‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 13 sur 19 · LE · texte numérisé non relu

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l’amour et la poésie avaient déguerpi bien longtemps avant elle.

A la suite de longues études sur les causes de la déplorable scission qui a éclaté entre l'hirondelle et l’homme, j'ai constaté avec satisfaction que ma patrie était demeurée pendant des siècles étrangère à l'événement. Le mal est de provenance italienne. L'Italie est une terre féconde en moines et en oisifs. L'oisiveté est la mère de tous les vices, a dit la sagesse des nations.

L'histoire apocryphe du bonhomme Tobie, qui fut privé de la vue pour avoir regardé voler des hirondelles avec une casquette sans visière, a fait à celles-ci un tort immense dans tous les pays d'Orient. Des oiseaux qui occasionnent des maladies dont on ne peut être guéri que par le fiel d’un poisson comme on n’en voit guère sont toujours de mauvais voisins. La mythologie grecque elle-même, si supérieure à la superstition hébraïque, n’a pas été juste envers l’Hirondelle. Si l’Hirondelle devait servir de moule de métamorphose à quelqu'un , c'était à un modèle de tendresse conjugale ou d'amour maternel quelconque, et non pas à Progné, la sœur de Philoméie, l'épouse vindicative qui fit manger à son mari volage le corps de son enfant. Les mages d'Égypte avaient mieux compris que ceux de Grèce la véritable analogie de l'Hirondelle qui est l'emblème de la fidélité conjugale d’outre-tombe L'Hirondelle, dans les hiéroglyphes anciens, représente la déesse Isis, inconsolable de la mort d’Osiris et cherchant son cadavre sur la face des flots.

Si la justice est de nécessité rigoureuse quelque part, c'est en analogie. Je pardonne à Pythagore sa pitoyable sortie à l'endroit de l’Hirondelle, en faveur de sa découverte du carré de l'hypothénuse. D'abord ce grand homme était géomètre, et j'ai toujours eu beaucoup d’indulgence pour l'opinion du géomètre en matière d'amour. Pythagore était de plus un chef de secte qui recommandait à ses disciples de rester trois ans sans ouvrir la bouche et de ne pas manger de fèves. Alors on comprend facilement qu'un esprit de cette trempe, imbu de pareilles idées sur le mérite du silence, n'ait éprouvé qu’une médiocre sympathie pour un oiseau babillard qui gazouille du soir au matin. Ce qui m'afflige beaucoup plus, c’est l'injustice de Cicéron qui a com-

SÉDIPLDES. 307 paré les faux amis à l'Hirondelle, qu’on ne voit, dit-il, que durant les beaux jours et qui vous quitte à la venue de la rude saison.

Les ennemis nés de l’Hirondelle, les moines d'Italie, ont pris texte de ces diverses accusations sans preuves et de ces diatribes en l'air pour légitimer la persécution qu’ils ont fait subir à l'oiseau du bon Dieu.

Cependant le Psalmiste, dont le livre est une autre autorité que celui de Tobie, avait comparé l'homme pieux à l'Hirondelle qui aime à suspendre son nid aux voûtes du temple saint pour faire entendre de bonne heure à ses petits les louanges de l’Éternel. D'un autre côté, des moines d'Italie ne pouvaient ignorer la douce intimité qui avait existé autrefois entre saint Francois d’Assises le Napolitain et les Hirondelles, qu'il appelait ses sœurs. L'auteur de la vie de saint François d’Assises rapporte, en effet, qu'un jour que ce saint personnage était occupé à sermonner des populations idolàtres et que le babillage des Hirondelles empêchait ses paroles de parvenir aux oreilles de son auditoire, il s’adressa directement à ses interruptrices en ces termes : « Voilà bien des heures que vous babillez, d Hirondelles mes sœurs; taisez donc un peu vos becs (fencatis silentium) que je m'explique à mon tour et que je fasse entendre à ces braves gens la parole de Dieu. » Ce que les Hirondelles oyant, elles se turent soudain, dit l'histoire, et écoutèrent avec un recueillement profond le verbe du saint homme.

Mais saint François d’Assises était un homme pieux dans toute l’acception du terme et qui se levait de très-grand matin pour prier le Seigneur, et qui ne trouvait pas à redire à ce que des oiseaux pieux, animés du même zèle, s’éveillassent avant lui. Par une raison contraire, cet excès de zèle fut souverainement déplaisant aux successeurs du bienheureux saint François d’Assises, qui n'étaient pas pétris de. la même pâte que lui, et qui d’ailleurs, étant devenus riches par la générosité des fidèles, demandaient naturellement à dormir la grasse matinée. Tout porte à croire que le désir de se débarrasser d'un réveil-matin incommode aura été le premier démon qui poussa les bons Pères à prècher la croisade contre les Hirondelles.

La gourmandise s’en sera mêlée plus tard, et des curieux, comme il y en a toujours chez les moines , avisant que la jeune Hirondelle prise au nid, à l'apogée de sa croissance, est un mets plus que mangeable, l'usage se sera introduit peu à peu dans le sein des monastères d'Italie d'exploiter les nids d'Hirondelles en coupe réglée, comme on faisait de ceux des pigeons, et quelques spéculateurs auront fait au dehors des envois de cette denrée commerciale. Puis, quand les moines auront eu goûté de la chair des petits, l'envie leur sera venue de tâter de celle des pères qui aura été trouvée d’aussi bon goût que l’autre, et notan:ment à l’époque des passages. C’est alors que l’oiseleur sans entrailles, poussé au crime par l'exemple du capucin et la certitude de placer les produits de son industrie coupable, aura tendu ses filets contre l'Hirondelle et tiré parti contre elle de cet esprit de charité qui la fait accourir au moindre cri de détresse d'une compagne en péril. Une bien noble chasse, bien difficile surtout, et qui consiste, comme il a été dit, à placer au milieu des filets une Hirondelle captive pour forcer toutes les voyageuses imprudentes qui passent à portée du coupe-gorge à s'y précipiter. Tant il y a que l’abomination de la désolation, qui avait commencé à s’accomplir vers les rives de l’Arno, s’est étendue peu à peu vers celles du Pô et de l’Adige; après quoi, elle a franchi les monts, déshonorant les unes après les autres les vallées de l'Isère, du Rhône et de la Saône. Qui maintenant pourrait dire au fléau : Tu n’iras pas plus loin?

Aujourd'hui la tuerie a pris des proportions pyramidales. Là où l’on n'ose pas encore prendre l’Hirondelle au filet par respect pour les mœurs, on la tire au fusil. Le tir de l’Hirondelle est devenu presque partout en France l’école préparatoire de la chasse. Tous les jours d'été on rencontre sur les rives de la Seine, de la Loire, de la Meuse, une foule de bons bourgeois et d’épiciers en grève affütant l'Hirondelle. Les trois quarts des kilogrammes de poudre qui se consomment en dehors de la saison de chasse se brülent à l’Hirondelle. Moi-même, dans mon premier àge , hélas! et alors que j'ignorais encore toutes les conséquences de ma cruelle adresse, j'ai cédé à l'influence de la contagion et

SEDIPÉDES. 309 j'ai barbarement multiplié dans l'espèce le chiffre des orphelins, et celui des veufs et des veuves; mais jamais du moins je n'ai allégué, pour atténuer mes torts, l’excuse que j'ai rencontrée naguère dans la bouche de maladroïits assassins qui arguaient, pour colorer leur crime, d’une prétendue nécessité de se faire la main contre les ennemis de l'ordre social. Les ennemis de l'ordre social, malheureux! mais ce sont les hannetons ! les vers blancs, les chenilles, les sauterelles, qui détruisent les récoltes et qui poussent les populations au désespoir ; ce sont les vermines parasites dont vous travaillez tous à propager les races en détruisant les auxiliaires que Dieu vous avait octroyés pour vous en délivrer.

Stupidité étrange de la loi qui prohibe sous de fortes peines certaines industries, dites nuisibles, et qui tolère la destruction-ees oiseaux utiles..! et qui ne comprend pas qu'un braconnier qui se livre à la destruction des Cigognes et des Hirondelles est un industriel qui se livre à la fabrication des cousins, des chenilles et des vipères. À

Ah! j'ai bien des fois dans ma vie protesté contre cette tolérance criminelle et signalé tous les assassins d'Hirondelles à la vindicte des lois. J'ai partout fatigué de mes plaintes législateurs et préfets sans obtenir de leur fausse charité le moindre édit sauveur; trop heureux encore qu'ils n'aient pas jugé à propos de me loger deux ans sous les verroux, pour délit d'excitation à la haine contre une classe de citoyens. Vainement j'ai mis en regard la somme des minimes bénéfices récoltés par quelques misérables industriels, et celle des préjudices immenses apportés à la masse par leur triste industrie. Vainement j'ai dit la disparition des granivores à la suite de la disparition de l'Hirondelle, puis l’envahissement des vignobles, des vergers et des bois par les chenilles, à la suite de la disparition des granivores ; et ma voix découragée a fini par s’éteindre dans une malédiction suprême contre l’inertie et la jobarderie de ces prétendus défenseurs des intérêts de la propriété qui, non contents de la livrer pieds et poings liés à tous les loups-cerviers de l'usure et de la chicane, ne savent pas même la défendre contre l'inva-

sion des chenilles, des vers blancs, voire des champignons.

J'ai dit des champignons, ces fleurs de pourriture qui poussent sur le fumier comme la superstition sur les cerveaux malades, parce que le champignon paraît destiné à jouer un grand rôle dans l'histoire des calamités modernes. Aujourd'hui, quand la contagion s’abat sur les pommes de terre, sur le froment ou sur la vigne, ce n’est plus la colère de Dieu qui la sème, c'est un champignon qui s'amuse. Une académie que l’on consulte sur les moyens d'arrêter un fléau qui menace l'existence des populations dans leurs denrées alimentaires, se garde bien d'indiquer le spécifique demandé; elle trouve plus commode de répondre que le fléau est l'œuvre d'un champignon. Les populations prouveraient qu'elles ne sont pas raisonnables si elles ne se contentaient pas d’une semblable réponse. Une fois que les vignobles se plaignaient plus amèrement qu&#'de coutume des ravages de la pyrale, une chenille qui boit le vin en herbe, l’Académie des sciences de Paris, désireuse de témoi- * gner publiquement de sa sollicitude pour les intérêts des infortunés viticoles, envoya un de ses membres sur les lieux de la contagion avec mission expresse de découvrir les moyens d’arrètcr le fléau. Mais le savant ne découvrit que l'étymologie du nom grec de la vermine. C'était quelque chose sans doute, mais ce n'était pas assez, et le fléau ne s'arrêta pas, au contraire. Mon Dieu, mon Dieu, combien de fois ce malheureux monde aurait-il le temps de périr, s’il attendait d'être sauvé par la science officielle! Mon Dieu, mon Dicu, que la cause du progrès est heureuse dans son malheur d'avoir toujours pour elle les casse -cou, les rèveurs et les cerveaux brülés !

Excepté moi et dezx ou trois autres voyants, par exemple , dites-moi où sont en ce pays les sages qui aient reconnu, dans a séric des calamités sans nom qui affligent depuis quelques années les plantes les plus utiles à l'homme, les symptômes de cette peste typhoïdale dont la Terre n’a jamais bien guéri et dont

a Lune est morte. Dites-moi où sont les sages qui ont compris à ces signes de l’'empoisonnement universel de la Planète que les jours d'épuisement et de caducité du vieux monde étaient

venus, et qu'il n’était que temps, si l'on ne voulait périr, d’arracher le gouvernement des choses humaines aux barbons pour le remettre aux jeunes.

Les sages de ce monde, les agronomes et les académiciens , ils vous prouveront , quand vous voudrez les entendre, que la question de l'hirondelle ou celle de la pyrale est complétement étrangère à la politique. Ils nous tenaient déjà ce langage, il y a cinq ou six ans au début de la maladie des pommes de terre, quand nous Jeur annoncions du haut de notre certitude analogique la prochaine venue du typhus de la vigne et du blé. Bienheureux l’'agronome, l’académicien et les autres, le royaume du ciel est à eux!

A Paris la destruction de l'Hirondelle s'opère journellement sous les yeux de la police, qui l’'encourage par son indifférence. C’est à ce point que j'ai renoncé à me promener sur le boulevard pour n'y pas rencontrer d'odieuses créatures indignes du nom de femmes, qui offrent aux passants de mettre en liberté des Hirondelles pour deux sous. Un de mes sujets les plus féconds de tristesse est de songer que Paris, la ville aux monuments sans nombre, où les charmes du sexe Je plus joli ont fixé les ramiers et dompté leur humeur sauvage, que Paris, la cité reine, ne possède, à l'heure qu'il est, qu'une demi-douzaine de colonies d'Hirondelles, à Finstitut, aux Tuileries, à la place Vendôme, au Pont-Neuf, au portail de la Cathédrale.

Tandis qu'en Amérique, il n’est pas une ferme, pas une maison des champs, pas une misérable cabine d’oncle Tom qui ne soit décorée de son hirondellière. Celle du riche est semblable à ces pigeonniers sur poteaux que nous élevons dans nos cours pour nos pigeons de volière; celle du pauvre, plus pittoresque, consiste tout simplement en une paire de calebasses percées et accrochées au haut d’une perche. Domicile d'amour plus luxueux que celui de beaucoup de millionnaires, puisqu'il abrite des heureux.

Is font ou ils laissent faire une guerre impie à l’Hirondelle qui est un oiseau du bon Dieu, à l'Hirondelle qui est le fléau des fléaux de la culture en même temps que le plus parfait em-

blème de la Fidélité conjugale, de’la Maternité et de la Charité sociale; ct ils ont le front de se dire les seuls amis de la famille , de la propriété et de la religion. Par Bacchus, Apollon et la Vénus fidèle, vous en avez menti!

Mais je m'aperçois que l'intérêt de la question politique, économique et sociale m'a fait perdre de vue jusqu'ici la question de classification, et que j'ai oublié de dessiner les caractères de la famille, pour chanter les mérites et la gloire d'une ou deux espèces. Reprenons donc ce récit à la suite de l’histoire des Gobe-mouches et supposons que tout ce qui précède n'a pas été écrit.

La famille des Hirondelles tient à celle des Gobe-mouches, 1° par la similitude absolue du régime, les espèces de l’une et l'autre tribu ne vivant que d'insectes ailés qu'elles attrapent au vol; 2° par la forme du bec qui va gagnant de plus en plus en largeur, mais perdant proportionnellement en longueur ; 3° par le goût de l'opposition des couleurs noire et blanche dans le costume, les Hirondelles ayant volontiers le ventre et le croupion blancs comme les Motteux et les Gobe-mouches, et le pardessus noir ou brun; 4° enfin par le caractère supérieur de dévouement passionné au service de l’homme. C'est surtout par la parenté morale qui résulte de cette identité de dominante passionnelle que j'ai été amené à placer l'Hirondelle entre le Gobe-mouches et la Bergeronnette, contrairement aux habitudes des nomenclateurs qui aiment à la loger entre le Pigeon et le Martin-pêcheur qui mangent l’un et l’autre très-peu de mouches Il est vrai qu'ils appellent l'Hirondelle Chélidon. Maintenant la famille des Hirondelles possède d’autres caractères qui lui sont tout à fait personnels et qui sont même assez fortement accentués pour lui faire partout une place à part, sinon une place d'honneur.

Ces caractères sont des ailes démesurées, taillées en forme de faulx, un bec imperceptible qui n’est pas fait pour saisir, et des pieds d’une brévité extrême qui ne sont pas faits pour percher. Les doigts sont garnis de duvet et armés de griffettes bonnes tout au plus à servir de crampons. Mais le bec imperceptible de

l'Hirondelle, caractère générique de la tribu, a la faculté de s’ouvrir démesurément comme ses ailes. C'est l’orifice d’un large gosier, ou mieux d'un véritable gouflre dans lequel s’entassent par pelotes des centaines d'insectes ailés que l'oiseau cueille dans son vol et que retient agglutinés dans l'œsophage une matière visqueuse que suintent en abondance des glandes salivaires. La largeur de l’orifice du gosier est particulièrement remarqua-ble chez le Martinet et chez l'Engoulevent qui chassent le bec ouvert. Elle a valu à ce dernier l’affreux nom de Crapaud-volant. En vertu de ce caractère commun à toutes les espèces de la famille, le nom générique qui lui aurait le mieux convenu était celui de Grand-gosier, beaucoup plus expressif que Chélidon et Hirondelle.

Malgré la similitude de leurs principaux caractères, les huit membres de la famille des Hirondelles francaises se divisent naturellement en trois genres fort distincts. D'abord l’une des espèces, la plus grande, est nocturne, ce qui oblige de lui donner une résidence à part, et les caractères séparatifs qui sont entre les deux autres genres ne sont pas moins saillants. Nous désignerons tout simplement ces trois genres par leurs noms populaires : Hirondelle, Martinet, Engoulevent. La science avait reconnu depuis longtemps cette nécessité de la division de la famille des Hirondelles en trois genres; mais les noms qu'elle a attribués à ceux-ci ne me semblent pas heureux. Chélidon n’a d'autre avantage sur celui d'Hirondelle que d'être moins poétique et plus dur. Cypselidées, en place de Martinet, ne me déplairait pas, quoique prétentieux. Quant à Caprimulgidées, qui veut dire tette-chèvre et qui consacre un préjugé déplorable, je le repousse énergiquement comme faux et inconvenant pour l'espèce nocterne à laquelle le nom d'Engoulevent va très-bien.

Genre Hirondelle proprement dite, Quatre espèces.

Toutes les Hirondelles sont des Gobe-mouches et des Gobecousins qui trouvent leur nourriture à la surface des eaux et à la

surface du sol qu’elles rasent d’un volrapide. Toutes ont la queue fourchue. Toutes vont demander un asile pour la nuit aux roseaux des étangs ou aux peupliers de la rive. Toutes perchent, ce qui les distingue des Martinets.

L'histoire des Hirondelles a été longtemps remplie de mystères. Aristote, Pline et tous les savants de l'antiquité qui n'avaient pu suivre de l’œil les migrations des oiseaux voyageurs, étaient persuadés que les Hirondelles passaient l'hiver en Europe, ensevelies dans des troncs d’arbres morts ou dans des fissures de cavernes à la facon des Marmottes et des Chauves-souris. La même version à circulé longtemps sur le compte du Coucou et de la Caille. Quand se fit la découverte du cap de Bonne-Espérance et du Sénégal où se rendent la plupart des oiseaux qui émigrent d'Europe à la fin de l'été, et où on les retrouva, la science abandonna la version d’Aristote. La découverte de la pure vérité, la solution du problème date du siècle actuel, et il n’a pas fallu à l’homme pour y arriver moins de quatre mille ans de recherches.

L'hibernation des Hirondelles est un fait acquis qu’on ne peut plus révoquer en doute. Vieillot, Larrey, une foule d’autres, onf trouvé sous des arches de ponts, dans des fissures de vieilles murailles, dans des grottes alpestres, des Hirondelles de cheminées engourdies qui attendaient paisiblement dans leurs retraites sombres le retour du printemps. Exposées à l'influence d'une douce chaleur, ces dormeuses ne tardaient pas à sortir de leur léthargie et à reprendre le mouvement et la vie. De plus, il à été constaté que de temps immémorial quelques Hirondelles des rives du Rhin , plus paresseuses ou plus grasses que de raison, avaient l'habitude de s’ensevelir chaque hiver dans les terriers étroits qui leur servent de nids l'été, si bien que la recherche des souterrains habités était pour les enfants du pays une partie de plaisir. Ainsi l'erreur d’Aristote et des anciens venait de ce qu'ils avaient conclu de l'exception à la règle générale, et celle des modernes de ce que la règle générale leur avait fait rejeter l’exception. Les Cailles, les Hirondelles et les Coucous sont des oiseaux de passage dont quelques-uns, pour avoir manqué l’époque favorable du départ, pour une cause ou pour l'autre, sont

SÉDIPÉDES. 315 forcés d’hiverner, et à qui la nature accorde le privilége d'un somme de six mois, ainsi qu'à la fourmi, au loir et à une foule d’autres bêtes.

Les Hirondelles ne muent qu’une seule fois par an, vers la fin du mois de février etle commencement du mois de mars, c'està-dire avant de quitter l'Afrique. Elles mettent environ quinze jours, pour accomplir leur traversée de Sénégal en Europe où elles arrivent généralement vers le premier avril, les Hirondelles de cheminée en tête. Celles qui arrivent les dernières, les délicates, les frileuses, sont, comme de raison, celles qui partent les premières. Beaucoup d'Hirondelles de cheminée font encore une ponte en octobre.

Les départs de quelques espèces sont accompagnés de cérémounies intéressantes. Les Hirondelles de fenêtre, par exemple, après avoir arrêté l'heure fatale, se réunissent plusieurs jours de suite en grand nombre sur le couronnement des hauts édifices ou sur la cime des vieux arbres de la localité; puis elles s'élèvent dans les airs d'un vol inquiet, tournoyant et rapide, comme pour revoir unc dernière fois la contrée qui leur est chère, et lui adresser leurs adieux. Enfin, après plusieurs répétitions de cette scène touchante, prenant soudain un parti décisif qu'annonce le redoublement de leurs clameurs plaintives, toutes les voyageuses s’élancent avec effort vers le Sud et piquent dans l'espace une pointe désespérée.

L'Hiroxpezce pe caewinée. Celle-ci est la plus charmante et la plus intéressante de la tribu; car c’est l'amie du pauvre laboureur, et l'hôtesse de son humble foyer. C’est de plus la seule Hirondelle qui chante, et son gazouillement est une adorable chansonnette. L'Hirondelle de cheminée est de toutes les espèces voyageuses celle qui possède sur le globe la plus vaste patrie ; c'est la vraie citoyenne du monde. Elle arpente chaque année les terres et les mers du cap de Bonne-Espérance au cap Nord , et du cap Horn à la baie de Baffin. Elle devance aussi l'arrivée de ses sœurs dans tous les pays froids, précédant de douze jours en France l'Hirondelle de fenêtre et d’un mois le Martinet.

Comme le long récit qu'on vient de lire s'applique presque entièrement à l'Hirondelle de cheminée, il est inutile que j'allonge sa notice spéciale. Elle niche dans les puits des mines et dans les cours ténébreuses des hautes maisons, comme dans les cheminées et dans les appartements. Elle fait trois pontes par an.

L'Hironpezze pe renûrre. Celle-ci est l'Hirondelle des palais, des églises et des villes, comme celle-là est l’Hirondelle des chaumières ; ce qui ne l'empêche pas d’adorer la campagne et les jolies maisons de plaisance bâties dans le voisinage des prairies et des eaux. C’est elle qui en France est le plus particulièrement chargée de veiller à la sécurité des moineaux-francs et des poulets, et qui pousse la première le cri d'alarme à l’apparition du Corbeau ou de l'oiseau de proie. Elle ne se contente pas de signaler la présence de la mauvaise bête; elle lui voie sus, si grosse et si redoutable qu’elle soit, Epervier, Hobereau ou Buse, et par ses obsessions incessantes et ses injures multipliées, la force à déguerpir du canton soumis à sa surveillance. L'esprit de fraternité et de solidarité a été encore plus développé chez cette espèce que chez toutes les autres par l'habitude qu'elle a de vivre en république et d'appuyer la bâtisse de sa demeure sur celle d’une voisine. C’est à son compte qu'il faut porter toutes les charmantes histoires de sauvetages d'Hirondelles captives, délivrées par l'assistance de leurs sœurs, ou de moineaux envahisseurs murés par leurs propriétaires dépossédés. J'ai eu plus d’une fois par mes veux la preuve de la puissance de ce sentiment de charité fraternelle chez les Hirondelles de fenêtre. On sait peut-être que ces maçonnes intelligentes ont généralement l'attention, quand elles sont en train de bâtir, de donner à leurs matériaux le temps de sécher, pour en assurer la cohésion et la solidité. Parfois, cependant, il arrive que l'édifice à peine achevé s'écroule, soit par défaut de qualité du ciment local, soit par défaut de patience de la part des constructeurs, soit par une autre cause quelconque de sinistre. C’est alors qu'il fait beau voir tous les voisins et toutes les voisines s’empresser

SÉDIPÉDES. , HT autour des victimes de l'accident pour leur offrir leurs consolations et leurs services. Et cette charité secourable ne s’épuise pas comme ailleurs en vaines et menteuses paroles, mais toute la tribu se met incontinent à l’œuvre pour refaire au couple délogé un domicile confortable, et cette besogne diflicile dont l'achèvement complet exige habituellement une dixaine dé jours de travail, est souvent terminé en deux fois vingt-quatre heures, suivant le temps.

Les Hirondelles de la cathédrale de Paris donnèrent en 1842, à l’occasion des obsèques du duc d'Orléans, une preuve remarquable d'intelligence et de respect pour les cérémonies du culte. Comme on avait tapissé de tentures noires tout l'extérieur du portail où elles nichent sur les épaules et les mitres des saints évèques qui festonnent les ares des ogives, elles trouvèrent moyen de pénétrer à travers cet obstacle par les interstices des draperies et elles gardèrent, pendant toute la durée du service funéraire, un silence religieux.

L'Hirondelle de fenêtre, plus frileuse que l’Hirondelle de cheminée, nous arrive presque toujours douze ou quinze jours plus tard, et nous quitte dès la fin d'août. Et, malgré ce prudent retard, elle est souvent encore victime de son imprévoyance. J'ai eu deux ou trois fois dans ma vie la triste chance de voir tomber dans les rues, mortes de froid, de nombreuses quantités d'Hirondelles voyageuses appartenant à cette espèce. Les pauvres petites bêtes avaient été surprises en route par une gelée prématurée ou tardive, et elles n'avaient pu résister à un abaissement subit de température de deux à trois degrés.

L'HiRONDELLE DE ROCHER. Espèce à peu près inconnue dans quatre-vingts départements de France, et presque exclusive à une dizaine de localités rocailleuses des provinces du Sud-Est, Dauphiné, Languedoc, Provence. Habite les rocs taillés à pic dans le voisinage des rivières et en société des Hirondelles de fenêtre, du Martinet à ventre blanc et de l'oiseau de proie. Fait un nid en pisé, comme l'Hirondelle de cheminée. Arrive de bonne heure et n'émigre que très-tard.

318 ù ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

L'HiRONDELLE DE RIvVAGE. C’est cette petite Hirondelle à dos roux qui niche dans les berges escarpées des rivières ou dans les carrières de sable, et qui est si commune sur les bords de la Seine. Le travail qu'opère cette espèce est remarquable comme ouvrage de mineuse , quand on compare surtout la longueur des boyaüx qu'elle se creuse dans un terrain compacte et résistant avec le peu de puissance des instruments dont elle dispose. Imaginez qu'un bec aussi petit, aussi mou, puisse servir de pioche, et des pieds aussi courts de bèche et de râteau. Les terriers de l’Hirondelle de rivage n’ont pas moins de dix-huit pouces à deux pieds de long; ils sont étranglés à l’orifice et décrivent une sinuosité semblable à celle des chemins couverts qui donnent entrée en nos places fortes. La couche de duvet où reposent les petits occupe la partie la plus reculée du souterrain qui en est en même temps la plus large. La fortification est construite selon toutes les règles de l’art. C’est cette même espèce qui s’enfouit quelquefois dans les carrières ou dans les terriers creusés dans les hautes berges à l'abri de tout danger d'inondation, pour y passer l'hiver. C’est elle aussi qui a servi de sujet aux contes d'Olaus Magnus, qui a rapporté sérieusement que les Hirondelles de cette espèce se pelotonnaient en grandes masses vers l’automne, à l'instar des anguilles, pour se laisser choir ensuite au fond des lacs de la Suède où elles hivernaient et d’où les pêcheurs de la contrée les retiraient quelquefois. L'Hirondelle de rivage est la plus petite de toutes les espèces européennes. On la dit sédentaire dans les rochers de l’Etna, des iles de Lipari et de Malte.

Genre Martinet, Deux espèces.

Les deux espèces de Martinet qui visitent la France ne diffèrent l’une de l’autre que par la couleur de l'abdomen. Ce qui sera dit de l’une s’appliquera donc exactement à l’autre. Ces deux espèces sont le Martinet noir de nos églises, et le Martinet à ventre blanc des rochers du Midi. Elles constituent avec

SÉDIPÉDES. 319

les Guëêpiers le groupe naturel des Insectivores de la nue.

Les Martinets sont des Hirondelles de forte taille chez lesquelles tous les caractères spéciaux de la famille ont été développés outre mesure, on pourrait même dire jusqu'à l'exagération. Ils ont, en effet, l’aile si longue qu'ils ne peuvent plus se relever une fois qu'ils sont à terre, et le pied si court qu'ils ne peuvent en aucune façon s’en servir pour la locomotion et qu'ils sont obligés de se reposer sur leurs ailes. Outre sa brévité extrème, le pied du Martinet est encore affecté d’un vice de conformation fort grave qui achève de l'iuutiliser , quant à sa fonction normale : il a les quatre doigts dirigés vers l'avant. Mais la nature, qui est infinie en ses ressources, n'a pas laissé comme bien on pense cette disgrace sans compensalion. D'abord l’oiseau se sert de cette paire de griffettes si courtes comme d’une paire de crampons pour s’accrocher aux aspérités de la muraille , de la roche ou de la carrière dans les fissures de laquelle il a établi son domicile. Il en use ensuite d’une façon profitable , en guise de peigne à peigner, car ces pauvres Martinets sont dévorés d’une si horrible quantité de vermine, qu'aucun instrument ne pouvait véritablement leur être plus utile que celui-là. C’est moi qui le premier, je crois , ai osé énoncer cette opinion hardie que le peigne avait été donné à l’oiseau pour se peigner. La nature prévoyante a suppléé encore d’une façon ingénieuse et piquante aux défectuosités de l'appareil de la locomotion pédestre chez cette espèce, en lui armant dans son bas âge la saillie des épaules d’un crochet acéré, d’une espèce de doigt comme aux Chauves-souris. Cet organe supplémentaire anormal, qui disparaît chez l'adulte, n’a été évidemment attribué à l'oiseau en nourrice que pour lui faciliter le moyen de se mouvoir dans son nid. Les anciens qui n'avaient pas de lunettes n’apercurent pas les griflettes du Martinet qui sont garnies de fin duvet et presque entièrement ensevelies sous la plume de l'abdomen et ils déclarèrent l'oiseau apode, c’est-à-dire sans pieds ; erreur que la Science moderne a naturellement cherché à propager en donnant à cet oiseau le nom d’Æérondo apus ; Apivore aurait mieux valu.

Les jeunes Martinets ayant besoin d'atteindre le complet développement de leurs ailes qui sont leur unique organe de locomotion avant de sortir de leur nid, il s’en suit que leur séjour s’y prolonge un mois et plus. Pendant tout le temps de cette longue éducation, l’activité des parents est extrême, et quand arrive le moment solennel de la sortie du nid ou de la prise de possession de l’atmosphère par la génération nouvelle, cette activité prend des allures fébriles. Les pères et mères du même district se réunissent alors par bandes de quinze ou vingt, passent et repassent autour de chaque nid , emplissant l'air de sifflements expressifs pour appeler les petits au dehors. Ceux-ci, désireux de répondre à cette énergique et universelle réclame, se traînent comme ils peuvent jusque sur les bords du trou, s’aidant de leurs crochets, des ailes et des pieds , et finissent par se laisser choir dans le vide , où la puissance de leurs moyens de vol se développe soudain. Ces premières sorties ont toujours lieu à l'heure mystérieuse du soir. Le néophyte, initié aux délices sans fin des navigations aériennes, débute par une traite de cent ou cent cinquante lieues. Qui n’a pas désiré une fois dans sa vie, n'étant plus amoureux ou bien étant en cage, échanger son sort d'homme contre celui du Martinet!

Le Martinet occupe une place brillante dans les fastes de l’ornithologie. C’est le plus vite de tous les coureurs de l'air. Spallanzani affirme que cet oiseau ne se repose jamais ailleurs que dans la nue. Le Martinet raille le faucon de sa pesanteur et le traite en plaisantant de chemin de fer Corbeil. Il rend un kilomètre par minute, soit quinze lieues par heure, au plus crâne marcheur, et ne trouve personne pour joûter avec lui. La Bécassine et le Pigeon ramier y ont renoncé il y a bel âge, et le Hobereau n’a pas osé s’exposer aux chances d'une défaite qui l’eût couvert de ridicule.

Une des amusettes favorites du Martinet est de piquer une tête verticale dans le ciel à la facon des fusées volantes et de se laisser choir en parachute, en simulant toutes les contorsions de l'oiseau blessé à mort. Le Pigeon culbuteur est atteint de la même manie.

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Pourquoi le Martinet, dont le vol est si rapide, n'a-t-il jamais obtenu la même popularité que l'Hirondelle ? Parce que le Martinet n’est pas un emblème de charité, mais un emblème d'égoisme, qui ne s’est jamais servi de ses moyens supérieurs que daus son intérêt personnel. Le caractère du Martinet déteint sur sa robe. J'ai signalé précédemment et à diverses reprises les mauvais procédés dont le Martinet use à l'égard du Moineau-franc auquel il vole ses matelas de duvet, quand il ne l’expulse pas tout à fait de son nid. Ces facons d'agir là ne font pas l'éloge des principes de l'espèce.

Où vont les Hirondelles noires la nuit ? On n’a jamais pu le savoir. Se couchent-elles jamais? On l’ignore. On sait seule= ment que le soir, bien longtemps après la complète disparition du jour, on les entend monter, monter, monter toujours, puis que leurs sifflements se taiscnt dans les airs pour en redescendre avec l'aube. Néanmoins, un sonneur d'église que je consultais une fois sur le mystère de ces équipées nocturnes , m'a confié que les Martinets adoptent volontiers pour dortoirs les auvents de bois des hautes tours où les cloches gémissent enfermées. Preuve que les Martinets se couchent à l'instar des autres oiseaux.

Jamais les Martinets ne passent plus d’un trimestre en France. Ils nous arrivent au mois de mai pour repartir fin juillet. Leur autre patrie est l'Afrique. Ils vivent principalement de fourmis ailées, c’est-à-dire de fourmis en costume d'amour et d’abeilles.

Les Martinets qui se nourrissent presque exclusivement d'insectes venimeux et armés d’aiguillons, sont inattaquables au venin de l'abeille, comme le hérisson à celui de la vipère et le porc à celui du serpent à sonnettes. Ces oiseaux semblent bâtis pour une durée éternelle et ne veulent pas mourir, quand on les a blessés.

Le Martinet à ventre blanc habite les mêmes contrées que l'Hirondelle de rocher; il est commun aux iles d'Hvères, aux environs du Pont du Gard et dans tout le littoral de Ja mer du Midi qui borde la Corniche. Il est plus ami des falaises et des rochers taillés à pic que des vieilles cathédrales.

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Genre Engoulevent. Deux espéces ?

L'ExGouLevent. Crapaud-volant, Tette-chèvre, Chauchebranche. C'est une Hirondelle de nuit qui a été instituée pour continuer l'office de l'Hirondelle de jour et dévorer les phalènés et les blattes qui aiment à dévorer les vêtements de l'homme. C'est la plus grosse espèce du genre; elle est de la taille du Merle et porte le plumage de la Bécasse. Elle vole le bec ouvert, et bourdonue le soir autour de tous les grands arbres où elle capture des myriades d'insectes. Son vol est plus brisé, plus fantasque, plus capricieux encore que celui de l'Hirondelle de fenêtre. Elle affectionne pour retraite, pendant le jour, les vieilles carrières et les vieux murs et se trouve aussi dans les bois.

La tête d2 l'Engoulevent est si plate et sa boite osseuse si mince que ses gros yeux myopes font hernie dans sa gorge. Les mandibules de son bec imperceptible sont incurvées tout:s les deux de haut en bas; elles ne lui servent pas d’instrument de préhension, mais seulement de fermoir d'œæsophage.

L'Engoulevent est un oiseau de passage qui se lève dans les jambes du chien; il vaut le coup de fusil en septembre. Il niche à terre comme tous les oiseaux de nuit qui n’y voient pas asséz clair et qui n’ont pas assez de temps à eux pour se bâtir un établissement confortable. Ses mœurs sont innocentes, douces et pures comme celles de toutes ses congénères. Le nom d'Engoulevent sous lequel est vulgairement désignée l'Hirondelle de nuit, n'est pas absurde et ridicule comme la plupart de ceux que lui ont prètés l'ignorance et les préjugés stupides. L'oiseau volant le bec ouvert, et bourdonnant comme un Oiseau-mouche, on dirait, en effet, qu'il engoule le vent.

Le peuple a cru longtemps, d'après une tradition antique, que cet oiseau de nuit était un des émissaires de l'esprit des ténèbres, qui avait pour mission spéciale de tarir le lait des chèvres en les tétant. Et ce préjugé fut cause que les hérétiques luthériens abu-

SÉDIPÉDES. 323 sèrent quelquefois dé la comparaison de l’évêque et dé l'Engoulevent, disant que les Papistes étaient de véritables Tettechèvres, qui, par ‘impôt de la messe, avaient trouvé moyen de mettre à contribution les morts dans leurs tombes ét tarissaient les sources de la prospérité publique. Mais ce qui prouve bien que tous les arguments des hérétiques reposent sur le ménsonge, c'est que l'histoire de l'épuisement des mamelles de la chèvre par un oiseau est un conté,.ct que l'Engoulevent, ät lieu de boire le lait des chèvres qui ne sont pas aux champs pendant la nuit, boit au contraire tous les petits papillons dont les larves dévorent nos étolles, et même les hannctons qui sont là véritable peste des vergers ct des bois.

L'Hirondelle de nuit est l'emblème du bienfaiteur obscur et méconnu de l'humanité, l'emblème de ces travailleurs opiniàtrés qui poussent les veilles très-avant dans la nuit et se lèvent avant l'aube , pour quelle cause les fainéants du pays les accusént de connivence avec l’esprit malin et les traitent de sorciers.

On parle d'une seconde espèce d'Engoulevent, d’un Engoulevent roux qui scrait particulier aux provinces pyrénéennes. Pourvu qu'il n'en soit pas de cette seconde espèce comme du Coucou roux, qui après avoir Cté traité pendant longtemps comme une variété , a fini par être reconnu pour cé qu'il était réellement, pour un Coucou jeune âge de l'espèce grise uniqué.

Famille des Bergeronneltes. Quatre espèces.

Tribu charmante, douce, inoffensive et jolie comme le nom qu'elle porte, élégante de formes, de tenue et d’allures, délicate d'esprit comme de Chair. Espèces amies de lhommé, imbues au degré le plus haut du sentiment de la solidarité fraternellé et investics par la Providénce d’une sainte mission de charité sociale.

Les Bergcronnettes, que toutes les nomenclatures placent immédiatement, mais à tort, à côté des Farlouses, ont, en effet,

plusieurs caractères communs avec cette famille, notamment le tarse haut et dégagé, le pouce long et à peine arqué; elles courent avec rapidité et sont peu percheuses; elles se plaisent comme certaines Farlouses à chasser sur la grève , sur les rives des ruisseaux, des étangs et des fleuves. Cependant la famille dont les Bergeronnettes se rapprochent le plus par les habitudes et les mœurs, sinon par les traits du visage, est celle des Étourneaux. Les Bergeronnettes sont après les Étourneaux les oiseaux qui ont le plus besoin de la société du bétail; elles se posent sur le dos des moutons comme ceux-ci, et comme ceuxci, parité d’habitudes extrêmement remarquable, s’en vont demander chaque soir aux roseaux des étangs un gîte pour la couchée. Il faut bien qu’on se ressemble un peu pour se rassembler si souvent. Ajoutons, pour compléter le tableau de cette similitude de pratiques et de goûts, que la Bergeronnette suit comme l'Étourneau la charrue dans les champs, s’aventure comme lui sans crainte jusqu’au cœur des cités, niche comme lui sous le toit de l’homme, et même dans les trous d'arbre.

Mais la parenté la plus honorable pour les Bergeronnettes est celle qui les lie à la tribu des Hirondelles, à titre d'oiseaux du bon Dieu. Car il y a les oiseaux du bon Dieu, comme les oiseaux du diable, ainsi que je l'ai dit tant de fois. Il y a les espèces gardiennes de la sécurité sociale, comme il y a les espèces ennemies de la prospérité publique. La Bergeronnette appartient à la première des deux catégories avec l'Hirondelle de fenêtre d'Europe, l’Hirondelle domestique et le Roi des Gobe-mouches des États-Unis d'Amérique. Elle a mission de protéger les espèces victimes contre la cruauté de leurs bourreaux et de déjouer les attentats des oiseaux de rapine.

C'est pour veiller à la sécurité de la volaille incessamment menacée par le Faucon, le Milan et l’Autour, qu'elle se rapproche si fréquemment de l’habitation de l’homme, sur le faite de laquelle elle monte des factions si longues, poussant de miaute en minute ses petits cris Îlütés, attendris, sympathiques, pour dire à tout ce qui peut l'entendre qu'elle est là, qu’elle a l'œil au guet, qu'on peut aimer, dormir et chanter sous sa garde. La

SEDIPEDES. 325 volaille rassurée, elle revole aux champs pour reconforter à leur tour les Alouettes et les Perdrix de la plaine, les Linots et les Bruants des haies , les Fauvettes du bocage. Sentinelle non moins hardie que vigilante, elle choisit toujours un poste à découvert pour inspecter tous les points de l'horizon à la fois; elle s'élève dans les airs, s'y balance, et si elle n’aperçoit aucune menace dans le ciel répète que tout va bien. Mais que soudain l’épervier apparaisse, du plus loin que la Bergeronnette l’avise, elle jette son cri d'alarme, à l'expression duquel aucun être vivant ne se méprend, pousse droit à l'ennemi, appelant à l’aide toutes ses sœurs et aussi l'Hirondelle; et vous voyez soudain toutes ces dévouées créatures s’unissant assaillir le forban dans le sein de la nue, l’enfermer dans un cercle de malédictions enflammées, le provoquer , le huer, le harceler et finalement le réduire à fuir honteusement... les mains vides... À moins que tout à coup l’éconduit furieux , tournant toute sa rage contre l’une des héroïnes, ne lui fasse expier par une mort.cruelle son noble dévouement. Heureusement que Dieu a pourvu en partie à la sécurité de la Bergeronnette et lui a facilité les moyens de remplir sa mission charitable en lui donnant un vol plongeant et saccadé dont les courbes profondes déroutent le calcul des lancées rectilignes de l'oiseau de proie. ; mais combien il s’en faut que la pauvre sentinelle perdue soit tout à fait à l'abri du péril ! La puissante voilure de l'Hirondelle elle-même ne la sauve pas toujours dès serres du hobereau.

Vous avez deviné le sort de la Bergeronnette, vous toutes, àmes sympathiques et tendres qui savez où conduisent le dévouement à la chose publique et l'esprit de charité sociale dans les milieux maudits où le juste est voué à la croix.

Quand l’homme eut reconnu que la douce créature ne pouvait voir une de ses sœurs en peine sans voler soudain à son aide, il attacha des Bergeronnettes par les pieds en des places garnies de filets et il les fit se débattre violemment et pousser des cris douloureux au moment où des vols de Bergeronnettes passaient en l'air au-dessus du lieu du supplice ;… alors les voyageuses s’abattirent et le bourreau les prit par milliers et les tua pour les vendre.

Mais la vengeance de Dieu ne s’est pas fait attendre, et ç'a été naturellement comme toujours sur les pauvres travailleurs qu'est retombée la peine du crime du faintant. Que voulez-vous, il faut bien les faire passer par l’école du malheur ces travailleurs stupides, puisque les leçons de cette école sont les seules qui leur profitent et qui puissent leur apprendre les devoirs de la solidarité. Il faut bien que le choléra du Gange s’établisse à demeure fixe dans les États d'Europe ct ravage périodiquement leurs plus riches cités pour apprendre aux civilisés de l'Europe que la superstition indienne, qui livre chaque année aux eaux du fleuve sacré des milliers de cadavres, est le foyer de cette infection universelle du globe, et que tous les habitants du globe sont solidaires de la supersiition quelle qu'elle soit et en quelques lieux qu'elle trône!

Done, à mesure que l'extermination sévissait sur les Bergeronnettes et que l'espèce s'éteignait, tous les petits insectivores et les petits granivores qui se virent privés de la tutelle de l'oiseau du bon Dieu, dont la disparition les livrait sans défense aux attaques de l'Épervier, de la Corneille et de la Pie-grièche, désertèrent peu à peu les contrées inhospitalières où la tuerie avait lieu sur la plus vaste échelle. Et leur fuite laissant la place libre aux insectes dévorants, de nouveaux fléaux inconnus s'abattirent de toutes parts sur les cultures de l'homme, frappèrent ses moissons, ses pommes de terre, ses vignes... Aux rives plantureuses de la Saône, autrefois si peuplées d'oiseaux mais où s’est fait le vide, les poëtes chantent encore, mais non plus les buissons; le printemps est sans voix et la vigne s’en va.

Je sais bien que je me répète et que je viens de dire ces choses-là à propos de l'Hiréndelle; mais ces choses-là sont de celles qu'on ne peut trop redire, ct puis elles sont neuves, ce qui est encore une circonstance atténuante de la répétition.

Les Bergerettes ou les Bergcronnettes ont reçu ces deux noms de l’affectucuse sympathie qu'elles ont pour les troupeaux qu'elles accompagnent aux pàturages et qu'elles protègent contre la pers‘ceution des taons et des tiquets et de tous les autres insectes avides du sang des quadrupèdes. On les appelle

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eneore Hoche-queue et Gligne-queue, de l'habitude où elles sont de multiplier les salutations de la queue à chacun de leurs pas ; et aussi Lavandières , parce qu'on a imaginé qu'elles se plaisaient infiniment dans la société des laveuses de lessive et que leur façon de battre l’eau de leur queue quand elles se promenaient sur les feuilles des nénuphars était une parodie du mouvement des battoirs. Dans le chef-lieu du département de Saône-et-Loire , où les ràles d'eau s'appellent Gérardines, les Bergeronnettes par la même raison s'appellent Jacobines.

Les Bergeronnettes se rapprochent aussi des Traquets pour leur manière de chasser et de vivre. Elles se nourrissent principalement d'insectes de terre qu'elles poursuivent dans les sillons à la facon des Motteux et avec une prestesse et une agilité sans égales. Elles sont amies des prairies et des vallées fer-

tiles, et souvent on les voit se promener sur les herbes qui flottent à la surface des eaux pour y cueillir leur proie. Par cette habitude et par la forme du bec qui est plus grèle et plus eflile que celui des Traquets, elles se rapprochent des Jaseuses de roseaux {Fauvettes riveraines des savants), qui cherchent leur vie sur les plantes aquatiques. Les Bergeronnettes sont de tous les oiseaux de nos climats peut-être ceux qui déploient le plus de grâces dans leurs évolutions omnimodes et qui sont les plus jolis à regarder marcher. Elles ont dans le milieu des airs des poses de temps d'arrêt pleines de charmants caprices, ct à terre une demarche et des salutations de queue d'une distinction adorable. Elles ont aussi des facons de dire adieu aux gens comme les Hirondelles et de se rappeler et de se réunir en grandes masses sur les toits.

Les Bergeronnettes sont des oiseaux de passage qui voyagent de jour et de très-grand matin comme les Bizets et les Ramiers pour éviter l'oiseau de proie. Leur passage commence dès les premiers jours de septembre et dure environ six semaines. C’est pendant ce temps, qui est aussi celui des grands labours d’automne, qu'on voit ces petits oiseaux sc répandre dans les terres nouvellement labourées. Beaucoup de Bergeronnettes passent l'hiver en France et cherchent un refuge au sein des grandes villes, sous les berges des quais.

Leur chant, qui ressemble assez à celui du Proyer, n'a qu'une phrase de deux ou trois notes; mais le timbre de leur voix est doux et sympathique et fait plaisir à entendre. Leur chair, quoique beaucoup moins fine que celle de leurs voisins les Piedsnoirs, est préférable à leur chant.

Les Bergeronnettes nichent par terre, sous les cavernes des mottes, dans les arbres creux, dans les fissures des murailles des quais, des ponts, des digues. M. Crespon de Nismes raconte que dans l’année 1837 une Bergeronnette jaune fit son nid entre les chapiteaux des colonnes des bains d'Auguste. Le nid de la Bergeronnette est très-artistement travaillé, et aucune espèce ne dépense plus de crin pour la confection de ses matelas. Le Coucou prend souvent dans cette espèce des nourrices pour ses rejetons.

Les Bergeronnettes muent deux fois chaque année , au printemps et à l'automne, et après la seconde mue il devient trèsdifficile de distinguer les mäles des femelles. La contexture des ailes offre dans les espèces de ce genre une particularité fort remarquable : les grandes couvertures couvrent presque entièrement les rémiges.

On connait quatre espèces de Bergeronnettes en France, dont trois fort communes et l’autre rare.

La BERGERONNETTE Grise. L'espèce la plus commune. Toute la partie supérieure du corps, gorge, poitrine, calotte, teinte de noir profond; le dos gris ardoisé comme les flancs; l’abdomen et les rectrices externes d’un blanc pur; un bandeau de couleur blanche à travers le front et les joues. Le noir de la gorge et du poitrail disparait à la mue d'automne. J'ai grand’peur que la Bergeronnette lugubre de Temmynck qui, au dire de cet auteur, se marie volontiers avec la Bergeronnette grise quand elle ne trouve pas à s'établir dans sa propre famille, ne soit une Bergeronnette grise en costume d'amour, ce qui expliquerait sans peine la singularité de l'alliance morganatique qui intrigue notre savant.

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La BERGEROXNETTE JAUNE. Mème taille que la précédente ; un peu plus amie des eaux et des digues de moulins. C’est celle-là qui se promène le plus fréquemment sur les herbes flottantes des rivières. Poitrail , abdomen et tectrices inférieures de la queue d'une brillante couleur jaune dans la tenue d’amour, avec une magnifique plaque noire sur la gorge, dos cendré. La plaque noire de la gorge disparaît avec la mue d'automne, et le brillant de la couleur jaune s'éteint.

La BeRGERONNETTE PRINTANIÈRE. Nom absurde et inacceptable, attendu que cette espèce n’est pas plus printanière qu'une autre, et que ce qualificatif de printanière ne la qualifie aucunement. Il eût été plus simple de continuer pour elle la séparation introduite dans le genre par la diversité des couleurs et de l'appeler la Bergeronnette verte, puisqu'elle a tout le dessus du corps ou le manteau vert olive. Robe jaune, rectrices externes blanches, Taille un peu inférieure à celle des espèces précédentes.

La BERGERONNETTE FLAYÉOLE. Espèce dont on a attribué la récente découverte au naturaliste anglais Gould, mais que je crois fermement être la même que la précédente , avec laquelle on l'avait très-sagement confondue jusqu’à ce jour. La Flavéole m'a tout l'air d'être à la Printanière ce que la Lugubre est à la Grise.

Famille des Jaseuses. Dix espèces.

Le seul nom qui convienne à cette famille, mais que personne n'a encore songé à lui donner, est celui de Croasseuse des roseaux; attendu qu'elle vit dans les jonchaies des tourbières, des étangs, des rivières, des fossés des places fortes, et non ailleurs, et que la plupart des individus qui la composent ont plutôt l'air d’avoir étudié la musique vocale à l’école des gre-

nouilles qu'à celle des Fauvettes. Les savants en ont fait une.des deux sections de la famille des Fauvettes et ils l'ont appelée la section des Æiveraines. On sait les raisons qui m'empêchent d'adopter cette division irrationnelle. J'ai dit et je répète, qu'il était impossible qu’il y eût parenté de premier degré entre deux familles dont l’une avait fourni à l’art musical ses plus illustres interprètes, dont l’autre avait déshonoré cet art par une imitation servile des procédés phonétiques de l’ordre des Batraciens: dont l’une adorait les fruits mous, et l'autre les méprisait. Je ne crains pas d'ajouter que je n'ai apporté qu'un intérêt très-faible à l'étude détaillée des mœurs de cettre tribu , et que j'entends ne consacrer au narré de ses faits et gestes qu'un nombre de lignes très-restreint.

Donc ces Fauvettes riveraines, jaseuses, croasseuses , grenouillardes, comme on les appelle, sont des espèces voyageuses qui s’établissent au printemps dans les jonchaies de nos eaux stagnantes où elles passent une partie de la belle saison et d'où elles partent vers la mi-septembre. Elles y vivent d'insectes ailés et de cousins, de libellules et de petits scarabées, qu'elles ne ramassent pas par terre, qu'elles ne happent pas non plus au vol, mais qu'elles cucillent réellement sur les feuiiles et sur les tiges des roseaux et des arbustes qu'elles escaladent lésèrement à la façon des Grimpeurs. Le fond de leur uniforme, qui est à peu près le même pour toutes les espèces, est une nuance indécise entre le jaunâtre, le brunätre et l'olivàtre. Leur taille varie depuis celle de la plus grosse Alouette jusqu'à celle du Roitelet. Un embonpoint sortable n’est jamais le fruit de leur peine. Leur dur et rauque larynx leur a valu en Lorraine le doux nom de Zirrrllibarrrace… et sur les rives de l'Essonne près Paris celui de 7èrr.…..arrache…. que l'usage dans l’une et l'autre province à fait appliquer à la tribu entière. Mais les pauvres riveraines, si mal dotées de la nature sous tant de rapports, n’en possèdent pas moins comme architectes des droits éternels et certains à l'admiration des mortels. Les nids de toutes les Fauvettes de roseaux sont généralement des œuvres d'art auxquelles la critique la plus méticuleuse trouverait difficilement à

reprendre. Il.y en a un, celui de la Cisticole, qui est bäti en forme de bourse dans l'intérieur d’une toufle de carex, et qui, par l'admirable exiguité de ses proportions et la délicatesse du tissage, rappelle les merveilleux travaux du Colibri et de l'Oiseau-mouche. Le nid ordinaire des autres espèces est construit sur le modèle de celui du Loriot ct pourrait motiver les mêmes admirations que ce dernier chef-d'œuvre. C'est une corbeille élégante et profonde, tissée des plus précieuses matières avec une adresse de fée et solidement attachée par des amarres de liane à trois ou quatre tiges de roseaux que l'architecte a engagées dans la muraille extérieure de l'ouvrage en lacs d'herbes. Ces quatre tiges flexibles s’affolent à la moindre brise et se courbent parfois sous la tempête jusqu'à baiser de l'extrémité de leur flèche le miroir mobile de l'onde. Alors le frèle édifice est entrainé par son adhérence à suivre les oscillations de ses supports. Mais le canot le micux trempe ne supporte pas avec plus de fermeté les assauts de la mer ; et le léger berceau se relève et reprend son, assiette sans avoir subi d'avaries, tant la couveuse qui a le pied marin est habile à maintenir ses œufs ou ses petits sous la douce pression de son corps.

On me demande pourquoi je fais preuve de dispositions si malveillantes à l'égard de pauvres espèces plus dignes de pitié que de blâme et qui construisent de si jolis nids. C’est que ces pauvres espèces, hélas! indépendamment de l'effroyable tintamarre dont elles écorchent tout le long du jour les oreilles du pêcheur, symholisentdes êtres humains d'une société peu agréable et dont tous mes semblables ont eu beaucoup à souffrir... Et d’abord ces femmes charmantes, douces épouses, bonnes mères, riches de tous les moyens de plaire et remplies de goût pour habiller leurs enfants et leurs meubles, mais qui, dédaigneuses des succès de cette sphère intime, aspirent à briller dans le monde comme chanteuses ou comme poëtes, et affligent trop souvent le cœur de leurs amis par leurs rimes risquées ct leurs notes douteuses. Et encore ces nobles travailleurs, fils de leurs œuvres; qui, pour avoir conquis le premier rang dans un art tout manuel, se laissent trop aisément aller à croire que leur destin les appelle à

régenter les autres, et se montrent trop avides des succès de tribune. Les dernières espèces du genre symbolisent ces affreux bourgeois de Paris et d’ailleurs, ex-directeurs de funambules, ou marchands de vulnéraire suisse en retraite, qui, pour avoir gagné un million ou deux à de sales métiers, s'imaginent s'être décrassés de leur roture intellectuelle comme on se décrassait de l’autre, avec quelques écus; se disent gens de lettres, et se croient autorisés à vous raconter les mystères de leur sotte existence.

Que tous ceux qui comme moi ont gémi et souflert des deplorables prétentions de ces trois classes, me pardonnent mes antipathies à l'endroit des Fauvettes croasseuses.

Les auteurs ne s'accordent pas sur le nombre des espèces riveraines qui peuplent toutes les jonchaies de la France, depuis celles de la citadelle de Lille jusqu'à celles des étangs maritimes du Midi. Temmynck n’en compte que cinq ou six ; d’autres vont jusqu’à douze. Ils les appellent des noms qui suivent : Rousserolle (la plus grosse du genre, le véritable Tire-Arrache de la vallée d’'Essonne, celle que Temmynck avait métamorphosée en Merle, malgré son horreur pour les cerises), Bouscarle, Verderolle, Effarvatte, Locustelle, Phragmite, Cisticole, à moustaches, etc. Il y en a qu’ils appellent l'Aquatique, la Riveraine , la Fauvette des saules, comme si toutes n'étaient pas aquatiques, riveraines et amies des saules. Le moyen de les reconnaître à des délinitions aussi claires que celles-là. Mettons qu'elles soient une dixaine, pour leur faire bonne mesure, et puis n’en parlons plus.

Famille des Pouillots. Cinq espèces.

Les Pouillots sont de tous petits oiseaux, qui vivent, comme la précédente tribu, des insectes des feuilles et des tiges, mais qui s'éloignent un peu du milieu aquatique pour gagner la

forèt. Ils portent encore la livrée jaune des riveraines; mais ils différent d'elles par trois ou quatre caractères remarquables. Leur voix est douce et flütée; ils font des nids en boule qu'ils cachent dans des trous de taupes ou dans des tas de feuilles, comme le Rouge-gorge et le Rossignol ; leurs ailes sont beaucoup plus longues et leur queue commence à fourcher. Les Pouillots virent aux Roitelets, qui virent aux Oiseaux-mouches. Ils ont conservé de leur parenté avec les Fauvettes riveraines un certain amour des marécages , qui fait que dans les forêts et sur les rives des plaines, on les rencontre toujours dans les lieux arrosés.

Je crois qu’il eüt été facile, en le voulant un peu, de donner à cette charmante tribu lilliputienne un nom plus digne et plus convenable que celui qu’elle porte dans les livres. Je trouve que Zouite, par exemple, qui est le nom onomatopique sous lequel elle est connue en Lorraine, est plus propre, plus heureux et plus expressif que Pouillot. C'était bien le moins pourtant qu'on décoràt d’un joli nom cette espèce si gracieuse , si svelte, si poétique et dont la douce voix accentuée de tristesse semble dire sa propre complainte. Car la carrière de la pauvrette est assaillie de bien des misères, Dieu lui ayant donné, ainsi qu'au Rouge-gorge, un grand cœur dans un petit corps. Elle se rue avec impétuosité sur la chouette au premier appel du pipeur, marche droit devant elle et tombe dans tous les piéges.

La Fauvette cisticole, qui est la plus petite de toutes les Fauvettes de roseaux et qui n’a pas la voix aussi rauque que ses sœurs, à bâti la première un nid clos de toutes parts et dans lequel on entre par une ouverture latérale. Ce système de bàtisse a été promptement adopté par la plupart des très-petits oiseaux de nos climats, qui ont parfaitement compris que la forme sphérique était la plus favorable à la conservation et à la répartition égale de la chaleur. Il est évident, que ces petits oiseaux, qui sont très-féconds, n'auraient jamais pu , à raison de l’exiguité de leur corps, suffire à la dépense de calorique qu’exige l'incubation d’un grand nombre d'œufs , si la nature ne leur eût

révélé les moyens d'économiser leurs ressources. Ajoutons à cétté considération importante que le nid sphérique a sur les autres l'avantage d'être complétement fermé aux attaques de la plüie, du regard et du bec des espèces ennemies. La Pie et lé Moineau-franc , qui ont oublié d’être bêtes, n’auraient pas depuis si longtemps adopté cette forme, s'ils n'avaient constaté par expérience la puissance de réverbération calorifique du dômé, autrement dit de la voûte de four.

Règle générale : tous les très-petits oiseaux des climats froids et tempérés ont des habitations sphériques garnies de duvet à l'intérieur, et ils y pondent de petits œufs blancs tiquetés de points rouges, dont la quantité varie depuis la demi-douzaine jusqu’à la douzaine et demie. Le chiffre de la Touïte est de six à dix, celui de ia Mésange à longue queue de seize à vingt.

La Touïte la pluscommuneest ce joli petit oiseau jaune, à voix flütée, qu'on rencontre dans tous les jardins au printemps et à l'automne , où il grimpe et sautille de branche en branche à travers les lilas et les surcaux, qu'il épluche de leurs mouches, de leurs araignées et de leurs cheniiles molles, se précipitant à l’occasion au-dessus de la pièce d'eau, qu'il rase commé une Hirondelle, pour happer un cousin ou un autre insecte minuscule. C’est l'espèce, je crois, qui a reçu dans les environs de Paris le nom de compteur d’écus, autre dénomination injurieuse. Elle cache si bien son nid dans les trous de taupes, dans les tas de mousses ou de feuilles sèches ct sous les tapis de pervenchie que je n'en ai jamais trouvé que deux dans toute ma vie, dont lun au bois de Boulogne.

Cette espèce est le Pouillot proprement dit, qui mesure quatre pouces et demi dans sa plus grande longueur. Il y én à une autre un peu plus forte, que les savants ont appelée Hippolais, probablement parce qu'elle aväit la poitrine plus jaune que la première. Je dis probablement, parce que l'abbé Chavée, qui est le plus savant polyglotte que je connaisse , et que j'ai consulté à l'égard de la signification de ce mot grec, m'a certifié qu'hip= polaïs voulait dire. cheval de je ne sais quoi et non pas poitrine jaune... Ce n'est pas une raison. L’'Hippolaïs, qui mesure près

SÉDIPÉDES. 335 de cinq pouces et demi de la pointe du bec à l'extrémité de la queue, est dite aussi le Grand-Pouillot..

Vient ensuite le Pouillot-Siffleur, dont la taille reprend la dimension normale de la tribu, et qui se distingue du Pouillot commun par le fond noir de sa queue et de ses ailes. Puis le Véloce, qui est un peu plus petit que le Siffleur, et qui se plaît surtout dans les bois de sapins. Enfin, le Natterer, qui est le plus exigu de tous les Pouillots, et qu'on ne rencontre en France qué dans l’île de Corse et dans quelques localités du Midi. Le nom de Natterer n’est pas plus qualificatif de cette dernière espèce que celui d'Hippolaïs de l’autre. C'est tout simplement le nom du chasseur qui à fait voir à M. Temmynck ou à quelque autre baptiseur patenté , le prémier individu du genre, et je ne songé pas Sans une secrète envie que pareille chance heureuse aurait pu m'arriver.

Famille des Roitelets. Deux espèces

Après les émoucheurs des saules et des arbrisseaux, les émoucheurs de la forèt et des grands arbres; après les Pouillots, les Roitelets. Ceux-ci sont bien nommés, car ils portent couronné en tête, et le diminutif de roi convient parfaitement aux oiseaux qui sont les plus petits de l'Europe et les oiseaux-mouches, si lon veut, de l'ancien continent. Cette famille, ou plutôt ce genre, contient deux espèces, dont la taille varie de trois pouces à trois pouces et demi. Il y a nombre de Colibris dont la ‘queue seule dépasse cette dimension.

On a tort d'appeler de ce nom de roitelet l'autre tout petit oiseau couleur de bécasse qui niche sous les chaumes des toits ét scus les hangards, puisqu'il ne porte aucun insigne de royauté. On dit bien, pour séparer les deux genres, Roitelet couronné et Roitelet domestique; mais à quoi bon baptiser du nom de roi un oiseau sans couronne ? Les gamins de Lorraine appellent le couronné le souci, à raison de la couleur de sa huppe, et l’autre le #réfri, à raison de son cri de passe habituel. Cette méthode est aussi simple que sensée.

Les Roitelets vivent des mouches, des chenilles rases et des larves d'insectes qui habitent les hautes régions des tiges. Ils sont natifs du Nord, et quoique très délicats en apparence, durs au froid; car ils n'arrivent dans nos contrées que vers la saison des brouillards, alors que la gelée sévit rudement déjà dans leur pays natal. Ils passent toute la belle saison dans les cimes feuillues des sapins des forêts norvégiennes. Ils y aiment, y nichent et y chantent, et comme ils chantent si doux que leur voix ne descend pas jusqu’à terre, comme ils sont si petits que l'œil ne jes aperçoit pas dans leurs demeures aériennes, on a été fort longtemps à découvrir le mystère de leurs amours, même dans leur patrie. On a cru également que jamais ils ne nichaient en France, parce que jamais on ne les y avait vus dans la saison des nids; mais M. Florent-Prévost, qui a trouvé le nid du Roitelet sur un arbre vert du Jardin des Plantes, a forcé l’opinion publique de revenir de cette erreur. Les Roitelets nichent donc en France; seulement ils nichent trop haut pour que tout le monde les apercoive, et n'ayant que faire à terre au temps de leurs amours, ils n’y descendent pas. Ils boivent à la rosée et mangent sur la feuille. Leur nourriture est assez molle d’ailleurs pour pouvoir se passer de l’auxiliaire du breuvage.

C’est donc vers l’époque des brouillards ou de la chute des feuilles que les Roitelets quittent les rivages de la Baltique pour prendre leurs quartiers d'hiver en France, en Italie, en Espagne; ils ne passent pas la mer. Ils se répandent alors dans tous nos bois et dans tous nos jardins publics par bandes peu nombreuses, composées de quatre ou cinq individus au plus, qui inspectent minutieusement chaque tête de lilas, chaque rosier, à la facon des Mésanges à longue queue, se montant sur les talons, se rappelant sans cesse et ne restant jamais une minute en repos. Leur confiance en l’homme est entière, et sa présence les intimide si peu, qu'ils se laissent mettre le gluau sur les ailes.

J'ai dit que la coiffure des oiseaux était l'indice certain des idées et des passions qui germent en dessous. La huppe du Roitelet, teinte d’une belle nuance orangé vif (souci), dénote donc un titre caractériel supérieur. à dominante d'enthousiasme.

SEDIPÉDES. 397 La charmante petite créature a été douée en effet de tous les dons de l'intelligence, de l'esprit et du cœur. Son chant est une mélodie suave; son nid une merveille d'architecture ; son courage est à l'avenant de celui du Rouge-gorge et de la Touïite. Le Roitelet couronné est un des oiseaux qui se ruent avec le plus d’impétuosité sur la Chouette, et il est superbe à voir dans cette lutte si prodigieusement inégale, l'œil ardent de colère et la huppe hérissée. Il est bien naturel que ce soient les plus petits et les plus faibles qui se révoltent le plus violemment partout contre la tyrannie, puisque c’est eux qui ont le plus à souffrir de la cruauté de l'oppression.

On ne peut pas apporter tant de qualités et de vertus dans un

monde pervers sans les expier chèrement. Aussi le nom du Roitelet couronné figure-t-il parmi les premiers sur la liste des espèces victimes. L’exiguité de sa taille ne l’a même pas sauvé de la gloutonnerie des humains. De sa confiance extrème et de sa familiarité touchante l'homme abuse pour le prendre avec un gluau mis au bout d’un bâton, l'enfant pour le tuer avec la sarbacane. Le Pipeur a spéculé sur sa vaillance et sur sa haine de l’oiseau de nuit pour en faire d'énormes captures. On accuse la ville de Nuremberg, patrie de tant d'instruments barbares, d'être le plus fort marché de Roitelets de l'Europe. . Le nid du Roitelet est une toute petite sphère grise, pas plus grosse que le poing, faite avec de la soie de cocon de chenille, des aigrettes de chardons, du duvet, de la mousse, et qui est posée avec art sur le plat d'une branche de sapin, à des hauteurs inabordables. La ponte est de huit œufs. Le Roitelet peut s'élever et se garder en cage, mais il n’y chante pas et son éducation coûte des peines infinies.

On connait en France deux espèces de Roitelets couronnés, lesquelles ont été très-longtemps confondues en une seule et qui ne diffèrent en effet l’une de l’autre que par de très-petits.. détails de coiffure. L'une s'appelle le Roitelet tout court, l’autre le Roitelet à triple bandeau, à raison de la répétition du bandeau noir qui orne sa couronne.

di. ; 22

Genre Troglodyte. Espèce unique.

Après l’'Émoucheur des hautes tiges et des arbres en bonne santé, vient l'Émoucheur du bois mort, des vieux murs, des arches de pont et du domicile de l'homme; après le Roitelet couronné, le Troglodyte.

D. Pourquoi ce nom de Troglodyte?

JR. Parce qu'il y avait autrefois, au dire d'Hérodote ou d'un autre, sur les bords de la Mer Rouge ou ailleurs, un peuple de Sauvages ou de Babouins qui habitait dans des cavernes, eomme les vignerons de la Touraine, et auquel les Grecs avaient donné le nom de Troglodyte, qui signifie ami des retraites ténébreuses (#oglos, trou). Alors les savants de France qui avaient à baptiser un charmant petit oiseau, familier de la maison de l'homme et qui aime à se fourrer dans les trous, lui attribuèrent naturellement le nom de la peuplade ci-dessus, lequel ils donnèrent en même temps à une très-grande espèce de singe.

‘: On ne voit peut-être pas de prime abord en quoi la dénomination qui convient à un orang-outang peut convenir à un Roitelet, mais le mot Troglodyte est grec et le grec fait toujours bien dans une nomenclature. Et puis où en serait la Science, si elle était obligée de rendre compte de toutes ses raisons au commun des mortels ?

- J'ai déjà dit que les gamins de Lorraine, qui sont des nomenclateurs de l’école naturelle, appelaient le Roitelet domestique le Tritri, par onomatopée. N’allez pas croire que ces observateurs vaifs s’en soient tenus là et qu’ils n’aient pas été frappés comme les savants de la manie de furetage ténébreux qui caractérise -éette espèce curieuse. Ils l'ont si bien remarquée, au contraire, qu'ils se sont crus obligés d'en faire au Tritri un second nom, qui à été Mussot. Mussot, comme qui dirait qui passe dans toutes les russes (musse, couloir de souris, #nus). Malheureusement, mussot a le tort d’être francais et non grec et de ne pas rappeler

SÉDIPEDES. 339 le souvenir des singes de la mer Rouge. Je suis forcé de reconnaître ce double désavantage et j'opte pour Troglodyte.

Le Troglodyte n'est pas un simple Gobe-mouches comme le Roitelet. Il joint à cette fonction celle d'Échenilleur forcené. On a compté qu'un couple de Troglodytes apportait à sa famille cent cinquante-six chenilles dans une seule journée. Il est vrai que les couvées de cette espèce sont plantureuses comme celle de tous les petits oiseaux, l’Oiseau-mouche et le Colibri exceptés. L'habitude de ce petit oiseau est de fureter partout, d'entrer dans tous les noirs passages des murailles, des arbres morts et des chantiers de bois. Il y a beaucoup de la souris et du loir dans ses évolutions et dans ses manières d'aller et de venir, de paraître et de disparaitre. Il est vif, inquiet, remuant, affairé et porte sa queue relevée à la facon des Coqs. L'inspection qu'il fait subir aux vieilles poutres, aux arches de pont et aux vieux murs a pour but de le mettre en rapport avec une foule de larves d'insectes et de moucherons qui se réfugient, à l’arrière-saison, dans les gercures des écorces et dans les crevasses du ciment. A mesure que la rigueur du froid sévit, il quitte les forêts et les haies et se rapproche des fermes; il pénètre volontiers pendant l'hiver dans les appartements habités pour s'y emparer des moucherons et des mouches qui sont venus y chercher un asile. Sa familiarité est extrème et lui joue parfois de mauvais tours.

Le Troglodyte construit un nid en boule, à l'instar des Pouillots, des Roitelets et des petites Mésanges. Ce nid est fait de mousse verte à l'extérieur et garni de plumes en dedans. On le trouve souyent dans les ronces, les rosiers, les épines, les lierres des arbres et des murailles, les troncs mousseux des chènes, mais plus généralement encore dans les solives percées des hangars, les toits de chaume, les trous de murs, les dessous de tuiles, les piles de fagots. Le premier système de bâtisse trahit Ja parenté de l'architecte avec les Roitelets, le second sa parenté avec les Grimpereaux, pourquoi nous l’ayons fait siéger entre les deux. Le nombre de ses œufs varie de six à douze.

Le petit Roitelet pris au nid s'élève facilement à la pâtée de cœur de bœuf, mélangé de farine de chènevis, qui est

le fond de la nourriture des trois quarts des insectivores prisonniers. J'ai vu, en la présente année 4854, un couple de Troglodytes capturés au bois de Meudon en avril, au moment où ils travaillaient 'à leur nid, reprendre dans la prison leur œuvre interrompue, et puis couver et amener à bien une superbe famille. J'ai reconnu là que le mâle de cette espèce était un petit tyran domestique, attentif à nourrir sa femelle pendant l'incubation , mais la rappelant énergiquement à ses devoirs de maternité et la renvoyant vivement à ses œufs aussitôt qu'elle se permettait de les quitter pour prendre l'air. Dans la cage voisine de ces Roitelets, grandissait une nichée de jeunes Fauvettes à tête noire, prises dans le même bois avec leur père, et que celui-ci s'était bravement chargé de nourrir et d'élever à lui tout seul en l'absence de leur mère, ce dont il vint heureusement à bout. Quand je vous dis que tous les oiseaux chantants ne voudraient pas d'autre domicile que celui de l’homme pour abriter leurs amours , s'ils pouvaient compter sur la loyauté des pères et sur l'amitié des enfants. On ne peut pas être un grand artiste et garder son talent pour soi et ne pas être jaloux des applaudissements de la femme. J'ai parlé tout à l'heure de la familiarité extrème du Troglodyte. L'un d’eux fit une fois son nid dans le chapeau d’un de ces mannequins de paille qu’on place dans les jardins pour épouvanter les moineaux.

Le Troglodyte a des raisons pour vouloir qu’on l'écoute. C’est le plus magnifique gosier de toute la tribu des insectivores, et il n'a qu'un petit nombre de rivaux à redouter parmi les plus illustres maitres de l’ordre tout entier des chanteurs. Son chant, sans être aussi varié que celui du Rouge-gorge, en a les notes limpides et le timbre cristallin. Il exprime presque aussi éloquemment que celui de l’Alouette le délire de l’amour heureux. Dieu a dû dépenser beaucoup d'art pour construire le larynx du Roitelet domestique et pour armer une aussi frêle machine de moyens d'action si puissants. Le Troglodyte est comme le Rouge-gorge, le Traîne-buisson, l'Hirondelle, un oiseau du bon Dieu, un hôte de la cabane du pauvre. Il chante pendant l'hiver.

SEDIPÉDES. 341 Ce ténor de si grand talent et de si courte taille (3 pouces 9 lignes), n’a pas été moins richement partagé du côte du cœur que du côté de la voix. C’est encore un brave des braves ; quelque chose comme une seconde édition, une édition diamant, ou un alter ego du Rouge-gorge. Il fait beau les voir attaquer le hibou à eux deux. Le Roitelet, qui est un lion dans la bataille, n'y va pas par quatre chemins. Aussitôt au’il entend le cri de l'espèce maudite, il perce droit dans la loge du pipeur, pour lui crever les veux, et il éprouve un désappoiatement bien amer de rencontrer un homme là où il espérait un ennemi. Je présume, du reste, que la réputation de bravoure du Roitelet était solidement établie dans le monde dès la plus haute antiquité , puisque l’histoire romaine constate l'analogie qui fut entre lui et Jules César. « La veille du jour où ce dernier reçut ses vingt-deux coups de poignard dans le sénat, dit-elle, un Roitelet fut écharpé de la même facon sur la place publique par une vingtaine d’autres petites bêtes, et cet événement qui semblait un triste présage pour le nouveau 702, impressionna vivement les amis du grand homme et les fit se douter de l'affaire qui se machinait. » Brave comme César, voilà ce que l’histoire romaine témoigne du Roitelet. Après cela rien ne prouve que le nom même de Regulus, nom latin du Roitelet, ait jamais eu en cette langue la mème acception de diminutif que dans la nôtre, et n’ait pas été donné à l'espèce en considération de son courage héroïque et de ses rapports caractériels avec l’illustre prisonnier de Carthage. Cette étymologie serait nouvelle; je l'offre pour ce qu’elle vaut. Du reste, la légende du Roitelet domestique est pleine de semblables comparaisons entre lui et de trèshauts personnages, voire des têtes couronnées. Je m'étonne même que l’histoire grecque n'ait pas trouvé quelque part matière à rapprochement entre le héros emplumé et Alexandre le Grand, qui était petit de corps (corpore parvus), ainsi que Jules César et Napoléon; et je me trompe fort, si le nom de Roi Bertaut ou de Robertot que le Roitelet porte dans toutes les contrées de l'Ouest, n’a pas encore quelque origine royale. Le Troglodyte possède trap de qualités du Rouge-gorge pour

n'avoir pas aussi quelques-uns de ses défauts. Il est trop grand artiste pour n'être pas jaloux ; il chante trop bien pour n'aimer pas à chanter seul ; il est trop brave pour n'être pas quelque peu ferrailleur et bretteur. Il est donc un fléau pour ceux de son espèce, qu'il provoque en combat singulier, en cage comme en liberté, et qu'il tue quelquefois. Mais le plus grand de tous les malheurs du Troglodyte est dans l’exiguité de sa taille. Il est trop petit pour n’être pas essentiellement rageur et très-porté à s'exagérer ses moyens en toutes choses. L'histoire rapporte qu'un Troglodyte paria un jour de voler plus haut que l'aigle, et qu'il gagna son pari par un strafagème ingénieux. Pour voler plus haut que l'aigle, il ne s'agissait que de lui grimper sur le dos et de s’y installer sans que l’autre s’en apercüt; le Roitelet eut cette adresse, et quand l'oiseau de Jupiter arrivant dans la nue et cherchant partout du regard son adversaire, eut exprimé son étonnement de ne pas l’apercevoir, le petit Poucet sortant tout à coup la tête de la fourrure de l'Ogre, lui entonna dans les oreilles un chant de victoire qui dut le surprendre bien plus encore... Le Roitelet s'était servi, pour monter plus haut que l’aigle, du procédé qu'employa depuis mademoiselle d’Angeville pour monter plus haut que le Mont-Blanc, dans cette ascension audacieuse qui immortalisa son nom. Comme la tricherie au jeu n’est pas dans les habitudes des braves, il m'est difficile d’admettre l'authenticité absolue du récit qui précède; cependant j'ai voulu le reproduire pour prouver que l’opinion de tous les observateurs sérieux était fixée depuis des siècles sur les tendances caractérielles du Troglodyte, et que tous ces observateurs étaient d'accord avec moi pour faire de cette espèce intéressante le portrait vivant d'une foule d'artistes grands d'esprit, mais petits de corps et fortement titrés en Cabaliste.

Le Troglodyte ne marche la queue si haute, ne fait tant de poussière et de bruit en marchant, ne crie aux gens gare que je passe, ne demande à faire à chaque instant ses preuves, n’est si désagréable pour sa société, en un mot, que parce qu'il a toujours peur qu'on ne mesure son mérite à sa taille. Or, cette peur est la torture de tous les petits hommes forts, artistes ou guer-

SÉDIPEDES. 343 riers. La crainte perpétuelle d’être refusés au concours pour défaut de taille et la connaissance qu'ils ont des sympathies des masses, généralement acquises aux hommes gros, sont deux tisons toujours ardents qui maintiennent leur cervelle dans un état d'ébullition permanente; laquelle température pousse à forcer le verbe, à apostropher l'ennemi et à tenter des œuvres titanesques. Mon cœur sensible compatit aux souffrances de ces natures orageuses et insociables et excuse leurs emportements. Est-ce leur faute, à elles, si le fourreau qu'on leur a distribué, en naissant, s'est trouvé trop petit pour sa lame, et l'humanité n'a-telle pas plus à bénéficier qu'a pätir de leurs ambitions? Peut-être que M. Ingres et Alexandre le Grand n'auraient pas entrepris les grandes choses qu'ils ont faites, s'ils avaient eu seulement un ou deux pieds de plus!

Famille des Grimpereaux. Deux espèces.

Ayant de spécifier les caractères de parenté qui sont entre les Troglodytes et les Grimpereaux, il importe de signaler une modification curviligne -du bec qui commence à se manifester dans la série des Insectivores, à partir des Pouillots, pour se continuer jusqu'à ses dernières limites. Cette tendance à la forme de l'arc et de l’alène est déjà visible chez les Roitelets couronnés, chez lesquels le bec s’arrondit, s'eflile et s'incurve légèrement. L'alène se dessine plus franchement encore chez le Troglodyte dont le bec est plus long et plus arqué que celui du Roitelet ; elle est complétement marquée chez les Grimpereaux qui touchent aux Colibris. La longueur et la gracilité des mandibules qui sont des causes de faiblesse dans l'instrument de préhension, annoncent que la proie devient de plus en plus molle et qu’elle se loge dans des retraites de plus en plus profondes. Tout à l'heure il faudra des langues aussi longues que la trompe du sphinx pour pouvoir pomper l'insecte au fond du calice des fleurs.

Le Troglodyte est l’insectivore des vieux murs, du bois mort, qui circule comme la souris à travers les fagots. La famille des Grimpereaux de France renferme deux espèces dont l’une cherche exclusivement sa vie dans les gerçcures des vicilles écorces des arbres et l’autre dans les fissures des rochers. La première de ces espèces est dite le Grimpereau tout court ou le Grimpereau familier; la seconde, l'Échelette ou le Grimpereau de muraille.

Le Grimpereau familier est un tout petit oiseau de la taille et de la couleur du Roitelet domestique, très-connu dans toutes nos forêts et dans nos jardins publics, qui niche dans les trous des marronniers des Tuileries, du Luxembourg ct du Jardin des Plantes, qui circule rapidement autour de tous les troncs d'arbres et s'y promène dans tous les sens, insinuant son bec cflilé dans les fentes des écorces pour y appréhender les moucherons, les punaises, les cocons et les larves de petits papillons qui s'y cachent. Il diffère essentiellement des Grimpeurs jugipèdes ; d’abord en ce que ses pieds sont conformés comme ceux des Fauvettes, trois doigts devant, l’autre à l'arrière; ensuite, en ce qu’il peut descendre aussi bien que monter le long des arbres, tandis que la descente cest interdite aux Piverts; enfin, en ce que la faiblesse de son bec ne lui permet pas de creuser le bois comme ceux-ci, et de frapper assez fort à la porte des insectes lignivores pour les forcer de sortir. Le Grimpereau a, du reste, la queue étagée des Piverts, et les plus longues de ses rectrices, les médianes, sont assez résistantes pour lui offrir un point d'appui dans ses ascensions. Le Grimpereau, qui est très-causeur en tout temps, mais surtout au printemps, accompagne chacun de ses mouvements d’une petite note aiguë, flûtée et quasi-douloureuse, assez semblable à celle du Pouillot et qui se métamorphose facilement en chant d'amour par la répétition.

LE GRIMPEREAU DE MURAILLE. Ainsi nommé par Buflon, est le mème que le Pichion de Vieillot et le Tichodrome Echelette de Temmynck. Le nom le plus joli ct le plus savant que cette charmante espèce ait reçu est celui qui lui est venu des gardeurs de

SÉDIPÉDES. 345 chèvres du Jura et des Alpes françaises, qui l'appellent le Papillon des rochers. Nom savant, s'il en fut, en même temps que pittoresque, car il indique d’abord que l'oiseau à l'habitude de faire des stations dans l'air, à l'instar des papillons qui pompent le suc des fleurs en se soutenant immobiles sur leurs ailes; et ensuite que le Grimpereau de muraille est précisément par ce côté-là le plus proche parent de lOiseau-mouche, famille difficile à classer. Le Parpaillon des rives du Gardon et de la Durance, qui doit être la prononciation provençale de l'italien Farfalone , dérive évidemment de la même analogie.

Le Papillon des rochers peut compter parmi les plus rares et les plus belles espèces de France. Il est à peu près inconnu dans quatre-vingts de nos départements et très peu connu dans le reste. Ses patries sont les grandes roches des Alpes, du Jura et des Pyrénées, et aussi les falaises de la mer du Midi. Il est plus commun au delà qu'en decà de nos frontières du Piémont et de la Savoie.

La taille de ce Grimpereau est celle de l'Alouette ; ses longues ailes, son bec eflilé et la délicatesse recherchée des nuances de son plumage en font un moule d'une élégance ct d’une distinction sans pareilles. Ces nuances délicates sont le cendré clair ,-le gris perle et le rose vif; mais le rose et le cendré des pastels de Latour ou de Maréchal. Le rose couvre les scapulaires et tout le dessus des ailes, c’est-à-dire la partie la plus apparente du manteau , puisque la principale évolution de l'oiseau est l’ascension verticale contre une paroi de roche, évolution pendant laquelle il ne peut être vu que de dos. Le cendré clair plus ou moins tendre, plus ou moins accusé, prend le reste du costume, virant graduellement au noir mat, à mesure qu'il approche des bordures et gagnant insensiblement la gorge, la calctte, les pennes extérieures de la queue et des ailes pour faire à tout le système une sombre encadrure d'un effet merveilleux. D’autres enjolivements de détail viennent compléter l'harmonie de ces accords de teintes, lorsque l'oiseau joue son grand jeu et déploie toutes ses voiles ; lorsqu'il est obligé, par exemple, de mouiller . sur ses ailes, pour inspecter quelque imperceptible fissure du

mur trop poli de l’abime où ses ongles n'auraient pas prise. Alors une foule de petits miroirs blanc et or, qui gisaient ensevelis jusque-là sous les plis des rémiges, s’en détachent tout à coup pour scintiller , papillonner, miroiter aux regards; pour essayer, en un mot, d'imiter d'aussi près que possible les façons des modèles de l’art, le Sphinx et l'Oiseau-mouche.

Le Papillon des roches, qui n'aime pas à poser son pied ailleurs que sur la pierre , reste confiné dans ses districts montagneux des Alpes pendant toute la belle saison. Mais quand arrive la saison des voyages, 1l choisit volontiers pour étapes les grandes villes célèbres par la beauté de leurs édifices publics et surtout par leurs cathédrales. C’est ainsi qu'il visite chaque année et toujours avec un nouveau plaisir le pont du Gard, les arènes d'Arles et de Nimes, la Tour Magne de cette dernière cité et toutes les églises du Midi. L'auteur de l'Ornithologie du Gard à même tort d'affirmer que jamais il ne se montre dans le Nord; car je l'y ai rencontré plusieurs fois pour mon compte; une fois dans une visite à la jolie église de Notre-Dame de Lépine, en Champagne , une autre fois sous les arches du Pont du Diable (Moselle), et je sais positivement que l'espèce se laisse voir de temps à autre sur les cathédrales de Dijon , de Strasbourg, de Metz, de Reims, de Bourges, etc. Enfin M. Jules Delon de Soizy, ornithologiste passionné et savant, à qui je dois une foule de communications intéressantes, m'a fait voir dans sa charmante collection d'espèces européennes un Grimpereau de mu- ‘raille tué dans la grande carrière de Montmartre. Le Papillon des rochers niche naturellement dans une fissure de roc ; il doit pondre des œufs blancs vernis. Son chant n’est pas un chant , mais une simple répétition plus ou moins accentuée de la même note.

Ici est la place où s'emmanche dans la classification universelle l’innombrable et brillante tribu des Oiseaux-mouches et des Colibris, qui sont les insectivores des fleurs. Vieillot et les autres -ont eu tort de désigner ces espèces illustres sous le titre générique de Mellivores ou de Mellisuges, mangeurs ou suceurs de miel; attendu que les Oiseaux-mouches boivent bien, en effet,

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le miel des fleurs, mais ne méprisent aucunement les insectes ailés qu'attire la douce liqueur au fond des nectaires parfumés. Il est certain qu’on n’a jamais ouvert un estomac de Colibri ou d'Oiseau-mouche sans y trouver des tas d'insectes nageant dans le sirop. La tribu des Oiseaux-mouches confine à celle des Sucriers et des Soui-mangas de l’ancien continent, qui confinent à leur tour aux Huppes et aux Guëpiers d'Europe et qui nous ramènent chez nous de notre courte excursion à travers la zône embrasée… où les corps n’ont point d'ombre, ni la floraison de repos, où le plumage de l'oiseau semble fondre aux rayons ardents du soleil pour cristalliser en pierreries. J'ai dit que les Oiseauxmouches étaient à la fois les plus riches, les plus braves ct les plus fins voiliers de l'air et que rien ne leur manquait sinon la voix pour toucher l'idéal.

Genre Huppe. Espèce unique.

Des centaines, un millier d'espèces peut-être , séparent le Grimpereau de muraille de la Huppe, et cependant il est facile de saisir encore les caractères de parenté qui relient ces deux genres. Le bec est grêle, triangulaire, arqué et plus long que la tête chez l’un comme chez l’autre. Les pieds sont également courts ; le doigt du milieu est soudé à la base avec le doigt externe. La Huppe niche quelquefois, comme le papillon de rocher, dans les trous des vieux murs; là s'arrêtent les similitudes et commencent les différences. La Huppe vit à terre des petits scarabées qu'elle cherche dans les laissées du bétail et aussi des fourmis; elle perche et elle ne grimpe plus, et elle niche plus souvent dans les cavités des arbres ou dans celles des murailles que dans les fissures de rocher. Les Grimpereaux sont des oiseaux familiers, sinon braves; la Huppe est le plus timide et le plus poltron de tous les oiseaux de la terre. Elle s’évanouit et tombe de frayeur à la vue de l'oiseau de proie.

Huppe , Puput , Coq puant, Coq de bois, sont les principaux noms sous lesquels cet oiseau est connu en France. Le premier

Jui vient d’une huppe superbe de vingt-six plumes rousses, bordées de noir, disposées sur deux rangs; huppe fuyante , bien entendu, huppe de peureux. Les noms de Puput et de Coq puant, ont été attribués à l’oiscau, non pas, comme on l’a dit, à raison du genre de mortier fétide dont il confectionnerait son nid, mais bien parce que ce nid, qui est une cavité profonde peu propice au curage, se trouve habituellement défendu par un retranchement d'immondices qui en rend l’abord peu facile. Ces immondices proviennent des déjections de la jeune famille que les pères et mères n'ont pas soin d'emporter au dehors comme font d’autres parents plus soigneux. Le nom de Coq de bois dérive de la huppe qui n’a pourtant rien de commun, passionnellement parlant, avec la crête de chair de l'emblème du gladiateur. Mais où sont les nomenclateurs qui savent distinguer à la disposition d’une parure de chef, la dominante caractérielle d’une espèce emplumée ?

La Huppe est un oiseau d'assez belle prestance, quand la frayeur ne paralyse pas ses moyens. Elle marche avec assez de majesté dans les prés et dans les sillons des champs, redressant de temps à autre sa crête. Sa taille est celle de la Litorne ou de la Tourterelle. Elle acquiert au temps du passage, vers le commencement de septembre, un état d'embonpoint qui en ferait un rôti délicieux, si sa chair n’exhalait pas trop souvent le parfum musqué de la fourmi. Il n’en reste pas un seul couple en France pendant l'hiver. Elle traverse la mer et passe dans l'intérieur du continent d'Afrique la majeure partie de la saison.

Cet oiseau n’a pas de chant. Seulement au printemps, le mâle fait entendreune note assez semblable à celle du roucoulement du Ramier, note qu'il répète plusieurs fois de suite, en relevant amoureusement les belles plumes de sa huppe et en ramenant son bec sur sa poitrine. Son cri de passe rappelle au contraire le sifflement aigu du Gros-bec. L'espèce est solitaire ‘et silencieuse et fait tout ce qu'elle peut pour n'être ni remarquée ni entendue de personne.

La Huppe est le parfait emblème du parti des trembleurs et des immobilistes, braves gens qui relèvent fièrement la tête, et

parlent volontiers de couper celle de l'hydre de l'anarchie quand le pays est calme, mais qui rentrent énergiquement dans leur cave pour peu que l'horizon politique se couvre de nuages; gens honnètes, gens modérés, mais ennemis des réformes et qui aiment mieux continuer à croupir dans le sein de l’ordure civilisée où leurs pères ont vécu, que de faire un pas en avant dans la voie du progrès.

Genre Guépier. Deux espèces.

Le genre Guépier et le genre Martin-pècheur forment dans les nomenclatures habituelles une famille ou mème un ordre dit l’ordre des Alcyons. Bien qu’au point de vue de la classification basée sur la conformité du mode de nourriture, la parenté de ces deux genres paraisse difficile à établir, cependant cette parente-là, il faut bien en convenir, est un fait qui s'impose aux regards même avant de se discuter.

Le Guëpier est un voilier rapide, pourvu de longues ailes aiguës et d’une queue à filets comme le Paille en queue du Tropique; il se joue dans les hautes régions de l'atmosphère avec la grâce et la légèreté de l'Hirondelle dont il a les allures et le vol capricieux ; le Martin-pècheur a l'aile ronde et la queue courte de l'oiseau plongeur; il rase la surface de l’eau et ne s’élève jamais jusqu’à la cime des arbres qui bordent le rivage. Le Guëpier vit de guèpes et d'insectes ailés ainsi que son nom l'indique ; le Martin-pècheur de poissons et d'insectes aquatiques. Le premier a le bec arqué du Colibri ; le second, le bec droit et pointu du Pivert. Celui-là est un oiseau de passage comme tous les insectivores, et qui ne fréquente que les seules contrées du Midi ; le Martin-pècheur est presque sédentaire et se rencontre sur tous les cours d’eau de la France. Et pourtant la nomenclature officielle a eu mille fois raison de réunir ces deux genres dans la même famille , et j'irai plus loin qu'elle en y faisant entrer de force un troisième moule, le Torchepot ou la Sitelle,

qui est un Grimpeur ambigu entre l’ordre des Sédipèdes et celui des Jugipèdes.

Mais quelle est donc alors cette puissance mystérieuse qui force la main à la science et lui fait une loi d’incorporer dans le même groupe des groupes en apparence si distincts ?

Ouvrez le fameux traité de la Théorie des Ressemblances , ouvrage neuf et hardi, mais non autorisé par la Sacrée Congrégation de l’Index, vous y trouverez cette question résolue ainsi que beaucoup d’autres. L'auteur de ce traité si remarquable à tant de titres est ce riche seigneur portugais si ami des oiseaux qui fait reconduire chez eux dans son propre équipage les jeunes Martinspêcheurs enlevés par des mains barbares à la tendresse maternelle ; le même qui, voyant le triste usage que les civilisés faisaient de leur intelligence, a maudit ce funeste don de la nature en termes si éloquents et si amers. La Zhéorie des Ressemnblances nous révèle la loi mystérieuse qui force ici la science à marcher dans le droit chemin de la classification. En tout et partout le semblable doit produire son semblable, y est-il démontré. Or le Guèpier, le Martin-pècheur et pd si divers d’appétits, d'habitudes et de mœurs, se ressemblent par un point, la couleur du manteau, qui est l'aigue-marine émaillée de roux orangé. Et cette seule parenté de couleur a suffi pour entraîner la parenté d’une foule de caractères importants dont l'identité singulière à frappé tous les yeux. La couleur aiguemarine exige, à ce qu'il paraît, des pieds nus, des pieds courts où le doigt médian ne fasse qu’un avec le doigt interne jusqu’à la première articulation et soit soudé avec le pouce jusqu'à la seconde. Le Guëpier et le Martin-pêcheur sont parents du côté de cette conformation anormale des membres inférieurs. L'aigue marine exige encore que les oiseaux qui s’en parent creusent de profonds terriers dans les berges des rivières et rétrécissent l’entrée de leurs domiciles.. En conséquence , le Guêpier se perce dans les escarpemenis des cours d’eau un immense boyau de cinq à six pieds de long qu'il étrangle à la gorge; son bec fermé lui sert de pic pour ouvrir sa tranchée, et ses pieds de râteaux pour ramener la terre au dehors. Le Martin-pècheur, moins expert

SÉDIPÉDES. 351 en ce travail de mine, s'empare tout simplement d'un trou de rat d’eau prenant jour sous quelque racine de saule et dont il maconne l'entrée par de la terre battue. Enfin la Sitelle, qui est un Grimpeur vivant d'insectes perce-bois, la Sitelle, qui adore le suif et la noisètte, genre d'alimentation complétement répulsif au Guëpier et au Martin-pécheur, la Sitelle, en un mot, qui n’a rien de commun avec ces deux espèces qu'une vague similitude de goût pour les robes à fond roux et les manteaux bleuâtres, la Sitelle fait des trous d'arbres taillés à l’emporte-pièce par le pivert ce que le Martin-pêcheur fait des trous de rat d’eau ou d'écrevisse; elle s’en empare et s’y installe, ayant bien soin, avant d'y pondre, d’en rétrécir l’orifice par une porte en ciment, vrai ciment d'argile et de salive, solide et persistant comme celui de l’Hirondelle. Et comment s'étonner que la puissance invincible et fatale de l'homochromie dans la mise (similitude de couleur du manteau) se manifeste chez des espèces de la même série dans un ordre quelconque , quand on la voit tous les jours franchir la distance qui sépare les règnes, pour rallier caractériellement les espèces les plus éloignées l’une de l’autre dans l'échelle de l’animalité.….; attribuant invariablement à telle ou telle moucheture, à telle ou telle zébrure, une dominante fixe; imposant, par exemple, à la Truite la gloutonnerie féroce de la Panthère ou à la Guëpe les appétits sanguinaires du Tigre. parce quelles sont marquées de même ! Tant il ya qu'il ne fallait pas moins que ces singuliers rapports de conformation de pieds et de nidification entre les trois espèces hétéroclites ci-dessus pour guider l'analogiste dans le classement régulier d'icelles. Car il ne suffit pas à l’analogiste comme au savant vulgaire pour apparenter deux espèces, dont l’une vit dans le sein des nues, l’autre dans le sein des ondes, de voir qu’elles s’habillent de même et qu’elles portent aux pieds des entraves de la même fabrique ; il désire encore qu'on lui dise pourquoi elles sont venues au monde comme cela.

Le Guépier est parent de la Huppe par l’arcure effilée de son bec et un peu aussi par la conformation des pieds (soudure du doigt médium et de l’externe à la base). Sa taille est un peu

moins forte que celle de cette espèce. C’est un oiseau d’Afrique qui s'égare au printemps sur nos plages riveraines de la Méditerranée où il visite chaque année quelques cantons des Bouchesdu-Rhône, du Var, du Gard, de l'Hérault et de l'Aude. Il est rare qu'il s’aventure plus au Nord. Les habitants de la Camargue le connaissent sous le doux nom de Sérène.

La richesse éblouissante du costume du Guëpier dit assez qu'il est originaire des contrées du soleil. Ce costume est beaucoup plus semblable à celui du Colibri qu'à celui du Martin-pêcheur, par le nombre infini de ses nuances aigue-marine, orangé roux, vert, brun marron, jaune d’or. Les Guépiers rappellent plus encore le type radieux du Colibri par l’élégante courbure de leur bec en faucille, la puissance , la grâce et la légèreté de leur vol et la dimension de leur queue qui s’allonge en filets caractéristiques. La première fois qu’un chasseur parisien , doué d’une imaginalion un peu vive, rencontre en Algérie un vol de ces oiseaux groupés en rangs serrés sur les branches nues du mürier ou du frêne , il est tenté de les prendre pour des fleurs d'émeraude et de topaze de quelque jardin enchanté.

Le Guëpier est un oiseau charmant , créé comme l’Hirondelle pour vivre aux alentours de la demeure de l'homme et pour la garder contre les attaques d’une foule d'ennemis dangereux qui s'appellent les Frèlons et les Guèpes , insectes dévorateurs et sanguinaires , fléaux de la chair et des fruits. Il ne se borne pas à attaquer la Guèpe et le Frêlon quand il les rencontre dans les airs, mais il observe attentivement leur marche et les suit jusqu'à leur domicile , à l'entrée duquel il se poste pour saisir tout ce qui en sort. Le besoin de l’aide du Guëpier se fait vivement sentir dans une foule de départements de France où l’homme est impuissant à lutter contre les guèpes qui rendent beaucoup de maisons inhabitables et beaucoup de riches jardins fruitiers complétement improductifs. Mais l’homme, au lieu d’attirer à lui son auxiliaire, par ses invitations et ses bons procédés, n’a rien de plus pressé que de le fusiller quand il le trouve à portée de son arme, ce qui a forcé la pauvre bête de se retirer des lieux où l’on brûle beaucoup de poudre. Bien que le Guëpier

SÉDIPÈDES. 353

ait le bec assez dur pour tuer sa proie d'un seul coup, il n'a pas besoin de se précautionner, par cette mesure préalable, contre la piqüre redoutable de l'ennemi, la nature l'ayant doué, comme le Martinet, de l’inintoxicabilité mithridatique. J’ai déjà dit au chapitre de l’Hirondelle apivore que cette faculté précieuse que je viens de substantiver d’une facon si barbare devait entrainer avec elle garantie de vitalité énergique et de longévité. Je n'ai pas compté avec le Guépier pour savoir à quel âge il meurt; mais je sais par expérience qu'aucun autre oiseau n’est plus tenace à la vie. Si bien que quand j'ai vu qu'il ne voulait pas mourir, j'ai renoncé à le tuer ; détermination d'autant plus raisonnable , que la chair du Guëpier n'est pas mangeable et que son meurtre est sans excuse.

Cet oiseau est très-connu dans toutes les îles de l'Archipel et de la Méditerranée et dans les environs de Gibraltar. Les habitants des îles de Candie, de Rhodes et de Chypre, pays de chasse adorables, le pèchent à l'hamecon , au moyen d'une longue ligne de soie amorcée d'un bourdon qu'ils font jouer dans les airs. J'ai vu des gamins de Paris prendre des Martinets au pont des Arts par le même procédé.

Le Guëpier, qui fait son nid comme le Martin-pècheur.dans un terrier profond , a encore avec cet oiseau un caractère de ralliement remarquable , qui est de pondre des œufs blancs à surface polie et luisante comme la plupart des espèces qui nichent au fond des cavités obscures.

Les savants prétendent que le genre Guèpier renferme deux espèces, l'une qu'ils appellent le Guépier vulgaire, l’autre le Guëpier Savigny , lesquelles espèces, disent-ils, vivent toujours ensemble et se ressemblent si fort qu'il faut d'excellents veux pour ne pas les confondre et les prendre pour la même. Puisque la distinction est si embarrassante, n'essayons pas de la caractériser, et réservons cet office au pinceau qui s’en tirerait mieux que la plume.

Le Marrix-r£cueur. Piscivore et plongeur. Il appert de l'excentricité des habitudes et des goûts des deux ou trois genii. 23

res dont nous avons encore à décrire l’histoire, que l’ordre des Sédipèdes touche à sa fin. Le Martin-pécheur qui vit beaucoup plus de poissons que d'insectes, est le dernier terme de l’ordre dans cette classification pédiforme, et les genres Sitelle et Mésange que nous rencontrerons après lui sur la route de l'ordre voisin, sont des ambigus si prononcés que nous avons re- - connu la nécessité d’en faire une classe à part, à ce titre, entre les Percheurs et les Grimpeurs. L’étrangeté de ce rapprochement du genre le plus voisin des Pics avec un oiseau plongeur à bec droit, paraîtra moins choquante quand j'aurai démontré par un fait que c’est la nature elle-même qui a créé ce rapprochement dont je ne suis pas fautif. Il existe en effet une nombreuse famille naturelle d'oiseaux que les savants appellent Jacamars , et ces Jacamars tiennent par tant de caractères aux Piverts et aux Martins-pêcheurs, qu'il est complétement impossible de nier la parenté des deux groupes. Je n'ai pas le temps de discuter le fait, je le cite, cela suffit.

Le Martin-pêcheur , qui jouit en France et dans tous les écrits des auteurs d’une immense réputation de beauté, est un oiseau presque aussi remarquable par la disgracieuseté de ses formes que par l'éclat de son plumage. Son long bec caréné est beaucoup trop fort pour sa taille, sa tête aussi est trop volumineuse , sa queue trop courte , ses ailes trop arrondies. Il porte sur la tête une calotte bleu sombre marquetée d’écailles bleu clair et terminée par un épais chignon d’où part , pour aboutir à l'extrémité de la queue, cette fameuse zône longitudinale aigue-marine dont l'éclat métallique motive suflisamment la célébrité de l'oiseau. Le reste du plumage n’a plus rien de bien merveilleux : Moustaches vertes, gorge blanche, tout le devant et tout le dessous du corps d’un roux orangé vif. J'ai dit à l'alinéa qui précède le système de nidification du Martin-pêcheur et même la couleur de ses œufs.

Cet oiseau n’est commun nulle part en France ; ce qui n’empêche pas qu’on ne l’y rencontre partout, même aux bains Vigier du Pont-neuf ,en plein cœur de la capitale. I habite indifféremment les rives de tous les cours d’eau grands et petits bordés d'arbres,

SÉDIPÉDES. 355 et aussi celles des étangs, des jonchaies, des tourbières. Ses demeures de prédilection sont les basses branches des oseraies et des saules qui pendent sur les flots, et d’où il regarde passer les petits poissons dont 1] fait sa nourriture, et qu'il est très-habile à prendre entre deux eaux. Aussitôt qu'il aperçoit sa proie, il fond dessus avec la rapidité de la balle, la saisit de ‘son long bec et revient la manger sur une pierre du rivage. Quelquefois, il improvise un observatoire aérien, en s'élevant à une hauteur de deux ou trois mètres dans l’espace , se maintient une demiminute immobile à la même place, comme l’Alouette devant son miroir, et pique de là sa tête sur le menu frétin. Quand il manque son coup, ce qui lui arrive quelquefois, ce qui nous est arrivé à tous, si habiles chasseurs et pêcheurs que nous soyons, il remonte vivement à son poste pour essayer de mieux faire. Il est beau de persévérance, de calme et de philosophie.

Le Martin-pêcheur est facile à prendre à la raquette , à raison de l'habitude où il est de percher sur tous les bouts de branches mortes qui se détachent du fouillis de la verdure riveraine et font saillie sur le courant. La marchette du piége lui offre précisément les meilleures conditions de cette sorte de perchoir à fleur d’eau, et la malheureuse bète se hâte d’en profiter, Je sais des pays où l'espèce a été complétement anéantie par l'emploi de ce procédé criminel. Le Martin-pêcheur n’est pas difficile non plus à surprendre, puisqu'il stationne fréquemment sous les berges, d'où il est impossible qu'il voie venir le chasseur. Il a coutume de jeter un long cri d'alarme toutes les fois qu'il quitte son poste pour se rendre à un autre; il fuit en ligne droite et rase de tout près la surface de l'onde sur laquelle on dirait qu'il trace un rapide sillon rouge et bleu. C’est un crime de le tuer, puisqu'il ne fait de tort à personne et qu'il charme les regards par l'éclat de ses couleurs et que sa chair n’est pas mangeable. Ce meurtre s’expliquait autrefois par l'importance extrème des propriétés qu'on attachait au corps de cet oiseau, qui passait alors pour prédire les changements de temps, pour indiquer la direction du pôle par celle de son bee, et aussi pour préserver les draps de l'invasion des teignes. I n'a plus d'excuse

aujourd'hui que le Martin-pêcheur empaillé peut être avantageusement remplacé dans le triple office ci-dessus par le baromètre , la boussole, le camphre et le vétiver.

Nous retrouvons dans cette croyance du peuple à la sensibilité barométrique du Martin-pêcheur les traces d’une tradition antique et solennelle consacrée par la poésie d'Ovide et l'une des plus charmantes histoires de la mythologie grecque. Il paraît donc qu’autrefois le Martin-pécheur, qui s'appelait alors l’Alcyon, jouissait du curieux privilége de poser son nid sur la mer, à la surface même des flots. Or, comme il fallait que la mer fût trèsdouce pour que l’embarcation ne chaviràt pas, et comme l’oiseau avait besoin de trois semaines au moins pour parfaire toutes ses opérations de ponte, d'incubation et d'éducation des jeunes, les Dieux avaient décidé dans leur sagesse de lui accorder chaque année cet intervalle de calme plat. Ils lui avaient de plus attribué le don de prévoir à heure fixe la venue de ces jours pacifiques que les marins appelaient les jours Alcyoniens. Naturellement il s'était trouvé beaucoup de gens de bonne volonté pour être témoins de la construction et de la mise à l’eau du nid de l’Alcyon, de même qu'il se trouve de nos jours des Rosette Tamisier et de bons gendarmes pour être témoins de phénomènes non moins miraculeux. Plutarque fut un de ceux qui virent l'Alcyon travailler. L’Alcyon commençait, comme nos ingénieurs de marine, par construire la charpente de son embarcation à terre. Cette charpente était composée des arêtes d’un certain poisson qui étaient reliées entre elles par un mastic doué d’une imperméabilité supérieure à celle du caoutchouc, mais dont le secret est perdu. La construction avait l'apparence d’une chambrette ronde assise dans un canot, et les constructeurs, avant de la lancer pour tout de bon, avaient soin de la mettre à l’eau une ou deux fois pour l'essayer et voir si elle n’embarquait pas la lame ; puis, quand elle était en état, et que le moment favorable était venu , ils la livraient sans crainte à la merci des flots et à la protection de Neptune. Une seule chose atrigue l'historien dans toute cette affaire, c’est de n'avoir jamais pu surprendre la manière dont la couveuse s’introduisait

SÉDIPÉDES. 397

dans son domicile. C’est bien le cas de répéter avec le sage que l’homme n’est jamais content. Je n'aurais vu que la moitié des phénomènes dont Plutarque eut la chance d’être témoin oculaire, que je m’estimerais déjà suffisamment heureux. Il est difficile aujourd’hui de vérifier si Plutarque et les autres ont dit toute la vérité et rien que la vérité en tout ceci, puisque, depuis un temps immémorial, les Martins-pècheurs ont renoncé à l'habitude de nicher sur les flots de la mer pour adopter le système de la nidification à huis-clos dans le sein de la terre; mais j'avoue néanmoins que cette histoire des faits et gestes de l'Alcyon racontée si naïvement par Plutarque n'a pas peu contribué à invalider pour moi le témoignage de l'illustre écrivain relativement à la continence de Scipion. Du reste, il nous faut reconnaitre, à la justification de Plutarque, que beaucoup de naturalistes modernes et des plus éminents même ne paraissent guère mieux renseignés que lui sur la nidification du Martin-pècheur. C'est ainsi que François de Neufchàteau , personnage consulaire mort en 1828, en plein dix-neuvième siècle, affirme encore à son heure dernière que cette espèce fait son nid sur les saules, version qui n’est pas plus vraie que l’autre, et qui est moins amusante.

Ceux qui sont forts en mythologie savent pourquoi les Dieux avaient concédé à l'Alcyon le privilége de bâtir sur l’eau et le don de prévoir le beau temps. C'était pour le récompenser de sa vertu et d'avoir été parmi les hommes un modèle parfait de tendresse et de fidélité conjugale avant de subir sa métamorphose en oiseau.

Groupe ambigu. Omnivorie. Deux genres ; neuf espèces.

Il a été établi précédemment que l'ambigu était la charnière naturelle, le trait d'union, et pour mieux dire encore l’accolade des séries voisines, et que celui qui négligeait de s’en servir, dans ses opérations de classement des espèces, était semblable à un explorateur des catacombes de Rome, qui aurait eu le malheur

de perdre sa ficelle et ne pourrait plus reconnaitre, à travers les nombreuses routes du dédale, celle par oùil était venu. J'ai demontré que cette situation perplexe était celle où se trouvaient aujourd'hui nos plus fameux généalogistes d'oiseaux qui, pour avoir oublié de tenir compte des indications de la nature relativement à la nécessité de l'intervention de l’ambigu, avaient vu toutes leurs classifications dérailler faute de tenons et se culbuter l'une sur l’autre : celle de Buffon sur celle de Linnæus; celles de Latham et de Cuvier su celle de Buffon ; celle de Temmynek sur le tas ; spectacie lamentable. J'ai dit enfin qu'un des plus sûrs moyens d'éviter pareille malencontre était d'abandonner d'abord la voie dangereuse suivie par ces illustres maitres, puis de procéder à l'égard de leurs systèmes par la méthode logique de l'Écart absolu. Ainsi ai-je fait dans l'espèce.

L'Omnivorie est, de tous les caractères d’ambiguité, le plus saillant et le plus fécond en anomalies de tout genre. Or l'Omnivorie était le titre de la Sitelle et de la Mésange. Je me suis donc autorisé de cette donnée pour retirer ces deux genres des positions ridicules qu’ils occupent dans toutes les classifications officielles et pour les réintégrer dans leur poste normal de moules de transition des Percheurs aux Grimpeurs. Croiriez-vous qu'ils ont bien eu le front de me loger la Mésange entre l'Ortolan et Alouette !

Auprès de l'Ortolan des vignes, la Mésange, le plus amer, le plus sec, le plus ingrat de tous les rôtis peut-être !

Auprès de l’Alouette, coryphée des célestes concerts, innocente et joueuse , la Mésange... un petit monstre de perversité et de scélératesse, qui mange la cervelle à ses sœurs, donne sur la charogne et siffle comme la vipère.

Auprès de l’Alouette au long pouce rectiligne inhabile au perchement et à la préhension. la Mésange au long pouce crochu , un grimpeur armé de grillettes d'oiseau de proie, de véritables mains |

. Mais voyons un peu si nos deux genres sont timbres , comme j'ai dit, du cachet de l'ambiguïté.

SEDIPEDES. 359

Genre Silelle. Une espèce.

La Sitelle, qu'on appelle aussi le Torchepot , a le pied bâti comme tous les Sédipèdes: trois doigts devant, un derrière ; seulement ce dernier doigt en vaut presque deux autres , tant il est large et fort et surtout bien onglé. La Sitelle est friande de chènevis , de noix et de noisettes, appétit qui la rapproche des granivores et notamment du Coccothraustes {gros bec). Elle bâtit en ciment comme les Hirondelles, et vit principalement d'insectes percebois, par quoi elle touche aux insectivores. Pour le reste, c'est un vrai grimpeur à bec droit taillé en ciseau, et qui passe sa vie à évoluer circulairement après le tronc des vieux arbres, à là facon des pics , tapageant sans cesse comme eux du larynx et du bec. Voilà certainement plus d'anomalies qu'il n’en faut pour constituer une ambiguïté très-tranchée; mais le caractère d’excentricité ou de monstruosité appartenant en propre à la Sitelle et qui m'impose la loi de la loger à part en cette classification, est son amour désordonné du suif ou du gras de cadavre. Je ne connais dans toute la nature vivante que deux bipèdes, la Mésange et le Cosaque, qui poussent aussi loin que lui la pro de cette substance odieuse.

La Sitelle est plus voisine des Pics que la Mésange, par toutes ses allures et par la force de son bec ; cependant, deux raisons d'une haute valeur m'ont déterminé à la laisser au tenon inférieur de la charnière. La première de ces raisous est la parenté de couleur de ce moule avec le Martin-pècheur et le Guépier. La seconde , est que nous avons décidé que le pied prenant (la main) occupait les gradins les plus élevés dans le règne des oiseaux comme dans celui des mammifères. Or, la Mésange a le pied prenant , presque la serre de l’oiseau de proie.

Il me reste peu de chose à dire sur le compte de la Sitelle. C'est un oiseau doué de grands moyens comme grimpeur;

comme maçon et comme charpentier. 11 parcourt l'arbre en tous les sens et manie aussi habilement la truelle que le ciseau et la bisaiguë. Il ne manque pas non plus de courage ni d'initiative et donne à la pipée. La Sitelle n’a pas besoin d'attendre après le travail des autres pour se faire un chez soi ; et elle n’est pas plus empruntée que le Pivert pour se tailler un domicile dans le sein du tremble ou du chêne. Seulement clle aime mieux que l'Epeiche ou quelque autre piocheur de la tribu lui ait mâché la grande besogne de l'évidage de l'intérieur, pour qu'elle n’ait plus qu'à donner une dernière façon de retrécissage à la porte. Bien entendu que quand c’est elle-même qui se charge du devis et de l'exécution de sa bâtisse, elle a grand soin de n’accorder à cette baie que des dimensions raisonnables. La Sitelle est un parfait modèle de l’ouvrier en bâtiment, habile à se tirer d'affaire et à faire flèche de tout bois. C’est un gai compagnon de travail, mais qui chante trop haut et dont l’entrain assomme.

La Sitelle est curieuse à voir travailler à la perforation et à l'exploitation d’une noix ou d'une noisette. Elle commence par l'assujettir fortement dans l’étau de deux branches et la pioche ensuite vaillamment de son ciseau pointu jusqu'à ce qu’elle ait percé la cuirasse rebelle, après quoi elle la vide, en s’encourageant de la voix. Les Anglais lui ont donné pour cette cause un nom qui vaut mieux que Torchepot et qui veut dire hache noix.

La Sitelle mise en cage n’y reste pas longtemps, pour peu qu’elle ait ses coudées franches ; car si la muraille de sa prison n’est qu’en bois, elle n’en a que pour quelques heures à y pratiquer uneissue suffisante pour lui livrer passage. On l’a vue essayer de percer un obstacle en pierre et se casser le bec à cette tentative insensée. La Sitelle ne chante pas, elle crie.

Genre Mésange. Huit espèces.

L'ambiguité est plus accentuée encore chez la Mésange que chez la Sitelle; car c’est le seul des oiseaux percheurs et chan-

SÉDIPÉDES. 361

teurs qui soit infecté du vice d'Infanticide et de Cannibalisme, le seul qui donne sur la charogne, le seul qui ait les pieds prenants, le seul qui thésaurise. Ajoutez à cela qu'elle fait plus d'une ponte par an malgré sa fécondité prodigieuse, qu'elle grimpe , qu’elle marche et qu'il ne lui manque plus que de savoir plonger pour jouir de la faculté de locomotion omnimode. Ditesmoi maintenant dans quelle catégorie de mangeurs vous classeriez une échenilleuse qui adore le suif, le chènevis, le mollusque, l'abeille, la semence de charme et la cervelle de rougegorge! Assurément que jamais espèce n'a mieux mérité que celle-ci le titre d'ambiguë.

Les Mésanges forment la dernière tribu de l’ordredes chanteurs. Ce sont de petits oiseaux de grand courage, vifs, bruyants, bargneux, querelleurs, qui voyagent par compagnies ou plutôt par familles. Ils ont pour principaux caractères un bec conique, court et robuste, à mandibules tranchantes, des doigts armés d'ongles recourbés semblables à ceux de l'oiseau de proie et doués de la faculté de préhension. Georges Cuvier, Temmynck et les autres les divisent ordinairement en deux genres comme les Fauvettes. 1ls appellent sy/vaines celles qui font leurs nids dans les bois, riveraines celles qui nichent dans les roseaux et habitent les jonchaies. Les premières, à l'exception d'uneseule, nichent dans les trous naturels des arbres et dans les fissures des murailles; les secondes suspendent leurs habitations aux branches des tamarins qui pendent sur les eaux ou les attachent aux tiges des roseaux comme les Fauvettes des marais. Les nids de la Mésange à longue queue, de la Moustache et surtout de la Rémiz passent à bon droit pour des merveilles d'art. Les Mésanges qui habitent les forêts ont le naturel plus féroce et plus carnassier que les Arondinicoles. Elles sont au nombre de six, les dernières au nombre de deux seulement.

La MÉSANGE CHARBONNIÈRE Ou la Grosse Mésange. Cette espèce dont la taille est celle du Rouge-gorge est la plus grosse du genre, d’où son nom de Grosse Mésange. Elle porte sur la tête une calotte épaisse d’une belle couleur noire à reflets. Un long

sillon de même nuance traverse toute la partie antérieure et inferieure du corps qui est jaune; manteau cendré bleuàtre, comme les couvertures des ailes; celles-ci traversées d’une zone blanche.

Toutes ces couleurs sont caractéristiques ; elles disent de prime abord les dominantes passionnelles du moule. Le jaune est symbolique de familisme, le noir d’égoïsme concentré ; le bleu päle argentin annonce un essor faussé d’affective. J'ai souligné dans la première phrase de ce chapitre le verbe #Aésauriser : parce que ce verbe suflisait à lui seul pour dévoiler à l’analogiste le secret de l’'amalgame incroyable de vices et de vertus qui est dans la Mésange et qui imprime à sa figure un cachet d’étrangeté si curieux. Il est de fait que la Grosse Mésange est pétrie de tant de turpitudes et possède tant de qualités qu'il est fort difficile d'établir à priori la balance de son compte moral, et que le naturaliste est tout aussi embarrassé devant la portraiture de cette espèce, que l'historien politique devant celle d'Alcibiade, qui était aussi un mélange très-remarquable de grandeur et de petitesse , de vices et de vertus.

La Mésange thésaurise; cela veut dire qu’elle est dévorée de la passion d'acquérir. Or, tout le monde sait que cette passion qui dans le langage des hommes s'appelle l'Avarice ou la Cupidité et que l'Église a mise au rang des péchés capitaux est la source des dix-neuf vingtièmes des scélératesses qui déshonorent l'enfance des humanités et notamment de toutes les infamies commerciales. L'histoire de la Mésange est toute dans ces lignes. H n’y à plus de place pour une autre passion dans un cœur où la cupidité s’est logée.

La Mésange est, en effet, l'emblème de tous les essors subversifs qui peuvent dériver de l’égoïsme familial , affection légitime dans son essence, mais atroce en ses subversions, qui sont au premier rang la peur de la misère, l’avarice, la rapacité, etc.

La Mésange est la plus féconde de toutes les espèces de son ordre ; elle pond vingt œufs d’une seule ponte et tous ces œufs viennent à éclosion. Voilà le secret de ses crimes.

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Car il est naturel que le père et la mère qui ont charge d'une famille aussi nombreuse et qui sont obligés de subvenir à la nourriture de tant de becs par leur seule industrie, aient peur de n’y pouvoir suflire et que cette peur terrible les pousse à chercher à se prémunir contre les menaces du besoin par une économie sévère et par la création d'un magasin de réserve. Rien de plus sage au premier abord que cette précaution; rien de plus innocent et de plus simple que de placer ses économies à la caisse d'épargne, pour lesretrouver aux mauvais jours; mais le diable est bien fin, et habile qui lui en remontrerait dans l'art de capturer sa proie. C’est précisément sur ces légitimes appréhensions de la tendresse maternelle que l'odieux pervertisseur des âmes a spéculé pour faire tomber la Mésange dans ses piéges. Observez-la marcher.

La pauvre bête n’agissait donc dans le principe , que dans un but parfaitement honorable qui était de se garantir elle et les siens des redoutables éventualités de la misère, et c’est dans cette vue qu’elle avait entassé chenilles sur semences, larves sur bouts de chandelles, et qu'elle avait empli de ses trésors les cavités des chènes et les nids de l'écureuil. Mais par une fatalité bien étrange , voici que loin de se calmer par la possession de ces ressources immenses, sa peur de la misère n'a fait que croître et qu'elle a pris tout à coup des proportions gigantesques.. C'est que la peur de la pauvreté s'est transformée petit à petit en soif de la richesse, par la malice infernale du démon qui a place une puissance de fascination irrésistible dans la contemplation du trésor, puissance qui agit aussi.en raison directe de la masse. Du moment que la Mésange s’est trouvée à la tête d’un petit capital, elle a été condamnée à l'accroître sans relèche et per fas et nefas, en vertu de cette force ascensionnelle d'attraction qui est dans l'épargne. Ce n'est pas tout : qui trésor a guerre a, et en mème temps qu'elle est devenue riche, elle a été portée à considérer tous ses voisins qui sont demeurés pauvres comme autant d'ennemis. Elle a été en proie à une inquiétude dévorante qui ne l'a laissée en repos ni le jour ni la nuit. Les fläneurs les plus innocents et les plus pacifiques qui

vivent au jour le jour, ne songeant qu’à aimer, ont cessé d’être pour elle comme par le passé, d’aimables compagnons de plaisir. La peur d’être dépouillée par eux du fruit de ses épargnes lui a fait découvrir dans leur troupe joyeuse une bande de brigands avides en quête de son magot. Puis elle a commencé par n’y plus voir que rouge, et dans sa rage aveugle, elle s'est ruée sur les espèces les plus inoffensives. Comme elle était armée pour la guerre et ces espèces pas, tous les coups qu'elle a frappés ont été mortels et la victoire lui a été facile. Alors elle s’est mise à dépouiller les morts; après leur avoir percé le crâne de son pic acéré, elle s’est enivrée de leur cervelle; et la soif du meurtre étant venue s'ajouter à l’autre pour lui brüler le sang, elle s’est habituée au carnage, achevant tout ce qui souffrait, attaquant tout ce qui était faible, pénétrant jusque dans le domicile de ses sœurs pour massacrer leurs petits au berceau. L'histoire cite le fait d’une Mésange charbonnière qui, transportée dans une volière populeuse, mit à mort tous ses habitants en une nuit. Une Caille dormait paisiblement à terre, presque cachée sous un monceau des cadavres, et ne s'imaginant même pas qu'une bête trois fois moins forte qu'elle püt avoir l'idée de l’attaquer ; mais la petite ogresse, non encore lasse de tuer, ne l’eut pas plus tôt avisée, qu’elle fondit sur elle , et d’un seul coup de son casse-tête lui fracassa la tempe et l'étendit morte à ses pieds.

Ainsi cette mère si tendre, si prévoyante de l'avenir, si soucieuse de la sécurité des siens, est devenue en peu de temps et sous la pression primitive de l’égoïsme familial, la terreur des familles et, l'ennemie de la sécurité publique, et elle n’a pas eu honte de descendre jusqu'à l’infanticide, le plus lâche et le plus odieux de tous les assassinats !

Encore, sices atrocités avaient pour elles l’excuse d’une soif immodérée de jouissance, d'immenses besoins de luxe et de faste dépensier, mais point! la misérable assassine n’a pas même à invoquer en atténuation de ses crimes la circonstance d’une nature gloutonne impérieuse. Elle entasse pour entasser comme elle tue pour tuer, par peur; et elle aime mieux se laisser mourir de faim et d’éthisie auprès de ses trésors que de les diminuer

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de la plus minime parcelle. C’est là ce qui me révolte le plus. De mémoire d'homme on n’a vu Mésange grasse, c'est-à-dire Mésange à qui sa richesse profitàt; mais tous les jours on en voit, en revanche, qui meurent sur un galetas, réduites par le jeûne à l'état complet de squelettes, et sous la paillasse desquelles on trouve, après leur mort, des capitaux énormes que la moitié du temps la défunte ne se connaissait pas! Ceci ressemble furieusement à une foule de faits divers que je lis de temps à autre dans la Gazette des Tribunaux.

Morale. L'histoire de la Mésange nous apprend que la fin de l’avare est digne de sa vie, et que l’avarice est une mystification atroce , sinon la plus honteuse et la plus extravagante de toutes les folies, puisqu'elle ne laisse goûter au riche de toutes les jouissances de la richesse, que la peur de la perdre , torture plus àpre mille fois que celle du besoin. Elle enseigne de plus aux pères et mères de familles trop portés à ne rien voir dans le monde, en dehors des intérèts et du bonheur des leurs, que les chemins de l’égoïsme familial sont pleins de loups. Elle recommande enfin d’une manière toute spéciale à la sage jeunesse de s'empresser de jouir des félicités de l'heure présente, sans se préoccuper des misères de l’avenir, ou plutôt, en prévision des misères de l'avenir, puisque l'avenir c’est la vieillesse qui raye l’homme du cadre du plaisir et supprime les besoins. Tächons de profiter tous de ces enseignements et de en jamais remettre à bien manger, aux jours où nous n'aurons plus de dents. Ceci est la morale de Dieu exprimée par la vertu de l’analogie passionnelle et il n’y en a point d'autre... et les stupides déclamations des vieux qui acquièrent pour ne pas dépenser ne prévaudront pas contre elle. Il n’y a parmi les oiseaux que ceux du diable, les Mésanges, les Corbeaux, les Pies voleuses, qui placent leurs capitaux à la caisse d'épargne; ceux du bon Dieu, les Rouges-gorges, les Hirondelles et les Bergeronnettes, n'y ont jamais eu une obole.

Mais l’égoïsme familial et la passion de s'enrichir n’engendrent pas que des turpitudes, dira le philosophe impartial, et il est impossible que deux agents moteurs doués de si grande puis-

sance pour le mal, ne portent pas quelque vaillant correctif avec eux. L'observation est juste. Je n’ai tracé que la moitié du portrait de la Mésange en peignant ses bassesses et il me faut l’achever par l'énumération de ses vertus; car elle a des vertus, et ses vices eux-mêmes, ses vices odieux que je viens de flétrir ont apporté plus de profit que de perte à l'humanité.

Au premier rang des vertus de la Mésange brilie l'amour maternel que la nature a sagement proportionné dans cette espèce à limmensité de la tâche qu’elle avait à remplir. Rien n'égale l'activité que ces oiseaux déploient pour nourrir leur nombreuse famille. On calcule qu'il n’est pas de couple de grosses Mésanges qui ne détruisent par jour trois cents chenilles au moins pour fournir à la consommation de ses petits. La Mésange est, à ce titre d'échenilleuse, la providence du jardinier, du forestier et du pépiniériste, et la somme de richesses qu’elle préserve chaque année de la dent de la vermine s’élève à des chiffres fabuleux. Ainsi le reproche d’avarice que nous lui adressions tout à l'heure était presque de notre part un acte d'ingratitude, puisque cette manie d’enfouir et d'entasser qui possède le Mésange, profite largement à l'homme et ne profite qu'à lui. La Pie-grièche, qui est un petit oiseau féroce et un ambigu comme la Mésange, est affligée aussi du singulier besoin de détruire pour détruire ; mais comme cette manie s'exerce surtout aux dépens des scarabées qui dévorent nos arbres, de quel droit nous plaindrions-nous de la cupidité insatiable de la Pie-grièche qui travaille pour nous?

La Mésange est un oiseau brave et qui ne regarde pas à la taille de l'ennemi qui menace sa famille pour lui livrer bataille ; et sa bravoure n'est pas, comme chez la poule domestique, une impulsion temporaire de l'amour maternel ; c’est une disposition de son esprit, permanente et normale. Elle ne montre pas moins d'énergie pour attaquer la chouette de sang-froid , au mois de septembre, que pour défendre ses petits contre l'agression de l'Épervier ou du Corbeau , au mois de mai. Le Coucou qui ne vit que de chenilles et qui ne voudrait pour ses petits d’autres nourrices que des Meésanges, se tient sagement à distance de la

demeure de ces échenilleuses redoutables qui sont toujours sur le qui-vive, prêtes à faire sauter la cervelle à quiconque les offusque. La Mésange est de tous les petits oiseaux celui qui résiste le plus énergiquement à l'oppression et qui sait le mieux faire respecter ses droits. Les vertus de cet ordre-là ne sont pas donnees à tous.

L'amour de la famille inspire d'habitude le goût de l’architecture savante et confortable. J'ai dit que les nids de quelques Mésanges étaient des chefs-d'œuvre admirables. Ce dernier titre ne conviendrait pas à la demeure de la Charbonnière que j'ai prise pour type du genre. Toutefois cette demeure est tapissée d’étofles douces et soyeuses, de duvet, de laine'et de crin, et comme elle est placée dans le fond d'un trou d'arbre ou d'un trou de muraille, elle n'a pas besoin d'être plus luxueusement ornée.

J'ai dit aussi l'ambition de la Mésange Charbonnière au chapitre du Chardonneret. L'ambition est un titre qui caractérise les races fortes.

Aucun oiseau n’est plus habile du bec et de la main que la Grosse Mésange. Elle ne concasse pas la graine de chènevis entre ses mandibules comme les Granivores, mais elle la prend délicatement entre les doigts , y taille une petite ouverture dans la partie supérieure et la vide jusqu'à l'écorce, comme nous faisons d'un œuf frais. Elle travaille les noix avec la même adresse. Cette diversité d’aptitudes industrielles, jointe à la faeulté de vivre de tout et partout, révèle une nature supérieure.

Toutes les Mésanges voyagent par compagnies et par petites étapes. Ces compagnies ont l'air d’être guidées par un chef qui doit en être ou le père ou la mère. Leur vol est incertain, gracieux et léger; elles envahissent les forêts , les jardins, les campagnes , passant les inspections des arbres, des buissons, des murailles, cueillant adroitement les larves des insectes ou les semences du charme, s’accrochant par les griffes à l'extrémité inférieure des tiges, chassant dans toutes les attitudes, se réclamant et se poursuivant sans cesse. Leur humeur batailleuse et leur curiosité indiserète en font une proie facile pour le pipeur

et le.tendeur qui n'ont, que trop souvent à gémir de l'abondance de leur capture , attendu qu'il suffit du: moindre passage de Mé- Sanges , surtout de Mésanges à longuequeue ; pour détendre une pipée , et que ce gibier-là d’ailleurs est de difficile placement: se fait dans tous les départements boisés de l'Est des pipées spéciales pour les Mésanges forestières dont il se prend:chaque année des myriades de douzaines à la perche fendue:

Le courage de la Mésange ne se dément pas dans l adversité. Prise au gluau , elle cherche à s'en dépêtrer. plume à plume; prise à la raquette , elle cherche à déchiqueter la ficelle-quilui scie les tibias; elle se révolte contre la main de l'homme qui-la prend. La captivité même n’abat pas son moral, et elle conserve jusqu'au dernier instant l'espoir de meilleurs jours.

Comme, elle se sait destinée à garder la demeure et:le Perse de l'homme , elle ne peut s'habituer à voir en lui un, ennemie ne fuit point sa présence. Elle aime même à nicher sous son toit. J'ai connu à Mäcon une Mésange charbonnière quiavait choisi pour, demeure un trou dans une muraille de tir au pistolet: La détonation de la poudre,et la présence des gens lui faisaient: si peu d'effet qu'on: l'aurait dite sourde, let quelquefois elle s'amusait pour défier l'assistance à se ee sur le haut de la plaque, en guise de poupée. J'en sais une autre qui donna-un jour.une bien grande preuve de courage en même temps quede confiance dans l'amitié de l’homme. Un propriétaire d'Angers, père d’un de, mes amis, se promenant un matin dans les allées: de:son parterre, fit-rencontre d'une Charbonnière qui. semblait l'appeler à son aide du haut d'une quenouille et. qui, au lieu‘de: fuir à son approche, descendit de branche en branche jusqu’à la/portée de sa main. Il prit doucement l'oiseau et n'eut pas longtemps à chercher pour deviner la raison de sa conduite étrange, car Ja pauvre suppliante avait le.sommet de la tête envahi par unttiquet énorme, qui la défigurait complétement ;.et c'était la douleur que lui faisait éprouver la succion du hideux parasite qui l'avait portée à recourir à l'assistance de l’homme ; se disant qu'après tout si celui-là trahissait sa confiance, elle ne mourrait pas deux fois, Heureusement qu'elle avait à faire à un noble ami des

SÉDIPÉDES. 369 oiseaux, incapable d'use semblable noirceur, qui lui rendit le service qu'elle attendait de lui et ne le lui fit pas payer en la retenant en cage. Ce trait de magnanimité honore l'homme presque autant que la bête. Je sens que je faiblis dans ma haine contre l'espèce maudite, mais il est si difficile de condamner sans rémission de jolies petites bêtes capables d'autant d’intelligence et de résolution.

Il y à eu aussi dans le monde des nations de proie, rapaces et avides et douées au plus haut degré du génie de l'industrie et du commerce anarchique; et ces nations-là ont semé bien des misères et versé bien du sang sur la face du globe, et leur cupidité sans frein a largement motivé les anathèmes de l'église et les imprécations des àmes charitables. Mais pourtant ce commerce anarchique , générateur fatal de guerres, d’oppressions, de carnage, de fourberies et d'empoisonnements, n’en a pas moins rempli son rôle de serviteur fatal de la cause du progrès. Et ces nations maudites qui lancèrent les premiers navires sur les océans inconnus , ont abouché entre eux des mondes qui s’ignoraient et qu'elles ont découverts, et elles ont rapporté de leurs spoliations le sucre , le café, le thé, le coton et la pomme de terre. Elles ont voituré les idées en même temps que les divers produits des zônes et des industries dans tous les hémisphères, et peut-être ont-elles travaillé plus efficacement au ralliement universel des peuples que les nations innocentes et paisibles. Peut-être leurs fourberies ont-eiles émancipé plus d'ilotes et brisé plus de fers que les plus éloquentes tirades des philanthropes contre la soif de l'or et ses conséquences homicides !

La Mésange aussi en est là. Emblème de l'avare qui enfouit ses trésors dont il n’usera jamais ; emblème de l'éditeur qui vit de la cervelle d'autrui ; emblème du commerce anarchique , spoliateur et déprédateur ; mais destructrice infatigable de la chenille impure , fléau de nos vergers et image de misère et de parasitisme ; plus utile cent fois à l'homme par ses vices que vingt autres par leurs vertus.

La rerirs Cuansonnière, Moule féduit de la précédente. Ailes dela même couleur, cendré bleuätre, traversées par un sillon, blanc: tète etgorge noires; jaune Sent dessous du çor ps blanc sale. Espèce CHE des forèts du RU de l'Europe , biz chant trés-rarement en, Er ance et nv apparaissant pas tous les ans. La petite € harbonniere est avide.des se Mences du charme et.donne abondamment dansles foréts,de la L orraine , peuplées de cette essence, quand las saison à 66 fav orable à $a lructification. ,,

| F n | 1111 Hti ! ! | 1 110) A°bt

pi NOXNETTE où la petite Mésange à tte noire. Mè me taille que là petite Charbonnière. Calotte noir mat; tout à fait semblable pour là couleur à à la Fauvette à téte noire : três- connue dans tous les pays hoisés de l'Est. Ennemie des Guëpes etdes Abeilles.

COLUMESUNGE nerréeé. Mémetaitlé que la Nonnette! mtmeteinte de plumage: Renarquable par sa huppe mélangée de plates üoites et blanches : éspéce indigène du Nord et trés-rarten France où je ne érois pas qu'elle niche. Totalement inconnue des

terideurs de’ Lofraine. ) Alt

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