‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 11 sur 19 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

Baccivorie : Trois groupes; sept familles, 37 espèces.

La nourriture animale joue un plus grand rôle que la végétale dans la série nouvelle. Voici le premier de ses caractères géneraux. [Il implique une plus grande difficulté de vivre des ressour- - ces du pays et la nécessité d’émigrer pendant l'hiver dans les contrées méridionales. Aussi la série ne fournit-elle pas une - seule espèce réellement sédentaire, et compte-t-elle au contraire dans ses rangs nombre de voyageurs au long cours. Quelquesuns deces voyageurs, tels que le Loriot et le Rouge-queue traversent la mer ; d’autres, comme les Grives, hivernent dans le midi de l'Espagne , de l'Italie, en Grèce et dans les grandes îles de la Méditerranée ; d’autres, comme le Rouge-gorge et l'Ac-

centeur, passent à peine les frontières et hivernent d'habitude en-decà des Alpes et des Pyrénées.

La différence de régime alimentaire entraine satutelleiels une différence de constitution organique, de tempérament et d'humeur. Du moment que la résistance de l'aliment diminue et que cet aliment passe de la graine féculente recouverte d’une enveloppe solide au fruit mou recouvert d’une pellicule inconsistante, le bec conique fort et pointu aux mandibules tranchantes , organe sécateur et triturateur à la fois, devenant inutile, la nature qui sait proportionner les moyens à la fin amincit les mandibules de ce bec et les termine par un crochet léger qui facilite la préhension de la proie, en même temps qu'il aide à la retenir. De là une transition insensible et graduée du bec de l’Alouette, la dernière des Granivores , à celui du Loriot ou du Merle, termes extrèmes de la série des Baccivores. Dis-moi ce que tu manges, je te dirai quitu es.

Mais la transformation du bec entraine naturellement une modification analogue de l'appareil digestif. Il est évident que la puissance caléfactrice de l'estomac etsa force musculaire doivent aller toujours diminuant aussi en proportion de la digestibilité de l'aliment. Ainsi déjà nous étions arrivés du Pigeon ruminant, qui a trois estomacs : le jabot, le succenturier et le gésier, à l’Alouette, chez laquelle a disparu complétement le jabot. Cependant l'estomac simplifié de Alouette avait encore un gésier à parois musculeuses qui s’aidait au besoin de gravier en guise de dents molaires pour triturer le grain récalcitrant. Ces moyens de digestion puissants étant devenus de luxe avec le fruit mou et l’insecte, la nature a dù les refuser aux espèces baccivores.

Voici venir maintenant une conséquence fàcheuse de cette transformation.

Nous avons vu précédemment que toutes les espèces animales essentiellement végétivores et ruminantes, à quelque règne qu’elles appartinssent, vaches, brebis ou pigeons, se distinguaient entre toutes par la douceur de leur caractère, leur sociabilité, leur domesticabilité. L'esprit de charité et de fraternité est en elles, parce qu'elles sentent comme tous les faibles

SÉDIPÉDES. 137 le besoin de s'unir contre les noinbreux ennemis dont elles sont entourées ; et comme la nourriture herbacée est plus facile à trouver que toute autre , elles n’ont pas à se jalouser ni à se quereller pour des questions de subsistance.

Mais cet esprit de fraternité ne saurait persister chez les espèces éminemment insectivores dont chaque couple a besoin d'exercer son droit exclusif de chasse sur un terrain d’une certaine étendue. La chasse pousse à la guerre chez les oiseaux comme chez les Peaux rouges; et déjà nous avons vu apparaître ces symptômes de division intestine dans la tribu du Pinson et dans celle de l'Ortolan qui nourrissent leurs petits avec des insectes. Ces symptômes fâcheux , qui n'étaient que des exceptions dans la série des Granivores, vont devenir la règle générale dans celle des Baccivores.

La chose est triste à dire, mais il faut nous défier de ces becsfins à l'organe velouté, suave et mélancolique, de ces amants de la nuit ct de la solitude, tant chantés par les poëtes, car leur innocence n est qu'au dehors et leur physionomie est trompeuse. C'est la haine qu'ils ont pour les leurs qui les fait vivre seuls et non le mépris de ia foule profane, comme on voudrait le croire. Ils aiment avec passion leur art, mais ils veulent l'exercer seuls et sans concurrents; ils adorent la chasse, mais ils en sont jaloux comme des boutiquiers parvenus. Cet esprit de rivalité omnimode qui ronge le cœur des espèces baccivores les plus sentimentales de langage et d'aspect, explique les drames fréquents qui ensanglantent les volières où l’on a l'imprudence de réunir plusieurs individus de la même famille. Le Rouge-gorge, le Rossignol, la Fauvette, dont il v a de si jolies choses à dire sous tant d’autres rapports, sont de tous les oiseaux peut-être les plus difliciles à élever, à nourrir, à conduire. Qui se douterait de l'insociabilité de ces espèces, à ne les juger que sur la mine ?

Ainsi j'ai dit que la plupart des Baccivores étaient des oiseaux de passage. Or presque tous ces oiseaux de passage voyagent isolément. Rouges-gorges, Rouges- queues, Fauvettes, etc., partent du mème lieu, vont au même lieu, passent par la même

nuit et par la même lune, mais passent un par un. Il est facile de conclure de cette insociabilité caractéristique des espèces de la série que la chasse à l'appelant a moins de succès auprès d'elles qu'auprès de celles de la série précédente. N'oublions pas de signaler cette différence d’habitudes remarquable entre les Granivores bons camarades et les Baccivores mauvais coucheurs, à savoir que les premiers passent de jour et les seconds de nuit. Bien entendu que cette règle est la règle générale et souffre de nombreuses exceptions.

Heureusement que cette insociabilité caractéristique de Ja série passe avec la saison des amours, et que la gourmandise, passion égoïste de l’âge mür, prend à époque fixe la place du dévouement familial et des préoccupations artistiques qui aigrissent le sang. Cette transformation morale qui est contemporaine de là mue, s'opère ordinairement vers le milieu d'août. C'est à dater de cette époque que l'oiseau, forcé de s'occuper de ses préparatifs de voyage, commence à se lester de la provision d'embonpoint dont il a besoin pour sa route; et comme alors toutes les baiés sont müres et les insectes abondants, il lui devient facile d'emplir ses magasins de réserve. Hélas! c'est là aussi que l'homme et l'oiseau de proie l'attendaient pour lui faire une guerre à mort; guerre trop pleine d'attraits et que là gourmandise légitime en quelque sorte, autant du moins qu'un crime peut se légitimer par un péché capital. Car c'est au sein de la baccivorie que se rencontrent les gibiers les plus exquis de cette vallée de larmes; et les espèces les plus dodues n'ont pas même besoin comme l'Ortolan et la Poularde de passer par la main de l’homme pour acquérir ce dernier degré de rotondité, de blancheur et de finesse qui livre chaque année tant d’âmes à Satan. Remarquons encore à ce propos que la chair de l’insecte communique à celle des oiseaux qui en vivent un certain arôme montant qui ne se retrouve plus chez les oiseaux engraissés à la farine pure. Un Ortolan est fade auprès d'un Bec-figue de vigne, une Poularde auprès d’un Faisan. Le

régime alterné paraît éfre celui qui produit les plus merveilleux résultats.

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La glu, les raquettes et l'appeau jouent donc dans la guerre aux Baccivores un rôle plus important que les nappes, l’appelant et le miroir, et les abreuvoirs et les sentiers des bois en sont plus volontiers le théâtre que la plaine. Beaucoup d'espèces de cette série, en leur qualité de grandes artistes, poursuivent l'oiseau de nuit, emblème de l'ennemi des lumières, d’une haine implacable, et donnent à la pipée. C’est elles surtout, et je cite dans le nombre le Rouge-gorge et la Grive, qui font la fortune du pipeur.

L'illustrissime série n'est pas moins riche en taients de premier ordre, comme musiciens et comme architectes, et qui se distinguent généralement par la simplicité et ia modestie de leur costume. Cette simplicité de tenue jointe à la supériorité de la valeur artistique et gastrosophique caractérise les Baceivores indigènes de la zone tempérée de Fhémisphère boréal, de qui les dons sont en contraste parfait avec ceux de leurs congénères de la zone équatoriale qui affichent pour la plupart un luxe de costume éblouissant, mais remplacent le chant par les cris. Ainsi se conduisent, par parenthèse, tous les oiseaux de Paradis des Moluques et de la Nouvelle-Guinée, plus une foule d’autres Merles, Loriots et Étourneaux des mêmes latitudes, qui pourraient lutter sans crainte contre le Paon , le Couroucou et l'Oiseau- Mouche pour la richesse de l’étoffe du manteau, la distinction de la fraise, la moire du velours et la prodigalité abusive des pierreries. Pourquoi faut-il que je sois forcé d'ajouter que le plus grand nombre de ces dernières espèces sont absentes des vitrines du Cabinet d'histoire naturelle, et ne s’admirent encore que dans les opulentes galeries du musée Verreaux frères , place Royale, 14... Un musée où l’on m'a montré dès ma première visite cinq cents volatiles inédits... où j'ai vu rangées par douzaines ces espèces précieuses {Strigops, Aptérix, ete.), dont ie Muséum national s'estime heureux de posséder un spécimen unique qu'il à grand soin de conserver sous un globe à pendule. Ce qui rehausse à mes yeux la valeur de cette collection sans seconde en Europe, c'est que la majeure partie de ses richesses sont le fruit des explorations périlleuses entreprises par ses

créateurs mêmes dans les contrées les plus lointaines et les plus inexplorées du globe, l'Australie, la Nouvelle-Zelande, l'intérieur de l'Afrique et des grandes îles de l'archipel indien. Les frères Verreaux, qui comptent parmi les voyageurs les plus intelligents et les plus intrépides de ces temps, ont mis à contribution tous les pays de la terre et tous les règnes de l’animalité pour former leur musée modèle, et ils entretiennent à leurs frais à tous les bouts du monde un certain nombre de voyageurs et de chasseurs habiles dans l’art de préparer les peaux de bêtes, et qui ont mission de colliger sur place les espèces les plus rares, pour de là les expédier au musée de la place Royale, d'où quelques doubles de moules inconnus s'échappent de temps à autre pour enrichir ou renouveler le personnel du Musée national. Je propose de voter une médaille d’or aux citoyens Verreaux frères, au nom de la zoologie reconnaissante.

Le changement radical de la forme de la queue est un autre caractère séparatif entre la Granivorie et la Baccivorie. Nous avons vu que la queue était courte et fourchue chez tous les granivores de France, à une seule exception près, le Jaseur de Bohême qui n’est pas d'origine française et ne porte pas le jabot. Or, l’Alouette est le dernier membre de la famille qui ait la queue fourchue. Cette queue s’allonge visiblement et s’équarrit, à partir des Farlouses ; plus tard nous la verrons virer vers la forme étagée en approchant des Grimpeurs. Le système des queues étagées est complétement opposé à celui des queues fourchues , puisque dans les premières, les plus longues pennes sont celles du milieu et celles du dehors dans les autres. J'avoue que l'importance du caractère séparatif tiré de la différence de conformation des queues n’a pas peu contribué à me faire établir une ligne de démarcation sérielle entre la tribu des Alouettes et celle des Farlouses qui chantent au mème pupitre et sont par conséquent inséparables dans la classification passionnelle. Cette obligation où je me suis trouvé de séparer violemment des espèces que la nature avait unies, pour faire comme tout le monde, n’est pas la seule des làchetés que m'ait imposées la méthode de classement par le genre de nourriture que j'ai l'air d'avoir

SEDIPEDES. INI adopté, mais que je maudis à part moi. Un crime que je ne lui pardonnerai jamais, est de m'avoir forcé de confondre dans une même série de l’ordre des Chanteurs, Contr’alti, Bassi et Ténors, Farlouses, Merles et Fauveites. J'essaie bien de me consaler en me disant que les plus illustres maitres ont fait pis, à commencer par Linnæus et Cuvier et à finir par Latham et Temmynck, qui ont été jusqu'à apparenter en leurs classifications brutales le Corbeau et l'Oiseau-Mouche , le Toucan et l'Hirondelle, la Pie-grièche et le Roitelet, le Croasseur et le Chanteur, le Bourreau et la Victime. Sans doute que tous ces grands hommes ont scandaleusement erré, et que ma faute, si l'on s’en réfère exclusivement à la lettre de ce qui a été écrit, est mille fois moins lourde que la leur. Mais combien elle est plus grave, au contraire, si l'on tient compte des circonstances morales dans lesquelles l'une et l'autre erreur furent commises! Car enfin presque tous ces honnêtes gens s’imaginaient faire de l’ordre en faisant du chaos, moi pas. Ils n'avaient pas conscience de leurs énormités, moi si. Je suis sûr que M. Temmynck qui règne et qui gouverne en ce moment au muséc royal de Leyde où l’on voit trois Sirènes , est aussi heureux et aussi fier de son Bombycivore que le Hibou de la fable l'était de la gentillesse sans seconde de sa progéniture. Mi, dit-il parlant de son Bombvcivore, à mor, comme s’il avait peur que l'envie ne me prit de le lui dérober !

La confusion introduite dans la série par le mélange des voix se retrouve dans la nidification. Quelques espèces nichent à terre, d’autres sur des arbres, d’autres dans des trous de muraille; mais toutes possèdent un gosier d'une souplesse ou d'une sonorité remarquable. On sait que Buffon et l'opinion quasi-unanime des amateurs ont décerné le prix du chant au Rossignol , que revendique Audubon pour le Merle Moqueur d'Amérique. Le Rossignol et le Merle Moqueur appartiennent à lillustre série des Baccivores , ainsi que la Farlouse , la Grive, le Rouge-gorge , la Fauvette à tête noire, etc.

Les groupes de cette série sont au nombre de trois, Farlouses, Fauvettes, Merles, correspondant précisément aux trois séries de contralto, de ténor et de basse. Ces trois groupes ren-

ferment sept familles, qui m'ont paru suflisamment désignées par les noms populaires qu’elles portent; ce qui est cause que je n'ai pas cru devoir leur en fabriquer de nouveaux. Ces noms sont les suivants : Accenteurs, Rubiettes, Fauvettes, Merles, Grives, Loriot, Étourneau.

Groupe des Farlouses, Cinq espèces.

Les Farlouses sont des oiseaux si voisins des Alouettes par le costume et les allures, que beaucoup d’ornithologistes ont confondu les deux familles dans le même groupe. Elles ont, en effet, la voix mélodieuse Ge contr'alto des Alouettes et chantent comme elles en volant. avec cette seule différence que l’Alouette chante en montant et la Farlouse en descendant. Elles ont de mème encore le pouce plus long que les autres doigts du pied; elles sont généralement plus coureuses que percheuses et préfèrent les champs aux couverts. Elles portent enfin sur le poitrail les mêmes grivolures. Cependant elles s'éloignent beaucoup de leurs modèles sous le rapport du régime alimentaire, et plusieurs ornithologistes distingués, Temmynck entre autres , vont jusqu'à dire que les Farlouses sont exclusivement insectivores. Mais je m'insurge contre cette aflirmation au nom des principes sacrés de la loi divine : Natura non facit saltum {la n'ture a horreur des sauts brusques. Si, en effet, l'affirmation de Temmynck et des autres était fondée, si les Farlouses étaient exclusivement insectivores, il faudrait reconnaitre l’existence d'une lacune ou d'un saut brusque entre cette tribu et celle des Alouettes granivores. Or ces tribus sont sœurs par tant de caractères prineipaux qu'il est absolument impossible d'admettre qu'une incompatibilité quelconque d'humeur ou de régime les sépare, et j'aime anieux croire à l'erreur de Temmynck et consorts, qu'à celle de la nature. Je ‘dis donc que les Farlouses sont baccivores et même granivores à leurs heures. J'ajoute que j'ai pour garants de cette doùble vérité une foule d'autorités respectables, l'opinion de Georges Cuvier notamment, et ce nom mème de Bec-figues de vigne donné à la plus célèbre des espèces du groupe’des Farlouses

SEDIPEDES,. 1N3 et quelle possede de toute antiquité, car les Romains désignaient aussi cette espèce sous le nom de ficedula (Mange-figue), et Martial se mettant à la place de l'oiseau lui fait dire :

Cum me ficus alat, cum pascar dulcibus uvis, Cur potins nomen non dedit uva mihi?

Puisque je me nourris de raisins comme de fiques, pourquoi n'est-ce pas le raisin qui m'a donné son nom?

C'est-à-dire que suivant Martial, le Bec-figues n'aurait pas été fàâché de s'appeler AÆaisinette. La voix du peuple de certaines contrées vignobles de France à été au devant de ces vœux du Bec-figue en le nommant Vinette.

Ainsi d’après la tradition antique comme d’après la moderne , une espèce de Farlouse adorerait le fruit mou du figuier comme celui de la vigne, qui est dans tous les temps son séjour favori. Du reste, les savants diraient vrai, que leur opinion ne prouverait rien, sinon que la méthode de classification diététique qui sépare violemment la Farlouse de l'Alouette est inapplicable à l'ordre des Chanteurs et qu'il serait urgent d'y renoncer pour révenir au plus vite à la seule vraie, à la seule naturelle . à la classification par rang de voix, calquée sur le type du quatuor. Mais les savants savent parfaitement qu'ils prêchent un converti.

Faisons comme si les Farlouses n'étaient pas exclusivement insectivores et méritaient d'occuper dans la présente classification la place que je leur ai donnée et qui leur appartient,

Les Farlouses sont des alouettes par toutes les habitudes de l'esprit et du corps , et elles se rapprochent de la Grive par Ja grivolure de leur poitrail et leur amour de la vigne. Elles sont ambiguës entre les Alouettes et les Grives, comme le ràle de genêts est ambigu entre les échassiers et les coureurs. Or, rappelez-vous les promesses deftoute sorte que renferme ce nom d'ambigu et le fumet particulier qu'il exhale. Ef si les Alouettes et les Grives ont été classées de tout temps parmi les premiers sujets de la cuisine et du chant, figurez-vous ce que peut être

sous le double rapport musical et gastrosophique la tribu destinée à rallier ces deux groupes!

Un sot gourmandait Dieu de n'avoir pas fait le Bec-figues aussi gros que le dinde; un homme d'esprit lui répondit que Dieu avait très-bien fait ee qu'il avait fait, attendu que sile Bec-figues possédait la taille du dinde, personne au monde ne serait assez riche pour le payer. L'auteur de la Physiologie du Gout qui rapporte l’anecdote a en outre grand soin de faire entrer le Becfigues comme pièce pivotale dans la composition de sa fameuse éprouvette gastrosophique réservée aux heureux du siècle, et dans laquelle figurent un rôti de bécasse fourrée de bec-figues et un plat d’épinards à la graisse de caille. Le Bec-figues est une farlouse. Ce qui vient d'être rapporté donneune idée sullisante du mérite de la tribu comme gibier.

Quant à son mérite comme chanteuse, la Farlouse est du petit nombre des virtuoses qui ont puissance de passionner les masses et de les enthousiasmer à tel point que tout autre talent leur paraisse insipide. La Farlouse des bois (Bec-figues) a ses fanatiques forcenés comme le Rossignol, le Rouge-gorge et la Fauvette à tête noire ; et je comprends d'autant mieux cette passion que les Canaris la partagent. Un Canari qui chante la Farlouse est aussi honoré dans son monde que dans le sien l'Arabe qui lit le Coran. (On sait que le Coran est écrit en arabe sacré et ne peut être traduit.) L'opinion que le gosier de la Farlouse dépasse en suavité tous les autres compte également au sein de la nation anglaise de chauds et nombreux partisans. Il est certain que jamais l'amour n’inspira un langage plus mélodieux , plus passionné et plus süave que l’épithalame du Bec-figues ; et que si rien n'est plus doux à entendre que cette mélodie céleste, rien n'est plus gracieux à voir que l’évolution aérienne dont l'exécutant l'accompagne. J'ai déjà dit que les Farlouses étaient après les Alouettes les oiseaux qui portaient le plus haut vers le ciel le verbe de vie et d'amour. Or, il paraît que dans l'opinion des oiseaux la sublimité du chant se mesure à la hauteur du poste d'où le chanteur vocalise; car les Merles et les Grives, qui sont aussi des virtuoses de premier ordre, choisissent invariablement

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pour exprimer leur flamme la plus haute cime des arbres ; et le Merle moqueur , qui est le prince des poëtes de cette famille, monte dans les airs pour chanter, à limitation du Bec-figues, qui, après s'être élevé légèrement dans les airs, v plane quelque temps au-dessus de ses amours, puis tout à coup se laisse aller à terre les ailes grandes ouvertes pour ralentir sa chute et verser plus longtemps sur la tête de la couveuse ses torrents d'harmonie.

Or, pour donner à mes lecteurs une idée de la facon dont on écrit l'histoire, il faut que je leur dise que cette tribu éminente des Farlouses, qui renferme en son sein des espèces si précieuses et si recommandables, n'a pas encore eu d'historien. Temmynck, qui a écrit deux gros livres sur les oiseaux d'Europe, ne sait pas même le nom du Bec-figues, car 1l ne le cite pas. Triste et funeste fruit de l'étude assidue mais par trop exclusive des mœurs et des coutumes des oiseaux empaillés! Et notez bien que ce même savant, que cet illustre ingrat, qui n'a pas su trouver dans son cœur ni dans son estomac une parole d'admiration ou de reconnaissance à l'adresse de l’intéressant volatile, va cependant tout à l'heure et à la première occasion le réclamer comme s’en. « Mon Pipit des buissons, » ose-t-il écrire, parlant du Bec-figues à propos d'Alouette. Son Pipit des buissons! l’ambitieux qui n'en-a pas encore assez de son Bombycivore! Son Pipit des buissons, parce qu'il lui a plu de donner ce nom à l'oiseau, en place de celui de Farlouse qui ne lui allait pas!

Et M. Crespon, de Nismes, qui a rédige comme moi un traité spécial sur les oiseaux de France, sous prétexte d'ornithologie du Gard et des pays voisins, M. Crespon, de Nismes, qui habite une localité où existe certainement une corporation de chasseurs de Bec-figues, dont lui-même peut-être fait partie, M. Crespon, de Nismes, arrivé à l'histoire du moule glorieux, passe aussi par-dessus son nom et écrit : le Pipit des buissons de Temmynck.Concession déplorable, acte d'obséquieuse déférence que je blàme et que jai raison de blämer, car l’orgueilleux étranger n'en tiendra pas même compte à son humble disciple. Écoutez-le, en effet, page 284 de son premier volume, qui continue de se plaindre de l'indocilité des ornithologistes qui ne

veulent pas profiter de ses observations, écrit-1l, re qui est cause que les erreurs vont se perpétuant…

D'où il serait à inférer que la science ornithologique aurait eu un intérêt extrême à ce que le nom de Farlouse, qui ne signifie pas grand’ chose, fût métamorphosé au plus vite en celui de Pipit qui ne signifie rien dun tout. Car il m'a été jusqu'à ce jour impossible de comprendre la gravité des motifs de la distinction; et je demande la permission de conserver l'ancien terme pour unique raison de supériorité d'euphonie.

On compte en France cinq espèces de Farlouses qui toutes v aiment ef y naissent, y compris le Bec-figuc. Les Farlouses se distinguent sensiblement des Alouettes par la forme de leur bec qui n’est plus droit, fort et conique, mais grèle, cylindrique et légèrement arqué avec une petite échancrure à la mandibule supérieure. La plupart nichent à terre; la plupart ont l’ongle du doigt postérieur plat. Toutes sont voyageuses, mais rarement dépassent-elles en leurs émigrations automnales les plages européennes de la Méditerranée. On en rencontre fréquemment sur cette mer, dans les caux du golfe de Lyon et de celui de Gènes, et qui prennent passage à bord des bâtiments en route pour Alger; mais presque toutes s'arrêtent à moitié chemin dans les grandes îles de Corse, de Sardaigne, de Sicile.

Les Farlouses sont des oiseaux éminemment diurnes, qui voyagent de jour. J'ai dit qu'elles poursuivaient d'une haine implacable les oiseaux des ténèbres. Elles donnent au miroir ainsi qu'à la chouette.

Ces divers caractères généraux s'appliquent si exactement à toutes les espèces du groupe qu'il est complétement inutile d'entrer dans les détails de l’histoire de chacune. Deux de ces espèces seulement méritent une mention spéciale en raison de l'importance de la chasse dont elles sont l'objet.

L'une d'elles est le Bec-figues de vigne, connu chez les auteurs sous les noms de Vinette, d’Alouette pipi, d'Alouette des bois, de Pipit des buissons, de Farlouse des buissons, de Farlouse dés bois, de Pivote-Ortolane, ete. Le Bec-figues de vigne,

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chanteur hors ligne et rôti sans égal, niche dans les forêts et sur la lisière des plaines où il construit son nid dans la couronne de feuilles qui entoure le tronc des jeunes chènes conserves comme baliveaux dans les coupes. Plus percheur que les autres Farlouses, il a l’ongle du pouce plus court et plus crochu, et vit sous le couvert. Il commence à émigrer vers le Midi dès la fin du mois d'août et voyage à petites journées, s’arrétant de préférence sur la route dans les jeunes taillis et dans les vignes. Il passe seul de très-grand matin, se pose alors sur la cime des hauts arbres en plaine où il est facile de l'attirer au moyen de ce petit sifflet de plomb qui sert de joujou aux enfants. On le chasse au fusil. La couche de graisse dont ses muscles sont alors couverts est si considérable que le plomb qui le tue ne fait pas sang. Il se tient tapi sous la vigne pendant la grande chaleur du jour, attend pour se lever que le tireur ou son chien soit sur lui, et, fatigué de l'effort, se repose au plus tôt dans le milieu du feuillage de l'arbre le plus voisin. Il hiverne dans les contrées les plus méridionales de l'Europe. Je l'ai pris à la pipée en Lorraine où j'en ai trouvé beaucoup de nids. Les chasseurs le confondent souvent avec l'espèce suivante qu'on appelle aussi du nom de Bec-figues et qui lui ressemble beaucoup par le plumage, mais qui n’a ni ses habitudes, ni sa taille, ni son embonpoint.

Le Bec-figues vulgaire de Paris, Fifi, Aspi de Màcon, Becfigues des présde Lyon dont on fait une si grande consommation dans les hôtels de tous les pays riverains de la Saône et du Rhône, est celui que les naturalistes désignent sous le nom de Farlouse des prés. Temmynck l'appelle le Pipit-Farlouse, Roux le Pipit des buissons. C'est ce petit oiseau verdàtre à poitrail grivolé qui voyage par bandes de quinze à vingt individus, se rencontre partout à l'arrière-saison, mais surtout dans les luzernes, qui se balance sur votre tête pendant quelques minutes avant de se remiser quand vous l'avez fait partir, et qui donne sur le miroir avec entrainement. Je crois qu'il est difficile de ne pas le reconnaître à ces signes. Il passe de très-grand matin dans les plaines et se prend par masses à l'appelant. Sa chair est délicate, mais se tient sous ce rapport à une distance respectueuse de celle du

précédent. Le Bec-figues de pré ou de luzerne qui n’a que trèspeu de rapport avec le fruit mou du figuier, est plus petit aussi que celui de vigne, et le prix d’un seul individu de la dernière espèce égale généralement celui d’une douzaine de l’autre. J'ai rencontré mille fois dans la banlieue de Paris, vers le commencement de septembre, des chasseurs en casquettes de loutreet en redingotes à sous-pieds qui se rendaient de très-grand matin sur les grandes routes pour y tirer des Bec-ligues de vignes sur les arbres, et qui m'ont dit gagner honorablement leur vie à ce métier.

L'ancienne médecine attribuait à la chair des Bec-figues des propriétés nutritives et exhilarantes toutes particulières, et la prescrivait contre la débilité d'estomac, l'humeur noire et Île spleen.

Les trois autres espèces de Farlouses indigènes sont dites : le Pipit Richard , ainsi nommé par M. Vieillot, du nom d'un bon bourgeois de Lunéville qui l'aurait inventé; le Pipit Spioncelle ou Spipolette qui est un petit oiseau gris qu'on rencontre toujours, même par les plus grands froids, sur le bord des ruisseaux, des étangs, des rivières où il circule sous les glaçons; enfin, le Pipit Rousseline , ex-alouette de marais, qui est très-commun en Lorraine et plus roussâtre de ton que les espèces précédentes.

De sincères amis m'ont sérieusement prié, dans l'intérêt de ma gloire , de ne pas persister à confondre la Farlouse des bois avec le Bec-figues de vigne des restaurants Ivonnais; m'alléguant que les deux espèces étaient parfaitement distinctes de patrie et de coutumes , et que toutes les Farlouses dont il était question dans tous les traités d’ornithologie européenne nichaient à terre et qu’il était impossible, par conséquent, que l'oiseau que j'avais vu nicher sur des chènes en Lorraine appartint à cette tribu. [ls ont été jusqu'à m'offrir de créer une sixième espèce de Pipit francais pour moi seul, et de l'appeler par mon nom dans l'espoir de me corrompre et de me faire dire comme tout le monde. Mais j'ai repoussé sans faiblir leurs vœux et leurs offres tentantes , parce que l’Alouette des bois que j'ai connue en Lorraine où elle niche sur les chênes et où le Coucou aime à lui confier l'éducation de sa progéniture est bien la Farlouse desbois , la même qui vit

SEDIPÉDES. 1N9 dans les vignes et que Temmynck appelle son Pipit des buissons, et je respecte trop les titres de propriété de ce monsieur pour songer à les lui ravir. Quant à la différence de costume qui existerait, dit-on, entre le Bec-figues des restaurants et la Farlouse des bois, l'objection n'est pas séricuse. L'oiseau de restaurant st toujours en tenue de voyage et cette tenue de l’arrière-saison est habituellement plus humble que sa tenue de noces. Il a la graisse en plus et l'ordre d'amour en moins sur la poitrine, mais il est toujours le même, bien qu'ilne se ressemble plus.

Résumons done mon opinion sur les Farlouses. J'afirme courageusement de nouveau que toutes les espèces de cette tribu sont baccivores et granivores , en mème temps qu'insectivores, et que tous les ornithologistes qui ont écrit le contraire ont écrit la chose qui n’est pas.

Les Farlouses, qui sont des contralti de premier ordre, symbolisent la partie la plus blanche, la plus exquise et la plus délicate de la plus belle moitié du genre humain, la tribu des héroïnes de roman, de tragédie ct de mélodrame , la tribu de toutes les victimes innocentes, malheureuses et persécutées.

De même que tous les petits oiseaux à gros bec, y compris le Chardonneret et le Moineau franc, sont réputés ortolans à Marseille, passé la mi-août; ainsi tous les becs fins sont dits en Italie Bec-figues, à partir de la même époque. Je soupçonne également le mérier de Bordeaux d’être un terme générique et collectif, un nom de circonstance qui s’appliquerait sur les rives de la Garonne aux mêmes espèces que celui de Bec-figues sur les rives du Pô.

Groupe des Fauvettes; trois familles ; 19 espèces.

Il est d'usage dans les nomenclatures officielles de faire suivre ou précéder la famille des Farlouses ambivores par celle des Bergeronnettes insectivores, sous prétexte de parenté évidente et intime. Les caractères de cette parenté, quels qu'ils soient, sont moins saillants que ceux qui rapprochent les Farlouses des

Grives. La ressemblance qui existe entre ces deux familles est même si frappante que beaucoup d’ornithologistes se sonttrouvés dans un grand embarras pour classer plusieurs espèces qui tenaient autant de l’Alouette que de la Farlouse et de la Grive; si bien que les uns les ont appelées Anthus, les autres Alauda, les troisièmes Zurdus. Turdus, Tourde, est le nom latin de la Grive, Anthus celui de la Farlouse. Cette ressemblance apparait surtout dans les allures et les habitudes de corps des deux familles , dans la hauteur du tarse et les grivolures du poitrail, dans l'amour commun de la vigne, la blancheur et la délicatesse de la chair et le besoin de chanter de haut; caractèrés supérieurs de parenté dont on chercherait vainement les analogues dans la famille des Bergeronnettes, chanteuses de dernier ordre, bonnes à manger, insectivores pures et amies des moutons. fl existe bien entre les Farlouses et les Grives une certaine différence dans la taille et dans la conformation des mandibules, mais la gradation qui manque chez les espèces de France est parfaitement ménagée par une foule d'espèces intermédiaires propres à divers continents et particulièrement à l Amérique du Nord. Ainsi je ne verrais sous le rapport physique aucune difficulté réelle à faire marcher les Grives à la suite des Farlouses dans cette classification, mais il est de ces scrupules honorables qui prohibent les unions scandaleuses et qui parlent trop haut à la conscience de l’ornithologiste passionnel pour qu'il ne les entende pas. Ainsi

j'ai bien voulu, dans une pensée de conciliation louable, séparer Le un léger trait les Aloucttes des Farlouses, deux genres que la nature avait apparentés d’une facon ostensible en leur prêtant le même esprit, le même manteau, la même voix, et parce que la démarcation exigée par la classification diététique n'impliquait aucunement la séparation des deux groupes qui demeurent voisins , malgré la différence de l'étiquette sérielle. Mais 1l serait inutile d'attendre plus de ma condescendance, et les impies surtout ne doivent pas espérer qu'après avoir consenti à diviser par un trait ce que Dieu a uni, je me laisse aller à unir ce quil à séparé , et à faire se toucher dans ma classification Ja Farlouse et la Grive, c'est-à-dire la série du Contralto avec celle de la

Basse, au mépris de Ja loi d'harmonie naturelle qui a mis entre elles deux la série du Ténor.

L'ordre et la marche de la procession des chanteurs, telle que l'a instituée la nature, exigeant que le Soprano précédàt le Contralto et que celui-ci fût suivi par le Ténor, je ne me suis pas eru en droit de rien changer de par mon bon plaisir au proeranime de l'institution. La série des Contralti épuisée, j'ai donc appelé les Ténors. Après les Farlouses les Fauvettes.

J'ai besoin de faire observer seulement qu'il y a Fauvettes et Fauvettes, et que les miennes n'ont rien de commun avec celles des savants de profession.

Toutes mes Fauvettes sont des premiers sujets du chant; voix jeunes et sympathiques, ardentes et veloutées. Toutes habitent les bocages, lieux discrets où se plaisent à errer les amants. Toutes adorent le fruit mou du mème appétit que linsecte. Toutes sont voyageuses, et leur chair blanche, dodue et parfumée marche immédiatement après celle du Bec-figues pour la délicatesse.

Pour les hommes de goût, ce premier apercu distinguera suffisamment la famille et ses genres. Il n'est personne , en effet, qui à l'examen des conditions de talent, de fumet et d'embonpoint exigées pour l'admission en cette tribu, puisse songer à y faire entrer ces espèces maudites que Temmynck et les autres appellent Riveraines ou Fauvettes de roseaux , exécrables bavardes qui ne sont bonnes qu'à vous rendre insupportable le métier de pêcheur à la ligne, et dont les larynx discordants et les notes toujours enrhumées trahissent d'une facon si visible la funeste influence d’un milieu trop humide peuplé de reptiles croassants.

Mes Fauvettes s'appellent l’Accentenr, le Rossignol, la Fauvette à Tète-Noire, le Rouge gorge, etc., ete., et non la Rousserolle et le Tirlibara, etc. J'insiste sur cette distinction essentielle, parce que je considère l'idée d'apparenter les Fauvettes des bocages avec les Jaseuses des roseaux, qui est une des marottes de la nomenclature officielle, comme une de ses inspirations les plus bizarres et les plus malheureuses. Bizarres, en ce qu'il est assez drôle de voir ranger sous la même étiquette familiale des genres

si différents de ton, d'habitat, de régime. Malheureuses, en ce que cette alliance illégitime a horriblement contribué à augmenter l’épaisseur du gàchis dans lequel tous les auteurs sont plongés à l'heure qu'il est jusqu’au cou, précisément à cet endroit de la classification du Merle et des Fauvettes. Écoutez les infortunés se plaindre de l'indisciplinabilité de ces espèces; il n’y à qu'un cri parmi eux sur l'impossibilité d’assigner au genre Merle une place convenable, à égale distance des Traquets, des Fauvettes, des Jaseuses, des Corbeaux et des Pies-grièches. Car le Merle cousine avec toutes ces familles-là dans les nomenclatures autorisées par la police. J’en sais une où l'on va jusqu'à en faire un oiseau de proie. Temmynck, qui voit partout des Merles, fait un jour de la Rousserolle son Merle de roseaux , mais la raison lui revient le lendemain , et alors il s’amende et demande noblement pardon de son erreur. D’autres, plus endurcis, persévèrent dans la confusion. La masse jette sa langue aux chiens.

Or la plupart de ces embarras, je le répète, proviennent du principe de désordre introduit dans la classification par une homonymie déplorable qui a poussé à confondre les vraies Fauvettes qui charment les oreilles, avec les fausses qui les écorchent. Imaginez qu'on eût remis à un habile chef d'orchestre le soin de distribuer l'harmonie dans cet ordre des Chanteurs, et la classification eût marché conime sur des roulettes, n'étant pas plus difficile d’assigner sa partie dans un concert à une basse qu'à un ténor. Le malheur est que ce ne sont pas les chefs d'orchestre, mais les savants en ”s qui sont presque toujours chargés de distribuer l'harmonie dans les mondes à rebours. Quoi qu'il en soit, je suppose que j'aurai rendu à la science un immense service en lui donnant la solution tant cherchée du problème épineux du Merle et en lui apportant la preuve que cet oiseau , si difficile à classer, est tout simplement une basse, ww basso cantante, qui adore le jus de la treille, et non pas un Traquet purement iusectivere, encore moins un Corbeau ni un oiseau de proie. Car j ai besoin de réhabiliter ici la méthode de classement prise de l'élément de nourriture, et de mentionner à sa gloire qu'elle marche en cette circonstance parfaitement d’ac-

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cord avec là méthode musicale naturelle, prouvant aussi de son côté que la chair la plus délicate est celle qui se fait de l’alternance des deux régimes, et le larynx le plus limpide celui qui se gargarise, à l’occasion, de sirop vegétal.

On sait tout le charme et tout le prix de la voix des tenors ; c'est la voix de la jeunesse, c’est celle qui peint le mieux les angoisses de la passion d'amour, de la passion échevelée, impérieuse, jalouse. C’est la voix de la sérénade qui retentit dans l'ombre à l'heure où la terre fait silence, où il n’y à d'éveillés que les seuls amoureux. Le chant de l'Alouette est plus religieux, plus sonore, et plus rempli de bonheur et de bénédictions que celui du Rossignol , et pourtant le dernier nous est plus sympathique , parce qu'il est plus mouillé de larmes, plus entrecoupé de soupirs, et qu'il est de notre essence animique de nous intéresser plus aux souffrants qu'aux heureux.

Philomélie , Philédonie, noms doux et harmonieux comme la voix des Fauvettes et qui veulent dire tous deux passion des accords , étaient les seuls qui pussent convenablement désigner la famille. Il est fâcheux que le peuple ait préféré celui de Fauvette et les savants celui de Sylvia, forestière. C'est un charmant vocable aussi que celui de Sylvia et qu'il faut conserver pour cause d'euphonie ; son tort seulement est de n'avoir qu'une signification indécise; car forestière ne veut pas dire assez virtuose de premier ordre et fanatique de l’art; et d’ailleurs les Fauvettes ne sont pas des amies exclusives des forêts. Elles sont aussi amies de l'homme; elles recherchent le voisinage de sa demeure pour y bâtir leur domicile, et des sont heureuses de le voir et de chanter pour lui.

Les Fauvettes ne sont pas non plus de simples artistes de nature sur-lesquelles Ja mélodie pousse comme la pomme sur le pommier. Elles étudient sans cesse pour se perfectionner ; elles ont des traditions , un art, des modèles qu'elles s'efforcent perpétuellement d'atteindre. Il n’y a peut-être pas parmi elles deux talents de même ordre, et les supériorités reconnues y sont d’une morgue et d'une cruauté impitoyable à l'égard des infériorités qu'elles accablent d’épigrammes et qui osent à peine élever la

voix en leur présence. Et comme elles ont des traditions , elles ont des écoles et des principes admis en matière de méthode, ainsi qu’en acoustique. C’est ainsi que les Rossignols et les Fauvettes à tête noire des rives de la Seine l’emportent de cent coudées pour la puissance du son, le charme de l'organe et l'excellence de la méthode sur leurs tristes congénères du Borysthène. Le Rossignol aime à chanter la nuit, parce qu'il tient de ses professeurs que l'air est plus sonore pendant la nuit que pendant le jour. Si en cage il renonce àses chants vers le solstice d'été pour les reprendre vers le solstice d'hiver (Noël), c'est qu'il sait parfaitement encore et pour l'avoir appris que le froid est meilleur conducteur de la voix que le chaud. Le Pinson , le Merle, l’Alouette, la Grive et tous les grands artistes qui travaillent pour le public, savent ces petits détails de rendement de son aussi bien que le Rossignol, et comme ils n'entendent pas dépenser leur talent en pure perte, ils choisissent pour chanter les heures les plus résonnantes du jour, celles du matin et du soir, voisines de la nuit. Ils se taisent à mesure que le soleil qui fond leur voix s’élève sur l'horizon.

Puisque les Fauvettes sont amies de l’homme, elles ne doivent pas supposer que l’homme soit leur ennemi; et comme elles ne sont pas moins curieuses que confiantes, il en résulte qu’elles donnent dans tous les piéges avec un entrain désastreux. Il y en a comme le Rouge-gorge et le Rossignol, qui attendent avec impatience que vous ayez posé votre gluau ou assuré votre raquette, pour se jeter dessus.

Les rivalités qui engendrent si facilement les haines et troublent si déplorablement l'existence des artistes, sont pour les malheureuses Fauvettes une troisième cause de perdition et de ruine, Car la plupart répondent au cartel, si elles sont insensibles à l'appel d'amitié.

J'ai déjà trop parlé de la délicatesse de leur chair qui fait excuser, chaque automne, par tant d’estomacs sans pitié le meurtre de tant de Rouges-gorges et de Rossignols innocents.

Toutes les Fauvettes de France portent la livrée du travail, en vertu du principe de justice distributive qui interdit sévèrement

SÉDIPÉDES. 195 le cumul des dons supérieurs de l'esprit et du corps et ne tolère d'exception qu'en faveur de quelques créatures privilégiées quasi-parfaites, la femme , le chardonneret, etc. La perfection est femme, a écrit l'autre jour George Sand.

Le groupe des Fauvettes se divise en trois familles dites des Accenteurs, des Rubiettes, des Fauvettes proprement dites.

Accexreurs. Deux espèces, le Pégot ou l'Accenteur des Alpes ; le Mouchet, vulgairement nommé le Traine-buisson ou la Fauvette d'hiver.

Humble famille , amie du pauvre , partant presque inconnue du poëte et du vulgaire, et qui cependant, si la gloire se décernait au vrai mérite, aurait fatigué depuis des siècles les trompettes de la renommée. Si j'étais Alfred de Musset seulement pendant vingt-quatre heures, j'en profiterais pour tirer l'Accenteur de son obscurité illégitime, par quelque invocation sublime dans le goût de celle au Tyrol.

Mouchet, nui barde encor n'a chanté ta.

Les Accenteurs, dont la taille est voisine de celle du Rossignol. portent un manteau plus brun que celui des Farlouses. Ils ont le bec grèle , eflilé et cylindrique de celles-ci et vivent comme elles d'insectes pendant le printemps et l'été, de menues semences et de baies pendant l’autre moitié de l'an. Leur voix mélancolique et suave est douée d'un grand charme.

L’Accenteur des Alpes est un peu plus gros que le Trainebuisson. Il habite la patrie du Lagopède et du Pinson des neiges. Son existence semble attachée comme celle de ces espèces à la sombre région des abimes. Ami des cimes sourcilleuses’ et des pentes déclives où se joue l'avalanche, il niche sous le toit de l'humble cabane collée aux flancs de l’abrupte ravine. Il est l'hôte des chàlets, des hospices et des monastères perdus dans les hautes solitudes. C’est le chantre le plus harmonieux des Thébaïdes de glace, le consolateur le plus fidèle des plus déshérités, des bannis du monde des vivants, des détenus de la prison du froid , des reclus de la Grande Chartreuse et du Mont Saint- Bernard. 11 y a commerce d'amitié entre lui et le chien de ce

dernier asile. Et l’attachement que Dieu lui a mis au cœur pour sa patrie désolée est si fort qu'il ne l’abandonne jamais que contraint et chassé par la rigueur du froid et l’épaisseur des neiges. L'air des riches vallées est si pesant pour lui que le mal du pays le prend pour peu que son séjour s'y prolonge; et sa voix n’a de chants que pour les affligés. Noble et touchant emblème de l’artiste généreux à qui son cœur révèle la mission de l’art ici bas.

Ainsi la souveraine des fêtes, la diva inspirée, garde pour ses seuls pauvres les trésors de sa voix, et met au ban de l’art l'acheteur de plaisir, chantant gratis pour toutes les infortunes, refusant de charmer pour de l'or les soirées des heureux.

Quel malheur, Dieu du ciel, que tous les grands artistes ne comprennent pas comme l’Accenteur des Alpes leur mission sublime ! et qu'il y ait des peintres pour toutes les batailles et des poëtes pour tous les succès, comme des prêtres, hélas ! pour tous les Ze Deum !

Le Mouchet ou Traine-buisson, bien nommé, est cette petite Fauvette brune à couleur de muraille comme le Moineau franc qui traîne dans toutes les haies sèches et dans toutes les piles de fagots à l'arrière-saison. C’est le temps où elle quitte les contrées du Nord pour celles du Midi et les monts pour les plaines ; elle prend ses quartiers d'hiver sous nos bücheries et nos hangars et y attend avec philosophie le retour du printemps. Le Traîne-buisson est un des familiers de la maison du pauvre , comme le Roitelet et le Rouge-gorge, et qui chante comme ceux-ci pour la moindre bouffée d’air tiède , pour la moindre promesse du soleil. Sa voix est douce ct tendre, plutôt mélancolique que joyeuse, et peu retentissante, car le Traine-buisson ne chante pas pour passionner la foule, mais uniquement pour consoler quelque humble ménage de travailleurs, confiné en quelque masure solitaire au coin de la forèt. I aime à chercher sa vie parmi les joubarbes, les flambes et les autres pariétaires qui croissent sur les toits moussus. Une autre de ses demeures de choix est l'avenue de petits pois où de haricots montants qui sèchent sur les ramures. Le Traine-buisson niche dans les bois en montagne,

sous le tronc des arbres tombés ou dans les piles de bois de moule rangées par corde dans les coupes. Ce nid est construit avec art et ressemble beaucoup à celui du Rouge-gorge. Il est tapissé à l'extérieur d'un revêtement de mousse fine qui repose sur une première assise de menues racines d'herbes; il est matelassé à l'intérieur d’un épais sommier de crin, non feutré mais tissé avec une habileté extrême et présentant à l'intérieur la forme d'une charmante coupe nette et brillante comme un miroir. L’adroite tisseuse qui a mené à fin cette œuvre remarquable a eu le som d’enduire son étoffe rebelle d’un parement de sa composition qui l’a rendue docile, et de faire rentrer dans l'épaisseur des parois ambiantes tous les bouts des fils employés. Mais que de talent et de peine dépensés , hélas! en pure perte, quand la malheureuse mère n'a pu réussir à dérober la connaissance de sa demeure à ce chercheur de nids terrible qui s'appelle le Coucou, prototype odieux du parasite ingrat et du glouton fratricide. Car le misérable qui sait le comfort de l'établissement et l'hospitalité des nobles cœurs qui l’habitent, y dépose naturellement son œuf de préférence. Et alors adieu tous les profits de la tendresse et de l'industrie maternelle pour les pauvres enfants légitimes. Dieu a voulu qu'ils périssent tous, et que leur ruine assurât la fortune du bâtard , du fils de l'étrangère. Image trop saïsissante du sort de tant de pauvres nourrices que la misère oblige à refuser aux fruits de leurs entrailles le lait de leurs mamelles pour le vendre aux enfants des riches citadines !

Famille des Rubielles. — Six espéces.

Ce terme générique de Rubiettes qui veut dire Rougettes ne s'appliquait jadis qu'a deux espèces, le Rouge-gorge et la Gorge-bleue; mais je me suis cru autorisé par la nature et par le sens commun à étendre cette appellation aux Rouges-queues et aux Rossignols, qui ressemblent si fort aux deux premières espèces par la physionomie et les mœurs qu'il est absolument interdit à l'homme sage de les séparer. Je fais remarquer sculement que le nom de Rubiettes, qui conviendrait admirablement

au Bouvreuil et au Cardinal qui sont des oiseaux rouges, ne va pas tout à fait aussi bien aux becs fins dont nous écrivons l'histoire et qui sont des oiseaux gris. Il est très-certain, en effet, que le rouge dont le Rouge-gorge se décore la poitrine est du jaune orangé, et que le rouge dont le Rossignol se teint la queue est du roux vineux ou sang de bœuf. Mais Rubiette est un nom joli et pour ainsi dire ressemblant, et je ne lui en ai pas démandé davantage pour l'admettre. L'ornithologie passionnelle est l’art de raisonner droit sur des noms de travers.

Toutes les espèces de la tribu des Rubiettes trainent dans les buissons et nichent à terre ou dans les fentes des vieux murs comme les Accenteurs. Elles courent avec facilité sur le sol où elles cherchent de préférence leur nourriture, Ces habitudes les séparent de la famille des Fauvettes proprement dites qui toutes nichent en l'air et cherchent exclusivement leur vie sur les buissons et les arbustes. Les Rubiettes sont plus vermivores,, les Fauvettes plus muscivores; et l’écartement qui est entre les deux familles s'ouvre encore plus au moral qu'au physique; car les Fauvettes sont des oiseaux d'humeur enjouée et de mœurs pacifiques qui ne se déplaisent pas trop dans la société de leurs semblables, nien cage ni en liberté ; tandis que les Rubiettes sont des races de frères ennemis, de frères féroces que le démon de la vendetta et celui de la jalousie artistique tiennent constamment armés les uns contre les autres, en prison comme ailleurs ,.ce qui les condamne à vivre par couples isolés dans des cantonnements rigoureusement circonscrits et conquis à la force du bec. Il semble que les malheureuses petites bètes, c’est le nom qu’on leur donne sur les rives de la Meuse, aient dépensé en faveur de l'homme tout leur esprit de camaraderie et de sociabilité.

Les espèces de cette tribu sont peut-être de toutes les créatures ailées les plus confiantes, les plus crédules , les plus faciles à duper. Elles recherchent bien plus qu'elles ne redoutent la présence de l'homme, et leur curiosité de ses faits et gestes est égale à leur familiarité. Ce sont elles qui ne veulent pas attendre

SEDIPEDES. 199 que le tendeur ait achevé de poser son piége pour mettre le pied dessus. Ce besoin de voir fonctionner les machines nouvelles qui est instinctif chez tous les amis du progrès est un penchant d’autant plus désastreux pour les Rubiettes que leur chair a une répu: tation qui va de pair avec celle du Bec-figues; et hàtons-nous de reconnaître que cette réputation qui leur fait tant d’ennemis n’est aucunement usurpée, et que cette tribu d'élite qui fournit les premiers ténors, abonde aussi, hélas ! en sublimes rôtis.

Les Rubiettes habitent les buissons sur la rive des bois. Telle espèce se plait au bord des frais ruisseaux dans les bocages som bres, telle autre aux versants des rochers parmi les ronces échevelées qui pendent aux flancs de la ravine. Leur vol est bas et peu soutenu ; elles ne font que sautiller de branche en branche , d'où elles se précipitent vivement et fréquemment à terre pour ramasser l'insecte qu'elles ont apercu. Si quelques mâles montent quelquefois très-haut dans le branchage des chênes et gravissent même jusqu'au faîte de la vieille tour féodale, c’est pour parler d'amour et non pour autre chose, et ces tours de force-là ne se font qu'au printemps. Les Rubiettes ont encore un tic de famille, s'il est permis de s'exprimer ainsi; elles accompagnent chaque mouvement du corps, soit en marchant, soit en se posant, d'un certain frétillement ou redressement de la queue bizarre et caractéristique. Toutes les Rubiettes sont des oiseaux de passage, puisqu'elles sont fines grasses à l'automne, mais toutes ne suivent pas la même route dans leurs migrations périodiques. Elles passent isolément et voyagent à petites étapes, le matin pendant le jour , la nuit par les beaux clairs de lune. Bec droit et eflilé, légèrement échancré à la mandibule supérieure.

Le Rorce-corce. Encore un des consolateurs du pauvre, encore un oiseau du bon Dieu , une espèce victime. et la plus noble et la plus héroïque de toutes les créatures ailées, la plus amie de l’homme, la plus inébranlable dans sa foi au progrès ! Le Rouge-gorge est l'oiseau fort et valeureux par essence qui poursuit de sa haine implacable l'usure et la superstition, les deux sources fécondes de toutes les oppressions ct de toutes les

misères de l'esprit et du corps, l'usure symbolisée par l'araignée immonde, l’'infâme par l'oiseau de nuit. Le Rouge-gorge est plus vaillant et plus généreux que le Faucon, car il combat sans armes et ne combat pas pour lui, mais pour la cause de la justice et du droit. Ses notes d’harmonica, douces, suaves, pénétrantes, expressives , son chant triste et mélancolique, qu'il vous dit pour vous seul, vont plus rapidement à l'âme que les stances du Rossignol, plus sonores mais plus savantes et plus étudiées. Le Rouge-gorge est le plus curieux, le plus sensible et le plus délicat de tous les oiseaux du ciel; c’est celui que je chéris le pius.

La légende catholique a illustré le Rouge-gorge ; les poètes l'ont oublié, excepté George Sand.

La RL bretonne que m'a racontée dans le temps Hitpole de La Morvonnais, un ami qui n’est plus , rapporte que le Rougegorge accompagna le Christ sur le Calvaire et détacha une épine de la couronne du divin Rédempteur, et que Dieu, en récompense de cette manifestation courageuse, l’anima de l'Esprit- Saint. À dater de ce jour, l'oiseau pieux aurait eu mission de conjurer les sortiléges et de déjouer les entreprises du Malin. Et comme dans la contrée naïve où règna le roi Arthus, la croyance à l'intervention des cnchanteurs et des fées, des bons et des mauvais génies dans les affaires des hommes, se mèla de tout temps à la foi aux miracles de notre religion sainte, il arriva bientôt que le Rouge-gorge, qu'on rencontre toujours dans la voie du pauvre travailleur, passa dans l'opinion du monde des campagnes pour l'agent mystérieux des puissances surnaturelles et le porteur de messages des génies bienfaisants.

Je ne suis pas breton , et ma foi éclairée en la sagesse de Dieu, personnilication de l’ordre’suprème, infini, universel, prescient, immuable, n'admet pas le miracle , qui est le renversement des lois de Dieu, et, par conséquent, la négation de sa sagesse ; mais je crois fermement, comme la légende armoricaine, à l'existence des rapports secrets qui sont entre la bète et l’homme. Seulement l'explication de la sympathie du Rouge-gorge pour le travailleur se déduit tout simplement pour moi de la loi

SEDIPÉDES. 201 d'Unité traduite et commentée par l'analogie passionnelle , qui, pour m'intéresser à l'étude des lois de la nature, n’a aullement besoin de l'aide du merveilleux humain. L'analogie passionnelle , d'accord sur uue foule de points avec la légende ci-dessus , trouve dans le Rouge-gorge l'emblème du martyr de la foi.

Le Rouge-gorge a le tour du bec ceint d’un bandeau d’auréole qui descend et s'épanouit sur la gorge et la poitrine où il forme un large écusson. La couleur orangée de l'auréole est celle de l'enthousiasme qui pousse en avant les chercheurs des vérités nouvelles. Le réseau de la nuance sainte enveloppe la région du cerveau comme celle du cœur pour exprimer que la passion de l'enthousiasme ou de la composite exige double essor de l'esprit et des sens. Le reste du costume du Rouge-gorge est du gris le plus humble , livrée du travailleur.

Le Rouge-gorge est le premier oiseau qui s'éveille à l'aurore et salue la venue du jour. Il pétille avant que le Merle n’ait sonné la diane. Pétiller est un verbe trop faible qu'ont fabriqué les gamins de Lorraine pour essayer de rendre le cliquetis métallique des notes précipitées que fait entendre à l'heure du matin et à l'heure du soir le Rouge-gorge appelant son monde au travail ou le conviant au repos. La sonnerie argentine du Rouge- gorge qui retentit dès l'aube, vous remémore involontairement la fanfare des Petites Hordes sonnant la charge du travail à la pique du jour.

Quand, par les premières brumes d'octobre, un peu avant l'hiver , le pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attiré par le bruit de la cognée ; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C’est le Rouge-gorge qu'une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.

Quand le Bücheron a rapproché l'un de l’autre les tisons de la veille engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sèche pétillent dans la flamme , le Rouge-corge accourt en chanfant pour prendre sa part du feu et des joies du bücheron.

Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de

neige, quand on n'entend plus d'autre voix que celle des OISEAUX du Nord qui dessinent dans l'air leurs triangles rapides ou celle de la bise qui mugit et s’engouffre au chaume des cabanes , un petit chant flüté, modulé à voix basse, vient protester encore, au nom du travail créateur, contre l’atonie universelle, le deuil et le chômage. C’est toujours le chant du Rouge-gorge, disant qu'il n’est pas de saison morte pour l’ouvrier laborieux et que le travail attrayant sc rit des rigueurs des frimas. Et l'oiseau frappe de son bec aux vitraux de la chétive masure pour y demander asile, comme la fée des contes, et pour rappeler à l’homme les devoirs de l'hospitalité.

Emblème de dévouement et de charité sociale, le Rouge-gorge semble invinciblement attiré par les penchants de sa nature vers les lieux où l’on souffre. L'un des plus nobles confesseurs de la foi républicaine m'écrivait de Belle-Isle-en-Mer, il y à quelques mois :

«J'ai à vous raconter une histoire de Rouge-gorge qui vous intéressera peut-être, à raison de l'affection toute spéciale que vous semblez porter à cette espèce.

» L'année dernière, vers la fin de l'automne, un Rouge-gorge, chassé sans doute du continent par le froid et la neige, chercha un refuge dans notre ile. Chaque matin il apparaissait dans la cour de notre prison et se tenait quelque temps aux alentours de ma cellule, où il vovait des frères captifs. Je le pris bien vite en affection ; sa visite me faisait besoin et sa ponctualité à me la rendre me causait le plus grand plaisir. Comme j'avais soin de lui jeter à chaque rencontre un ver de terre, de farine ou de bois, il ne tarda pas de son côté à éprouver pour moi une vive sympathie. Bientôt ils’attacha à mes pas et ne voulait plus me quitter. Il me suivait quand je sortais dans la cour et accourait à portée de ma main aussitôt qu'il me voyait fouiller la terre de mon petit jardin. Chaque soir, avant de partir, il nous disait adieu de son petit chant d'hiver, qui ressemble au murmure du ruisseau parmi les cailloux et les herbes, Mes compagnons m'en-

SEDIPEDES, (1:

gageaient à le prendre, mais jamais je ne pus me résoudre à trahir sa confiance pour le priver de sa liberté. Voilà pourtant qu'un beau matin, fatigué de mes dédains sans doute, et trouvant la porte ouverte, l'oiseau profite de l’occasion pour s'introduire dans ma cage, et s’y installe sans facon et presque malgré moi. Le lendemain , il avait fait connaissance avec mes autres oiseaux, il jouait avec eux et mangeait et chantait, comme s'il eüt été enchanté de sa position nouvelle. Depuis lors, je lai conservé comme souvenir vivant d'un àge regretté. Il furette maintenant partout autour de moi, se promène sur mon lit, se mire dans mon miroir, se place près de mon chevet pour dormir, et quand je lui adresse la parole , il me répond par son plus doux langage, ce chant que vous savez, si limpide, si pur et si mélancolique. Je savais bien le Rouge-gorge familier, curieux, confiant et crédule. Je l'avais vu autrefois suivre le long des haies les petits pâtres pour ramasser les rares miettes de pain noir, débris de leur repas frugal, ou encore rôder autour des travailleurs des champs pour s'emparer des menus vermisseaux mis au jour par la bêche, la pioche ou la charrue. Je l’avais vu, à l'entrée de l'hiver, entrer dans la cour de la ferme et penétrer jusque dans le logement des gens de la campagne ; mais je ne le croyais pas capable d’un pareil dévouement pour l’homme, d'un dévouement qui va jusqu’à lui faire sacrifier sa liberté pour prendre sa part des douleurs de la captivité d’un ami. Du moins je n’abuserai pas de l’attachement de la pauvre créature. Elle m'a donné sa liberté et ses chansons pendant l'hiver; au printemps je lui rendrai son air libre, sa verdure, ses amours; Car j'ai pour principe de ne tenir en cage que des oiseaux qui puissent y aimer, et ne garde par conséquent que des couples. Ce n’est pas moi qui ai rédigé les lois barbares qui n’ont pas honte de priver le détenu de la société de sa femme, de sa mère ou de son enfant. »

« P. S. Je n'ai pas osé tout vous dire. Mais la preuve d’affection touchante que m'a donnée mon Rouge-corge de Belle-Isle, rapprochée d’une autre circonstance de ma vie, fait quelquefois passer par mon cerveau une idée fugitive, un rève, que vous

appellerez du nom que vous voudrez. Une fois déjà, il v a bien des années, j'ai eu la visite d’un Rouge-gorge. C'était, bien loin d'ici, au milieu des souffrances d'une maladie longue et cruelle qui faillit m’enlever. Le pauvre petit oiseau ne manquait pas de venir deux fois par jour, matin et soir, chanter sur ma fenêtre, comme pour m'encourager à souffrir en silence et à espérer de meilleurs jours. Et souvent il me semble reconnaitre dans le compagnon volontaire de ma captivité d'aujourd'hui le consolateur de mes peines et de ma maladie d'autrefois. »

Consolateur des afligés, doux messager d'espoir, sympathique à tous les martyrs, héros de tous les dévouements, tel est, en effet, le Rouge-gorge, le vrai Rouge-gorge de la légende populaire et de l’ornithologie passionnelle, l'oiseau qui me rappelle aussi le plus de jours regrettés, celui qui m'initia au charme de la vie des forêts, bonheur de mes jeunes ans, refuge de mon âge mur.

Consolateur de tous les affligés, héros de tous les dévoue-ments, c'est juste; il n'y à pas dans l'apologie un mot de trop.

Quand le Pipeur à tendu sa pipée et qu'il a tiré de son appeau de guerre le houloulement lugubre, le Rouge-gorge intrépide est le premier qui réponde à la provocation de l'oiseau des ténèbres. Il se rue avec rage sur la loge où se cache l'assassin et tombe sur les gluaux pertides. Il est déjà pris, que les autres, les Grives et les Merles , sont encore à se consulter pour savoir s'il est opportun de marcher. Alors le Pipeur se saisit de sa victime et lui brise les ailes pour le faire crier; car le cri de détresse du Rouge-gorge attire à la bataille tous les oiseaux de cœur qui s'imaginent que le généreux champion de la bonne cause est aux prises avec le Hibou et volent à sa défense.

Quand je vous disais que ce monde des oiseaux n’était qu'une copie fidèle du monde des humains!

C'est aussi le pauvre ouvrier, le pauvre laboureur, le pauvre bûcheron, qui vole le premier à la défense du sol de la patrie, qui le premier expose sa poitrine aux balles de la coalition.

SÉDIPÉDES. 205

C'est lui qui s’armant de la sape, renverse dans la poudre les gouvernements oppresseurs. C’est lui que les grands souverains dépensent généreusement plutôt que de reculer d'une semelle, pour prouver leur grande âme. Malheureux prolétaire, c'est toujours son cadavre qui, dans les ruelles noires des cités comme sur les champs de bataille , sert de piédestal à la fortune des assassins en grand et des ambitieux.

Enthousiasme, candeur et bravoure. hélas! ces nobles dons du ciel s’expient aussi cher parmi nous que parmi les oiseaux, et les traverses innombrables qui troublent la vie du Rougegorge ne sont que l'image de celles dont la carrière du prolétaire industrieux est semée.

Le jeune ouvrier qui arrive de ses champs dans la ville porte un vêtement modeste comme le manteau du Rouge-gorge, la livrée du travail. Il est vif, ennemi du repos et désireux d'apprendre. Comme son emblème, son cœur déborde d’enthousiasme (plastron orangé de l'oiseau). Comme le Rouge-gorge, il est simple, confiant et naïf, ne soupconnant pas chez autrui les méchantes pensées qui ne sont pas dans son âme. Comme le Rouge-gorge, il donne dans tous les piéges tendus à sa bonne foi et à sa curiosité. Et de même que le Rouge-gorge est la proie de la vipère qui le fascine et le contraint par une puissance invincible et surnaturelle à descendre de branche en branche jusqu’à la portée de sa gueule…..; ainsi le jeuné ouvrier qui s’est laissé entrainer aux suggestions de l'envie et de la paresse symbolisées par le serpent, fait tous les jours un pas de plus vers l’abime du déshonneur qui doit le dévorer.

Le Coucou, qui est trop grand seigneur pour faire son nid lui-même, trouve plus commode de pondre dans le nid du Rouge-gorge. L'analogie du Traine-buisson a donné tout à l'heure l'explication de ce parasitisme. La Mésange charbonnière, qui n’est pas plus grosse que le Rouge-gorge , l'attaque de préférence et avec un acharnement tout spécial. On à vu l'affreuse petite cannibale l’assassiuer, le scalper et lui manger la cervelle, moins d’une heure après son entrée dans la cage commune. Le Rouge-gorge est de la famille de ces prédestinés de la souf-

france à qui le mal arrive de tous les points du ciel et qui ont en partage mesure comble de tribulations.

Un seul vice dépare cette longue nomenclature des vertus et des qualités du Rouge-gorge ; il est jaloux du chant, jaloux de la chasse, duelliste, querelleur et ennemi des siens. Deux Rougesgorges ne sauraient vivre pacifiquement côte à côte dans le mème canton, ni sous les mêmes barreaux; il faut que le plus fort tue le plus faible ou l’expulse. Triste tableau des querelles et des rivalités qui arment les uns contre les autres tous les serfs du salire dont la concurrence anarchique qui tend constamment à réduire le prix de la main-d'œuvre, fait fatalement des frères ennemis. Le Rouge-gorge si doux, si sociable, si charmant avec l'homme et avec une foule d'oiseaux, repousse invinciblement tous ceux de son espèce; quoique cependant il vole courageusement à leur secours contre l'ennemi commun. Je ne sais plus si j'écris l'histoire des bipèdes emplumés ou celle des bipèdes sans plumes, tant les deux se ressemblent. Tous les oiseaux voleurs, le Corbeau, l'Oie sauvage, la Grue, etc., comprennent parfaitement les avantages de l'association et s'entendent comme larrons en foire. Ils ne tentent jamais un coup de bec sur les récoltes de l’homme, avant d’avoir disposé préalablement des sentinelles chargées de les avertir du péril. Mais les oiseaux honnètes et parmi'eux tous les chanteurs à bec fin, qui portent la livrée du travail, Rouges-gorges, Rossignols, Roitelets, répugnent systématiquement à l'emploi du procédé d'association qui est l'unique voie de salut pour les travailleurs exploités. Ils viveht autour de nous isolés et en état de guerre civile, et alors rien ne peut les soustraire à la barbarie de l’homme, sinon le charme de leur voix. Là haut comme ici bas, il n'y a que les méchants qui sachent se coaliser et s'armer.

De grands malheurs pleuvent pour le Rouge-gorge de cet état d'antagonisme et d'insolidarité. Car l'homme ingrat ne s’est pas contenté d'abuser odieusement de la crédulité et de la curiosité du Rouge-gorse pour l'attirer dans tous ses piéges. Après avoir exploité l'affection que lui portait l'oiseau, il a exploité

SÉDIPÉDES, 207 - la haine que l’infortuné portait à ceux de son espèce ; il les a forcés de se détruire et de se livrer l'un l’autre. Placez un Rouge-gorge dans sa cage à filet, à portée äu Rouge-gorge libre dont vous saurez la demeure, et vous ne tarderez pas à compter un prisonnier de plus ; car le libre ne manquera pas de se ruer sur le nouveau venu. C’est le mème piége qu'on tend au pinson et au roitelet domestique. Il est simple mais infaillible pour tous les artistes jaloux et puissamment titrés en Cabaliste.

J'ai entendu d’indignes moralistes exciper de ce naturel batailleur et insociable du Rouge-gorge pour justifier toutes les turpitudes de la conduite de l’homme à son égard, et pour traiter l'oiseau chevaleresque de cerveau brûlé, d'anarchiste , d'espèce indisciplinable et tournée vers les idées nouvelles, d'ennemie de la famille et du repos public. J'ai honte d’être obligé de répondre à tant d'hypocrisie.

Batailleur, insociable….. Comme si le progrès pouvait se faire tout seul et les abus se déraciner d'eux-mêmes, et sans qu'on y aide un peu par les proclamations de guerres saintes, les levées de boucliers et les révolutions !

Comme si Minerve elle-même, Déesse de la Sagesse , n'était pas sortie tout armée du cerveau de Jupiter, pour dire que la sagesse à besoin d’être armée pour combattre l'erreur !

Mais pourquoi chercherais-je à défendre le Rouge-gorge contre les attaques des tartufes, quand il m'est si facile de prouver que tous les défauts qu’on lui reproche valent mieux que ses qualités mêmes ; quand je n'ai, pour donner cette preuve, qu'a ouvrir le premier traité venu de l’histoire du peuple français , à ses pages les plus glorieuses, aux jours d'il y à soixante ans?

Où la passion de la bataille et du duel était encore dans le sang de notre nation, comme dans celui du Rouge-gorge, avec le même mépris du vil trafic (araignée) et la même borreur de l’infâme (oiseau de nuit) et l’ardent besoin de jeter bas toutes les tyrannies pour élever sur leurs ruines un temple à la Concorde et à la Liberté. ,

Où la grande nation, fille ainée du progrès, consciente de sa mission et subitement illluminée de l'Esprit-Saint, comme le

Rouge-gorge, renoncçait pour la première fois à ses vieilles idées de suprématie et de conquêtes territoriales, et dans la sublime effusion des sentiments de justice et d'amour qui débordaient de son cœur, se proclamait l’amie de tous les peuples opprimés.….

En ce temps-là, en eflet, le peuple francais fut un jour ce que le Rouge-gorge était doute des siècles, le défenseur des faibles, le redresseur universel des torts, le capion de l'unité. Il tendit la main à l’esclave et le secoua rudement pour le forcer de relever son regard vers le ciel, et le monde est encore sous le coup de cet ébranlement. La France s’est-elle diminuée le jour où elle posa l'intérêt de l'humanité au-dessus de son intérêt national? — Au contraire, puisque c'est pour cette cause qu'on la décora du nom de grande.

Pourquoi alors imputer à crime au Rouge-gorge d’avoir fait toute sa vie comme la France un seul jour, de s'être séparé des siens pour se rallier à l’homme! Le Sauveur n'a-t-il pas dit que celui qui voulait le suivre devait commencer par se dépêétrer de toutes les entraves qui l’attachaient au monde, famille, propriétés, trésors !

Ainsi là où l’ornithologiste vulgaire n’apercoit qu'un texte d'accusation frivole contre un oiseau plein de mérites, l’analogiste découvre un motif d'apologie sérieux.

Les poltrons et les insulteurs à la ligne ont aussi l'habitude de déclamer à perte de vue contre les funestes effets de l’exagération du point d'honneur, et de déplorer la manie sanguinaire du duel, qui a peu arrêté en somme les progrès de la population. Mais les poltrons n’empècheront pas que cette prétendue monomanie furieuse n'ait fait mille fois plus pour l'illustration et le charme de la société française que toutes les lecons des moralistes et même que ce fameux traite de la civilité puérile et honnête, qui vous défend de fourrer vos doigts dans votre nez et de vous moucher sur votre manche, surtout quand vous êtes chez les grands. Mettons-nous bien dans la tête que la peur du duel est le commencement de la sagesse ou du respect à là femme, ce qui est la même chose, et que sans ce vernis de bravoure chevaleresque, de galanterie et d'insoucieuse gaieté qui brillantait jadis la sur-

SÉDIPÉDES. 209 face de nos mœurs, jamais l'esprit francais n’eùt été ce qu'il fut et n’eût conquis le monde,

Conquis le monde, hélas! ce propos me rappelle de nouveau l'ingratitude des écrivains de ma patrie envers le Rouge-gorge, si digne à tant d'égards d’inspirer les chants de la muse et que pas un d’eux n’a chanté. L’Alouette a été plus heureuse et le Rossignol aussi, «t l'Hirondelle, et beaucoup d’autres qui le méritaient moins. L’Alouette a vaincu à Pharsale et pris Rome deux fois, c’est très-vrai; mais qui vous dit que le Rouge-gorge n'a pas vaincu plus loin encore que l’Alouette, et suivi l'aigle victorieuse en plus de capitales? Car il semble que tous les historiens de la révolution française se soient donné le mot pour oublier de signaler l'influence du Rouge-gorge sur le résultat des campagnes d'Italie, de Russie et d'Égypte. Et cependant cette influence n’a jamais été contestable, puisque la plus grande part de gloire acquise à nos drapeaux en ces campagnes immortelles revient aux héros de Lorraine. et que tous les héros de cette province si boisée et si calomniée avaient été élevés à l'école du Rouge-gorge.

Alors , puisque j'en suis venu là malgré moi, je prie qu’ on me permette de réparer en passant l'inexcusable oubli des historiens de la révolution française, et de protester par la même occasion contre une affirmation téméraire de Michelet. Michelet est un admirable historien que je porte dans mon cœur, et que j'aime encore plus pour la noblesse et l'élévation de ses sentiments que je ne l’admire pour son immense savoir et sa haute éloquence. Je pense néanmoins qu’il a eu tort d'écrire « que le peuple normand était le peuple héroïque de l'Europe. »

Ce n’est pas parce que je suis originaire des rives de la Meuse, mais je crois qu'il aurait mieux fait de décerner la palme de l'héroïsme au Lorrain qu’au Normand.

Le Normand a conquis l'Angleterre, la Sicile et. une foule d'empires si longs et si éloignés les uns des autres, que jamais le soleil ne se couche chez lui. Il a forcé les portes de la Chine et créé plusieurs nouveaux mondes où il a implanté ses machi-

nes:et des populations prospères. Il a fondé enfin la plus vaste puissance industrielle et commerciale qui ait jamais éte. Or loin de moi la pensée de méconnaitre ces hauts faits et de nier les innombrables services rendus par le Normand à là cause du progrès. Je suis prêt à crier 2ule Britannia et à vociférer aussi haut que quiconque en l'honneur des pionniers valeureux de l'Australie et de l'Amérique du Nord. Seulement mon admiration pour les gigantesques efforts du génie britannique ne va pas jusqu'à me farre oublier le sens naturel des mots'èt à me faire confondre héroïsme et génie commercial, qui ne sont pas la même chose. Le vrai héros, en effet, d’après le langage recu, est un être essentiellement désintéressé et enthousiaste, dominé par la sainte passion de l’Unitéisme et qui combat vaillamment pour sà foi, sans jamais marchander sa vie. Assurer par sa mort le triomphe de sa cause, de sa patrie ou de sa religion, est un sort qu'il envie; il vire facilement au martyr... Tandis que le vrai traficant est, au contraire, un être essentiellement rassis et calme, qui calcule froidement les profits et pertes d’une affaire avant de la lancer; qui comprend faiblement les joies sublimes du sacrifice et ne s’enivre pas des vaines fumées de la gloire. Héroïisme, en un mot, implique, selon moi, grandeur du but collectif en même temps que déploiement d’un courage surhumain pour l'atteindre.... et Régulus et d’Assas, qui n’ont eu que la mort pour prix de leur dévouement, me semblent mieux repondre au beau nom de héros que les soldats-marchands qui forcent les portes du Géleste-Empire pour vendre beaucoup d’opium ou de bonnets de coton à ses malheureux habitants.

Les poëtes, au surplus, sont d'accord avec moi sur cette question délicate ; les poëtes qui sont les vrais historiens des âges héroïques et qui se sont emparés du héros lorrain et n'ont pas voulu du normand. Les âges héroïques de l’Europe portent quatre noms principaux : Invasion des Barbares, Croisades, Guerre de cent ans, Guerre de la Révolution. Or, le premier nom qui se présente sur la liste des héros de chacune de ces époques mémorables est celui d’un héros lorrain.

C'est un Lorrain, un Austrasien pur sang du nom de Charles-

SEDIPÉDES. 41

Martel qui broie de sa masse d'arnies l’armée des Sarrasins, réfoule par delà les Pyrénées l'ouragan des cavaliers arabes, soustrait l’Europe à l'Islamisme et la femme au Harem!

C'est encore un chevaher lorrain qui commande la première Croisade et qui plante le premier son étendard sur les murs de là ville sainte. Or les Croisades sont au moyen àge ce que fut à l'antiquité grecque l'expédition des Argonautes. C'est le fait héroïque par excellence pour les nations chrétiennes. Voilà près de mille ans que la poésie et la légende vivent de la Jerusalèem délivrée; mais je défie bien qu'on me taille un semblant de poëme quelconque dans l’étoffe du casque à mèche, qui constitue, au dire du Normand, le cinquième élément.

Les Anglais tenaient la France, ses ports, sa capitale; et leur domination, qui durait dépuis'cent ans déjà, semblait impérissable, quand une vierge de Lorraine, âgée de dix-huit printemps, priten pitié les maux de la nation opprimée, arma son bras du glaive, fondit sur les phalanges de l'insulaire comme l'ange exterminateur, les rompit et les écrasa et les re‘eta pour jamais du sol du continent. Jeanne d'Arc était du jays des Rouges-gorges, et les historiens de son enfance rapportent qu’elle était en relation d'amitié et de sympathie avec ces petits oiseaux qui la swvaient aux champs. Elle paya son dévouement de sa vie, comme le Rouge-gorge, et subit comme lui le supplice du feu. N'en déplaise à Michelet qui, lui-même , atrouvé de si éloquentes paroles pour raconter la gloire et le martyre de la vierge inspirée, je ne connais dans aucune autre histoire de figure d’héroïne plus resplendissante que celle-là.

En 1792, lors de la grande levée, tous les mâles de Lorraine en état de porter les armes s’enrôlèrent. Hs m’ontdit dans ma petite ville que, sur une population de près de 6,000 âmes, il ne resta au pays que trois garcons, à qui l’on donna des noms de femmes. Ces volontares farent les premiers ‘et les derniers qui combattir nt pour la défense du sol de la patrie. Un jour, en 1814, trois cents paysans de la Meurthe formèrent lè projet d'enlever ou de tuer d'un seul coup l’empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, en s’embusquant dans une gorge

étroite où les souverains devaient passer. Le coup faillit réussir et ne manqua que par l’indiscrétion de l’un des conjurés. En temps de guerre, tous les mâles de Lorraine naissent plus ou moins soldats. Le gamin de cette contrée est la matière première du grognard d’Austerlitz. Autrement dit, c'est de la graine de héros qui, semée en bon terrain et en saison convenable, produit abondimment le maréchal de France.

Au plus fort des batailles de la grande guerre, les pété départements de la Lorraine étaient en possession de fournir à eux seuls la moitié environ des maréchaux de France; les quatrevingt-deux autres s’arrangeaient pour le reste. Sous le règne du dernier roi encore, cinq maréchaux sur neuf étaient Austrasiens : deux de la Meuse, Oudinot, Gérard; deux de la Meurthe, Lobau, Molitor; un des Vosges, Victor. Ceux de la Moselle étaient morts. Les Fabert, les Chevert et la plupart des officiers de fortune de l’ancien régime étaient de ces pays-là.

La maison de Lorraine a pris l'Empire qu'elle tient encore, et avec l’Empire une portion de l'Italie, la Toscane, Modène, Venise; elle a la Hongrie et la Transylvanie. Elle faillit prendre le rayaume de France sous les Guises, des héros de haute taille, forgés tout exprès pour la poésie, le drame et le roman. J'ai toujours supposé que les trois merlettes de l’écusson de Lorraine étaient des Rouges-gorges. Pourquoi les aurait-on appelées des merlettes sans cela ?

Or désire-t-on savoir qui donne au gamin de Lorraine cette incontestable supériorité de vaillance sur tous les autres gamins de France? C’est l'éducation de la pipée, c'est la passion du Rouge-gorge.

Dès l’âge de douze ans, la constitution du gamin de Lorraine est faite à la vie du bivouac; car la chasse aux petits oiseaux des bois, la Tendue et la Pipée exigent qu'on passe les nuits à la belle étoile pendant six semaines environ, du 1* septembre au 15 octobre, si l’on tient à bien faire. Et le voyage et la couchée dans les bois noirs, la nuit, quand on a dix ans, qu’on est seul, et que les hiboux huent et que les grands loups hurlent, sont de fières préparations pour la vie de héros. A l'âge de quinze

SEYNIPEDES. 215 ans, cet élève de la nature et de la solitude déchiffre à première ouie dans l'air tous les cris de voyage que jettent en passant les oiseaux. Il sait le canton, l'arbre, le buisson qu’affectionne chaque espèce et les papillons de chaque plante et la mouche du jour pour la truite. Il s'oriente par les étoiles dans l'obscurité des forêts et dit l'heure de jour et de nuit, sans montre ni soleil, et la collection d'œufs d'oiseaux qu'il a conquise de ses propres mains'et au grand détriment de ses hardes à travers les épines, les rochers, les roseaux, dépasse deux cents noms.

A cette vie de Mohican, le gamin de Lorraine n'apprend pas seulement à s’aguerrir contre la peur et à mépriser le hurlement des loups; il y gagne de savoir se servir de ses mains pour fabriquer et inventer des pièges de toutes sortes, collets, rejets, raquettes. Il grimpe comme l’écureuil et nage comme la loutre. La préparation de la glu qui est une opération savante et de longue durée, l'initie aux procédes de la chimie ; la faim aux secrets de la cuisine ; le besoin de se chauffer et de se préserver de la pluie aux arts du bücheron , du charbonnier, du charpentier. J'ai peu connu de maîtres tendeurs qui ne fussent en même temps de parfaits rôtisseurs.

Or l'étude de toutes ces professions rentre essentiellement dans le programme de l'éducation du héros.

Aussi n'y a-t-il pas de danger que les privations de la guerre

et l’accablement de la nostalgie prennent jamais sur le gamin de Lorraine, passé à l’état de surnuméraire-maréchal. La conscience qu'il a de sa haute valeur le soutient dans les mauvaises passes. Plein d'estime pour la vendange et le gigot de mouton, il possède assez de philosophie pour mépriser le luxe de la table, lorsque les temps sont durs, mais il n'en médit pas. Dix années de pipée vous cuirassent hermétiquement le tempérament d'un homme contre le mal du pays, la misère et fe rhume de cerveau. C'est en Lorraine que l'on trouvait, il y a vingt ans, le plus de revenus de Russie. J'en ai connu qui avaient enseigné la raquette et le rejet aux Kirguis et ravi les oiseaux du gouvernement d'Orenbourg par des airs inédits. C'est un gamin de Lorraine, nommé Jacqueminot, le même qui rend aujourd’hui le pain

béni à Meudon, qui passa le premier la Bérésina à la nage. Il a fallu un boulet pour mettre à bas Duroc. Les simples biscaïens ne purent jamais mordre à fond sur le maréchal Oudinot. J'ai consulté la chronique locale sur les commencements de ces illustres mangeurs de fer; tous avaient sept à huit campagnes de pipée sur le corps, quand ils s’enrôlèrent comme soldats.

Ainsi la passion du Rouge-gorge est celle des vaillants et des forts. Elle survit chez eux au jeune âge. Après 1815, qui amena en Europe une grève générale de héros, et fit rentrer chez eux ceux qui n'étaient pas morts, beaucoup de petites villes de Lorraine en furent littéralement engorgées ; la mienne fut de ce nombre. Sa population se composait de décorés pour un sixième, et je me souviens que les trois quarts des pipées et des tendues d'alors s'appelaient de noms de capitaines ou de commandants retraités. J'ai bivouaqué cent fois aux foyers hospitaliers de ces braves qui aim ient à se consoler de leur bonheur présent par le récit de leurs misères passées. C’est là que j'appris comment tel régiment de hussards, de diagons ou de cuirassiers, suivant que le narrateur appartenait à l'un ou à l’autre de ces corps, avait gagné la bataille d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram. Une chose dont il m'était très-difficile de me rendre coupte en ce temps-là, était que la race des Kinzerliques eût pu contiauer à croître et à se multiplier, après les boucheries épouvantables que j'en avais entendu faire. Et je crois, Dieu me par donne, qu’ils avaient fini par me brüler limagination avec leurs récits de victoires, et que s’il y eût eu chance de se distinguer dans la lice guerrière, quelques années plus tard, je m'y serais lancé après eux.

Ainsi la passion du Rouge-gorge métamorphose en héros d'intention les moins portés vers la tuerie humaine et les pousse malgré eux dans les champs de Bellone.

Étais-je en droit de réclamer pour le Rouge-gorge une place au Panthéon des illustres oiseaux de France, auprès de l Alouette de Michelet ?

Ec Rouge-gorge est, de tous les membris de sa famille , le seul

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qui donne à la pipée et qui montre un si grand courage contre l'ennemi commun (la Chouette.) Les autres se contentent de se battre et de se persécuter entre eux, ce qui dénote un caractère de titre inférieur. Le Rouge-gorge ne nous quitte pas complètement non plus à l'automne comme les Rouges-queues et les Fauvettes proprement dites. Beaucoup séjournent l'hiver autour des demeures de l’homme, où j'en ai ramassé souvent que le: froid avait tués.

Le chant du Rouge-gorge est de ceux qui font fanatisme. Je n'ose pas dire que je partage l'hérésie des admirateurs exclusifs de ce chant, qui ne voient rien au-dessus; mais il est certain que le langage d'amour du Rouge-gorge m'est plus sympathique. qu'aucun autre. Rien n’est plus rare du reste qu'un beau chanteur de cette espèce, attendu que les malheureux virtuoses n'ont pres-. que jamais le temps de vieillir et de se perfectionner. Il y en a qui d'eux-mêmes chantent le Rossignol et valent des prix fous.

Le Rouge-2orge niche dans les bois au fond des petites cavités souterraines pratiquées par les rats, les taupes, etc., ou bien dans quelque trou d'arbre ou de muraille près de terre , ou encore sous les voûtes obscures des souches excavées. Il ne fait qu'une couvée par an comme le Rossignol; les jeunes changent de plumage vers. la fin d'août. L'unique couvée du Rouge-gorge est du reste plantureuse et elle équivaut presque à trois couvées de Fauvettes Son nid est admirablement travaillé et ressemble à celui du Trainebuisson pour la disposition et l'ordonnance des. matériaux, ainsi que pour la souplesse et l'épaisseur du sommier de crin dont l'intérieur est garni. On a vu,en Anglet rre, un couple de Kouges-gorges à qui l'on avait donné durant l'hiver une hospitalité confortable daus une vaste serre chaude, y faire leur nid avec un. plein succès au milieu de janvier; et nul doute que le fait ne se soit produit ailleurs et ne puisse se produire partout, moyenpant un peu de soin. Or, jugez de ce qu'il pourrait advenir un jour pour l'embellissement de nos demeures, de l'application en grand d'un procédé d'éducation de fleurs et de Rougesgorges, .qui permettrait à l'homme de savourer en plein cœur des frimas les déhces les plus raffinées de la saison d'amour ; à savoir

le parfum des roses et le chant des oiseaux. Retenez bien que ce sera encore le Rouge-gorge qui, pour encourager les autres fauvettes à se prêter à l'expérience et à renoncer à leurs voyages d'outre-mer, consentira le premier à se claquemurer entre quatre murailles pendant toute la rude saison. Puis le Roitelet et le Traine-buisson imiteront son exemple; puis enfin viendront le Rossignol et la Fauvette à tête noire, ete. Je dois avoir déjà dit une fois que le ralliement spontané de toutes les jolies bêtes à l'homme était un des plus sûrs symptômes de la proche venue d'Harmonie.

Quand je quitterai ma patrie pour aller chercher une tombe sur la terre étrangère, le Rouge-gorge sera un des amis de cœur que je regretterai le plus, avec Alphonse Karr, à qui Dieu fit une si large part d'humour, de bon sens et d'esprit, et à qui je dédie les sept cents lignes qui précèdent, en manière d'adieu.

La Gorcr-sLeur. La plus jolie de toutes les Fauvettes et l’un des plus beaux oiseaux de France , où la couleur d'azur est aussi rare sur les manteaux de plumes que sur le satin des corolles.

Le nom de la Gorge-bleue lui vient d’un magnifique écusson bleu clair qui lui couvre tout le poitrail et qui est marqué en son milieu d’un pois ou miroir d'un blanc pur. Cet élégant plastron repose sur une légère zône noire qui est bordée à son tour d’uñe ceinture blanche à franges orangé roux. La queue est bicolore et remarquable par la disposi‘ion de ses deux nuances. La première moitié est rousse, la seconde noire. Manteau uniforme cendré brun.

Le plumage de cet oiseau subit de grandes modifications avéc l’âge. Le miroir blanc de l'écusson semble être d'abord un attribut spécial de la jeunesse qui disparaît chez les vieux; puis la bordure roux orangé de la poitrine empiète à chaque mue sur la blanche et la noire et finit par les absorber. Quelques auteurs parlent bien d'une seconde espèce de Gorge-bleue, qui serait particulière à la Suède et qui se distinguerait de la nôtre par la couleur de son miroir orangé roux; mais rien n'empêche de croire jusqu'à plus ample informé que cette Gorge-bleue à miroir

SÉDIPÉDES. A7 jaune ne soit la Gorge-bleue à miroir blanc, parvenue à un âge très-avancé , et chez laquelle l'empiétement de la couleur fauve aurait continué ses progrès.

La Gorge-bleue, par la mobilité et par la couleur de sa queue, par ses allures et par ses habitudes, se rapproche beaucoup plus du genre Rouge-queue que du genre Rouge-gorge. Elle est plus riveraine et plus buissonnière que cette dernière espèce; elle se plaît dans les oseraies, les saules et les tamarix, et fréquente presque exclusivement les buissons des plaines basses, les bordures boisées des étangs et des petites rivières. Ce qui n’a pas empêché quelques nomenclateurs illustres, mais aveugles, de faire de la Gorge-bleue un Rouge-gorge, et nfème de l'appeler le Aouge-gorge gorge-bleue, pour le distinguer de l’autre... tant l'amour du chaos est puissant sur certaine classe humaine. Je crois avoir agi d'une manière plus rationnelle et plus conforme aux vœux de la nature en faisant de la Gorge-bleue un Rougequeue, parce qu'elle a la queue rouge. Dites Rouge-queue à gorge bleue, si bon vous semble, le sens commun ne s'y oppose pas; mais pour l'amour du ciel , n’appelez pas Rouge-gorge l’oiseau qui a la gorge bleue.

La Gorge-bleue niche dans le creux des saules et sous les racines, comme le Rouge-gorge, et aussi dans les piles de bois entassées près des berges de rivières. Elle passe isolément et fait peu parler d’elle. Elle adore les müres de ronces; je l’ai prise quelquefois à la raquette dans les avenues de pois des prié C'est un rôti parfait.

Son chant est doux et suave; seulement elle a peu de voix et ne chante que pour un petit cercle d’intimes. Les couples se cantonnent comme les Rouge-gorges et les Rossignols et se font des misères sans fin. C’est une espèce assez rare et très-belle, mais qui en captivité a le double inconvénient de ne rien dire et d'être privée de sa queue la moitié de l'année.

Le Rovcr-queue. Beaucoup mieux dit queue rousse, qui est son nom populaire dans une foule de localités de France , et particulièrement dans les environs de Paris. Espèce que l’on con-

fond toujours avec le Rossignol de muraille qu'on prend et qu'on vend avec elle, et qui ne lui est pas inférieur sous le rapport de l'embonpoint, de la blancheur et de la délicatesse de la chair.

Le Rouge-queue est celui qui a la gorge, la poitrine, les joues et le tour du bec très-ncirs, le croupion et la queue d’un roux vif. Le. Rossignol de muraille est l'autre, celui qui a le poitrail, et tout le devant du corps jusques sous les ailes orangé roux, la gorge noire, la queue un peu moins rouge, le front et les sour. cils blancs. Les femell:s des deux espèces sont un peu plus difficiles à distinguer que les mäles. Le pied noir, qui est presque, toujours pour les oiseaux gris un certificat de délicatesse exquise,, est un attribut commun au Rouge-queue et au Rossignol de muraille. Leur manière de vivre et d'aimer est aussi la même, ef je. connais peu d'espèces voisines qui se ressemblent plus et par plus de côtés.

Le Rouge. queue et le Rossignol de muraille nichent dans les trous de. murs à toutes les hauteurs. J'en sais des nids dans cinquante vieilles tours de chäteaux et de cathédrales à trente mètres de terre, c'est à dire à des élevations qui donneraient le vertige au Moineau franc et à l'Hirondelle, et où. se plaisent seulement le Sansonnet, le Choucas, le Martinet et la Chouette. Tous deux nichent aussi à terre, dans la mousse verte qui enveloppe le pied des souches, sous les racines creuses, à travers les piles de bois, sous les tuiles. Ils s'attachent volontiers à la place qu'ils ont choisie pour domicile dans une habitation et y reviennent chaque, année. On connaît l'histoire de cette famille de Rouges-queues qui demeura pendant une vingtaine d'années dans la même boîte de corps de pompe, se transinettant l'héritage de cette propriété de mère en fille. Une lois que la machine ne jouait plus, et que le maitre avait été forcé de faire venir des ouvriers pour la remettre. en état de service, les Rouges-queues contrariés émigrèrent et furent trois ans sans revenir, après quoi leur bouderie, cessa. [1 faut croire que le bruit et le tremblement qui accompagnent chaque descente et chaque montée du piston dans son tube ont pour cette espèce-là un charme tout spécial. Je connais intimement à l'heure qu’il est une famille de Rossignols de

SÉDIPÉDES. 219 muraille que j'ai rencontrée chez un de mes anus, à Maisons, et qui habite depuis une dizaine d'années l'intérieur d'une fontaine en terre cuite placée au milieu du jardin. Ces deux espèces ne font qu’une couvée par an, mais une couvée plantureuse.

Les chants de ces deux Rouges-queues sont modestes comme celui de la Gorge-bleue. Ils ne le font entendre que de très- grand matin et ne chantent que deux mois de l'an. Hs se détestent du reste cerdialement entre eux comme les Rouges-gorges et pas sent isolkément. Mais le Rouge-queue et le Rossignol de mu raille sont de vrais voyageurs qui franchissent hardiment là Méditerranée et abordent par grandes masses les collines boisées des Sahels de toute la côte africaine, où les Arabes leur tendent des piéges si primitifs ct si patriarcaux que je n'ai jamais compris qu'un oiseau sensé püt s'y prendre. C'est, par exemple, un trébuchet formé d'une simple feuille de cactus, suspendue par une büchette au-dessus d’une petite fossette creusée dans le sable avec le hout du pied et dans laquelle il faut que le Rougequeue descende pour déplacer l’étançon et faire tom er la trappe. IL n'y avait dans la nature entière qu'un Rouge-queue ou un Rossignol de muraille qui püt avoir besoin de voir aller cette mécanique- là.

L'invention de ce piége, qui doit remonter à Jacob, prouve que l'innocence et la curiosité de la famille des Rubiettes furent connues de toute antiqui'é des peuples du désert et exploitées par eux. Mais il faut que la leçon des malheurs passés de leur race n'ait guère profité aux Rouges-queues , puisque les pauvres oiseaux sont encore aujourd'hui sur tous les points du globe qu'ils parcourent l’objet d'une persécution atroce. La terre de France est surtout celle qui leur est la plus inhospitalière et la plus ennemic. Le Rouge-queue et le Rossignol de muraille constituent avec le Rouge-sorge, le Gobe-mouches et la Grive les principaux éléments de la tendue aux raquettes qui se fait en Lorraine sur la plus vaste échelle et qu'il faut bien se garder de confondre avec la pipée qui est une chasse à la glu. J'ai vu en ce pays-là dans mon enfance tous les sentiers et toutes les lisières des bois, tous les mangeoirs et tous les abreuvoirs quelconques des forêts, gar-

nis pendant des vingtaines de lieues de suite de piéges si serrés et si drus, qu’il était à peu près impossible aux malheureuses espèces obligées de passer par cette voie scélérate de mettre pied à terre sans donner dans un guet-apens. J'ignore si la loi de mai 4844 a calmé un peu cette rage de tuerie, et si les préfets de Lorraine ont osé rappeler le garde forestier de cette contrée à son devoir et à la pudeur; mais j'aflirme que la chose est à faire, si elle n'a pas été faite, et qu'il est urgent d'imposer un frein à la cupidité et à la barbarie des tendeurs de raquettes, dans le triple intérêt de la moralité, de la salubrité et de la prospérité publiques. Car il est inutile de nous abuser plus longtemps sur les périls de la situation actuelle. La fortune territoriale de la France est totalement compromise en ce moment par ces débordements scandaleux d'insectes dévorants qui envahissent toutes les cultures l’une après l’autre, et qui ne tarderont pas à demeurer les seuls maîtres du sol, si l'administration n'y met ordre. Or, la première mesure à prendre pour arrêter le fléau de la contagion dévastatrice n’est pas de consulter les savants sur la question de savoir si c’est par un champignon ou par un ver que les vignes et les pommes de terre sont mangées, mais d'empêcher ces plantes de périr, en plaçant au plus vite sous la sauvegarde de la loi les petits oiseaux insectivores à qui Dieu a commis le soin de sauvegarder les récoltes de l'homme. Et il n’est que temps, je le répète, d'appliquer au mal le remède que la nature prévoyante a mis elle-même auprès de lui, et qui consiste, par exemple, à interdire absolument la chasse aux petits oiseaux pendant trois ans au Moins. ss Hélas! si je demande à la loi de se mettre en travers des jouissances des libres tendeurs, c'est que je sais mieux que personne l'attrait pernicieux de ces amusements barbares, ayant été moi-même bourreau de Rouges-gorges en mon enfance , à l’âge où l’on est sans pitié. C’est parce que je veux épargner à mes complices le chagrin futur de mes remords, que je réclame formellement la prohibition absolue de la raquette et du collet comme engins de chasse aux petites bètes. Le collet est un piége odieux où tout gibier qui se prend souffre

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et se détériore par suite des violents efforts qu'il fait pour se débarrasser. Aussi le nom de colleteur désigne-t-il spécialement dans la langue de chasse les braconniers de la plus vile espèce. Quant à la raquette, c’est un abominable instrument de torture qui ne peut servir qu'à dresser l'enfance à la pratique du métier de bourreau. La raquette porte témoignage de cruauté contre la législation qui la tolère. Les oiseaux qui s’y prennent commencent par s’y briser horriblement les pattes et ne parviennent à mourir qu'après de longues heures de souffrance. Je suppose que ces Athéniens si justes qui condamnèrent Xénocrate à l'amende pour n'avoir pas écouté la pitié en faveur du petit oiseau qui s'était réfugié dans son sein, auraient au moins banni du territoire de leur république les tendeurs de ragwettes. Je ne requiers pas un châtiment aussi dur contre les tortureurs de Rouges-gorges, et me contenterais pour la première fois d’une amende ruineuse et de la privation du droit de chasse; mais je serais impitoyable pour la récidive, surtout à l'égard des parents, estimant que la loi ne peut punir trop sévèrement le père qui apprend à son fils ou bien lui laisse apprendre la dureté de cœur et l'insensibilité aux souffrances d'autrui. Quand les hommes convaincus par une longue et cruelle expérience de leur inaptitude suprême à régir les choses de ce monde, auront à la fin abdiqué en faveur de l’autre sexe, un des premiers actes du gouvernement nouveau sera de supprimer sur-le-champ, pour tous les êtres, tous les genres d’oppression, tous les instruments de torture, et d'envoyer la raquette , le knout et la férule rejoindre le rudiment de Lhomond dans la nuit éternelle. Mais que de tribulations, de couleuvres et de pensums avaleront encore les pauvres bêtes et les pauvres enfants jusque-là !

Le Rouge-queue , le Rossignol de muraille, le Rouge-gorge et le Gobe-mouches qui sont de la même taille, et possèdent les mêmes qualités de chair, sont les quatre espèces célèbres qui se vendent sur tous les marchés des villes de Lorraine en septembre , sous le nom collectif de petites bêtes et s'expédient de là sur toutes les capitales. La Grive est dite grosse bête comme le Merle. Le commerce de l'exportation des petites bêtes s'opère

Sur des milliers de douzaines, mais son chiffre n’approche pas de celui de la consommation locale. H y a dans ces pays-là une époque de l’année qui dure six semaines et pendant laquelle Ôn peut voir tous les jours, à certaines heures, les ménagères des petites villes gravement occupées sur le seuil de leurs portes à plumer les ‘oiseaux capturés de la veille. En ce temps-là l'air ‘du pays he voiture que des émarations savoureuses et n'apporte que ‘des parfums de brochette au passant, qui ne saurait faire un pas ‘sans fouler les dépouilles de la cuirasse orangée des Rouges-vorges et des Rossignols de muraille qui se détachent harmonieusement du manteau noir des Merles sur le pavé des rues.

Le RossiGxOL DE MURAILLE {vor l'alinéa qui précède). Hante plus volontiers les hautes tours que le Rouge-queue. Ses œufs sont d’un beau bleu d'azur sans taches, tandis que ceux da Rouge-queue sont blancs.

Le Rossiexoz. Du latin Zuscinia , par l'italien Uscinia., Usciniola, Rossignol. Nom absurde et déshonoré par une foule d’homonymes honteux ; nom anti-scientifique et que se sont bièn gardés d'adopter les Allemands qui ont appelé l'oiseau de Son véritable nom Nachtigall , c'est-à-dire chantre de la nuit. Les Anglais écrivent Nightingale et prononcent Naïtign… Je ne vais pas plus loin de peur de me compromettre. On ne saurait trop hésiter à traduire la prononciation d’une langue dans laquelle le mot colonel est le seul où l’r s'accentue.

Le Rossignol n’a pas à se plaindre comme le Rouge-gorpe et le Bec-figues que la Poésie et l'Histoire aient été rngrates à ses mérites. On l'a chanté dans toutes les langues des pays qu'il habite. On à écrit sur lui cent traïtés spéciaux. Toutes les htteratüres da Midi, de l'Orient, de l'Occident et du Nord retentissent de ses apologies. Je ne sache pas de grand poëte, à commencer par Euripide et par Virgile chez les anciens, et à finir par Lamartine ch:z les modernes, qui ne se soit cru obligé de lui consacrér une strophe mélodieuse. Pour tous les écrivains inspirés,

sacrés comme profanes, Philomèle est la personnification de l'éloquence suprême. |

Euripide, pour donner une idée du charme de la parole d'Ulysse, la compare au chant du Rossignol. Saint Grégoire de Nazianze retrouve dans les écrits de l’école d'Athènes le style harmonieux et sonore du prince des chanteurs ailés. Les farouches sectateurs de Luther reconnaissent la mission divine de PHIlippe MELanchton et la supériorité de son éloquence sans seconde, à ce que les deux syllabes initiales de ses noms reproduisent le nom de Philomèle.

Or, comme il est dans les dons de l’analogié passionnelle d'inspirer heureusement les esprits qu'elle éclaire, il est constamment advenu que le succès a couronné l’allégorie et la comparaison tirées du Rossignol. Ainsi aucune Muse n’a probablement modulé dans aucune autre langue de plus mélancoliques et plus tendres accents que la muse de Virgile comparant la douleur d'Orphée qui regrette Eurydice à celle de Philomèle qui pleure ses petits : Qualis populeä mœærens… L'inspiration d'amour qui parfume le texte latin est si pénétrante et si vive qu'il en est

passé quelques émanations subtiles jusque dans la traduction de Delille :

Telle, sut un rameau, durant la nuit obscure, Philomèele plaintive attendrit la nature, Accuse en gémissant l’oiseleur inhumaäïn,

Qui, glissant dans son nid une furtive main, Ravit les tendres fruits que l'amour fit éclore Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.

Le chantre des Zarmonies, dont la harpe aussi mélodieuse que celle de Virgile, vibre bien plus puissamment sous la touche d'amour , Lamartine , se surpasse lui-même dans la peinture du chant du Rossignol. Relisez Jocelyn, une histoire touchante qui retrouve toujours le chemin de vos larmes, l'histoire de deux pauvres enfants perdus dans un désert de glace êt qui s'aiment et s’ignorent sous le regard de Dieu. Ouvrez le livre à cette page vrageuse de la matinée de mai, où l’haleine fiévreuse du printemps verse au cœur des deux innocents des troubles inconnus,

où le ‘besoin d'aimer fait explosion dans la poitrine de Laurence qui cherche en son extase.… Une langue de feu — Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu. Écoutez, écoutez :

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