‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 9 sur 19 · LEA · texte numérisé non relu

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nienne qui pèse sur le pigeon fuyard, sur le pigeon fuvard qui orne plus fréquemment que la caïile la table du pauvre monde et qui fournit à la culture de l'oignon et à celle du chanvre un auxiliaire si précieux. Funeste effet des passions politiques et des réactions aveugles de l'esprit de parti. C'était le travailleur des champs, c'était la production du sol que les réformateurs de 1783 prétendaient protéger d'une facon toute spéciale, en vouant le biset à l’extermination et à la détention perpétuelle, et c’est précisément sur la tête de l’agriculteur et sur celle de ses fils qu'est retombé le sang de l’innocent.

Le colombier seigneurial versait à la consommation du peuple avant 4783 un tribut annuel de quatre millions de pigeonneaux dont la majeure partie servait à varier l'ordinaire du ménage des champs. Le ménage des champs a dû faire son deuil du pâté de pigeon et de la crapaudine. Je ne sais plus à combien de milliers de tonnes s'élevait le produit de la colombine ; aujourd’hui ce produit est réduit à zéro et la culture maraichère cherche en vain à le remplacer, et c'est ainsi que deux sources fécondes de prospérité agricole ont été taries pour la France. J’estime que le peuple français a sacrifié assez longtemps à des haines puériles pour écouter enfin la voix de la raison. Or voici ce que la raison lui souffle par ma bouche :

Les pigeons ne grattent pas la terre avec leurs ongles comme les poules; ils ne la piochent pas avec leurs becs comme les corbeaux et les pies; et les seuls grains qu'ils puissent ramasser sur le sol sont ceux qui sont tombés de l’épi ou de la silique par une cause indépendante de leur volonté ou ceux que la herse a oublié d’ensevelir et qui ont mille chances pour une de ne pas germer.

Par conséquent les pigeons ne peuvent en aucun temps faire de tort aux semailles. Par conséquent les arrêtés de préfecture qui condamnent les pigeons à rester prisonniers chez eux depuis le 47 mars jusqu’au 45 avril au printemps , et depuis le 4 octobre jusqu'au 45 novembre à l'automne, sont des arrêtés mal conçus qui doivent être rapportés ; attendu qu'il est de notoriété publique que le pigeon de colombier qui a besoin d’être libre

SÉDIPÉDES. 67 pour aimer, abandonne ses œufs et ses petits quand on le tient captif.

La seule époque où les pigeons puissent occasionner quelques dégâts est celle qui avoisine la moisson, dans les pays surtout où l’on cultive l'escourgeon, les pois et la vesce. Qu'on ferme les colombiers pendant une quinzaine de jours au mois d'août : c'est tout ce qu'exige l'intérêt de la chose publique.

Que si le destin qui pousse on ne sait où les livres faisait tomber celui-ci entre les mains d’un administrateur éclairé et ami de son pays, qu'il médite ce passage et conforme ses actes aux principes y déduits, et il recueillera beaucoup de gloire et de bénedictions.

La chair des pigeonneaux vaut mieux en fout pays que sa réputation ; elle est succulente, sapide, favorable à l'âge mur. L’Autour et le Faucon qui sont de fines bouches en font le plus grand cas. On sait d’ailleurs que le pigeon se plait dans la société des petits pois après sa mort comme pendant sa vie, qu'il se prête à tous les caprices de l'imagination culinaire, qu'il fait bien en pâté, à la daube, à la crapaudine, qu'il est la proyidence des ménages modestes au printemps. Est-il donc besoin de plus de titres pour mériter la reconnaissance du peuple et les égards de l'administration !

On peut citer comme preuve de l'amour maternel qui anime cette famille un fait fort remarquable en raison de sa rareté et que je n'ai encore retrouvé que chez les hirondelles. C’est que les pigeonneaux nourris par leurs parents sont plus gras qu'ils ne le seront à aucune autre époque de leur vie. Le fait est universe] et notoire. Dans certaines contrées des États-Unis d'Amérique, Ohio, Kertucky, Tennessée, etc., les ménagères font provision de graisse de pigeonneaux sauvages qu’elles emploient en guise de saindoux et de beurre pour accon:moder leurs ragoüts. Ces pigeonneaux se fuent par centaines de milles en quinze jours. La tuerie a lieu au mois de mai. Je renvoie de nouveau pour les détails de ces boucheries atroces aux récits d'Audubon qui nous montre des fermiers accourant au Mesting-Place de vingt lieues à la ronde, munis de leurs énormes charriots pour emporter le gros

des morts et suivis de leurs troupeaux de porcs pour faire ventre des isolés.

Famille des Tourterelles.

La charmante et poétique famille des Tourterelles n’est représentée en France que par deux seules espèces, l’une sauvage, l’autre privée. Celle-ci a donné naissance à une variété.

Les Tourterelles sont comme les Pigeous, des oiseaux voyageurs munis de longues ailes. Leur arrivée dans nos forêts du Nord n’a guère lieu avant le premier mai; elles répartent pour l'Afrique dès le milieu d'août; pas une n’hiverne en France. Les Tourterelles sont essentiellement sinon exclusivement granivores, et vivent dans nos champs. Les vesces, la navette, le colza, le chènevis, sont leurs nourritures favorites. Leurs mœurs familiales et conjugales sont les mêmes que celles des Ramiers. Elles nichent comme ceux-ci dans les bois, et ne déploient pas plus de science architecturale dans la construction de leur demeure. Seulement elles ont pris l'excellente habitude de la placer sur des buissons touflus à quelques pieds de terre, et non plus'sur des arbres; ce qui garantit leur famille contre de nombreux sinistres. Elles ne font qu'une ponte par an. Les Tourterelles passent isolément et de jour, l'extrème vigueur de leurs aïles leur permettant de braver l’attaque de l'oiseau de proie. On ne les voit jamais réunies en grandes bandes dans Pintérieur des terres, mais seulement dans le voisinage des côtes maritimes, au moment de l’arrivée ou du départ. J'ai remarqué autrefois en Afrique que ces oiseaux, si farouches et si difficiles à approcher dans nos plaines, déposaient soudainement leur défiance en posant le pied-sur:le sol algérien, où l’indigène d'alors leur permettait de circuler librement parmi ses tribus et ses willes, sans attenter jamais à leur liberté nià leur existence. J'ai grand’peur que cet état de choses n'ait: changé au détriment de l'innocente espèce, depuis que la civilisation et le fusil de chasse ont envahi le domaine des forbans. :

Le vol des Tourterelles semble plus facile encore et plus rapide

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que celui des Ramiers; la forme de leur corps est plus svelte et plus élégante, plus féminine, pour tout dire. Leur queue s'épanouit en gracieux éventail toutes les fois qu'elles se posent, soit sur un rameau , soit à terre. Leur gémissement, plus tendre que le roucoulement des Pigeons , ressemble bien plus aussi à une supplique d'amour. La Tourterelle est une suave créature dans toute l’acception du terme, et le nom de Tourtour que lui ont donné les Romains est une des plus heureuses et des plus expressives onomatopées de la langue zoologique.

TourrereLze. La Tourterelledes bois, notre unique espèce indigène, habite tousles pays de France où il y a un bosquet pour lui-offrir un. asile, et un ruisseau d’eau pure pour la désaltérer. Elle aime par-dessus tout les vallées ombreuses et fraiches, voisines des prairies et des champs cultivés. Elle est friande de toutes les graines oléagineuses, de celles de la navette d'été notamment; et l’abus de cette nourriture finit par lui donner vers le mois de septembre un excès d'embonpoint qui lui permet de rivaliser avec la caille pour la délicatesse de la chair. La jeune tourterelle prise;au nid s'élève facilement en cage et se marie sans trop de répugnance avec la tourterelle à colliér, voire avec les petites variétés de pigeon domestique. Cette union est même féconde ; seulement les métis qui en naissent sont stériles. Toutes les tourterelles nourries en cage, et auxquelles on ne ménage pas assez le chènevis ou le colza, sont sujettes à périr d'indigestion et d'obésité.

TourreRELLE À coLier. Cette espèce, qui est pour le vulgaire le type de la famille, est originaire de la Syrie et de l'Egypte, d'où elle a été importée en Europe à une époque déjà assez ancienne pour qu'il soit difficile de la bien préciser. Elle est remarquable par sa charmante couleur isabelle ou café au lait et par un joli collier noir qui tranche délicatement sur le fond de son manteau. Je ne connais pas dans le monde une seconde créature aussi innocente de mœurs, aussi élégante de forme , aussi douce de regard, aussi caressante pour sa maitresse que la tourterelle isabelle. Elle a pour pendant la gazelle

dans le règne mammifère. On entend souvent des gens froids, parfaitement insensibles aux harmonies de la nature, se plaindre de la monotonie des soupirs de la tourterelle, comme si c'était pour eux que là tourterelle soupirait. Ce reproche de monotonie est souverainement absurde , attendu que c’est le propre des vrais amoureux de répéter toujours la même note, et le propre des vraies amoureuses d'adorer cette même note et d’en être enchantées. En harmonie, tous les séristères d'amour sont peuplés de tourterelles comme les Tuileries de ramiers: et il est fait à toutes ces espèces innocentes une destinée proportionnelle à leurs attractions.

En vertu du principe de zoologie passionnelle qui veut que toute espèce susceptible d’être domestiquée débute par virer au blanc, couleur d’unitéisme, la tourterelle isabelle produit en cage une variété blanche. Ainsi la poule blanche et la colombe blanche sont les premières modifications de leurs types primitifs.

La famille des Tourterelles qui ne fournit à la France qu'une espèce indigène est comme celle des pigeons, très-riche en variétés naturelles sur d'autres points du globe. On v trouve des tourterelles lilliputiennes à queue fourchue, d’autres à queue pointue, d’autres qui ne quittent jamais la plaine. Il est probable que la plupart finiront quelque jour par produire et s’acclimater parmi nous. .

La coutume d’élever des tourterelles en cage n’est nulle part plus répandue que dans les pays d'Outre-Rhin. On a cru trèslongtemps que cette passion du peuple allemand pour ce touchant emblème de tendresse maternelle et de fidélité conjugale reposait sur l'accord des sympathies du cœur. Mais 1l à bien fallu depuis revenir de ces illusions poétiques et restituer à la triste coutume son mobile mesquin. Ce mobile, c’est la croyance que les Tourterelles sont plus prédisposées que l’homme aux affections nerveuses et notamment au mal caduc, et que ce mal tombe sur elles, quand il entre dans un logis, au lieu de s'attaquer aux maitres. C'est-à-dire que l’on ne se charge de l'entretien des malheureuses bêtes que pour s’en faire des bou-

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cliers contre la maladie et qu'on ne les chérit que tout juste assez pour les mettre souffrir à sa place. Combien d’autres espèces délicates et nerveuses, telles que le Canari, le chardonneret . le bouvreuil , n’ont dû leur popularité qu'à des préjugés dé même ordre ! Et ailleurs aussi que d’Abigails condamnées au supplice de la tourterelle par des mèrès sans pudeur !.….

Exotiques.

J'ai dit que les Frugivores purs habitaient généralement en Asie, le grand Archipel oriental ; en Afrique, la Nubie et l'Abyssinie ; en Amérique, les rives de l’'Orénoque ou de l'Amazone. Les Frügivores asiatiques, compatriotes des oiseaux de paradis, appartiennént presque tous à la populeuse tribu des Colombiens: Beaucoup d'arbres et de fruits du pays des épices ont leur Frugivore spécial, et il y a le colombien du poivre comme celui du giroflier.…. Les Frugivores d'Afrique S'appellent PAytotomes , nom qui veut dire érancheurs de tiges, de la fächeuse habitude qu'ont ces oiseaux de faucher les moïssons en vert, habitude qui leur met à dos tous les cultivateurs. Je sais trop peu de chose sur les mœurs de cette famille inconnue, pour hasarder uné théorie relative aux caractères de parenté qui doivent exister entre sés divers’ membres et les Colombiens, mais on m'apprendrait demain que le nid des Phytotomes est aussi mal bâti que célui des pigeons, que leur ponte est de deux œufs et que le mâle et la femelle se partagent les fonctions de la maternité, que la nouvelle ne me surprendrait aucunement. De même, je ne connais guère plus les mœurs du coq de roche des rives de l’'Amazone, mais j'ai suffisamment vu la bête et la façon dont.elle se coiffe et dont elle porte la queue pour affirmer à mes risques et périls qu'elle est proche parente du pigeon , parce qu'il y à de ces caractères de parenté physionomique qui ne -doivent pas tromper.

C’est ainsi, par exemple, que si vous prenez un pigeon blanc pätu de la plus belle espèce, et que vous le placiez en regard du Lagopède, vos yeux à une très-petite;distance confondront les

deux moules, et que si vous remontez ensuite de cette comparaison des traits du visage à celle des mœurs des deux espèces, vous serez émerveillé de la similitude morale comme de l’autre, L'observation vous fera reconnaître , en effet, dans le Lagopède, le plus pur et le plus herbivore de tous les pulvérateurs, une espèce où le mäle dans la saison d'amour roucoule et fait le Saint-Esprit comme un pigeon ramier.

Cependant le pigeon blanc patu est un produit de l’art, et sous prétexte que ce moule n'existe pas dans la nature, plusieurs pourraient être tentés de nier la valeur du rapprochement; mais cette négation n'accuserait de leur part qu'un esprit très-étroit et peu judicieux ; car ces modifications des types primitifs obtenues par la domestication sont les signes qui indiquent les vraies aflinités génériques, à l'instar de la monstruosité. Ce qu'on nomme monstruosité dans la langue vulgaire veut dire en langage scientifique temps d'arrêt dans le développement ou fixité anormale attribuée par un accident quelconque à un caractère essentiellement #ransitoire.: Quand l'homme s'empare de cette anomalie et la régularise, quand il{l’incarné dans un type nouveau, l'anomalie change de nom et la monstruosité devient une variété. Ainsi la rose double, la pêche de‘ Montreuil,1le froment et le pigeon patu ont été dés monstruosités avant de s'appeler des conquêtes précieuses de l'homme. J'ai déjà dit que ce privilège de créer des variétés était la part de puissance créatrice que Dieu avait dévolue à l'homme et que l'Art dont'on parle tant et dont on sait si peu, était l’exercice même de cette puissance. Je reviens volontiers à cette intéressante question de l'Esthétique que je serais heureux de faire comprendré ‘aux malheureux artistes qui ignorent la plupart du temps ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ee qu'ils veulent, et que leur ignorance äbsolue du but et de‘fa’mission de l’art entraîne trop souvent dans une fâcheuse voie. L'Art est le domaine de la création humaine; les artistes sont les gens qui créent, sont les collaborateurs de Dieu. L'art ne consiste pas à imiter la nature, comme aucuns le supposent, mais à faire mieux qu'elle et à corriger ses épreuves. Sa mission est d’incarner l'idéal ‘dont il

SEDIPEDES. 73 a prescience et: de’stimuler:la soif de la félicité et de la richesse universelle pour pousser les masses en ayant. Peut-être les destinées de l’art s’accompliraient-elles plus facilement, si elles étaient ainsi généralement comprises ; peut-être verrait-on moins de grands artistes renier la cause du progrès pour se faire les plats courtisans de Mécène. |

Maintenant, puisque la comparaison du pigeon blanc et. du Lagopède a si bien réussi à vous indiquer d'où le groupe des Colombiens venait, vous ne pouvez faire mieux que d'employer le même procédé pour savoir où il va. Faites donc la contrepartie de l'expérience, cherchez dans la série des moules nafurels des familles voisines celui qui ressemble.le plus à la variété du pigeon domestique la plus éloignée du type primitif, par exemple au petit pigeon blanc à fraise rebiflée et à queue retroussée. Vous avez trouvé le Coq de roche de l'Amérique équatoriale, Alors concluez hardiment de ce cas de ressemblance fortuit et isolé des deux individus comparés, à la contiguité certaine des deux familles dont ils font partie.

Je ne suis pas.sûr que le Coq de roche soit aussi mauvais architecte que, le pigeon de roche, ni qu’il ponde deux œufs, ni qu'il soit complétement frugivore comme notre biset domestique; mais je ne, crois pas me hasarder beaucoup en affirmant qu'il en doit être ainsi..….D'autant mieux que j'ai absolument besoin du Coq de roche pour graduer la transition de la Frugivorie à Ja Granivorie ; la tribu des Cogqs de roche donnant la main à celle des Manakins qui confine à celle des Jaseurs de Bohême qui sont les cousins des Gros-becs et des Becs-croisés. J'entends à ce.seul nom de Jaseur, prononcé en tel lieu, tout l'Institut frémir, alarmé de mon audace; car il avait plu jusqu'à ce jour à la science, on ne sait, pas pourquoi, de colloquer le Jaseur qui est upe.espèce innocente et gazouillante vivant principalement de bourgeons et de semences, parmi les geais. et. les pies-grièches qui.sont des espèces féroces , amies de la chair vive. Or les savants qui n'ignorent pas que leurs classifications officielles sont des châteaux. de cartes, ont toujours peur qu'on ne soufle dessus.

Il est à remarquer que la nature, dans son amour des nuances et des transitions insensibles, a refusé à toutes les espèces de la frugivorie là plupaït des-dons artistiques , le génie dé la musique et celui de l'architecture entre autres. La nature, toutefois, à fait beaucoup pour elles, leur donnant le baiser en place de ces dons, et bien avisé serait: celui qui soutiendrait qu'elles ont perdu au change. On sait que le cumul des deux dons du baiser et du chant, privilége quasi-excelusif du genre homme, n'a été concédé dans le règne tout entier des oiseaux qu'à deux où trois espèces dites inséparables. Et encore ces espèces jasentelles plutôt qu’elles ne chantent dans la vraie acception du mot:

Un joli problème à résoudre est celui de savoir si le baiser est dans les dons du Coq de roche comme dans ceux du pigeon biset. Quel triomphe pour l’analogie passionnelle, s’il en était ainsi !

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