LAURENCE
Vois dans son nid la muette femelle Du rossignol, qui couve ses doux œufs, Comme l'amour lui fait enfler son aile Pour que le froid ne tombe pas sur eux.
Son cou, que dresse un peu d'inquiétude, Surmonte seul la conque où dort son fruit,
Et son bel œil éteint de lassitude,
Clos du sommeil , se rouvre au moindre bruit.
Pour ses pelits son souci la consume; Son blond duvet à ma voix a frémi;
On voit son cœur palpiter sous sa plume Et le nid tremble à son souffle endormi.
A ce doux soin quelle force l’enchaine ?
Ah! c’est le chant du mâle dans les bois, Qui, suspendu sur la cime du chêne, Fait ruisseler les ondes de sa voix !
Oh ! l’entends-tu distiller goutte à goutte Ses lents soupirs aprés ses vifs transports, Puis de son arbre étourdissant la voûte, Faire écumer ses cascades d'accords ?
Un cœur aussi dans ses notes palpite !
L'âme s’y mêle à l'ivresse des sens,
Il lance au ciel l'hymne qui bat si vite, Ou d’une larmeil mouille ses accents !
A ce rameau qui l’attache lui-même ?
Et qui le fait s’'épuiser de langueur ?
C’est que sa voix vibre dans ce qu'il aime Et que son chant y tombe dans un cœur !
De ses accents sa femelle ravie
Veille attentive en oubliant le jour;
La saison fuit, l’œuf éclot, et la vie
N'est que printemps, que musique et qu'amour !
SÉDIPEDES.
* Dieu de bonheur ! que cette vie est belle ! ‘ Ah ! dans mon sein je me sens aujourd'hui Assez d'amour pour reposer comme elle .
Et de transports pour chanter comme lui.
r2 ot
N'est-ce pas que jamais la passion n’a parlé par une bouche humaine un langage plus sublime et plus incendiaire, et que l'infortunée Didon est bien pàle auprès de Laurence, et même Roméo qui veut trop s’en aller ! N'est-ce pas que le pauvre historien des bêtes qui a commis l’imprudence d'illustrer son récit de tels vers, est tenu de demander pardon à ses lecteurs d'oser encore leur servir sa vile prose après !
Aucune gloire, aucune chance heureuse n’a donc manqué au Rossignol. Comme il a des panégyristes qui s'appellent Virgile, Ovide, Lamartine, etc., il a des historiens nommés Pline, Buffon, etc., etc. Jean-Jacques déclare en ses Confessions, qu'il n'a jamais entendu le chant du Rossignol sans être vivement ému. Le naturaliste latin savait les mœurs de l'oiseau , il y a dix-sept siècles, comme nous les savons aujourd'hui; mais la mythologie grecque a erré sur son compte.
La tradition mythologique s’est trompée, pour avoir fait de Philomèle le type d’une princesse athénienne célèbre par sa beauté, à qui son beau-frère luxurieux aurait infligé un outrage et puis coupé la langue pour l'empècher de divulguer son crime. Ce signalement de princesse de sang royal, belle et muette, ne reproduit aucunement les traits du Rossignol, qui n’est ni beau ni muet, et qui d’ailleurs serait parfaitement incapable d’égorger un neveu pour le faire manger à son père, comme le fit, dit l'histoire, la princesse outragée. D'où je crains fort que ceux qui ont cru d’après la fable que la romance du Rossignol était une complainte sur les malheurs de Philomèle et sur la perversité de Térée, n'aient été dupes de leur crédulité. La romance ou plutôt le nocturne du Rossignol n’est pas une complainte, mais bien une élégie amoureuse écrite pour une voix seule par un maëstro passionné. Et la passion brülante qui respire en ce poëme et empèche de dormir l'infortuné inamorato, est la double jalousie de l’art et de l'amour.
Le Rossignol, en effet, ne chante pas seulement pour attendrir le cœur de sa maîtresse et charmer ses ennuis ; il chante aussi et surtout pour qu'on l'admire et pour qu'on l'applaudisse; il chante pour faire taire ses rivaux , pour les écraser sous le poids de sa supériorité, pour les tenir à distance du canton qu'il s’est adjugé. S'il n’atteint pas ce dernier but par la force de ses poumons , il a recours au combat ordinaire , au combat corps à corps; car il faut d’une manière ou de l’autre qu'on lui fasse place nette. S'il est vaincu dans cette nouvelle rencontre, il s’expatrie comme le Pinson et va bien loin cacher sa honte. Beaucoup meurent sur le terrain du dépit de la défaite et des blessures reçues. On ne comprend pas à première vue qu'une épée aussi peu offensive qu'un bec de Rossignol ou de Rouge-gorge puisse donner la mort, mais le fait se reproduit si fréquemment qu'il n'est pas même contestable. L'habitude des duels à outrance se retrouve jusque chez les Fauvettes proprement dites , qui ont l'esprit moins batailleur que les Rossignols, et chez les Roitelets qui ont le bec encore plus mou et encore plus inoffensif que les Fauvettes.
La quinzaine qui suit l’arrivée des Rossignols parmi nous est l'époque habituelle de ces joûtes terribles. Les mäles dans ces espèces précèdent les femelles d’une semaine ou deux, afin d’avoir terminé leurs querelles pour le jour où celles-ci arrivent, et pour être en mesure d'offrir un établissement convenable aux belles voyageuses en quête de maris. Ainsi procèdent les Ortolans et quelques milliers d’autres. Cette précession des mâles dont la cause était demeurée jusqu'ici un mystère pour lascience, n'intriguera plus personne désormais.
L'avenir des Rossignols dépendant du triomphe obtenu dans ces concours de musique vocale, on concoit toute l'importance que les pères de famille et les enfants mäles de cette espèce attachent à l'étude du chant. Il n’y a peut-être pas un seul département de France où l'ardeur immodérée qu’apportent à cette étude les jeunes Rossignols, ne fasse chaque année des victimes. Ainsi dans nos collèges, des centaines de malheureux enfants s’abrutissent l'intelligence en des travaux ingrats pour acquérir le titre glorieux d'élève de l’École Polytechnique, et paient
SÉDIPÉDES. 297
quelquefois de leur santé ou de leur vie cette noble ambition. Il résulte de cette tension perpétuelle de l'esprit des Rossignols vers le progrès et la perfectibilité, que quelques-uns des mieux doués acquièrent des talents supérieurs qui leur assurent le monopole des honneurs et des places. Heureux sont les fils de tels pères, car ceux-ci naturellement jaloux de perpétuer l'illustration de leur nom et de faire souche de virtuoses, se font un plaisir et un devoir de pousser leurs héritiers dans la voie du succès, en les initiant à tous les secrets de la méthode et à toutes les rubriques du métier. De là l'illustration séculaire de telles ou telles familles de tel ou tel canton, de la famille des Rossignolis le Romainville, par exemple, ou de celle des Fauvettes à tête noire d'Auteuil. Mais de même qu'il est pour les Rossignols des contrées privilégiées où semble s'être réfugié l’atticisme du beau langage, il est des Béoties par contre où fleurit le patois et dont les malheureux indigènes n'émettent pas une note qui ne devienne aussitôt le texte de mauvais quolibets. Les Fauvettes du bel air sont peut-être plus impitoyables encore pour le purisme de la phrase que les jolies parleuses des salons de Paris. , Bechsteïn, naturaliste allemand qui a fait sur l'histoire des Fauvettes de profondes études , va jusqu'à affirmer que le chant nocturne est un privilége aristocratique, appartenant à certaines familles de Rossignols, mais non à toutes, et se transmettant par le sang. Le chant d'un Rossignol parfait renferme habituellement vingt-æaatre strophes, sans compter les ornements et les fioritures dont l'artiste brode ses finales. On a calculé aussi que la portée de la voix du Rossignol égalait celle de la voix de l’homme et s’entendait de plus d’un kilomètre. Retenons bien que tout ce que je viens de dire, à propos du Rossignol , espèce pivotale du groupe des ténors, s'applique à tous ses membres et peut même s'étendre à l'immense majorité des chanteurs des trois autres séries. Faisons encore cette observation importante : que les grands talents ne s’acquièrent qu’en pleine liberté et qu'aucune serinette quelconque ne saurait suppléer pour les oiseaux chanteurs les maîtres que leur à donnés la
nature. Un Merle, un Rossignol , un Rouge-gorge pris dans les bois, à l’époque de la maturité de leur talent, chantent bien plus souvent en cage qu’en liberté, parce qu'étant débarrassés du soin de chercher leur nourriture, ils ont plus de temps à consacrer à l'art; mais il leur manque toujours pour accentuer leur voix, ce mobile tout puissant de lémulation et du génie, l'amour, la passion sainte qui ne se remplace pas. Il y a de l'oiseau chanteur pris de filet, au chanteur de brochette (élevé en cage) une différence de valeur qui ne se calcule pas. J'ai connu, rue de la Victoire, chez un riche portier amateur, un Rossignol de Romainville, pris de filet, dont on offrait cinquante écus; mais je ne sache pas que jamais Rossignol de brochette ait été payé 25 francs.
Or , tout ce qui précède a été dit par Pline, il y a dix-sept cents ans et plus, et dans un excellent langage. Le grand naturaliste romain a assisté en personne aux lecons de chaut données par le Rossignol à ses fils; il a admiré l'attention soutenue et le respect avec lequel les jeunes élèves écoutent la parole de leur professeur et accueillent ses remontrances. [1 affirme qu'il est impossible de rencontrer deux Rossignols de mérite égal, ce qui est vrai. Il trouve enfin une hyperbole sublime pour peindre la frénésie de cabaliste qui pousse au combat les rivaux : « Victa morte sœæpè finit vitam, Spiritu prius deficiente quam cantu. » (Plus d’une fois le vaincu finit sa vie par la mort, le suuflle lui manquant avant le chant).
Il soupirait encor, qu'il n'était déjà plus.
Les oiseliers de l'antiquité savaient aussi bien que nos oise liers modernes que le Rossignol mis au trou perdait incontinent le désir et la faculté de chanter. La mise au trou est un procédé par lequel on arrête une Fauvette ou un Rossignol au milieu de son chant d'amour au printemps, pour le lui faire reprendre plus tard, vers la fin de l'été, au temps où les oiseaux ne chantent plus. Il consiste tout simplement à emprisonner l'oiseau pendant soixante jours dans une armoire sombre. Le captif, tout joyeux de revoir la lumière, entonne incontinent une hymne d’allé-
SEDIPÉDES. 229 gresse en l'honneur du soleil. Et voila ses chants retrouvés. On sait par les poésies d'Horace quel grand cas les gourmands de Rome faisaient de la chair du Rossignol, qui se servait rôti sur un lit de confitures (au miel). La brochette de rossignols était en ce temps-là une éprouvette gastrosophique pour les amphitryons de première classe, les Esope et les Luculius. La valeur de l'oiseau chanteur atteignait des chiffres encore plus fabuleux que celle de l'oiseau mort. Dans les beaux jours de la grandeur romaine, disent les écrivains de cette époque, les Rossignols bien appris se vendaient plus cher que les esclaves. On en donna un blanc à l'impératrice Agrippine qui avait coûté 6,000 sesterces (quinze cents francs de notre monnaie). Ce prix exorbitant ne serait enccre que la moitié, dit-on, de la valeur courante des bons Rossignols au Japon.
Les mêmes historiens qui nous ont transmis ces détails rapportent que la passion des Rossignols était endémique dans la famille des Césars, et que Drusus et Britannicus, fils de Claude, possédaient plusieurs de ces oiseaux qui savaient plusieurs langues et parlaient indifféremment le latin et le grec. Conrad Gessner a raconté sérieusement aussi l'histoire de deux Rossignols de Ratishonne qui avaient l'habitude de causer en allemand la nuit, sur tout ce qu'ils avaient entendu dire autour d'eux durant le jour. J'ai peine à admettre que tout soit vrai dans ces récits. On a cru longtemps encore que les Rossignols s’engourdissaient pendant l'hiver et passaient la rude saison ensevelis dans des troncs d'arbres d’où ils ressuscitaient au printemps; mais on sait aujourd'hui que cette version n’est pas plus exacte que celle qui attribuait aux Sizerins la singulière habitude de se métamorphoser en mulots à l'approche du froid pour chercher un asile dans le sein de la terre.
Les Rossignols quittent la France de très-bonne heure, dès les premiers jours d'août, et leur passage est presque complétement effectué vers le 5 septembre. Ils ne traversent pas la mer, mais se dirigent vers l'Est et se rendent en Égypte par la Hongrie, la Dalmatie, l'Epire et lesiles de l’Archipel. Ils ne donnent pas à la pipée et sont presque tous partis à l’époque de l'ouverture de la
tendue , c'est à dire au 1° septembre, ce qui est cause qu'il en échappe beaucoup aux oiseleurs.
On a vu par le chiffre des hauts et des bas prix que j'ai donnés ci-dessus, que les oiseaux se vendaient moins cher au marché Saint-Germain du Paris moderne qu'au marché de l’ancienne Rome. La ville de Troyes en Champagne, si célèbre déjà par son commerce d'andouilles et de bonnets de coton, est de toutes les cités de France celle qui se livre avec le plus de succès à l'élève du Rossignol. Le monopole de cette industrie intéressante y est entre les mains des cordonniers, comme à Paris l'élève des Canaris et à Strasbourg l'engraissement des oies.
Le Rossignol recherche les voütes des frais ombrages, le voisinage des ruisseaux, des prairies et des habitations isolées. Il préfère à toute autre demeure l'allée ombreuse et solitaire du pare, propice aux promenades sentimentales et à la rèverie et d’où il peut être entendu de la compagnie du château; car il a conscience de la supériorité de ses chants et il a besoin qu'on l’écoute. Il niche à terre au sein des tapis de pervenche, de lierre ou de mousse verte qui couvrent les ados de fossés ou encore au milieu d’une touffe de houx, de hêtre ou de charmille. Son nid est fait presque entièrement de feuilles mortes pressées , agglu- {inées et stratifiées par couches épaisses, sans crin ni laine à l'intérieur. Ce nid n'ayant jamais été bâti que pour être placé dans des tas de feuilles sèches, je m'étonne que Temmynck, et après lui l’auteur de l'Ornithologie du Gard, se soient avisés de le placer sur les arbustes adossés contre un mur ou dans de gros buissons, ete. Quelque chose me dit que ce savant Hollandais, qui connaît mieux que personne les oiseaux empaillés, est moins fort que moi sur les nids, et qu'il a moins souvent afiligé ses parents que moi les miens dans son bas âge, par le piteux spectacle de ses hardes dévastées. La femelle pond dans ce nid de feuillage cinq œufs d'un vert olive foncé, marqués au gros bout d’une tache blanche. Les petits quittent le nid de trop bonne heure comme toutes les Fauvettes. Le Rossignol n’élève qu'une couvée par an.
Puisque les savants d'autrefois ont tout dit sur le Rossignol,
SÉDIPÉDES. 231 la beauté et la variété de ses chants, la délicatesse de sa chair, ses batailles et sa jalousie , sa curiosité excessive qui le porte à vouloir essayer tous les piéges , etc., puisqu'il n’y a pas à le défendre d’un déni de justice, je ne vois pas la nécéssité de prolonger une notice qui n'apprendrait rien à personne.
Le Rossignol est l'emblème de l'Harmonie solitaire et de la poésie élégiaque qui aime à gémir sur les tombes et à conter ses peines aux échos de la nuit.
La Prinomère. Une autre espèce de Rossignol, un peu plus grosse et un peu plus roussâtre de ton que la précédente; plus solitaire aussi et plus amie des eaux. La voix de la Philomèle a plus de portée et plus d'éclat encore que celle du Rossignol ordinaire , et son chant a plus de durée; mais ce chant est loin de valoir l'autre pour la variété, la souplesse et le liant des modulations. Il est haché, heurté et dénué de ces prolongements solennels et de ces finales harmoniques qui donnent tant d'expression et de charme au langage du Rossignol vulgaire. La Philomèle a, en outre, le défaut de parler trop haut pour le tète-à-tète de la chambre: et comme elle chante toute Ja nuit quand elle est de bonne humeur, elle indispose facilement le voisinage par la sonorité de son verbe. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas souffrir le Roisignol et qui se lèvent la nuit pour le faire taire. De ce nombre était sans doute l’agronome Mathieu de Dombasle, qui écrivit de si déplorables dédicaces au Dauphin et de si fâcheuses diatribes contre le Rossignol. Rare en France et d'assez grand prix.
Les immenses progrès qu'a faits depuis vingt-cinq ans en Europe l'art d'élever les oiseaux, donnent lieu d'espérer que l’homme se sera rendu maitre avant peu de tous ces grands chanteurs, et qu'il les fera nicher dans sa demeure. Et comme il lui sera facile de choisir les types reproducteurs, il arrivera qu'au bout d’un certain temps, de plusieurs siècles peut-être, les plus excellentes méthodes de chant auront prévalu parmi l’universalité des espèces chanteuses, et vulgarisé le talent dans des proportions indicibles. Les jeunes oiseaux de cette catégorie sont, en
effet, si désireux de s’instruire et naturellement si pleins de.goût, qu'il suflit de mettre à leur portée un exemple du mieux, pour qu'ils cherchent à l'imiter sur-le-champ. Et le progrès gagnera jusqu'aux tribus primitives des Fauvettes et des Rossignols de Russie, si barbares encore, si incultes et si illettrées.
Famille des Fauvettes proprement dites. Onze espèces.
Nous entrons ici de nouveau dans un de ces fouillis inextricables de nomenclature et de classification comme la science officielle s'entend seule à les faire. Essayons de nous tirer de cette passe dangereuse, comme nous nous sommes tiré déjà de celle des Loxiens et des Fringilles, où nous avons été assez heureux pour cotoyer de tout près le gàchis sans trop nous y embourber. De même qu’on passe auprès du cadavre de l’homme ivre sans le voir, pour s’épargner une hypocrite jérémiade sur les misères de l'espèce humaine, faisons semblant de passer sur les tristes écarts de la science sans les apercevoir , afin de nous dispenser de nous apitoyer sur iceux.
Les Fauvettes proprement dites, qui chantent et qui mangent des baies ainsi que des insectes, fornent tout au plus la troisième ou la quatrième partie de la tribu populeuse à laquelle les savants ont attribué cette dénomination générique, et qui d’après eux contiendrait une quarantaine d'espèces, tribu qu'ils ont divisée en deux sections principales, celle des Riverains (aquatiques) et celle des Sylvains (forestiers). Pour ma part, je ne connais en France que onze fauvettes proprement dites , et encore n'oseraisje pas garantir l’authenticité de ce chiffre, tant les nomenclateurs ont été ingénieux à introduire le trouble et la confusion dans la désignation des espèces. Je ne crois pas m'aventurer en affirmant que sur les quarante étiquettes qu'emploie la nomenclature ancienne , il en est à peine douze qui puissent servir à faire reconnaître d'une manière certaine l'espèce qu'elles sont chargées de désigner et qui ne s'appliquent pas tout aussi bien à deux ou trois
SÉDIPÉDES. 233 autres variétés. C’est ainsi qu’on rencontre dans la classification de Temmynck {réputée la meilleure) des Mélanocéphales et des Tétes noires, c'est à dire des noms qui signifient absolument la même chose et qui par conséquent ne divisent rien; plus une Babillarde , comme si toutes les Fauvettes n'étaient pas babillardes ; plus une Fauvette tout court; plus une Grisette, comme si toutes les Fauvettes n'étaient pas plus ou moins grises; plus une Fauvette des jardins, comme s’il n'y avait pas trois ou quatre Fauvettes de jardins. [Il ne m'est pas prouvé que si l’ornithologie officielle eût visé à embrouiller l’écheveau de cette histoire, elle y eùt mieux réussi qu'elle n’a fait en cherchant à le dévider. Mais nous avons promis de jeter un voile sur ses fautes , soyons fidèle à nos engagements.
Les onze Fauvettes de ma connaissance s'appellent l'Orphée, la Mélanocéphale ou la Grande Fauvette à tête noire, la Fauvette à tête noire ordinaire, la Bretonse, qui est probablement la même que la Grisette, la Babillarde, la Fauvette à lunettes, la Passerinette, le Pitchou , l'Epervière , la Sarde. L'histoire de toutes ces espèces est à peu près la même et ne demande pas pour chacune d'elles une notice spéciale développée. Elles habitent les bois, les haies et les jardins; elles nichent pour la plupart dans les buissons, quelques-unes sur les arbres, d’autres au milieu des hautes tiges des genêts, du blé et des luzernes. Leur nid plus gracieux que solide consiste habituellement en une jolie corbeille à claire-voie dont la muraille est faite de brins d'herbes et dont l'intérieur est garni d’un semblant de mateias de crin où apparaissent de ci de là quelques rares flocons de laine. Le caille-lait, dont la tige velue adhère fortement aux corps contre lesquels on l’applique, sert ordinairement d'assises à cet édifice trop léger. Cette négligence dans la tenue du domicile des Fauvettes s'explique par la raison que leur incubation dure peu, une dizaine de jours au plus, et que les petits sortent du nid avant l'heure. À quoi bon faire des frais pour l’embellissement et le comfort d’une demeure qu'on doit occuper si peu de temps?
Aucune de ces espèces n’est sédentaire dans les départements du Nord. Quelques-unes seulement s’arrétent en leurs émigra-
tions dans quelques localités privilégiées du midi de la France et de la Corse dont la température est la même que celle des iles de l’Archipel et de la côte septentrionale d'Afrique. Toutes passent isolément et de très-bonne heure comme le Rossignol. » chair de quelques-unes vaut celle du Bec-figues.
Le Prrcnov. Moule réduit du Traine-buisson , commun dans le Midi, rare dans tout le Nord, le Centre et l'Est, mais assez répandu dans les landes buissonneuses, les genêts et les forêts de la Bretagne. Tout le dessus du corps brun cendré, le poitrail rouge vineux , la queue longue et étagée. Ce petit oiseau marque parfaitement la transition entre les Rubiettes et les Fauvettes proprement dites. Il court à terre et fait de fréquentes salutations de la queue comme le Rossignol, s’essaie quelquefois à chanter en volant comme la Babillarde , et demeure volontiers lhiver aux lieux où il est né. Je serais fort embarrassé de dire quelle raison m'a retenu d'enlever le Pitchou à la tribu des Fauvettes pour le classer dans celle des Rubiettes.— Niche dans les genêts.
La Basrcrarpe. L'espèce la plus commune et la plus répandue en France où on la trouve partout dans les bois, dans les plaines, dans les vergers et les jardins. C’est cette petite Fauvette à gorge blanche, à manteau marron clair, à la queue brune avec les remiges extérieures marquées de blanc comme chez l'Alouette, qui se plait comme le Traine-buisson dans les ramures des petits pois des jardins, qui niche dans les seringas, les groseillers , les chèvres-feuilles , qui monte en l'air à quatre ou cinq mètres pour débiter son ariette joyeuse et retombe aussitôt sur la tête feuillue des pommiers; qui chante dans les blés, dans les bois, dans les haies, qui adore les baies de sureau , les cerises et les mirabelles. Je propose de faire à cette espèce un joli petit nom poétique d’une seule pièce qui voudrait dire fusée chantante et qui la désignerait beaucoup mieux que le sobriquet déplaisant qu'on Jui a infligé.
Remarque. Le portrait qui vient d’être tracé est celui de la Babillarde du marché Saint-Germain; mais il est d’une ressem-blance parfaite avec celui de la Grisette de Temmynck.
SEDIPEDES. 235 LA Breronxe. La Fauvette qui se vend à Paris sous le nom de Bretonne est-elle la même que la Grisette des auteurs, ou la Fauvette tout court, ou la Fauvette des jardins de Temmynck ? Je me suis posé cette question-là bien des fois sans pouvoir la résoudre. Je crois pour mon compte néanmoins que la Bretonne est cette charmante musicienne à laquelle Roux ou Vieillot ont donné le nom grec d'OEdonia, c’est-à-dire qui chante, comme si toutes les vraies Fauvettes n'étaient pas des oiseaux chanteurs ; mais j'attends pour affirmer cette identité d’une facon plus positive que l'autorité ait fait dresser juridiquement l’état civil de ces trois ou quatre moules, opération urgente et vivement réclamée par l'incertitude publique. En tout cas, la Bretonne du marché Saint-Germain, comme elle s'appelle ailleurs, est cette petite Fauvette très-commune qui porte un manteau gris verdàtre plus clair que celui de la Fauvette à tête noire et moins nuancé de marron clair que celui de la Babillarde. La Bretonne chante beaucoup mieux que celle-ci et presque aussi bien que celle-là Elle se distingue en outre de toutes ses congénères par deux caractères fort remarquables dont les historiens parlent peu; elle subit deux mues chaque année et préfère la nourriture végétale à l'animale , à ce point qu'elle ne peut se passer de fruit pendant l'hiver, à l'instar des autres Fauvettes, du Rouge-gorge et du Rossignol. Les oiseliers qui la gardent d’une année à l’autre sont donc obligés de la mettre au régime de la pomme de Calville ou du cœur de choux mélangé avec la pâte de chènevis, quand les baies sont passées ; mais ce régime exclusivement végétal a l'inconvénient de nourrir ses penchants à l'obésité, maladie incurable à laquelle la Bretonne est trop sujette et qui la conduit à la mort par l'hébètement , la somnolence et la perte du chant. Les périls et les diflicultés de tout genre dont l’entretien de la Bretonne est semé expliquent la rareté des éducations qu'on en fait et le peu de popularité de l'espèce, malgré la beauté de sa voix, que quelques amateurs distingués ne craignent pas de mettre au-dessus de celle de la Fauvette à tète noire. Je demande la permission de n’en pas écrire plus long sur la
Grisette, la Fauvette et la Fauvette des jardins de Temmynck, ne connaissant ces espèces que par oui dire et non personnellement. Je désire seulement qu’on sache bien que si je ne les connais pas, la faute n'en est pas à moi, mais aux nomenclateurs patentés qui leur ont si drôlement barbouillé la figure qu'il m'a été tout à fait impossible de reconnaitre leurs traits.
La Fauverre À LuneTTEs. Un des plus petits oiseaux de France et des plus charmants gazouilleurs; ainsi nommé d’une sorte de bandeau circulaire qui lui entoure les yeux et semble s’enchàsser dans son bec. Espèce très-rare sur le continent et presque exclusive à la Corse, contrée très-propice aux Becs-fins. La Fauvette à lunettes chante en volant comme la Babillarde, mais sa chanson a deux phrases de plus que celle de cette dernière, sa voix est plus solennelle, plus veloutée et plus grave.
La PasserinerTe. Autre petite espèce méridionale, délicate et fluette, commune en Corse et dans toute l'Italie, mais rare sur le continent français. Elle habite les grands bois et se tient cachée dans le plus épais du feuillage des ormes et des chênes, d’où elle ne cesse de faire entendre ses joyeux gazouillements. Manteau cendré bleuàtre, devant du corps roux vineux, moustaches blanches, etc.
La Fauvette éPerviÈre et la Fauvette sarpE sont deux espèces fort rares et peu intéressantes, La dernière n’habite guère d'autre pays que la Corse; et comme aucune particularité ne la caractérise, je passe sur elle brièvement. Elle à le tour des veux nu et coloré d’un rouge vif comme les Perdrix.
L'Épervière n’a pas acquis ce nom redoutable de l'habitude qu'elle aurait contractée de manger des petits oiseaux ; au contraire. Elle le tient de la vague ressemblance qui existe entre les rayures transversales de sa robe et celles qui strient la devanture de la robe de l’Épervier. Originaire du nord du continent.
Un cachet de distinction tout particulier dans la voix comme
SÉDIPÉDES. 237
dans le costume, semble caractériser et unir les trois espèces de Fauvettes dont l’histoire nous reste à écrire, et qui ont l'air de constituer une petite famille dans la grande. Le costume de ces trois espèces est le même : manteau gris de fer, calotte noire. Leur gosier a une qualité de son enchanteresse. La Fauvette à tête noire tient dans le concert vocal aérien l'emploi de baryton. On sait le charme de cette voix, intermédiaire entre celles de ténor et de basse, pénétrante comme la première, veloutée comme la seconde. De nos trois Fauvettes à tête noire, la plus intéressante et la plus illustre est celle des environs de Paris et d'Auteuil nommément.
La FauverTE 4 TÊTE notre. Tout le monde connaît et admire cette espèce, familière des parterres, des rosiers, des lilas; qui adore les habitations de l’homme, et qui vient chanter et faire son nid dans tous les jardins de Paris, où j'en sais chaque printemps vingt ou trente, rue du Bac, rue Laflitte, rue du Faubourg- Saint-Denis ou du Faubourg-Saint--Martin, dans le voisinage de l'Opéra comme dans celui de la barrière. Peu de personnes sont d'avis de décerner le premier prix de vocalisation à la Fauvette à tête noire, mais presque tout le monde est d'accord pour luiattribuer le second, et elle a, comme le Rossignol et le Rouge gorge, ses admirateurs fanatiques. Je sais une multitude de bons bourgeois de la rue Saint-Honoré et de plus loin, qui s'en vont tous les matins à pied de leur demeure à la place de la Bastille pour y entendre une Fauvette à tête noire, virtuose de premier mérite, qui donne des séances à cette heure-là chez un marchand de vin. Je sais même des traits de dévouement et de générosité inspirés par la passion de la Fauvette à tête noire qui ne dépareraient pas les pages du traité de la Morale en action. Entre autres celui-ci, qui n’a pas deux ans de date et dont le héros fut un brave épicier. Où la générosité va-t-elle se nicher? ne manquera pas de s’écrier le sceptique sur cette simple annonce. Et moi je lui réponds que la générosité se niche dans tous les cœurs susceptibles de nourrir une passion honorable, laquelle est un parfum ou un feu qui purifie tout,
Cet épicier, qui est à la tête d’un établissement florissant et non encore condamné, des environs du boulevard Poissonnière , avait done, il y a deux ans, une Fauvette à tête noire ; une Fauvette qu’il avait prise de son propre filet dans le bois de Boulogne; une Fauvette qui faisait le désespoir et l'admiration de tous les connaisseurs et n’avait plus de prix. Il jouissait de son bonheur avec cette ivresse que connaissent seuls les propriétaires des trésors universellement enviés. Tous les matins, dans la belle saison, une foule compacte accourait pour entendre les chants de l'oiseau sans pareil, et le sergent de ville dut même intervenir plus d’une fois pour rétablir, aux abords du théâtre. la circulation compromise par les rassemblements. Le hasard de la flânerie me favorisa un jour d’être témoin de lune de ces émeutes dont le motif était de nature à m'intéresser spécialement. Le lendemain, j'étais de très-bonne heure de retour sur la place où je pus satisfaire mes oreilles et juger par moi-même de la légitimité de l’engouemeut populaire. Jamais je n’avais ouï encore sortir d’un gosier de fauvette des accords aussi ravissants. Mais l'édifice de toutes les félicités humaines est fondé sur le sable. La troisième ou la quatrième fois que je revins pour l'entendre, la Fauvette ne chantait plus, et la solitude s'était faite autour du magasin, au fond duquel un homme seul, un homme à la barbe inculte et à la physionomie bouleversée, se pressait le front de sa main. Un instinct sympathique et qui ne devait pasme tromper me révéla soudain que le silence dela Fauvette était pour beaucoup dans les causes d’une si grande affliction; et marchant droit vers la cage vitrée du comptoir où l’infortuné stationnait, j'osai m'enquérir auprès de lui de la santé de son élève et lui demander pourquoi ses chants avaient cessé. Le ton de sollicitude sincère dont mes paroles étaient empreintes dut faire impression sur son cœur, Car sa face contractée se détendit subitement, son œil sombre et fatal où le suicide errait s’éclaira d’une lueur de tristesse attendrie, et il me répondit d'une voix qui aurait voulu être plus ferme : « Elle ne chanteplus, parce qu’elle ne chantera plus ; parce que. elle ne peut plus chanter... parce que. il y a des gens à qui le bonheur des autres fait mal. » Il appuya sur les der-
SEDIPÉDES. 239 niers mots de cette phrase largement syncopée, et en les prononcant il dirigea son regard en même temps que sa parole du côté de l'arrière-boutique, vers ses Lares. A l'expression rancu neuse de ce regard et à l'accent de rébellion qui perçait dans cette plainte, je compris que de noirs soupcons domestiques assiégeaient l'âme du malheureux. J'en savais plus sur l'accident que je n'en désirais savoir; je pris congé de l’épicier trop sensible, après m'être associé de cœur aux regrets de sa perte. Quelques jours après, je lui envoyais mes livres sur les bêtes, en témoignage d'estime et de fraternité de sympathies, et 1l ripostait à cette galanterie par l'envoi de plusieurs pots de conliture.
A onze ou douze mois de là environ, je reçus un matin par un commissionnaire un bout de lettre avec la suscription frèspressée, où je lus :
« Elle est retrouvée et l'on ne me l’ôtera plus. Venez tout de suite, je vous en prie.
» X.., l'épicier à la Fauvette. »
J'étais arrivé au rendez-vous avant le retour du commissionpaire. Du plus loin que l'heureux mortel m'apercut, il courut au devant de moi, et s'élançant dans le milord à la volée et sans faire arrêter le cheval : « Cocher, cinquante centimes de pourboire et en avant vivement, s'écria-t-il, lançant en l'air une adresse du faubourg Saint-Antoine. Et après m'avoir brisé les mains, à force de me les serrer, 1l me raconta comme quoi, passant en recouvrement la veille par une rue impossible, et toujours accablé par le souvenir de sa perte, il avait entendu tout à coup résonner une voix, plus douce à son ouïe que celle d'un ange du ciel, la voix de sa Fauvette, crue morte et tant pleurée ; car il n'y avait pas à se méprendre sur son identité, la Terre w'aurait pas pu nourrir deux fauvettes de cet ordre-là.. Et qu'a-
ors il s'était dirigé vers le lieu d’où partaient ces sons, qui était une mansarde au quatrième étage , habitée par un cordonnier… où 1l avait retrouvé sa pensionnaire chérie, embellie par un an de plus, laquelle l'avait reconnu et lui avait fait fête. [l l'avait rachetée, elle était à lui, et il se promettait de cette retrouvaille
un long avenir de joies, et il bénissait presque le sort de lui avoir fait subir une épreuve cruelle pour décupler le prix de sa félicité. Ilme confia encore, mais sous le sceau du secret , que c'était sa moitié qui, dans un accès de jalousie furieuse, avait enjoint à sa femme de ménage de donner la clé des champs à l’oiseau ou de lui tordre le cou, et que celle-ci, pour se conformer aux ordres de sa maitresse, avait pris la pauvre petite bête et l'avait emportée bien loin pour qu’elle ne revint pas, et en avait fait don à un sien cousin, cordonnier, qu’elle supposait, à ce dernier titre, devoir être ami des moigneaux. La brave femme heureusement avait deviné juste. Du reste, il n’accusait de ses malheurs passés personne que lui-même, attendu, disait-il, que le premier devoir d'un honnête homme qui aime les fauvettes à tête noire et qui désire être heureux en ménage, est de s'informer avant le mariage si sa femme partage ses goûts.
Ce n’est pas l’épicier généreux, c’est le cordonnier reconnaissant qui m'apprit la fin de cette histoire. À sa première entree dans le bouge de l’iudustriel, à la première vue de sa fauvette, le négociant avait été pris comme d’une suffocation subite et d’un éblouissement de joie. Revenu à lui, il avait réussi à faire comprendre à l’habitant de l'humble mansarde les motifs de son irruption dans son apppartement, et il avait fini par offrir au nouveau possesseur de la fauvette, des sommes fabuleuses pour rentrer dans la possession de son bien. Ici il y avait eu un assaut de grandeur d'âme entre les deux amateurs. Le nouveau possesseur prétendait devoir restituer purement et simplement l'oiseau qui n'était pas à lui; l’autre n’entendait pas de cette oreille et parlait d’une indemnité légitime proportionnée à la valeur de l’objet en litige. « Hélas! dit le cordonnier, je suis bien malheureux; je suis en arrière de mon terme de janvier; celui d'avril va échoir dans huit jours, et je n’ai pas le premier sou des cinquante francs qu’il me faudrait pour boucher ces deux trous; mais il ne sera pas dit que j'aurai vendu ma seule joie, ma seule amitié, ma seule consolation dans ma misère, pour conserver un mobilier indigne. Emportez la fauvette, monsieur, puisqu'elle vous appartient; je ne vous demande qu'un délai de
SÉDIPÉDES. 241 huit jours pour m'habituer à la séparation, et puis encore de temps en temps, la permission d'aller l'entendre et de lui apporter quelques mouches.— Mon noble ami, avait répondu l'épicier, je sais trop les douleurs d’une telle séparation pour les faire souffrir à mon semblable; vous ne vous séparerez pas de la fauvette ; au contraire. Seulement, elle sera nôtre au lieu d’être menne ou vôtre. Prenez ces cinquante francs que je vous offre à titre de prèt, si vous ne voulez pas les accepter à titre de récompense pour le service que vous m'avez rendu, et gardez l'oiseau chez vous. C’est moi qui vous demande la permission de venir, quand bon me semblera , l'entendre et m’enivrer de ses chants. »
Le marché s'était conclu sur ces bases. Inutile d'ajouter que les deux parties contractantes en ont exécuté fidèlement toutes les clauses. Leur bonheur était intéressé à leur fidélité.
Comme le spectacle de semblables actions rafraichit l'âme, après celui des condamnations quotidiennes et des crimes de l’épicerie !
Je connais peu d'oiseaux qui méritent au même degré que la Fauvette à tête noire l'estime et les égards de l'homme. Elle ne se borne pas, en effet, à égayer nos parterres du charme de sa . voix pendant toute la durée de la belle saison; elle joint l’utile à l’agréable et nous sert en mode composé ; car c’est l'ennemie la plus infatigable des pucerons qui dévorent nos rosiers comme de toutes les petites chenilles qui déshonorent la verdure de nos plates-bandes. On la dirait préposée à la garde de nos plus jolies plantes et nos plus jolis arbustes, à voir l'activité avec laquelle elle inspecte la tige et le dessous et le dessus de chaque feuille pour les débarrasser de la vermine dont elles sont infestées. La Fauvette à tête noire a de plus, comme le Rouge-gorge et le Rossignol, la mémoire et l'affection des lieux et l'attachement pour les personnes. Tout le monde a pu vérifier qu'elle avait du sentiment, comme l’aflirmait la nièce de Descartes. J'en ai connu une qui attacha son nid pendant six années de suite à l'extrémité d’une ronce qui pendait d’un rocher au-dessus d'une
table de gazon dans un jardin public. Le mâle semblait prendre 11, 46
plaisir à mêler ses chansons aux refrains joyeux des buveurs. La femelle était faite au bruit et continuait de couver avec une admirable tranquillité d'esprit au milieu du vacarme. Les petits éclos, le père et la mère ne se gênaient nullement pour leur apporter la pâture en présence d’une foule de témoins. Pourquoi se gêner entre amis? Une fois que je repassais par la localité, après une absence de dix ans, la curiosité me prit d’aller revoir la place où nichait autrefois le couple familier. Le couple familier était mort; mais avant de mourir, il avait dû léguer l'héritage de la ronce à quelques rejetons de la famille, car la place était occupée.
La Fauvette à tête noire s’apprivoise comme le Rossignol et le Rouge-gorge, suit la personne qu’elle affectionne parmi les allées du parterre et vient prendre des mouches dans sa main. Îl arriva l’an dernier à une femelle de cette espèce, qui était détenue à Belle-Isle , de tuer son màle dans un accès de monomanie avicide. L'orgueilleuse croyait pouvoir se passer du concours d’un mari pour amener à bien une couvée. Elle fit son nid après Ie pied du lit de son maitre, y pondit quatre œufs qu’elle couva, mais sans succès, hélas! et elle fut très-chagrine de cette déception, qui la punit par où elle avait péché. I faut de graves motifs pour porter des femelles à ces actes regrettables. Celle-ci se défit de son male et repoussa ses caresses parce qu'il avait perdu sa queue et qu'il était trop souvent enrhumé. Elle craignait naturellement que ses petits ne vinssent au monde privés de queue ou parlant du nez comme leur père. Nous appelons ces traits-là des actes de barbarie, nous autres civilisés, qui permettons à tous les rachitiques, nhthisiques, scrofuleux, lépreux, etce., de prendre femme et de déshonorer lespèce humaine en procréant des races de malheureux voués à la souffrance : mais les oiseaux, qui tiennent à conserver dans toute leur pureté primitive les types de beauté de leur race, sont plus spartiates à cet endroit que nous. Et il faut bien que je le déclare, puisque l'occasion s’en présente, et si douloureuse que puisse être la sensation universelle que ma révélation produira... Mais il est inutile que l'Humanité se flatte d'entrer en Harmonie dans
SEDIPÉDES. 243 l’état ouelleest. L'entréeen Harmonie exige l'extirpation préalable de toutes les maladies et de tous les vices qui affligent l'Humanité et sa Planète. Or, cette extirpation ne peut se faire qu'au moven de l'application du double système d'assainissement intégral du globe et de Quarantaines générales, dont l’auteur du Nouveau Monde a donné les détails.
Hélas ! que ces idées grandioses, si sensées et si simples, sont encore loin d'avoir germé dans le cerveau des gouvernements les plus sages et les plus avancés ! Et que cette pauvre humanité est aveugle, qui parle de se racheter de sa chute et n’a pas même l'esprit de s'appliquer à elle-même le système d'amélioration qu'elle applique à ses bêtes de somme, à ses bœufs et à ses pourceaux !
LA Méraxocépuare. Seconde espèce de fauvette à tète noire, qu'on a oublié de baptiser, puisque le nom de Mélanocéphale qu'on lui a attribué n’est pas autre que celui de la précédente. La Mélanocéphale des auteurs habite exclusivement les contrées du midi de l'Europe, Espagne, Sicile, Sardaigne, Grèce. La Corse , la Provence et le Languedoc sont à peu près ses seules patries en France. Elle se distingue de la Fauvette à tête noire dés jardins par ses orbites nus et colorés de rouge, caractère qui la rapproche de la Fauvette sarde, et qui pouvait servir à lui donner un nom.
L'Orrnér. La plus grosse du genre, plus commune en Italie qu'en France, où on ne la rencontre fréquemment que dans les départements du midi et de l’est, presque totalement inconnue dans les provinces du nord, du milieu et de l'ouest.
L'Orphée et la Mélanocéphale se rapprochent considérablement par la voix et un peu par la taille de la famille des Grives. L’Orphée à presque le volume du Mauvis et sa voix rappelle celle de la Draine en quelques occasions. Ces deuxespèces ha bitent aussi de préférence les forêts êt chantent sur les grands arbres. Elles aiment à se cacher au fond des fourrés comme les merles dont elles ont les allures et le naturel méfiant. Les per
sonnes qui ne se tiendraient pas pour satisfaites de ces renseignements, pourront consulter avec avantage le Wanuel d'Ornithologie de Temmynck, et le traité de l'Ornithologie du Gard , de M. Crespon de Nimes, quoique ces deux auteurs, qui s'entendent très-bien d'habitude, ne soient pas tout à fait d'accord sur les mœurs et coutumes des espèces ci-dessus.
Ainsi la Fauvette mélanocéphale de Temmynck «habite exclusivement le midi de l'Espagne, la Sardaigne et les Deux-Siciles ; elle niche dans les petits buissons loin des habitations et pond quatre ou cinq œufs d'un blanc jaunätre , marqués presque sur toute la surface de l'œuf par de très-petits points d'un yaunâtre plus foncé, » tandis que celle de M. Crespon de Nîmes, est très comunune dans le département du Gard, niche dans les buissons écartés, et quelquefois aussi dans ceux voisins des habitations rurales et pond des œufs blancs marqués de points norrätres, etc.
Le même défaut d'entente cordiale se retrouve dans la description de l’'Orphée. L'Orphée de Temmynck «niche dans les buissons, souvent plusieurs en un même lieu; souvent aussi dans les fentes des masures, dans les trous de murailles et sous les toits des habitations isolées. L'Orphée de M. Crespon de Nimes est, au contraire, un oiseau sauvage « qui habite les bois et les champs d’oliviers situés sur des élévations, et qui «riche sur les arbres épais, le plus ordinairement entre les branches des oliviers, souvent à côté de la pie-grièche à tête rousse. »
Décide si tu peux et choisis si tu l’oses.
Moi j'adopte la version de l’ornithologiste nimois pour deux raisons : la première, parce que c’est la vraie ; la seconde, parce que le duc de Grammont, appelé un jour à décider d’un coup d'échecs douteux entre le grand roi et l’un de ses courtisans, condamna le roi sans l'entendre. « Cependant, objecta non sans une certaine apparence de raison la Majesté condamnée, il me semble qu'il serait au moins nécessaire de regarder le coup avant de se prononcer. — Mais, Sire, Votre Majesté ne voit donc pas, répliqua le duc, que pour peu que le coup eût été douteux, tout le monde, y compris son adversaire, lui eût donné raison. » Pareillement, si l’auteur du traité de l'Orrithologie du Gard, qui
SÉDIPEDES. 245 pousse la déférence pour les opinions du naturaliste hollandais jusqu'à les reproduire presque toujours textuellement dans son livre; si, dis-je, M. Crespon de Nimes se brouille avec son souverain, c'est que le tort de celui-ci ne peut être douteux.
J'ai vu, il y a vingt ans, chez M. de Lamartine à Màcon, un Bulbul d'Orient, tout frais débarqué de Syrie, qui était une grosse Fauvette à tête noire, semblable de tout point à la Fauvette Orphée. On sait que le Bulbul tient dans la poésie orientale le même rang que le Rossignol dans celle de l'Occident, et que ses amours avec la Rose ont inspiré plus d’une suave élégie aux poëtes du pays des contes. Il n’en a coûté que deux lignes à l’auteur du Voyage en Orient pour importer le Bulbul dans la poésie française et l'y acclimater à jamais. Vous vous souvenez... dans cette réponse improvisée à la belle fille de Syrie qui lui demandait des vers :
Qui toi, me demander l’encens de poësie,
Toi, fille d'Orient, née aux vents du désert, Fleur des jardins d'Alep, que Bulbul eût choisie, Pour languir et chanter sur son calice ouvert.
Groupe des Grives ou des Merles, Deux familles ; neuf genres,
Je n'ai compris dans ce groupe naturel que les deux familles du Merle et de la Grive, bien qu'il eût été plus régulier d’y faire entrer en même temps le Loriot et le Sansonnet, qui ont droit d'y tenir une place. Toutefois, pour simplifier ainsi la classification, 1l eût fallu commencer par créer pour le groupe un terme plus savant et plus explicite que celui de Merle ou de Grive, qui ne signifie rien du tout, un terme comme Rubivore, par exemple, et qui aurait voulu dire amateur violent de fruits rouges. Or, je n'ai pas osé prendre cette liberté avec les noms consacrés par l'usage, et ma timidité coupable m'a cette fois encore retenu hors du bien.
Ce groupe des Merles ou des Grives se divise donc en deux
familles ; l’une dite des Grives, l’autre des Merles. Cette nomenclature, où tous les noms de groupes, de genres et d’espèces sont les mêmes, peut avoir un certain avantage sous le rapport de l’économie des termes ; mais je déclare que de toutes les économies la plus ruineuse est celle qui sacrifie l’ordre et la précision à la crainte de faire une dépense nécessaire de noms propres.
Ce groupe, Si mal nommé, est le plus important de la série naturelle de la Basse. La plupart des oiseaux qui le composent sont des chanteurs, des architectes et des tisseurs du plus haut titre. Leur voix est veloutée et grave, leur ramage varié, élégant et susceptible de perfectionnement par l'étude. En leur qualité de basses, les Grives et les Merles sont les plus gros de tous les oiseaux chanteurs et adorent la vendange. A/téré comme une basse, dit-on généralement.
Toutes les espèces du groupe vivent d'insectes et de mollusques pendant le printemps et une partie de l'été, de fruits rouges et de toutes sortes de baies pendant le reste de l’année. Les vers de terre et les escargots sont les principaux éléments de leur nourriture animale. On sait leur passion pour les cerises, les raisins, les alises, les senelles, les baies du sorbier et du genévrier. Les Merles de Corse se nourrissent principalement de baies de myrte. Il n’est pas une de ces espèces qui n’ait contribué à l'illustration gastrosophique du groupe, dans une proportion estimable ; presque toutes donnent à la pipée.
Tous ces oiseaux sont voyageurs. Quelques Merles cependant, et ceux de Paris dans le nombre, ne quittent pas leur patrie l'hiver, mais l'exception n’infirme pas la règle générale ; les Merles sont comme les Grives des oiseaux de passage. Telle espèce voyage de jour et par escadrons serrés, telle autre isolément et de nuit. Aucune ne dépasse dans ses expéditions les plus aventureuses les limites extrêmes de l’Europe méridionale, Andalousie, Sicile, Grèce. Bien entendu que rien de ce qui précède ne s'applique au Loriot ni au Sansonnet.
Tous les Merles et toutes les Grives établissent leurs nids sur les arbres, et de préférence dans les massifs d’arbustes
SEDIPÉDES. 247
épineux. Quelques-uns de ces nids sont des merveilles d'art.
Les Grives qui sautillent pour se mouvoir à terre et qui n'ont
pas de mouvement convulsif dans la queue, ressemblent plus
aux Fauvettes. Les Merles qui courent très-rapidement sur le
sol ét saluent de la queue comme le Rossignol, se rapprochent plus des Rubiettes.
Famille des Grives, — Quatre espéces,
Le régime alimentaire des Grives est le mème que celui des Merles. Les deux familles hantent volontiers les mêmes lieux , dans la saison d'amour et dans celle de chasse. Elles donnent dans les mêmes piéges, chantent au même pupitre, rôtissent à la méme broche. Elles sont sœurs, en un mot, autant par la destinée que par les habitudes générales de l'esprit et du corps; et c’est avec raison que tous les ornithologistes les ont apparentées dans leurs classifications. Cependant la différence qui se fait remarquer entre elles, quant à la couleur du manteau et à la disposition des nuances, à toujours paru assez forte pour motiver la division du groupe en deux sections. Les Romains, qui s’occupaient beaucoup de ces espèces, avaient dès le principe établi la séparation normale. [ls donnaient à la Grive le nom de 7wrdus, que nos méridionaux ont conservé et celui de Merula au Merle.
Le costume des Grives est caractérisé par une moucheture particulière , à laquelle les oïseleurs ont donné le nom de Grivolure, et qui consiste en une émaillure de taches brunes de forme ovoïde qui occupe tout le devant du corps, comme chez les Alouettes et les Bec-figues. La couleur du manteau, qui est d’une teinte uniforme, est le cendre olivâtre, plus ou moins obscur ; le ventre est blanc, le dessous des ailes jaune. tirant à l’orangé. Chez les Merles , au contraire, la moucheture disparait pour faire place au moiré ou à la pommelure. La robe et le manteau sont souvent monochromes, ou bien quand ces
deux parties du costume affectent des nuances diverses, l'opposition des couleurs se distribue par larges zônes.
La famille des Grives renferme quatre espèces , le Mauvis, la Grive de vigne, la Draine et la Litorne. Deux de ces espèces, la Grive de vigne et la Draine, sont indigènes de France; les deux autres, le Mauvis et la Litorne, n'y aiment pas et ny viennent que pour se refaire pendant la rude saison et lorsque le froid les chasse du nord de l'Europe, leur patrie.
Le Mauvis. Rouge-aile de Lorraine. La plus petite et la plus délicate peut-être de toutes les grives. Tout le monde connait cette espèce, qui n'apparait dans les environs de Paris que vers la fin d'octobre et dont l’arrivée coïncide avec celle des bécasses. Le Mauvis a le manteau plus foncé que la Grive, et le dessous des ailes teint d’un jaune-orangé qui Jui a fait donner le nom qu'il porte en Lorraine. Il passe par grands vols et de jour, tandis que la Grive dite de vigne passe isolément et de nuit. Il donne avec enthousiasme sur la chouette, sur la vigne et sur l’alisier. On en prend de grandes masses aux environs de la Toussaint avec des collets volants amorcés de fruits rouges. Cette chasse fructueuse et exterminatrice se fait surtout dans nos départements de l'Est et du Nord, dans le pays de Luxembourg, dans les Ardennes, la Meuse, les Vosges, ie Haut-Rhin. Le Mauvis est une des espèces qui ont porté le plus haut la gloire culinaire de leur famille. Je sais de fines bouches qui préfèrent le Mauvis de vendange à la Caille et à la Bécasse, à tous les autres gibiers, en un mot, excepté le Bec-figues; et les gourmands de l’ancienne Rome ont formulé leur opinion à ce sujet, il y a près de deux mille ans, par la bouche de Martial. /nfer aves turdus, gloria prima. Traduisez : la Grive de vigne est le plus parfait de tous les rôtis de gibier à plumes. Horace avait dit avant Martial : Vel onelius turdo, rien de meilleur que la Grive. Il est vrai que ce nom de turdus désigne plus spécialement la Grive proprement dite que le Mauvis; mais comme celui-ci est encore supérieur à celle-là, et qu'il a.dù être d’ailleurs compris dans cette dénomination quasi-générique de tur-
SEDIPÉDES. 249 dus, ce n’est faire aucun tort à la vérité que d'étendre au Mauvis le précepte de Martial.
Le Mauvis, qui à toujours un retard d'une quinzaine de jours sur la Grive à l’arrivée, la précède quelquefois d’un mois pour le retour. Elle descend du Nord et y remonte avec la Bécasse , et quoiqu’elle ne niche pas en France , elle y chante cependant et dès la fin de février, et sa chanson joveuse est une des premières qui annoncent le printemps.
LA Grive. Grive de vigne, tourde du Midi. Emblème du franc buveur, délice de l’ouïe et du goût, de l'enfance et de l’âge mùr.
La Grive tient une place immense dans la vie de plaisir de l'ami des forêts, du tendeur à la glu, du tendeur au collet, du pipeur, du chasseur. Ses chants d'amour qui descendent le matin et le soir de la cime de tous les grands arbres, dès les premiers soleils, sont la vraie harmonie printanière des forèts. La Grive chante un mois avant le Rossignol, et n'attend pas comme lui, pour célébrer le réveil de la nature, que la terre ait repris sa parure de fête et que l’aubépine soit en fleur. Elle chante dès que pointe la verdure aux tiges aventureuses du chèvre-feuille et de la Daphnéole odorante. J'ai souvenance aujourd'hui, comme des heures les plus roses et les mieux employées de ma première Jeunesse, de celles que j'ai passées à entendre jaser la Grive dans les grands bois de la Meuse, par ces douces soirées de mars si propices à la croulle, au temps où le deuil est encore aux rameaux dépouillés des hèêtres, mais où déjà la sève d'amour circule activement dans les veines de tout ce qui a vie, où de larges bouffées d'air tiède saturé des senteurs mielleuses du marsaule s’exhalent par intervalles du sol et trahissent le travail souterrain du printemps. J'ai gardé bien longtemps aussi parmi mes dates heureuses celle de la matinée de septembre où je pris ma première Grive, bonheur si vaste et si inespéré que je ne pus m’empêcher de le considérer tout d'abord comme une marque éclatante de la faveur du ciel, et plus tard de le mettre en vers, en vers latins s'entend, car je n'ai jamais su rèmer qu’en cette langue. Comme la situation d’une Grive qui fond sur la pipée à
l’appel de la Chouette n’est pas sans une certaine analogie avec celle de Laocoon, prêtre du dieu des mers, qui s’apprète à percer de sa lance les flancs du cheval de bois, j'avais tiré pour la circonstance un parti très-avantageux du fameux récit de l’Énéide, à ce point que ma mère, qui ne savait cependant pas le latin, ne pouvait se lasser d'admirer ce tour de force. Une seule crainte troublait la digne femme en ses joies d’orgueil maternel. Elle avait entendu dire que les enfants mouraient pour avoir trop d'esprit.
La Grive est done un des fruits les plus doux et les plus précieux du béau pays de France, et je crois qu'il est permis de s'exprimer ainsi depuis qu'un guéridon a défini la bête : végétal organisé puissanciellement. La Grive est la joie du printenips et la joie de l'automne. Elle sert d’élément pivotal à dix chasses au moins, dont deux ou trois charmantes, la pipée et la chasse aux vignes. Les autres constituent pour certaines contrées une industrie fructueuse. Comme elle donne dans tous les piéges, raquettes, gluaux, collets, pantières , la Grive se met à toutes les sauces et donne lieu à des rôtis du plus haut titre, ainsi qu’à des salmis et à des pâtés délectables. Cependant nul poëte indigène n'a songé à chanter la Grive; bien que chaque jour j'entende quelqu'un de ces nourrissons des muses se plaindre en vers menteurs que tous les sujets soient usés. Tous ies sujets usés. parce qu'ils ont fait des odes à la Peste età la Guerre, et rimé tant de plates adulations à la Richesse et à la Force, que les riches et les puissants n’en veulent plus. Pauvre Poésie ! pauvre Grive!
Pauvre Grive, en effet, car à défaut de poëte elle n’a pas même encore trouvé d'historien. Guéneau de Montbeillard, le pseudonyme de Buffon, en fait un oiseau sombre, taciturne et mélancolique, quoique ami des vendanges. Contradiction bizarre et que J'ai déjà relevée. Comme si l'amour de la vendange avait jamais engendré la mélancolie ou tenu la langue captive. Égosillez-vous donc à chanter à tue-tête, depuis le matin jusqu’au soir, pendant cinq mois de suite, pour être ainsi jugé par les plus compétents !
J'ignoré, en vérité, de quels instruments d’optique et d'acous-
SÉDIPÉDES. 251 tique, longue-vue ou cornet, ces naturalistes-là font usage pour observer leur nature; mais moi qui ai beaucoup entendu de chants de Grives, je les ai toujours trouvés à peu près aussi tristes que les meilleurs refrains de nos chansons à boire :
Vive le vin, Vive ce jus divin, Je veux jusqu'à la fin Qu'il égaye ma vie, elc., ete.
Je comprends encore jusqu'à un certain point que le penchant à la boisson, qui est trop prononcé chez la Grive, ait tenu éloignés d'elle les poëtes rèveurs au teint pâle, et que l’adage so#/ comme une Grive ait effarouché la pudeur des muses sensitives. Mais raison de plus alors pour tous les gais chansonniers qui chantent sous la treille de venger leur emblème des injustes dédains de la poésie éthérée et valétudinaire. Et si le devoir de la réparation de l'injustice incombait à quelqu'une des illustrations de la pléiade anacréontique de l’époque plus spécialement qu'à aucune autre, c'était assurément à celle qui avait fait valoir avec tant de succès et de verve les droits de Jean-Raisin. Mais attendez un peu qu'en ce monde à rebours la logique parle au cœur des plus intelligents. Voici qu'au lieu de nous chanter la Grive, amie des gais refrains et du jus de la treille, l'emblème du bon vivant qui boit sec et souvent et s’attarde parfois dans les vignes du seigneur, voilà que le poëte, renoncant aux pipeaux pour emboucher la trompette héroïque , va dépenser son souffle à glorifier le Coq. Le Coq, mon ennemi intime, une brute féroce , un matamore ignoble qui trône sur le fumier, comme trône l’instrument de compression sur toute société faisandée.. une machine à tuer qui se rue sur les siens au sifflet de son maitre. Pardon, pardon, poëte , mais à tant faire que de travailler à l'illustration des tueurs, j'aimerais mieux encore, si je savais chanter, chanter l’Aigle que le Coq. Oui, l’Aigle aux serres tranchantes qui trône dans la nue et tient en main la foudre et s’enivre de sang dans les champs du carnage ; car l'Aïgle est dans son rôle du moins, quand il tue et dévore, et la boucherie lui profite, tandis qu’à l’autre, pas. Mais si je savais chanter, je chanterais la Grive,
la Grive et le Rouge-Gorge, mes premières amours, et non le Coq ni l’Aigle.
Si j'étais riche, je mettrais, dès demain, l'éloge de la Grive au concours. Le prix consisterait en un pâté de grives monstre, orné de cent bouteilles de Haut-Brion-Larrieux de 1848. Si j étais un membre influent d’une société bachique quelconque, j'intriguerais vivement dans son sein pour lui faire adopter la bannière symbolique de la série des gourmets d'harmonie, qui est un magnifique drapeau blanc (couleur d’unitéisme), sur le champ duquel se détache une immense grappe de raisin pourpre en proie à trois grives d'or. Car ils ont repris là haut les fêtes de Bacchus, mais sans l’orgie et les Bacchantes, c’est-à-dire sans les Bacchanales. La fête des vendanges d'harmonie est d'abord celle de la clôture des travaux de l’année. C’est aussi la fête de l’âge mur et de l'amitié dont le vin est l'emblème. Elle est principalement consacrée aux repas de corps où l'on toaste plus qu'on ne danse et où la jeunesse s’ennuierait, ce qui fait qu'on ne l’y invite pas. C’est, pour tout dire enfin, la fête du Jubilé de l'amitié revenant tous les ans, à l’époque du passage des Grives. J'ai hesoin de faire remarquer que le mot gourmet, dont Je me suis servi tout à l'heure, n’a jamais voulu dire gourmand, mais bien dégustateur de liquides. Cette distinction est essentielle. La fonction de sourmet est entourée en harmonie d’une considération égale à son importance, et c’est toujours le Haut Gourmet qui préside ces grands tournois de fourchette où l'honneur culinaire du canton est en jeu.
Alors, puisque la poésie et l’histoire universelle ont fait défaut à la Grive en même temps, discutons la sentence dont l’a frappée la justice du peuple : soël convme une grive.
Le peuple, il faut bien le confesser , à plus approché de la vérité dans sa condamnation brutale que certains maladroits avocats de la Grive, qui l'ont voulu défendre de l’accusation d’ivrognerie pour en faire une simple gourmande, alléguant que manger n'était pas boire... comme si la gourmandise qui figure sur la liste des péchés capitaux était un moindre vice que l'ivrognerie qui n'y figure pas. Mais l'argumentation n'est pas
SÉDIPEDES. Le.
même spécieuse et tombe devant le fait. Linnæus eut une Grive qui tant aimait à boire qu’elle se grisait une fois tous les jours , dont elle était devenue chauve ; infirmité qui disparut après que le grand naturaliste eut soumis la buveuse pendant une saison au régime de l’eau pure.
Voici donc qui est démontré : la Grive aime le vin; mais, attendons un peu, tous les honnêtes gens aussi aiment le vin. Jean-Jacques prouve même très-bien que cette passion-là est l'indice des cœurs francs et droits et des àmes sensibles. Or, d'aimer le vin à en boire jusqu'à perdre la raison et l’usage de ses jambes, la distance est très-grande, et la Grive ne la franchit pas. Elle en prend quelquefois plus qu’elle n’en peut porter; je ne dis pas le contraire; mais c'est pour se refaire de longs jeünes, et mille fois je l’ai rencontrée pompette, ivre morte jamais. Et l’eussé-je rencontrée en cet état, hélas! que mon âme charitable eût plus penché probablement encore à la plaindre qu'à la hlämer. Car il faut bien nous persuader que l'ivroonerie porte presque toujours son excuse avec elle, et que l'homme ne se résout pas volontairement et sans de graves motifs à abdiquer saraison, qui est son plus belattribut, et à se dégrader. Grattez l'ivrogne, vous trouverez l’affligé, et souvent l’affligé de peines de cœur incurables, mortelles, qui ne cherche pas dans l'ivresse le retour d’une illusion perdue, mais l'effacement d’une figure aimée, d’un souvenir fatal. Puisque l'oubli n’est qu'au fond de la bouteille, il faut bien que tous les malheureux descendent le chercher jusque-là ; et le misérable serf de la machine ou de la glèbe qui a besoin d'oublier son présent, et le pauvre père de famille qui a besoin d'oublier l’avenir. Et pour cette masse d’infortunés-là l'ivresse est une facon de suicide intellectuel qui supprime la pensée et empêche de souffrir. Pour le petit nombre seulement, elle est le mirage de l'idéal ; l'ivresse facilite quelquefois à l'artiste ses tentatives d'évasions du réel.
Nul ne s’enivre en harmonie où les vins fins pourtant sont à discrétion, parce qu'il n'y a ni passé ni avenir à oublier en cette phase de délices. Tout le monde se soüle, au contraire, dans l'Irlande catholique, comme dans la Pologne catholique,
parce que la Pologne catholique et l'Irlande catholique, enserrées l’une et l’autre aux griffes de l'aigle orthodoxe, ou du léopard anglican, et sans reläche tordues, déchirées, dévorées par ces dominateurs avides, sont les deux États de l'Europe où l’on souffre le plus. Consultez à ce sujet toutes les statistiques de l’ivrognerie en cette partie du monde, toutes seront unanimes pour vous répondre que l'intensité des ravages de l'épidémie honteuse est proportionnelle aux misères des populations et à la pesanteur du joug qui les écrase Or, les Grives et les Bec-figues qui donnent à la vigne, sont parmi les oiseaux ce que sont les Irlandais etles Polonais catholiques parmi les peuples d'Europe, c'est-àdire les races qui ont le plus à se plaindre de la barbarie et de l'avidité de leurs persécuteurs, l'homme et l'oiseau de proie.
Il faut considérer encore que si le premier orateur venu d’une société de vertu ou de tempérance quelconque d’un pays où ne croit pas le vin a le droit d'en médire, pareille liberté est interdite à l'analogiste passionnel né de parents français, qui sait que la vigne est le plus pur produit des amours du Soleil et de la Terre, et la plus précieuse de toutes les richesses naturelles de sa patrie. La France ne s’appellera la reine des nations que lorsqu'elle les aura amenées toutes à se prosterner devant la supériorité de ses vins.
Et puis encore, la pauvre Grive paie si cher sa passion pour le fruit de la plante sainte, qu'il y aurait plus que de la barbarie et de l'ingratitude à la lui reprocher.
C'est ce fruit, en effet, qui attire tous les ans sur notre tai toire ces légions innombrables de Grives qui fournissent à nos joies tant d'éléments divers. C’est lui qui communique à la chair de l'oiseau ses qualités exquises ; qui lui monte l'esprit au diapason de la bataille, lui ôte sa prudence et le fait se précipiter tête baissée dans tous les piéges. C’est le raisin qui alourdissant ses allures, le livre sans défense aux attaques du Hobereau et de l'Émérillon.
Beaucoup de gourmands connaissent la Grive pour en avoir mangé, mais non pour avoir oui ses chants mélodieux; par la raison que la Grive n’a guère d’autres patries en France que les
SEDIPÈÉDES. 9:
grandes furèts de l'Est et qu'elle niche très-rarement dans l'Ouest et dans le Centre, presque jamais dans le Midi. Et encore le nombre des Grives qui recoivent le jour dans les districts boisés de la Lorraine, de l'Alsace et de la Franche-Comté ne compose-t-il qu'une fraction très-minime du chiffre total de celles qui s’abattent vers le temps des vendanges sur tous les vignobles français. La masse descend en ligne droite des Alpes norwégiennes et lieux circonvoisins, et s'ébranle vers le com-. mencement de l’'équinoxe d'automne. Les premières Grives de saison apparaissent le 10 octobre, jour de la Saint-Denis (Dionysius, Bacchus) vers la zône de Paris. Le passage dure trois semaines au plus et se termine généralement le 28. Le gros de l’armée émigrante suit les vallées du Rhin, de la Meuse, de la Saône. Mais de nombreuses divisions s’en détachent pour gagner l'Espagne par les vignobles du Poitou, de la Saintonge et de la Guienne et prendre leurs quartiers d'hiver sur les rives plus ou moins boisées du Tage, de la Guadiana et du Guadalquivir. Le reste se dissémine dans les autres péninsules de l'Europe méridionale et aussi dans les archipels. Quelques faibles partis se hasardent à franchir la mer, mais le chiffre de ces voyageurs aventureux est toujours fort restreint. Après avoir payé un large tribut de chair à toutes les contrées où elles ont fait séjour, les Grives de vigne reprennent le chemin du Nord aux environs de l'équinoxe de mars. Elles voyagent isolément et de nuit comme les Merles. Les trois autres espèces de Grives passent par compagnies.
Il n’est pas rare de rencontrer l'hiver, dans nos départements de l'Est et du Centre, surtout dans le voisinage des sources et des ruisseaux couverts, des Grives attardées qui y vivent de petits mollusques ou des baies de l’aubépine, du genièvre, du lierre ou du gui. Mème il m'est arrivé dans cette saison-là d’en tirer dans les chaumes, au beau milieu de la plaine, à l'arrêt de mon chien,
Les Grives vivent principalement, comme il a été dit, de vers et de mollusques ; elles avalent les petits escargots et cassent les gros contre les pierres avec une adresse remarquable.
Elles se mettent au régime des baies dès la venue des merises.
Le nid de cette espèce estun des plus merveilleux spécimens de l’art architectural des oiseaux. Il est habituellement placé dans les embranchements des poiriers ou des pommiers sauvages et des arbres à épines. Ce nid est assez semblable à celui du Merle quant à l'apparence extérieure, étant comme celui-ci revétu d’une large ceinture de mousse verte; mais il en diffère complétement quant au système de la bâtisse intérieure. La conque du nid du Merle est tout simplement bâtie en pisé humide, déposé en couches fort épaisses au dedans de la muraille de mousse, et l'oiseau, pour garantir ses œufs de l'humidité de ce lit, est obligé de le couvrir d’une forte paillasse d'herbes sèches, ce qui en réduit considérahlement ia profondeur et nuit à son élégance. La conque du nid de la Grive, au contraire, a la forme d’un verre à boire d’une profondeur convenable et d'une élégance parfaite dont les parois intérieures sont nettes et polies, cornme si on les avait taillées au ciseau dans un cylindre de buis. Les œufs reposent à nu sur cette surface polie et sans mterposition de matelas d'aucun genre. La matière de cette paroi intérieure est une simple couche de stuc ou de carton faite de bois mort pétri avec la salive de l'oiseau et plaqué avec économie ct adresse sur une muraille de fumier de vache suffisamment consistante et qui relie solidement les trois parties de la bâtisse. Il n'y a pas de nid qui puisse rivaliser avec celui de la Grive pour la distinction de la forme intérieure et pour l'originalité du travail. Cinq œufs charmants d’un bleu d'azur profond tiqueté de points noirs, occupent dignement leur place au fond de cette coupe antique, qui est assurément une des plus charmantes productions de la céramique oiseli.….. (Il n’y a point d'adjectif dans notre langue pour dire ce qui est des oiseaux, comme l’on dit Aumain pour ce qui est de l'homme).
Il est digne de remarque que les modernes qui ont donné une si grande attention au nid de la Pie et celui de tant d'autres oiseaux, n'aient jamais songé à admirer le nid de la Grive, qui est unique en son espèce, et dont la construction savante avait frappé jadis Aristote, Pline, Aldrovande. Temmynck à oublié
SÉDIPÉDES. 257
d’en parler, et l’auteur de l’Ornithologie. du Gard a oublié d'imiter le silence de son modèle, ce qui eùt été de sa part plus prudent que d'affirmer que ce nid était « composé de mousse et d'herbes sèches à l'extérieur ef garni à l’intérieur de quelques brins de paille liés ensemble avec de la terre glaise. » Je proteste, au nom de la vérité, contre cette assertion et aussi contre celle qui la suit et que je trouve peut-être plus téméraire encore, à savoir que dans cette espèce « le mâle partage la ponte avec la femelle. » Le partage des travaux de l’incubation et de la bâtisse, d'accord ; mais celui de la ponte, jamais !
On sait que l’engraissement de la Grive était l’objet d'une haute et lucrative industrie du temps de la Rome des Césars, et que les grivières étaient alors en si grand nombre aux alentours de la cité reine que le guano provenant de ces établissements avait fini par devenir à son tour l’élément d'un commerce actif. Le procédé que les gourmands de Rome employaient pour engraisser la Grive était absolument semblable à celui qu'emploient de nos jours les riverains de la Garonne et du Tarn pour engraisser l’Ortolan, et même les habitants du Maine et de la Bresse pour engraisser la volaille. Il consistait à tenir ces oiseaux confinés dans une chambre obscure , loin de tout sujet de distraction et au sein d’une nourriture copieuse. Cette nourriture était aussi la même à peu de chose près que celle qu'on sert à nos Ortolans du Midi, une mixture de farine de millet et de baies de diverses espèces, notamment de baies de myrte qui ont la propriété de communiquer leur parfum aux Grives qui s’en repaissent. On dit que l'industrie des engraisseurs de Grives s'est continuée sans interruption depuis l'époque de Lucullus et de Tibère jus-
.qu'à nos jours, dans quelques localités de l’île de Corse et de la Provence. Seulement dans l’ile de Corse on n'aurait rien changé à la méthode ancienne, ce qui ferait du Werle de cette île un gibier supérieur, tandis que les nourrisseurs de Provence auraient adopté la funeste pratique de substituer dans leur pâte la baie du genièvre à celle du myrte. Or, tous les gens de palais délicat doivent savoir que le gout résineux de la baie de genièvre n’est guère plus agréable que celui de l'huile de ricin si prisée
If. 47
des Chinois comme élément pivotal de friture. Je comprendrais mieux qu'on instituàt des grivières pour enlever le goût de genièvre ou de térébenthine aux Grives qui en sont naturellement affectées, que pour l’inoculer à celles qui ne l'ont pas. Mais gardons-nous de jeter entre Paris et Marseille une nouvelle pomme de discorde, à propos de cette question venimeuse de la supériorité du goût en matière gastrosophique, et bornons-nous à donner comme nôtre et non comme celle du public éclairé l'opinion que nous venons d'émettre.
Un guéridon de province que je consultais une fois sur la maladie de la vigne, me répondit d’abord par cette phrase en douze lignes : Maladie contagieuse. Sol épuisé de la vieille Europe. Transporter dans l'Amérique Nord.
Puis , comme j'insistais pour savoir le remède au mal actuel : Griveline, ajouta-t-elle.
La griveline est le guano de Grive dont il a été question tout à l'heure. Le guéridon insinuait par là que l'abondance de fumier qu’on donne de nos jours à la vigne était la première cause de sa dégénérescence , et qu'il fallait pour la guérir retourner à la pratique des créateurs des plus fins vignobles de France, ces pieux enfants de Saint-Benoist, « de Citeaux, de Saint-Maur, heureux propriétaires » qui laissaient systématiquement aux oiseaux du ciel, aux Grives, aux Bec-figues, aux Alouettes, le soin de féconder leurs cultures. Quelle merveille de voir, à tant d'années de distance, la sagesse et l'expérience des vénérables Pères confirmées par le dire d’un simple guéridon!
La Draine. Nom excellent parce qu’il a été pris du mot de passe de l'oiseau, et presque généralement adopté en France. Haute Grive de Lorraine, Merle mangeur de qui (Merula viscivora) des savants.
Cette espèce un peu plus grosse que la précédente et plus pâle de ton estégalement indigène de France, où elle habite peut-être soixante départements. Elle niche de bonne heure au printemps, et place volontiers son nid dans les maîtresses enfourchures des pommiers des jardins, des vergers et des avenues, ou encore
SÉDIPÉDES. 259
dans les chevelures touflues des tétards de saules, d’ormes et de
. Chênes qui entourent les champs; elle niche aussi dans les bois. Son nid, qu’elle ne sait pas cacher, est construit avec beaucoup d'art. La coque extérieure est bâtie de cette mousse grisàtre des
arbres qu’emploient les Pinsons et les Chardonnerets pour confectionner leurs chefs-d'œuvre. Ce revêtement couvre une muraille solide en maçonnerie ou en stuc faite de bois mort et de salive et qui supporte à son tour un fin matelas de menus brins d'herbes sèches ou de menues racines. Le mâle et la femelle travaillent à cette bâtisse avec la même ardeur et la même hahileté. La femelle pond cinq œufs à fond gris, tiquetés de points rougeàtres. Elle ne fait qu'une ponte par an.
La déplorable habitude qu'a contractée cette espèce de confier son nid à la bonne foi publique et de le montrer à tout venant est pour elle une source féconde de conflits et de tribulations. Elle a surtout fort à souffrir des entreprises des Pies, des Geais et des Corneilles , races maudites et ennemies de la Famille, qui aiment aussi à faire des collections d'œufs d'oiseaux, mais pour les avaler ou les faire humer à leurs jeunes. Je n’ai jamais su un nid de Draine que les Pies du voisinage n’eussent connu avant moi, et le plus soufent ce sont elles qui me l'ont indiqué. Les
. méchantes bêtes bloquent l'établissement, et tapies dans le branchage ou le feuillage des ormes d’alentour , attendent patiemment que les propriétaires s’en absentent pour fondre dessus et faire maison nette. L’enlèvement de tout ce qui s’y trouve, œufs ou jeunes, est l'affaire d’un tour de main. C’est pour se soustraire aux périls de ce blocus permanent dont elle se sait menacée, que la Draine vient se réfugier pour nicher sous le regard de l’homme , plaçant la sécurité de sa famille sous l'égide de la peur que le roi de la terre inspire généralement aux espèces malfaisantes. Triste calcul, confiance généreuse mais funeste ; car de tous les ravageurs de nids l’homme des champs est le pire; le gardien de bètes surtout, berger ou pâtre, dont la principale fonction pendant trois mois de l'an consiste à chercher pour ses maitres des sujets d’omelette ou de fricassée d’innocents. Il est bien rare que la malheureuse Draine qui s’est
fiée au civilisé une seule fois ne s’en repente pas toute sa vie.
Il résulte pourtant de ses déceptions amères, que la noble créature, revenue de sa foi dans l’homme et ne sachant plus à quel saint se vouer , se prend résolüment à ne plus compter que sur elle-même; et on la voit alors déployer un courage admirable pour se défendre elle et les siens. C'est-à-dire qu'on voit tous les jours des couples de Draines bien décidées à se battre, non-seulement tenir tête à des coalitions de Pies et de Geais redoutables par le nombre et l'audace, mais les enfoncer, mais les rompre, et faire passer pour quelque temps à ces làches forbans le goût de la rapine. Le triomphe de l'insurrection est bien autrement éclatant, quand des meneurs habiles ont réussi à rallier toutes les Draines d’un canton en une vaste société d’assurance mutuelle, et à leur faire signer un traité d'alliance offensive et défensive. La première mesure qui suit la conclusion de ce traité est, en effet, l’organisation d’un service de surveillance spéciale, dont les agents ont pour consigne de signaler avec un grand tapage et avec redoublement de crécelles l'apparition de l'ennemi, de si loin qu'il se montre. À ce signal toute la république est en armes, et fond comme une seule Draine sur le ravisseur dévoilé, qui, froissé d'un semblable accueil, décampe et ne reparait plus. Je sais de véritables oiseaux de proie, des rapaces à mandibules crochues et à serres prenantes, qui ont été forcés de déguerpir de leurs propres domaines héréditaires par suite des tracasseries et des contrariétés que leur suscitait cette police, et qui avouaient franchement que le métier de fort n’était plus tenable dès que les faibles s'entendaient.
Cet épisode intéressant de l’histoire de la Draine, joint à l'exemple de l’affranchissement de la Suisse par Guillaume Tell et à d’autres, prouve que l'oppression a toujours beaucoup de peine à se maintenir là où on n’en veut pas, et que l’insolence des tyrans n’est jamais que l'expression de la bassesse des esclaves.
La Draine qui fait preuve d’un si grand courage en certaines rencontres et qui sait si bien mettre en pratique le principe tutélaire de la solidarité, ancre de salut des faibles, la Draine qui
SÉDIPÉDES, 261 est un oiseau plein d'intelligence et de cœur, devait à ce double titre se prononcer fortement contre l’oiseau des ténèbres, emblème de l’obscurantisme. Elle donne à la pipée, en effet, mais avec une réserve extrème et avec beaucoup moins de résolution que le Mauvis , la Grive et même que son cousin le Merle. Car il est très-remarquable que la Draine, qui se montre si insoucieuse de sa sécurité dans l'affaire du choix d’un domicile d'amour, fait preuve , au contraire , d’une prudence excessive dans toutes les autres circonstances de sa vie.
Le chant d'amour de la Draine ressemble beaucoup à celui de la Grive; il est moins mélodieux seulement et vire tant soit peu à la mélancolie. Elle le fait entendre sans interruption depuis la fin de février jusqu'à la fin de juin. La Draine choisit pour tribune , comme tous les oiseaux de sa famille, la plus haute cime de l'arbre le plus haut du canton. Elle commence ses ariettes de très-grand matin, souvent même avant l'aube. Il n’est même pas rare qu'elle retrouve son chant d'amour pendant l'hiver, quand la rigueur du temps vient tout à coup à se détendre et lorsqu'une pluie douce va succéder à la gelée.
La Draine, quoique toujours en voyage à partir de l'équinoxe d'automne , n'abandonne jamais complétement nos provinces du Nord, même par les hivers les plus durs. Elle y vit pendant la saison rigoureuse de baies de genièvre , et surtout de gui, ce qui lui à fait donner par la science le nom de Grive de gui, ‘qui suffit parfaitement pour la distinguer de ses sœurs. Elle aime aussi le raisin, le lierre et l’escargot, mais sa chair n'approche pas pour la délicatesse de celle de la Grive de vigne.
La Draine est le plus grand de tous nos oiseaux chanteurs. Sa {aille est celle de l'Émérillon et de la Tourterelle. Ses notes de basse sont aussi les plus graves et les plus résonnantes de tout le registre musical. Sa voix s'entend le soir de près de deux kilomètres.
La Lrrorxe. Tiatia, Tchatcha, Grive d'hiver. Tout le monde connaît la Tiatia, parce que le nom de l'oiseau pris de son cri d'appel, comme celui de Coucou ou de Tourtour , ne peut trom-
per personne. Cette Grive est du reste aussi facile à distinguer des autres par le costume et les allures que par le son de sa voix. La couleur de son manteau est le gris ardoisé de celui des ramiers avec la bordure des aïles noires ainsi que la partie supérieure de la queue. Elle porte un plastron jaune orangé clair, non marqué de taches brunes ovoïdes comme celles de la Grive, ou triangulaires comme celles de la Draine, mais historié d’étroites ravures noires verticales. La Litorne est originaire des contrées septentrionales de l'Europe comme le Mauvis et ne descend dans nos plaines qu'aux approches de l'hiver. Elle voyage par bandes très-nombreuses, se répand par les plaines, surtout par les prairies, où elle cherche sa vie parmi les laissées du bétail. Elle fréquente également les pays sauvages et les friches où abonde le genévrier dont elle mange les baies qui communiquent à sa chair coriace une saveur détestable, mais que certains palais peu délicats s’obstinent à trouver délicieuse. Je ne l'ai jamais entendue chanter et je doute qu’elle chante. A cette espèce appartenait la Grive de Linnæus, qui donna le scandale de ses débordements et de sa passion effrénée pour le jus de la treille.
Famille des Merles. Cinq espèces.
Le Merze. Merle à bec jaune, Merle commun.
L'oiseau le plus défiant de nos forêts était peut-être le Merle après le Ramier et les oiseaux de proie; c'est un de ceux dont Paris a fait le plus aisément la conquête; preuve que l’homme peut tout ce qu'il veut sur les bêtes.
Le Merle est après la Fauvette à tête noire le chanteur le plus harmonieux du printemps pour les jardins de Paris. L’insulaire de Océanie qui retrouve l'arbre de son pays au jardin botanique d'une capitale européenne n'éprouve pas un ravissement plus Joyeux que le gamin de Lorraine qui, débarqué pour la première fois à Paris, à la mi-avril, et rentrant trop tard à son hôtel de
SÉDIPÉDES. 263 la rue du Bac ou de la rue de Sèvres, entend résonner de toutes parts le chant d'amour des Merles, qu’il croyait jusqu'alors le précieux privilége de ses forêts natales.
Le Merle est l'emblème du sonneur de cloche. C’est le muezzin des bois qui se charge de chanter matin et soir l'heure du travail et celle du repos aux hôtes des forêts. On lui reproche comme au sonneur de trop aimer le jus de raisin et celui de la cerise (kirschwasser). Le manteau noir que le Merle affectionne dénote l’égoïsme et la dévotion. Le Merle s’enivre seul; les personnes dévotes ont aussi le tort de s'occuper trop exclusivement de leur salut personnel. La couleur de la robe de la femelle qui est le brun indique aussi des tendances à la pruderie et à la bigoterie. Le bec jaune de l'espèce veut dire encore que les affections de l'oiseau ne sortent guère du cercle de la famille et que ‘son industrie n’a d'autre stimulant que le besoin de fournir à la subsistance d’icelle.
Le Merle vit donc solitaire, et c’est son goût pour la solitude qui l’a fait l'habitant des allées silencieuses et sombres de ces jardins aristocratiques de Paris où survit l’esprit de famille. Son véritable quartier dans cette capitale est le faubourg saint-Germain; sa demeure de prédilection, le couvent où il sonne les Matines, Complies et l'Angelus. Il est presque inconnu dans les régions industrielles de la vaste cité.
Cependant le sonneur public ne borne pas son rôle à rappeler aux fidèles les heures des offices religieux. Il est tenu aussi d’avertir les populations de tous les périls qui menacent le pays. C’est pour cela qu’il signale avec tant d'énergie le passage du renard et de l'oiseau de proie dans la forêt et qu’il donne sur la Chouette. Il est juste de remarquer toutefois qu'il hésite longtemps à se ruer sur l'ennemi commun, et qu'on ne le prend guère à la pipée qu'à la suite de quelque orgie copieuse , et lorsque le jus du raisin ou celui de l’alise égare sa raison et l'empêche de se conduire. Et encore faut-il dans ce cas-là pour le pousser à l’action que le Rouge-gorge et la Grive lui donnent l'exemple du courage. Généralement il aime mieux exciter les autres au combat que d'y prendre part pour son compte. C’est une fine
bète, soupconneuse et rusée, comme la gent dévote, mais comme elle accessible par un certain côté. Il était naturel que l'oiseau qui pleure tous les jours la splendeur éclipsée des ordres religieux qui firent tant pour la gloire des vignobles français, partageñt les chaudes sympathies des moines de Citeaux, d'Hautvillers et d’ailleurs pour le fruit de la plante dont « la culture enivre comme la liqueur qu'elle produit. » Paroles de M. Mathieu de Dombasle , un ennemi fanatique de la vigne et du Rossignol , mais ami des chenilles.
Le Merle est un chanteur de haut mérite qui peut acquérir par l'étude et sous les lecons des grands maitres des talents prodigieux, mais de qui l'homme semble se complaire à pervertir les facultés brillantes. Le Civilisé, qui dresse le boule-dogue à sauter à la gorge du premier venu et le Merle à siffler des airs de corps de garde, se trahit dans ses œuvres. Il est impossible d'exprimer tout le dégoût qu’éprouve un Merle de noble famille, instruit à haute école, à entendre quelque fils dégénéré de sa race siffler un chant ignoble comme J'ai du bon tabac.
Le Merle chante exclusivement pour les siens, et adieu ses mélodies comme celles du Rossignol, quand ses petits sont éclos. Ce n’est pas ainsi que procèdent le Rouge-gorge , le Roitelet, le Traîne-buisson , l’Alouette, à qui le moindre rayon de soleil, même au milieu de la froide saison, met soudain l’âme en joie. Il est regrettable que toutes les vertus et toutes les facultés du Merle se renferment, comme je lai dit plus haut, dans l'enceinte du cercle familial; car elles sont de haut. titre. Audubon, qui a déjà décerné au Merle moqueur des États-Unis le premier prix de chant, est presque d'avis de lui décerner aussi celui du courage maternel. La planche consacrée à l'illustration de cet oiseau dans son ouvrage magnifique représente une famille de Moqueurs attaquée par un énorme serpent à sonnettes, Le reptile odieux qui s’est hissé dans le branchage jusqu’à la hauteur du nid, ouvre une gueule démesurée et capable d'engloutir d’un seul coup l'édifice aérien et tous ceux qui l'habitent. Mais le père et la mère soutiennent l'attaque avec une énergie désespérée, et, loin de songer à fuir, se précipitent sur l'agresseur
SEDIPÉDES, 265 pour lui crever les veux, pendant que les amis du voisinage accourent de tous côtés pour prêter secours aux assiégés.
Le Merle de France n’atteint jamais l'embonpoint de la Grive, d’où le proverbe de tendue qui de temps immémorial signala son infériorité : Faute de Grives, faut bien prendre des Merles. Mais en revanche, il y a des pays Comme la Corse où la chair du Merle atteint un si haut degré de finesse que le chasseur de ces pays-là aurait presque le droit de retourner l'adage du tendeur de Lorraine. Mais l'histoire ajoute, circonstance fort étrange, que dans ces mêmes contrées le Merle a complétement changé de caractère , que sa sauvagerie est devenue de ia férocité, que ses mœurs, en un mot, se rapprochent considérablement de celles de l'oiseau de proie !
Cela voudrait-il dire que la droiture et l'innocence ne conduisent pas à grand'chose dans le monde où nous sommes... et que toutes les chances de succès y sont pour les méchants!
Le Merle blanc n'est pas une espèce particulière du genre Merle, mais une simple variété accidentelle, un simple cas d'’albinosisme du Merle noir; ce qui est cause que je ne l’ai point rangé dans la catégorie des espèces. Le Merle à bec jaune ayant été considéré longtemps comme le type le plus parfait de l'oiseau noir dont il porte le nom en anglais {Black bird), il était rationnel que le Merle blanc semblät le parangon du merveilleux et du phénoménal, digne d'être promis en récompense aux tentateurs de l'impossible. Mais aujourd'hui que chacun sait que le blanc est la couleur de l'Unitéisme, et que, par conséquent , toute espèce domesticable est susceptible d’en être affectée; aujourd'hui, dis-je , le Merle blanc a dû passer de l’état de mythe ou d’anomalie à celui d'anneau de transition indiquant une tendance vers certain ralliement au mème titre que la Poule blanche, le Faisan blanc , le Moineau blanc, la Grive ou l'Hirondelle blanche, etc. La couleur du ralliement universel se trouve à l’état latent sous toutes les autres nuances, chez les bêtes comme chez les fleurs; elle se trouve chez l’homme lui-même dans ses races diverses et sous ses cheveux rouges ou noirs. L'existence du Merle blanc, loin de contrarier la nature, entrait
donc de toute éternité dans les nécessités de la logique. Comm tout changement radical de couleur dans les espèces animales et végétales débute par le panachement , le Merle qui veut virer au blanc commence par se panacher les ailes, par porter une queue blanche. Peu à peu la nuance nouveile empiète sur la primitive , et de progrès en progrès la métamorphose s'accomplit , et l'iris passe au rose trouble comme chez les lapins blancs , pour achever de caractériser l’albinosisme. Puis , comme il est naturel que les oiseaux qui se ressemblent se rassemblent, il arrive que des unions se contractent entre Merles blancs qui transmettent leur uniforme à leur progéniture et se cantonnent dans des résidences spéciales. C’est ainsi que j'ai su et que j'ai déniché des Merles blancs dans une localité qui n’est pas éloignée de Paris de plus de quarante lieues et où ces oiseaux doivent se propager depuis un temps immémorial; puisque j'ai retrouvé dans un vieux titre féodal du pays la mention d’une obligation imposée au seigneur de ladite localité, d’avoir à offrir chaque année à son suzerain du bourg voisin un Merle blanc, à titre d'hommage de respect et de vassalité.
Le Mere a pLasrron. Espèce un peu plus forte que la précédente et incomparablement plus rare, exclusive aux districts forestiers des montagnes. Ainsi nommée du superbe plastron blanc qui lui couvre la poitrine, et qui se détache hardiment du fond noir et moiré de sa robe, de manière à produire une parfaite opposition de nuances. Le nom de Merle à collier qu’on donne aussi à cette espèce lui convient moins que l’autre, par la raison que l’ornement qu'il porte sur la poitrine est une plaque d'ordre et non pas un collier, c’est à dire un colifichet faisant le tour du cou. Le Merle à plastron qui, malgré sa rareté, parait habiter toutes les montagnes de hauteur moyenne de l’Europe, depuis les Alpes Scandinaves jusqu'aux chaînes de l’Apennin et des Alpujarras , émigre en même temps que la Grive et s’attarde avec elle dans nos vignes , où tous les chasseurs en ont tué. C’est un gibier d'une délicatesse exquise et dont l’embonpoint le cède à peine à celui de la caille.
SÉDIPÉDES. : 267
Cette espèce est de celles qui hivernent en Corse et qui contribuent à l'illustration eulinaire du Merle de cette ile, dont le nom s'étend à plusieurs genres voisins. Elle est aussi voisine que possible de l’espèce vulgaire dont elle se rapproche par la parenté universelle des goûts, des habitudes et des mœurs, s’habillant des mêmes couleurs, vivant de la même nourriture et suivant les mêmes méthodes de bâtisse et de chant. Le costume du Merle à plastron est, en effet, tout pareil à celui du Merle à bec jaune, à la réserve du plastron qui est blanc et du bec qui est noir. Son manteau semble fait aussi d’une étoffe plus moirée, plus précieuse et plus riche. Quatre ou cinq cantons montagneux du Puy-de-Dôme, du Cantal, des Cévennes et des Vosges sont à peu près les seules demeures d'amour de cette superbe espèce qui partout ailleurs est peut-être aussi rare que le Merle blanc.
Le Merze sorirarme. Merle de roche ; jolie espèce, douée d’un gosier mélodieux et amie de ces vieilles tours féodales dont les ruines sont vêtues de noirs manteaux de lierre. Taille du Mauvis; manteau bleu cendré tendre; tout le devant du corps plaqué d’un beau roux orangé ainsi que l'abdomen et les pennes de la queue. Il fut un temps où tous les vieux édifices de l'Est et du Midi de la France, castels des monts ou églises des cités, nourrissaient une famille au moins de ces hôtes charmants, quirevenaient fidèlement chaque année à leur gite natal comme les Hirondelles.
La voix du Merle solitaire a beaucoup de rapport avec celle de la Fauvette à tête noire. L'oiseau monte pour chanter, suivant l'usage invariable de ceux de sa famille, sur le point le plus culminant de la tour ou du rocher qu’il habite. Le Merle solitaire était l'oiseau favori du roi François Ie: il est encore en grande estime chez les musulmans de la Roumélie et de l'Asie Mineure. Un écrivain d'il y a deux siècles affirmait que de son temps le prix des bons Merles de cette espèce variait de 200 à 500 livres sur le marché de Constantinople. Le Merle solitaire est devenu très-rare en France. Je ne répondrais pas qu’on püt trouver un seul échantillon de l'espèce dans un rayon de cinquante lieues tout autour de Paris. |
Le Merce BLEU. Espèce quasi-exclusive aux montagnes rocheuses du Sud-Est de la France, commune en Savoie, en Piémont, où elle niche comme le Solitaire dans les fissures des hautes roches et quelquefois aussi dans celles des anciens édifices isolés et inhabités. Le mâle adulte de cette espèce est un des plus beaux oiseaux de nos climats. Manteau bleu foncé, robe idem, les ailes et la queue noires, toutes les plumes du dessous du corps frangées d'une élégante bordure noire en forme de croissant. Il y a entre le Merle bleu et le Merle solitaire, indigènes de la même zône et amis des mêmes solitudes, la même parenté de mœurs, de talent et d'habitudes, qu'entre le Merle à bec jaune et le Merle à plastron.
Le Merle, bleu, très-rare en France et qui porte un manteau de turquoise trop riche pour nos climats, engrène avec distinction dans la série des Merles à manteaux fulgurants que produisent en grand nombre les îles de l'archipel indien. C’est à l'endroit de cette classification où nous sommes, que demandent à se rattacher les groupes des Merles mirifiques de Java et des Paradis de Timor.
Le Merce p’Eau. Cincle plongeur; Merle plongeur. Espèce plus remarquable par l’excentricité de ses habitudes que par la beauté de sa robe ou le charme de sa voix. Cet oiseau qui est un véritable Merle par toutes ses allures, par son chant, par sa forme et par son nom grec (Aïklos , Grive), le Cincle, qui a une jolie voix et de joiis doigts de pieds libres et non cousus ensemble, caractères complétement incompatibles en apparence avec la profession d'oiseau d’eau, n’en est pas moins à ses heures un plongeur fort habile et qui cherche sa vie avec succès au fond de l’eau comme un grèbe ou une macreuse. Phénomène qui a fort intrigué jusqu'ici les savants et que je ne me flatte pas d'expliquer d'une facon satisfaisante; attendu qu'il ne m'a pas été donné de vivre assez de temps dans la société de cette espèce et que je n’aurais pu d’ailleurs consacrer à l'étude de ses mœurs un nombre d'années suflisant,.
Les uns affirment que le Cincle se promène au fond de l’eau et
SÉDIPÉDES. 269
qu'il y marche avec la même aisance que sur la terre un autre Merle ; que là, il passe l'inspection des cailloux pour se saisir des chevrettes et des larves de demoiselles qui stationnent volontiers dans les interstices d’iceux et leur servent de cales. Les autres prennent à témoin la raison, que l'oiseau n’a d'autre organe de locomotion et de propulsion au fond de l’onde que le jeu de ses ailes et qu’il vole entre deux eaux, à la façon des harles et des grèbes. Cette dernière version a toutes mes sympathies et je ne la crois pas tout à fait inconciliable avec la première; parce que d’abord il est déjà excessivement difficile de se trouver à portée d'examiner les évolutions d’une bête au fond de l’eau , et qu'ensuite à qui a cette chance il faut des rétines douées d’une sensibilité microscopique pour distinguer clairement à une certaine profondeur le jeu des ailes mi-ouvertes. Cependant Vieillot assure avoir vu le Cincle marcher avec une facilité extrême sous le poids d’une colonne liquide de soixante centimètres de hauteur, et il a même observé que pendant ce travail toute la surface de son corps était enveloppée d’une couche ou d’un réseau de petites perles, comme un grain de raisin qui se promène dans un verre de Champagne, lesdites perles formées par les bulles d’air qui s’échappent des réservoirs pneumatiques de l’oiseau et s'accrochent à ses plumes. M. Crespon de Nimes, qui a vu en 1835 un Merle d’eau se réfugier dans les souterrains de la fameuse fontaine romaine de cette cité, où il passa une grande partie de la froide saison, était admirablement posé pour étudier le problème et le résoudre. Maisil se contente de dire qu’il a vu l'oiseau marcher dans les rigoles des bains d’Auguste, où il n’a pas été témoin du brillant phénomène de la couche des bulles d’air signalé par Vieillot. Or, de telles indications ne suffisent pas pour éclairer les profondeurs d'une semblable question, et j'ai tout lieu de croire qu'elle attend encore sa solution définitive, d’après les tristes paroles que j'ai entendu prononcer à ce sujet à M. Isidore-Geoffroy-Saint-Hilaire, dans une de ses lecons publiques des dernières années.
Je dois dire cependant à ma louange, que si la question est encore à l'état de problème, la faute n'en est pas à moi, qui
tentai vaillamment mais vainement de la trancher pendant deux étés consécutifs. Le premier sujet de mes études fut le Merle d’eau qui habitait en 1839 le petit ruisseau qui coule contre le Clos Vougeot lui-même et y fait mouvoir un moulin. Si celui-là ne m'a pas révélé le secret de ses évolutions sous-ondines, c’est qu'apparemment la disposition des lieux n’était pas favorable à l'observation ; car je vis bien des fois l'oiseau piquer sa tête à la facon des Martins-pêcheurs et gagner le fond à la façon des poules d'eau, mais jamais je n’eus la chance de l'y voir arpenter la grève, debout et dressé sur ses jambes. Le second fut un habitant d'un ruisseau à cascade des Vosges. S'il ne m’apprit pas mieux que le premier les mystères de l’ambulation sous-marine, il m'enseigna au moins un fait assez curieux, à savoir que le Merle d’eau fait quelquefois son nid dans les fissures de la voûte surplombée qui est sous la cascade, de sorte qu'il est forcé de percer la nappe verticale pour apporter la pâture à ses petits. Cette manière de dérober son nid aux regards du public est à coup sûr des mieux imaginées.
Mais à supposer même que l'observation nous eût donné le mot de l'énigme qui nous intrigue , resterait encore à deviner celleei qui n’est pas moins intéressante : Pourquoi le Merle d’eau? Car il est certain que le besoin de cette création ne se faisait pas vivement sentir dans la série des Merles. C’est ici que le savant ordinaire a beau jeu pour se retrancher derrière l’impénétrabilité des voiles de la nature, sa fin de non-recevoir habituelle; mais l’ornithologiste passionnel, qui sait parfaitement que Dieu ne présente jamais à l’homme de rébus indéchiffrable, ne jette pas sa langue aux chiens aussi vite, et il voit dans la création du Merle d’eau une des conséquences les plus logiques du grand principe d'Unité qui régit tous les règnes :
Dieu à créé un Merle plongeur pour qu'il y eùt un oiseau d’eau qui chantât et un oiseau chanteur qui plongeàt, et pour prouver par un exemple de plus que tout se tient dans la nature , à tous les degrés de l'échelle, même les êtres qui semblent au premier abord les plus antipodiques. Puis tous les autres Merles aimaient le vin et les liqueurs fortes (raisin, groseille, kirsch); c'était bien
SEDIPEDES. 271
le moins qu'il y en eût un dans la famille qui fit profession d’aimer l’eau et jeünàt pour les autres. Grive de vin, Merle d'eau, l'oiseau est bien nommé.
Le Merle d’eau est le plus petit des Merles et l’un des plus petits oiseaux d’eau. Il est moins gros que le Merle solitaire et semble avoir emprunté au Martin-pècheur quelques-unes de ses allures, rasant droit comme lui la surface de l'onde et poussant un cri en partant. On le rencontre en France dans tous les pays de montagne, Vosges, Côte-d'Or, Jura, Cévennes, Alpes et Pyrénées, où il occupe les moyennes régions arrosées par ces petits courants d’eau vive où la truite se plaît. L'espèce est sédentaire. Manteau brun, gorge et poitrine blanches, ventre roux, bec finement dentelé à l'instar de celui des oiseaux d’eau, iris gris clair, pieds jaunes.
Je regrette vivement de ne pas connaître assez à fond l'oiseau mystérieux que Georges Cuvier appelle le Merle à queue blanche et Temmynck le Traquet rieur pour oser me permettre de lui marquer ici sa place; mais je suis sûr, cependant, que j'aurais bien fait d’oser et que je me repentirai plus tard de ma timidité.
En attendant, je termine par le Merle d'eau comme tout le monde, l'histoire de la famille des Merles, famille si immaniable au dire des savants, qu'il n’y à pas de raisons pour n’en -pas faire une branche du groupe des Fauvettes, tout aussi bien qu'une branche du groupe des Corbeaux. Halte-là, s'il vous plaît, mes maîtres. J'accorde bien qu'il n’y ait pas d'inconvénient grave à placer la famille des Merles , oiseaux chanteurs, à côté de celle des Fauvettes, et la preuve, c'est que j'ai reconnu moi-même la parenté des deux groupes en les avoisinant. Mais je vois, au contraire, un immense danger à loger l'innocente famille aussi près de celle des Corbeaux. C'est que les Geais, les Pies, les Casse-noix, les Corneilles raffolent des œufs du Merle, et que la Pie-grièche le croque lui-même bel et bien. Or, j'admire toujours que les périls et les anomalies
d’une alliance aussi monstrueuse n’aient pas encore frappé votre esprit ni vos yeux. Car enfin, vous n'avez pas osé encore apparenter dans vos classifications de Mammifères le Lapin et le Renard, bien que tous deux aient quatre pattes et logent dans des terriers.. Pourquoi auriez-vous plus le droit, dans le cas des oiseaux que dans celui des quadrupèdes, d’unir ce que partout la nature sépare : la victime et le bourreau.
Genre Loriot. Espèce unique.
Le Loriot n’habite guère la France que pendant quatre mois sur douze. Il nous arrive aux premiers jours de mai pour nous quitter au commencement d'août. Il passe, par conséquent, dans le voisinage des tropiques les deux tiers de l’année et pourrait être considéré en quelque sorte comme un oiseau de la zône équatoriale, qui n’est jamais qu'égaré dans le nord de l’Europe où l’attire la passion des cerises. On a besoin de s’appesantir sur cette circonstance d'habitat de prédilection, pour s’expliquer la richesse exceptionnelle du costume de cette espèce, qui écrase si impitoyablement les pàles habits de nos tarins et de nos Canaris, lesquels mis en regard du Loriot paraissent bien moins des oiseaux jaunes que des oiseaux atteints de la jaunisse.
Ilest certain que le ton de l'uniforme jonquille ou topaze brûlé du Loriot appartient à une gamme de couleur d’un diapason plus élevé que celle de nos brumeux climats, et qu'il nous serait complétement impossible de nous procurer chez nos autres espèces , ni bleu, ni violet, ni rouge concordant avec ce jaune-là. Le Loriot est bien plus encore que le Merle bleu un moule d’engrenage ou de transition des races emplumées de la zône torride à celles de la zône tempérée. 11 donne la main dans la classification universelle à cet immense groupe d'oiseaux à manteau d'or, manteau orangé roux, manteau orangé rouge, etc., qui comprend les Troupiales, les Carouges, les Cassiques du nord de l'Amérique, sans compter une foule innombrable d’Orio-
SÉDIPÉDES. 273 lus, d'Ictérus, de Sturnus innommés. (Loriots, Traquets, Sansonnets.)
Le Loriot est un des plus infatigables arpenteurs des plaines de l'air. Il suit plus fidèlement le soleil dans ses courses qu'aucune autre espèce voyageuse de nos pays, voire le Martinet et le Coucou. Il se remet en marche du Nord pour le Midi, le lendemain même du solstice ; il semble plus impatient encore du repos que la Caille. Il a comme celle-ci, comme tous les navigateurs au long cours, l'aile longue et pointue. Les Loriots passent de jour, par familles isolées.
J'ai déjà dit assez de fois pour qu'aucun de mes lecteurs ne l'ignore que la couleur jaune jonquille était celle de l’étendard du familisme. Nous pouvions donc parfaitement, sur la seule enseigne du Loriot, nous attendre à rencontrer en lui un des types les plus purs et les plus achevés de l’amour maternel. Comme l'amour des enfants se trahit d'abord chez les oiseaux par la richesse et le luxe du berceau qu'ils faconnent pour leurs petits, le nid du Loriot est une merveille d'art qui pourrait bien mériter à ses auteurs le premier prix d'architecture aérienne. Je ne sais pas de nid, en effet, qui l'emporte sur celui du Loriot pour l'élégance de la forme, la richesse des matériaux , la délicatesse du travail et la solidité de la bâtisse. Le nid du Loriot est encore plus mignon peut-être et de moindre dimension relative que celui du Chardonneret. Il est tapissé au dehors comme celui du Pinson d'une couche de ce lichen argenté des arbres fruitiers qui lui donne l'air de faire corps avec la branche qui le supporte. Mais la demeure du Loriot est bien plus habilement dissimulée encore que celle du Pinson. Celle du Pinson est assise sur la branche dont elle augmente le volume, et elle appelle les regards. Le nid du Loriot, au contraire, est fixé par des attaches de liane aux deux branches d’une fourche horizontale entre lesquelles il flotte suspendu , et dont l'épaisseur masque une forte partie de la muraille extérieure. On peut se faire une idée parfaite de ce nid par ces jolies petites corbeilles d'osier tapissées de Jaine à l’intérieur et qu'on donne pour nicher aux Serins. Les
matériaux employés à sa confection sont avec lelichen, la laine, LI, 18
la toile d'araignée, la plume, mais le tout choisi de couleur blanchätre , pour que rien de la masse ne se détache en sombre du milieu feuillu qui la couvre et n’attire le mauvais œil du pâtre comme un nid de Merle ou de Roitelet. D’autres fois, à défaut de fourchettes de pommier, le Loriot choisit pour assises de sa demeure un épais bouquet de feuilles de bouleau, de peuplier, voire de gui. Dans ce cas-là, le nid, solidement attaché par un système d’élégants cordages à quelques brindilles d'en haut, à l'instar de la nacelle d’un aérostat, flotte dans le vide de la verdure ambiante. Quand les attaches sont latérales, la bercelonnette légère est un hamac mobile où la brise du printemps s'amuse à bercer les petits.
Audubon, qui a passé des semaines entières à regarder travailler le Loriot de Baltimore, sur un arbre perché et à l’aide d’une longue vue, a constaté que ces oiseaux employaient pour tisser l'étoffe de leurs matelas le même procédé que nos tisserands pour confectionner leur toile : c’est-à-dire qu'ils commencaient par faire une chaine et une trame, et que chacun des deux époux, comprenant les avantages de la division du travail, se chargeait de la conduite de l’une des deux opérations, non de l’autre. Les travaux de couture et d’entrecroisements de fils qu'exigent la construction et la suspension du nid de nos Loriots de France ne permettent pas de douter que la science du tisserand , celle du vannier et du tailleur, ne soient aussi bien dans leurs dons que dans ceux des Loriots d'Amérique. J'aime à penser que si tout le monde était instruit de ces détails, personne n’oserait plus porter sur le nid du Loriot une main sacrilége ; nid qui mérite d'autant plus le respect des humains que cette espèce ne s'élève pas et n’est pas agréable en cage, tandis que, laissée libre, c'est l’ennemie la plus redoutable de la chenille processionnaire, cette vermine immonde qui mange quelquefois en six semaines pour quarante à cinquante millions de chènes et de pommiers français.
Le déploiement d'un pareil luxe dans la bâtisse et dans l'ameublement de cette demeure annonce que le séjour y sera long. En effet, la durée de l’incubation est la même chez le Loriot que chez la Poule ; les petits ne sortent du nid que très-tard ;
SÉDIPÉDES. . @15 et leur éducation n’est pas une sinécure , attendu que les jeunes Loriots sont de force à absorber en un seul repas le tiers de leur poids en nourriture, et que j'en ai connu d'adultes qui avalaient aisément seize cerises de suite. Mais la tendresse infinie des parents pour leur progéniture satisfait largement à toutes les exigences de ces natures impérieuses. Peu d'oiseaux se montrent plus jaloux de leur liberté que les Loriots; et cependant on a vu des couveuses de cette espèce, en proie à la fièvre d'amour maternel qui les prend à la fin de leur travail d'incubation , se laisser emporter avec leur nid par le ravisseur et mourir d’inanition sur leurs œufs. Les pauvres bêtes avaient fait le sacrifice deleur vie; mais elles ne se croyaient pas le droit d’entrainer dans leur tombe les innocents prêts à éclore , et alors elles se faisaient un devoir de pousser jusqu'au bout le dévouement maternel. Eeur courage pour défendre leurs jeunes contre les attaques des Piesgrièches, des Geais et des Corneilles n’est pas moins admirable.
Le fusil fait peu de tort aux Loriots, qui .ont le bon esprit de quitter nos contrées inhospitalières avant l'époque de l'ouverture habituelle de la chasse. Quant au filet, il n’est guère plus préjudiciable à l'espèce qui ne descend presque jamais à terre.
Ce n’est qu'au bout de sa troisième mue ou au commencement de sa troisième année que le Loriot se trouve enfin vétu de ce splendide manteau d'or, qui couvre tout son corps, à l'exception des ailes et de la queue qui sont noires. Er ce temps-là son becse colore aussi d'un rouge sombre ; l'iris est rouge, les pieds glauques. Le costume de la femelle diffère considérablement de celui du mâle quant à la richesse et à la vivacité des teintes, et les jeunes conservent très-longtemps leur ressemblance avec leur mère.
Le chant d'amour du Loriot semble être le début de lai phase musicale des Grives et des Merles. Il est sonore et retentissant , et, malgré sa brièveté et sa monotonie, ce chant tient parfaitement sa place dans le concert universel de la forèt au printemps. Iest trop souvent accompagné d'un cri de passe étrange qui tient du ricanement, du miaulement et du bruit de la crécelle, cri que mille musiciens ont entendu comme moi, mais que
jamais aucun d’eux n’a pu même approximativement me définir.
Le peuple appelle cet oiseau le compère Loriot, et il est persuadé que son chant veut dire : Je suis le compère Loriot… qui gobe les cerises. et laisse les noyaux. Plût au ciel que toutes les erreurs du peuple fussent aussi innocentes que celle-là!
J'aurais dù, avant d'entreprendre le récit qui précède, prévenir mes lecteurs que j'avais le malheur extrême de me trouver, sur la question de la parenté du Merle et du Loriot, en dissidence complète d'opinion avec l’illustre auteur du Manuel d'Ornithologie , qui est aujourd’hui, comme je l'ai déjà dit, à la tête de la meilleure classification sérieuse (1) des oiseaux d'Europe. Ce n’est pas le Loriot qui vient après le Merle, comme chez moi, dans la classification de Temmynck. Le plus proche parent du Merle pour le naturaliste hollandais est le Gobe-mouches… le Gobe-mouches, un tout petit oiseau qui adore les mouches et ne peut pas souffrir les fruits rouges, en quoi il se rapproche considérablement des Hirondelles et des Bergeronnettes. Après le Gobe-mouches vient la Pie-grièche... un oiseau carnivore et chasseur qui mange les Gobe-mouches. Après la Pie-grièche vient l'Étourneau, puis enfin le Loriot, qui donne la main aux Ovivores (Geais, Corneilles, etc.).
Beaucoup de gens sensés auront une peine infinie à se rendre compte de cette étrange hallucination du sens de la vue chez certains. qui ne leur permet pas de saisir les caractères flagrants de parenté qui sont entre deux espèces comme le Merle et le Loriot : même figure, même bec, même taille, même régime, même voix de basse, même passion désordonnée pour les cerises.... mais qui, eu revanche, leur en fait voir d’imaginaires entre des espèces parfaitement étrangères l’une à l’autre, comme la Grive, le Gobe-mouches et la Pie-grièche. Mais le fait de l'aberration incroyable n’en est pas moins constant, constant et
(1) On appelle sérieuse en langage académique une classification bonne personne qui ne fait de tort à aucune erreur en place, et suit fidèlement l’orniére de la routine où les classifications précédentes ont versé. Un savant me disait un jour, pour me désobliger, que le seul tort de ma classification était de n'être pas sérieuse. Ça m'a fait beaucoup de peine,
SÉDIPÉDES. 277 imprimé, hélas ! Et vainement était-il dans mes vœux charitables ‘de couvrir pudiquement la faiblesse du maitre; la fàcheuse question de dissidence m'a contraint de la dévoiler.
Il se peut que ma classification ne soit pas sérieuse, mais encore l’est-elle assez pour ne pas se permettre des alliances et des plaisanteries de ce genre-là.
Enfin, l'illustre ornithologiste étranger a daigné reconnaitre la proche parenté du Loriot et du Sansonnet. Empressons-nous de saisir cette occasion heureuse de nous réconcilier avec lui.
Genre Étourneau : Trois espèces.
Les Étourneaux , qui sont les cousins germains des Loriots et des Grives, autant du moins qu'on peut s’en rapporter aux registres de l'état civil de la nature, constituent un genre tout nouveau, plus insectivore que baccivore, et quasi-ambigu entre les deux séries, et qui mérite d'occuper en cette classification la place que je lui ai donnée, c'est-à-dire celle de terme externe ou de terme de ralliement. Les Étourneaux ont, en effet, un caractère à eux et qui les différencie complétement du groupe antécédent ; ils sont les amis des troupeaux.
Le nom qui conviendrait à ce genre serait donc celui de Grégarien ou de Pasteur. Or, la science a déjà reconnu la nécessité de cette caractérisation par l'étiquette, puisqu'elle a désigné sous ce nom de Pastor l’une des trois espèces d’Étourneaux qui habitent la France, le Martin Roselin. Voyez maintenant jusqu'où s'étend le pouvoir d’une dénomination bien choisie et qui joint au mérite de l'expression le charme de l’euphonie. Voici que ce doux nom de Pastor va nous fournir un moyen très-facile de transiter sans saut brusque de la Baccivorie à l'Insectivorie.
Il y à un insectivore qui s'appelle aussi Pastor, et ce Pastor estun Traquet. Donc, c’est le Traquet qui sera le premier terme de la série nouvelle. À
Ainsi s’évanouit comme une ombre légère et par le simple
effet d’une homonymie de rencontre, cette prétendue impossibilité radicale de trouver une place convenable pour le genre’ Merle dans une classification ornithologique quelconque! Et combien de diflicultés politiques réputées insurmontables, hélas! et sur lesquelles beaucoup de gens sérieux ont jauni depuis des siècles, sont encore plus faciles à aplanir que celle-là! Et même je puis vous le dire, si vous désirez le savoir, pourquoi on ne les résout jamais ces problèmes politiques. C’est que toujours on les donne à résoudre à des hommes sérieux qui ont toujours un intérêt immense à ce qu'ils ne soient pas résolus.
Les Étourneaux sont donc des oiseaux amis des moutons, des chèvres et des bœufs, qui suivent ces bêtes au pâturage et vivent dans leur société intime, leur montant sur le dos, leur mangeant dans la main. Ils aiment également à marcher dans les sillons de la charrue, à mesure qu’elle retourne les guérets et fait sortir de terre une foule de vermisseaux et de larves, de larves de hanneton notamment. Les Étourneaux sont encore les ennemis redoutables des grillons et des sauterelles, dont ils font des déconfitures immenses et à la suite desquels ils entreprennent de longs voyages, comme les hiboux et les renards du Nord à la suite des émigrations de mulots. Les Étourneaux préfèrent les prairies aux champs cultivés, et surtout les prairies les, plus marécageuses. Les services qu'ils rendent à l'agriculture en qualité de destructeurs de vermines sont immenses. C'est une espèce du genre, le Martin de l'Inde, qui, transportée du contient dans les îles de la Réunion et de Maurice, a mis fin aux ravages que les sauterelles exerçaient chaque année:sur les cultures de cesiles fertiles. Mais toute médaille a son revers; Je suis forcé de témoigner à la charge de PÉtourneau que son amour immodéré du raisin le pousse quelquefois à se précipiter sur ce fruit même avant qu'il soit mür, et qu'il cause quelquefois au vigneron un préjudice notable et sans compensation aucune , car la chair d'Étourneau est un piètre régal.
Les Étourneaux sont comme les Loriots des voyageurs intrépides que tourmente l'incessant besoin de se déplacer. Ils s’en
SEDIPEDES. 279 vont pour n'être pas ou ils sont, plutôt que pour être ailleurs. On les trouve à peu près partout où l’on trouve la Caille et l'Hirondelle de cheminée. On peut les suivre dans l’ancien continent depuis le cap Nord jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et depuis les plaines de l'Irlande jusqu’à celles du Kamschatka. L'Australie est, dit-on, la seule grande terre qu'ils n'aient pas visitée encore; mais j'ai écrit il y a quelques années qu'ils ne tarderaient pas à envahir cette cinquième partie du monde, et tout me porte à croire que cette invasion est déjà un fait accompli. On sait, en effet, que l'Australie était un vaste parc à moutons de la Grande Bretagne avant d'être métamorphosée en Potose. Or, il m'est impossible d'admettre que les Etourneaux qui sont partout, allant, venant et sonnant à la porte de toutes les nouvelles, n'aient pas eu vent par un hasard quelconque de l'existence des riches troupeaux des antipodes d'Europe, et que pas un d'entre eux n’ait été tenté de prendre passage sur un des nombreux bâtiments de commerce qui sillonnent sans interruption la face du Pacifique austral, depuis qu'une terre d’or a surgi de son sein.
Il ne faut pas que j'oublie de dire , pour mieux faire comprendre ce qui précède , que les Étourneaux qui voyagent sans cesse sont doués comme nos ancètres les Gaulois, qui aimaient aussi les longues promenades, d'un esprit de curiosité insatiable ; et que cet esprit de curiosité les pousse à fraterniser avec toutes les bandes d’émigrants qu'ils rencontrent dans leurs traversées aériennes , bandes de Vanneaux, de Pluviers, de Proyers, de Corneilles, ete. Or il est naturel de supposer que des oiseaux qui n’arrètent jamais et qui sont en relation suivie avec tant de sens venant de tant de pays, soient mieux informés que personne de tout ce qui se passe aux quatre bouts de l'horizon.
Les Étourneaux voyagent de jour en colonnes épaisses, profondes et tourbillonnantes. Leurs rangs sont si serrés qu’il arrive quelquefois que tous les grains de plomb du coup de fusil qu’on leur tire portent. Je me rappelle avoir vu passer en l'air, audessus de la Mitidja, de ces trombes d’Étourneaux qui obscurcissaient le soieil et occupaient dans le ciel des zônes d’un kilomètre
d'étendue sur une profondeur insondahle. Il faisait beau voir ces masses opaques s'ébranler d’un mouvement uniforme, sous la chasse d'un faucon , s'abaisser jusqu’à terre et se redresser dans les airs, avec la souplesse d’un ressort, sans jamais desserrer leurs rangs et, qui mieux est, sans perdre un seul individu. On conçoit les ravages qu'un vol d'Étourneaux de cette importance, tombant sur un clos de Chambertin, de Vougeot, de Haut-Brion est capable d'opérer. Mais les Étourneaux dont je parle, ont rendu jusqu'ici plus de services à l'Algérie qu'ils ne lui ont fait de mal; car ces oiseaux ont été bien longtemps les seuls et les infatigables semeurs dont Dieu s’est servi pour repeupler d’oliviers et de lentisques les cimes et les revers de l’Altas, que l'Arabe se plaisait à dénuder par la dent de ses troupeaux et par les embrasements de ses incendies périodiques. Si les montagnes et les collines de l'Algérie ne sont pas encore aussi pelées, ni aussi chauves que celles de la Provence, c’est l'Étourneau qui en est cause. Gräces lui en soient rendues !
Une coutume invariable chez toutes les espèces de ce genre, et que nous retrouverons plus tard chez les Bergeronnettes et les Hirondelles , est de se rendre chaque soir au milieu des roseaux des étangs, afin d'y prendre gîte pour la nuit. Une longue expérience semble leur avoir démontré la parfaite sécurité de cet asile, qui leur offre d’abord une complète garantie contre les assauts nocturnes de l’homme et des carnivores à quatre pattes, plus l'égide du brouillard contre les oiseaux de nuit.
Cette habitude de prudence et beaucoup d’autres pratiques analogues qui sont particulières à toutes les espèces du genre Étourneau, prouvent qu’elles n’ont rien fait pour mériter d’être appelées d’un nom qui dans notre langueest synonyme de celui d'étourdi.
Les Étourneaux ne chantent déjà plus, ils gazouillent et gazouillent sans fin, mais ce ramage qui n'a ni queue ni tête n’approche pas pour la suavité de celui de l'Hirondelle. Il est gai, rien de plus. Les Étourneaux commencent à gazouiller de très-bonne heure au printemps. Ils apprennent sans peine à parler, mais leur prononciation est toujours défectueuse; elle
SÉDIPÉDES. 281
n'a ni la franchise, ni l'ampleur de celle du corbeau. Ils éprouvent la même difficulté que les Angiais à faire sonner les 7 et parlent généralement du nez comme le peuple français.
L'époque des amours rouvre chaque année pour ces espèces l'ère de la bataille et du duel. Les vainqueurs ont la petitesse de tirer vanité de leur triomphe et de le rappeler trop souvent; mais le bon naturel de la race reprend le dessus après la saison des querelles, et vainqueurs et vaincus redeviennent amis comme devant. |
Des trois espèces d'Étourneaux qui habitent la France, une est particulière à la Corse; l'autre n'apparaît que de loin en loin dans nos provinces méridionales, à la suite des déluges de Sauterelles. La troisième, le Sansonnet vulgaire, habite toutes les parties du territoire national, mais se plaît surtout dans les régions les plus arrosées et les plus fécondes en pâturages. Elle habite indifféremment les forèts et les villes, nichant au bois dans les trous d'arbres, et sous les tuiles dans les cités. Elle aime aussi comme le Martinet et l'Effraie le séjour des vieilles tours de cathédrales. Il en niche tous les ans un couple ou deux dans les marronniers des Tuileries.
Le Saxsoxner. Sansonnet, Chansonnet, qui babille sans cesse. Ce nom convient mieux à l'espèce que celui d'étourneau, par les raisons ci-devant déduites. Des personnes qui se disent bien informées prétendent que ce nom lui est venu de la prédilection toute spéciale qu'il a pour cette phrase : Sonnez, sonnez, sonnez, que par parenthèse il prononce : Son nez, son nez, son nez, en appuyant sur la nasale. Cette version, qui a pour elle l'exemple des noms, Margot, Colas, Ricard, attribués à la Pie, au Corbeau et au Geai, en raison de la facilité avec laquelle ces trois espèces prononcent ces trois mots, mérite qu'on en tienne compte.
Le Sansonnet est l'emblème du commis-voyageur, qui est oblige par sa profession de changer souvent de place; qui parle beaucoup pour peu dire; quise lie facilement de conversation et d’amilié avec ceux de son état qu'il rencontre dans les lieux de
282 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE. | passage et sans trop se préoccuper de la diversité de leurs parties respectives; qui apprend facilement à répéter la phrase qu'on lui serine, mais qui n’a pas toujours conscience de la valeur d'icelle. Le Sansonnet parle moins purement que le Corbeau, qui est un emblème de légiste et d’orateur: cette infériorité est toute naturelle et n’a rien d'humiliant.
Comme l'oiseau qui sert d'agent actif à la propagande de lolivier (huile), du lentisque (pistache) et de la merise (kirsch et liqueurs), qui sont de bons produits, a le malheur de contribuer aussi à la propagande du gui, qui est une plante parasite et perfide.…. ainsi, le commis-voyageur à le tort de mélanger dans, son commerce les denrées falsifiées aux marchandises loyales , comme le faux au vrai dans son bavardage — utile à la société. quand il remplit honnêtement sa fonction d'agent intermédiaire entre la production et la consommation — nuisible et funeste au pays et au consommateur, quand il procède par voie de coalition à l’accaparement des récoltes.
. On reproche au Sansonnet de chanter un peu haut ses conquêtes amoureuses et d'aimer à se parer le col de cravates très voyantes dans la saison d'amour. Le commis-voyageur n’est pas toujours exempt de ce double travers, dans sa toilette et ses discours.
Le Sansonnet a tout le devant du corps, gorge et poitrail, noyé dans le violet changeant, miroir d'illusion, en signe des erreurs dans lesquelles la secte des économistes s’est toujours plu à entretenir le public relativement aux bienfaits et à la moralité du commerce.
Le rôtisseur qui cherche à tirer parti de la chair de l'Étourneau, tâche ingrate, commence par lui arracher la langue qu'il a double et noirâtre, et que les anciens réputaient vénéneuse. Cela voudrait-il dire que la suppression du mensonge ou, ce qui revient au même, la substitution de la concurrence véridique à la concurrence anarchique dans les transactions du commerce, serait la première mesure à prendre pour réhabiliter et assainir la profession commerciale ?
SÉDIPÉDES. 283
L'Erourneau Not. Espèce qui semble particulière à la Corse et à la Sardaigne, où elle est sédentaire. Manteau noir lustré comme celui du Corbeau, avec de légers reflets de pourpre. Mème taille, mêmes habitudes, même gosier que le précédent.
Le Marrix Rosezix. Martin rose, Merle rose. Oiseau rose et charmant, originaire. de la Syrie et de l'Asie Mineure, de passage quelquefois en France, dans les prairies de la Camargue, où il aime à se poser comme tous les Étourneaux sur lé dos du bétail. Tous les Martins roses que j'ai vus dans les volières du Jardin des Plantes et ailleurs, se faisaient remarquer au commencement de leur captivité par une activité inquiète, un besoin de mouvement perpétuel et une énergie de gazouillement formidable. Malheureusement tous ces symptômes de force et de santé duraient peu et les pauvres oiseaux succombaient bien vite aux regrets de leur liberté perdue. Le gazouillement du Martin rose trahit sa parenté avec notre Étourneau vulgaire. C'est le mème babil incohérent et interminable, avec un peu plus de sonorité et d'éclat. Cet oiseau est encore un de ceux dont la riche parure atteste l’origine étrangère. Il a tout le dessus et le dessous du corps teint d'une belle couleur rose de chair, mais si tendre et si fugace, qu’elle ne tient pas même deux jours sur le cadavre de l'oiseau. Il a le chef orné d’une huppe élégante noire à reflets violets. Cette teinte noire s'étend sur la gorge, sur le cou, la queue et les ailes et forme avec le rose clair du reste du plumage, un accord contrasté de nuances du plus charmant eltet.
Voilà que nous avons vu défiler les plus brillantes séries de l’ordre des Chanteurs. C'en est fait désormais des grands poëmes et des grandes ecoles lyriques. C’est à peine si nous rencontrerons encore deux ou trois illustrations musicales sur la liste de noms qu'il nous reste à parcourir, avant d'atteindre à l’ordre des Grimpeurs, où l’on ne chante plus.
QUATIÈME SÉRIE, INSECTIVORIE,
Neuf familles, vingt genres, cinquante-deux espèces.
J'ai dit précédemment une méthode fort simple pour classer les Insectivores par groupes. C’est celle qui consiste à donner d’abord un nom régional aux insectes, puis à transporter ce nom revêtu de la terminale vores aux oiseaux qui vivent d’iceux, en ayant soin de commencer par les insectes de la région inférieure pour monter jusqu'à ceux de la région des nues et redescendre ensuite. Ainsi le premier groupe aurait été celui des mangeurs d'insectes de terre, Vermivores ou tout autre, et il aurait contenu les tribus des Traquets, des Bergeronnettes, etc. Le second eût compris les mangeurs d'insectes des herbes, des roseaux , des tiges, des feuilles, Fauvettes de roseaux, Pouillots, Roitelets, Troglodyte, etc. Le troisième avait son nom tout fait, celui de Muscivores (Gobe-mouches), désignant les oiseaux qui attrapent leur proie au vol, Gobe-mouches, Hirondelles, etc. Maintenant, parmi les insectes qui s'élèvent au plus haut des airs sont les fourmis et les abeilles qui ne peuvent aimer que dans la région des nues. Or qui va relancer ces insectes nubicoles dans leurs hautes solitudes? Le Martinet, le Guëpier. Nécessité de créer alors un sous-groupe des Apivores ou des Hémiptérivores pour le Martinet et le Guêpier; plus un second sousgroupe sous le nom de Phalénivores pour l'Hirondelle de nuit (Engoulevent), qui mange les Phalènes. De là on redescendait vers les Grimpeurs , qui sont des mangeurs d'insectes d'arbres et de fourmis, par d’autres fourmiliers, dont on dira les noms à leur place. Je n'insiste pas sur les avantages de cette méthode, parce que c’est celle que j'ai suivie en partie, et que, par conséquent, le lecteur pourra apprécier ses mérites. Seulement
je n'ai pas nommé les groupes que je viens de désigner , par la raison que les noms de région manquent aux insectes et que je n'ai pas osé prendre sur moi de les fabriquer , n'étant nullement pressé d'ajouter les embarras d'une nouvelle nomenclature entomologique à ceux d’une nouvelle classification ornithologique.
Une autre division par groupes, très-voisine de celle-ci, mais bien moins scientifique, est celle qui désigne les groupes par l'habitat de l’oiseau au lieu de les désigner par l'habitat de l'insecte. Ainsi le groupe des Arvicoles pour les oiseaux des guérets, des Saxicoles pour les amis des cailloux, et ainsi de suite. Je n’empèche personne d’user de cette méthode qui a de bons côtés. L'essentiel, en matière de classification, est d'établir les lignes de démarcation cardinales. Ce travail une fois fait , le choix des subdivisions peut être laissé sans péril à l’option de la fanfaisie.
Caractères généraux.
Tous les Insectivores sont des oiseaux de passage dans nos climats, puisque tous les insectes des zônes tempérées se cachent pendant l'hiver ou périssent par le froid. Cette loi est générale et ne souffre pas d'exception. Les petits Roitelets et le Troglodyte, qui passent en France une partie de la froide saison , sont eux-mêmes des oiseaux voyageurs, comme les Mésanges , qui sont des ambigus omnivores, et le Martin-pécheur, qui est un piscivore.
L'instinct de sociabilité et de fraternité est fortement développé parmi les tribus de cette série. La plupart des espèces voyagent en sociétés nombreuses et passent pendant le jour. Quelques-unes sont célèbres par leur talent dans l'art de bâtir. D’autres se sont fait une haute réputation gastrosophique par la délicatesse de leur chair. Beaucoup sont amies de l'homme et aiment à loger près de lui.
Famille des Traquets ou des Motteux. Trois genres, six espèces.
Ge sont deux fort mauvais noms de famille que ces noms de Fraquet et de Motteux dont on a baptisé les six espèces qui suivent; car les Traquets.et les Motteux sont considérés par une foule de naturalistes éminents comme les plus proches voisins des Merles, qui adorent les fourrés humides et les retraites sombres. Or, ces mêmes naturalistes ont grand soin de vous avertir que les Traquets sont de petits oiseaux à pieds noirs qui adorent les pays découverts, les friches, les collines nues et pierreuses, etc. J'ai beau recommander à la Science d'éviter ces contradictions ridicules, dans l'intérêt de sa propre gloire; elle nem'écoute pas et continue de faire à sa tête, ce qui m'oblige trop souvent de m'insurger contre elle.
J'ai d'abord à faire observer à la Science que ce n’est pas le Merle ami des retraites sombres, mais le Sansonnet ami des troupeaux et des pâturages qui est le plus proche parent du Traquet. J'ajoute maintenant que ce nom de Traquet ne convient qu'à deux espèces, tout au plus, sur les six qu'il rallie illégitimement dans la nomenclature officielle.
Attendu que ce nom est une onomatopée, c'est-à-dire une sorte de traduction du mot de passe d'une espèce auquel on a trouvé une certaine ressemblance avec le bruit du traquet d’un moulin, et que s'il est permis de l'appliquer au Traquet vulgaire et au Tarier, qui n'ont pas le droit de s’en formaliser , l’usage en doit être interdit à l'égard des quatre autres espèces qui ne fraquettent pas. J'adresse lemême reproche à l'étiquette de Motteux , quipeut parfaitement convenir aux espèces saxicoles qui aiment à se poser sur les mottes et les pierres pointues, mais qui ne va pas aussi bien aux espèces forestières ou buissonneuses qui perchent constamment sur les arbres ou sur les piquets. ,
Admirez ici avec moi cet étrange penchant qui porte certains naturalistes à toujours contrarier la nature. Voici des espèces à
SÉDIPÉDES. 287
rallier , des fractions de famille à réduire au même dénominateur. Ces espèces, ces fractions, n'ont qu’un seul caractère commun qui puisse leur servir de trait d'union légitime : ce caractère est aussi apparent que possible, peut-être plus saillant que le nez au milieu du visage; car c'est un croupion blanc, une queue blanche qui vous sautent d'emblée aux regards. Eh bien ! au lieu d'opérer la fusion sur ce caractère de ralliement unique, au lieu de créer une famille de Leucouriens (queues blanches) quelconque, et de la subdiviser ensuite en autant de genresiqu'en eût exigé la diversité d’habitudes des espèces, ces naturalistes contrariants ont trouvé moyen de nous bâtir sur ce terme commun de queue blanche une tribu de Traquets ou de Motteux au choix.….! car, pour eux , Motteux et Traquet sont des expressions synonymes. Mieux que cela encore : il y avait dans la patrie du Merle blanc et du Merle de roche un Saxicole non classé qui avait à peu près les allures et les goûts de ces deux derniers moules , et qui méritait, par conséquent, d’être classé parmi les Merles, où Cuvier l'avait mis. Or , attendu que le Saxicole en question.était décoré de la queue blanche, ils l'ont revendiqué et inventorié comme Traquet! Il est vrai de dire qu’en donnant à ce Traquet de contrebande le nom de Traquet rieur, ils ont avoué implicitement ‘que ce nom n’était pas sérieux. Mais l’intrus de malheur n’en figure pas moins parmi les six Traquets de la nomenclature de ‘Temmynck; et moi-même, intimidé par l'aplomb du classificateur ‘hollandais, j'ai lâchement enregistré au chapitre des Insectivores ce moule qui m'était inconnu.
Et voilà les conséquences fâcheuses où aboutissent fatalement ‘les moindres déviations de principes. On avait cru pouvoir se permettre d'infliger l'épithète de Traquet au Motteux, parce qu'il avait la queue blanche. Tout le monde ayant laissé faire, et le silence général ayant pour ainsi dire sanctionné l'extension “abusive du nouveau terme générique, on a fini par l’attribuer à un Merle. Je crois qu'il n'est que temps de protester contre l'abus, -pour empêcher une foule de Chevaliers à croupion blanc de venir grossir à leur tour la liste des Traquets , trop nombreuse déjà.
Je propose de faire ce que les naturalistes patentés n’ont pas
fait, c'est-à-dire de diviser en deux genres pour le moins et d’après la diversité d'habitat la famille officielle des Saxicoles, dont je voudrais remplacer le nom par celui de mangeurs d’insectes du sol. On laisserait au premier genre , composé des espèces Buissonnières , le nom acceptable de Traquets, et celui de Motteux à l’autre renfermant les espèces véritablement saxicoles. On attendrait sagement ensuite, pour se prononcer sur la qualification définitive à attribuer au Traquet rieur, que son histoire fût un peu mieux connue.
Genre Traquet : Deux espèces.
Les Traquets sont ces petits oiseaux si vifs, si remuants, si communs autour des pätures et sur toutes les lisières des landes, des champs, des prés, qui remuent constamment la queue comme les Rossignols, et qu’on apercoit toujours perchés à la cime des buissons, des.échalas, des piquets, des poteaux, des ronces, des chardons, de tous les postes élevés en un mot, d’où ils s’élancent de temps à autre vers le sol pour saisir tne proie , et où ils remontent aussitôt par une courbe élégante. On les voit quelquefois encore se balancer sur leurs ailes avant de se poser, et leurs allures de vol ont beaucoup d’analogie avec celles de la Pie-grièche, qui recherche aussi les observatoires élevés pour inspecter la plaine, qui décrit le même genre de courbe pour passer d’une cime à une autre, et semble adorer également l’exercice de la balançoire. Les Traquets paraissent tourmentés comme la Pie-grièche d’une agitation perpétuelle. Ils sont à l’affüt de tout ce qui se passe et témoignent leur inquiétude par un petit cri de Ouistratra légèrement empreint de l’accent d’Auverone et qui leur a valu le nom qu'ils portent plus une foule d’autres appellations onomatopiques, vitrec, vitrac, ouitrac, bistratra, etc. Ce sont des oiseaux courageux qui donnent sur la Chouette.
SEDIPEDES. 284
Les Traquets vivent de mouches, de vermisseaux et de petits scarabées qu'ils ramassent le plus généralement à terre ou qu'ils happent quelquefois au vol. [ls se tiennent de préférence sur les haies avoisinant les champs ensemencés et bordant les pàturages ; la société du bétail leur est chère. Les deux espèces qui composent ce geure étaient d'une familiarité charmante avant l'invention de la poudre. Non-seulement ils suivaient la charrue, ce qu'ils font quelquefois encore, pour s'emparer des vermisseaux que le soc amène à la surface du sol, mais ils venaient prendre leur repas jusque sous la bèche du laboureur. Dans le temps que j'habitais l'Algérie, il y a une douzaine d'années, les Traquets avaient conservé l'habitude de se poser pittoresquement sur la bêche du travailleur, aussitôt que celui-ci avait le dos tourné. Ces habitudes familières ne sont ni dans le caractère des Étourneaux ni dans celui des Motteux, et servent à les distinguer de ces deux genres.
Les Traquets qui engrènent dans la série de l’Insectivorie s'éloignent encore des genres précédents par la conformation de leurs mandibules qui vont se rétrécissant dans le sens de la longueur et s’élargissent par la base. Ces mandibules sont assez dures pour avoir raison de la résistance des cuirasses des petites coléoptères dont cette tribu détruit une quantité notable.
Le Traquet et le Tarier nichent à terre, dans les blés, dans les prés et sous les arcades des mottes. Leur nid est fait d'une païllasse d'herbes sèches doublée d’un léger matelas de crin. Ils y pondent des œufs bleus.
Le chant de ces deux espèces, qui est à peu près le même, est une simple répétition de deux ou trois notes joyeuses et vivement accentuées que le mäle lance quelquefois du haut de l'air à l'instar de la Fauvette babillarde. Les Traquets sont des jaseurs, non des chanteurs, et leur chair est généralement plus estimée que leur chant. Ils composent, avec les Motteux, cette fameuse tribu des Pieds noirs, si prisée des chasseurs gastrosophes, qui ne craignent pas de lui faire la guerre au fusil, en témoignage de la haute considération dont ils honorent tous
ses membres. | 11. 49
: Ces deux espèces, que le vulgaire et le chasseur confondent volontiers, sont très-faciles à distinguer l’une de l’autre. Le Traquet est le joli petit oiseau noir qui a la poitrine roux orangé, comme le Rossignol de muraille et le croupion blanc comme le Bouvreuil. Le Tarier est le Traquet déteint, chez lequel le brun remplace le noir, et le roussâtre le roux vif orangé. Le Tarier est aussi plus ami des solitudes et des landes que le Traquet.
On n’a jamais pu savoir pourquoi ces malheureux savants avaient surnommé le Traquet Rubicole, mot à mot : qui cultive ou qui habite des rouges. Je ne serais pas moins embarrassé de dire pourquoi ils l'ont appelé en latin Saxicola Rubicola , mot à mot : habitant des cailloux, qui habite des rouges. Mais ce qui m'intrigue plus encore que l’étrangeté de ces dénominatious, c’est l'étrange bonhomie de ces braves nomenclateurs hollandais, français et autres, qui commencent par vous inscrire vaillamment au sommaire de leur chapitre un Saxicole Rubicole, et qui partent de là pour vous tracer l’histoire d’un oiseau qui habite exclusivement, d’après leur récit même, les bois ou les buissons.
De tous les surnoms donnés au Traquet celui de Pâtre est le seul que j'approuve, le Traquet se plaisant, ainsi que je l'ai dit deux fois déjà, dans la société des troupeaux.
Le Traquer rieur. Si le Traquet rieur est un Merle à queue blanche, comme le croyait Cuvier; s’il a le chant éclatant et composé de sons très-doux , et si sa nourriture consiste en insectes et en baies sauvages, comme l’affirme l’auteur de l'Ornithologie du Gard , qui en a trouvé le nid dans un vieil édifice ; s’il a tant de rapports en un mot avec le Merle solitaire, il est évident que le Merle à queue blanche doit être distrait des Insectivores pour être reporté aux Baccivores. Malheureusement le sage a dit : « Dans l'ignorance abstiens-toi. » Or, j'avoue modestement qu'aucun hasard heureux ne m'a jamais mis en rapport avec cette espèce, et que je n’ai trouvé personne encore du pays ni d’ailleurs en état de me renseigner sur le sujet d’une façon satisfaisante, et alors je me tais,
SÉDIPÉDES. 294
J'avais cependant grande envie de tenter un coup audacieux qui eût réussi peut-être, et qui était tout simplement de faire une famille d’ambigus avec le Traquet rieur et les deux autres qui ne doivent pas être aussi ennemis des fruits mous qu'on le dit.
Genre Motteux. Trois espèces.
Les Motteux sont les véritables insectivores saxicoles, c’est-à dire les insectivores qui préfèrent les craus nues et arides de la Provence aux humides vallées de la Normandie et d’ailleurs. Ils perchent rarement, par la raison que les arbres se plaisent peu dans les séjours qu’ils affectionnent, et ils traversent des étendues de terrain incommensurables en rasant la surface du sol, volant de roche en roche, de sillon en sillon. Leurs patries, je veux dire les contrées où ils nichent, sont les contrées les plus sauvages, et les collines émaillées de rochers en saillie où la charrue n’a jamais passé, Les grès de Fontainebleau, s'ils étaient dénudés de leur magnifique entourage de verdure, seraient certainement pour cette race une demeure de prédilection. Les Motteux, qui passent le printemps et l'été dans les lieux aérés et secs, se répandent à l'automne dans les guérets nouveaux où ils se prennent volontiers aux collets tendus pour lAlouette. Malheureusement pour cette espèce, la pauvreté de sa contrée natale ne se trahit pas comme chez les Perdrix par la sécheresse de sa chair; et les chasseurs gastrosophes lui font une guerre acharnée. Le chasseur provençal surtout la tient en haute estime et déclare le Motteux préférable de cent piques à tout autre gibier-plume, ce qui dépend peut-être de ce que la riante Provence est une des étapes principales de la grande route du Motteux, qui s’achemine volontiers vers l'Afrique par la Champagne, la Sologne et certains autres pays de plaines chéris de l’OEdicnème, de la Canepétière et du Ganga Canta.
Les Motteux amis des hautes terres se rapprochent des Far-
ouses et des Alouettes par la hauteur des tarses, ainsi que par la longueur du pouce, et sont, comme les espèces de ces deux tribus, très-agiles à la course.
Tous les Motteux nichent sous la pierre , font un nid d'herbes sèches garni à l’intérieur d’un léger sommier de crin , et pondent des œufs bleus.
Leur chant est un ramage à bâtons rompus sans liaison ni suite ; ils le débitent souvent en l'air. On les accuse d'imiter le chant des autres oiseaux.
Bien que la mue soit simple dans toutes les espèces et n'ait lieu qu'une fois par an. il est cependant peu d'oiseaux dont le costume varie plus que celui des Motteux. Comme chez un grand nombre d'oiseaux d’eau et d'oiseaux de rivage, le mâle, en sa tenue d'amour du printemps, ne se reconnaît plus dans le voyageur de l'automne. Le costume de noces se dessine par l’opposition des couleurs blanche et noire qui se substituent de toutes parts sur le marteau et sous la robe au brun roussâtre de la petite tenue. Le blanc pur s'empare de la gorge et de l'abdomen , du croupion et d’une grande partie de la queue. Le noir couvre le dessus du corps, la calotte, les ailes, le reste de la queue ; le roussâtre ne persiste plus qu'au poitrail, pour envahir de nouveau l'uniforme après la mue d'août. Il y a la même différence quant à la richesse des habits entre le mâle et la femelle que chez les oiseaux nageurs.
Le Gran Morreux. Le Traquet motteux des auteurs, le Cul blanc vulgaire des plaines. Commun dans tous les mauvais pays de France. Niche dans les tas de pierres et sous les douves des fossés qui séparent les bois de la plaine. Mi-partie noir et blanc au printemps ; ni blanc ni noir à l’automne.
Le Morreux Srarazin. Espèce plus petite que la précédente; très-rare dans le Nord et dans le Centre de la France; plus commune dans les départements du Midi. Costume semblable à
SEDIPÉDES. 293
celui du Motteux ordinaire; changement de tenue analogue. Origine de nom inconnue.
Le Morreux Roux. Le mème que l'OretzLarp. Ainsi nommé parce que tout son plunage passe au roux vif par l'effet de la mue. Cette teinte vive s’eflace par l'usure du voyage, passe peu à peu au jaune nankin et finit par virer au blanc au mois de mai. Les ailes noirés, ainsi que les rectrices médianes.
Ces trois espèces se confondent dans le langage habituel des chasseurs et des tendeurs sous le nom générique de Culs blancs des champs.
Famille des Gobe-Mouches. Trois espèces,
J'ai signalé déjà à plusieurs reprises cette monomanie étrange et déplorable, qui a poussé tant de nomenclateurs à séparer les Gobe-mouches des petits oiseaux qui vivent exclusivement de mouches, pour les placer entre les Pies-grièches, qui vivent de petits oiseaux, et les Merles, qui adorent les cerises. Signaler les effets de ce travers d'esprit est chose plus facile que de remonter à ses causes. Ainsi, j'ai demandé à Temmynck, qui eut un jour le courage de reconnaître officiellement la parenté de la Pie-grièche avec la Pie vulgaire, pourquoi il s'était repenti plus tard de cette concession, et quel puissant motif l'avait déterminé depuis à retirer la Pie-grièche du sein de sa vraie famille pour la placer entre l'Étourneau et le Gobe-mouches. Mais Temmynck ne m'a pas répondu, ou s'il m'a répondu, il l’a fait en termes si vagues que je n'ai pas Compris sa raison. Je mets sous les yeux du public les pièces du procès. Sommé de définir le ca-
ractère du genre Pie-grièche (Zanius), Temmynck s'exprimait ainsi :
« Les cinq espèces de Pies-grièches de nos climats se distinguent par leur courage et par leur cruauté. Petits oïseaux de rapine, elles ne le cèdent point en courage aux plus grands des-
tructeurs des airs. Leur proie, qu'elles saisissent et emportent avec le bec, consiste principalement en gros insectes ; mais elles attaquent aussi avec avantage les plus petites espèces d'oiseaux et les détruisent en se servant de leurs doigts comme moyen de préhension. »
Assurément que ce portrait, qui est exact, n’est pas celui d’un oiseau doux de mœurs, et qu'il est bien difhicile à la personne qui vient de le lire de n'être pas portée à penser un peu de mal de l'espèce qui doit suivre, car l'esprit de l’homme n’est pas apte à apparenter de prime-saut les bons et les méchants, les loups et les brebis. Écoutons donc attentivement ce que l’auteur va dire du genre Gobe-mouches pour motiver le ralliement d'icelui au genre Lanius.
« Les Gobe-mouches, écrit-il, sont des oiseaux voyageurs qui arrivent tard et partent tôt en automne. Ils se nourrissent unequement de mouches et d’autres insectes ailés qu'ils attrappent au vol... »
La notice s'arrête là en ce qui concerne les caractères de parenté du Gobe-mouches et de la Pie-grièche.
Or, maintenant qu’on a pu comparer les deux genres par leurs portraits tracés de la main même du maitre, de l'observateur réputé le plus intelligent de tous, je demande si la parenté dont je me plains repose réellement sur des titres authentiques. Je demande si des juges sérieux, des tribunaux ordinaires, par exemple, reconnaîtraient la parenté de la Pie-grièche et du Gobemouches au degré successible. Le Hollandais, du reste, a l'air de n’avoir pas la conscience en repos sur l’article ; car il cherche à se couvrir de l'autorité de Cuvier et d'Illiger pour expliquer la malheureuse idée qui lui est venue de revenir sur la réunion de la Pie-grièche avec son homonyme; comme si les fautes des autres n'étaient pas faites pour nous servir de guide-àâne et de garde-fou au lieu de nous induire à erreur. Mais en attendant la sentence du public impartial , passons outre aux débats.
Les Gobe-mouches sont pour la conformation du bec, la couleur du costume, la taille, les habitudes générales et la délica-
SÉDIPÉDES. 295 tesse de la chair, les plus proches voisins du Motteux. Seulement ils habitent les bois et non les terres en friches; ils guettent l’insecte ailé qui leur sert de nourriture des basses ou des hautes branches de l'arbre, et non plus de la roche ou de la motte élevée, et ils happent leur proie au vol à la façon des Hirondelles et ne la ramassent pas à terre. Leur bec, déprimé et élargi à sa base comme celui des Traquets, annonce le bec des Hirondelles. Leur chair a un goût exquis qui rappelle celle du Bee-figues, et l’une des espèces du genre a été honorée de cet illustre surnom. De même que le Motteux et l'Hirondelle, entre lesquels l'ordre de la série exige qu’on le place, le Gobe-mouches porte un uriforme remarquable par l'opposition des deux nuances blanche et noire, laquelle opposition se manifeste dans toute sa vivacité vers l’époque des amours et s’apaise à la mue d’automne. Les Gobe-mouches n’ont pas de chant et leur langage habituel est un petit cri plaintif semblable à celui des jeunes pinsons qui demandent la becquée à leur mère. Deux espèces vivent solitaires dans le fond des forêts. Une autre pénètre dans les jardins des villes et des campagnes et niche parmi les espaliers et les cordons de vignes. Il n’y à pas d'année où-le Cèdre du Liban du Jardin des Plantes n’élève sur ses larges branches horizontales quelques couvées de Gobe-mouches, qui trouvent une hospitalité semblable sur beaucoup de grands marronniers des Tuileries et du Luxembourg. Leur nid est construit avec soin de mousse et d'herbes fines à l'extérieur, et garni de crin au dedans.
Lés Gobe-Mouches passent de très-bonne heure et en même temps que les Fauvettes. Leur passage en Lorraine dure un mois, de la mi-août à la mi-septembre. J'ai dit qu'on en prenait un grand nombre dans les tendues à la raquette. Il est assez remarquable que ces oiseaux donnent rarement à l’abreuvoir et jamais à la pipée. L'espèce qui niche dans les jardins publics s’arrèête volontiers en route, au milieu des promenades des villes et stationne même fréquemment pendant plusieurs journées consécutives sur les toits de certaines maisons, où elie fait curée de ces tas de mouches qui s’amassent en noires colonnes dans
les angles des murs. L'amour des habitations de l'homme est une passion qui rapproche cette espèce des genres voisins de l'Hirondelle et de la Bergeronnette. La tribu des Gobe-mouches tient à ces deux dernières par d’autres liens de parenté mystérieux que les nomenclateurs ofliciels se sont bien gardés d’entrevoir. Elle est chargée comme elles de veiller à la sûreté des richesses de l’homme. On lira aux chapitres de l'Hirondelle et de la Bergeronnette les caractères de cette mission sainte. Le membre de la famille des Gobe-mouches que Dieu en a investi, n'appartient pas à la France; c’est un oiseau célèbre dans les fastes de l'ornithologie amériricaine, et qui s'appelle dans ce pays l'oiseau royal ou l'oiseau roi. Il est connu dans la science sous le nom de Tyran ou Roi des Gobe-mouches. On peut l'appeler de ce dernier nom parce qu'il porte une couronne; mais cette couronne lui a été donnée en signe de sa générosité et de sa vaillance, et comme il n’emploie ses brillantes facultés que pour combattre la tyrannie et soutenir les faibles, je proteste contre le premier nom. Ce prétendu tyran, dont Audubon et Franklin ont célébré la gloire, est un petit oiseau qui établit son domicile à portée de la demeure du fermier américain pour avoir l'œil sur tous les périls qui menacent ses volailles; qui monte hardiment dans les airs pour combattre l'oiseau de proie, quel qu'il soit, voire l’Aïgle; aui signale à grands cris sa présence à toutes les espèces menacées, et assaille avec tant d'impétuosité le ravisseur, qu'il le force à la fuite. Mais voyez le malheur : l'oiseau royal, en agissant ainsi, empiète sur les attributions de l'Hirondelle. Or, celle-ci n'entend pas qu'on la remplace dans son oflice de sauvegarde de la bassecour, et comme elle ne veut partager avec personne l'honneur et les périls de l'office, elle n’a pas de repos qu'elle n’ait chassé loin du canton l’importun concurrent. Et pour cela elle le poursuit sans relâche, le coudoie, le rudoie, le harcelle, abuse contre lui de la supériorité de ses ailes rapides, bref, le tue de fatigue, s’il ne prend le sage parti de se retirer à distance; et trop souvent le triomphateur glorieux du Faucon et de l’Aïgle meurt sous l'attaque de l'Hirondelle, Tant l'ambition de servir
SÉDIPÉDES. 297 l’homme peut engendrer d’ardentes jalousies et de nobles dévouements.
Trois espèces de Gobe-mouches ont la France pour patrie. On pourrait les nommer ainsi : le Gobe-mouches à collier, le Gris, le Noir.
Le premier, dit aussi le Gobe-mouches de Lorraine, est un oïseau charmant dans son costume de noces : manteau noir, tête noire, queue noire, tout le devant et tout le dessous du corps d’un blanc pur avec un joli collier noir sur le devant du cou, miroir blanc sur les ailes. Cette riche toilette, qui ne se développe dans toute sa splendeur qu'au troisième printemps, disparaît complétement avec la mue d’été. L'oiseau rassis n’a plus rien de l'oiseau pris d'amour; mais s’il a perdu toute valeur en ce temps-là aux veux de l’ornithologiste, il en a acquis une immense auprès du gastrosophe qui le lui fait bien voir.
Le Gobe-mouches noir, Gobe-mouches Bec-figues, beaucoup plus connu que le précédent, est celui qui figure avec le Rougequeue et le Rouge-gorge sur tous les marchés de Lorraine en septembre, et qu'on appelle en ce pays-là le Petit-gris. Son costume d'amour est comme celui de l’autre, noir et blanc; mais il ne porte pas de collier, et sa tenue de voyage est plus grise et plus modeste encore que celle du précédent.
Le troisième est l'espèce grise qui niche aux Tuileries et au Jardin des Plantes, et stationne sur les toits.
Famille des Hirondelles, Trois genres, huit espéces.
— Hirondelle,
Qui es si belle, Dis-moi, l’hiver où vas-tu ?
— À Athènes,
Chez Antoine,
Pourquoi t'en informes- tu ?
Le peuple a eu raison d'appeler les Hirondelles les oiseaux du bon Dieu, car il n’est pas une espèce animale sur laquelle Dieu ait versé avec une partialité plus visible ses grâces et
ses dons; et même, parmi les hommes, beaucoup seraient en droit d’envier à l'Hirondelle quelques-unes des facultés de son esprit et des vertus de son cœur. C’est mieux que la Tourterelle et le Moineau franc pour la tendresse, mieux que Philémon et Baucis pour la fidélité, mieux que la perdrix pour le dévouement maternel, mieux que la Bergeronnette pour la charité soctale , mieux que le Faucon pour la puissance du vol, là finesse de la vue et la légèreté.
L'Hirondelle est essentiellement amie de l'homme. Dieu nous l'envoie dès les premiers soleils pour nous débarrasser des insectes ailés que leurs chaleurs font éclore. Il l’a instruite dans l’art de bâtir comme nous , pour qu’elle püt attacher son nid aux angles de nos fenêtres. Il lui a donné, pour égayer autour de nous les airs, le vol le plus gracieux, les plus frais gazouillements. Elle a reçu pour patrie toute la terre habitable, et nul autre oiseau ne mesure autant de latitudes en sa double excursion annuelle. Elle ignore le froid des climats, comme celui du cœur ; sa vie n’est qu’une longue fête et son chant qu'un hymne éternel, au printemps, à la liberté.
Je fais remarquer que ce mot si doux : gazouiller , a été fabriqué tout exprès pour l’Hirondelle, et que ce gazouillement est un thème favori sur lequel aiment à broder la plupart des oiseaux compositeurs, le Canari, le Chardonneret, le Rouge- gorge, la Pie-grièche rose, etc.
L'union des Hirondelles dure autant qu’elles-mêmes, autant que leur affection pour les lieux qui les ont vues naître ou qui furent le berceau de leur premier amour. Plus chastes et plus pudiques que les oiseaux de Vénus, elles n'admettent pas la foule aux secrets de leur intimité et tirent le rideau sur les mystères de l’alcôve nuptiale. L'espèce est féconde en Artémises qui portent jusqu’au tombeau le deuil de leur époux, voire en maris inconsolables qui meurent avant d’avoir pu s’habituer au veuvage du cœur. La science indifférente ne s’est pas assez oceupée d'analyser toutes les circonstances qui accompagnent la mort de tant d'Hirondelles qui se noient. Dans ces cas de mort violente ou de fin prématurée, on voit de charitables voisines se
SÉDIPÉDES. 299
charger de la tutelle des enfants du couple défunt et pourvoir généreusement à l'éducation et à la nourriture des pauvres orphelins. Quelle lecon pour les mauvaises mères qui n'ont pas même soin des leurs et qui les déposent quelquefois sur la voie publique comme un paquet de linge sale, quand elles ne les étouffent pas!
Les traits d’héroïsme maternel sont si nombreux dans l’histoire de l'Hirondelle, qu'il n’est pas, pour ainsi dire, de cité un peu importante qui n'ait sa légende de l’Hirondelle mère se précipitant dans les flammes pour sauver ses petits. La sollicitude des parents pour ces enfants gâtés est si active et si invétérée, leur habitude de les bourrer de friandises si universelle, qu'il n’est pas rare de trouver dans un nid d'Hirondelle de fenêtre des nourrissons plus gras, plus dodus et plus lourds que leurs nourriciers. Ainsi de bons parents se privent du nécessaire pour donner le superflu à leurs enfants. Ce fait curieux a été observé plus d'une fois, et je ne connais qu'une autre espèce chez laquelle le phénomène se reproduise. L'histoire du jeune Coucou, par exemple, n'a plus rien de commun avec celle-ci. Le jeune Coucou n’est pas plus gros dans sa première enfance qu'il ne sera dans l’âge adulte.
L'esprit de maternité se manifeste chez l'Hirondelle, comme chez la jeune fille, dès l’âge le plus tendre. Bien des observateurs ont pu voir comme moi, vers l’arrière-saison, de pauvres petites Hirondelles , sorties du nid à peine , s’empresser déjà autour de leurs père et mère et les aider dans les soins de l'éducation d’une famille nouvelle. Si bien que les Benjamins de ces couvées tardives se trouvent avoir parfois deux nourrices chacun.
Dupont de Nemours, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Roullin, Dupuy et quelques autres ont vu des Hirondelles délivrer une de leurs camarades accrochée par la patte à un cordon de soie; puis, l'opération miraculeuse achevée, célébrer leur triomphe par de joyeuses et bruyantes ovations. Je n’ai pas eu la chance d’être témoin de ces prodiges de patience et d'adresse inspirés par l'esprit de charité chrétienne; mais je ne veux pas les révoquer en doute, sachant trop qu'il suffit, hélas ! d’attacher une
pauvre Hirondelle à un piquet au sein de la prairie et de la faire de temps à autre crier et voleter pour engager toutes les Hirondelles de la contrée à lui porter secours. Mais n’anticipons pas sur ces tristes détails. Je n’ai jamais vu non plus d'Hirondelles s'unir pour murer le Moineau franc dans le nid par lui dérobé, quoique j'aie été plus de mille fois témoin de cas où l'expérience eùüt pu être tentée.
Dieu n’a pas voulu donner à l'Hirondelle des ailes si rapides et une vue si perçante sans lui imposer en retour une mission de charité sociale. Il l’a chargée d’avoir l'œil sur tous les périls qui menacent les espèces paresseuses qui habitent le voisinage des hommes. Aussi tous les petits oiseaux des rues et des vergers et les poulets des basses-cours ont-ils l'oreille attentive au cri d'alarme de l'Hirondelle, et ont-ils besoin de compter sur sa vigilance pour vaquer l'esprit libre à leurs occupations. J'ai fait cette remarque importante sur les rives de la Saône et sur celles de la Seine où l’homme fait à l'Hirondelle une rude guerre, que les petits granivores, qui sont de charmants musiciens et d'habiles échenilleurs, ne tardaient pas à déserter les lieux d’où leur sauvegarde avait fui. Et l'on se plaint ensuite que les chenilles ravagent les vergers, les forèts et les vignes, et imposent à la fortune publique des contributions extraordinaires de cent millions par an, comme s’il n’était pas juste que l'homme, cet éternel bourreau de son propre bonheur, expiàt la fureur de destruction avicide dont il est dévoré.
En Amérique, où les hommes sont plus près de D'eu et où les oiseaux de proie sont nombreux en raison de l’immensité des solitudes , l'Hirondelle est appelée la sentinelle de la basse-cour , et ce titre, j'en suis sûr, n'a pas été volé. Le nombre des oiseaux de proie n'est pas moins considérable en Afrique qu’en Amérique. Aussi l'Hirondelle afflue-t-elle par masses dans nos établissements d'Algérie, docile aux instructions de Dieu qui a voulu qu'elle consacrät ses moyens supérieurs au salut de ses SŒuTs.
Spallanzani à calculé que le grand Martinet noir volait avec une vitesse de quatre-vingts lieues à l'heure; et Bélon qu’il aper-
SEDIPEDES. 301
cevait distinctement une mouche ou une fourmi ailee à la distance de cinq cents mètres. Alors je ne vois guère que l'homme qui soit de force à distancer le Martinet dans une joûte aérienne. L'Hirondelle de cheminée et l'Hirondelle de fenêtre, qui se balancent perpétuellement dans les airs et batifolent en chassant au lieu de suivre une droite ligne, n’atteindraient, à ce qu'il parait, qu'aux deux tiers de cette vitesse.
Les Romains, qui avaient comme nous des paris de course, employaient les Hirondelles en guise de pigeons de poste pour la transmission des bulletins de victoire du cirque. Les assiégés s'en servaient également comme de moyen de correspondance avec leurs amis du dehors. On savait par ces facteurs rapides quel jour on serait secouru et à quelle heure précise une sortie serait opportune. L'Hirondelle est un messager plus petit, mais plus sûr que la Colombe, n'ayant pas comme celle-ci la funeste habitude de se laisser croquer en route par les oiseaux de proie. Chose merveilleuse , cet instinct admirable que possède l'Hirondelle mère pour retrouver son nid, existe même chez le petit qui n'a pas atteint sa croissance. On a vu en Toscane des Hirondeaux dénichés par des mains inhumaines et transportés à dix lieues de leur patrie pour être mis à la broche , s'échapper de leur cage et rentrer dans le domicile paternel une demi-heure après.
Les petits des oiseaux qui ont les pieds courts et les ailes longues, comme les Hirondelles, ont naturellement besoin de rester dans le nid plus longtemps que ceux des autres espèces et d’y attendre avec résignation que leurs pennes aient atteint des dimensions convenables et une solidité à l'épreuve. Cette condition de longue attente est surtout de rigueur pour les jeunes Martinets qui, une fois lancés dans l'air, ne doivent presque plus se reposer. Le petit perdreau , qui est destiné à courir , peut sortir de son nid quelques heures après l'éclosion ; mais le jeune Martinet, qui n’a d'autre moyen de locomotion que ses ailes, est bien obligé de rester coi dans son berceau jusqu'à ce que ces ailes soient poussées , et elles sont si longues qu'elles demandent un mois à venir.
Toutes les espèces . Hirondelles se baignent et s dérivé
en volant, et nourrissent même leurs petits dans les airs pendant les premiers jours qui suivent la sortie du nid. Rien de plus délicieux à voir que ces distributions de becquées aériennes, si sagement ordonnées pour ne pas faire de jaloux dans la répartition des faveurs et des grâces; rien de plus charmant que le zèle et l'empressement du père et de la mère à diriger dans l’espace les premiers coups d’aile de leurs élèves et à les dresser au vol du moucheron; rien d’adorable de folie et d'ivresse comme la joie de ceux-ei à leurs premiers suecès. Alors, si vous aviez des yeux de Martinet pour voir, vous verriez l'Hirondelle coudoyer généreusement de l'aile la proie ailée qu’elle pourrait saisir, afin de la laisser courre à ses jeunes nourrissons.
Reines de l’air par la légèreté, la grâce capricieuse et la puissance du vol, les Hirondelles sont encore des architectes de pre: mier ordre, qui déploient dans la bâtisse de leurs nids un talent prodigieux. Les nids de l’hirondelle de cheminée et surtout ceux de l’hirondelle de fenêtre sont des travaux merveilleux dans lesquels intervient, avec la science de l'architecte, l’art du macon et du plafonneur. Les mâles dans ces deux espèces ont le droit de travailler au nid comme les femelles, et même celles-ei emploient, pour actionner à la besogne leurs collaborateurs, l’appât des plus séduisantes promesses. L’hirondelle de rivage creuse avec ses griffes dans les berges de véritables souterrains pour y établir sa famille. Le Martinet, qui se trouve souvent obligé de nicher sur les surfaces plates des poutres et des traverses, à imaginé un procédé de bâtisse aussi curieux que beaucoup d'autres. Il se fait une aire de sa salive qu'il dégorge en plus grande abondance à la périphérie qu'au centre; puis il laisse le tout sécher. À mesure que la matière se solidifie, cette périphérie prend figure et se détermine par un bourrelet saillant dont l’habile maçon augmente le volume et la hauteur jusqu'à la dimension voulue. C’est ainsi qu'il surmonte les principales ditficultés de l'assiette de son domicile. Ajoutons que cette couche de salive desséchée finit par s'épaissir, par acquérir la consistance du caoutchouc, et enfin par réaliser un sommier élastique d’un usage excellent. Le plus célèbre de tous les nids d’hiron-
SÉDIPEDES. | 303
delles est celui qui se mange, le nid de la Salangane des Moluques qui le confectionne avec de certaines algues sucrées de la mer des Indes. On a calculé qu'il s'exportait annuellement en Chine trois ou quatre cent mille nids d’hirondelles valant en moyenne 42 millions. Les magots de cette contrée singulière estiment que ce produit est un spécifique certain pour rajeunir les sens.
Tous ces nids maconnés sont non-seulement des merveilles d'architecture artistique, mais des modèles inimitables d’économie et de solidité. Un méchant petit corbeau d'église qui eut un jour l'imprudence de fourrer sa tête dans l’ouverture d’un des nids de la place Vendôme, fut le mauvais marchand de sa curiosité. Il ne put dégager sa tête de l’étroit orifice et mourut à la peine. Tous les corbeaux d'église qui s'insinuent traitreusement dans le ménage des gens paisibles pour voir ce qui s’y passe, feraient une fin pareille, que je n’en pleurerais pas. Le corbeau est ma bête noire. |
À tous les titres énumérés ci-dessus , les Hirondelles ont joui autrefois d’une existence heureuse et d’une considération méritée. Longtemps la France leur fut une douce patrie où se multipliaient paisiblement leurs joyeuses familles, sous la triple sauvegarde de la poésie, de l'amour et de l'hospitalité. Je pourrais citer les noms de cent cinquante poëtes fameux qui ont chanté l’Hirondelle, à partir d'Isaïe, d'Homère et de Virgile pour finir par Châteaubriand , Lamartine et Félicien David. Je saisdes Allemands d'Allemagne qui ont trouvé moyen d’empiler sur ce sujet léger des tas de vers plus durs, plus sourds et plus lourds que du plomb. Et chose remarquable assurément, c’est que jamais les poëtes n'ont erré sur les mœurs de l'Hirondelle et n’ont méconnu son caractère analogique et sa dominante passionnelle, tandis que c'a été parmi les savants, Pline en tête, comme une concurrence à qui débiterait sur le compte de la charmante espèce le plus d’àneries et de bourdes. J'avoue que je traite ici Pline avec trop peu de ménagement, mais qu'il confesse à son tour qu'il a eu tort de faire de l’Hirondelle un oiseau carnassier qui se dépouille de ses plumes pour passer plus chaudement l’hi-
ver dans nos pays. M. de Florian, qui était de son métier capitaine de dragons et qui par conséquent n’était pas tenu d'être fort, en savait plus long que Pline sur les Hirondelles qu'il appelait de leur véritable nom, les messagères du soleil. « Point d'hiver pour les cœurs fidèles. Ils sont toujours dans le printemps. »
En ce temps-là, les jeunes filles avaient l'habitude de ceindre le col des Hirondelles d’un nœud de faveur rose, et d’après l’exactitude de leur retour, elles auguraient de la fidélité de leurs fiancés absents. Le meurtre de l’hirondelle était réputé impie comme celui de la Cigogne; car les Hirondelles étaient aussi les oiseaux du bon Dieu , les hôtes du foyer domestique, et le peuple, dans sa foi naïve, croyait que le bonheur de la maison s’envolait avec elles.
L'air de la servitude est mortel à l'Hirondelle. On ne : cite que de fort rares exemples d’Hirondelles de cheminée ayant vécu en cage.
La foi païenne avait même été plus lein que la chrétienne dans sa vénération pour l'Hirondelle ; car elle l'avait placée sous la protection d'Esculape, dieu de la médecine. Les anciens pharmacopoles possédaient la recette de dix-sept spécifiques souverains tirés de l'Hirondelle. Il y avait une eau d’hirondelles entre autres , qui avait la propriété de guérir tous les maux, comme le baume de fier-à-bras, mais qui avait l'inconvénient de faire tomber les cheveux à ceux qui en faisaient usage.
Comment, avec tant de raisons d'aimer et de respecter l’Hirondelle et si peu de la détruire, l’homme a-t-il pu se résoudre à déchirer le contrat d'alliance qui exista si longtemps entre les deux races ! Je sens que j'entre ici dans la partie la plus douloureuse de ma tâche.
Il est bon de prévenir le lecteur, avant d'aller plus loin, que de tous les petits oiseaux qui peuplent notre hémisphère, l'Hirondelle est le plus sujet à la vermine, celui qui nourrit de sa chair le plus grand nombre de parasites. C’est une espèce de disgràce que Dieu semble avoir infligée aux espèces les plus méritantes, comme aux arbres les plus délicats, pour donner à entendre que
SÉDIPÉDES. 305 dans le monde des méchants , que dans les sociétés maudites , les plus pures vertus doivent servir de point de mire aux traits de la calomnie et devenir autant de causes de persécution et de tablature pour les justes. Ainsi le pêcher, qui symbolise la virginité, est assailli d'une myriade d'insectes odieux, emblèmes des cancans auxquels est exposée la réputation des jeunes filles. La populeuse vermine qui assiége l'hirondelle nous offre une peinture trop fidèle des nombreuses inimitiés secrètes que soulève la pureté éclatante des mœurs parmi les corrompus.
Nul ne peut éviter son sort, hélas! et c'est précisément la réunion de toutes les vertus et de toutes les qualités touchantes qui à tué l’hirondelle.
Il était impossible, en effet, qu'une noble et loyale créature dont tous les actes sont marqués au coin du dévouement et de la charité fraternelle, ne fût pas quelque jour mise au ban d’une société avare et égoïste où ceux qui se disent les sages n’ont pas honte de poser au peuple pour règle de conduite l'ignoble devise Chacun chez soi, chacun pour soi. Donc, tous ceux qui vivaient dans l’agiotage et dans le mensonge du cœur se sont d’abord donné le mot pour proscrire l'Hirondelle, par mesure de propreté soi-disant, mais au fond pour se débarrasser d’un spectacle de probité et de loyauté pratique dont la répétition quotidienne avait fini par devenir une insupportable ironie. Les mauvaises mères qui se débarrassent de l'éducation de leurs enfants sur la tendresse soldée de femmes étrangères, les vieux qui achètent pour de l'or la propriété des attraits des jeunes vierges, tous les transgresseurs des lois saintes de l'amour et de la maternité suivirent immédiatement l'exemple des égoïstes et des fourbes, non moins jaloux que ceux-ci de s'affranchir de la contemplation de ces scènes éternelles d'ardeurs partagées et sincères, de soins maternels empressés. Enfin , le fainéant qui vit sur le travailleur comme le pou sur l’Hirondelle, ne pouvait pas être plus que tous ces gens-là l'ami de petites hètes industrieuses qui remplissent de l'aube à la nuit, avec une activité si joyeuse, les fonctions de maconnes, de couveuses, de nourrices. Et de toutes parts l'Hirondelle à été obligée de déserter la demeure des heureux d’où