‹ L'esprit des betes (volume 3)Chapitre 7 sur 19 · LE · texte numérisé non relu

LE

La galanterie est la tonique de l’ordre des chanteurs; comme elle est celle de l’homme dans la phase d'harmonie.

Et la nature, en sa reconnaissance, a richement. récompensé l'oiseau chanteur de son obéissance à ses. lois. Elle l'a,:-plus puissamment que tout autre, titré en favoritisme , lui donnant en partage les dons: qui font aimer : l'innocence, la pureté du cœur, l'élégance, la sveltesse des formes. Au génie musical.elle a joint celui. de l'architecture, sublime inspiration de. l'amour maternel et aussi le dévouement, la charité, le courage. Elle lui a attribué enfin, pour caractère distinctif et spécial, qui le sépare complétement des races inférieures, la finesse, la transparence et la cambrure du pied. Le lecteur doit se souvenir que j'ai dit autrefois que la classification des oiseaux par le pied était celle qui cotoyait de plus près la classification passionnelle , la seule vraie ; la seule. raisonnable, Les preuves de cette affirmation se pressent sous ma plume. On a déjà.vu tout à l'heure que l’ordre des Sédipèdes débutait par le pigeon. et, la tourterelle aux pieds roses pour finir par le grimpereau, un des plus petits pieds que je connaisse.

En vérité, en vérité, je vous le dis, il n’y a queles jolis pieis pour savoir aimer, danser, chanter, bôtin, dans le monde des oiseaux, comme dans celui des humains : lady Esther Stanhope, la reine de Palmyre, qui n'avait jamais entendu parler de Lamartine, la pauvre femme, le reconnut soudain pour un poëte bors ligne, à la cambrure du pied.

La ae dans toutes les espèces de Sédipèdes, se distilehe du mäle par une tête plus fine, un col plus gracieux; des couleurs moins voyantes, un tarse plus transparent, des doigts plus déliés. Aussi est-ce elle que la nature a chargée exclusivement de la partie la plus délicate et la plus artistique de: la bâtisse du nid, comme de l'éducation secondaire de la jeune famille. Ainsi

portier ou ailleurs, de pauvresserines sevrées d'amour, qui essayaient de tromper leurs ennuis par le chant, comme l'épout d'Eurydice, et qui renonçaient bientôt à ce vain subterfuge quand on leur donnait un mari? Ainsi, la jeune Parisienne, si ardente au piano avant le mariage, le néglige volontiers après.

SÉDIPÉDES. 19 chez nous les plus difficiles des arts, ceux qui exigent le plus de délicatesse et de tact, la broderie, la conversation, l’art de styler l'enfance, sont attributs exclusifs du sexe féminin, le sexe par excellence. On reconnaît à première vue dans le monde l'adolescent élevé par les femmes, à l'aisance des manières , à la distinction et à la facilité du verbe, séduisantes qualités qui lui ouvrent bientôt toutes les portes de la faveur et des grâces, et lui permettent de distancer sans peine et sur tous les terrains le collégien lourdaud sorti des mains des cuistres. Et comme on l'a dressé à plaire au lieu de le bourrer de langues mortes, il est rare qu'il tombe dans l'abus de la citation latine, cette déplorable infirmité de l’âge mür et des gens arrivés. Dois-je dire à ce propos que cette contagion funeste qui à fait tant de ravages en ces dernières années , a envahi jusqu'aux tables parlantes ! Un guéridon de palissandre qui m'avait pris en grippe, ne m adressait jamais la parole qu’en latin. Je serais heureux que M. Babinet m'expliquät ce mystère, lui qui les explique si bien.

La supériorité morale tirée de la petitesse relative du pied est donc un argument formidable contre la doctrine de Lhomond. En effet, dès que vous avez décrété que la finesse du pied était un caractère de distinction aristocratique, vous n'avez plusle droit d'affirmer que le genre masculin est plus noble que le féminin.

Les savants ordinaires n'ayant encore rien vu de ces rapports spirituels qui sont les propres lois de l’ordre hiérarchique divin, on s'explique aisément le vague et l’indécision de leurs nomenclatures. Un des torts de cette classe est de ne pas comprendre ce principe essentiel, ce point de départ de toute science : que la forme n’est jamais que le moule d'une idée qui lui préexistait depuis des siècles. Beaucoup aussi refusent d'admettre que telle bète, dont l'apparition sur cette terre a précédé celle de l'homme, ait pu être créée à l’image de celui-ci, sous prétexte qu'il n’était pas né et que la copie ne peut pas précéder l'original. Or, c’est là ce qui les trompe. L'homme est de toute éternité dans la pensée de Dieu, comme tous les autres jalons de Ja sériè infinitésimale des êtres, eé du moment que Dieu le pense, 11 Esr.

Les Sédipèdes , avons-nous dit dans le principe, ont quatre

doigts au pied, trois en avant, un en arrière. Cette règle génerale n’est sujette qu'à de rares exceptions. On parle d'un beccroisé tridactyle que je ne connais pas, mais je sais pertinemment que le martinet et l’engoulevent, deux espèces anormales, ont leurs quatre doigts dirigés vers l’avant. La grandeur et la force du pouce forment un des caractères saillants de la série.

L'immense majorité des espèces de cet ordre vit de grains, de fruits ou d'insectes. Une seule tribu fait montre d’appétits monstrueux et de goüts déréglés. C’est celle des Mésanges, race friande de cervelle de rouge-gorge, de suif et de cadavre, et qui symbolise la tribu des éditeurs , laquelle vit de la cervelle des pauvres gens de lettres, et boit le vin de Champagne dans le crâne des auteurs. Les Mésanges étaient des travailleuses de haut titre, douées d’un talent musical suffisant et d’une aptitude industrielle supérieure, mais que la soif du lucre, l’égoïsme familial, et par-dessus tout la fâcheuse habitude d’enfouir ont complétement perdues. Cette atroce perversité de goût de la famille des Mésanges, qui discorde si violemment avec la tendance générale des appétits de l’ordre, est toute une histoire lamentable qui méritait d’avoir sa place dans les Métamorphoses d'Ovide, où je l'ai cherchée vainement, et qui prouve une fois de plus, hélas! que rien n’est parfait dans ce monde, pas même l’oiseau chanteur. Mais ne laissons pas dériver notre âme au courant de ces tristes pensées.

Tous les Sédipèdes nourrissent leurs petits après qu'ils sont éclos, ce qui est une pratique inconnue dans l’ordre des Coureurs. En revanche, la durée de l'incubation est beaucoup plus courte chez les premiers que chez les seconds.

Tous les Sédipèdes sont mangeables; la chair de quelquesuns atteint le dernier degré de la délicatesse.

La plupart des espèces insectivores sont estivales et voyageuses, étant forcées d'accompagner le soleil dans ses courses, non-seulement pour justifier ces belles paroles de M. de Florian, capitaine de dragons : Point d’hiver.pour les cœurs fidèles, mais aussi parce que les insectes qui leur servent de nourriture ont besoin d’une douce température pour naître et se développer. Il

SÉDIPEDES. 21 en est quelques-unes, comme le Rouge-gorge et le Roitelet, qui se dispensent de traverser la mer, d'autres dont les pérégrinations se bornent à transhumer du Nord au Midi de la France, et quelquefois simplement du sommet des monts à leur base.

Les espèces granivores sont beaucoup moins tourmentées que les insectivores de la passion des voyages, et quelques-unes parmi elles sont complétement sédentaires. La masse est vagabonde, allant comme le vent la pousse, mais ne sortant guère dans ses excursions les plus lointaines d'un rayon de trois à quatre cents lieues. Le Ramier, la Tourterelle, le Proyer et une ou deux alouettes sont à peu près les seuls voyageurs de la série qui s'aventurent au-delà des mers; et encore le Ramier commence-t-il à se dégouter du métier.

Une seule espèce, le Cinele (le merle d’eau vulgaire), vit d’insectes aquatiques. Une autre, unique aussi, se nourrit de poisson; c’est le Martin-Pêcheur.

L'ordre des oiseaux chanteurs présente en son ensemble un des plus magnifiques exemples de l'application du principe de justice distributive, qui est, comme chacun sait, un des trois attributs de Dieu. Il semble qu'une loi somptuaire ait interdit à tous les membres de l'ordre l'usage des étoffes flamboyantes, car on n'y voit plus l'émeraude, l'acier brûlé, le rubis ni l'or, ondoyer sur la moire des robes en reflets irisés, comme c’était la mode chez les Coqs, les Faisans, les Paons, les Lophophores. Ici plus de falbalas ruineux, de panaches extravagants ni de queues encombrantes. Tout cet attirail fait pour l’œil est remplacé par une mise de bon goût, élégante, distinguée mais simple, la véritable tenue de l'artiste qui honore et pratique le travail. Pourquoi ce changement subit ?

Parce que Dieu , qui a fait les chanteurs si riches au dedans, leur à sagement refusé la richesse du dehors qu'il a dû attribuer en propre aux lourdauds et aux pauvres d'esprit pour les empécher de trop se plaindre.

Parce que l'amour et la liberté sont les deux seuls fovers d'où rayonne l'enthousiasme lyrique, et qu'il v a incompatibilité absolue d'humeur entre Cupidon et Plutus. « Bienheureux

les pauvres d'argent, a dit Arsène Houssaye, le royaume d’amour est à eux.» Allons plus loin, disons que l'indépendance et la dignité de l’homme ont de la peine à s'entendre avec l'amour du luxe, des hochets et des titres, et que les habits brodés vont mieux à la fainéantise qu'au travail, et que le même esclave ne peut servir deux maitres : sa conscience (1) et l'or.

D'où il résulte que l'oiseau chanteur, qui est un industrieux de haut titre, prisant par-dessus tout les qualités de l'esprit et les jouissances du cœur, prend en pitié les airs de matamore des raffinés de basse-cour et leur luxe insolent. Ainsi, chez nous, le noble travailleur à pied regarde de son haut le laquais de parade, noir ou blanc, qui perche à l'arrière du carrosse et promène par la ville sa paresse impudente avec ses oripeaux menteurs, et se pavane fièrement dans sa livrée d’esclave.

Le principe de justice distributive qui interdit le cumul de la richesse intellectuelle et de la matérielle dans le règne volatile à été si rigoureusement appliqué à l’ordre des Sédipèdes , que la magnifique série des oiseaux-mouches, qui appartient à cette classe, a été comme frappée de mutisme, en expiation ou en compensation de sa trop grande beauté. De même le Martinet des tours, qui n’a qu'un seul rival pour la puissance du vol, a payé cette supériorité exceptionnelle de la perte du chant et du droit de percher.

J'aime à penser que la haute importance de l'observation qui précède aura préparé l'esprit du lecteur à recevoir sans une secousse trop vive les révélations qui vont suivre.

Les trois caractères généraux de l’ordre des Sédipèdes qui nous restent à examiner sont Ceux-ci :

— Le chiffre des Sédipèdes est plus fort à lui seul que celui de tous les autres ordres réunis.

— Le plus grand de tous les oiseaux chanteurs vraiment dignes de ce nom, est un merle, pesant tout au plus cent

{4) Un simple guéridon de laque a donné cette charmante définition de la conscience, en douze mots : Quasi-organe qui sépare les aliments de l'âme comme l'estomac ceux du corps.

SÉDIPÉDES. | 23 grammes, un peu moins que le quart de la livre d'autrefois.

— La zonetempérée de l'hémisphère boréal estla seule où les oiseaux chantent. Ils ne font que bredouiller ou gazouiller ailleurs.

Un savant ordinaire à qui vous demanderiez le pourquoi de ces trois faits facilement obsérvables , n'hésiterait pas à vous répondre que la nature a des mystères qu'il serait dangereux de vouloir approfondir, et que lui, pour son compte, a toujours res péctés :! ce qui ne vous apprendrait pas grand'chose. Heureusement que l’analogiste est là pour compléter l'explication insuffisante du savant timoré ; l’analogiste subtil qui n’est aucunement dupe-de l'humilité feinte de l'académicien, mais qui n’a pas lesmêmes motifs de discrétion que lui, sachant pertinemment que Dieu n’a pas de plus grand plaisir que de voir deviner par l’homme les énigmes qu'il lui propose... et il dit :

L'ordre des Sédipèdes, où toutes les espèces sont titrées en monogamisme,-où l'autorité souveraine estdévolue à la femelle, l’ordre des Sédipèdes qui module en mineur, symbolise la phase d'harmonie ou de plein développement de espèce humaine où là femme règne et gouverne.

"Et'il tient une plus grande place que tous les autres ordres dans le règne des oiseaux, parce que la phase d'harmonie tient aussi la place la plus large dans la vie de l'humanité,

Songez bien, en effet, que l'harmonie est l’état normal de l'homme ; et que la Sauvagerie, la Barbarie et la Civilisation sont à cet éfat normal, ce que les maladies de l'enfance, l'Ignorance, la Dentition et le Croup sont à la santé de l'adulte. Perspective radieuse, perspective délirante et bien faite pour consoler des misères du présent les ‘vrais crovants à la religion d'amour ! Car Dieu, ‘qui réserve aux seuls justes le bénéfice de la vie éternelle en rémunération de leurs œuvres, proportionne en même temps le charme et la durée de leurs existences harmoniennes à la rudesse des épreuves qu'ils ont supportées sans faiblir pendant la traversée des sociétés maudites. « Bienheureux ceux qui souffrent, car ils seront consolés. »

La phase d'harmonie est encore aux autres périodes de la vie humanitaire ce qu'est l’état de veille où l’on a souvenance par -

faite du passé, à l’état de sommeil où le cerveau engourdi ne percoit plus que des images confuses, vagues et désordonnées. La vie de limmortalité ne commence pour les êtres que du jour où ils entrent en communion avec Dieu par l'amour, qui révèle à chacun la loi de sa destinée. Quiconque foule aux pieds sa conscience, sacrifie à la haine, à l'argent, à la peur, est rayé du livre de vie. Lasciate oqgni speranza, voi ch intrate... à la Bourse, *

Je sais que plusieurs ornithologistes se sont plaints avant moi de l’excès de population de leur ordre des Passereaux, et qu'ils ont même signalé ce mal comme un des plus graves empêchements de leur nomenclature. Mais je doute qu'aucun d'eux se soit avisé encore d'expliquer cet embarras de richesses par les raisons si simples que je viens d'en donner.

Descendons de ces hauteurs, d’où s'ouvrent aux regards tant d'horizons nouveaux, mais qui donnent le vertige.

Le second problème est relatif à l'exiguïté de la taille chez les Sédipèdes.

La ténuité du volume de l'oiseau chanteur confirme d'abord de tout point les récits que nous venons d'entendre sur l'avenir de bonheur et de gloire réservé aux pauvres d'argent , c’est-àdire aux bons et aux justes, et la mortification qui attend les adorateurs du veau d'or et les superstitieux. Elle dit en quelques lignes ce qui fut et sera... avantage précieux et qui dispense de lire beaucoup de livres. Elle raconte en outre l'histoire des évolutions géologiques de la planète et la succession des manifestations de la puissance créatrice en icelle, ete, Elle aurait inventé la paléontologie, si Guvier n’eût pas pris l'initiative de la chose. Finalement, elle formule a loi de l'esthétique.

J'ai dit, au premier livre de ce traité, l'histoire des émersions continentales du globe et l'apparition successive des espèces volatiles sur les terres émergées. J'ai mentionné à l’article Pingouin, ainsi qu'en d’autres places, la grande différence de raflinement aromal qui est entre les deux hémisphères. La supériorité de titre qu'a le boréal sur l'austral, et qu’il doit à

SÉDIPÉDES. 25 son antériorité d’émersion, va nous donner le mot de notre seconde énigme. Je regrette d'être obligé de revenir sur quelques points de cette théorie importante; mais j'aime mieux m'exposer à un reproche de redite, que de rester obscur. D'autant que ces raccordements de faits qui s’enchässent les uns dans les autres et font chaîne, ne sont plus des répétitions inutiles, mais bien des preuves de la grande force de cohésion qui relie les diverses parties du système.

Nous avons assisté précédemment à l'éclosion de l'animalité sur la Terre. Nous avons vu la puissance créatrice éclater en moules gigantesques, Plésiosaures, Mégalosaures, Dinothériums et autres. Les oiseaux de ces premiers jours sont des Ptérodactyles, des Chauves-souris monstrueuses, munies, en place d'ailes, de membranes velues de trente pieds d'envergure... Puis est survenu un cataclysme qui a englouti cette création de premier jet, pour poser sur ses ruines les fondements d'un autre règne, celui des Mastodontes et des Eléphants crépus, dont le type déjà s’hwmanise. Cette seconde création est contemporaine des immenses forêts de fougères colossales, dont les masses, fondues en vases clos par les feux de l’abime, ont formé ces bancs de charbon fossile que la nature prévoyante a placés comme un dépôt dans les entrailles du sol, pour les futurs besoins de l’homme, à vingt mille ans de là. Beaucoup d'oiseaux de cette époque, l'Épyornis, le Dinornis, une foule d’autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu’à nous, ont encore la taille de la giraffe adulte, bien que déjà leur robe soit de plume, au lieu de poil, ce qui est un progrès. On voit aussi que le nombre des moules de la Série s'est largement accru. Mais d'oiseaux chanteurs, pas un seul; quelques oiseaux de proie, quelques longipèdes, et c'est tout. Les oiseaux attendent pour chanter, comme les fleurs pour sentir, que la femme soit venue. Ceci est de Fhistoire et non du madrigal : les premières roses doubles dont les Grecs fassent mention sont nées dans l’île de Rhodes, sous les pas de Vénus. |

Enfin la femme naît, événement immense où les vues de Dieu se dessinent, car la femme est le moule le plus achevé qui soit

sorti de ses mains, et le Créateur, en la faisant plus petite que l’homme pour qu'elle fût plus parfaite, a voulu évidemment, en procédant ainsi, inférioriser le phénomène à la substance. Je veux dire qu'il a subalternisé la matière à l'esprit et retiréile commandement à la force pour le transporter à l'attrait. Nous n'avons, en effet, qu'à passer en revue les divers règnes de la nature, pour reconnaitre que tous prennent le mot d'ordre de lérebétype humain, et confessent la loi : que le afin énnent des espèces est en raison inverse de la masse,

Ainsi, dans le règne végétal, le parfum, titre aromal par essence et caractère de raflinement supérieur, estpresqueexelusivement dévolu à la plante herbaeée,, à l’arbuste, et la: suavité! de l’arôme semble pour ainsi dire proportionnelle à lhumihté! de la fleur. La violette et le muguet se cachent sous la verdure; la rose, le réséda et l’œillet trainent à terre.

Toutes les lianes odorantes, vigne, jasmin, vanille, elématite ou glycine, suecomberaient tristement sous le faix de leurs tré: sors, si la nature n'avait armé leurs tiges de crampons vigoureux qui les aident à grimper sur l'épaule des grands arbres... Image du couple humain où la Grâce s'appuie sur la Force, et en échange de ses bons offices, la couronne de fieurs et de fruits. Ici comme partout, comme toujours , il semble que l'humilité de la tige soit la condition première du parfum ou du charme. Ja loi est générale, et si quelques brillantes exceptions s'en détachent, comme l’oranger, l’acacia et le magnolia , c'est que les hautes institutions d'harmonie que ces moules exceptionnels symbo= lisent avaient besoin d’être représentées dans le monde végétal par de puissants emblèmes de charme composé | cumulant les deux caractères du beau et de l'utite, du gracieux et du fort:

Mentionnons en passant celte preuve curieuse: de l'identité de titre passionnel qui est.entre le chant de l'oiseauet le parfum de la fleur. Le glacis nacré des pétales repousse Le parfum chez celle-ci, comme le reflet métallique du plumage la mélodie chez l'autre. Et il en est de la corolle resplendissante des cactus, des renoncules et des camélias, comme des manteaux fulgurants du paon , du couroucou ou du faisan doré qui jouent les pierreries ,

SEDIPÉDES. 27 et dont l'éclat trop vif vous force de gémir sur le sort des pauvres espèces qui les portent et que Dieu a faites riches ne pouvant les faire autre chose. D'où il appert que ce don de fulgurance ou de scintillement n’est véritablement caractère de raflinement que dans les rangs du règne minéral. Je fais observer encore que la petitesse des pierres précieuses est une confirmation éclatante de notre loi du raflinement inversement proportionnel aux masses.

Mais le règne qui apporte le plus de preuves à l'appui de cette vérité si palpable est celui des oiseaux où le plus massif de tous les moules, l’Autruche, en est en même temps le plus stupide , le plus mal bâti, le plus chauve et le moins pourvu d'ailes. A l’autre extrémité de l’échelle des grandeurs et en regard de l’autruche avisez l'Oiseau-mouche , l'Oiseau-rubis , lOiseau-topaze , le sylphe radieux qui perce l'air comme un trait de flamme et tout à coup s'arrête et scintille immobile, suspendu dans l’espace par un fil invisible. Bien plus riche d’atours que le sphinx et plus aimé des fleurs , plus léger que l’hirondelle et non moins amoureux , plus brave que le rouge-gorge et plus adroit que la mésange, corps glorieux nourri d’ambroisie , empenné d’émeraudes, locomotive microscopique à vitesse fabuleuse, chef-d’œuvre de mécanique, merveille de beauté, l'Oiseau-mouche occupe à coup sûr une place de favori parmi les favoris du ciel et frise d'aussi près que possible l'assemblage idéal des perfectibilités de sa race. On dirait d'un prince Charmant, fils d’un roi quelconque des pierres fines, à qui toutes les bonnes fées, moins une, la fée Mélodia, seraient venues faire leur don au jour de sa naissance. Et encore y aurait-il à dire, à propos du mutisme supposé de l’oiseaumouche, que son bourdonnement et le frémissement saccadé de ses ailes doivent avoir pour son adorée des accords ravissants.

Vif, étourdi, d'humeur légère, amant volage des fleurs comme le papillon, friand de mets sucrés, de parure et de fêtes, inquiet, désordonne , toujours en mouvement, l'Oiseau-mouche est l’emi blème de la jeunesse dorée qui se ruine en toilettes de bal, en soupers fins, en frivoles plaisirs et ne s'arrête pas. La jeunesse dorée n'échappe guère aux serres de l’usurier qui la fourre

à Clichy et lui ravit sa gloire. Par analogie, l'Oiseau-mouche a pour ennemi mortelun monstre horrible à voir, tout griffes, tout yeux, tout ventre, une araignée-géante, qui, pour qu'on ne se méprit pas sur l'emblème du prêteur d’écus, s’est logée dans un coffre-fort. muni d'un fermoir à secret ! (Quelle effrayante fidélité de portraiture et dans quel abime de réflexions profondes vous plonge la découverte de semblables rapports!) J'autorise d'autant plus volontiers le lecteur à applaudir vivement à l’analogie ci-dessus, qu'elle n'est pas de moi, mais d’un autre.

Après cette comparaison saisissante entre l’Oiseau-mouche et l’Autruche , les deux moules extrêmes du règne, je n’insiste plus pour démontrer quele raflinement s'opère aux dépens de lamasse.

Maintenant, puisque nous savons que le chant , idiome privilégié des cœurs tendres, est parmi les oiseaux le titre de raflinement suprême, nous sommes suflisamment renseignés pour deviner le pourquoi de la petitesse de la taille chez les oiseaux chanteurs. Si le plus grand de la tribu n'est pas plus gros qu'un merle, c’est que Dieu , qui avait donné la prestance au Dindon et la force au Chameau, ne pouvait pas décemment en déposséder ces deux moules pour en gratifier l'artiste, l'Alouette, par exemple, qui n’en avait que faire, ayant déjà pour mission sublime de reporter au ciel les bénédictions de la terre.

La troisième solution découle de la seconde, dont elle n’est qu'un simple corollaire.

La zone tempérée de l'hémisphère boréal est la seule où les oiseaux chantent, d’abord parce que c’est la seule où ils puissent chanter. et ensuite parce que l'ère du chant est une des époques climatériques des globes, et qu’un progrès ne peut s'accomplir sur la face d’une planète avant que celle-ci ne soit de force à le porter. Nous savons par l’histoire des évolutions de ce globe que l'hémisphère boréal est de plus ancienne formation que l’austral, et que les moules débauche, tels que les Mastodontes de l’Amérique- Nord et les Éléphants de la Sibérie et de la Nouvelle-Zemble étaient déjà en train de déguerpir de ce milieu épuré, vers l'époque où les continents de l'hémisphère sud songeaient à peine

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encore à élever le front au dessus de l'abime , et s’occupaient nonchalamment à poser sous les flots leurs assises de corail. De plus, un simple coup d’æil jeté sur un globe terrestre nous fait voir que les continents occupent dans l'hémisphère boréal une plus vaste superficie que dans l’autre. Tout le monde sait enfin que les soleils sont moins chauds à latitude égale vers le tropique d'hiver que vers celui d'été; que les glaces du pôle antarctique sont plus voisines de l'équateur que celles del’arctique , et que la lumière des aurores boréales est de beaucoup plus intense que celle des aurores australes, différence qui atteste que la planète, dans les peines inouïes qu'elle se donne pour reconquérir sa double couronne polaire, but ardent de son ambition, espère bien plus du côté du nord que du côté du midi.

Or, ces divers phénomènes et mille autres qu'on y pourrait joindre, signifient clairement que l'hémisphère boréal a sur l’autre une avance de raflinement aromal de cinq à six mille ans peut-être. Mais l'argument sans réplique pour démontrer le fait résulte de ceci : que la femme y est née. Je parle de la vraie, de la blanche, de celle qui naquit la dernière au jardin fortuné d’Éden ou qui sortit des flots de la mer d’Ionie, et dont le premier mouvement fut de se trouver belle. Car l’Eve des Hébreux et l’Aphrodite des Grecs , sont assurément les deux sœurs , sinon la même personne, comme on serait assez disposé à le croire , à la simple lecture de leur signalement : regards bleus, cheveux d'or, ceinture d'aimant chargée d’attraits irrésistibles. Les Grecs ont fait l'Anadyomène déesse parce qu’elle était belle et parce que la beauté est d'essence divine; mais ce brevet d’immortelle décerné à la femme par l'enthousiasme légitime d’un peuple amoureux et artiste, ne lui a rien ôté de sa féminité. Et Vénus Aphrodite, mère d'Amour et des Grâces, est de notre sang à nous, des races caucasiennes, et s'il peut y avoir divergence d’opinion parmi les savants, quant à la date précise et au lieu de sa naissance, tous sont forcés du moins de tomber d'accord sur ce fait, qu’elle est née vers la hauteur du trentième parallèle nord, au sein d’une nature plantureuse , amie et caressante.

Ce jour-là. il y eut de grands ravissements dans le ciel, car

ce fut pour la première fois que la créature eut conscience de son créateur et que les oiseaux chantèrent.

Il y avait bien eu ailleurs d’autres essais de femme, car les races humaines sont au nombre de 32, comme les planètes du tourbillon normal. Il y avait eu notamment l'essai de la femme noire en Afrique, celui de la femme jaune en Asie, et celui de la femme rouge en Amérique, l'essai de l’Australienne, de l'Hottentote, de l’Eskimaude; mais aucune de ces tentatives n'avait complétement réussi, et surtout n'avait eu puissance d'inspirer aux oiseaux des chants mélodieux. Si Amérique du Nord, où chantent tant d'oiseaux, échappe à la loi générale, c'est que d’abord cette vaste région fait partie, comme l'Europe, de l'hémisphère boréal, et ensuite que si Dieu ne l’a pas choisie dès l’origine pour la patrie de la femme rose, il n’a fait qu’ajourner sa gloire, lui réservant d’être la mère-patrie de la liberté féminine et la première terre où flotterait le pavillon de l'harmonie. C’est dans ce but, qui se dessine plus clairement-à nos yeux de jour en jour, qu'il a fait de cette contrée bénie la plus belle etla plus somptueuse de toutes les demeures d’ici-bas, et qu'il l'a arrosée de tant de rivières poissonneuses et semée de tant de forêts, de gibier et de fleurs. Et les fleurs et les fruits de ce jardin de Dieu surpasseront bientôt , par la suavité de leur parfum et la délicatesse de leur chair, leurs analogues d'Europe, comme la voix du merle moqueur étouffera sous l'éclat de ses arpéges sonores le chant mesquin du rossiguol; car ce jeune continent monte, monte toujours à mesure que le vieux descend. En attendant, toutefois, et comme il fallait un signe pour «marquer la prééminence aromale du monde des visages päles sur celui des peaux rouges, 1l s’est trouvé que la fleur d'Amérique manquait totalement d'essence , ce qui est cause que les États de l'Union sont demeurés jusqu'à ce jour tributaires de la France pour l’eau de Cologne et le vulnéraire suisse... Mais tout le monde sait aussi bien que moi désormais pourquoi la zone tempérée de Fhémisphère boréal est la seule où les oiseaux chantent. De l'exposé des caractères généraux de l'ordre des Sédipèdes, passons à l'examen des caractères séparatifs des séries et des groupes.

SÉDIPÉDES. 31 Division par Série.

Si les maîtres s'étaient contentés de semer l'anarchie dans leur ordre des. Percheurs et d’y récolter le chaos, ce ne serait que demi-mal. Mais le besoin de faire croire à leur infailhbilité les a poussés à déclarer l'ordre indisciplinable, et ils ont de la sorte considérablement aggravé leur méfait. Car Dieu n'agit jamais qu'avec esprit de suite et méthode; et comme la série est le seul instrument qu'il emploie pour distribuer l'harmonie dans les règnes, 1l est de nécessité absolue qu'on la retrouve partout; et cest de la part du savant le comble de l'impiété et de l'orgueil que de la nier quelque part, parce qu'il ne l'y voit pas. Je prouverai que l'ordre des Percheurs n’est pas indisciplinable, à la facon de cette table qui marcha sur l'astronome, pour lui démontrer le mouvement et lui offensa la rotule.

Non-seulement l'ordre des Percheurs n’est pas plus difficile à manier qu'aucun de ceux qui le précèdent ou le suivent, mais je me suis convaincu, par l'expérience, qu'il n'était pas un des caractères généraux ci-devant exposés qui ne püt, avec un peu d'aide, servir de type parfait de sériation secondaire. Nous conviendrons toutefois que, pour bien faire, le meilleur eût été de commencer par prendre le contrepied de la voie suivie par la science officielle, et de poser la dominante passionnelle en pivot de série.

+ La dominante passionnelle de l'ordre n’était ici un mystère pour personne. C'était l'amour du chant ou l'enthousiasme Iyrique: Qui dit Sédipèdes dit chanteurs.

Les maîtres s'étaient empêtrés dans le gächis, pour avoir oublié de tenir compte de l'élément du chant dans la classification des Chanteurs Rien de-plus facile alors que d'agir au rebours de’ leur étourderie et de dire, par exemple :

« Puisque tout s’enchaine et se tient dans le système de la nature, puisque l'oiseau a été fait à l'image de l’homme,

» L'ordre des oiseaux chanteurs est une vaste société chorale ‘qui se réunit chaque année au retour du soleil , pour célébrer un festival immense qui s'appelle le prmtemps.

» Puisque le premier but de ces fètesannelles est de’glorifier . l'amour, le second de charmer nos ouïes, il faut que toute la musique qui s’y chante ait été écrite pour nous , c'est-à-dire qu'il faut que le clavier musical de l'oiseau ait été réglé sur’celui de l'homme, et que l'harmonie vocale des deux règnes se ue: dans un ty pe commun. E

..» Or, ce type parfait de l'harmonie universelleest aébés long temps trouvé pour l'homme ; c’est le quatuor qui représente les’ quatre grandes divisions premières de l’échelle vocale, nommées dans la langue technique Soprano, Contralto, Ténor, Basse. »

Nous n'avions pas besoin d'aller plus loin et d’en demander davantage à la science musicale; car cette simple- combinaison des puissances harmoniques intitulée le quatuor, en nous donnant la loi du groupement hiérarchique des voix humaines, nous eùüt révélé du même coup la loi de la classification de l’ordre des oiseaux chanteurs, que nous eussions divisé premièrement en quatre grandes séries principales, dites par analogie, du’ su prano, du Contralto, du Ténor et de la Basse. L7E

Et puisque le quatuor instrumental qui se compose ‘des quatre parties de violon , alto, violoncelle et basse, est basé sur le même principe divisionnaire que le vocal, il va sans dire que si nous l’avions pris pour unité ou terme de comparaison; au lieude l’autre, nous serions arrivés à des résultats complétement identiques. Que si maintenant quelque curieux eût voulu chercher dans les diverses parties de la masse chorale ailée les analogues de toutes les voix humaines, voire les analogues de tous les instruments inventés par le génie de l'homme et qui sont en dehors du quatuor naturel, j'ose affirmer qu'il les y'eût trouvés. J'ai écrit 1l y a trop longtemps que celui qui saurait à fond sa gamme musicale. en saurait beaucoup plus sur touté question d'astronomie, de politique ou d'histoire universelleque Newton, Machiavel, Richelieu et Bossuet.

ILest probable que beaucoup d’ornithologistes ont passé auprès de cette analogie sans la voir, et que quelques-uns même la nieront après l'avoir vue.Je m’attends à pis que cela encore, à ce que des critiques sans foi, travestissant mes intentions d’une

SÉDIPEDES. 33

façon odieuse, prennent texte de ce nouveau travail pour m'accuser derechef de viser à l'amusement de mes lecteurs plus qu’à leur enseignement. Mais je sais trop aussi avec quelle parcimonie extrême Dieu a distribué parmi les civilisés le don de percevoir les harmonies célestes, pour m'aflliger outre mesure de l’incrédulité ou des sarcasmes de mes contemporains. Surtout s’il en est du langage des oiseaux comme de celui des fleurs et de celui des tables qui s'ouvrent avec tant de facilité aux cœurs simples et refusent si durement de conférer avec les orgueilleux et les dominateurs. Car si les savants n’entendent rien à ces verbes de Dieu, c'est la preuve, croyez-le bien, que l’orgueil a desséché leurs âmes et calciné leurs yeux. Que de fois, en effet, 'ai-je pas vu dans le monde des tables pétillantes d'esprit et de gaieté, prodigues de mots charmants, de délicieuses mélodies et de révélations ébouriffantes, parce que le milieu leur plaisait, passer subitement du babil le plus intarissable au mutisme le plus obstiné, pour avoir subi le contact d’une main académique !

Explique qui pourra cette antipathie insurmontable des meubles intelligents pour les corps savants constitués et pour leurs lauréats, mais le fait qui est positif n’est certainement pas le moins étrange de ceux qui se rattachent à ce phénomène quasimiraculeux du don des langues récemment octroyé au palissandre et à l'acajou. Un guéridon d'humeur trop prompte s'était laissé aller devant moi contre un savant brodé jusqu’à le traiter d'espèce. Comme je le reprenais doucement de sa vivacité, il s’en excusa, répondant : « Eh ! que voulez-vous qu'il y ait entre les esprits de lumière et les esprits de ténèbres? » Il désignait sous ce dernier sobriquet ces vénérables piliers de boutique académique qui s’attribuent pour mission d’entraver le progrès en niant les découvertes et en persifflant les inventeurs. Le même meuble fit un soir beaucoup de peine à un jeune prix de sagesse devant des dames, lui rappelant sévèrement les devoirs de son âge et que Dieu nous donnait la jeunesse pour aimer et non pas pour être sage. Je ne garantis pas que toutes les tables qui parlent soient des esprits de lumière, mais ce que je sais pertinemment

et ce que j'afirme pour le savoir, c’est que jamais la charité évangélique n’eut de plus ferventes apôtres que celles qui m'ont jusqu'ici honoré de leur confiance. Elles répondent plus chaleureusement à l'appel du sentiment qu'à celui de la raison, c'est très-vrai, et elles préfèrent la conversation des jeunes femmes à celle des vieillards ; mais ces préférences n’ont rien que de trèsnaturel, puisque le sentiment est d’essence divine, tandis que la raison n’est que d'essence terrestre. Quant à leur propension vers les voix argentines et les visages roses, que celui de nous qui est sans ce péché leur jette la première pierre.

Un savant expliquait à une femme d'esprit comme quoi les tables parlantes n'étaient que les miroirs de la pensée des personnes qui les mettaient en jeu. « Alors pourquoi mon guéridon qui me dit de si jolies choses, interrompit la patiente, sil toujours si discret avec vous ? »

C’est parce que les guéridons parleurs sont les miroirs de l'âme, qu'ils font voir le diable à tant de gens.

J'ai consulté douze tables sur le véritable principe de la classification des espèces volatiles; toutes m'ont répondu par la reproduction textuelle de la formule du Gerfaut. A toutes j'ai lu à baute voix la dominicale des Débats où ils m'ont accusé d’avoir fait plein divorce avec le sens commun. Plusieurs m'ont crié stop ! dès les premières lignes ; une s’est emportée contre les prix d'honneur en latin de cuisine ; une autre s’est brisée de dépit à la péroraison où le critique ingrat, pour me remercier du plaisir que lui avait procuré la lecture de mon livre, me reprochait sérieusement de m'être moqué de lui. Comme si le seul moyen de prouver à son lecteur qu'on le respecte n'était pas de lui plaire, conformément au précepte de Boileau. Celui qui se moque de vous n’est pas moi qui vous amuse et que vous abîmez, mais bien le moraliste hautain qui vous assomme et que vous encensez. Das veniam corvis….. Mais que le juste ressentiment d'une doüleur légitime ne nous retienne pas plus longtemps hors de notre sujet.

Puisqu'il a été convenu que la classification passionnelle ne pourrait apparaître en cette œuvre qu'à l’état d’utopie ou de

SÉDIPÉDES. 35 phare lointain , j'aurais le droit de garder pour moi les détails de la composition du quatuor empenné qui fait face au quatuor vocal ou instrumental humain. Mais j'ai trop parlé sur le principal sans en être prié, pour avoir bonne grâce à faire le discret à propos de l'accessoire, surtout quand il ne s’agit plus que de citer quelques noms propres pour en avoir fini avec l’analogie. Je dirai donc que la série de la Basse serait représentée dans l'ordre des chanteurs par la tribu des Grives et des Merles, une compagnie d'artistes éminents qui a l'honneur de compter parmi ses membres le Moqueur des États-Unis, le plus brillant de tous les virtuoses ailés, au dire d’Audubon — que la série des ténors aurait pour terme correspondant la famille des Fauvettes, au gosier velouté — le Contralto, l'Alouette et la Farlouse qui distillent l'harmonie dans l’espace et chantent dans le milieu des airs, suspendues sur leurs ailes. La chanterelle aiguë du soprano percerait dans les notes pointues du Ghardonneret, du Canari et des autres granivores. Cependant que le Ramier et la Tourterelle qui ne sont pas à proprement parler des chanteurs, mais qui forment le premier anneau de transition ascendante entre les Coureurs et ceux-ci, fourniraient par leur gémissement monotone, tendre et grave, l'accompagnement de pédale continue, et que le Grimpereau , le Roitelet et les petites Mésanges tiendraient dans le concert aérien la partie des chœurs de l'enfance... El fut un temps où j'aurais plus nettement accusé et défini ces nuances, peut-être parce qu'alors je les comprenais mieux; mais je préfère aujourd'hui laisser à de plus jeunes et à de plus savants que moi, à ces heureux surtout qui traversent la phase à jamais regrettable de la lucidité amoureuse, le som de compléter cette analyse des diverses conjugaisons du verbe j'aime, et de traduire en idiome vulgaire le langage mystérieux des chansonniers des bois.

Le type passionnel, écarté comme pivot de série, restait à choisir entre les caractères physiques les plus saillants et les plus séparatifs.

L'élément de la demeure habituelle était un caractère trop

vague pour remplir cet office de terme de comparaison. Le Pinson et la Fauvette habitent nos jardins comme le Roitelet, le Grimpereau et tant d’autres. Dieu, dans sa justice, n’a déshérité aucune place des enchantements de la mélodie céleste, et il a crée des alouettes pour les bois, ainsi que pour les champs. Le mode de division pris de lhabitat péchait donc par la base. Je l'ai écarté comme moyen principal, sauf à le reprendre comme accessoire.

J'avais bien songé un moment à introduire dans l’ordre le procédé de sériation par la couleur des pieds. Il y aurait eu la tribu des pieds roses, celle des pieds jaunes, celle des pieds noirs; Mais après avoir reconnu à la pratique que le procédé présentait plus d'intérêt sous le rapport culinaire que sous celui de la distribution hiérarchique, j'y ai sagement renoncé.

Il y avait encore à tenir compte du caractère séparatif ou com paratif tiré de la dimension du pouce, caractère dont on ne saurait méconnaître l'importance dans une classification pédiforme ; mais l'impossibilité absolue de trouver dans le concours de trois langues un seul substantif convenable pour ce type, m'en à interdit l'emploi. Le moyen, je vous prie, d’infliger à l’Alouette le nom injurieux ef quasi-géométrique de Zongipollicipède, à l’Alouette, le plus adorable et le plus magnifique gosier de nos climats, à l'Alouette, cet oiseau si éminemment français, et dont la tribu s'appelle dans le pur idiome de l’analogie passionnelle, la tribu des Mireurs ou des amoureux du soleil. Périssent tous les principes, plutôt que le respect des noms ! C’est par la barbarie de son vocabulaire que la science s’est tuée.

Un ornithologiste anglais avait aussi proposé dans le temps de baser la classification du règne volatile sur la diversité des modes de nidification; mais je crois que la proposition n’a jamais eu d'autre partisan que son auteur, par la raison fort simple qu’elle n'était pas soutenable. Il suflirait en effet de mentionner deux ou trois des conséquences fâcheuses qu'eût entrainées l'adoption du principe pour en faire comprendre le danger. Ainsi la création de l’ordre des oiseaux mineurs, c’est-à-dire des oiseaux qui nichent dans des trous en terre, eût range côte à côte dans la

SÉDIPÉDES. 37 même vitrine l'Hirondelle de rivière et le Martin-pêcheur, le Diablotin de la Guadeloupe et le Guêpier, la Chouette des prairies américaines, le Pouillot et le Tadorne, le Pingouin et le Macareux, etc. De même une déplorable conformité de goûts en matière architecturale eût accouplé le Pigeon, qui niche sur une plate-forme de brindilles à claire-voie , avec l’Éperwvier et le Faucon, ses ennemis intimes. Enfin le Roitelet, la Mésange à longue queue, le Moineau franc et la Pie eussent été enrôlés sous la même bannière, à titre d'amateurs de logements sphériques. C'est-à-dire que la combinaison proposée par l'auteur du livre intitulé : De l'Architecture des Oiseaux, eût atteint de prime saut ce beau idéal du désordre, auquel les maîtres de la science ne sont parvenus qu'après d'immenses efforts. Enregistrons pour mémoire cette tentative ambitieuse et n’y revenons plus. Je crois même qu'après avoir bataillé si longtemps contre toutes les classifications en vogue, je pourrais me dispenser de revenir à la charge sans le moindre inconvénient.

Le bec est un excellent caractère séparatif et dont j'ai autrefois signalé tous les avantages. J'ai dit qu'indépendamment de la manière de vivre et du genre de nourriture, il donnait sur-le-champ la physionomie de l'oiseau. Il se prête de plus avec une facilité extrême à tous les procédés de division par deux, par trois, par quatre, et son élasticité serait déjà une preuve suffisante de sa valeur comme élément de classification naturelle, quand bien même il ne joindrait pas à ces divers mérites, celui de dessiner ses groupes sur le type du quatuor, critérium supérieur d'aptitude distributive d'harmonie.

Un fait bien singulier et bien digne de remarque, en effet, c'est que la première opération divisionnaire pratiquée dans l’ordre par ce système et qui donne naturellement les deux grandes sections des Zecs fins et des Gros becs, reproduit sans le vouloir toutes les circonstances du partage primordial de l'échelle des sons en ses deux modes, le majeur et le mineur. Le mode majeur a pour éléments constituants la Basse et le Ténor ; le mineur le Contralto et le Soprano. Les deux sections des becs fins (Ténuirostres) et des gros becs (Crassirostres) se dédoublent d'une facon

complétement analogue; la première en Merles et en Fauvettes, la seconde en Fringilles (chardonneret, serin) et en Alouettes. Or, ces quatre tribus valeureuses sont les mêmes, si l’on s'en souvient, qui composaient le quadrille emplumé dans lequel se reflétait notre quatuor musical. On voit d'ici tout l'avantage de ce parallélisme et quelle facilité extrème une ouverture aussi heureuse apportait dans la suite des combinaisons. Malheureusement, il faut bien que nous le confessions encore, une susceptibilité déraisonnable et puérile, une répugrance invincible à nous servir des noms consacrés par la méthode rostriforme, nous a détourné d'elle, et nous a empêché de profiter d’un travail tout fait pour ainsi dire. Et comme il nous était prouvé que notre plume timide se briserait plutôt que de signer une série Unguiculatirostres où Emarginatirostres, nous n'avons pas cherché à vaincre notre nature; et, nous résignant stoiquement à garder pour nous seul le fruit de longues et pénibles études, nous avons laissé là le rostre et pris le genre de nourriture comme élément définitif de notre nomenclature. De bec à mangeaille, du reste, la distance est minime, et peut-être qu'à raisos de la connexité des deux termes, il ne nous sera pas tout à fait impossible de placer avantageusement dans notre nouveau travail quelques bribes de l'ancien. D'autant mieux que nous serons foreé d'indiquer le changement de la forme du bec à chaque variation de régime.

Je répète pour la troisième ou la quatrième fois au lecteur ce détail important qu'il ne doit jamais perdre de vue, à savoir : Que le nombre des oiseaux de France n'est que le vingtième du nombre total des espèces répandues sur ce globe et que les cent trente Sédipèdes dont nous allons étudier l'histoire sont à pour figurer les quelques milliers d'individus de l'ordre. Donc, que si par hasard la présente classification présentait quelques lacunes, on ne s’en étonne pas trop. J'aurai soin d’ailleurs d'indiquer de temps à autre les groupes et les séries à prendre pour combler les principaux vides, désirant autant que possible venir en aide par ces indications bienveillantes aux chercheurs de nomenclature besogneux.….

Puisque toutes les espèces sédipèdes de France se nourrissent de fruits ou d'insectes, la classification naturelle de l’ordre semble devoir débuter ainsi :

Division de la masse en deux premières grandes sections dites des Frugivores et des /nsectivores.

Cette division si naturelle se fond complétement en effet avec

- celle des becs fins et des gros becs qui se moule comme nous avons vu tout à l'heure avec une facilité merveilleuse sur le type du quatuor musical. Ainsi nourriture végétale, aliments résistants, bec fort, notes élevées : mode mineur. Nourriture animale, aliments mous, bec faible, notes graves : mode majeur. Je plamdrais sincèrement l'aveugle qui ne verrait pas dans la persistance obstinée de cette correspondance analogique la loi de toute distribution sériaire et de toute harmonie.

La nature elle-même semble avoir séparé les frugivores des insectivores par la différence de structure de l'appareil digestif. Car elle a donné deux estomacs aux sédipèdes frugivores, c’està-dire à ceux qui vivent exclusivement où principalement de substances végétales, nourriture d’une assimilation difiicile et dont la coction exige des transyasements compliqués; et elle n'en à attribué qu'un seul aux espèces insectivores, c’est à dire à celles qui vivent exclusivement ou principalement de substances animales faciles à digérer. On verra tout à l'heure pourquoi j'appuie avec tant d'insistance sur l'opposition de ces deux adverbes.

De sorte qu'il paraitrait assez naturel, au premier apercu, de s'emparer de cette différence d'organisation interne, pour couper l'ordre en deux grandes divisions primordiales qu’on appellerait, par exemple, de la Digastérie et de la Monogastérie, ou de tout autre nom plus ou moins barbare emportant l'idée de comparaison de l'estomac double (jabot) à l'estomac simple. Par malheur, ce système, qui pourrait convenir aux moyens bornés de la science vulgaire, ne saurait s'adapter aux données de l'analogie.

Il tombe, en effet, sous le sens que l'appareil digestif, qui est

un organe caché, n'a pu être employé par Dieu comme cachet

de parenté quelconque. Dieu écrit la-ressemblance congénérique des espèces dans les traits du visage et dansiles habitudes: du corps, et c'est là qu'il faut Ja rechercher, pour se conformer à ses vues. Je ne pouvais tomber dans une aberration descetordre, moi qui n'ai jamais:eu la prétention de forger une: elassi: lication de toutes pièces, et qui ne vise qu'à découvrir!celle Te Dieu a tracée. oil

Restent done nos deux premiers termes, frugivores ti insec4 tivores.

Mais cette division binaire est-elle Sn est noi Dr trique surtout ? Je ne le pense pas. 9

Et d'abord, avons-nous, en France, des espèces ‘exclusive ment. frugivores, comme nous avons des éspèces exclusivement insectivores (le grimpereau, l'hirondelle, etc.)?

Quelques savants. disent oui, M. Temmynck entre autres l'observation dit non. Car si les frugivores purs doivent sé ren: contrer en France quelque part, c'est assurément dans la tribu des, Colombiens (ramiers et tourterelles). Or, J'aivu, ‘de-mes veux vu, dans les grands hivers, en Lorraine; de pauvres pigeons ramiers réduits par la misère à l'état de squelettes; isuivrecà la glandée les troupeaux de pores, nombreux en! ces parages,1etise percher pittoresquement sur le dos de ces quadrupèdes.- Les pàtres prétendent bien que ces oiseaux ne font ainsi que pourisé réchauffer les pieds, mais tout me porte à croire qu'ils imitent plutôt l'exemple que leur donnent chaque jour les étourneauxet les bergeronnettes, qui se posent sur le dos des moutons; pour les débarrasser de la vermine dont leur toison-abonde: Je me demande, d'autre part, d'où viendrait cette odeur de fourmi si prononcée. qu'exhale quelquefois la chair des :tourterelless! en septembre, sinon.de la fréquentation des fourmilières. Je:sais bien que les cas que je, cite ne sont. que; des accidents etiqu'il serait aussi ridicule de, vouloir classer les pigeons panmidles insectivores parce qu'ils mangent. de temps, à autresune fourmi ou une.puce, que. dé, les traiter de, piscivores ou decarnivores parce qu'ils adorent la morue.et le renard au grosisel; mais si ces goûts exceptionnels ne, suffisent pas pour attribuer un:titre

OSEDIPEDES. 1

générique au groupe, is’ ont assez de valeur néanmoins pour vicier la dénomination de‘frugivores purs qu'on lui applique d'habitude, et c'estien cela que je la critique. Il est connu, en outre ; que la plupart des granivores exclusifs. les perroquets eux-mêmes , recherchent ‘avidement les insectes pour nourrir leurs petits.

Maintenant, à supposer que le frugivore exclusif existàt en France, 1l-est évident que l’ordre des Percheurs ne contiendrait pas seulement des espèces vivant de fruits ov d'insectes, mais qu'il yaurait encore la série des espèces vivant de fruits é'd’insectes. D'où la nécessité de remplacer la division binaire par Ta ternaire , et de‘eréer tout d’abord une troisième grande série ditesde F'Ambvorie, J'ai expérimenté cette méthode comme les autres; j'ai créé cette ambivorie qui est à elle seule tout un monde, et j'en ai:même obtenu, à l’aide d’une division adroîte, une; double; série:des Durirostres et des Mollirostres, qui m'a fourni des-résultats assez avantageux. Malheureusement cette division primordiale ternaire avait le tort d'offenser mes instincts musicaux, et il mé répugnait de sérier un ordre d'amoureax pat le nombre-trois, qui n’est pas un nombre d'amour. D'ailleurs; comme il m'était facile d'obtenir les bénéfices dela subdivision ci-dessus sans confondre les dénominations de la méthode diététique avec celles de la rostriforme, j'ai mieux aimé autre chose. ‘J'ai mieux aimé, par exemple, faire semblant de croire un moment que la frugivorie pure comptait un certain nombre ‘de représentants en France, et partir decette hypothèse pour diviser l'ordre des Sédipèdes en quatre grandes sériés principales : Frugivorie, Granivorie, Baccivorie, Insectivorie.: Je dirai tout à l'heure pourquoi es noms plutôt que d’autres. Je prie'seule: ment lle lecteur de considérer, avant toute objection, que ces quatre noms cadrent parfaitement ensemble; qu'ils ne sont pas dépourvus d'une certaine euphonie; qu'ils joignent à ce double mérite celui d'indiquer heureusement la transitionde là nourriture la plus ferme, qui estile gland , à la plus molle, qui est la mouche ou-bien l'œuf de fourmi, et enfin que ces substantifs génériques ont l'avantage de: posséder un sens pour ainsi dire offi-

ciel. Quant à la prétendue hypothèse que j'ai l'air d'adopter pour base de ma classification définitive, je prouverai facilement que son adoption provisoire n’a rien qui vicie la méthode et qui sente l'expédient. |

J'ai dit Frugivorie, ou série des Frugivores, pour les espèces qui vivent exclusivement de substances végétales. Frugivorie vaut mieux que Végétivorie, pour deux causes. D'abord parce que la première expression est plus consacrée par l'usage, parce qu'on dit un homme frugal, pour quelqu'un qui vit de peu et surtout de lentilles ; parce que les pères conscrits de la science ayant à baptiser un corbeau qui, pour se distinguer de sa race, affectait de mépriser ia chair et de préférer le blé tendre, l'appelèrent frugilegus (qui it les fruits) dont nous avons fait freux. En second lieu, parce que végétivore reporte plus volontiers la pensée vers l'herbe et vers la feuille que vers le fruit et le grain, qui sont plus spécialement du domaine alimentaire de l'oiseau. Carpivore n’était pas sans charme, Pomivore non plus, et j'avais songé à tous deux, mais tous deux avaient le tort de restreindre fâcheusement le sens de leur radical et de prêter à de pitoyables allusions touchant la charlotte et la matelote. Toutes les rai sons pour et contre débattues, j'ai gardé frugivore.

La première série étant celle qui vit exclusivement de substances végétales, la seconde devait ètre celle qui en vit prinaipalement. Et comme le grain ou la graine, et non plus le fruit, devient, à partir de la distinction entre l'exclusif et le principal , l’élément pivotal de la nourriture des espèces que nous avons à sérier, j'ai dû écrire sur l’étendard de cette seconde série le nom de Granivore.

La Granivorie débute par la première tribu qui se relâche des rigueurs du régime purement végétal, pour tàter de l'insecte. I ne s’agit, pour bien saisir le point précis de la division, que de connaitre à fond les mœurs et les coutumes diététiques de tous les Sédipèdes.

La troisième série comprend, comme la seconde, des espèces vivant des deux régimes, mais préncipalement d'insectes. Cependant je l'ai intitulée Baccivorie, plutôt que Vermivorie,

qui lui eùt très-bien convenu, parce que les principales espèces de la série qu'il s'agissait de baptiser (Grives, Loriots, Merles, Fauvettes) sont plus connues, en France, comme gourmandes de cerises, de raisins, de baies de sureau et d'alises, que comme mangeuses de vers de terre, et que la passion des fruits rouges m'a paru plus prononcée chez elle que le coût de la chair. Car il est bien certain que si la nourriture animale est le régime obligé de ces espèces pendant six mois de l'an, elles y renoncent néanmoins avec enthousiasme. Peut-être admettra-t-on alors que, dans un livre qui s'intitule raité d'ornithologie passionnelle, et que, dans une classification basée sur le genre de nourriture, l'auteur se soit cru obligé de choisir, entre deux dénominateurs de valeur presque égale, celui qui procédait du régime le plus attrayant. Pourquoi chercherait-il d’ailleurs, à cacher ses faiblesses, et hésiterait-1l à confesser qu'il lui répugnait d'associer aux noms d'oiseaux qu'il aime, comme le Rouge-gorge et la Grive, une épithète peu poétique ?

La louable impartialité dont je fais. profession m'oblige de noter en passant que la méthode divisionnaire, tirée de la comparaison des appareils digestifs, à laquelle j'ai si généreusement renoncé, facilite extrêmement la formation de ces trois premières séries, et prévient toute difficulté relative aux points de contiguité ou de séparation d'icelles.

Ainsi, les Granivores étant doués de la poche du jabot, comme les Frugivores, leur union, par ce caractère, avait l'avantage de constituer d'abord le mode mineur dit de la Digasterie; puis la Granivorie se détachait de la Frugivorie à l'endroit mentionné plus haut, où débute la promiscuité des régimes alimentaires.

Il n’y avait pas de confusion à redouter non plus quant à la délimitation des frontières entre la seconde et la troisième série, puisque la nature nous fournit, dans la diversité de structure de l'estomac et dans le nombre de ses poches, un signe infaillible pour dire où finit celle-là, où commence celle-ci. La troisième série part du dernier chainon de la Digastérie, pour aboutir au premier rang de l'Insectivorie; et ces deux dernières séries constituent le mode majeur dit de la Monogastérie. Et j'ajoute que la

confusion entre les deux modes est ici d'autant moins à craindre, que nous avons, pour nous orienter en ces parages, une boussole supplémentaire, le bec, dont la forme suit nécessairement les modifications de l'estomac, et qui est précisément en train de passer du fort au faible ou du conique à l’unguiculé, à l'endroit où nous sommes. Heureusement que si j'ai dû renoncer, pour motifs supérieurs, aux avantages de la comparaison des appareils digestifs, aucune raison ne m'imposait une semblable réserve à l’égard de la forme du bec, et que j'espère retrouver, à l’aide de cette boussole supplémentaire, toutes les facilités de casement dont je me suis volontairement privé. Revenons, pour la terminer, à notre nomenclature.

Point de discussion pour le quatrième terme, qui est Insectivorie, et qui s'applique à la série des mangeurs exclusifs d’insectes. Dans l’un et dans l’autre système, cette série commence à la première espèce qui renonce à la baie; elle nous conduit jusqu'aux limites de l’ordre voisin des Grimpeurs.

Le moment est venu, je crois, de justifier l'admission de l’hypothèse relative à l'existence des moules de notre première série.

Mon opinion est que la Frugivorie pure n’a pas un seul représentant parmi nos espèces de France. Cependant l’analogie, qui voit mieux et plus loin que tous les observateurs, affirmant que les zones tropicales sont plus riches, sous ce rapport, que les tempérées, je suis bien forcé de dire comme elle. Voici, du reste, les motifs qu’elle apporte à l'appui de son affirmation.

Elle dit donc que les contrées les plus chaudes et les plus plantureuses du globe sont les patries véritables du Frugivore pur, parce que, dans ces climats heureux où le sol n’est jamais las de produire, la végétation surmenée fait en tout temps largesse de fleurs, de graines, de fruits, de feuilles, aux espèces qui les aiment... et que la puissance aromale, qui git dans les rayons solaires, communique à ces divers produits du règne végétal des vertus alibiles qui leur manquent ailleurs.

C'est-à-dire que le Frugivore pur se trouverait confiné dans les limites de la zone équinoxiale, par la même raison que

l’oiseau-mouche, qui se nourrit du miel des fleurs, et ne peut subsister, par conséquent, que dans les pays privilégiés du soleil où la saison des fleurs dure douze mois par an.

Mais si l'existence du Frugivore se conçoit sans peine en ce milieu de luxe, où l'abondance des mets se prête si facilement au besoin de varier la nourriture et à l’inconstance des goûts ; si la nature, enfin , a fait au Frugivore, dans les régions de l’équateur, une destinée proportionnelle à ses attractions, ainsi n'a-t-elle pu agir dans nos froides contrées du Nord, trop voisines du pôle où le soleil se cache, laissant la terre nue, dépouillée, sans verdure, se reposer de sa fécondité laborieuse dans un somme de six mois. Où le Frugivore sédipède, qui n’a pas d'ongles tranchants, comme les Lagopèdes, pour déchirer la terre, trouverait-il sa subsistance, pendant que cette terre dort, ensevelie dans son linceul de neige? Il est bien évident qu'ici l’amateur passionné des fruits n'aura, chaque année, qu’une saison pour vivre suivant ses goûts, et qu'il demeurera tout le reste du temps exposé aux dangereuses suggestions de la misère, cette grande dépravatrice des goûts. Et ce sort est précisément celui que nos printemps font à une foule de granivores chanteurs, leur offrant l'insecte tout frais au moment même où la graine rancit et devient rare. Le granivore, pressé par le besoin et chargé de famille, est bien forcé de changer de régime; mais eüt-il fait cette concession aux circonstances , si la Flore du pays lui eût fait litière de graines fines ? Ceci est un problème. Les Serins, les Tarins, les Linots, élevés ou nourris dans nos cages au sein de l'abondance , témoignent bien rarement le désir de passer de la nourriture végétale à la nourriture animale ; et j'ai connu des chardonnerets qui sont morts pleins de jours, sans avoir à se reprocher le moindre coup de bec donné à un insecte, pendant une carrière de vingt ans. De même, nos pigeons de colombiers et nos pigeons en volières, qui trouvent à peu près de quoi vivre pythagoriciennement autour d'eux et qui sont à peu près libres, sont exclusivement frugivores, comme les serins, les bouvreuils et les chardonnerets captifs. Ce rapprochement curieux tranche, selon moi, par laflirmative la question de

l'existence des frugivores purs. Il ne s’agit plus que d'aller les chercher où ils sont : ce que je ferai tout à l'heure.

Mais du moment que le sédipède frugivore existe quelque part en ce monde, du moment que cette dernière dénomination remplit convenablement sa fonction d'étiquette dans son apphication la plus universelle, il me semble que nous n'avons plus à nous inquiéter de savoir si notre pauvre mobilier ornithologique de France fournit ou ne fournit pas d'espèces à mettre dessous. Et je dis qu'il suffit que ce terme de frugivore soit vrai, dans l’ordre complet des Sédipèdes, pour que nous soyons tenus de l’accepter comme nôtre, sans réserve et quand même, et abstraction faite de son plus ou moins d’applicabilité à l'ordre èncomplet des Sédipèdes de France; car si je consens volontiers à ce que ce Traité d’ornithologie demeure spécial à la France en tant qu’étude détaillée de mœurs et de caractères d'oiseaux, mes prétentions sont moins humbles, quant à ce qui est de la nomenclature. Ici j'ai l'ambition de travailler pour le monde des volatiles tout entier, et c’est pourquoi je suis si attentif à respecter l'ordre naturel établi pour les huit mille oiseaux du globe, et à ne pas sacrifier les intérêts de la masse aux convenances et à la commodité de nos 360 espèces. J’estime que l’Aiïgle de Meaux n'eût pas fait ainsi à ma place, ce sublime fantaisiste qui s’amusa un jour à poser le peuple hébreux comme pivot de l'humanité et à faire tourbillonner l’histoire universelle autour de l'histoire juive, pour voir jusqu'où pourrait aller la crédulité du lecteur.

Ainsi la prétendue hypothèse par nous admise précédemment , pour faciliter la subdivision normale de l’ordre des Percheurs, n’était une supposition qu'en France. Aïlleurs, c'était un fait, et un fait important, dont notre devoir d’historien nous forçait de tenir compte, pour obéir au principe d'harmonie qui veut que le principal emporte l'accessoire. Cette humiliante obligation de recourir à l'hypothèse, ainsi qu'en géométrie, n’est, du reste, que le moindre des désagréments attachés à la condition du classificateur local, condamné à opérer sur une échelle du vingtième, qui l’expose à rencontrer des vides là où miroitent, dans le loin-

SÉDIPEDES. 47 tain, les séries les plus populeuses, et le pousse à faire, à chaque pas, des enjambées colossales pour franchir d'effroyables lacunes , au risque de se rompre le cou.

J'ai entendu dire une fois au Journal des Débats , qui le tenait peut-être de Virgile, que l’art de gouverner les peuples. regere imperio populos… était le plus sublime et le plus difhcile de tous. Or, non-seulement je proteste, avec Oxenstiern, contre cette assertion téméraire, mais j'aflirme que la feuille ci-dessus, si prudente et si réservée d'habitude, n’eût pas parlé aussi légèrement, si elle se fût un peu moins occupée de la classification des hommes et un peu plus de celle des bêtes. Une preuve, en effet, et une preuve trop probante, que l’art de gouverner les sociétés humaines n’est pas la mer à boire, c’est que le premier venu y est propre, c’est que jamais on n'a manqué nulle part, nusquam gentium, de gens de bonne volonté pour être gouvernement, au contraire. C’est à ce point que je sais des pays peuplés de trente et quarante millions d’âämes où l'idée fixe d'une bonne moitié de la population est de gouverner l'autre, c'est-à-dire de toucher ses impôts et de se les appliquer, ce qui, dans toutes les langues du monde, est le vrai sens du mot gouverner. D'étranges pays, hélas! où le citoyen le plus inculte et le plus ignorant a sa Constitution dans sa poche, comme Sieyès et Lycurgue, et ne demande qu’à sauver le monde, mais où personne, en revanche , n’est dans le cas de vous dire où perche la Mésange.….! Le Journal des Débats lui-mème, qui a gouverné très -longtemps avec profit et gloire, et qui serait heureux de gouverner encore, le Journal des Débats, qui est très-fort en politique, est incomparablement plus faible en botanique, où il croit à la graine du chanvre mâle, ce qui induirait à supposer qu'en ornithologie il croit aux œufs de coq. C’est qu'il est plus facile de rédiger de grands journaux éloquents, voire de faire des constitutions pour le bonheur des peuples, que de mettre chaque bête à sa place.

Les tribulations du classificateur sont malheureusement de celles qui laissent le public froid et indifférent, sous prétexte que la loi ne condamne personne à faire des classifications, pas plus que des tragédies.

Mes lectrices ont deviné sans doute, quand je faisais tout à l'heure abus de citations latines, qué c’était pour me rendre propice le Journal des Débats, et non pour faire parade de mon érüudition classique. Alors j je ne leur demande pas pardon de 0 inconvenance.

Mais le cadre de notre dust est enfin terminé: il me is à se RE Le

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