‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 6 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ordre des Sédipèdes. — 130 espces.

L'histoire des Sédipèdes est la visite à la volière au sortir de la basse-cour et de la faisanderie.

J'ai déjà confessé, en toute modestie , que la présente classification pédiforme, pour être de beaucoup supérieure à toutes celles qui l'ont précédée, n’était pas cependant parfaite. Le lecteur aura plus d’une fois occasion, dans le cours de cette étude, d'observer ce double caractère de supériorité relative et d'imperfection absolue.

Cette série des Sédipèdes est celle qui correspond ou à peu près à l’ordre officiel des Passereaux. On sait que ce prétendu ordre, qui comprend à lui seul autant ou plus d'espèces que les cinq ordres restants, est celui qui a causé à l’Institut le plus de tablature et de désagréments. Avec tout le respect dû aux grands noms de la science, disons que ceux qui ont pris part à la fondation de cet ordre, Linnæus et Buffon, Cuvier et ses complices en ont dû répondre devant Dieu. Il est de fait que la confusion fâcheuse introduite par ces illustres maîtres dans le chapitre en question, est sans bornes comme sans excuse et qu'elle apporte à l'étude de la science, c’est-à-dire à l'intelligence des vues du créateur, un obstacle invincible. La première chose que je ferais si j'étais gouvernement ou simplement ministre de l'instruction publique, serait d’ordonner la suppression de l’ordre des Passereaux et peut-être de quelques autres avec. Qui est-ce qui s’en plaindrait ?

Piloté dans cette passe par l’analogie passionnelle , guide plus gai que Mentor, il m'a été facile d'éviter maints écueils où d’autres avaient sombré. Ainsi, l’insignifiance absolue du titre de Passereaux placé par les inventeurs de la nomenclature officielle en tête de la série était déjà un tort, parce qu'une devise qui ne dit rien n’est pas une devise, et parce qu'on ne fait pas une gerbe, un faisceau, un groupe sans un lien. Mais n'insistons pas sur une faute que j'ai déjà relevée sévèrement ailleurs ; faisons seulement observer que la dénomination de Sédipèdes, par nous attribuée à la série des Percheurs, échappe complétement au reproche d'impropriété et d'insignifiance si justement mérité par celle de Passereaux.

Une autre fatalité de ce malencontreux ordre des Passereaux a été que ses parrains en aient fait comme un ordre de rebut destiné à loger tous les caractères embarrassants qu’on n'avait pas trouvé à colloquer ailleurs, un ordre assez semblable à ‘ces légions étrangères qu'on forme de réfugiés venus de tous pays et divers d'appétit, de costume et d’idiômes. Notez bien, en effet, que le Passereau n’est qu'un mythe, un être purement fictif, éclos dans l'imagination poétique de Linnæus ou d’un autre et sans forme tangible. De sorte que l'on n’est plus passereau, comme tout à l'heure on était rapace ou palmipède, en vertu de telle ou telle conformation physique analogue à certain patron pris pour type de série , aigle, faucon ou canard. On est passereau fout bonnement, parce qu'on n’a pas le bec crochu ou le pied garni de membranes ; on est passereau, non pas par les caractères que l’on à, mais par Ceux qui vous manquent; on est passereaux, enfin, non pas parce que l’on se ressemble, mais parce que l’on ne ressemble pas à autrui. Je crois largement demeurer dans les termes de la politesse en me bornant à qualifier d’absurde une pareille méthode de classement qui est le renversement de toutes les idées recues en matière de distribution d'harmonie; car Dieu a donné à chacune de ses créatures ailées un titre sériel et un numéro d'ordre pour que ceux qui voudraient un jour les mettre en rang , pussent les reconnaître à ces signes, et 1l a expressément défendu de placer côte à côte

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dans la même série les espèces qui se repoussent par toutes les habitudes de l'esprit et du corps, ou dont l'une mange l'autre. Et les nomenclateurs qui vont au rebours de ces indications et qui procèdent à la formation d’une série par voie de négation et de disparité, sont des ennemis de Dieu qui méprisent ses commandements et calomnient son œuvre. Et plus vaste est la science de ces génies sublimes, de qui c’est le métier de savoir, plus énorme est leur faute.

Ce qui n'a pas empêché le Journal des Débats, feuille pieuse, de m'imputer à crime de ne pas m'être trainé servilement sur les traces des maîtres. Comme s’il m’eût été possible, en demeurant collé à cette froide piste, d’avoir connaissance parfaite du pied du volatile, et de retrouver dans son empreinte le pas des sociétés humaines en marche vers l’Éden d’apogée !

C’est le même journal qui m'a reproché aussi, dans un mouvement d'humeur, de n'être plus tout à fait de la première jeunesse. Comme si c'était ma faute! comme si l’on était maître d'avoir toujours vingt ans et des cheveux à soi! Je n'ai pas répondu à ce reproche amer. Ce n’est pas de vieillir, hélas! qui est un crime, puisque la science n’a pas encore découvert le moyen d'arrêter le temps dans sa course rapide; ce qui est mal, c'est, quand on n’est plus jeune, de médire sottement du bien qu'on a perdu et de se proclamer sage. Le beau mérite d’être sage quand personne ne tient plus à vous faire pécher!

Au spirituel, trois alliances monstrueuses me faisaient surtout peine à voir dans cet ordre confus des Passereaux de Cuvier, à savoir : celle du croque-mort et du colibri, celle du gobe-mouches et de la pie-grièche, celle des chantres mélodieux et des oiseaux criards. Au matériel aussi, il m'était difficile d'admettre la proche parenté de l'oiseau percheur, à l'attitude horizontale, avec l'oiseau grimpeur, aux allures verticales. Or, comme l’étude approfondie de la nature m’eut bientôt démontré toute la légitimité de mes répulsions à l'endroit de l’ordre de choses établi, et que nulle raison sérieuse n’existait de tolérer plus longtemps le scandale de ces unions adultères, je les ai rompues hardiment , de mon autorité privée.

J'ai commencé par débarrasser l’oiseau-mouches , emblème de la jeunesse dorée qui vit du miel des fleurs, du voisinage déshonorant du corbeau, emblème de légiste qui vit de la chair des cadavres et des œufs des autres oiseaux; puis j'ai remis le moule ignoble à sa place, qui est à l'avant-garde de la série des Ra paces, section des Ambigus.

J'en ai fait autant pour le gobe-mouches, un oiseau estimable sous une foule de rapports, que j'ai affranchi de la société désagréable de la pie-grièche qui le croque quelquefois. Et comme je tenais de l’hirondelle et de la bergeronnette que cette piegrièche était un véritable oiseau de proie, à telles enseignes qu'elle donnait la chasse à tous les petits oiseaux, voireau merle, et qu'on l'avait dressée au vol du moineau-franc, j'ai logé la mauvaise à son poste de guerre, entre la grande-pie sa cousine et le plus petit des faucons.

J'ai fait plus encore pour la science, qui ne m’en saura aucun gré, en éliminant complétement de l’ordre des Percheurs (passereaux) l’innombrable série des Grimpeurs, conformément au vœu de la nature, qui avait tracé elle-même entre ces deux types génériques une ligne de démarcation profonde dans la disparité antipodique de la marche, de l'attitude et du verbe. Démarcation bien plus tranchée encore au moral qu'au physique par la diversité des emblèmes : les vrais Sédipèdes ou chanteurs symbolisant la poésie et les arts, les Grimpeurs les métiers bruyants ; le premier ordre modulant en mineur, le second en majeur !

J'entends la critique malveillante s’écrier à ce propos que l’analogiste qui est au courant de ces derniers détails a belle de critiquer le savant vulgaire qui les ignore, et qu'il est peu généreux à lui d'abuser des avantages de sa situation exceptionnelle. Je n'ai jamais nié la supériorité de la méthode analogique sur les autres, mais le savant est maître d’en user comme moi.

J'estime que l’élagage intelligent que j'ai pratiqué dans l’ordre des Passereaux a réduit de trois cents individus environ l'effectif officiel. Il est à remarquer, en eflet, que l’ordre des Grimpeurs, disons des Jugipèdes, renferme une vingtaine de tribus populeuses : Pies, Perroquets, Coucous, Couas, Couroucous, Toucans,

SÉDIPÉDES. 17 Aracaris, ete., et que la série ambiguë des Corbeaux, des Pies et des Geais n’est pas moins féconde en espèces.

L'ordre des Passereaux, débarrassé de cet accessoire anormal qui génait ses allures en détruisant son homogénéité, se déploie désormais en colonnes régulières ; et alors il devient notre ordre des Sédipèdes , ordre admirable, ordre modèle qui se détache aussi nettement que celui des Rémipèdes ou des Rapaces des ordres contigus , et que l'exposé de ses caractères généraux va poser carrément dans son jour lumineux.

L'ordre des Sédipèdes de France comprend près de cent trente espèces, depuis le Pigeon ramier jusqu'au Grimpereau. C'est plus du tiers du nombre total des oiseaux de France, qui n’est que de trois cent soixante. Trois espèces seulement sont eu partie ralliées à l’homme et produisent en domesticité; elles ont donné naissance à un nombre de variétés infini.

Caractères généraux.

Un seul mot suffirait pour caractériser cet ordre ; c'est celui des oiseaux chanteurs.

Le chant est la plus pure expression de l'amour ; le chant est le privilége exclusif des natures d'élite, passionnées et fidèles. C’est le cachet du vase d'élection, comme le parfum pour la fleur.

La mélodie est, comme le parfum , génératrice du charme. De là les touchantes sympathies des âmes tendres , des poëtes, des enfants et des femmes pour les oiseaux chanteurs et les fleurs odorantes.

Le chant, attribut normal du sexe masculin dans les tribus ailées (1), implique déférence absolue du mâle pour la femelle.

(4) Le vulgaire s’imagine à tort que la femelle n’a pas de voix. Le chant est dans ses dons, et si elle ne s'en sert pas, c'est qu'elle a mieux à faire, c’est qu’elle a une mission plus haute et plus sainte à remplir. Du reste, elle a suivi, dans son enfance, un cours de musique vocale, comme ses frères, el son goût s’est développé avec l’âge; et il fallait bien qu'il en fût ainsi, pour qu’elle pût savourer le charme des élégies brûlantes qu'on lui soupirerait un jour. Maintenant, qui n’a pas vu une fois dans sa vie, dans la loge de son

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