuse ou de préséance artistique. Je préviens tous les civilisés qui aspirent à quitter leur vallée de larmes pour les champs d'Harmonie qu'ils auront beaucoup à profiter de l’étude des mœurs du Bouvreuil, dé l’Alouette et du Chardonneret.

Voilà pour le côté moral de la Granivorie. Passons à l'examen de ses caractères physiques.

Toutes les espèces de cette série sont armées d’un bec de forme conique, plus ou moins eflilé ou bombé, de consistance cornée, dur, luisant, solide et muni de mandibules tranchantes.

D'où les noms de Controstres et de Crassirostres que leur attribuent certaines nomenclatures.

Presque toutes ont la queue fourchue, l'aile courte et arrondie, le vol bruyant et saccadé , indécis et peu soutenu. L’ongle du pouce, dont la dimension s’en va toujours croissant, du premier anneau de la série à sa limite extrême, finit par atteindre chez l’Alouette des proportions exagérées qui font perdre à l’oiseau la faculté de percher.

La plupart des espèces granivores sont pourvues de la poche du jabot, cette antichambre de l’estomac véritable qui se retrouve dans la bâtisse de tous les pulvérateurs. Elles peuvent être conséquemment aussi bien que ces derniers assimilées aux quadrupèdes ruminants. Quelques-unes suppléent à l’absence des dents par l’'ingestion d’une certaine quantité de gravier fin qui fait l'office des molaires, et qui aide à la trituration des aliments par le frottement d'iceux dans l'intérieur du gésier,

L'immense majorité fait ses nids sur les arbres. Beaucoup de ces édifices sont des merveilles d'art. Les granivores, en géné-

ral, pondent quatre à cinq œufs et couvent trois fois par an; fa les couvées du printemps sont toujours plus Prospères que celles de l'été.

Chez les espèces les plus amies des grains et des semences et les moins portées vers l’insecte, les parents nourrissent leurs petits en leur dégorgeant dans le bec une bouillie préparée dans le laboratoire du jabot. Cette pratique est naturellement hors de mode dans les familles qui nourrissent leur progéniture avec des larves d'insectes, des hannetons, des cigales , et qui se contentent de lui apporter la nourriture toute crue au bout du bec, ayant soin seulement de débarrasser le Coléoptère de ses ailes et de ses élytres. La méthode de transvasement de nourriture dite dégorgement n’est.pas seulement employée comme procédé d'abecquement de la jeune famille : c'est de plus une FAN de courtoisie galante à l'usage des amoureux.

Quelques espèces ne sont que de passage en France comme le Bec croisé, le Jaseur et le Pinson d’Ardenne qui nichent plus haut dans le Nord, et leur passage même n’a rien de régulier.

SEDIPÉDES. 77 D'autres, mais en fort petit nombre , comme l'Ortolan et le Proyer, désertent nos climats vers l’arrière-saison. La masse est vagabonde : je ne connais de vrais sédentaires dans la série que le Moineau franc et le Canari, ayant la preuve que le Friquet se permet des absences. x

A s’en tenir à ce simple aperçu, il y aurait bien loin de la Tourterelle des bois, dernière représentante du groupe ambigu des Colombiens au Jaseur, premier moule de la gfänivorie, auquel la pauvreté de la Faune francaise Ja force di “doi nér la main. Tourterelle : bec mou , ailes pointues, vol rapide, qüêèue épanouie, pouce court, diovipare, études musicales et architecturales plus que médiocres. Ce signalement, rapproché de celui qui vient d’être donné du granivore, offre, pour ainsi dire , autant de différences nettement accusées que de traits.

Ce n’est pas moi qui nierai jamais l’immensité de la distance qui sépare les deux familles, moi qui ai tant de peine à la réduire, et qui, pour combler la Vénñé existant entre ces deux térmes, ai dû recourir à l'intervention de toute une série exotique. Et cependant ÿ affirme que la plupart de ces différences organiques qui nous frappent de prime abord dans la comparaison des es+ pèces ci-dessus ne sont qu'à la surface, et qu'il est facile de retrouver sous la disparité extérieure les liens secrets de parenté qui rattachent le Gros-bec au Colombien.

Et premièrement cette parenté se révèle par la communauté de trois caractères d’une importance extrème : communauté de sympathies pour la nourriture végétale, identité de conformation de l'appareil digestif, similitude des procédés de nutrition et d’éducation des petits. On ne se ressemble pas par d'aussi grands côtés sans avoir d'autre part des liens d’ affinité supérieure comme le respect de la femelle et l'amour des enfants. Et il faut bien que la classification tienne compte de ces affinités morales; mais je n’en ai pas mème besoin ici pour faire la preuve dela parenté en litige, et je m'en réfère pour cela au simple témoignage des affinités organiques. Il n’y a qu'à consulter un de ces signes révélateurs des généalogies secrètes dont tout à l'heure encore je

faisais valoir la puissance; il n’y a qu'à étudier la modification que Ja main de l’homme a fait subir au bec du pigeon primitif pour savoir à quoi s’en tenir sur le nom des tenants et des aboutissants d'icelui.

Or, avez-vous remarqué chez toutes nos variétés de Pigeons domestiques, à partir du type le plus sauvage jusqu'au type le plus modifié , cette singulière etsignificative tendance du bec qui va se raccoureissant toujours et perdant sa courbure , mais regagnant en largeur, en hauteur et en solidité ce qu'il perd en longueur. Là est l'indication de la voie de transition tracée par la nature. Le bec est l'aiguille de la boussole des aflinités génériques. Dès qu'il y a de ces becs de Pigeons privés qui, à force de rémaniements, sont devenus triangulaires et robustes comme celui du Jaseur , archi-bombés , trapus et courts comme celui du Bouvreuil; dès que l'aiguille se fixe sur ces espèces, c’est un signe certain que ces espèces sont les plus proches parentes de l'espèce modifiée. J'ajoute pour donner plus de poids à cette aflirmation que la tendance du bec à l’épaississement est déjà manifeste en l’état de pure nature chez quelques espèces de la grande tribu des Colombiens d'Asie, où la bifurcation de la queue est également signalée. Quant à l'accroissement du pouce et à l’obtusité des ailes, les deux phénomènes sont visibles chez les Cogs de roche, les cousins-germains des Pigeons. On conviendra que la distance des deux termes contigus de nos deux séries qui dans le premier instant semblait infranchissable à subi quelque réduction de l'effet de ces rapprochements.

Mais ce n’est pas tout encore, et la nature qui a plus horreur que pas un de nous des sauts brusques, a gradué si habilement la transition entre le bec mou du Ramier et le bec dur du Jaseur qu'après avoir examiné attentivement le système de modification appliqué à cet organe, il devient impossible de nier la parenté des deux espèces. Ê

Pourquoi le bec du Ramier, du Biset, de la Tourterelle, est-il mou et inconsistant ? Pourquoi si dur et si tranchant, au contraire, celui du Gros-bec, du Bouvreuil et du Chardonneret ? Pourquoi tant de dissemblance dans les traits du visage entre des

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espèces si voisines par le genre de nourriture, les pr seine politiques, les mœurs ?

Le bec du Pigeon ramier, comme celui des espèces voisines, est mou et inconsistant parce que ces espèces ont le moyen d’avaler leur nourriture sans la mâcher; parce qu’elles sont douées d’un estomac double et triple , immense fournaise digestive où les glands, les faines, les pois chiches entrent aussi facilement qu'une lettre à la poste et se cuisent avec une rapidité analogue. Ici la faiblesse du bec à pour correctif la vigueur et l'ampleur de l’appareil digestif. On ne voit pas bien à quoi servirait que le bec travaillät, puisque l'estomac se charge de tout.

Mais il fallait nécessairement que là où manquait cette puissance de caléfaction interne qui semble particulière à l'estomac des Pigeons et à celui des Autruches, la nature y suppléàt par une faculté externe quelconque , c’est-à-dire par un organe qui mâächât la besogne, comme on dit vulgairement , au gésier paresseux. C’est ce que la nature a fait en augmentant la puissance du bec de l’oiseau et en aiguisant le tranchant de ses mandibules à mesure que son estomac faiblissait. Par ce moyen les Granivores qui auraient eu quelque peine à digérer l'enveloppe de certaines graines dures , notamment celle des amandes, se sont trouvées naïties de la faculté de décortiquer ces aliments rebelles et procèdent à l'égard d'icelles comme nous procédons nousmêmes à l’égard du haricot de Soissons dont nous voulons nous rendre l'assimilation moins pénible. Il va sans dire encore que la force de ce bec a été proportionnée à la résistance des obstacles à vaincre et que le Gros-bec , qui était destiné à vivre des noyaux de cerises , a été un peu mieux armé que le Moineau franc qui devait se contenter de la pulpe molle du fruit.

Aïnsi la proche parenté des Gros-becs granivores et des Colombiens est un fait qui se déduit de la différence même de la forme du bec, dissemblance motivée elle-même par la diversité des graines ou des semences à concasser ou à décortiquer.

IF y avait pourtant dans cette même série des Granivores une famille que la nature semblait avoir rapprochée plus visiblement qu'aucune autre de celle des Colombiens. C'était la tribu des

Alouettes , peu percheuses , grandes voilières , quasi-pulvératrices et amoureuses du soleil et hahiles à faire le Saint-Esprit en volant comme les Pigeons. À ne considérer que les apparences des deux groupes et le nombre des victimes qu'ils fournissent tous deux à la barbarie des méchants, on serait tenté de les unir sous quelque appellation touchante; mais le raisonnement ne tarde pas à réprimer ce premier mouvement sympathique. Vous vous dites d’abord que l’Alouette qui emplit les cieux de mélodie occupe une position trop élevée dans le monde musical pour pouvoir être reléguée aux échelons inférieurs de la série du chant, bec à bec de la Touricrelle. Puis un simple coup d'œil jeté en passant sur la forme excentrique du pied de l’Alouette au pouce démesuré suffit pour vous faire voir la distance prodigieuse qui est entre le puissant coryphée de l'harmonie céleste et l’humble gémisseur des forêts.

Je n’ai pas jugé à propos de forger une série de noms nouveaux pour spécifier les subdivisions de la Granivorie en groupes et en familles , l'utilité de ce travail ne me paraissant pas suflisamment démontrée. Je conçois que l’ornithologiste passionnel emporté par l'amour de l’art ne regarde pas à sa peine quand il s’agit de créer une nomenclature idéale qui doit rendre à chaque volatile son véritable nom et porter jusque dans les âges futurs la gloire de son auteur. J'admets qu’en pareil cas il innove hardiment en matière de noms propres et qu'il accepte résolument la responsabilité de ses néologismes : la grandeur de sa fin justifie sa vaillance. Je comprends, en un mot, qu'on se mette l'imagina tion à la torture pour arriver au mieux ; mais qu’on fasse volontairement de tels frais pour n’aboutir qu’au moins mal est chose quime passe. Or le mieux consistait évidemment ici à commencer par intituler cette première série de chanteurs : série des Sopraniens et non des Granivores; puis à distribuer les groupes par le genre de chant et à spécifier les espèces par l'arbre ou l'endroit où elles chantent, ou encore par la singularité des modes de parure en vogue chez chacune d'elles. II y avait à créer là toute une série de dénominations nouvelles, euphoniques, charmantes, pour désigner le Sopranien des lilas , celui des pommiers, des

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vergers, des. forêts, des vallées, des collines, le Sopranien couronné, au-bec rouge, aux ailes d'or, etc. Et certainement que pour quiconque, eût abordé l'épreuve, l'insurrection contre la nomenclature, oflicielle eût été le premier des. droits et le plus sacré des devoirs. Mais je demande si c’est bien la peine de frapper.de si grands coups. contre le Vocabulaire et de déranger le public. de ses habitudes de langage pour faire prévaloir Granivore sur. Conirostre comme étiquette de série, ou Brévicone sur Gemmivore comme étiquette de groupe. Je proclame pour:mon compte. la question souverainement mesquine et au-dessous d'un aussi grand tapage, et déclare aimer autant Chardonneret tout court que Convrostre longicône, qui est le double nom de groupe et de famille dont les nomenclatures les plus neuves affublent cet oiseau.

Je me suis borné en conséquence à tracer le cadre de la subdivision naturelle de la Granivorie, à l’aide des procédés les plus, simples et je l'ai rempli de noms connus.

La série des..Granivores:se partage en quatre groupes ; Dégorgeurs ; Fringilles, Bruants, Alouettes. Ces quatre groupes, au, besoin, pourraient même se réduire à deux : Dégorgeurs et «non-Dégorgeurs.!

: Les Dégorgeurs sont des oiseaux essentiellement granivores , si,granivores même que le plus grand nombre des ornitholo- -gistes d'aujourd'hui les considèrent comme des Frugivores purs -et n’hésiteraient pas à les ranger à côté des Pigeons dans la pré- | cédente série ,,s ils étaient à ma place. Ils nourrissent principa- Jement leurs jeunes à la bouillie, mais ils varient volontiers ce régime, par l'insecte., [ls adorent la verdure, le mouron, le sénecon, la salade, et sont friands d’échaudé et de sucre. Le grain qui leur agrée le plus est le millet. On sait que le dégorgement est un procédé d'abecquement spécial aux granivores, qui.sont obligés de faire subir-une élaboration première à leurs aliments dans cette poche de l’æsophage qui a nom le jabot. Cette pratique accuse la nature rebelle, coriace et réfractaire des substances alimentaires ingérées, lesquelles révèlent à leur

tour la force et l'épaisseur du bec, et la puissance de ses man- KES 6

dibules. Il y a de ces becs de Dégorgeurs qui brisent certains noyaux comme des casse-noisettes, d’autres qui vous entaillent les’ doigts aussi profondément qu'une serpette; il y en à qui sont disposés de manière à pouvoir pénétrer jusqu'au cœur de la pomme pour y prendre les pépins. Tous les Granivores de ce prémier groupe décortiquent les graines dont ils se nourrissent avant de les avaler. Je sais une tribu exotique qui est ambiguë entre les Dégorgeurs et les non-Dégorgeurs et chez laquelle le père et la mère, au lieu de commencer par digérer un peu les graines qu'ils destinent à leurs petits, se contentent de les éplucher proprement et de les leur servir en cet état. Tous les Dégorgeurs nichent sur des branches; plusieurs font des nids mervéilleux. Leur chair est généralement sèche et maigre, heureux défaut qui protège leurs jours. Ce groupe, presque entièrement composé d'oiseaux chanteurs, doux, familiers, sociables et /aciles à nourrir devait être la providence des volières. C’est à lui en effet que ces établissements d'agrément public et privé doivent la plus grande partie des trésors qu'ils possèdent, et le temps n'est pas loin où une foule d'espèces de cette tribu précieuse, natives d’autres parties du monde, mais conquises à l’Europe par les soins d'habiles amateurs, doubleront et tripleront le chiffre de nos espèces. Je dirai à la fin de l’histoire de cet ordre le nom des espèces étrangères déjà acclimatées en France. | Tous les non-Dégorgeurs, sans exception, nourrissent leurs petits avec des insectes dans leur âge le plus tendre; ils ne les sèvrent jamais avant que toutes leurs plumes soient sorties. Un grand nombre de ces espèces nichent à terre ; quelques-unes même dans les trous des arbres et des murailles. Plusieurs sont célèbres dans les fastes de la gastrosophie par l’exquise délicatesse de leur chair. Le groupe ne semble pas avoir été créé comme l’autre pour l'unique volupté des oreilles et des yeux. La mue chez la plupart des Granivores n’a lieu qu’une seule fois chaque année, à l'automne ; ce qui n'empêche pas les mâles de certaines espèces de revêtir au printemps un splendide costume de noces; car il faut que l'amour apporte son lustre avec lui. Mais ici le changement de tenue n’est plus comme en la

mue ordinaire le résultat du remplacement des vieilles plumes par les jeunes : ce sont les vieilles plumes elles-mêmes qui se colorent de nuances plus vives par l'effet du soleil et de l'exposition au grand air. Aussi voyons-nous nos Linots , nos Pinsons, nos Bouvreuils perdre complétement l'éclat de leurs couleurs par la captivité. Remarquez que dans la nature le soleil embellit tout, hors l’homme, exception humiliante et qui prouve clair comme le jour que le Civilisé est tout à fait en dehors des voies de Dieu. L'harmonien lève noblement ses regards vers le soleil qui ne léblouit pas et qui rosit son leint , au lieu de le roussir.

La subdivision de la série des Granivores par familles offre toutes sortes de facilités. On la réussit, par exemple, en prenant pour pivot de cette subdivision tertiaire le genre de nourriture spécial à chaque tribu, fruit, graine, semence, insecte. Ainsi des Gemmivores, pour la tribu des Mangeurs de bourgeons , des Conivores , pour celle des Mangeurs de semences d'arbres verts, Pépinivores , Cannabivores, et le reste. Il y a même ici une charmante gradation à suivre en étageant ces familles d’après la hauteur des tiges qui supportent leurs fruits de prédilection. Viennent d’abord les espèces qui vivent des fruits du chène, du hêtre , du sapin, du bouleau, de l'aulne, du charme et des arbres de haute-futaie ; puis les espèces amies des arbres fruitiers, des arbustes, des haies et des buissons ; puis celles qui dépouillent de leurs semences les tiges herbacées, et enfin celles qui se contentent de ramasser le grain dans le creux des sillons. Je me suis amusé plus d’une fois à voir faire cette procession des tribus granivores qui défilent de Laut en bas, pendant que les tribus de la série voisine défilent de bas en haut. le premier rang occupé à recueillir l'insecte qui sort de terre, le second l'insecte des herbes, puis celui des feuilles, puis celui des fleurs et ainsi de suite, et la chasse allant toujours et montant jusqu'à la plus haute cime des grands arbres , jusqu’au plus haut des nues. Contraste symétrique assurément plein de charmes, spectacle attrayant au possible dans une classification universelle où toutes ces files de processions se trouvent au complet; mais spectacle hors de nos moyens, utopie irréalisable avec la classification restreinte des

zones tempérées où la majeure partie des familles se. compose d'une espèce unique. C’est ce qui fait que j'ai dû supprimer encore ce travail de la subdivision tertiaire de la Granivorie et que j'ai remis à parler des familles de la Série quand le hasard m’en ferait rencontrer sur ma route, ne jugeant pas nécessaire de me charger jusque-là d’un bagage de noms inutiles. Le lecteur me saura d'autant meilleur gré de cette attention délicate, qu'il ne tardera pas à reconnaître que les noms populaires auxquels je m'en tiens, faute de mieux , sont plus savants que les noms scientifiques , dix-neuf fois sur vingt, pour le moins. A preuve :

Le Jaseur ne Bonfme. Voici un de ces noms charmants de la fabrique de tout le monde, un nom ramassé dans la rue. Jaseur, babilleur, gazouilleur, apprenti virtuose, qui fredonne des ariettes , qui s’essaie à chanter depuis le matin jusqu’au soir pour le plus grand tourment de ceux du voisinage. Le vocable est si heureux et si savant à la fois, et il convient si admirablement à l’espèce qui engrène dans la série des Chanteurs , qu'il ne serait pas possible même à l’analogie de trouver mieux. Regardez maintenant ce que les savants en ont fait.

Is l'ont appelé Bombycivore, mot à mot: qui mange des Bombyx. Bombycivore.. comme ce nom qui sent la poudre ressemble bien à un joli petit oiseau dont les plumes sont de soie, qui babille sans fin et qui vient de Bohème!

Or, j'ouvre le dictionnaire de Boïiste à l’article Bombyx et j'y trouve pour toute définition : « Long chalumeau de roseau. » Cela voudrait-il dire que le Jaseur de Bohème mange des chalumeaux? Cette définition m'irait assez à moi qui ai rangé d’autorité l'espèce dans les Végétivores; mais je doute qu’elle entre aussi bien dans les vues de Temmynck, le parrain du Bombycivore, qui classe le Jaseur parmi les Corbeaux et les Geais, races omnivores, mais surtout ovivores, et qui préfèrent infiniment la chair à la moelle de roseau. Peut-être alors que j'ai eu tort de chercher au mot Bombyx, dans Boiste, et que j'aurais mieux fait de prendre le Pombice du même auteur qui s'applique à une famille de Lépidoptères nocturnes, dont le papillon du

SÉDIPÉDES, 85 ver à soie fait partie. Mettons donc le lépidoptère à la place du chalumeau et lisons la notice de l’illustre ornithologiste hollandais, pour vérifier si le nouveau nom de l'oiseau dérive véritablement de ses habitudes diététiques.

Je lis : « Nourriture du Jaseur : insectes, mais particulièrement toutes sortes de baies.» Cette explication ne m'avance guère. M. de Talleyrand était curieux de savoir quel intérêt pouvait avoir M. de Sémonville, son ami, à être alité par la fièvre. Je ne suis pas moins intriguë de deviner quel intérêt a pu avoir ce savant de Hollande à faire manger des Bombyx au Jaseur malgré lui.

Il est vrai que l’auteur du Manuel ornithologique a grand soin de nous prévenir quelques lignes plus loin qu'il « ne sait presque rien des mœurs ni des habitudes du Jaseur qui niche dans le Nord, et que ses collègues de cette région n’en savent quère à ce sujet plus que lui. » J'admire comme il convient cette modestie touchante, mais n'en trouve pas moins bien étrange qu'après avoir confessé qu'on ne sait rien d’une bête, on profite de la circonstance pour lanommer Bombycivore. Si jamais occasion fut belle de garder le silence, c'était pourtant celle-là.

Le Bombyx n'est pas ce que le Jaseur aime, mais c’est la pomme de reinette, à telles enseignes qu'il en mange à en devenir gras et qu'il s’étrangle quelquefois, en avalant trop goulument un quartier de ce fruit. Cette passion du Jaseur pour les pommes est si violente que le Jaseur, blessé d’un coup de feu, oublie sa blessure à la vue d’une calville et se jette dessus. Une autre preuve de son peu de penchant pour le Bombyx, c'est qu'il niche très tard, vers la mi-juin au flus tôt, ayant besoin d'attendre que les baïes soient venues pour nourrir sa famille. Il mange bien, si vous voulez, des mouches ct en grande quantité même, mais seulement en guise de dessert et après son “diner.

Cette manie désolante de distribuer les noms à tort et à travers m'afflige d'autant plus que l'illustre nomenclateur étranger est aujourd hui ce que nous avons de mieux en Europe en historien d'oiseaux , et que non-seulement l'opinion de M. Temmynck

fait loi en matière d'Ornithologie non passionnelle, mais que de son vivant même dix oiseaux qu'il n’a pas cependant découverts ont été baptisés de son nom peu harmonieux. Honneur qui jusqu’à ce jour n'avait encore été décerné à personne, pas même à Christophe Colomb , le découvreur d’un monde. Or , jugez d’après ce seul exemple de l'étourderie et de la légèreté d’un savant de Hollande, à quels écarts effrayants de classification et de nomenclature ont pu se laisser emporter les savants d’une contrée moins rassise.

Le Jaseur qui niche dans le Nord, en Pologne, en Russie, en Styrie, et qui ne fait d'apparition en France que tous les cinq à six aus , est donc un oiseau peu connu et dont les modes de nidification et d'éducation sont tout à fait ignorés. L'analogie passionnelle aflirme bien avec sa hardiesse habituelle et à l’aide de la notice d’Audubon sur le Cedar-Bird que le Jaseur fait son nid à plat sur les larges et basses branches des pommiers et des arbres verts; que ce nid est un progrès sur celui du pigeon, mais seulement un progrès, pas encore un chef-d'œuvre; qu'il est composé d'un matelas de fines radicules reposant sur une paillasse d'herbes sèches, sans plume, ni crin, ni mousse; et que le Jaseur nourrit ses petits à la facon de nos Gros-becs ét de nos Bouvreuils. Mais comme elle n’a pas de procès-verbaux à fournir à l'appui de son affirmation, l'analogie ne demande pas à être crue sur parole. Cependant nous ne sommes pas réduits à nous en tenir aux simples conjectures, quant à ce qui est des habitudes et des goûts de l'espèce. Je me suis fait renseigner à cet égard par M. Florent Prevost du Jardin des Plantes, le compagnon assidu des grands travaux des Geoffroy Saint-Hilaire père et fils, des Cuvier, des Blainville, un de ces chercheurs infatigables qui joignent à la passion de la z00logie la passion de la chasse. M. Florent Prevost, qui m'a appris une foule de détails inédits sur les espèces les mieux connues de nos climats, est l’homme de ce temps qui possède le mieux son Jaseur, ayant eu l'incroyable chance de tuer en une seule chasse quatorze individus de l'espèce dans les jardins de Versailles. M. Florent Prevost qui sait la nourriture du Jaseur

SEDIPEDES. S7 mois par mois, jour par jour, ne m'a pas aflirmé que l'estomac du Jaseur fût muni de la double poche, ce qui m'a vivement contrarié ; mais en me communiquant le procès-verbal des substances trouvées dans cet alambic à diverses époques, il m'a confirmé dans mon opinion que l'oiseau était plus granivore que gobe-mouche. D'où j'ai conclu, peut-être à tort, que l'oiseau était dégorgeur, et que sa place était bien où je l'avais mis et non à côté du Rollier et du Coracias.

Ce qui a motivé l'erreur déplorable de Temmynck et des autres qui ont colloqué le Jaseur dans ce voisinage illogique, est la circonstance de la dent qui arme la mandibule supérieure du bec de cet oiseau, et qui, rapprochée de la couleur générale du manteau ainsi que du volume, lui donne un faux air de parenté avec la Pie-grièche. Les savants qui ont commis cette confusion semblent avoir oublié que les oiseaux qui vivent de semences coriaces et de noyaux de fruits sont pourvus d'instruments triturateurs et sécateurs aussi solidement conditionnés que ceux qui font leur ordinaire de chair vive ou morte et de gros scarabées ; témoin le bec des Gros-becs, des Durs-becs, des Becs-croisés et des Perruches qui sont des granivores de premier ordre et dont les mandibules ne le cèdent ni en dureté ni en puissance à celles des carnivores. La similitude des becs n’est qu'apparente et cesse d’être un signe de contiguité des espèces quand la forme de l’appareil digestif diffère, et j'ai précédemment débattu cette thèse au chapitre des Considérations générales du premier volume où j'ai fait voir que l'aigle, le goëland et le coq domestique avaient tous trois le bec crochu, sans être pour cela plus cousins. La véritable parenté du Jaseur n'est pas avec la Pie-grièche qui a la tête large, plate et unie, mais bien avec le Cardinal qui porte la huppe comme le Jaseur et chez lequel le gris fait comme chez ce dernier opposition au rouge. Dieu a dessiné les coiffures ou parures du chef pour être les signes visibles de l'esprit qui est dessous. Mais résumons enfin ce chapitre en peu de lignes.

Le Jaseur est un élégant oiseau de la taille du Gros-bec, au bec court et robuste, légèrement arqué. Il nous vient de temps

en temps de l’autre côté du Rhin, pendant les grands hivers , et se rencontre alors fréquemment en Alsace. Le ton général de son plumage soyeux, plus foncé dessus que dessous, est analogue à celui du manteau du Gros-bec. Les plumes du vertex se relèvent à l'arrière pour lui faire une huppe semblable à celle du Cardinal. Il porte une plaque noire sous la gorge et deux brides de‘même nuance sur les veux. Une charmante série de taches jaunes contiguës et légèrement ourlées de blanc borde l'extrémité des rémiges et des rectrices qui sont d’un beau noir mat; mais l’accident le plus singulier de cette parure déjà si remarquable est un tout petit appendice cartilagineux de l'éearlate le plus vif qui termine quelques-unes des pennes secondaires et simule à s’y méprendre des filaments de cire à cacheter. Le Jaseur est doué comme la plupart des granivores d’une voracité insatiable, mais qui s'exerce malheureusement l'hiver aux dépens des arbres fruitiers dont il mange les bourgeons. Cette circonstance, rapprochée de sa passion funeste pour les pommes, le classe à côté des Bouvreuils et des Becs-croisés dans le groupe des Gemmivores. Remarquons avant d’en finir que beaucoup de Colombiens d'Asie portent la huppe et que cette tendance qui persiste opiniâtrement à travers la tribu des Coqs de roche et celle des Manakins qui donnent la main aux Jaseurs est pleine de révélations de parenté mystérieuse.

Je n’ai jamais entendu babiller de jaseurs, et personne n'a jamais écrit que dans cette espèce la femelle jasàt comme le male, et pourtant j'ai besoin d'affirmer ce fait-la.

Le Bec croisé. Oiseau de la taille du Gros-bec, à physionomie de Perroquet, corps trapu, queue fourchue, ailes médiocres, manteau gris, rouge ou vert, suivant l'âge, la saison , le sexe. Moule étrange et paradoxal, marqué au coin de l’anomalie et de la caricature. Son bec est une des plaisanteries les plus hasardées de la nature, mais des mieux réussies.

Ce bec ne consiste plus, comme tous les autres becs, en une paire de compartiments réguliers et commodes qui se superposent et se ferment exactement l’un l'autre. C’est, au contraire, un

SÉDIPÉDES. 89 jeu de mandibules biscornues, dépareillées, feroces, qui, au lieu de s’emboîter pacifiquement , se repoussent, se chevauchent, se manquent, bref se disjoignent violemment dans le sens de la verticale, de manière que l’une tire à gauche, pendant que l'autre oblique à droite , etque celle-ci remonte pendant que celle-là descend. Représentons cette image en moins de mots encore : Tandis que chez tous les autres.becs, sans exception aucune, les mandibules tendent au rapprochement, chez celui-ci elles visent à l’écart absolu, et comme la mandibule qui se redresse contre le ciel est tout aussi crochue que celle qui aspire vers le sol et simule un tantinet la corne ou la défense, cet accident de physionomie insolite donne à l'ensemble de la portraiture un effet renversant. La figure du Bec croisé est de celles qui vous font dire involontairement et sans malice quand vous les regardez pour la première fois : Voilà de pauvres bêtes qui sont arrivées un peu tard à la distribution des masques.

Ce qui n'empêche pas le Bec-croisé, du reste, de tirer un parti merveilleux de son instrument ridicule pour l'exploitation des cônes des arbres verts qu'il vide de leurs semences avec une dextérité sans égale, et malheureusement aussi pour l’épepinement des pommes et des poires, au sein desquelles il ouvre des tranchées formidables pour pénétrer jusqu’au cœur de la place et s'emparer des trésors qu'il convoite. La passion du Bec-croisé pour les pepins de pommes, passion qui lui est commune avec le Perroquet et le Jaseur, annonce des goûts essentiellement frugivores. Le Bec-croisé est, en effet, après le Pigeon et le Bouvreuil, l'oiseau d'Europe qui mérite le plus d'être classé parmi les Frugivores purs.

Un ornithologiste fort savant de Saône-et-Loire , et non moins obligeant qu'éclairé, M. Rossignol de Pierre, me répondait récemment : « J'ai tué beaucoup de Becs-croisés dans leurs passages irréguliers au printemps, sur les pins, sur les ormes, et principalement sur les peupliers dont ils mangent les bourgeons résineux. Jamais je ne leur ai trouvé d'insectes dans l'estomac, mais cela tient peut-être à l'époque de leur passage chez nous. » On sait les scrapules honorables qui m’ont retenu de

reconnaitre l'existence des Frugivores de France. J'aime à Supposer avec mon judicieux correspondant de Pierre que l'absence totale de l’insecte constatée à diverses reprises dans l'estomac du Bec-croisé doit être attribuée à l’époque où a été dressé le procès-verbal de carence.

Le Bec-croisé ne niche pas encore à l'heure qu'il est en France, mais il y nichera prochainement; son premier établissement chez nous se fera probablement dans la forêt des Ardennes, voisine des forêts belges , où il habite depuis des siècles. Cette tendance de l'espèce à se rapprocher du territoire français devient de jour en jour plus manifeste; elle a été signalée par une foule d’observateurs , oiseleurs ou naturalistes, en ces dernières années. Jusqu'à nouvel ordre, néanmoins, nous considérerons le Bec-croisé comme indigène du Nord, ainsi que le Jaseur, et vivant des mêmes semences, des mêmes bourgeons et des mêmes insectes.

Le Bec-croisé émigre plus fréquemment chez nous que son compatriote et il descend volontiers jusque dans nos vallées méridionales du Rhône et de l'Isère. Ses heures de voyages diffèrent légèrement aussi de celles du Jaseur qui ne se déplace sérieusement que par les grands hivers et ne traverse le Rhin que lorsque ce fleuve est gelé. Le Bec-croisé se met plus volontiers en route au milieu des beaux jours; il reste dehors toute la saison d'automne, plus une grande partie de l'hiver , et n'est guère de retour dans ses forêts natales avant la mi-janvier, époque vers laquelle il commence à aimer. Cette précocité d’ardeur amoureuse bien faite pour dérouter les ornithologistes vulgaires, qui ont longtemps révoqué le fait en doute, ne surprend aucunement l’analogiste , qui sait à quoi s'en tenir sur les bizarreries des moules exceptionnels et que rien n'étonne de la part d’une espèce munie du bec paradoxal que nous venons de voir. D'autant que le Bec-croisé avait deux excellentes raisons pour faire comme il a fait, indépendamment de la nécessité de conformer ses actes à ses principes, qui sont d'opérer au rebours de toutes les habitudes d'autrui. D'abord c'était choisir sagement pour éravailler la saison que les loirs , les écureuils, grands en-

SÉDIPÉDES . 91 némis des couvées , ont choisie pour dormir ; ensuite la fin de janvier est l’époque de l'an où les semences de pins confites par les gelées ont acquis leur maximum de tendreté et de délicatesse et présentent aux parents le plus de facilité pour l'entretien de leur famille. D'ailleurs, le Bec-croisé, qui n’est pas aussi maladroit qu'il en à l'air, a des procédés de bâtisse analogues à la circonstance et qui lui permettent de braver l’inclémence des frimats. Il place son nid qu'il compose des mêmes éléments et qu'il dispose dans le même ordre que le Jaseur, sous l'auvent d'une grosse branche ; il en enduit les deux faces latérales d'une couche de résine qui garantit la muraille de l'édifice contre l'infiltration des eaux; et il réussit à force d'industrie à se créer un domicile parfaitement confortable sous la menace des éléments conjurés. Ainsi la nature proclame par la voix des plus humbles et des plus disgraciés la féconde énergie du mobile tout puissant d'amour !

La ponte du Bec-croisé est de quatre à cinq œufs d’un gris verdâtre, nuancés de rouge au gros bout. Il fait deux pontes par an. Le Bec croisé ne chante pas encore; il appartient comme ses plus proches voisins au groupe des débutants ou des jaseurs, et tout porte à croire que dans cette espèce la femelle possède comme le mäle le droit de jaboter. Il apprend à parler en cage et retient facilement les airs de serinette. Il dégorge puisqu'il est essentiellement séminivore et gemmivore. C’est un oiseau de mœurs innocentes et qui ne se défie pas assez de la malice de l'homme ; il fréquente volontiers sa demeure, pénètre dans ses cités et se fait tuer jusque sur les arbres du Jardin des plantes de Paris. De mauvaises langues ont accusé le mâle d'être brutal envers sa femelle, mais j'attends d'avoir recu des preuves authentiques du crime avant de vouloir me faire l'écho de ces vilains bruits. Je pourrais y ajouter quelque foi sans doute, s'il existait une espèce de Bec-croisé tridactyle, comme certains l’aflirment, attendu que la galanterie n’est pas dans les dons de la tridacivlie. Heureusement que je ne crois pas plus à l'existence d'un percheur à trois doigts qu'à celle du deuxième Bec-croisé de Temmynck, à quatre doigts.

Le Bec-croisé se suspend quelquefois par les pieds aux grappes des bourgeons qu'il attaque, à la facon des Tarins et des Mésanges et il transporte cette habitude dans la captivité.

Malgré les prodiges d'industrie qu'il accomplit sans cesse, le Bec-croisé n'arrive pas à faire une bonne maison; je veux dire n'arrive pas à acquérir cet état d'embonpoint et de délicatesse de chair qui atteste que la nourriture que vous prenez vous profite. Il y en à qui travaillent moins et qui engraissent plus.

Le Bec croisé ne doit muer qu'une seule fois par an, malgré les apparences contraires. La femelle est vêtue d’une robe modeste, d’une nuance cendré-verdätre uniforme qui ne varie jamais. Le mâle, après avoir adopté cette couleur pour les six premiers mois de son existence, change subitement de costume à sa première mue. ]l endosse alors un splendide manteau d’étoffe cramoisie tendre, livrée de l'ambition artistique, qu'il ne garde pas plus longtemps que l’autre et qui se laisse remplacer définitivement dès la seconde mue par une humble livrée grise nuancée de vert et de brun sombre, livrée du travail mal payé. Emblème trop parlant de ces déshérités du sort dont la triste carrière n’est qu'une longue série de disgrâces et d'épreuves douloureuses, qui aiment par le froid, par la faim, par le manque de tout, et pour qui l'horizon de l'avenir ne se colore en rose qu'une fois dans la vie, aux beaux jours du premier printemps!

Un mot sur le nom de l’Oiseau avant de passer outre.

La voix publique l'avait nommé le Zec-croisé, peut-être parce qu’il avait le bec en croix... Mais apparemment que les savants n'ont pas trouvé la raison suffisante, puisqu'ils se sont empressés de le débaptiser pour l'appeler /oxia…. Loxia, du mot grec loxos , louche, oblique, de travers.

Je ne hlâme pas les savants d’avoir use ici du droit qu'ils ont toujours de forger un terme nouveau quand les besoins du service le réclament, et je les en blâme d'autant moins que le vocable créé n’a rien en soi de dissonnant ni d’illégitime. Mais si j'admets qu'il soit permis jusqu’à un certain point d’infliger le

SÉDIPEDES. 93 sobriquet malveillant de loxienne à une pauvre espèce qui a le bec de travers de naissance, je nie énergiquement qu'ou ait le droit de falsifier une étymologie étrangère pour transporter l'épithète injurieuse qu'elle récèle aux espèces qui ne la méritent pas.

Or, tel est précisément le crime que les savants ont commis en faisant de leur loxia, nom d'espèce, un nom de tribu ou de famille. Tel est l’abus scandaleux d'autorité que je dénonce à la vindicte publique.

Linnæus, Brisson, Gmelin, une foule d’autres sont parmi les coupables, mais le plus criminel de tous à cent coudées près est Latham, Latham, ce même Anglais qui pour maigrir et me pousser à bout avait déjà créé dans le temps son affreux Ordre des Pres, dont le besoin ne se faisait nullement sentir et dans lequel il a entassé pêle-mêle Pivert, Oiseau-mouche et Corbeau... Enrôler l'Oiseau-mouche, emblème de la jeunesse dorée, et le Pivert, emblème du compagnon charpentier, sous l'ignoble bannière du mouchard! En vérité , on ne sait plus qui l'emporte de l’odieux ou de l’innocent dans ces combinaisons étranges, ni si l’on doit pleurer ou rire de tels égarements!

Oui je connais une tribu de loxias de Latham, riche de cent deux membres, sur lequel nombre, entendez-bien, cent un ont le bec planté droit... c'est-à-dire que tous les becs de travers de Latham sont des becs droits, hors un! Æ#/sum teneatis…

Et cette puissante tribu si indignement défigurée par le bon plaisir d’un Anglais qui cherchait à se distraire, veut-on que je la nomme? c’est la propre tribu des granivores chanteurs que nous étudions à cette heure, la tribu qui renferme les espèces les plus gaies, les plus vives, les plus jolies, les plus amies de l'homme, celles qui font le plus de frais pour charmer son séjour, la tribu des Chardonnerets et des Bouvreuils, des Serins, des Bengalis et des Sénégalis. Comme ce doit être agréable pour un de ces moules pétris de gentillesse et de grâce de s'entendre appeler Loxien !

Il fallait pout cette place d'honneur de porte-drapeau et de

parrain de la tribu modèle un type exceptionnel de gràce, de talent, de beauté; ce fut un Loxien qui l’obtint.… le Loxien que vous savez, aux mandibules extravagantes, le Loxien en lutte ouverte contre toutes les habitudes reçues, le Loxien qui pond l'hiver et ne peut pas porter le même habit six mois de suite.

Et la Science officielle ! Que dire de la Science officielle, qui, au lieu de traduire l'Anglais délinquant à sa barre pour violation flagrante de la loi naturelle de la classification, a làchement adopté sa tribu de contrebande et partagé le prix d'honneur de la nomenclature entre l'inventeur du Loxien et celui du Bombycivore, ex æquo !

Mais moi, qui ne suis pas de la science, je protesterai au nom de la raison , du bon sens et du droit contre l’usurpation de l'exception minuscule, et le bec de travers à bec droit ne me verra pas plus fablir que le Pied rouge aux pieds noirs, le Quadrupède solipède , la Poule d’eau de genêts !

Il est dans le nord de l'Europe une espèce voisine de celle-ci qu'on nomme le Pur-bec. Cette espèce, qui ne descend jamais en France, forme la transition naturelle entre le Bec-croisé et le Bouvreuil. Le Dur-bec est de la même grosseur que le Bec-croisé ; il porte ses couleurs, habite de préférence les mêmes régions que lui et y vit de la même nourriture ; il a comme lui aussi le corps trapu , le bec crochu , l'air lourd du Perroquet. C’est sa doublure pour tout dire, à part les mandibules qui n’ont rien d’excentrique chez l'oiseau de Russie.

Le Bouvreuiz. Ebourgeonneux de l’ouest et du Midi , Pionne (Pivoine) de Lorraine.

Un des plus jolis oiseaux de France , trop connu pour que je le décrive en détail : manteau cendré,, calotte noire , toute la partie inférieure du corps depuis la gorge et les joues jusqu’à l’abdomen , rouge ponceau éclatant, abdomen et croupion blane pur, les ailes et la queue noires , le rouge remplacé chez la femelle par une teinte gris sombre, queue fourchue, bec bomhé, court et

SÉDIPÉDES. | 95 conique, la mandibule supérieure légèrement incurvée. Le Bouvreuil ne mue qu'une seule fois par an, à l'automne; le lustre éclatant de ses couleurs se perd dans la captivité.

Le Bouvreuil niche de très-bonne heure , au printemps ; j'en ai vu des nids au mois de mars. Ce nid est composé d’un tissu de petites racines reposant sur un lit d'herbe fanée ; il est absolument semblable à celui du Jaseur, du Bec-croisé et du Gros-bec et n’admet aucunement le concours des plumes, du crin, ni de la mousse , ainsi que la plupart des ornithologistes l'écrivent. Ce nid est ordinairement posé à plat sur une branche horizontale de chêne ou d'arbre vert. On le trouve encore dans l'enfourchure des grosses bränches , dans les mêmes conditions que celui du Ramier. Le nombre des œufs est de cinq à six pour la première ponte ; il descend jusqu'à trois à la troisième couvée. Ces œufs d’une couleur blanc-bleuàtre sont marqués de taches brunes au gros bout.

Le Bouvreuil armé d’un bectrapu et fort, presque aussi vigoureux que celui du Perroquet , s’en sert habilement pour décortiquer et briser toutes sortes de graines; 1l est fricnddes bourgeons des arbres fruitiers auxquels il porte de graves préjudices dans la saison d'hiver ; il s’accommode des baies du sorbier et de l’épine blanche , comme des graines des plantes oléagineuses et de celles de l’armoise. C’est un des oiseaux les plus essentiellement frugivores que je connaisse. M. Rossignol de Pierre m'écrit n'avoir jamais trouvé d'insecte dans l'estomac du Bouvreuil ; ce qui ne m'empèche pas cependant de croire que cet oiseau en mange quelquefois.

Le Bouvreuil dégorge la becquée dans le bec de ses petits, et le mâle par conséquent dans le bec de la femelle ; c’est la raison surtout qui rend facile l’accouplement du Bouvreuil avec la serine domestique.

Le Bouvreuil fait encore partie du groupe des Jaseurs ou des apprentis virtuoses ; car son ramage agréable ne saurait passer pour un chant. Mais à défaut d'héritage de talent paternel, il possède d’heureuses dispositions pour l'étude avec beaucoup de mémoire , et il profite de ces dons pour apprendre les airs des

autres oiseaux. On l’a mème instruit à répéter des phrases du langage humain. Ceci est un rapport de plus qu’il a avec le Perroquet auquel il ressemble quelque peu de carrure et de physionomie, mais en beau. La femelle dans cette espèce charmante est aussi bonne musicienne que le mâle.

Avez-vous quelquefois entendu dans les bois l'hiver cette note sifflée, tendre et mélancolique, qui réveille seule par intervalles les échos de la solitude assourdie par les neiges et qui se marie si bien au deuil de la nature? C’est la voix plaintive du Bouvreuil qui semble invoquer l'appui de l'homme contre la cruauté du ciel. Je sais une maison du bon Dieu, sur les bords fortunés de l'Indre, où tous les petits oiseaux hivernants, bouvreuils, pinsons, chardonnerets, rouges-gorges, sont habitués de père en fils et de temps immémorial à trouver chaque soir un asile dans une orangerie immense qu'on leur ouvre à heure fixe. Il faut entendre la bande mutine murmurer d’impatience et cogner aux vitres avec rage pour peu que l’ouvreur soit en retard de quelques minutes seulement. Chaque commune d'Harmonie a aussi son kiosque d'asile pour les petits oiseaux durant la froide saison. C’est une annexe de la volière, le bonheur et l’orgueil du séristère d'Enfance.

Nature essentiellement nerveuse, TS et sensible, amie des belles manières et des douces senteurs, répulsive aux butors et aux gens mal vêtus, susceptible d’attachement et de reconnaissance, le Bouvreuil est en sympathie native avec la femme. C’est un des hôtes les plus charmants de nos demeures, et c’est peut-être après le Chardonneret le captif qui Mere avec le plus de philosophie la perte de sa liberté. Il semble comprendre les paroles. caressantes qu’on lui adresse et y répondre en même style par son zézaiement enfantin. Il a pour sa compagne en cage des attentions de tous les instants, des pré-

venances nie et j'en ai vu, qui après avoir perdu T objet de leur tendresse, avaient toutes les peines du monde à se remettre du coup affreux qui leur avait été porté par cette séparation cruelle.

Un noble ami n'écrivait il y a quelque temps de Belle-[le :

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« Voici ce qui vient de m'arriver avec mes bouvreuils. La femelle ayant éprouvé une ophthalmie à la suite de sa mue, j'ai voulu lui donner la clé des champs; mais elle a refusé de profiter de sa liberté toute seule, et à peine a-t-elle été délivrée qu'elle est revenue assiéger ma cellule; si bien que, pour ne pas prolonger son supplice, j'ai été obligé de la réintégrer dans sa cage à côté de son époux. Que de tristes rapprochements à tirer de ce trait de fidélité conjugale pour notre pauvre espèce! » Il est certain que l'Art, la Poésie et l'Histoire ont canonisé Artémise pour moins que ce qu'on vient d'ouir. ;

Le Bouvreuil , ainsi qu'il est facile de le voir à l'humble cou-

leur de son manteau et à la pourpre éclatante qui couvre sa poitrine, symbolise le travailleur honnète, animé de la pure ambition du bien et incapable de marcher à la fortune par les voies de traverse, les seules qui y conduisent. Il y parait bien à sa maigreur qui semble être son lot éternel, en dépit des peines qu'il se donne et de l’industrie qu'il dépense. Aussi malgré son grand courage ne peut-il bien souvent retenir une plainte contre l'injustice du sort, et mème quelquefois le voit-on, à la suite de trop longs chômages, aigri, désespéré, furieux, n'écouter plus que les conseils de son estomac vide et se ruer avec rage à la démolition des bourgeons du pommier, espoir du laboureur C'est que les oiseaux les plus méritants sont faits de chair, comme nous autres hommes, et que la patience échappe au plus saint, à la longue. Voilà plusieurs années que je me promets chaque printemps de me tuer des bouvreuils pour vérifier par l'inspection de leur estomac si ce que j'ai écrit d'eux est vrai, s'ils mangent parfois des insectes. Mais cæst chose si odieuse que de donner la mort à un pauvre petit oiseau qui ne vous a rien fait et qui aime, à seule fin de savoir ce qu'il a dans le ventre, que je n’ai pas encore eu le cœur de me tenir ma promesse.

LE Gros-nec. Gros-bec commun ,Pinson royal de l'Ouest, a recu des savants le doux nom de Coccorurausres. J'aime micux

celui du peuple.

Encore un moule du groupe des Jaseurs et des Gemmivores (ébourgeonneurs), mais un moule inférieur , un rustre, un lourdaud , un butor; face de perroquet, mais de perroquet trèslaid; bec singeant le faux nez, cou engoncé , corps mal hàti, ailes trop rondes, queue trop courte; mauvais œil, mauvaise bête. J'apprendrais ce matin par les papiers publics que toute l’engeance des Coccothraustes a été emportée par une épidémie, que mon pouls n’en battrait ni une puisation de plus, ni une pulsation de moins.

Le malheur du Gros-bec est de symbioliser l’homme trop fort pour sa taille ou trop petit pour sa force. On sait les ridicules et les disgtâces sans nombre qui pleuvent de cette fausse position reridüvélée du supplice de Sisyphe, où l'on voit un pauvre diable condärné à lever sans relâche et à bras tendu des tas de chaises ou de queues de billard ou des poids de cent livres sans cesse retombants. Celui qui se livre à ces exercices n'avait d'autre but, das le commencement, que de vaincre l’incrédulité du public qui'ne l'aurait pas jugé capable de tels exploits sur sa mine. Plus tard , il a été forcé de travailler pour nourrir l'admiration acquise, enfin il en est arrivé à casser des cailloux et des noyaux de pêche d’un coup de poing. C’est le genre de succès vt d’amabilité qu'ambitionne le Coccothraustes des savants qui aime aussi à casser des noix ou des noisettes d’un coup de sa mailloche pour divertir la société.

L'homme qui désire prouver sa force manque rarement d'enfoncer une côte ou deux à un ami en jouant ou de lui casser un bras ou de lui crever un œil. Mais sortez-le de cette spécialité, il est nul. Ainsi fait le Gros-bec qui éborgne, estropie, assomime tout ce qui l’entoure, sous prétexte d'essayer à qui sera le plus fort. Hors de là triste compagnon.

Le Gros-bec est commun dans toutes les contrées de la France, mais plus répandu dans le nord et dans l’est que dans la région du midi où il n'apparaît qu’en hiver. Il n’y a pas d'année que je ne le rencontre aux Tuileries ou au Jardin des Plantes à son double passage de printemps et d'automne. Il niche dans les forèts, presque toujours sur les arbres conservés dans les coupes.

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Son nid qui n’est pas artistement construit, comme l’aflirme Temmynck, mais, au contraire, assez grossièrement façonné , est posé à plat sur une enfourchure de grosse branche , à une vingtaine de pieds du sol; il ressemble à celui du Bouvreuil, étant formé d'herbes sèches et de petites racines, et renferme quatre à cinq œufs d'un gris sale, marqués de taches de rousseur. J'ai suivi attentivement des éducations de jeunes Gros-becs sur place, et j'ai pu me convaincre que si les pères et mères nourrissaient leurs petits à la bouillie, ils avaient grand soin aussi de leur apporter de temps en temps des insectes au bout du bec, des insectes ailés notamment.

Le Gros-bec est un goinfre à qui tous les morceaux conviennent, mais à qui la nourriture ne profite guère plus qu’à la plupart de ses congénères. Il attaque les bourgeons des arbres, les graines , les noix, les noisettes, les fraises ; il adore le marc de raisin, mais son mets de prédilection est le noyau de cerise. C'est grand dommage qu'il ne rachète pas les défauts de son caractère par les qualités de sa chair ; car c’est un des oiseaux les plus niäis et les plus faciles à prendre; il n’a pas même l'esprit de se débarrasser d'un gluau. Sa tactique de défense est de se renverser sur le dos pour faire le moulinet à quatre faces et asséner un vigoureux coup de bec à la main qui va le saisir, et malheur au novice trop lent à la parade.

Je sais des personnes qui ont du plaisir à garder de ces oiseaux en cage où ils ne disent pas grand'chose, mais j'en connais aussi qui se plaisent dans la société des hommes forts.

Ici se termine le groupe des Jaseurs et des Ébourgeonneurs, espèces éminemment végétivores et frugivores, munies de becs d'acier, capables d’avoir raison des enveloppes de fruit les plus dures, mais généralement peu habiles à bâtir etn'employant que l'herbe et les racines dans la construction de leurs nids.

C'est à la suite des Gros-becs qu’il convient de faire figurer le groupe des Cardinaux, des Paroares et des Commandeurs, qui sont de charmants oiseaux de volières, remarquables par l'éclat de leur plumage , la vivacité de leurs allures et la gaieté

de leurs chansonnettes. Presque toutes les espèces portent la huppe , ce qui les rapproche du Jaseur. Toutes ne dégorgent pas, mais celles qui sous ce rapport font exception à à la règle générale remplacent ce procédé par un autre qui s’en rapproche beaucoup; elles épluchent et concassent les graines pour les servir à leurs petits: Le Commandeur qui est un oiseau jaune et vert, de la taille du Gros-bec, est tout proche parent du Verdier.

Le Vernier. Verdon du Midi, Vert montant du Nord, 27 uant, Tarin-Bruyant, Fringilla Chloris des savants.

Il importe de ne pas confondre le Verdier qui est un oiseau dégorgeur , qui fait son nid sur les arbres et qui produit en captivité avec la Serine, avec la Verdière qui fait son nid'à terre et ne dégorge pas , et ne peut par conséquent se marier avec la Serine. L'oiseau connu à Paris et dans les trois quarts de la France sous le nom de Verdière, est le Bruant de haies dont il sera question plus tard. Le Verdier dont nous nous occupons pour le moment est un oiseau jaune et vert, un peu plus gros que le Pinson, qui vient immédiatement après le Gros-bec parmi les Granivores pour la puissance et la force de ses mandibules et qui ressemble assez pour le ton général du costume au Tarin. Les gamins de Lorraine qui sont de grands nomenclateurs l'ont appelé le Tarin bruyant, à raison de cette ressemblance compliquée de tapage.

Le Verdier est un assez joli oiseau dont il y a beaucoup de bien à dire. C’est une espèce innocente et sans fard, et qui n’a d’autre défaut que d’être trop confiante dans la loyauté de l’homme et de donner dans tous les piéges avec une facilité extrême, caractère commun à tous les êtres bons et naïfs, incapables de mentir et qui ont le cœur sur la main. Le Verdier accepte la captivité avec une philosophie admirable et il se prête complaisamment en prison à toutes les expériences matrimoniales qu'on veut tenter sur lui. Il vit autour de nos jardins l'été, et l'hiver autour de nos fermes ; il émigre à peine au Midi par les froids 1e plus rigoureux.

Mais le Verdier engrène sérieusement dans l’ordre des artistes

SÉDIPEDES. 101 supérieurs, virtuoses, architectes, tisseurs, vanniers , matelassiers, etc. Son chant, bien qu’un peu monotone, est un chant véritable, retentissant et sonore qu'il fait entendre presque sans interruption du matin jusqu'au soir pendant la belle saison. Son nid est déjà une œuvre d'art et qu'il est licite d'admirer , même à côté des produits merveilleux de la fabrique du Pinson et de celle du Chardonneret. Ce nid , très-compliqué, se compose, à partir de l'extérieur , d'une première corbeille en menues racines d’herbettes lächement tissues et ornées d’une ruche de mousse destinée à marier la couleur de l'édifice avec celle du milieu verdoyant où il est assis. Cette première corbeille ou paillasse en enveloppe une seconde d’un tissu de même étoffe, mais bien plus serré et plus fin, qui sert à son tour de support à un léger matelas de crin, admirablement ouvragé, feutré, enguirlandé, sur lequel reposent les œufs. Ces œufs sont au nombre de cinq, tiquetés de. rouge sur fond gris bleuàtre. Le Verdier, qui aime le monde, niche volontiers sur les tilleuls des promenades publiques; et si je ne l’ai pas encore trouvé établi aux Tuileries ni au Luxembourg, j'en ai connu en revanche de nombreux ménages en province, à Versailles, par exemple, et bien plus fréquemment encore dans les allées des esplanades de toutes nos grandes places fortes du Nord, Lille, Metz, Strasbourg. Ces nids sont presque toujours dissimulés habilement dans la sombre épaisseur de ces bouquets de feuilles qui font éruption après le tronc des tilleuls à la suite des élagages pratiqués par la serpe. Le mâle aide valeureusement la femelle dans la bâtisse de ce nid, œuvre capitale dont l'achèvement complet n’exige pas moins de trois jours d'un travail assidu. Il lui sert de manœuvre pendant toute la durée de la besogne, lui apportant avec un zèle et une intelligence dignes des plus grands éloges les divers matériaux qu’elle lui demande, et ne s’interrompant dans sa tâche que pour lui chanter des chansons où il met toute son âme. C’est lui aussi qui la nourrit. dans l'incubation et qui prend sur sa peine la plus lourde part de l'éducation de la famille, se chargeant de distribuer aux nouveaux-nés la nourriture de l'esprit après celle du corps. Bon fils, bon époux et bon père, est un témoignage

qu'on peut porter & priori de tous les Verdiers du monde et inscrire sur Jeur tombe. J'ignore à propos de quoi Buffon s'est avisé d'attribuer au pauvre volatile, la triste habitude d’enfouir.

Je dois faire ici, à propos de cette espèce jaune, une remarque très-intéressante et qui s’appliquera à toutes les espèces du groupe que nous venons d'aborder et qui est le groupe des illustres soprani, de ces grands artistes si habiles à façonner les étoffes précieuses en barcelonnettes mirifiques et à marier les sons en d'éloquents épithalames. On sait que le Serin jaune est un produit de l’art, c’est-à-dire un produit de l'industrie humaine, et que la couleur jaune jonquille est la note du familisme pur. Il est donc visible que le moule obtenu par l'homme est l'emblème le plus pur de l'amour maternel, ce qui se traduit en analogie passionnelle par cette phrase : «Le Serin est l'emblème de l’enfant gâté. » La couronne de plume que portent les Jeunes Canaris est, en effet, un signe de royauté qui ne permet pas qu’on se méprenne sur la dominante passionnelle de l’espèce ; c’est comme si la nature avait écrit sur le front du petit oiseau la formule du ton du mode hypomineur : le supérieur excuse aveuglément l'inférieur. Alors, il résulte de cette attribution du titre supérieur de paternisme au Serin de Canarie que toutes les espèces qui sont en affinité morale avec lui, c’està-dire que toutes les espèces qui se marient avec la Serine, sont titrées en mème dominante. Et cette remarque ne s'applique pas seulement aux trois espèces indigènes auxquelles je faisais allusion au début de cet alinéa, Tarin, Chardonneret, Linot, mais encore à cette foule immense de petits Granivores des autres parties du monde qui peuplent déjà les volières des riches amateurs, et grâce aux eflorts de quelques-uns d’entre eux ne tarderont pas à s’acclimater sous notre ciel. Ainsi voilà cette série innombrable des Gros-becs, des Loxias, des Fringilles, que la science empirique avait proclamée indisciplinable, parfaitement classée, ralliée et différenciée d’un seul trait !

Le Tarix. Charmant petit oiseau de volière, à manteau jaune, illustré de plaques noires, compagnon de cage habituel du Serin

SÉDIPÈDES. 103 et du Chardonneret, espèces avec lesquelles on l'appuric avec une facilité extrême. Les métis qui naissent de la Serine ct du Tarin sont féconds, vivent beaucoup plus longtemps que les autres et fournissent d'excellents musiciens. On en a vu qui frisaient le quart de siècle. Le Tarin qui niche communément dans certaines provinces du milieu de la France, et notamment dans les contrées riveraines de la Saône, ne se montre que fort rarement ailleurs dans la belle saison. En revanche on le rencontre partout, à dater de la mi-octobre jusqu'au premier décembre. C'est l’époque où la venue du froid le chasse du Nord, sapatrie, et le force à prendre ses quartiers d'hiver dans les pays voisins de la Méditerranée. Il repasse au printemps, mais ne suit pas la même route, car on n’en revoit pas au mois de mars la vingtième partie du nombre qu’on avait compté en novembre. Ses pérégrinations, du reste, embrassent une grande partie de l'hémisphère boréal de l’ancien continent, et même je suis très-porté à considérer comme de véritables Tarins les petits oiseaux jaunes ct noirs qui sont inscrits dans Jes vitrines du Muséum d'histoire naturelle de Paris sous le nom de Chardonnerets de l'Amérique du Nord.

Les Tarins voyagent le matin par petites troupes de douze à quinze individus, qui s’annoncent de très-loin par leur sifflet d'appel, note perçante quoique flûtée et douce et semblable à celle du Bouvreuil. Leur vol est rapide et incertain comme celui des Linots avec lesquels ils ont de grandes similitudes d'’allures. Il arrive très-souvent qu'en cette saison des brumes on les entend passer au-dessus de sa tête sans les apercevoir. Les Tarins s’abattent d'habitude sur la cime des aulnes où ils se tiennent tout le reste du jour. Les semences de l'aulne, renfermées entre des écailles comme celles des arbres verts, sont, en effet, la principale nourriture de ces petits oiseaux qui sont obligés de se pendre à l'extrémité des rameaux pour visiter les fruits sous toutes leurs faces. On les voit aussi, mais bien plus rarement, se jeter sur les massifs de chardons et de bardanes. Ils ne cessent de caqueter et de voleter joyeusement d’une tige à l’autre pendant la durée du repas, puis à un coup de sifflet donné par le chef de la bande, tous prennent leur volée et font une pointe rapide dans

l'espace pour revenir la moitié du temps à leur point de départ. Si pendant qu'une compagnie est en train de dépouiller un arbre, une autre se fait entendre dans l'air, elle est aussitôt conviée par une acclamation unanime et énergique à venir prendre sa part de la bonne aubaine offerte par le sort, et elle répond sans se faire prier à l'invitation fraternelle. Cette facilité extrême à accepter les invitations à déjeuner qui distingue le Tari voyageur, comme tous les Granivores du reste, ne pouvait manquer d’être exploitée d’une façon cruelle par l'homme. Elle est cause que l'appelant fait tomber chaque automne des milliers de Tarins dans les filets de l’oiseleur. Heureusement que les pauvres petites bêtes sont si jolies à voir et à entendre, et font si triste mine à la broche ou à la casserole, que l'idée ne vient ja= mais à l'oiseleur de leur ôter la vie. Ajoutons que la bonne humeur avec laquelle les captifs semblent accepter leur position nouvelle et qui leur permet de se mettre à table une heure après leur entrée en cellule, ne laisse pas que de contribuer quelque peu à alléger le remords des bourreaux.

Règle générale : tous les oiseaux qui vivent sur les grands arbres, de semences dures et coriaces, font de piètres rôtis.' Le Coq de bruyère, lui-même, quand il a trop abusé des tiges de sapin, prend un goût de résine qui détruit tous ses charmes.

Le nid du Tarin est encore un progrès sur celui du Verdier ; la mousse en est absente, le matelas de crin et le sommier de menues racines sont d'un tissu plus fin et plus serré, et j'ai cru y voir figurer un élément nouveau, la laine ou le duvet. Ce nid est caché avec un soin extrême dans Ie redan de l’enfourchure d'une grosse branche d'arbre vert et si bien dissimulé aux regards qu'il est à peu près impossible de le découvrir d'en dessous.

Le Vexruron. Espèce presque exclusive aux provinces du Midi riveraines du Rhône; ambiguë entre le Tarin et le Serin de cage. La tendance au jaune absolu continue à se dessiner d’une facon formelle ; le sommet de la tête encore noir chez le Tarin passe au jaune chez le Venturon, ainsi que la poitrine et toutes

SEDIPEDES. 105 les parties inférieures du corps, y compris le croupion. La teinte de l'abdomen et celle du craupion sont un peu plus pâles, mais l'envahissement de la nuance citron est notable. Le manteau reste vert, les ailes à peu près noires, ourlées de lisérés jaunàtres avec un rayon de miroir de pareille couleur. Du reste, même innocence de mœurs et même régime que le Tarin, Le Venturon vit un peu moins exclusivement de semences d'arbres que ce dernier, et méle plus volontiers à cette nourriture les menues graines des plantes herbacées. Gazouillement gracieux et intarissable. Les habitants du Midi appellent cet oiseau d'un nom barbare qui veut dire véolonneux , pour l'habitude qu’il a de pincer sa chanterelle. Il niche de préférence sur les arbres verts; son nid est une œuvre d'architecture merveilleuse à la construction de laquelle il emploie les matières les plus riches et les plus délicates , la laine, le crin , le duvet. Aucune couche n’est trop douce pour les enfants gâtés. La femelle y pond ses cinq œufs et continue après avoir pondu à parer sa demeure, pour charmer les lonques heures de l'incubation ; pendant lesquelles le mâle la quitte à peine d'une seconde pour lui aller chercher sa pâture. Le Venturon est avec le Cini le moule de la série qui se marie le plus facilement avec la Serine. Originaire des pays méridionaux comme elle, et brûlé d'autant dé feux, il n’a pas contre ces mariages de la main gauche les mêmes scrupules de conscience que les espèces du Nord, froides et morigénées, et il n'attend pas comme le Bouvreuil et le Tarin, que la Serine abjure la pudeur de son sexe pour lui faire des avances,

Le Serix De Caxarie. Pur produit de l’art, c’est-à-dire de la création humaine ; moule inconnu dans la nature vivante et fort improprement nommé Serin de Canarie, puisque le Serin de cette ile n'est pas jaune des pieds à la tête et ressemble beaucoup plus au Serin de Provence qu'au Serin de Hollande.

Pur produit de l’art, cela revient à dire, produit qui ne tarderait pas à dégénérer si où l’abandonnait à lui-même comme le blé, comme la pêche de Montreuil , comme le chien d’arrèt, ou

encore, que si par hasard tous les Serins appropriés par l'homme ‘et élevés aujourd'hui dans sa demeure, s'échappaient de leur cage à la même heure, l'espèce aurait disparu de la surface du globe avant un demi-siècle. Par conséquent, j'aurais pu me dispenser de classer le Serin dit de Canarie parmi les oiseaux de France et le reléguer dans la catégorie des variétés dont je n’écris pas l'histoire. Mais l'espoir de tirer un parti avantageux de son introduction dans la série, pour le classement des espèces voisines, a été le motif qui m'a fait renoncer pour cette fois à ma pratique habituelle.

On dit donc qu’un navire qui venait des îles Canaries à destination de Livourne avec un fort chargement de Scrins, fit naufrage sur les côtes de l’île d’Elbe, en l’an 1500 et tant, et que ces oiseaux s'étant échappés de leur prison, gagnèrent heureusement la terre, et trouvant le pays à leur convenance, s’y établirent et y multiplièrent promptement. On ajoute que l’affabilité des nouveaux débarqués , la grâce de leurs manières , la suavité de leur chant, et surtout leur aptitude précieuse à apprendre facilement tous les airs, leur acquirent en peu de temps une célébrité européenne. Si bien que l'engouement de tous les riches oisifs des cités pour cette provenance enchanteresse des îles Fortunées serait devenu si puissant et si universel, que le prix d’une paire de Serins de l'île d'Elbe aurait rapidement atteint des chiffres fabuleux, à la portée des seules bourses hollandaises. Et alors l'industrie de l'élève de l'espèce se serait localisée dans les Provinces Unies, à côté de l'industrie des tulipes et des jacinthes. Acceptons cette donnée telle quelle , étant plus facile d'y croire, comme on dit, que d'y aller voir.

Le fait est que s’il est un peuple qui ait à réclamer une plus large part que tout autre dans la création du Serin jaune , c’est le peuple hollandais. Aujourd'hui même encore, les plus belles variétés de l'espèce , les plus grandes, les plus sveltes , les meilleures chanteuses, les plus vives en couleurs sont dites de Æollande , et je ne vois aucune raison de ne pas considérer cette glorieuse attribution d’origine; comme une sanction légitime de la reconnaissance publique. N'oablions pas de mentionner cepen-

SÉDIPÉDES:. ::-- + 107 dant que beaucoup d’autres contrées européennes réclament à juste titre l'honneur d'avoir contribué à l'illustration de l'espèce en développant ses talents. C’est ainsi que les Canaris de la ville d'Inspruch, capitale du Tyrol, mère-patrie du falaitou, ont joui longtemps sur tous les marchés de l’Europe d’une faveur méritée ; faveur qui provenait de ce que la plupart d’entre eux tiraient leur origine d’un ancêtre fameux qui chantait le rossignol. C’est ainsi encore que les Canaris d'Angleterre se sont fait une brillante réputation mélodique à chanter la farlouse. Il m'est dur d’avouer que j'ignore complétement encore l'illustration spéciale des Canaris de France. J'en sais bien des centaines qui chantent l'hirondelle, mais l'article n’a qu’un prix fort médiocre aux yeux des amateurs.

Toute l’histoire du Serin des Canaries , du Serin d'avant la conquête, tient largement dans les trois faits qui suivent et dont deux sont déjà connus : |

Il aspire au jaune absolu ; les petits portent la couronne. Les pères ont un grand bonheur à jouer à l'enfant, c’est-à-dire à se fourrer dans le nid, à côté de leur progéniture, puis à ouvrir le bec et à battre des ailes pour se faire donner la becquée.

Il est possible que des pères civilisés, que des hommes modérément titrés en paternisme et en intelligence aient besoin qu'on leur explique la signification de ces faits ; mais j'ose affirmer qu'il n'est pas une jeune mère à la hauteur de la mission sacrée que ce titre lui confère, qui ne tire facilement et à première vue la morale de l'histoire. Et, en effet, la tendresse immodérée des Canaris pour leurs nourrissons ne veut dire autre chose, sinon, qu'on ne saurait trop gâter et càliner l'enfant, le bourrer de trop desucreries , le manger de trop de caresses , etc., principes de sagesse éternelle que Dieu a gravés de tout temps dans le cœur des vraies femmes. Or, il était diflicile que celles-ci n’éntendissent pas sur-le-champ un langage aussi clair, ct qu'après l'avoir compris elles n’entourassent pas de leurs sympathies légitimes les charmantes créatures qui étaient en communauté d'opinions po+ litiques avec elles. Maintenant soyez bien sûrs que si l'alliance contractée entre la femme et le Serin a été si complète, que ce-

lui-ci-pour vivre auprès de sa protectrice a fait abandon absolu de:sa liberté, cet acte d’abnégation étrange cache un secret des-sein de Dieu, qui a voulu que le spectacle du ménage heureux de l'oiseau qui symbolise l'amour maternel élevé à la septième puissance, füt sans cesse sous les yeux de l’homme pour lui apprendre à chaque heure du jour les devoirs du père envers l'enfant. Les Harmoniens , qui pratiquent le dogme de la Suprématie enfantine, attribuent justement la méchanceté des Civilisés à ce qu'on les fustige trop dans le jeune âge où la chair est si tendre et où l'instinct de la justice native se révolte si facilement contre l'iniquité du châtiment et l’abus de la force.

Tel père, tel fils; les Canaris qui n'ont recu de leurs auteurs que des preuves d'affection quand ils étaient petits, sont tout naturellement portés à faire à leur progéniture ce qui leur a été fait, et l’idée de se conduire autrement ne leur est jamais venue que dans des cas exceptionnels, dits d’aliénation mentale, qui peuvent déshonorer quelques individus, mais n’atteignent pas l'espèce. On n’a peut-être pas d'exemple qu'il ait existé un

commerce d'amitié entre des Canaris et l’une de ces mégères atroces, hontes de l'humanité, qui font périr à petit feu leurs malheureux enfants qui n'avaient pas demandé à naître.

Il est bien vrai que toute l'histoire analogique et philosophique du Serin de Canarie peut tenir en trois lignes; mais cette vérité-là n'empêche pas qu'il ne reste pour les détails un volume plein d'intérêt à écrire sur cette espèce an:ie de l’homme et consolatrice entre toutes ; car aucun autre petit oiseau à gosier de cristal n’occupe une aussi large place dans les affections de la jeune prolétaire, n'égaie de ses chansons joyeuses plus de taudis maussades , ne préserve tous les jours plus de pauvres anges déchus de la tentation du réchaud. Je regrette bien vivement pour mon compte que le manque d'espace m'interdise de me laisser aller aux élans de ma sensibilité et de ma gratitude envers ce doux charmeur du travail et de la misère, désireux que je serais de le venger des coupables dédains de la jeune fille du monde, qui n’a pas honte de préférer les criailleries odieuses du perroquet vert faux, ignoble emblème du légiste retors, aux notes

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vives et perlées , aux fugues enthousiastes du Canari jonquille, emblème gracieux de la plus sainte des passions féminines. Pauvre société, hélas, que celle qui aime à se mirer dans les emblèmes de perlidie et de cupidité ! Pauvre société que celle où l'artiste de talent végète au fond des bouges, pendant que le hàbleur subtil sans foi, ni loi, ni style, habite les palais !

Il était encore dans mes vœux de ne pas clore cet essai si court sur les mœurs et coutumes du Serin de Canarie avant d'avoir fait ressortir les avantages immenses du système d'éducation publique en vogue chez l'espèce, système que les Hafmoniens lui ont pris et dont ils ont tiré des résultats merveilleux ; système dont l'adoption toute seule suflirait peut-être aujourd’hui à sauver le vieux monde, mais dont il m'est totalement impossible de donner les détails.

Institution d’une double Grande-Maitrise de l’enseignement public, l’une Féminine, l’autre Masculine. Celle-là modulant en mineur et régissant souverainement la sphère de l'éducation proprement dite, de l'éducation physique et morale de la première enfance; la sphère du sentiment, du juste, du gracieux, du tendre ; la sphère de l'éducation attrayante où s’apprennent les secrets de la parole élégante et facile avec ceux de la faisanderie, de la confiserie et de l’art d'élever les lapins et les roses, etc., où l'enfant en un mot est guidé vers le bon par la route du beau. Celle-ci modulant en majeur et embrassant la vaste et sérieuse doctrine de l'éducation intellectuelle, de l’enseignement secondaire et professionnel, poussant au beau par la route de l’utile. On comprend tout ce que doit faire perdre d'intérêt à un sujet de cette nature l'insuffisance d’un pareil exposé, mais on sent aussi la nécessité qui force l'analogiste de s’imposer certaines bornes en de trop riches matières. Et assurément que ce n'était pas pour demander au Scrin de Canarie un modèle de constitution de l'instruction publique que je l'avais tiré de son île et classé, malgré lui, parmi les Granivores de France.

Le Serin de Canarie est le plus habile, le plus intelligent et le plus infatigable de tous les chanteurs à gros bec. Il est, à ce titre , le coryphée et le pivot de la grande série naturelle musi-

cale du Soprano. Il est en outre le prototype du groupe des Dégorgeurs dont nous sommes occupés à distribuer les genres. Or, tous ceux qui ont tenu en main le compas sériaire savent combien il est difficile d'opérer le calcul des distances hiérarchiques, quand on ne connaît pas la place du pivot et quelle lacune immense l'absence de ce numéro 4 laisse dans la série. Telle était précisément la situation où se trouvaient nos espèces de France, et c'est pour parer à ses périls que j'ai appelé l'intervention du moule glorieux. En le plaçant où je l'ai mis, je fais voir que le classement des espèces du groupe a été établi d'après l’ordre des affinités morales et physiques de chacune d’elles peur le type pivotal. Ainsi de la séquence des trois oiseaux jaunes qui précèdent , le Verdier, le Tarin et le Venturon, lesquels vont se rapprochant de plus en plus de l'idéal jonquille. A partir de là, marche analogue, mais en sens inverse, et le premier moule de laileron descendant, le Cini, presque complétement semblable au dernier de l’aileron ascendant, le Venturon.

J'ai mentionné dans une note antérieuré, page 17 de ce volume, ce fait intéressant que la femelle du Serin de Canarie chantait quand elle voulait et quand elle n'avait rien de mieux à faire. Tout porte à croire que ce don du chant a été accordé par privilége exclusif et spécial à toutes les femelles du groupe.

Le Ci. Serin de Provence. Front, poitrine, croupion jaune serin, ventre paille, manteau brun verdâtre, émaillé de taches noires, bec bombé , queue fourchue , natif du midi de la France, commun aux deux versants des Alpes ; habitant des rives ombragées, des ruisseaux et des fleuves ; amateur de mouron, de senecon et des menues graines ; nid charmant, chant délicieux. Celui-ci est le plus proche parent du Serin de Canarie. Mèmes mœurs innocentes, mème gentillesse , même grâce, même esprit de charité sociale que toutes les éspèces voisines; même facilité à donner dans tous les piéges à la voix de l’appelant. Sédentaire dans quelques localités privilégiées du Languedoc et de la Provence. Émigre par delà les monts, à la venue des froids.

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Le Cini , le Venturon et le Serin libre , sont des espèces si voisines l’une de l’autre qu’on les a souvent confondues. Cependant la différence de la forme du bec est assez grande entre les trois pour prévenir les méprises.

Le Cuarponxerer. Le plus vif, le plus joli, le mieux paré et le plus coquet de tous les oiseaux de France, le plus industrieux aussi et le plus intelligent. Le Chardonneret est comme l'Alouette et le Rouge-gorge une de ces espèces précieuses sur lesquelles il faudrait se taire ou écrire un volume. Je ne puis ni l'un ni Fautre, hélas! Mais ce n’est ni la bonne volonté ni les pièces ” me Dauen pour faire le gros livre.

Les Grecs, plus heureux que nousdans la distribution des noms de bètes, appelaient le Chardonneret l'acanthide. Rome adopta ce nom et Virgile l'a chanté. C’est la même expression que celle de Chardonneret, à la poésie près du vocable. On sait, en effet, que l’acanthe qui a fourni le modèle du chapiteau corinthien est une variété de chardon voisine de l’artichaut , plante toute neuve. Les Allemands, moins poëtes que les Grecs, mais plus dociles quelquefois aux indications de la nature, ont aussi rescontré mieux que nous. Ils appellent le Chardonneret Séiglitz par harmonie imitative. C’est le plusrationnel et le plus joli de ses noms.

Le changement de costume du Chardonneret qui déserte déeidément le jaune et adopte pour parure de chef le turban écarlate, annonce la tendance à s'éloigner du type pivotal. Le Chardonneret se tient à la mème distance de la Serine au delà que le Tarin en decà. Il fait avec elle bon ménage, mais à la condition néanmoins que la princesse étrangère commence par l'encourager à oser. Il est essentiellement granivore et ne doit se passer la fantaisie de l’insecte que comme le Jaseur, au dessert.

Le ramage éclatant du Chardonneret se rapporte à son plumage ; sa grace, sa gentillesse, son. babil amusant en ont fait de tout temps les délices de l'enfance et la consolation des recluses. C’est le plus charmant des captifs, et après le Rougegorge, l'oiseau chanteur le plus familier et le plus ami de l’homme.

Pour un peu de caresses, quelques marques d'intérêt, quelques douces paroles, on lui fait chérir sa prison; il s'attache à son maitre et surtout à sa maitresse. L'esclavage à deux lui plait plus que la liberté seule. Je connais à Paris une dizaine d’établissements de coiffeurs où voltigent librement parmi les faux toupets et les flacons de Portugal des Chardonnerets privés , prisonniers sur parole, et à qui l’idée ne vient jamais de prendre la clef.des champs.

Plus heureux que beaucoup de ses semblables, le Chardonne: ret sait sa beauté et la soigne. Il se mire dans sa glace et se regarde faire , il s’écoute chanter. Dans les parterres qui sont ses demeures favorites et où il aime à nicher parmi les lilas et les roses, il pose en guise de fleur à la cime des jeunes pousses des pommiers qu'il courbe de sa pression légère et il s’y balance avec grâce pour étaler aux regards la dorure de ses ailes.

Il y eut sous le dernier règne, dans une petite ville de l'Oise, distante de 42 lieues de Paris, un Chardonneret dont l'intelligence dépassa la commune mesure et qui jouit très-longtemps dans son pays natal d’une popularité méritée. Il appartenait à un entrepreneur de messageries qui faisait deux fois par semaine le voyage de la capitale , et s'était habitué peu à peu à accompagner son maître en ses expéditions. Dans le principe, il se bornait à voltiger au devant de la voiture et à se reposer de temps en temps sur la bâche de l'impériale où siégeait le patron et d’où il s’échappait à l'occasion pour causer et batifoler avec les oiseaux de son espèce qu'il rencontrait sur la route. Mais il se fatigua bientôt de la lenteur du véhicule à quatre roues, et peu à peu il s’accoutuma à prendre les grands devants ; à la fin il allait tout d’une traite annoncer la prochaine arrivée de son maître à l'hôtel de la grande ville, où il l’attendait tranquillement au coin du feu quand le temps était à l’orage et d'où il repartait pour voler à sa rencontre quand l’air était serein. C'était à chaque fois qu'on se séparait et qu'on se retrouvait une effusion intarissable de caresses et de félicitations mutuelles, comme s’il y avait des siècles qu'on ne s'était parlé. Ce charmant commerce d'amitié dura plusieurs années pendant les-

SEDIPÉDES, 113 quelles tout citoyen de la ville en question eut chaque jour sous les yeux la démonstration convaincante de cette vérité philosophique par nous si souvent formulée : que toutes les bonnes bétes ont été créées pour aimer et pour servir l'homme et que l'ambition secrète des plus intelligentes est de se rallier à lui. Un accident dont on n’a jamais su positivement les détails mit fin à l'union édifiante de l'oiseau et de l'homme. Un enfant sans pitié abusa-t-il de l'innocence de la douce créature pour mettre la main dessus et lui tordre le cou? Mourut-elle sous la griffe d’un émerillon affamé pendant qu'elle portait un message ? L'estomac d’un matou perfide lui servit-il de tombe? Personne ne peut le dire, car personne ne fut là pour constater le crime. L'une des trois versions était la plus probable, mais l'imagination du peuple, amie du merveilleux , ne voulut pas accepter cette catastrophe commune, si éloignée de tous les principes de la légende ; et elle trouva plus naturel d'admettre que Sa Majesté le Roi des Français, voyageant un jour vers Compiègne et ayant entendu raconter en termes enthousiastes les prodiges de sagacité de humble volatile , fut soudainement atteinte d’un désir si violent de posséder l'oiseau phénoménal, qu'elle en fit offrir des sommes folles; auquel prix son maître le céda.

L'histoire du Chardonneret est pleine de traits d’attachement de ce genre, et son intelligence va de pair avec la noblesse de son cœur. Tout le monde sait l'innocence et l'honnêteté de ses mœurs à l’état libre ; le dévouement absolu du mâle à la femelle, l'amour de la famille qui caractérise l'espèce, la gràce et la gaieté de son langage , sont alent prodigieux d’architecte, et cependant l'étude du Chardonneret captif est plus intéressante encore que celle du Chardonneret libre.

Un Chardonneret captif s'étant aperçu qu’un méchant fragment . d'échaudé, inattaquable pour cause de dureté et de vieillesse, s'était amélioré par suite de son exposition à une longue pluie, prit, à dater de cette expérience, l'habitude de faire tremper dans l’eau les aliments qu'on lui offrait.

Le besoin le plus vif du Chardonneret est d'échanger sa pensée avec ses semblables : le régime cellulaire Je tue, et quand il +

est condamné, on voit bientôt sa gaieté disparaître et le marasme de la solitude le prendre pour le conduire aux portes du tombeau. Or quelquefois on le guérit de ces accès d'humeur noire en trompant sa passion par un innocent subterfuge, en lui faisant cadeau d'un miroir qui reflète ses traits. La pauvre petite bête, en voyant manger son image, se persuade facilement qu'elle dine en société, et il ne lui en faut pas davantage pour lui redonner le goût de vivre. :

L'intelligence du Chardonneret se lit dans sa physionomie éveillée, spirituelle, qu'encadre d’une facon si heureuse et si caractéristique sa couronne d’ardent écarlate, symbole de noble ambition. Son joli bec d'ivoire plus gracieux et plus ellilé qu'aucun de ceux des espèces voisines sembJe bien l'instrument taillé pour créer des chefs-d'œuvre. La sveltesse féminine de sès formes lui confère le cachet d'élégance suprême. Il porte d’or en miroir sur les ailes, en signe de l'énergie de ses attaches pour les doctrines du plus pur familisme. Les deux plaques roux cendré qui décorent sa poitrine sont l'Ordre du Travail et celui de la Pauvreté.

C’est, en effet, un travailleur de premier ordre que le Chardonneret, un artiste qui, comme chanteur, ne reconnaît dans ‘toute la série du Soprano qu’un rival et qu’un maître, le Serin ‘de Hollande, et, comme constructeur, peut disputer hardiment le premier prix d'architecture aérienne aux plus célèbres maîtres du genre volatile, Loriot, Grive, Pinson, Rémiz et Mésange à longue queue. Son nid qu'il construit de duvet végétal, de crin, de laine et de mousse, est plus mignon, plus joli, plus petit et plus délicatement ouvré que celui du Pinson lui-même, qui sous d’autres rapports peut lui être supérieur. Il lé fait en trois jours et sait tirer parti pour sa construction de toutes lés substances soyeuses et cotonneuses qu'offrent le règne végétal et le règne animal. Aussi n'est-il pas rare de voir des Chardonnerets défaire leur bâtisse de fond en comble, lorsqu'ils viennent à trouver au milieu de leur besogne des matériaux plus précieux que ceux -qu'ils avaieut employés dans le principe. C’est ainsi qu’on à vu une paire de Chardonnerets changer de matelas trois fois dans

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l'espacé de trois jours, au gré du propriétaire d’un jardin ou ils avaient établi leur domicile. Le premier jour on leur offrit de la laine; ils s’empressèrent de composer leur matelas de cette étoffe. Le second jour on mit à leurportée de la ouate de coton; ils jetèrent dehors la laine et la remplacèrent par la substance végétale. Le troisième jour on leur proposa du fin duvet qu'ils acceptèrent encore; mais ils s'en tinrent là finalement, s’apercevant que leur bâtisse commençait à prendre des dimensions exagérées par suite de ces remaniements. Je me suis assuré par des expériences personnelles que les Chardonnerets en quête de matériaux de construction acceptaient le poil de lapin avec non moins de reconnaissance que le coton. J'ai su une fois dans le même jardin potager onze nids de Chardonnerets dont tous les matelas étaient faits de ces houppes soyeuses qui ornementent les graines de salsifis. Or retenons bien ces détails, si caractéristiques dé la dominante de l'oiseau.

Le Chardonneret unit donc aux grâces de la figure tous les agréments de l'esprit, toutes les facultés de l'intelligence, plus une foule de vertus du cœur.

C'est qué le Chardonneret est l'emblème d'un ambitieux du plus haut titre, d'un artiste éminent, adorateur passionné du beau comme du bon, désireux de parvenir. de briller, d’éclipser les autres, disant bien, faisant mieux encore, mais avant tout honnête et ne voulant devoir qu'à son mérite seul sa fortune et sa gloire.

Le Chardonneret est né dans une humble condition , puisqu'il vit sur le chardon comme l’âne, emblème du porteur d’eau et ennemi du progrès. Il symbolise l'enfant du peuple, fils de ses œuvres, qui s'élève très-haut dans l'estime de la postérité par ses œuvres immortelles, mais qui personnellement et de son vi-

vant né doit recueillir que des privations et des tribulations de tout genre. Si veut la loi des sociétés limbiques qui condamne les Prométhée, les Galilée, les Salomon de Caus à expier dans les supplices et dans les cachots les torts de leur génie. Le Chardonneret n’a jamais que les os et la peau. C'est l'espèce que le froid et la faim moissonnent le plus rapidement dans nos ru-

des hivers. Or le Civilisé, jaloux de témoigner au Chardonneret l'estime qu'il fait de ses talents, a inventé pour lui la peine des galères, châtiment odieux par son injustice et par sa barbarie, mais plus cruel encore au moral qu'au physique pour le noble travailleur qu'il ravale au rang de porteur d'eau, symbolisé par l'âne.

Heureusement que le Chardonneret a été doué par la nature d'une résignation à toute épreuve et armé de la patience qui est la moitié du génie. Cet éternel besoin de corriger, de refaire et de perfectionner son œuvre qui tourmente le Chardonneret en travail de bâtisse a torturé aussi tous les grands découvreurs. « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage, » dit Boileau qui a raison de faire du travail patient de la lime la condition première des œuvres immortelles; mais le Chardonneret avait formulé ce précepte quarante siècles avant qu'Horace ne l’eût dicté à Boileau. Newton, qui avait fini par découvrir la loi de l’attraction sidérale en y pensant souvent, avait suivi aussi sans le savoir les instructions de notre oiseau.

L'histoire dit que Thémistocle ne pouvait dormir des lauriers de Miltiade. Il y a beaucoup de Thémistocle dans le Chardonneret, qui ne peut non plus fermer l'œil si quelqu'un de ses compagnons de volière sommeille plus haut que lui. C’est un travers d'esprit peut-être, mais l’ambitieux ne saurait se résigner à être confondu dans la foule. Il n’est à son aise pour chanter qu’à la plus haute cime de l'arbre ou de l’arbuste; il a à toute force besoin qu'on le regarde, même quand il travaille à son nid.

Ce besoin de s'élever au-dessus de la masse qui tyrannise le Chardonneret explique les déboires dont sa carrière est semée. Le peuple en général n'aime pas à reconnaître la supériorité de ceux qui sont nés dans son sein. Le menu peuple de la volière murmure donc tout bas contre les prétentions du Chardonneret à occuper la première place; les Serins de Canarie, les Tarins, les Linottes essaient même de la lui disputer; mais il triomphe sans peine de ces ligues innocentes. La fréquence de ces démélés suffit néanmoins pour lui donner dans le monde le renom de mauvais coucheur. Tout autre est l'issue du combat quand la

SEDIPEDES,. 117

Mésange s'en méle. ILest plus facile au Chardonneret d’avoir raison de cent Linottes que d’une seule Charbonnière.

Il faut dire que cette Charbonnière est une intrigante de Ja pire espèce, avide d'autorité et de richesses, et à qui tous les moyens sont bons pour parvenir. C'est l'ennemie intime, l’antipathique naturelle, la bête noire du Chardonneret, à qui elle rend haine pour mépris, guerre pour guerre ; et l'on se détesterait cordialement à moins. Le Chardonneret est, comme j'ai dit, fils de ses œuvres ; la Mésange , au contraire, mange la cervelle aux petits oiseaux plus faibles qu'elle, et vit par conséquent de la pensée des autres. Le Chardonneret définit le droit de propriété, celui de jouir du fruit de son travail ; la Mésange le droit de jouir du fruit du travail d'autrui. On sent qu'il my a ni trève ni arrangement possible entre des champions de doctrines aussi opposées; mais jusqu'à présent, il faut le dire, la stupide sentence du sort a élé pour la Mésange, l’affreuse petite cannibale qui enfouit comme le Corbeau, qui adore le suif commie un barbare , qui porte des griffettes comme un oiseau de proie, qui siffle comme la vipère, emblème de calomnie.

Les prétentions de la Mésange à occuper le rang suprême sont aussi ridicules que celles du Chardonneret légitimes; mais comme elle est mieux armée et comme elle ne se fait pas scrupule d’abuser de la supériorité de ses moyens d'attaque, il arrive que neuf fois sur dix le succès couronne ses manœuvres. Quand le cas exceptionnel se présente, quand il arrive par hasard qu’elle ne peut débusquer l'ennemi de sa haute position, la méchante petite bète, féconde en artifices, a recours à un subterfuge ingénieux pour prendre le dessus. Elle grimpe au plafond de l’établissement où le Chardonneret ne peut la suivre, s'y cramponne fortement de ses griffes crochues, se pend la tête en bas et dort dans cette attitude, narguant ainsi de ce poste suprème et jusqu'en sa défaite son vainqueur stupéfié. Audacieuse et rampante et l'on parvient à tout. :

‘Que d'emplois supérieurs aussi et de grades et de fauteuils d’Institut usurpés par l'intrigue et volés au talent dans le monde des hommes! Et que d’apologues à écrire sur ce texte inédit de

l’antipathie invincible du Chardonneret pour la grosse Mésange!

J'engage toutes les personnes qui me lisent, et qui aiment les jolis oiseaux et veulent leur bonheur, à éloigner de leurs Chardonnerets les Mésanges charbonnières, vases d'inpureté et calices d'amertume. Si les Chardonnerets eux-mêmes se montrent trop difficiles à vivre, qu’on les isole invisiblement dans leur cage, au milieu de la volière, de manière à conserver tous les charmes de leur société, tout en se préservant des écarts de leur dominante.

L'amour des chardonnerets dure autant que leur vie. On en a vu prendre le deuil à la suite d'une grosse peine de cœur et se retirer du monde, à l'instar de l’empereur Charles-Quint, qui, dégoüté de l'ambition et de la vaine grandeur, abdiqua le sceptre, pour s’ensevelir tout vivant dans le monastère de Saint-Just et y fabriquer des horloges. L'histoire dit que le regret de sa détermination prit quelquefois le monarque. Ainsi le Chardonneret qui a déposé sa couronne écarlate, signe de royauté, pour coiffer le voile noir, signe de renoncement et de deuil, revient quelquefois aussi sur Ja résolution que lui a dictée le désespoir et rentre en ses insignes.

Malgré tant de dons naturels, malgré tant de moyens de plaire, le Chardonneret n'arrive qu'en second dans les affections de l’analogiste. Il cède le pas au Rouge-gorge, emblème touchant du martyr de la foi sociale , et la plus noble, la plus dévouée et la plus héroïque de toutes les créatures ailées.

Le Chardonneret porte haut et s’admire dans son chant et dans sa beauté; il est bien le phénix des hôtes de nos jardins, mais il n'a pas comme le Rouge-gorge le front ceint d'une auréole orangée qui lui descend sur la poitrine et couvre toute la région du cœur d’un vaillant plastron d'enthousiasme. Il n’accourt pas au bruit de la cognée pour assister le pauvre bücheron dans son travail ingrat ; il n’accompagne pas le voyageur égaré dans les sentiers de la forêt solitaire. L'hiver, 1l ne vient pas comme le Rouge-gorge demander place au foyer de l'humble cabane; il e proteste pas par ses douces chansons contre la rigueur du deuil universel. Il n’a pas non plus suivi le Christ au calvaire et

SÉDIPÉDES. | 119 détaché une épine de la couronne du Rédempteur ; et les génies bienfaisants des campagnes ne lui confient pas leurs messages.

Je demande qu’on supprime la peine des galères pour le Chardonneret par un simple amendement à la loi qui protége les bêtes, la meilleure loi que nos législateurs nous aient faite depuis un demi-siècle, la seule du moins que j'eusse été heureux et fier d'entendre appeler par mon nom.

Le Lino. Linotte de vigne , Linotte rouge, grande Linotte, Gyntel de Strasbourg, etc. Toutes ces espèces-là sont la même , et le nom sous lequel on les déguise ne leur convient pas plus au masculin qu'au féminin. Lirot, pour dire l'oiseau du lin, comme on dit Chardonneret en français, Carduelis en latin et Acanthis en grec, pour dire l'oiseau du chardon.

Or, les savants qui avaient à baptiser cette espèce en latin l'ont nommée d’abord Zinota, et puis Cannabina (c'est-à-dire mangeuse de chènevis), et ils ont obtenu de la sorte la mangeuse de graines de lin, qui vit de la graine de chanvre. Après quoi ils ontnaturellement appliqué le dénominateur Linaria équivalent de linot au Sizerin ou Cabaret, une espèce voisine qui se nourrit particulièrement des semences et des bourgeons de l'aulne. On n'a pas la main plus heureuse que ces braves gens-là. Je fais observer , du reste, à raison de ces deux noms français tirés de la nourriture favorite, que le premier convient mieux au Chardonneret que le second au Linot, attendu que celui-ci se passe parfaitement de la graine de lin pour vivre, tandis que celui-là a l'habitude de ne considérer comme habitables que les contrées où le chardon , fléau de l’agriculture, étale avec orgueil sa végétation parasite. Pour mon compte j'ai vécu durant de longues années parmi de très-nombreuses républiques de Linots, dans un pays où j'en savais au moins cinquante nids chaque printemps et où la culture du lin était presque totalement inconnue. J'ai même remarqué que ces petits oiseaux préféraient généralement à tous autres les cantons montueux où abondent les genévriers et les buissons d’épine noire. Et tout le monde sait que le genévrier et l’épine noire sont les parures naturelles des terres en

friche, et que le lin se plait exclusivement au contraire dans la plaine fertile, riche et bien cultivée. À supposer done qu'il y eût eu nécessité de baptiser l'oiseau d’un nom de plante, j'estime qu'on aurait pu mieux choisir la marraine qu'on n’a fait. Mais rien n’empêchait certainement de le nommer d’un nom de couleur et qui eût fait image , comme par exemple gorge-amaranthe, ou amaranthe tout court. Si l'élégance et la clarté de la nomenclature eussent gagné toutes deux à la chose, où ent été le mal?

Le Linot s'éloigne à tire d'ailes du type pivotal de la série. Il abjure la couleur jonquille et vise résolüment à la rouge dont il se décore le poitrail et teint gracieusement sa calotte. Ce nouvel uniforme est l'accident le plus caractéristique de sa toilette; tout le reste de son costume, à la réserve de quelques étroits sillages de couleur blanche à travers les rémiges et les couvertures, se fond dans cette nuance indécise et modeste que j'appelle l’humble livrée du travail et qui passe par toutes les nuances du terne, depuis le brun roux foncé des scapulaires du Moineau franc jusqu'au gris terreux et jaunâtre du manteau de l’Alouette. Le Linot se trouve placé à la même distance du Serin que le Verdier, et il est assez remarquable qu'il ait avec ce dernier de nombreux rapports d'habitudes, de régime et presque de voix, recherchant sa société dans les bons comme dans les mauvais jours.

Le Linot niche fréquemment sur les quenouilles des jardins attenant à l'habitation de l'homme et aussi dans les vignes; mais sa demeure de prédilection est le buisson fourré du genévrier et de l’épine, où1l bâtit près de terre un nid plus confortable qu'élégant et dans lequel le matelas de crin est trop léger et celui de laine trop épais. Cette bâtisse est l'ouvrage de la femelle seule, mais le mäle lui tient une compagnie assidue pendant toute la durée des travaux et l’aide avec tant de zèle dans la mesure de ses petits moyens qu’il est juste de lui savoir gré de ses bonnes intentions.

Le Linot se nourrit de toutes les menues graines des champs, mais principalement de celles des plantes textiles et oléagineuses, lin, chanvre, cameline, etc. On lui reproche quelquefois

SÉDIPEDES. 121 aussi d'attaquer les bourgeons des arbres des forèts. Mais je suis sûr qu'en revanche le Linot fait bonne guerre aux insectes ennemis des vergers et que Dieu ne l’a pas poussé à nicher dans la vigne sans lui confier en même temps la mission de défendre la plante sainte contre les invasions de la Pyrale. |

La confusion qui s’est faite dans les livres autour du nom de la Linotte provient de ce qu'on a pris quelques variétés accidentelles et locales de l'espèce pour des espèces réelles. Et comme la couleur de la robe de la Linotte n'était pas très-bon teint et qu'elle tendait fortement à passer à l’une des deux nuances genératrices du gris, l'occasion de l'erreur a dù se présenter fréquemmeut. C’est ainsi qu'on a eu d'abord une Linotte blanche et une Linotte à manteau sombre. On n’a pas donné un nom spécal à la première variété, parce qu'on a bien vite reconnu qu'elle n'était que fortuite, mais on a été moins réservé à l'égard de la seconde qui se reproduisait plus souvent et qui est devenue en Alsace le Gynte! ou le Gentil de Strasbourg, une prétendue Linotte noire à pieds rouges. Il y a eu ensuite la confusion motivée par la différence de taille, où l’on a fait naturellement de l'espèce la mieux nourrie et la plus riche la Grande Linotte de vigne, et de la plus pauvre la Petite. Enfin on a été jusqu’à trouver des différences d'espèces dans les différences de langage, comme si

-chaque région n’imposait pas pour ainsi dire son idiôme particulier et son accent à tous les indigènes, hommes ou bêtes, comme si le plus ou moins d'élégance et de pureté de la diction n'était pas une chose qui se prend. Je n'ai besoin que de citer une seule observation pour faire sentir la puérilité de la distinction.

Il est de notoriété publique, et tous les marchands d’oiseaux chanteurs le savent parfaitement, si les savants l’ignorent, que ces espèces délicates et sensibles subissent irrésistiblement l'influence du milieu social où elles vivent, et qu'il y a pour chacune d'elles dix méthodes de chant comme chez nous, et qu'il en est absolument du Linot, du Pinson , du Rossignol, etc., comme de la prima donna, du ténor et des autres prémiers sujets du chant qui se tiennent parfaitement et acquièrent tant qu'ils tra-

vaillent sur les théâtres des capitales, mais qui perdent promptement et se rouillent en province. |

Or on peut être un Rossignol barbare, un rustre, un malappris sans cesser d’être un Rossignol, de même qu'on peut, à la rigueur, naître à Saint-Flour sans perdre le glorieux titre de citoyen français.

En somme, je ne connais en dehors de la Linotte de vignes que deux autres oiseaux de France qui méritent ce nom, le Sizerin dont il sera question tout à l'heure, et encore une Linotte à gorge rousse et à croupion rose, dite par quelques auteurs Linotte de montagne, qui ne niche pas chez nous, mais dans les pays du Nord, d’où elle émigre en nos climats plus doux en même temps que le Pinson des Ardennes.

La Linotte ne mue qu’une fois l’an, à l'automne, ce qui ne l'empêche pas de revêtir son costume de noces au printemps. C’est un charmant oiseau de volière, doux de mœurs , caressant, intelligent, docile, doué par la nature d’un organe enchanteur et susceptible de se perfectionner par l'étude. Il retient facilement les airs qu’on lui serine; il y en a quisifflent, d’autres qui parlent. La Linotte vit très-bien et très-longtemps en cage, où elle ne tarde pas cependant à perdre ses brillantes couleurs; ce qui veut dire que sa place naturelle est bien dans l'intimité de l’homme, mais non dans une prison. Donnez à la Linotte au printemps ce dont elle a besoin pour bâtir, un peu de tranquillité l'été, un peu de grain l'hiver; assurez-lui un refuge contre la rigueur des longues nuits de janvier et de décembre, et elle acceptera d'égayer vos demeures toute l’année à ce prix.

On dit téte de linotte pour une tête vide et légère et qui tourne à tout vent, à cause de l’indécision et de l’inconstance d’allures qu'on a cru remarquer dans le vol de cette espèce. L'expression est vicieuse ; la Linotte est vive et rieuse, babillarde, étourdie, confiante, et comme tous les enfants gâtés et les gens heureux d’être au monde, elle aime le mouvement pour le mouvement lui-même et ne tient pas en place; mais ce besoin perpétuel d'aller et de venir, cette démangeaison de joyeux caquetage dont elle est tourmentée, n'impliquent aucunement chez elle le

SÉDIPÉDES. 123 vide du cerveau ni le décousu des idées. Peu d'oiseaux, au contraire, sont plus fermes en leurs principes et plus fidèles en leurs affections. La Linotte est l'emblème du chansonnier très-gai qui chante sur la vigne.

Le Sizenin. Cabaret, petite Linotte, Serin de Lorraine. Plus petit que la Linotte ; le manteau d’un cendré plus obscur ; unè charmante calotte rouge laque ou rouge cramoisi sur la tête; les deux parties latérales du col et de la poitrine, le ventre et le croupion , teintes de la mème nuance, mais considérablement affaiblie et touchant presque au rose. Aucun des divers noms qui précèdent n'ayant de valeur intrinsèque et ne convenant à l'oiseau , les savants ont beaucoup écrit sur la question de savoir lequel était le meilleur; et personne naturellement n'a songé à baptiser l'espèce du nom de Linotte à tête rouge ou tête rouge tout court, le seul qui lui convint.

Le Sizerin est une jolie petite espèce qui porte la livrée de la Linotte, mais qui pour tout le reste, caractère, allures, régime, semble avoir été coulée dans le même moule que le Tarin au poitrail jaune et à la calotte noire. Elle ne niche pas en France ; sa patrie, c’est-à-dire le pays où elle aime, est le Nord, le vrai Nord du Pôle, la région la plus hyperboréenne des trois continents d'Europé , d’Asie et d'Amérique. On la trouve au cap Nord, au Groënland et au Kamschatka où elle passe toute la saison d'amour , attendant que le froid l’en chasse. Elle commence à paraître dans nos provinces d'Artois, de Flandre, de Lorraine et d'Alsace, aux approches de la Toussaint.

C’est aussi l’époque que le Tarin a choisie pour ses voyages. Le Sizerin passe comme lui en petites bandes et à la mème heure ; il recherche comme lui les vallées humides plantées d’aulnes, se nourrit comme lui des semences de ces arbres, se suspeud comme lui à l'extrémité des tiges pour inspecter les fruits, siffle ou caquette joyeusement comme lui en volant; bref, porte la marie de limitation de son modèle jusqu'à se précipiter tête baissée dans les piéges où il le voit donner. Il m'est arrivé bien des fois de rapporter de la raéme chasse le’ mème nombre de

captifs de l’une et l’autre espèce pris sur les mêmes salades , au moyen du même appelant. Car j'ai oublié de dire que le Sizerin adorait la graine de salade et qu'il la préferait même à la semence et aux bourgeons de l’aulne dont il est si friand. Ce qui est cause que les maîtres l'ont appelé le mangeur de lin, Loxia linaria ou Fringilla linaria, le Bec de travers ou la Fringilla de lin, au choix. Je serais curieux de savoir si à nous autres barbares la Science pardonnerait de telles bourdes. Elle aurait au surplus raison de nous huer !

Le nid du Sizerin que je ne connais pas et dont je n’ai jamais entendu parler, est bâti de crin, de laine, de mousse et de duvet végétal et caché très-adroitement dans une enfourchure d'arbre vert ou de bouleau rabougri..…. à l'instar de celui du Tarin.

Le Sizerin est, comme le Tarin et la Linotte, un joyeux compagnon , un amifanatique du plaisir, toujours en verve, toujours en belle humeur, mangeant et buvant à sa délivrance prochaine, une heure après l'entrée en cage, officieux, bon enfant, se faisant tout à tous , ne croyant pas déroger en s’alliant à une espèce voisine, habile aux tours de force du corps et du gosier, marchant la tête en bas sous le ciel de son domicile, et donnant des ut de poitrine d'un éclat formidable pour un si petit oiseau.

Ici finit le groupe des Dégorgeurs. Ici finirait la série des frugivores de France, s’il y en avait une , série qui débuterait par le Ramier et se terminerait au Sizerin. Le Sizerin, qui clôt le groupe des Dégorgeurs, est en même temps le dernier membre de cette corporation illustre des Maîtres Soprani, que je ne crains pas de nommer les délices du genre humain, après l'empereur Tite. Car Dieu ne versa jamais avec une pareille profusion sur aucune autre race ses trésors de vertu, de grâce, de joliesse , d'aptitude à toutes les jouissances spirituelles , de charme composé. Et il a eu soin en le faisant ami de l’homme de le faire Immangeable, immangeable hors le cas de légitime défense contre la faim, inestimable don qu'il a refusé à l’Alouette, au Bec-figue , au Rougegorge et au Rossignol.

Ajoutez maintenant à cette masse de précieux privilèges celui

SÉDIPÉDES. 125 de la longévité. Gessner, qui écrivait il y a trois siècles, parle d'un Chardonneret qui avait vécu 23 ans; on en a connu depuis qui avaient dépassé ce terme. Et il y a mieux que des faits de longévité à rapporter de cette tribu favorisée du ciel. IZhistoire naturelle de tous les pays lui attribue des traits d'intelligence quasi-canine. J'ai raconté l'histoire de ce Chardonneret de province qui faisait la messagerie de Paris à sa petite ville, de compte à demi avec son maître. Des écrivains dignes de foi ont vu maintes fois dans l'Inde des Zengalis dressés à rattraper dans - sa chute rapide un anneau de métal qu’on leur jette en l’air et qui va toucher l’eau... D'autres qui s'amusent à faire des niches aux jeunes indouses, et leur chippent les piécettes d'or dont elles parent leur front, sur un mot de leurs amoureux... D'autres enfin, qui dans leur zèle pour la diffusion des lumières, illuminent toutes les nuits la façade de leur domicile, au moyen de vers luisants et de mouches phosphorescentes qu'ils fixent dans la muraille par un procédé ingénieux ; spectacle évidemment renouvelé des Feux de Bengale et des lanternes de couleur en usage à la Chine. Arrétons-nous ici de peur d'aller trop loin.

Perplexité cruelle! Quand je vois tant de Chardonnerets et de Tarins vivre des vingt ans en cage sans manger un insecte et sans en demander ; tant d'écrivains affirmer que les Linottes sont exclusivement granivores ; quand j'entends des ornithologistes de savoir et d'expérience comme M. Rossignol de Pierre me dire qu'ils n’ont pas encore eu la chance de découvrir une bête dans l'estomac d’un bouvreuil; quand je songe que le Coucou qui est exclusivement insectivore ne pond jamais dans le nid d'un Dégorgeur, je me prends quelquefois à maudire lächement les scrupules qui m'ont détourné de croire à l'existence des frugivores français. Quand je considère surtout que cette série qui commence aussi par le Ramier et finit par le Sizerin est toute une avec celle des Dégorgeurs , laquelle se confond hermétiquement avec la série naturelle du Soprano , je me sens disposé d’avance à excuser ceux qui me reprocheront de n’avoir pas adopté pour l’ordre des Percheurs la division ternaire de préférence à la

quaternaire : Frugivorie, Ambivorie , Insectivorie… Ilest certain que cette méthode est la plus facile et la plus expéditive et qu'elle m'eût épargné , ainsi qu'à mes lecteurs, bien des phrases inutiles… Mais si par hasard ces frigivores n’en avaient pas été ! Si je vous disais que j'ai fait voir l’autre jour à un savant qui n’en put croire ses yeux, que les Ramiers des Tuileries, les Frugivores modèles, étaient de forcenés vermivores à qui ne répugnait pas d’avaler de suite dix énormes lombrics !

Nous voici parvenus au second groupe de la série, un groupe . peu populeux que nous appellerons, si l'on veut, des Fringilles, pour faire une position honorable à ce nom générique qui tient une grande place dans le vocabulaire ornithologique officiel , bien qu'à mes yeux son principal mérite réside en son insignifiance. Les savants certifient que ce nom-là vient du latin fregus , sous prétexte que les oiseaux de cette catégorie sont les amis du froid. Mais je fais observer qu'alors c'était frigilles , et non fringilles qu'il aurait fallu dire. Quoi qu’il en soit, puisque ce terme a une signification admise et qu'il est doux à entendre en sa désinence féminine, acceptons-le bien vite pour la rareté du fait.

Groupe des Fringilles. Deux genres ; six espèces.

Le groupe des Fringilles se compose de deux familles, ou plutôt de deux genres, dits du Pinson et du Moineau, renfermant en tout six espèces : Pinson commun, Pinson d’Ardennes, Pinson des neiges, — Moineau franc (domestique), Friquet (Moineau des champs), Soulcie {Moineau de bois). |

Caractères généraux. Les Friugilles ne dégorgent plus comme les espèces du groupe précédent , et elles nourrissent leurs petits avec des insectes; elles ne peuvent par conséquent se marier avec les Serins. Les unes nichent sur les branches, les autres indifféremment dans les cavités naturelles des vieux arbres et dans les trous des murs. La plupart ont le naturel batailleur et donnent à la pipée. Courageuses, rusées et méfiantes , les Frin-

SÉDIPÉDES. | 127 gilles se défendent vaillamment contre un agresseur plus fort qu'elles et évitent même les piéges de l'homme. Elles sont ambivores et changent de nourriture avec les saisons, insectivores au printemps, baccivores l'été, granivores l'automne, et gemmivores l'hiver. Cette complaisance et cette élasticité d'estomac, triplant et décuplant pour elles les ressources alimentaires du pays, elles sont volontiers sédentaires, et leur chair n'est pas tout à fait aussi sèche ni aussi coriace que celle des séminivores quasi-purs. Les Fringilles se réunissent en bandes innombrables dans la saison des froids et voguent de concert avec les Linots, les Bruants, les Verdiers, les Alouettes, etc. Vol peu soutenu, bruyant et lourd, ailes rondes, queue fourchue, bec conique, vigoureux et court. Plus épaisses de corsage et beaucoup moins rapides que les Seriniens. |

Le groupe des Fringilles se distingue des deux qui l'entourent par des caractères si tranchés et si nets que je n’excuse pas les elassificateurs d’avoir pu les confondre. Les Fringilles ne dégorgent pas comme les Serins et ne nichent pas à terre comme les Bruants. Je m'abstiens d'indiquer une foule d’autres caractères séparatifs saillants et faciles à saisir.

Le Pixsox. Encore un pauvre nom pour une espèce bien richement titrée, bien remarquable surtout par l’énergie de sa dominante caractérielle. Le Pinson est l'emblème de l'artiste jaloux, du chanteur épris de son art, mais jaloux de sa propre gloire, à un point qu'on n'imagine pas, jaloux à se briser la tête du suceès d’un rival. Or, qu'y a-t-il de commun entre le caractère de l'oiseau et son nom?

Gai comme pinson est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l'esprit des populations. Un oiseau gai, c’est le Tarin, c’est le Sizerin, le Linot, le Serin, un oiseau qui toujours frétille, sautille et babille, qui prend son mal en patience et le temps comme il vient, qui, comme. le Chardonneret, mange devant sa glace quand il est seul, pour se faire accroire à luimême qu'il dine en société. Or, le Pinson n’a jamais affecté ces

allures joviales; au contraire. Il s’observe constamment, fait tout avec mesure, réflexion et solennité; il pose, comme on dit, quand il marche, quand il mange, quand il chante. Au lieu de prendre le temps comme il vient , il se laisse aller à des plaintes mélancoliques pour peu que la pluie menace. La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d'oiseau gai.

L'air que le Pinson chante n’est pas une élégie amoureuse, mais un air de bravoure qui attend des bravos. S'il manque son effet , il peste. Si quelque mäle voisin, possesseur d’un organe plus puissant servi par une meilleure méthode, menace de l’éclipser , son cœur s’emplit de rage; sa colère gonfle, éclate. Il se précipite sur l'intrus, la plume hérissée , la voix haute , l’attaque , le déchire , et, s’il est le plus fort, l’expulse du canton. Car trop souvent l'amour est en jeu dans ces luttes, et plus d'une jeune pinsonne, objet de l’ardeur de nombreux soupirants, attend pour faire son choix que la victoire le lui dicte. Si le sort du combat tourne contre l'agresseur , il s’exile lui-même et va bien loin cacher sa honte. C’est pour cela que les Pinsons qui habitent les forêts et les endroits déserts ont une si piètre voix. Ces barbares sont les fils des vaincus des joutes musicales que la défaite a bannis des vergers plantureux attenant au domicile de l’homme , séjours exclusivement réservés aux élus du talent. C'est par la même raison que les plus célèbres pinsons de France appartiennent aux provinces du Nord, provinces richement peuplées, richement cultivées, où le goût de la musique est répandu dans le sein de toutes les classes, où chaque:ville un peu importante possède une société philharmonique , et où mon ami Henry Bruneel de Lille organise ces fêtes musicales splendides qui semblent un emprunt fait aux jeux olympiques d'Harmonie. Natif de Languedoc ou de Provence est une expression épigrammatique qui équivaut parmi les Pinsons à celle de pignouf ou de pataud parmi nous. Aussi l'immense majorité des Pinsons qui habitent le midi l'hiver, s’empressent-ils de remonter vers le nord, pour y prendre domicile d'amour, aussitôt que les orands froids sont passés.

SÉDIPÉDES. 129

La Flandre et la Belgique sont au Pinson d'Europe ce que les grands théâtres de Paris et de Londres sont aux plus illustres gosiers humains de cette même partie du monde. De même que Ja Diva dont le larynx perlé roule des notes d’or ne consent à déployer ses talents que sur ces vastes scènes où la roulade se paie à sa juste valeur : cent mille francs par an, plus les feux, les congés, les bravos enthousiastes, les avalanches de fleurs... Ainsi le Pinson qui est de force à entonner cent fois de suite et sans se reposer sa ritournelle triomphale, ne donne tous ses moyens que devant des auditeurs capables d'apprécier son gosier sans rival et de le payer à son prix.

Car il y a des Pinsons qui chantent en public et qui luttent de la voix, comme les chevaux des jambes, et ces Pinsons atteignent des prix presque fabuleux sur certaines places du Nord. Et le combat de Pinsons est un jeu national aussi couru en Flandre que la course des taureaux en Espagne et la boxe en Albion… Et il existe dans notre département du Nord une foule de sociétés philharmoniques qui s'occupent exclusivement de l’éducation des Pinsons de combat et qui sont dites des Pinchonneux ,. du nom légèrement altéré de l’objet spécial de leurs études, qu'on prononce Péinchon dans le patois flamand. Et ces sociétés florissantes organisent chaque année pendant la belle saison , et dans chacun de leurs chefs-lieux , une série de tournois musicaux et de duels de larynx qui donnent lieu à des scènes plus émouvantes qu'on ne saurait dire et à des paris effrénés.

Trop heureux le Pinson si l'intérêt qu'il inspire, intérêt chauffé au rouge par l’amour-propre et la passion du gain, n’avait pas de fil en aiguille amené l’homme à se faire son bourreau!

* En effet, le sort réservé à tous ces premiers prix de chant est d’être inhumainement privés de la lumière du jour. Leurs maîtres les aveuglent, soi disant pour les guérir de la distraction du regard qui nuit à leurs études, et afin de les ahstraire totalement du monde extérieur. Ils prétextent aussi que le Pinson ne consentirait jamais à se montrer et à chanter en public , s’il apercevait le spectateur et les barreaux de sa cage. Et chose cruelle à dire,

c'est tout au plus si la victime a l’air de s’affliger du traitement LP D 9

barbare qu'on.lui inflige, tant la preuve qu'on lui donne de la haute estime qu'on fait de son talent en lui brülant les yeux a de “consolation pourson orgueil d'artiste. Que je n’oublie pas de mentionner d’ailleurs cette circonstance intéressante que le Pinson est de sa nature su) età S'aveugler… comme tant d'autres artistes, Un malheur bien plus redouté du Pinson que la perte de la vue, où plutôt le seul malheur qu'il redoute, est la perte de la voix, Aussi Je rhume de cerveau le plus benin Fiqnibe A beaucoup plus que l’ophthalmie la plus grave.

… J'ai assisté quelquefois dans nos cités industrielles du Nord à ces combats de chant dont je parlais tout à Fheure. Aucun spectacle ne m'a plus vivement ému, aucun ne m'a donné autant à réfléchir sur l'incroyable puissance du levier de la dominante passionnelle. Il m'a été impossible depuis lors d'entendre une ariette de Pinson sans éprouver immédiatement le besoin de m'attendrir sur le sort des martyrs de la gloire.

Le jour et le lieu du combat ont été fixés et annoncés par voie d'afliche. L'heure venue, on place les deux rivaux aveugles à six pas l’un de l’autre dans leur cage, et l'assemblée attend dans le plus profond silence le début des hostilités. Bien entendu que les signes d'approbation et d'improbation sont rigoureusement interdits dans ces représentations où 1l faut laisser croire aux acteurs qu'ils sont Jà tous deux seul à seul en face de la nature. Un des deux champions ne tarde pas à entonner sen champ de guerre qui est aussitôt repris par l’autre , et la réplique de suivre la riposte, seconde pour seconde. A partir de ce premier coup de gosier la lutte est engagée, et elle tiendra jusqu'à ce que l’un des deux athlètes soit à bout de poumons. Le prix est à celui qui a le dernier mot. Dois-je dire que trop souvent, hélas! ce prix si glorieux, objet de tant d'efforts, cause de tant de veilles, est dérobé au plus digne par l'astuce et la fraude, et que la tricherie, qui est essor fatal de cabaliste en phase civilisée , désho-

nore la lice du chant, comme celles de la Course et de la Bourse, et que le Pinchonneux qui fait chanter ne se montre pas toujours plus délicat que le membre du Jockey-Club qui fait courir sur le choix des moyens de vaincre. Le procédé de gabecie le plus en

SEDIPEDES. 131

vogue auprès des Pinchonnèux félons est celui qui consiste à appendre secrètement une cage de Pinsonne dans le voisinage du Pinson ennemi quelques jours avant la bataille. Le chanteur , qui ne sait pas le besoin qu'il aurait de réserver ses moyens, et tout entier au désir de plaire à la nouvelle venue, s’égosille : l'amoureux tue en lui le soldat, et l'heure du combat le trouve complétement énervé. Alors tous ceux qui avaient spéculé sur san antique vaillance sont volés comme dans un bois. J'ai besoin: de me voiler la face, quand je vois l'homme, mon semblaële , exploiter la bonne foi d'un oiseau par d'aussi ignobles ficelles et dans un pareil but.

Tout le monde connait cette courte phrase musicale du Pinson composée d'une sorte de prélude fugué suivi d'un trait fina! légèrement syncopé et que le patois lorrain traduit de cette facon : «CF fi les laboureux , j'vivrons ben sans eux. » Or, il y a de ces Pinsons aveugles qui la répètent huit cents fois d’une haleine! Mais un virtuose de cette force trouve facilement preneur à «en et cent vingt francs. F Il arrive quetquefois que le vaineu tombe de fatigue sur place et ne se relève plus; et quelquefdis aussi que le vainqueur qui n'a distancé le vaincu que d’une note/s’affaisse sous son triomphe et périt sous l'effort conmme le soldat de Marathon. On a vu des Pinsons vainqueurs en cent batailles renoncer à l'art pour jamais... d’autres plus sensibles encore, mourir de douleur et de honte, à la suite d'un preièr échec.

Ainsi, l'infortuné Raoul, le chevaleresqüe amant de l'infortunée Valentine , vainqueur en cent batailles aussi et chargé de couronnes , ne put se faire à l'idée d'abandonner au nouveau favori Aracld le théâtre brillant de sa gloire , pour aller cueillir d’autres palmes sur une scène étrangère .et sous un plus beau ciel... et ses regrets furent plus forts que son — et ‘+5 sb les liens qui la retenaient à son corps.

+ L'adage vulgaire a beau dire , l'oiseau qui prend ainsi son art au sérieux n’est pas un oiseau gai.:

Mais je m'aperçois que je ni entré sans le vouloir au fond de

l'histoire passionnelle et analogique du Pinson, et que j'ai laissé courir ma plume à l'intérêt palpitant du sujet. Alors achevons cette histoire, puisque nous l'avons commencée.

Le Pinson est un oiseau éminemment cauteleux qui ne saurait se passer de la société ni des applaudissements de l’homme, mais qui sait parfaitement que tout n’est pas profit dans ses relations. De là sa défiance légitime. Aucune femelle d'oiseaux ne fabrique un nid avec plus d'art que la Pinsonne, et surtout ne s'entend à le cacher comme elle.

Ce nid est un chef-d'œuvre d'élégance et de dextérité, et à l’examiner de tout près, on comprend que beaucoup de connaisseurs le regardent comme un travail plus achevé et plus merveilleux encore que celui du Chardonneret. Non pas que les deux objets d'art diffèrent quant au fini et à la délicatesse de la main d'œuvre, en ce qui concerne l’intérieur , où les mêmes éléments précieux , la laine, le crin, la plume ont été faconnés en corbeilles d'amour avec la mème supériorité de part et d'autre. La différence est toute dans le mode d'exécution du revêtement extérieur de l'édifice; et il est certain que la Pinsonne dépense en cette opération plus de talent que la Chardonnerette, étant poussée à mieux faire par son caractère soupconneux. Celle-ci, en effet, qui ne lit rien dans son cœur qui lui fasse douter de l'innocence d'autrui, et qui ne pourra jamais comprendre que l’homme lui veuille du mal , necs’occupe que de la question d’art lorsqu'elle bâtit son nid. Partant elle ne songe guère à en dérober la vue aux regards du-passant; mais attendez que la Pinsonne futée qui sait que penser de la malice et de la perfidie humaines, commette dé ces imprudences. Il ne lui, suffit pas à celle-là que sa progéniture adorée repose sur la couche la plus molle, dans le berceau le plus splendide, sa tendresse maternelle a besoin de lui assurer la sécurité avant tout. .

Dans ce but, Fingénieuse femelle commence par choisir pour emplacement de sa bâtisse quelque enfourchure de maïtresse branche, sur un pommier moussu, un poirier ou un chêne. Elle en pose les assises dans la concavité du lieu, et à mesure que la bâtisse s'élève, elle en couvre la muraille extérieure d’un

placage de mousse jaunâtre ou de lichen argenté qu'elle détache du tronc même de l'arbre où elle a établi ses pénates. Elle pratique cette soudure de l'écorce du nid ct de celle de la tige avec tant d'habileté et elle donne si bien aux deux surfaces par cet ajustement le cachet du même àge , qu'il est presque impossible de ne pas voir dans l’une la continuation de l’autre. On cite l'histoire d'une pinsonne condamnée par d'impérieuses circonstances à faire son nid sur un platane, et qui réussit à plaquer ce nid en mosaïque composée de fragments d'écorce de cet arbre. J'ai su certainement dans ma vie plus de cent et deux cents nids de Pinsons que je n'ai jamais touchés de l'œil. J'en découvris un une fois, à l'aide d’une échelle, qu'on avait eu l'impudence de venir me bâtir sous le nez à nu et à plat sur une basse branche de pommier quasi-morte et archi-moussue, à six pieds de terre tout au plus et à six pas de ma fenêtre, et qui n’était protégé contre la curiosité du public que par un simple rideau de toile d'araignée ou de chenille. Personne cependant ne sut le nid que moi, vérité presque invraisemblable et à laquelle ne voudront jamais croire ceux qui savent combien le secret d'un nid est pe nible à porter.

Au lieu de procéder ainsi, la chardonnerette confiante attache négligemment son nid à l'extrémité des hautes tiges ct laisse la laine déborder la mousse extérieure, comme pour mieux attirer les regards du passant. Voyez maintenant comme cette différence caractérielle des deux espèces qui se révèle à l’analogiste dans une simple différence d'ornementation d’une façade, va ressortir plus manifestement encore de la comparaison des autres habitudes.

Le temps de l’incubation venu, le Chardonneret ose à pcine s'éloigner de sa couveuse, va lui chercher à manger dans le voisinage et choisit pour lui parler d'amour la cime même de l’arbre où son nid est perché. Le Pinson cauteleux se garde bien d'imiter ces exemples ; il a plusieurs tribunes et chacune d'elles est un poste d'observation distant de cinquante pas au moins de son mystérieux domicile, Ses roulades dépistent au lieu de renseigner.

Aussitôt que les jeunes Chardonnerets sont éclos, on voit le père et la mère s'empresser autour d'eux avec un grand tapage, heureux d'informer un chacun par leurs cris d'allégresse de la

joie qui leur arrive. Survienne au milieu de cette folle ivresse le

maraudeur en quête de larcin; qu'il cherche et il trouvera. On est plus réservé et plus discret dans l’autre espèce; on garde pour soi ses secrets de famille, et le père et la mère prennent de longs détours pour rentrer à leur nid qu'ils abordent en silence. Et à peine les petits sont-ils en âge de comprendre, qu'on

leur apprend le sens de certains cris d'alarme qui doivent les

prévenir de l'approche de l'ennemi , homme ou chouette, avec la

manière de se conduire en pareille occurrence. Singulier apprentissage d'insouciance et de gaicté !

La saison des amours passée, le Chardonneret fidèle à ses

-antécédents donne en étourdi dans tous les piéges tendus à sa crédulité. Le vieux Pinson toujours en garde contre son premièr mouvement, observe avant de répondre à la voix qui l'appelle,

aperçoit la nappe insidieuse et s’esquive au plus vite, engageant vivement ceux (le sa bande à faire comme lui. Mais s’il n'accepte pas toujours une invitation à déjeuner à l'automne, en revanche ilne refuse jamais un cartel au printemps. En cette occasion, sa prudence n’a plus voix au conseil ; il est à qui veut le prendre, puisqu'il n'est plus à lui. |

Par la richesse de son titre caractériel et par son amour passionné de l’art, le Pinson est encore un des ennemis nés de l’oiseau de nuit, symbole de la superstition et de l’obscurantisme. C'est dire qu'il répond avec fureur à l'appeau de la touite (chouette) et donne à la pipée. Il est beau à voir en cette passe , l'œil en feu, la crête menaçante, sommant de sa voix terrible l'ennemi de se montrer et le traitant de lâche, d'assassin de ténébres.. Le Pinson adore aussi la vendange en sa qualité de musicien.

Le Pinson est un bel oiseau surtout dans son costume de noees, car bien qu'il ne mue qu'une fois l'an, vers la fin de septembre, le soleil et l'amour s'unissent pour transfigurer glorieusement son plumage au printemps. Alors sa poitrine s'em-

SEDIPÉDES. 135 pourpre de la rouge couleur du vin; sa calotte bleu cendré prend une teinte plus sombre, son bec du jaune pâle transite à l’ardoise.

Le Pinson nourrit ses petits de papillons, de chenilles et de menus scarabées. Les alliances qu'on à quelquefois essayé de lui faire contracter avec la Serine n'ont pas encore réussi, les parents ne pouvant s'entendre sur le genre de nourriture à don. ner à la jeune famille. On a fait couver des œufs de pinson à la Serine; elle les a amenés à éclosion, mais les nouveaux-nés n’ont pu vivre, faute de nourriture animale.

Les Pinsons se réunissent en troupes assez nombreuses vers l'arrière-saison et se mettent habituellement en route pour fes contrées méridionales à la suite des pluies de l’equinoxe ; mais leurs voyages ont plutôt l'air d’une partie de plaisir que d'une émigration véritable. [ls cheminent à petites journées , et stationnent fréquemment dans les vigues , dans les vergers’ et dans les champs voisins de la demeure de bestioles Rarement les voiton dépasser les frontières naturelles du Midi de la France. Les natifs de cette région y sont complétement sédentaires. On dit que les femelles des Pinsons passent avant les mâles, mais j'ai peur que cette opinion que je sais accréditée parmi les ornithologistes ne soit encore une erreur, provenant de ce qu'après la mue d’automne le costume des màles diffère peu de celui des femelles.

A la pipée, quand nous étions petits, les anciens nous laissaient facilement les Pinsons pour notre part, et nous permettaient d'exercer sur ces maigres sujets nos jeunes talents culinaires. Ils trembläient un peu plus de nous voir gâter les Row ges-gorges.. Ce qui ne doit pas être une note très-favbrabte” pour là chair des premiers. 1 IN 26G 369 0

Si l'on avait donné le Pinson à baptiser aux Peaux routes des! grands lacs, probablement qu'ils l'aurai appelé ‘le - ikiat courageux. 8 8 ja oi ACTA RRRU

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1) Ditfésiti J JUSINONON HA . (02184

Le Pixsox ht Nom de famille absurde, surchargé d'un mensonge ;"'cär cet oiseau viont dela Séñdinaqte et nôn pas de la forêt d'Ardéttié &til n'a fañiais nithé en Franée où ni

n’est que de passage deux mois de l'an, de la Toussaint à Noël. Il descend par grands vols dans nos provinces de l'Est, pénètre jusqu'au cœur du Languedoc, y fait un séjour d'une quinzaine et puis tout à coup disparaît, sans qu’on sache bien par où 1l passe. On dit que dans leur pays ces oiseaux chantent des airs de bravoure magnifiques ; ceux que j'ai tenus en cage n'ont jamais justifié ce renom de talent que leurs compatriotes leur ont fait. On ajoute que leur nid bàti sur les sapins est comme celui des nôtres une merveille d'art et qu'ils aiment la semence de pin et les bourgeons des arbres comme‘leurs cousins de France. J'adhère facilement à cette opinion. On ne raconte rien par malheur des joutes de larynx de ces chanteurs du Nord, et ce doit être un oubli de l’histoire, attendu qu'il est impossible qu'il ne se passe pas dans le sein de cette famille au printemps quelque chose d’analogue à ce qui se voit chez nous dans celle des Pinsons.

Le Pinson du Nord qui arrive en ligne droite du pays des barbares dont il a conservé la touche dans sa mise et dans son langage, est plus facile à séduire que le nôtre, élevé en plein milieu de civilisation. On en prend des nuées aux filets, on en fait au fusil des abattis terribles. Leur chair finit par devenir mangcable, quand elle s’est corrigée par un mois de séjour en France, du principe d'amertume qu’elle tenait dela fréquentation de l'arbre vert.

Je connais peu d'oiseaux dont le plumage emploie autant de nuances et varie aussi fréquemment que celui du Pinson du Nord où le roux orangé, le noir luisant, le jaune d'or, le blanc pur s’'amalgament et s'embrouillent dans un fàcheux désordre qui n’est pas un effet de l’art. Poitrail roux, ventre blanc, calotte et manteau de velours noir, queue idem sillonnée dans son milieu de filets blancs et bordée d'une frange de même nuance; le bec jaune l'hiver, bleu l’été avec la pointe noire dans l’une et l'autre saison. Au demeurant un moule d'assez riche prestance.

Le Pixsox pes xeiGes. Niverolle, mieux nommé que le précédent; car il habite la région des neiges éternelles, en société du

SEDIPÉDES. 137 Chamois, de l’Accenteur et du Lagopède, et ses chansons d'amour sont les dernières qui troublent le silence des champs de la mort. Douce voix, humble costume , capuchon gris , le bec et les pieds noirs, le mauteau brun, la robe blanche, les pennes secondaires aussi et la queue, hormis les deux rectrices médianes qui sont noires. Le Pinson de neige réside pendant l'été aux dernières limites du règne végétal; il en descend l'hiver pour chercher sa vie dans les plaines. Sa demeure est en France aux cimes escarpées des monts de l'Isère et des Hautes-Alpes, au voisinage de la Grande Chartreuse. Il se retrouve au nord des deux continents, en société du Lagopède et aux latitudes dont la température correspond à celle des régions élevées qu’il habite chez nous. Mon pauvre ami Bellot l'avait rencontré sur les bords de la mer de glace où il a trouvé la mort, et lui avait parlé. Le Niverolle se nourrit là du peu de semences et d'insectes à qui le froid permet de se développer en ces mornes solitudes, papillons, graines alpestres, amandes d'arbres verts. Il fait son nid dans les crevasses des rocs avec la mousse des arbres et la bourre laineuse dont la robe des chamoïis se dépouille au printemps.

Le Moixeau Franc. Pierrot, Pierrette. Moineau, du grec m0nos , moine , solitaire. probablement parce que cette espèce se plaît au sein des cités populeuses et recherche le bruit ef la société. J'aimerais mieux l'ancien nom passereau, du mot latin passer, dérivé de l'infinitif pati qui veut dire subir, pour indiquer une nature passionnée, ardente, victime de son tempérament orageux.

J'envie sincèrement le talent des ornithologistes de renom qui réussissent à faire tenir en douze lignes, comme Temmynck, l'histoire du Moineau franc...

Une histoire qui raconte les causes de la grandeur et de la décadence de cent peuples, qui apporte des solutions inédites à la plupart des grands problèmes politiques etreligieux qui ont agité le monde pendant cinquante siècles, qui soulève en passant plus de questions de cl'matologie, de météorologie, d'économie sociale

et agricole, quele Sirocco et le Mistral né sou!èvent de tourbillons de poussière parmi les craus et les steapes fumeusés de la Mauritanie et de la Provence altérées !.… Je me sers à dessein de cette comparaison ambitieuse etlé +èrement hyperbolique pour appeler l'attention du lecteur sur deux fléaux atmosphériques qui ne sont pas étrangers au sujet que jé traite. 2ETe

Douze lignes, c'est à peu près la place qu'ilmie faudraità moi , rien que pour écrire le sommaire des questions capitales qui se rattachent intimement à celle du Moineau franc!

Ne pouvant les aborder toutes, pour des raisons qu’il est inutile de déduire, je me bornerai à considérer l'histoire du Moineau franc dans ses rapports avec celle de la domination arabe et avec: l’état actuel des malheureuses contrées d'Asie, d'Afrique, d'Europe sur lesquelles cette domination à pesé.

Je commence par relever l'oubli si impardonnable comiis par tous les historiens modernes, dont pas un n'a jugé à propos de constater scientifiquement l'influence que la peur du Moineau france exerca si longtemps sur les conseils des nations de l'ancien continent. Car cette peur fut universelle, et il n’est même pas bien sûr que les peuples les plus avancés de l'Europe en soient, à l'heure qu'il est, complétement guéris. Je lisais naguère encore dans un recueil de statistique fort peu édifiant : qu'on ne pouyait évaluer à moins de dix millions de francs ou de dix millions d’hectolitres , je ne sais plus lequel, la quantité de froment. dont le Moineau faisait tort chaque année à la France. Or je nc: mets pas en doute que cefte assertion absurde n'ait trouvé de nombreux croyants. Vous avez beau dire au badaud que pour que le chiffre du dommage fût juste, 11 faudrait posséder « d'abord’ un moyen sûr de caleuler le blé que peut mangér un moineau dans un jour et ensuite défalquer du total acquis par cette voie la somme des millions d'hectolitres sauvés de la dent du ver blanc: et des autres vermines par la garde du Moineau franc; le badaud plein de foi dans la statistique brute ne tient compte de vos raisonnements. Rappelonsencore que les Économistes, une secte d’origine anglaise, supplièrent un jour le gouvernement de leur pavs dé mettre à prix la tête du Moineau franc dans l'intérêt. de

SEDIPÉDES. 139 l'agriculture, et que le gouvernement eut la faiblesse d'accéder à cette proposition dont il ne tarda pas à reconnaître la sottise. Je ne désire voir mettre à prix la tête de personne, mais je ne puis m'empêcher de dire que je connais une secte dont les principes ont été plus funestes au travailleur agricole que tous les moineaux francs du monde et dont il eût été beaucoup plus urgent et plus sage de débarrasser le pays.

L'histoire ancienne, c’est justice à lui rendre, comprit mfeux Ja haute portée de la question que la moderne. Diodore de Sicile affirme positivement que le Moineau franc a chassé le Mède de sa patrie.

Mais de toutes les races dont la peur du Moineau a bouleversé la cervelle, aucune n’a apporté dans la persécution qu'elle a fait subir à l'espèce plus d’acharnement , de fanatisme et de tenacité que celle des enfants d'Ismaël. |

Elle à déclaré la guerre au Moineau franc, guerre sainte ! Elle à fait de la question une question d’être ou de n’être pas.

La haine qu’elle portait au Moineau s'est étendue à l'arbre qui lui servait de domicile, et elle a voue la forêt et la verdure à la destruction. «Si l'arbre avait pu se plaindre, il aurait dit à l’assassin brutal : pourquoi t'en prendre à moi du mal dont je ne suis pas l’auteur ? » Mais l'arbre ne parle pas et ila laissé faire.

Jetez les veux sur cette nappe immense de contrées comprises dans la plus riche des zones de l’ancien continent, depuis les rives de l'Indus jusqu'à celles du Tage et de la Durance, en passant par la Perse, la Mésopotamie, l’Arabie, la Syrie, l'Égypte, les États barbaresques; partout le même spectacle attristera vos regards : la plaine aride et nue remplacant les Edens et les jardins des Hespérides, partout la lèpre du désert dévorant l'oasis sur les pas de l’Arabe. Le Dieu de Mahomet adit à ses fidèles de ne pas laisser au Moineau une branche où reposer sa tête, et les fidèles exécutent à la lettre les ordres de leur Dieu , à l'instar des Huns d’Attila qui se croient aussi commissionnés d'en haut pour punir les crimes de la terre et-qui ne veulent pas que l'herbe repousse là où leurs chevaux ont passé.

: La tradition orientale avait placé le Paradis terrestre au lieu

où jaillissaient les sources des Quatre Fleuves, en ‘un coin fortuné quelconque de la Mésopotamie ; l’Arabe a mis un jour le pied sur ce sol plantureux et soudain les fleuves ont tari , les sables vitrifiés qui brûlent le regard ont enseveli sous leurs flots la prairie verdoyante et ses tapis de fleurs; le souflle empesté du Khamsin a remplacé dans l'air les brises parfumées des orangers médiques et des lilas de Perse; et ces vallées si belles au sortir des mains de Dieu, si belles et si amies de l’homme qu'elles lui furent assignées pour son premier séjour, ces délices de la terre sont devenues les champs de l’abomination de la désolation , les arènes du brigandage, les oflicines dès exterminateurs, les foyers d'infection permanente et universelle du globe.

Ainsi en est-il advenu de toutes les terres promises de la légende antique, du Chanaan, de la Babylonie, de la Syrie, de l'Arabie Heureuse ; ainsi de l'Égypte des Pharaons et des Ptolémées, de la Numidie et de la Mauritanie de Salluste, où la tradition de l'Occident avait logé aussi un autre Paradis, certain jardin des Hespérides où croissaient des pommes d'or (oranges de Blida) gardées par des dragons aux langues flamboyantes. L’Arabe qui a peur du Moineau, l'Arabe au mauvais œil, est venu là, porté par la conquête, et le Sirocco, le Simoun, la peste et la misère y ont fait élection de domicile avec lui. II a jeté le sort aux forêts et aux sources, et le désert s’est fait aux lieux où florirent jadis trois cents métropoles populeuses ; et les greniers du monde romain n’ont pu bientôt suffire à nourrir chétivement les quelques tribus de bandits nomades demeurés les seuls maîtres d’un sol déshonoré.

La preuve que c'est bien la peur du Moineau franc, cette peur et rien de plus qui a converti en déserts les plus riches contrées de l’ancien monde, des rives de l’Indus aux colonnes d’Hercule, la preuve que le ravage a bien été conduit par les mains de l’Arabe, c’est que les deux seuls pays d'Europe où ce peuple ait mis le pied ont subi la même métamorphose que l'Algérie, l'Égypte et la Mésopotamie. Je parle de l'Espagne et de la France des Maures.

Lisez dans les auteurs anciens et même de Fénélon les mer-

SÉDIPÉDES. jt veilles de la fertilité de la Bétique et les récits authentiques du bonheur paradisiaque dont jouissaient au temps jadis les populations innombrables de la péninsule ibérique , le plus riche de tous les pays d'Europe en forêts et en fleuves. Puis comparez cette Espagne d'autrefois, si humide et si verdoyante, terre de lait et de miel, avec l'Espagne de nos jours, si pauvre, si nue, si dépeuplée, si aride, brûlante l'été, glacée l'hiver; et demandez à votre raison la cause d'aussi fàâcheux changements. Votre raison , si elle ose remonter aux vraies sources , ne vous répondra qu’un seul mot, un seul nom qui dit tout, l'Arabe.. l’Arabe et sa peur du Moineau. Attendu que cette peur est une épidémie contagieuse, et que de l'esprit du musulman vainqueur elle a passé dans celui du chrétien vaincu, qui alors n’a plus eu de cesse qu'il n'eût rasé à blanc les monts dont l’épaisse chevelure protégeait les vallées contre les assauts redoublés des vents du Midi et du Nord et y entretenait une perpétuelle fraicheur. La Sierra une fois achauvie , et le tabac à fumer et l'Amérique aidant, la ressemblance des vallées de la Bétique à celles de la Médie et de l'Arabie Heureuse n'a pas tardé à s’opérer. Le Sirocco et la Bise se sont partagé fraternellement le règne de l’atmosphère et s’y sont entendus pour faire se succéder aussi régulièrement que possible les deux extrèmes de chaud et de froid; et de si bon accord ont agi tous ces éléments de ruine, que l'infortunée péninsule eu est devenue ce qu’elle est, c'est-à-dire la contrée la plus inhospitalière et la plus déchue de sa splendeur native, inhabitable faute d’eau et de moyens d’y faire la cuisine. Les voyageurs assurent qu'aux royaumes de Murcie, de Malaga, d’Alicante, qui passaient autrefois pour la fleur des jardins de la riche Bétique, les jardiniers d'aujourd'hui attendent quelquefois cinq ans qu'il leur tombe du ciel une goutte d’eau pour faire lever leurs choux. Il n’y a pas jusqu'à l'Amérique espagnole elle-même, vierge du Moineau franc, où l’aridité et le désert n'aient vaincu par la main des vainqueurs. Et je ne vois pas de terme à l’envahissement indéfini de cette misère et de cette sécheresse, puisque l’exécration du Moineau franc qui les a engendrées n’a fait que croître dans le cœur du peuple espa-

enol, au fur et à mesure de la dégradation du sol de sa patrie.

On dit qu’au temps du bannissement des Maures, qui suivit de très-près la prise de Grenade, un des derniers bannis, avant de mettre le pied sur le pont du navire qui l’allait transporter aux plages marocaines , prit un Moïneau franc dans sa main et le lança contre l'Espagne, le chargeant du soin de sa ven= geance. La vengeance s’est accomplie, hélas! La pauvre Es: pagne se meurt d’un préjugé arabe, en chantant dans son agonie ses triomphes sur le Maure !

L’Arabe arrété raide dans son vol vers le Nord par la hachè de Charles-Martel , et forcé de rétrograder vers le Midi, eut à peine Je temps de fonder quelques établissements éphémères aux bords de la Garonne , du Rhône, de la Durance, ete; Mais si courte cependant qu'ait été sa domination sur ces rives fertiles, elle a suffi pour inculquer le préjugé mortel au crédule indigène de ces contrées naives. Et la guerre aux forêts et aux sources y est née comme en Espagne de la peur du Moineau franc, et l'ulcère malin de la craus et de la garrigue y a petit à petit dévoré la prairie , et les cimes des monts frontières , démantelées de leurs fortifications naturelles, ont livré la vallée aux outrages du mistral. Je n'achève pas la description de ces scènes monotones, le gibier disparu, la vigne déshonorée, la culture de l'olivier et de l'oranger réduite à des proportions ridi= cules, et les anciens Paradis de la Gaule, l'Occitanie et la Pro vince romaine transformés en pays sauvages comme l'heureuse Bétique et les rives embaumées du Tage. J'ai besoin d'éloigner de mes yeux ce tableau affligeant sur lequel j'ai déjà précédem = ment versé tant dé regrets et de larmes.

Ainsi la grandeur du désert raconte celle de la question du Moineau franc, et aussi le souffle brülant du simoun, et l'haleine glacée du mistral, et peut-être même la lune rousse, fléau d’origine moderne , et les intempéries outrées... Ainsi la peur du Moineau franc est caractéristique de phase patriarcale ét vice de sang chez la race arabe, race vouée de toute éternité à la routine, à la fainéantise, au brigandage , à la polygamie !

Que vous semble, en présence de ces considérations si larges

SEDIPEDES. 143 et si neuves, des prétentions de ces savants d'académies diverses qui vous donnent effrontément pour de vraies histoires du Califat, de la France, de l'Espagne, ou encore pour de vrais traités de climatologie ou d'économie agricole, de gros livres où il n'est pas dit un mot du Moineau franc! Il est juste de convenir pourtant que la haïne de l’Arabe pour le Moineau franc n’est pas tout à fait sans motifs. Seulement ces motifs accusent plus la paresse de l’homme que la voracité de l'oiseau.

Je n’apprends rien de nouveau à personne en rappelant que les Arabes, comme tous les patriarcaux , vivent sous un régime «de communauté où la terre n’a point de maître. Là, chaque -membre de la tribu reçoit chaque année de Ja régence commuhnale le droit d'ensemencer une certaine quantité de terrain dont l'étendue est proportionnelle aux besoins de sa famille. Or, J'Arabe, qui considère le travail comme un acte déshonorant et ‘qui aime mieux se laisser mourir de faim que se déshonorer, se borne naturellement à cultiver le moins qu'il peut; et il résulte de sa paresse que tous les Moineaux du canton , étant forcés de s'abattre sur les minces parcelles cultivées au temps de la moisson , y causent un dommage notable. Le remède à appliquer à ce mal est fort simple. [l consiste à décupler l'étendue des terrains cultivés, et non à raser les forêts. Par le moyen du produit décuple, en effet, le dommage est réduit des neuf dixièmes et devient insensible ; ou plutôt la part de grain que le Moi- -néau dérobe peut être considérée comme celle qui lui revient de droit dans la récolte, à titre de conservateur et de gardien d’icelle.

Du reste, si l'Histoire et la Science ont manqué au Moineau franc dans les âges modernes et se sont manquées à elles-mê- ‘mes , la Poésie, la Science et la Littérature antiques l'ont noblement relevé de ce dédain injuste. Le Moineau de Lesbie est Fhonmeur éternel de la littérature du grand siècle de Rome: la Déesse des amours attelle des moineaux à son char; la Mytho- —logie -et l'Écriture Sainte requièrent en une foule d'occasions Je témoignage de l'espèce.

. Pline démontre fort bien d'abord. et par : des calculs très-

savants que Vénus a bien fait de prendre pour attelage un couple de moineaux francs. Seulement le grand naturaliste montre un peu d’ignorance en affirmant que, dans cette espèce, le mâle succombe habituellement avant la fin de l’année qui l’a vu naitre, épuisé par les voluptés et les douleurs rnumatismales goutteuses. Je soupconne également Scaliger et Aldrovande d'avoir exagéré ses prouesses amoureuses. Le moineau vit quatre ans et plus en liberté, et j’en ai connu personnellement un qui vécut sept ans, moitié libre, moitié captif, ce qui prouve que cette question de longévité est encore à revoir. Disons d’ailleurs qu'un moineau qui ne vivrait que quatre ans, aurait pendant ce temps élevé dix à douze familles et que l’on a toujours suffisamment vécu lorsqu'on arrive au bout d’une carrière aussi honorablement remplie. Considérons, en outre, que le Moineau franc vit plus vite que la plupart des autres oiseaux, absorbant dans un temps égal une quantité d'oxygène bien plus considérable. Or l'absorption de l'oxygène est à proprement parler l'acte qui constitue la vie, puisque c’est l’acte qui donne au sang sa chaleur et aux artères leur jeu qui mesure le temps.

Les anciens supposaient que l’Épervier avait découvert l'intensité de la chaleur interne du Moineau franc et que cet oiseau de proie avait l'habitude de prendre tous les soirs un Moineau franc l'hiver et de le tenir toute la nuit contre sa poitrine en guise de chaufferette, le laissant échapper au matin sans lui faire aucun mal. Les oiseaux de proie de nos jours paraissent moins versés dans la thermométrie.

Si le Moineau franc a les passions très-vives, ce que je ne conteste pas, du moins est-il juste de reconnaître que jamais l'ardeur de ses sens ne l’entraîne à enfreindre ses devoirs conjugaux. Il meurt où il s'attache, triple mérite à lui. La belle gloire aux cœurs froids de demeurer fidèles!

Les livres saints, ai-je dit, rendent justice au moineau. Le Psalmiste chante sa piété et celle de l’hirondelle qui choisit comme lui pour élever ses petits la maison du Seigneur. Le Lévitique veut que le lépreux guéri offre à Dieu une paire de Moineaux francs, en témoignage de purification et de retour à la

santé. Le luthérien Holein établit entre la dévotion de cet oiseau ét celle d’un certain évèque catholique un rapprochement qui n'est pas favorable au prélat, « car le moineau, dit l'hérétique, se réveille avant l'aurore pour chanter les louanges du Très- Haut, tandis que vous, monseigneur, il faut vous arracher dé force au sommeil pour vous faire dire votre messe ct bien longtemps après que le soleil est levé. »

Hérodote, le père de l'histoire profane, fait jouir le Moineau franc de l Aube des dicux, comme David et Moïse. Il raconte qu'un industriel qui faisait le commerce des oiseaux, était occupé un jour à dénicher les Moineaux francs d'un temple de Lydie, lorsque soudain une voix menaçante sortit du fond du sanctuaire et causa un tel effroi au ravisseur qu'il descendit de son échelle la tête la première et se fit beaucoup de mal. Pline, qui croit comme moï que le Moineau franc est l'ami de l'homme, cite à l'appui de notre opinion le fait de ce pierrot qui, poursuivi par un émérillon, s'insiaua vivement dans le paletot de Xénocrate. Nous avons pour nous encore le fameux jugementde l'Aréopage dont je n abuserai pas. Mais de tous les écrivains de l’antiquité , Plutarque est celui qui a le mieux compris le caractère et la portée d'esprit du Moineau franc. L'illustre auteur de la vie des hommes célèbres avoue avec candeur dans la vie de Sylla que ce fut un moineau qui prédit le premier la venue de la guerre civile qui devait inonder Rome de sang. Un jour que les Pères Conscrits délibéraient sur un sujet très-grave dans la chapelle de Bellone, un pierrot s’offrit tout à coup aux regards de l'assemblée, tenant en son bec une cigale, — une cigale dont il fit deux parts, l'une qu’il donna aux Pères Conscrits, l'autre qu'il emporta dans les champs. Ce qui annonçait clairement {c’est l'histoire qui parle) qu'il y aurait prochainement bataille entre les cigales (propriétaires fonciers) et les moineaux francs (citadins... Or l'événement ne tarda pas à justifier la parabole anatomique du prophète.

Ainsi dès le temps le plus brillant de la république romaine et bien avant Plutarque , le Moineau franc symbolisait l'habitant des cités. (

Is voyaient juste dans les rapports des êtres, ces enfants du jeune monde; le Moineau franc est, en effet, l'emblème de l'habitant des cités, mais de l'habitant des cités jeune àge, tranchons le mot, du gamin.

Comme tous les gamins, le Moineau se teint facilement de la couleur locale, empruntant son langage, son faire, ses allures, au milieu où il vit. Paris est le séjour favori des flâneurs, des viveurs , des diseurs spirituels, la ville des causeries attrayantes et des plaisirs qui usent. Le gamin de Paris n’a pas son pareil dans le monde ; le moineau de Paris non plus.

Le moineau de Londres est triste, fumeux, convenable, mais froid et empesé comme son pays natal. Celui de Rome et celui de Madrid portent une robe plus chaude de ton, mais ils manquent d’entrain et de spontanéité. C’est à Paris qu'il faut étudier l'espèce.

Querelleur, conteur, godailleur, goguenard, pillard, bavard, effronté, familier, mutin, mauvaise tête et bon cœur: voilà le moineau de Paris. Courte et bonne est sa devise. J'ai vu le moineau né en avril prendre femme au mois de juin.

Le moineau parisien le mieux élevé et le plus sociable est celui du Palais-Royal; le plus heureux, sans contredit, est celui du Jardin des Plantes, qui est à la vraie source pour en apprendre de tous les pays et de toutes les couleurs et qui prélève une dime copieuse sur la nourriture des pensionnaires ailés de l’établissement, y compris Martin l'ours. Il y a beaucoup de bien et aussi un peu de mal à dire de l'espèce, qui possède toutes les vertus, mais aussi la plupart des défauts de son emblème, lequel est un des sujets historiques les plus délicats à traiter.

Le moineau de Paris vous mange volontiers dans la main et vous paie facilement-votre gracieuseté par un bon mot ou une gentillesse. Ainsi du gamin de Paris.

Le langage du Moineau franc brille peu par l'élégance et la distinction, mais il est expressif. On en peut dire autant de celui du gamin qui tient même à ses fautes. C’est ainsi qu'il s’ostine à écrire rue Aochoir, en place de Aochechouart , sous prétexte

que pour se conformer de tout point à l’autre règle , il serait obligé de dire mon mouchechouart au lieu de mon mouchoir. Le piaulement peu harmonieux du Moineau s'appelle pépiement.

Ilest rusé, narquois, futé comme son emblème; il a l'air d'écouter avec un plaisir infini les paroles de l'appelant et du pipeur, comme le gamin le boniment de l'artiste en plein vent, puis au moment de paver s'esquive. I sait le cessous des ficelles, des nappes et des raquettes, et les narguc en disant quelque chose qui ressemble au fameux mot : Connu.

Il s'éloigne peu des lieux où il est né, demeure fidèle à son toit, à sa famille et à ses habitudes. Ce n’est jamais non plus de son propre mouvement que le gamin de Paris quitte son quartier natal ; et s’il n’est pas toujours fidèle à sa famille , c'est qu'il a trop souvent de graves raisons pour cela.

Le Moineau franc a la passion du hanneton, du raisin, des fruits rouges , des gâteaux de Nanterre; l’autre aussi.

Il adore la maraude et trouve aux fruits volés une saveur que n’ont pas les autres. Il fait semblant de n'avoir pas connaissance des arrêtés de la police municipale et goûte un malicieux plaisir à prendre domicile sur le chapeau ou sur la manche du mannequin empaillé qu'on place dans les cerisiers en guise d’épouvantail. Le gamin préfère aussi et de beaucoup les chaussons de pommes et les pruneaux non achetés aux autres, et le respect de l'autorité est le moindre de ses défauts. C'est-à-dire que tous deux professent en matière de propriété et de gouvernement des doctrines que je ne puis m'empêcher de qualifier d’anarchiques, et qui les mènent trop loin.

En effet, ce besoin de narguer l'autorité, de pénétrer dans les enceintes réservées malgré les défenses de la police, et de mystifier le propriétaire, qui est dans les habitudes de l'espèce emplumée, se retrouve fréquemment dans les faits et gestes de l'autre. Le gamin parisien est enclin aussi à vexer le bourgeois, l'homme posé, établi, et le chapitre de ses démélés avec cette corporation puissante n’est pas le moins réjouissant de tous ceux de la grande histoire des guerres de pauvre à riche. Mais ce penchant pervers porte rarement bonheur aux deux espèces.

Un monsieur entre deux âges, décoré et visiblement établi, sort un jour du magasin de Chevet, porteur d’un cantaloup superbe, au moment mal choisi où par le plus grand des hasards un gamin à tous crins , lancé à toutes jambes, rasait le seuil du célèbre établissement. Un choc terrible a lieu; le bourgeois de ce coup va mesurer la terre, se scindant en trois parts. Il se relève furieux , rallie son gibus, son légume , se frotte les genoux et cherche de l'œil sur qui décharger sa colère. Il avise l'ennemi qui, dans la prévision de l'orage, s’est déjà retranché derrière la colonne voisine, poste propice aux détours, et qui l’attend fièrement dans sa garde de bataille, l'air moqueur, la main gauche appuyée sur la hanche, la droite épanouie, le pouce à la hauteur des narines. Cette attitude provocante exaspère au plus haut degré la rage de l’offensé dont la face changeante passe subitement du rouge rose au rouge blanc. Il éclate en gesticulations menaçantes, en injures inutiles; mais son melon qu'il est contraint de tenir embrassé gène sa pantomime. Le gamin saisit soudain l’image, et de ce son de voix et de ce geste qui n'appartiennent qu'à cette institution : « Tiens! & mossieu Saint-Denis, dit-il, qui porte sa tête dans ses mains! »

Très-bien, la foule a ri. Mais le lendemain, notre héros, enivré et poussé à mal par son succès de la veille, tombe au milieu de ses camarades, le chef paré d’une superbe casquette de drap bleu, flambante neuve. Ce luxe de coiffure, qui n’est pas dans ses habitudes, suscite parmi l'assistance un étonnement profond mêlé d’un double sentiment d'envie et de curiosité. « Cré nom, la superbe cassiette! Y en a-t-il des gas qu'ont la chance! » Ainsi parle l’envie. « Qui donc qui ta donné ca? » Ainsi s’exprime la curiosité malicieuse.—« Qui qui m’'adonné ça, eh! c’est personne donc, c’est moi qui m° la donné. — Ta parole d’honneur que c’est toi qui l’as achetée toi-même. — Puisqu'on te le dit; est-il drôle? — Combien qu'a te coûte? — Ça, par exemple, j” sais pas. — Elle est bonne celle-là, dis donc, Chose, en vlà un qui n’ sait pas s’ que s’’qu'il a acheté coûte. — Et comment que j'aurais pu l’ savoir, puisque l marchand dormait.

Et les gens d'esprit de rire encore. Et c’est ainsi que la fà-

SÉDIPÉDES. 149 cheuse habitude ou l’on est à Paris d’excuser les fautes les plus graves moyennant un trait spirituel, finit par perturber le sens moral aux gens et par conduire les plus honnêtes à des actes qui ne le sont plus.

Je m'accuse publiquement d’avoir volé cette histoire de casquette à mon respectable ami M. Joseph Prudhomme (Henri Monnier), qui l'avait peut-être lui-même prise sous son chapeau ; mais la morale est de moi.

Il est écrit au premier article de la Constitution des Moineaux francs de Paris que tous se doivent mutuellement secours ct assistance. [ls n’ont garde de manquer à cette prescription. Ils s’avertissent diligemment l'un l'autre de la présence de l'oiseau de proie ou du piége caché sous les cerises. Un des leurs est-il pris au trébuchet ou enlevé par un matou, aussitôt tous ses camarades s'empressent d'accourir à son aide et tentent parfois d'incroyables efforts pour le tirer de peine. Exposez sur votre fenêtre un pauvre petit Moineau qui ne mange pas encore seul, et toutes les mères et tous les pères du voisinage, voire des jeunes du mois dernier, se feront un plaisir de lui apporter la becquée. Les grandes dames des villes font bien semblant de s'attendrir aussi sur le sort des nouveaux nés que leurs malheureuses mères exposent sous le porche des églises; mais les grandes dames des villes ne pratiquent la charité qu’à la condition qu’on en parle, et elles ne se disputent jamais comme les Moineaux francs le soin de nourrir elles-mêmes l’orphelin. |

Les principes de l'assistance fraternelle sont en honneur aussi parmi les francs gamins, qui ont même un langage à eux pour se signaler mutuellement le sergent de ville ou le garde champêtre, et qui sont capables de traits de dévouement incroyables pour délivrer leurs captifs. La charité, hélas ! est de pratique si nécessaire et si habituelle dans la vie du pauvre monde qu'il n’y a que les riches qui aient eu l'idée d'en faire une vertu.

Il n’est pas sans exemple que des querelles légères se soient élevées entre Moineaux francs pour une bouchée de pain, comme parmi les gamins pour un trognon de pomme; mais combien il est moins rare encore de voir ces ennemis généreux s’em-

presser d'oublier leurs querelles pour se faire part de toute bonne aubaine qui leur tombe du ciel! Eunapius raconte qu'il connaissait un homme qui comprenait parfaitement le langage des oiseaux, comme le visir du sultan Mahmoud. Cet homme avisant un jour sur le toit d’une maison une foule considérable de Moineaux qui causaient chaudement d’une affaire, eut envie de savoir le sujet de la discussion , et prêtant l'oreille, entendit que le principal orateur invitait l'assemblée à se transporter au plus vite vers l’une des portes de la ville où venait de sombrer une voiture chargée de grains. Or, quelques-unes des personnes qui avaient été mises par l'interprète au courant des débats, s'étant rendues sur le théâtre de l'événement, pour vérifier la justesse de l'interprétation, furent stupéfiées de voir que l'homme et le Moineau avaient dit vrai. Ainsi l'oiseau témoin de l’heureuse catastrophe n’en avait pas voulu garder le secret pour lui seul.

Un des bonheurs du gamin de Paris essentiellement gobemouche et fläneur est de se réunir aux siens à certaines heures du jour , en un carrefour quelconque, pour deviser de choses et d'autres. Semblable habitude est entrée dans les mœurs des Moïneaux des villes, qui tiennent presque tous les jours pendant la belle saison un conciliabule à cinq heures. Comme on n'avait jamais rien pu savoir de ce qui se disait dans ces réunions où tout le monde parlait à la fois et répétait toujours la même note, l'idée vint naturellement d'y voir une singerie du régime parlementaire et une épigramme mordante de l'oiseau railleur à l'adresse de nos orateurs. Mais cette explication spécieuse à cessé d’être soutenable , depuis que de profondes recherches historiques ont amené la preuve que cette institution des clubs de Moineaux francs était antérieure de plusieurs siècles à la naissance du représentatif. La seule explication acceptable à donner de cette coutume me semble être : que si les Moïneaux francs aiment à se réunir, c’est pour être beaucoup ensemble. .

Le Moineau est un oiseau brave qui meurt et ne se rend pas, et se défend avec un courage héroïque contre des ennemis dix fois plus forts que lui. J'en ai vu, tout jeune, un du Palais Royal

SEDIPEDES. 151 qui força un roquet à la retraite en le pinçant violemment aux narines , aux grands applaudissements des polissons de la place et de plusieurs Moineaux perchés sur les arbres voisins. Beaucoup d'écrivains accordent aussi une valeur héroïque aux gamins de Paris, surtout au lendemain des émeutes réussies.

Les Moineaux sont surtout susceptibles d'attachement et de reconnaissance , comme le trait suivaut le démontre. Un soir que je traversais les Tuileries , au retour d'une visite aux cygnes du grand bassin, mes yeux furent tout à coup tirés en haut par un tumulte étrange. C’étaient des trombes épaisses de Moineaux francs qui tourbillonnaient dans l'espace au-dessus des grands arbres, comme emportees par des vents de tempète, et qui remplissaient l'air de tapage et de cris. Je reconnus sans peine à l’accent douloureux ct plaintif de ces voix qu'un immense malheur venait d'arriver à l'espèce, et à force d'écouter, je parvins à comprendre la cause du bruyant émoi. C'était Maria Stella qui venait de mourir, Maria Stella qui fut pendant de longues années la providence des Ramiers et des Moineaux francs des Tuileries ; la même qui s’est plainte dans un livre d'avoir été changée en nourrice contre le roi Louis-Philippe. Maria Stella habitait , rue de Rivoli, au quatrième étage , un appartement à balcon ou elle avait fondé une table d'hôte pour la société d'élite des Moineaux parisiens, qu'elle recevait tous les jours, à heure fixe. Or, il v avait déjà deux jours que les fenêtres hospitalières de la salle à manger ne s'étaient ouvertes, et que les pensionnaires affligés n'avaient aperçu leur hôtesse, et la douleur de son absence était la cause de leurs gémissements. Leur deuil dura huit jours.

On cite encore parmi les traits d'affection et de dévouement du Moineau franc l'histoire touchante de celui qui suivit son malheureux maitre, un pauvre soldat condamné à mort, jusqu'au lieu de l'exécution et demeura courageusement perché sur son épaule pendant la fusillade. |

Je dois dire maintenant que le Moineau familier, celui qui entre chez vous eten sort quand il lui convient, a un défaut trèsgrave, celui d'une ponctualité excessive pour les heures de repas. Il est presque aussi exigeant que Louis XIV et n'aime pas à at-

tendre. Fourier en savait quelque chose. Une fois que le plaisir de la conversation l'avait retenu chez une parente au delà de l'heure prescrite, l'homme de génie se lève tout à coup comme frappé d'un remords, consulte sa montre et s'écrie avec un accent de désespoir non joué : 2ix minutes de retard, je suis perdu. — Comment cela, et que voulez-vous dire? interroge la parente effrayée à son tour; qu'y a-t 11? confiez-nous ce secret redoutable. — Il y à, il y a... que mes moineaux sont dans ma chambre qui m’attendent depuis dix grandes minutes, et que je ne vais pas savoir quel mensonge inventer pour excuser un oubli aussi impardonnable. — Ce qui est impardonnable, c’est de faire de pareilles peurs aux gens pour de méchantes petites bètes comme ça. Envoyez-les promener vos moineaux, s'ils ae sont pas contents.—C'est très-facile à dire, reprend l'auteur du Nouveau Monde, s'esquivant à la hâte, mais on voit bien que vous ne connaissez pas Ceux à qui j'ai affaire. Je ne les avais manqués que d’une minute l’autre jour et j'en ai eu pour une bonne heure de semonces et de reproches à subir.

Il est aussi d'observation quasi-universelle que le gamin se montre plus ponctuel pour l'heure des repas que pour celle du travail, ce qui n’a rien de blàämable, puisque les trois quarts des travaux en civilisation sont essentiellement répugnants.

Le gamin n'ayant pas encore endossé la robe virile est en decàa de la série d'amour et en dehors de ce sujet d'étude. Ici finissent en conséquence tous ses rapports avec le Moincau franc; le reste de cette notice n'a trait qu'à celui-ci.

Le nid du Moineau franc, celui qu'il bâtit sur les arbres, en haut des peupliers, n’est pas une merveille d'architecture; le travail en est grossier, les matériaux communs, Îles détails incorrects, les dimensions absurdes. Le Moineau est peut-être de tous les oiseaux du monde celui qui, proportionnellement à sa taille, se construit la plus vaste demeure. Son nid, de forme ronde comme celui de l’écureuil, n’occupe guère moins d'emplacement que ce dernier ou celui de la pie. Mais l'œuvre ne pèche pas, tant s’en

SÉDIPÉDES. 153 faut, sous le rapport da luxe, si elle laisse beaucoup à désirer du côté de l’artet du goût. Cette espèce de botte de paille défaite, mal peignée, sans lien, qui se découvre facilement d’une distance de deux kilomètres, renferme dans son intérieur une chambrette sphérique, splendidement lambrissée des plus précieuses étoffes, plumes, duvet, soie de lapin, c'est-à-dire que je ne connais pas de berceau plus confortable ni plus chaud que celui-ei, et où les petits soient plus à l'aise. On trouve fréquemment parmi les démolitions de ces bâtisses des fragments de journaux voltairiens et des pièces d’étoffes rouges, affiches non équivoques des dangereux principes dans lesquels le Moineau franc élève sa famille , et que j'ai déjà dénoncés.

Ces principes, en effet, joints au gout passionné du Moineau franc pour les appartements chauds et lambrissés de plumes, sont les causes qui l’entrainent à faire à l'Hirondelle toutes sortes de misères et d’odieuses chicanes pour l’expulser de son domicile, lequel réunit à tous lesavantages du nid du Moineau franc celui d'être tout bâti. On dit que l'Hirondelle se venge parfois de l'envahisseur de sa propriété en l'y murant et l'y faisant mourir du supplice des Vestales. Je désire pour l'exemple que le conte soit vrai, mais ne l'espère pas.

Le ménage des Moineaux francs, quoique très-édifiant par l’ardeur mutuelle des époux et par leur tendresse sans bornes pour leur progéniture, n'est pas toujours exempt de ces légers nuages qui troublent le ciel d'azur des unions les mieux assorties. Madame est d'humeur exigeante et de service difficile et houspille fréquemment Monsieur, sous prétexte qu'on la néglige. Mais ces querelles durent peu et malheur en tout cas à l'officieux voisin qui s’avise de s’interposer entre les parties helligérantes pour mettre le holà; car nos deux amoureux se raccommodent aussitôt et profitent de la circonstance pour tomber à grands coups de bec sur l’intrus de malheur et pour lui apprendre à se mêler de ce qui le regarde. Ainsi procèdent les époux Sganarelle de Molière et les époux Colin de Béranger, mettant en pratique la maxime que vivre en paix c’est vivre en bêtes.

J'ai dit que toutes les Fringilles nourrissaient leurs petits avec

des insectes. Ce régime est surtout de rigueur dans les huit premiers jours qui suivent la naissance, et parait indispensable pour faciliter l'éruption des plumes. Ces insectes sont généralement des papillons, des chenilles, de petits scarabées. Cependant le Moineau franc ne craint pas de s'attaquer au hanneton, et il en immole de vastes hécatombes. C’est pourquoi j'ai eu raison de dire que l'espèce servait dix fois plus l’agriculture par la grande destruction qu’elle fait des ennemis des arbres et des moissons, qu'elle ne lui nuisait par sa passion pour l'orge et le blé tendre. Et attendu que cette passion n’a pour se satisfaire qu'une douzaine de jours par année, les calomniateurs qui ont écrit que le Moineau franc mangeait deux boisseaux de blé pendant ces douze jours, sans compter ce qu'il en gaspillait, ont dit une sottise grosse comme eux.

Les Moincaux francs sont richement titrés en familisme, et il n'est pas une äme sensible qui n’ait été émue au doux spectacle des soins affectueux, de la protection et des caresses dont le père et la mère entourent leurs petits longtemps encore après qu'ils sont sortis du nid. La passion des enfants est si universelle et si développée dans l'espèce, que des millions de jeunes en sont annuellement victimes. Mettez à la portée d’un Moineau de deux mois un Moineau de quinze jours enfermé sous une mue et faites que le captif réclame le secours de l'assistance publique, le libre n'hésitera jamais à pénétrer dans l'enceinte perfide pour apporter la becquée à Fautre et faire de la charité maternelle un apprentissage qui lui coûtera la vie; car le Moineau de grain jeune àge est tout à fait mangeable, et sa capture paie l'oiseleur de ses frais. Ici comme chez lé Pinson, il a fallu attaquer la dominante passionnelle de l'espèce pour triompher de sa défiance naturelle.

Ainsi done, et à bien prendre, il n’y aurait à articuler contre le Moineau franc qu'un seul grief sérieux, celui qui est relatif à ses opinions $ur le droit de propriété, et à ses démêlés fréquents avec les hirondelles. Et encore a-t-il à faire valoir de nombreu-. ses circonstances atténuantes à l'encontre de ces deux accusations. Il dit, quant à la seconde, que les méchants procédés

SEDIPEDES. 155 dont il use envers l'Hirondelle de fenêtre ne sont que les représailles légitimes des extorsions, des expropriations et des avanies de tout genre que lui fait subir journellement le Martinet, la grande Hirondelle dés tours, sa bête noire, qui ne se gène pas non plus pour expulser le Moinezu franc de son domicile et pour lui voler ses matelas en gros et en détail. Quant à la première, il excipe de la contagion de l'exemple des mœurs civilisées qu'il à constamment sous les yeux et qui lui représentent sans variante aucune l'infortuné travailleur exploité, rançonné , exproprié par la paresse et le parasitisme. Ce qui m'étonne, moi, en effet, ce n’est pas que le Moineau franc des grandes capitales ait emprunté quelques vices à l'homme, c'est que son cœur soit demeuré aussi pur et sa fidélité à ses serments aussi inébranlable au sein de ces bourbiers immondes où se développent avec tant d'énergie tous les genres de putréfaction morale, la soif du gain, le mépris des sentiments tendres, l'intidélité amoureuse, l’apostasie et la vénalité.

A ceux de mes lecteurs qui seraient tentés de se plaindre de la longueur exagérée de cette notice, je réponds que l'écrivain consciencieux n’est pas maître de son sujet, et que j'avais bcsoin d'acquitter une dette de reconnaissance contractée il y a bien des années envers le Moineau franc. le pauvre Moineau franc, ce souffre-douleur-né de l’inexpérience enfantine, qui fut avec le lapin blanc mon unique reconfort, mes uniques amours au collége, au temps non regretté où le pion ennemi m'enseignait avec tant de succès à maudire le travail, la grammaire et l'autorité.

Le Friquer. Paisse, Minchot, Cendrille, Moineau des champs, con aurait dù appeler Moineau de puits, parce qu'il aime à nicher dans là sombre profondeur de ces édifices. Un peu plus roux et un peu plus petit que Fautre, sans tache noire sur la gorge. Son nom de Paësse lui vient de passer ; celui de Friquet de l'habitude qu'il a de frétiller sans cesse. Il aime micux Îles champs que les villes, les trous d'arbres que les trous de murs. C'est l'ennemi le plus terrible de la cigale qu'il atteint dans les

airs à de grandes hauteurs. Il ne diffère pas plus du Moineau franc par les mœurs que par le costume, et ne vaut pas une histoire à part. En l’empéchant beaucoup de dormir et en lui répétant tous les soirs deux ou trois monosyllabes, on le force à les retenir, mais il a la mémoire courte et manque fréquemment de parole. |

Les Moineaux qu'on appelle Cisalpins et Espagnols, ne sont pas des espèces distinctes, mais de simples variétés du Moineau france dont le soleil du Midi a culotté le teint.

La Sourcie. Moineau de bois. Cette espèce, assez rare et assez insignifiante, est un peu plus grande que le Moineau domestique ; elle habite exclusivement les forêts où elle niche comme les Mésanges dans les trous des vicux arbres. La Soulcie vit parfaitement et se marie même en captivité. Ses allures, ses facons d'agir en cage semblent calquées sur celles du Moineau franc. Le mâle monte la garde tout le jour sur le goulot du pot de moineau cloué à la muraille qu'on lui a assigné pour domicile ct où sa femelle couve. Il force tous les autres oiseaux de la volière à se tenir à distance respectueuse de ses foyers, et fond avec impétuosité sur quiconque viole sa consigne. Les blessures qu'il fait sont terribles. J'ai vu de pauvres Chardonnerets et de pauvres pinsons se retirer piteusement de ces batailles, éclopés pour le reste de leurs jours. Comme la Soulcie ne chante pas et peut se manger à la rigueur, il y a mieux à faire avec elle que de la conserver. Sa robe est parfaitement semblable à celle du Proyer ou de l’Alouette, si ce n’est qu'on y remarque à la partie supérieure de la poitrine un bel écusson de couleur jaune, en signe de la tendresse que l’espèce porte à ses petits. La Soulcie est sédentaire dans tous les pays chauds de l’Europe, et voyageuse ailleurs. Je n’en ai pris que deux ou trois en ma vie à la pipée ou à la tendue, en huit ans de pratique féroce de cette attrayante industrie.

SÉDIPÈLES. 157

Groupe des Bruants. Neuf espéces.

Le groupe des Bruants se distingue de celui des Fringilles et de celui des Alouettes qui l’enceignent par des caractères séparatifs faciles à déterminer. Les Bruants nichent à terre, portent le pouce très-long et sont excellents à la broche pour se distinguer des Fringilles. Ils chantent mal et perchent beaucoup pour se distinguer des Alouettes. Leur palais est en outre orné d’une protubérance osseuse sui generis, qui leur sert de signe de reconnaissance certaine parmi toutes les espèces. Le nom de Bruant, qu'on leur a donné, ne vaut guère mieux que celui de Fringilles ou d’Alouettes. S'il est pris du bruit de leur vol, il ne trace pas une ligne de démarcation sensible entre ce groupe et le précédent dont la plupart des espèces, le Friquet notamment, ont le départ bruyant et émotionnant de la Perdrix, du Faisan et de la Bécasse. Les savants ont métamorphosé ce méchant nom français en une dénomination latine tirée du grec, Embervyza qui veut dire je ne sais plus quoi. Le bec des Bruants, fort et conique comme celui des moineaux, s’en distingue complétement par la disposition des mandibules qui laissent entre elles une sorte d’hiatus à leur base et dont la supérieure est moins large que l'inférieure. La queue est fourchue comme dans tous les autres groupes de l’ordre.

Le groupe des Bruants de France comprend neuf espèces dont une, l’Ortolan, est célèbre dans les fastes de la gastrosophie.

Les Bruants nourrissent exclusivement leurs petits avec des insectes. Leurs nids sont bâtis avec assez d'art de fenasse légère et de.crin, et sont parfaitement cachés. Le Proyer et l’Ortolan sont un peu de passage ; les autres sont sédentaires ; l'illustration de la famille est toute dans la délicatesse de quelques-uns de ses membres qui aiment mieux lutter à qui mangera le plus qu’à qui chantera le mieux. Les Bruants ne sont ni aussi querelleurs et méfiants que les Fringilles, ni aussi faciles et confiants que les Alouettes.

Le Bruant pe Hate. La Verdière. Le plus connu et le plus commun de tous les Bruants. C’est l'oiseau à tête jaune que l'on désigne dans une foule de pays sous le nom de Verdier et de Verdière. J'ignore pourquoi on ne l’a pas appelé Tête jaune ou Bruant doré, plutôt que Verdière et Bruant de haie qui ne lui conviennent guère. Le Bruant de haies niche dans les ados des fossés, dans les berges herbenses de la Seine, sous les buissons des bois aux environs des plaines, quelquefois au milieu des jeunes touffes de charmille et de hêtre dans les forêts. La paillasse de son nid est faite d'herbes sèches et le matelas de crin. Les œufs sont marbrés de veines rougeàtres comme une carte géographique. Le mäle partage les travaux de l’incubation avec la famille. Le chant de cet oiseau est des plus monotones : Sol, sol, mi. sol, sol, mi. ut. Le Bruant de haie donne à la pipée, et sa chair est mangeable. J'ai même idée que les efforts que l'on tenterait pour en faire un rôti de luxe seraient couronnés de succès, car il aime avec passion la graine de millet et supporte la captivité avec résignation. Sédentaire dans tous les pays de France, il pénètre l'hiver jusque dans les cours des fermes et dans les rues des cités.

Le Beuant-z121. Bruant de haie comme le précédent, dont il ne diffère que par la couleur de la tête et de la nuque où dominent le brun et le noir. La gorge et la partie supérieure du cou sont teintes de la même nuance; le poitrail est décoré d'une plaque d’un beau jaune; manteau roux marron; abdomen jaune pàle; pieds roses. Le vulgaire prend communément tous les individus de cette espèce pour les femelles du Bruant doré. Histoire sans intérêt.

Bnauaxr Fou. Bruant de pré, Ortolan de Lorraine. Ainsi nommé parce qu'il se jette comme un écervelé dans toutes les embüches qu'on lui dresse. L'espèce est rare en France, et sa classification a donné lieu à de graves discussions entre les ornithologistes sérieux. Manteau roux zébré de noir ; dessus de la tète, cou et poitrine cendré bleuâtre; l'abdomen, le croupion ,

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les flancs blanchâtres. Le Bruant fou habite les régions froides des montagnes d'où il descend en hiver dans les plaines. Mèmes mœurs, mème nourriture, mème nidification que les précédentes espèces.

Gavout Er Mrrizèxe. Deux espèces de Bruants originaires des montagnes du Dauphiné et de la Provence, dont Buffon a parlé pour ne pas en dire grand’ chose, et dont il n’y avait en réalité que très-peu de choses à dire, si ce n’est que leux chair dépasse en qualité celle de la plupart des Gros-becs mentionnés en decà. L'histoire de chaque membre de ce groupe est renfermée dans celle de son pivot. Ce pivot est l'Ortolan, devant le nom duquel tous les hommes de goût doivent incliner la tête, en signe dé respect, à l'instar de ce colonel d’une légion étrangère qui fit porter les armes à sa troupe en passant devant le Clos-Vougeot.

L'Orrorax. Du latin Lortulanus, habitant des jardins. Dénomination vicieuse, puisque l'oiseau se plaît surtout dans les plaines siliceuses, voisines des vignobles, et ne niche jamais que dans les blés ou dans les vignes. Le nom de Vigneiroun qu'on donne à l'Ortolan dans certaines parties du Languedoc eùt été préférable,

L'Ortolan se rapproche beaucoup du Bruant-Zizi pour la couleur et la taille. Sa marque la plus distinctive est dans les deux pennes extérieures de sa queue qui sont blanches, tandis que les autres sont noires; la poitrine, le ventre, l'abdomen sont lavés d’une teinte rouge jaunâtre difficile à définir; les yeux sont cerclés d’une zône jaune encadrée d’une bordure noire et se prolongeant sur la gorge; les parties supérieures de la tête et du cou affectent la nuance olivâtre ; le fond en est strié et moucheté de taches noirâtres; iris brun et pieds roses; le doigt de derrière très-long et terminé par un ongle court.

L'Ortolan est un oiseau de passage dont les quartiers d'hiver sont au delà des Pyrénées et des Alpes, en Italie et en Espagne, et dont les demeures d'été sont en France depuis les rives de l'Adour jusqu’à celles de la Durance, dans la direction de

l'Est, depuis les plages de la Méditerranée jusqu'aux montagnes des Cévennes, dans la direction du Sud au Nord. L'espèce ne s'élève guère au delà de nos anciennes provinces du Midi; le Tarn et la Garonne semblent lui servir de limites dans le pays ouvert. L'Ortolan arrive sur les rives du Tarn vers le 10 ou le 42 avril, et recherche de préférence les plaines sèches plantées de vignes. On dit que la plupart de ces voyageurs reviennent se fixer aux lieux où ils ont reçu le jour. Les mâles arrivent les premicrs et choisissent leurs places; les femelles qui les suivent s'arrètent où les mäles chantent; ct la possession de chacune d'elles devient le sujet de luttes acharnées qui se terminent par le bannissement du vaincu qui est obligé d'aller tenter ailleurs les chances de la fortune. Chaque couple ayant besoin d'occuper pour sa subsistance un territoire de chasse d’une assez grande étendue, il est rare que les Ortolans établis se logent à moins de 500 mètres de distance l’un de l’autre. La femeile creuse une légère cavité en terre au pied d’un cep en s’y roulant et en S'y trémoussant à la façon des Moineaux et des Poules. Elle matetelasse les parois de cette fossette avec une épaisse couche de feuilles de chiendent desséchées et garnit l’intérieur d’un doux sommier de crin ou de bourre de vache. Elle y dépose quatre ou cinq œufs très-gros relativement au volume de l'espèce. Les petits éclosent au bout de quatorze jours et s’échappent du nid avant l'heure, ce qui rend leur éducation très-pénible. Cette espèce fait deux pontes par an, souvent trois. Tout le temps que l'incubation dure, le mâle, perché sur quelque branche morte du voisinage, tient fidèle compagnie à la couveuse par les répétitions sans fin de son chant monotone.

Les père et mère nourrissent leurs petits de chenilles, de grillons, de sauterelles, de petits scarabées, et rendent à cette occasion d'immenses services à la vigne en la purgeant de tous les insectes qui la dévorent. Il est plus que probable que les trois quarts des maladies contagieuses qui ravagent périodiquement nos vignobles de France ont pour cause la guerre sans pitié que les vignerons du Midi ont déclarée à l'Ortolan. Le nid de l’Ortolan est parfaitement caché, et quand la mère entend

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venir le maraudeur de son côté, elle s'en échappe sans bruit, piétine une douzaine de pas et attend que l'ennemi soit sur elle pour partir dans ses jambes, en feignant une mortelle alarme. Celui-ci cherche alors à la place où il est, perd ses peines, se rebute , pendant que l’heureuse mère a rejoint sa couvée par dés chemins de traverse, et s’applaudit tout bas du succès de sa ruse.

Les petits Ortolans que leurs parents nourrissent Jongtemps encore après leur sortie du nid, continuent à séjourner dans le canton jusqu'au jour du départ qui varie de la mi-août à la mi-septembre. Ces oiseaux semblent voyager par familles, car on les voit rarement plus de quatre ou cinq ensemble. C'est vers cette époque de leur émigration que les oiseleurs en font de vastes captures, car l'Ortolan donne dans la nappe avec une facilité sans égale à la voix de l'appelant. Mais il s'en faut du tout au tout que l'Ortolan acquière à l’état libre cet état d'embonpoint dont nous voyons nantis ceux qui nous arrivent à Paris, encaqués par douzaines dans des caisses de millet. L'Ortolan gras est un produit de l’art, c’est-à-dire de création humaine, et je me hâte de dire que cette industrie lucrative et que les Romains connaissaient , exige peu de talent, de dépense et de soin. Il ne s’agit pour donner à l'Ortolan cette triple ceinture de graisse qui lui confère une si haute valeur commerciale, que de l’abandonner à ses propres instincts, en l’enfermant dans une chambre un peu obscure en compagnie d'une lourde pelotte de farine de millet et d’un vase rempli d’eau. L'oiseau cherchant naturellement à se distraire dans sa triste prison et ne trouvant pour cela d'autre moyen que de manger et de boire, s'acharne à ce travail avec une telle ardeur qu'il ne tarderait pas à crever d'embonpoint si on le laissait faire. Quinze jours de ce régime suffisent généralement pour opérer la métamorphose de l'Ortolan étique en Ortolan obèse et digne d’être servi sur la table des rois.

Il arrive fréquemment que l'Ortolan parvenu au dernier terme de la saturation et de l’abésité est affligé d’un déborde-

ment d’excroissances charnues à la face et de nodosités aux join- 1. 11

tures, qui le déshonorent , le dégradent et le font périr avant l'heure de douleurs suraiguës. Emblème du Mondor qui fait son dieu de son ventre, n’a qu'une ambition, celle de mourir gras, et se trouve arrêté tout à coup dans sa marche ascendante vers cette fin glorieuse par la goutte cruelle qui le cloue sur son li, te condamne à la dièté,; lui garotte les membres, lui fait subir mille morts avant de l'étouffer ! Superbe sujet d’enseigne pour une boutique dé société de tempérance! Admirable matière à mettre en-vers français pour ‘un prix Montyon! : 10083 Fi 5 JHOS-HE Si #5 LE t : ‘

L'Orroiax DE roseaux. C'est-à-dire habitant des jardins qui habite les étangs. Nous voici retombés avec ce nom dans le systèmie des Poules d’eau de génêts. Bruant de roseaux vaudrait mieux. Cette espèce très-connue dans tous les pays de marécages, de prairies basses, de tourbières, a quelques rapports de plumage avec le Moineau franc et: d’allures avec le Friquet. L'Ortolan dé roseaux à la tête et la gorge noires du premier, Te manteau roussàtre et l'animation inquiète et perpétuelle du second. [l'grimpe après les roseaux comme certaines Fauvettes et vit des graines et des insectes qu'il trouve sur les plantes aquatiques; se rencontre abondamment vers la fin de l’automne dans toutes les oseraies qui bordent nos grands fleuves: Son chant est triste et monotone ; il le fait quelquefois entendre pendant la nuit. "Quelques ornithologistes croient à l'existence d'une seconde espèce de Bruant de roseaux, qu'ils appellent Bruants de maruis, ét dont quelques rares individus feraient apparition de temps à autre sur les rives de nos grands étangs du Midi. Je n'ai pas vu l'oiseau, mais la description qu'on en donne ne permet guére de séparer cette espèce prétendue nouvelle de celle dont nous venons de parler. La différence qui existe entre elles deux est moins grande, en effet, que celle qu’on remarque entre la Per- ‘drix grise ordinaire et la Roquette, entre le Moineau de Paris et celui de Madrid, qui sont des types originaires de la même Souche, Hégèrement différenciés par l'influence de la diversité des milieux. Le soleil dore le teint, la nourriture facile développe les muscles, l'éducation polit le verbe chez les bêtes comme chez

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Fhdmme; mais aucune de ces circonstances n’a pouvoir de scinder l'unité typique.

‘Le Proyenr, La plus forte espèce du groupe et la plus intéressante peut-être; car sa fécondité est extrème, et je ne-vois pas quelle impossibilité s'oppose à ce que l'homme tire de ses penchants à la gourmandise le même bénéfice que de ceux de l'erto+ lan. Notez que le Prover tout frais pris, vaut au moins ce dernier avant son entrée en épinette et qu'il est plus gros et plus gras. Ou l’analogie me trompe fort, ou il y a là toute une industrie g glor rieuse et fructueuse à créer : et ce que je dis du Proyer qui n'a bésoin que d’être poussé par l’homme pour rjvaliser d'embonpoint avec l’ortolan et la poularde, s'applique à toutes les espèces du groupe des Bruants. Il m'est arrivé bien des fois, dans ma vie de chasseur et de pipeur, d'être réduit à vivre pendant des semaines entières du produit exclusif de mes chasses. Ainsi j'ai vécu suivant les pays et les saisons, de Lièvre, de Sanglier, de Caille, de Rouge-gorge, de Grive. En Algérie, où j'ai été obligé d'alterner de la Bécasse au Proyer, j'ai remarqué que la répétition trop fréquente du Proyer était celle qui me rebutait le moins. On fait aux environs d'Alger, vers l’époque de la Saint- Martin, de grands abattis de Proyèér au fusil. En ce temps-là tous les arbres des grandes routes et des places publiques des villages en sont littéralement couverts. Le Proyer dans ce payslis ‘appelle le Gros-bec.

Le Proyer est un oiseau tout gris qui tient beaucoup, quant au costume, de la Pierrette et de l'Alouette. Il est très-répandu en France dans tous les pays de plaine, notamment en Champagne. Il y arrive de bonne heure au printemps, fait son nid dans les blés ou dans les prairies ‘et émigre vers le midi dès le commencement de septembre, Une grande partie des émigrants hiverne Mans nos provinces méridionales ; le reste traverse la Méditerranée et occupe | Algérie. Le chant du Proyer est monotone, mais plein d'expression: et son vol d'amour est une évolution gracieuse -quiannonce l'appr oche de l'Alouette, L'oiseau, après avoir plusieurs fois répété ses trois notes du haut dn grand arbre de la

route, s’élance vers la terre, les ailes déployées en façon de parachute et les jambes pendantes, et finit par tomber auprès de sa femelle, qui l'écoute et l'admire immobile sur ses œufs.

Le nid du Proyer est fait comme celui du Bruant doré et de l’Ortolan , d'herbes sèches et de crin. Je l'ai trouvé quelquelois élevé d’un demi-pied au-dessus du sol et logé dans un épais massif de luzerne ou de mélilot. Les petits sont nourris exclusivement d'insectes.

Le Bruanr DE eiGe. Les Bruants sont les plus proches voisins des Alouettes. [ls ont comme celles-ci le pouce long et comme elles ils nichent à terre et habitent les grandes plaines; mais l'ongle de ce poute est généralement arqué et court, tandis que celui des Alouettes est généralement long et plat. Or voici, pour bien marquer la transition entre les deux groupes voisins, une espèce, le Bruant de neige ou le Bruant de montagne, qui porte l’ongle plat. Le Bruant de neige, ainsi que son nom l'indique, habite les régions les plus froides de l’Europe, la Laponie et les hautes vallées des Alpes norwégiennes. Il en descend quelquefois pendant l'hiver dans nos plaines. Je l'ai pris une ou deux fois en Lorraine sur des touffes de chardons disposées pour faire capture de Chardonnerets, de Tarins et d’autres Granivores. C’est un oiseau fort rare, dont le manteau de voyage est presque semblable à celui du Traine-buisson ou Fauvette d'hiver. Il a la gorge et la poitrine noires en son costume de noces, les flancs et l'abdomen blanchâtres , la partie supérieure du cou marquée de roux; la queue noire ondée de blanc. Il chante en volant comme le Proyer, en signe de sa proche parenté avec le genre alouette.

Ici finit le groupe des Bruants dont les dominantes caracté= rielles sont le familisme et la gourmandise, et que je crois appelé à un glorieux avenir gastrosophique. Je fertié son histoire par une remarque d’une importance extrême et qui ajoute un trait de séparation de plus entre lui et les précédents. C’est que les Bruants sont les premiers Granivores dans le nid desquels le coucou ponde. On concoit, en effet, que ce parasite qui est émi-

SÉDIPÉDES. 165 nemment, sinon exclusivement insectivore , ne s'avise pas de déposer son œuf dans le nid des seriniens qui nourrissent leurs petits à la bouillie de gruau , nourriture qui ne conviendrait nullement au jeune coucou ; mais on ne voit pas pourquoi la maudite bête ne chargerait pas les Fringilles, qui nourrissent leurs petits d'insectes , du soin d'élever sa famille. Cependant il n’est pas à ma connaissance qu'on ait jamais trouvé un jeune coucou dans un nid de Pinson, de Soulcie ou de Moineau franc, tandis que j'en ai pris personnellement deux ou trois dans des nids de Proyer.

Groupe des Alouettes. — Six espèces.

J'ai besoin de rappeler pour l’acquit de ma conscience que le groupe des Alouettes, qui se trouve placé à l'extrémité de cette série bâtarde de la Granivorie , occupe le rang de groupe pivotal dans la classification naturelle des Chanteurs, qui se moule sur la division de l’échelle vocale en quatre groupes de voix. Les Alouettes, musicalement parlant, appartiennent à la série du contralto. Elles brillent au premier rang de tous les oiseaux de la terre par la beauté de leur chant, l'innccence de leurs mœurs et la délicatesse de leur chair. C’est une famille aimée des dieux et digne de l'estime et de la reconnaissance des mortels.

Les Alouettes font leur nid à terre et couvent l'œuf du Coucou à l'instar des Bruants, ce qui démontre qu'elles nourrissent leurs petits avec des insectes. Elles sont beaucoup moins percheuses que toutes les espèces des groupes voisins ; quelques-unes même comme notre espèce commune ne perchent jamais que dans la saison d'amour. Cette difficulté de percher vient aux Alouettes de la longueur extraordinaire de leur doigt de derrière qui est plat et qui se termine par un ongle de dimension exagérée également rectiligne. Les doigts de devant ne faisant plus crochet avec le pouce, il s'ensuit naturellement que l'oiseau a plus de facilité pour courir sur le sol que pour saisir un rameau et s’en faire un support. Mais la nature a compensé richement cette difficulté de

perchement par une plus grande puissance de vol. Les Alouettes sont mumes d'ailes longues, vigoureuses et infatigables , qui leur permettent pour ainsi dire de se reposer dans les airs; elles montent au plus haut des nues et dans une direction quasi-verticale avec une facilité extrème et se maintiennent pendant des heures entières dans ces parages vides, remplissant d'harmonie tous les carrefours du ciel. Leur nid est moins artistement construif que celui des Bruants, et leurs petits le quittent de trèsbonne heure, ce qui est cause que les choupilles en confisquent souvent. Les Alouettes se réunissent en vols nombreux à l’automne, et vagabondent plutôt qu'elles n'émigrent pendant l'hiver , recherchant particulièrement les pays de plaine et les bords de la mer, sans distinction de zône. Elles vivent d’insectes pendant le printemps et l'été, de grains et de pousses de blé pendant la morte saison, et poudroient presque à la facon des “pérdrix et des cailles. L'Alouette s’engraisse seule et sans le secours de l’homme. Espèce victime, espèce féconde, vouée à l'ex- ‘termination , comme le Rouge-gorge, le Pigeon, la Berge- ‘ronnette.

On a fait dériver le nom d'Alouette, en latin A/auda, des ‘deux mots à laude, de la louange, comme qui dirait loiseau ‘chargé de chanter les louanges du Seigneur. Il est fächeux que cette dénomination , qui dans ce sens serait fort juste, fasse mieux en latin qu’en français. J'ai lu je ne sais où que les anciens habitants de la Gaule appelaient l'Alouette Bardalis, d'où l'on a tiré le: mot barde, nom du rapsode ou trouvère gallois, c'est à dire que pour nos ancêtres l’Alouette était l’oiseau chanteur par “excellence. J'accepte encore cette qualification glorieuse; car le poëme de l’Alouette est pour moi le plus sublime de tous, et ce -qui me fait supposer que mon opinion est la bonne, c’est qu'elle est partagée par tous les oiseaux amateurs de musique étrangère, qui-aiment mieux répéter les chansons de l'Alouette que celles -du Rossignol. [l faudrait trouver pour l'Mouette un nom de famille qui voudrait dire : celle qui chante en volant, Le nom de G+role qu’elle a porté jadis répondait évidemment à cette indication,

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La Ciraxore. Cette espèce particulière à nos provinees méridionales et presque inconnue dans nos départements du Milieu et du Nord, est la plus grosse de nos espèces indigènes. Sa taille approche dé celle du Mauvis , la petite Grive à ailes rouges. Elle se distingue de notre Alouette commune (Mauviette des restaurants) par sa grandeur d'abord , puis par la forme de son bec qui est plus haut que large. Elle porte sur le devant du cou une sorte de plastron noir qui tranche éiégamment sur le fond blanc de la gorge. Poitrail jaunâtre , virguleté de taches brunes à la façon des grives, les parties inférieures du.corps et de la queue ainsi que les deux rectrices externes blanches, Manteau cendré roux ou plutôt jaune terreux , uniforme obligé des familles qui doivent vivre à terre. Jris brun, pieds roux, vol gracieux, talent musical sans pareil. S'accommode parfaitement de la captivité,

La CaL. ANDRELLE. Moule réduit de la précédente ; plus commun également dans le Midi que dans le Nord et le Milieu de la France. La Calandrelle aime les pays vignobles et émigre en Algérie aux approches du froid. Son séjour au delà des mers est de courte durée. Elle a tout le devant et tout le dessous du corps blancs, la queue d'un brun foncé avec les rémiges externes blanches, le manteau cendré isabelle, l'iris brun, les pieds roses. C'est cette petite Alouette aux doigts courts qui file avec tant de rapidité dans les sillons devant le chien, et que les chassereaux tirent souvent à terre pour une caille, Sa voix est mélodieuse, ses thèmes variés, et elle chante comme toutes les Alouettes, en décrivant dans l'air des orbes gracieux.

Le Hausse-cor. Espèce remarquable et fort rare qui ne niche pas e2 France et ne s’y fait tuer ou prendre que par une de ces chances extraordinaires qui n'arrivent même pas à tous les ten deurs d'alouettes une fois en leur vie. Elle doit son nom à une large tache noire en forme de hausse-col qui lui emboite la gorge. Elle porte également sur la tête une petite LR de mème nuance.

* Le Cocaevis. L’Alouette huppée des grands chemins, des grèves nues de la Loire, des carrières de Montrouge, l'Alouette qui se perche sur les toits de chaume des villages de la Champagne Pouilleuse, sa patrie d'adoption, et qui cherche sa substance dans le fumier frais de cheval. Habitante des contrées stériles, cette espèce vit maigrement et sa chair n'atteint pas le degré de délicatesse qui fait le malheur et la gloire de toutes ses congénères. En revanche son chant est des plus délectables, et c'est pour cela probablement que Dieu l’a attachée aux demeures des plus pauvres laboureurs, afin qu'aucun des séjours de l'homme en cette terre ne fût déshérité de la poésie d'amour. Le Cochevis se conduit parfaitement en cage où il peut être employé en guise de réveil-matin par les gens paresseux. Pareil au cantonnier, dans la société duquel il dépense ses plus douces heures, il tient une portion de route départementale ou royale dont il s'éloigne peu, voisinant avec les pinsons et les moineaux des alentours et sachant se contenter d’un petit nombre d'amis.

Le Cuseuier. Alouette des bois, Lulu, Alouette de Champagne, efc.; noms impropres, sinon absurdes. Le Cujelier est cette charmante petite alouette à queue écourtée qui voyage par petites compagnies à l'arrière-saison, disant Zouli, louli d'une voix flûtée et douce, qui se lève à dix pas de vous dans les chaumes très-ras, se rabat à vingt pas plus loin et semble s’engouffrer dans les entrailles du sol; tant elle disparait complétement aux regards, si nue que soit la place où elle s’est remisée.

J'ai trouvé quelquefois le nid de cette espèce achevé et habité dès la fin de mars dans nos provinces du Nord. J'ai revu la mère couvant encore au commencement de septembre. C’est dire que cette Alouette est du petit nombre des oiseaux privilégiés, peur qui la saison des amours dure plus de la moitié de l'an. Aussi est-elle des premières qui saluent le retour du soleil au printemps, et des dernières qui renoncent à célébrer sa gloire en automne, Elle chante jusqu'à la venue des grands froids, et son

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chant est une des plus suaves et des plus touchantes mélodies qu'on puisse ouir. Il est presque semblable à celui des Farlouses et s'entend quelquefois la nuit. L'oiseau se perche souvent à la cime d'un orme ou d’un chène pour défiler ce chapelet de perles musicales. Plus souvent encore il les sème dans l’espace du haut des airs où l'attraction passionnelle le force à décrire une circonférence d'amour dont tous les points sont également éloignés d’un point fixe du sol qui est le nid où dort sa couveuse. Cette jolie petite espèce que je propose de baptiser l'Alouette à queue courte, comme on dit la Mésange ou la Bergeronnette à longue queue, ne supporte pas la prison avec la mème philosophie que les autres membres de sa famille. Mais à quoi bon la priver de sa liberté pour avoir le plaisir de l'entendre, puisqu'elle vient d'elle-même nicher près de nos demeures pour nous dire gratis tout ce qu’elle sait? Sa chair est excellente, mais heureusement ne fait l'objet d'aucun commerce. Sédentaire ou vagabonde suivant les accidents de la température; très-commune en Poitou, en Anjou, en Touraine, en Orléanais, en Champagne, provinces chères aux tendeurs.

L'Arouerre. L'Alouette commune, l'Alouette des champs, la grande Voilière, la Mauviette. Un des plus riches dons que Dieu ait faits à l'homme dans sa munificence. Un gibier délicieux qui chante! qui nous charme pendant sa vie, qui nous délecte après sa mort! Peu de bons pâtés en ce monde peuvent se vanter d’égaler ceux de Pithiviers et de Chartres pour la légèreté et la délicatesse ; mais aucun gosier à coup sûr n'est capabie de lutter avec celui de l’Alouette pour la richesse et la variété du chant , l'ampleur et le velouté du timbre, la tenue et la portée du son, la souplesse et l'infatigabilité des cordes de la voix. L'Alouette chante une heure d'affilée sans s’interrompre d'une demiseconde, s’élevant verticalement dans les airs jusqu'à des hauteurs de mille mètres et courant des bordées dans la région des nues pour gagner au plus haut, etsans qu'une seule de ses notes se perde dans ce trajet immense. Que tous les Rossignols des

forêts d'Allemagne , de Russie et de France, que tous les Merles: moqueurs des forêts d'Amérique essaient d'en faire autant !

La gentille alouette avec son tirelire,

Tirelire, relire et tirelirant tire, Vers la voûte du ciel; puis son vol en ce lieu Vire et semble nous dire : Adieu, adieu, adieu.

Je ne connais pas d'exemple d'harmonie imitative -plus à reux que celui que renferment ces vers, où le double caractère du chant de l'Alouette et de ses évolutions aéronautiques se trouve si gentiment saisi.

L'Alouette est une des gloires nationales de la France. Ce n'est pas l’analogie qui dit cela, mais un historien éloquent, un poëte, un savant d'une érudition immense et chez qui le savoir n'a pas tué le sentiment, Écoutez comme Michelet, l'auteur de Ja meilleure histoire romaine qui existe, a noué indissolublement la gloire de l’Alouette à celle de Jules-César et à celle de la France

IL ( Jules-César ) engagea à tout prix les meilleures guerriers gaulois dans ses légions ; il en composa une légion tout entiere dont les soldats portaient une alouette sur leur casque et qu'on appelait pour cette raison l'alauda. Sous cet emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaielé, ces intrépides soldats passérent les Alpes en chantant, et jusqu’à Pharsale poursuivirent de leurs défis les taciturnes légions de Pompée.

L'ÆAlouette gauloise conduite par l’Aigle romaine, prit Rome pour la seconde fois et s’associa aux triomphes de la guerre civile. »

Ainsi l'Alouette de France s'est emparée deux fois de Rome, la maîtresse du monde !

Combien citeriez-vous d'oiseaux, voire de nations illustres, qui possèdent dans leurs archives hietiriques he: de pages -comme celle-là ?

On comprend que je ne me soucie pas d'affadir la saveur du morceau qui précède par mes commentaires insipides. © Pour avoir conquis de si puissantes sympathies dans le cœur des guerriers et des poëtes, il fallait que l’Alouette possédât une bien haute valeur personnelle. Elle la possède en effet.

C'est la joie des sillons; c'est le premier oiseau qui annonce

SEDIPEDES. 171 le printemps, et elle l'annonce par un hymne de fête bien autrement senti que le ramage du Rossignol, chantre des nuits obscures et de l'harmonie solitaire, et dont la mélodie sent la lampe. C’est l’humble Alouette des champs qui chante le plus haut sous les cieux la gloire du soleil. Sa dominante passionnelle est l'amour de l'astre éclatant d'où rayonnent la lumière, la chaleur et la vie. Elle célèbre son retour dès la fin de janvier dans nos provinces du Centre. Quand viennent les gelées blanches d'octobre et les matinées sombres où l’astre paresseux fait attendre si longtemps son lever à la terre, l'Alouette, qui s’enpuie de son immobilité sur le sol froid et humide et aspire à lé quitter, s’élance avec joie dans l’espace au devant du premier rayon qui émergé de la brume, et elle commence la série de ses évolutions gracieuses, de ses courses au clocher, de ses chutes et de ses ascensions rapides. Alors le moment est venu ‘pour l'homme de dresser le miroir perfide; car aussitôt que le chatoiement de la glace mobile aura frappé sa vue , l'amoureuse du soleil se précipitera soudain sur l'appareil, non pas pour sv mirer coquettement , comme disent quelques poëtes, mais bien pour y chercher l'image de son astre chéri. Quelquefois elle res- -tera immobile dans l'air au-dessus du miroir, les ailes déployées et les jambes pendantes, dans cette attitude de bonheur extatique particulière à la Colombe, et qui l’a fait prendre dans la religion -chrétienne pour l'emblème du Saint-Esprit. C'est l'instant que l'apprenti tireur guette pour la manquer. On comprend maintenant pourgüoi dans le langage raisonné de l’ornithologie pas- -sionnefle, la tribu des Alouettes est dite la tribu des mireurs ou des amoureux du soleil. Une preuve que c'est bien l'image de l'astre roi et non la sienne propre que l’Alouette contemple dans -la glace, c'est que le mème oiseau ne #wre plus en* Afrique où Fabsence du soleil est toujours de courte durée. La chasse au -miroir n'est que la plus jolie ct la plus amusante des chasses à l'Alouette; c'est la moins fructueuse, hélas!

L'enthousiasme amoureux qui déborde au printemps du cœur de l’Alouette lui apporte un tel surcroît de forces et active si -puissamment le jeu de ses ailes, qu’elle n’a plus à se préoccuper

en cette saison des menaces de l'oiseau de proie. L'Émérillon et le Hobereau, qui ne vivent que d'Alouettes à certaines époques, avertis de respecter la trève de Dieu, se gardent sagement de l'enfreindre et attendent patiemment que l'obésité qui nait de l’accalmie des sens et qui est un fruit de l’automne, ait alourdi les ailes de la puissante voilière et rendu sa capture plus facile et plus profitable. ‘

L’Alouette porte le manteau gris, la triste livrée du travail et du travail des champs, le plus noble, le plus utile, le moins rétribué et le plus ingrat de tous. La couleur de sa robe est celle de la terre; par les temps gris il est à peu près impossible de la distinguer à dix pas. Dieu l’a vêtue de cette robe comme le lièvre pour la dérober à la vue de ses innombrables ennemis. La vie de l'Alouette qui sert de point de mire à l’avidité spoliatrice de tous les exploiteurs , qui donne dans tous les piéges, qui fournit à la rapacité de l’homme et à celle de l’oiseau de proie vingt procédés de chasse également fructueux... la vie de l’Alouette est l’image fidèle de celle du laboureur… dont le travail est en possession de nourrir la paresse des oisifs depuis que le monde est monde et de fournir au vautour insatiable de la fiscalité et de l'usure une pàture sans cesse renaissante. Toute l'histoire du passé n’est que celle d’une joute sanglante entre ennemis du travail qui se disputent à qui boira les sueurs du laboureur. Je sais un pays d'Europe, cher à Bacchus, où l'impôt du vin seul porte seize noms différents.

De même qu'il ne faut à l'Alouette qu'un rayon de soleil pour la remettre en joie, de mème il ne faut au laboureur qu'une pluie qui tombe à propos pour lui rendre espoir et courage et le faire se recourber avec une ardeur toute nouvelle sur la bêche ou sur la chârrue. Et il est fort heureux que Dieu ait pourvu le cœur de toutes ces pauvres créatures de cette richesse inépuisable de résignation et de gaieté qui les caractérise. Car on ne sait pas trop ce que deviendrait la société civilisée, si le petit monde, se laissant aller à un découragement funeste, s’avisait tout à coup de refuser le travail à ceux qui le lui commandent ou seulement d'en exiger un salaire rémunérateur. Qui chante

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paie, disait en italien un prêtre marié, homme d’État illustre, et comme il avait donc raison ; comme le mot s'applique heureusement à l’Alouette !

L’Alouette vit de peu comme le cultivateur et s’accommode de tout. Elle symbolise spécialement le serf attaché à la glèbe. Son ennemi le plus terrible s'appelle le Hobercau, le Gentillâtre, le Boyard. Or l'abolition des privilèges de la féodalité terrienne est le commencement de l'émancipation du travailleur, et l’Alouette aura sa nuit du 4 août comme les autres. Un jour en effet il n'y aura plus d'oiseaux de proie que ceux qui seront absolument nécessaires au service de l’homme, et l’Alouette sera heureuse et le travailleur aussi. Mais quand luiront ces jours?

L’Alouette, quand elle est poursuivie par l'oiseau de proie, cherche son refuge dans le ciel, comme tous les opprimés. C'est un spectacle qui n’est pas rare que celui du vol de l’Alouette par le Hobereau ou par l'Émerillon dans nos pays de plaine vers l’arrière-saison. De même que le chasseur habile, lorsqu'il a à choisir, ne tire que les cailles grasses qu'il distingue facilement à la pesanteur de leur vol, ainsi l'oiseau de proie s'attaque de préférence à l’alouette bien nourrie. Il fond d'abord sur elle avec la rapidité de l'éclair au moment où elle vient de se lever de terre et l’enlève comme une plume, si elle n'est prévenue. Mais si le garde à vous de l'Hirondelle ou de la Bergeronnette arrive à temps à ses oreilles et lui permet d'apercevoir l'ennemi, elle l'évite aisément par une rapide ascension verticale que celui-ci ne peut suivre, emporté dans la direction horizontale par la vigueur de l'élan qu’il s’est donné. Mais il se retourne aussitôt, reprend champ, calcule la hauteur que l’alouette qui monte toujours va atteindre et se lance de nouveau à fond de train. L'alouette esquive encore par une seconde pointe vers le zénith; mais comme cette ascension perpétuelle la fatigue, comme elle sait qu'il faudra toujours finir par regagner la terre, elle profite cette fois du moment où l'Émerillon achève sa lancée, pour se ramasser, se faire lourde et piquer vers le sol une tête désespérée; et si elle a avisé du haut de la nue un buisson, une touffe d'herbe, elle sv blottit immobile, car c'est à peine si elle a

distancé la niort d’uné seconde, et son persécüuteur âfamé qui l’a suivie dans $a chute, plus rapide que la Béçassine ou la balle deplomb, est déjà sur son dos qui inispecte ‘avidement la place où elle vient de disparaitre à ses yeux. Malheur alots à la pauvre échappée si le vent venait à soulever seulement une plume de ses ailes. J'ai vu dans de semblables passes l'Alouette à bout d'efforts se jeter aux picds de l’homme pour implorer son aide , etiln’est pas de vieux chasseur des plaines de Picardie, de Champagne , de Lorraine et d’ailleurs, à qui il ne soit arrivé cinquante fois comme à moi d’avoir à punir l'imprudence d'un Hobereau ou d’un Émerillon qui, dans sa préoccupation sanguinaire, avait oublié sa présence. Je conserve à mon avoir et comme souvenir de bonnes actions dont il me sera tenu compte un jour, tous les services de même nature que j'ai été assez heureux de pouvoir rendre à une foule d'oiseaux méritants.

La France est un pays favorisé du ciel, mais qui ne rentrera dans la voie de ses destinées véritables ; qu'en renonçant à tous les emblèmes de guerre qui l'ont passionnée jusqu'ici pour reprendre celui de la conquête pacifique et du travail glorifié, l’Alouette. |

Il y eut en ces dernières années un homme envoyé de Dieu nommé de Lamartine... qui était beau, orateur et poëte..….. et chez qui la noblesse du cœur était à l'avenant de ces dons de nature... et que le peuple français un jour porta sur le pavois. Or, sile lendemain de son ayénement au pouvoir, le poëte sublime qui avait écrit la Marseillaise de la paix, eût osé introduire Ja poésie dans la politique, décréter l'abolition de la guerre et supprimer l'armée, il eùt par ce seul trait de génie et d'audare sauvé le monde et assuré l'impérissable royauté de sa patrie sur toutes les nations. Car ce jour-là le territoire français, désarmé de toute baïonnette, eùt été déclaré terre sainte et inviolable par l’acclamation unanime des peuples, dont l'admiration, l'estime et la gratitude l’eussent protégé plus sûrement que tous les engins exterminateurs inventés par le démon du carnage. Et pas une autre armée n'eût pu tenir sur le sol d'Europe après la

SÉDIPÉDES. 175 disparition de. la française. et mort l'instrument d’oppression , morte l'oppression elle-même... et les haines nationales éteintes , plus de raisons de se garder chez soi, plus de prétexte à subvention de guerre et à para bellum ; plus d'impôts, plus de garnisaires ; le dernier survivant de la race des Gentils, le douanier, -S'évaporait, et j'aurais contemplé de mes ultièmes regards la face de | Humanité épanouie… Et les peuples libérés, au lieu de se ruer de nouveau comme des fous furieux dans l'arène des ba tailles, seraient pacifiquement occupés aujourd'hui à aimer, à boire , à chanter au poëte libérateur, lequel eût laissé dans la mémoire des âges le plus resplendissant de tous les noms humains. Mais je fus le seul, hélas! de ce temps à être poëte et à voir et à dire que le salut de la Révolution , de la France et du Monde était là et non pas ailleurs; et plusieurs, même à l'heure qu'il est, n'en sont pas encore bien certains,

. Ici se termine la série des Granivores au bec conique et à la queue fourchue ; série d'élite, série charmante qui répète chaque jour par des milliers de voix suayes l’immortelle formule du Gerfaut.

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