‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 11 sur 63 · IC CT PR EUR · texte numérisé non relu

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me réponde comme tout le monde que le tabac provient de l'Amérique méridionale. Or, le tabac ne provient pas d'Amérique ; le tabac, ce narcotique abrutissant, dont les gouvernements constitutionnels se servent pour empoisonner les populations et les tenir endormies sous le joug; le tabac, qui a perdu l'Espagne, la Turquie et la France, le tabac est une des créations pivotales de la planète Leverrier. La planète Leverrier parfume de. caporal, et celui qui l’a inventée ne le sait peut-être pas. nares habet, sed non. Je défie, du reste, tous les savants du monde eivilisé de m'expliquer le symbole de monstrueuse subversion écrit dans les propriétés scandaleuses du tabac, une plante qui vous fait respirer par la bouche et manger par le nez!

On n’est pas astronome, encore une fois, mais on sait que la lüumigère Herschell est cardinale d'amour ; et l’on n’a pas besoin d'en savoir davantage, pour donner à l’Académie des sciences l'explication du rébus de mécanique céleste qui l'intrigue le plus à Pure qu'il est. Je veux parler de la marche à rebours des satellites d'Herschell qui se dirigent de FEst à l'Ouest, tandis que tous les autres satellites courent de l’Ouest à l'Est. Si ces messieurs du Bureau des Longitudes s’occupaient un peu plus des lois et de l'attraction passionnelle et un peu moins de celles de l'attraction sidérale, ils auraient compris comme moi, il y a bel âge, que la course des satellites d'Herschell ne présente aucune anomalie, au contraire. vu que le Dieu d'amour qui règne souvérainement en cet astre en régit naturellement le mouvement matériel , et que le dieu d'amour n'a pas de plus grand bonheur que de bouleverser tous les usages reçus, soumettant le fort au faible, pour montrer sa puissance, et faisant manœuvrer ses fuseaux par les mains des hercules : caprice n’a point de lois. La loi générale du mouvement veut que les satellites marchent d'Occident en Orient, dit l'amour ; c’est très-bien : alors je vais profiter de la circonstance pour imprimer à ma machine une direction diamétralement opposée. Sitôt dit, sitôt fait, et voilà pourquoi les satellites d'Herschell ont l'air d’être en dehors de la loi générale. Malheureusement les savants qui sont presque tous en dehors de la loi spéciale d'amour, ne sont plus de force à comprendre des arguments de cette nature-là.

Voulez-vous qu’on vous dise, quoiqu'on ne sache pas la mu-

sique, pourquoi la nation française éprouve un si grand malaise aujourd’hui et désire autre chose que ce qu’elle a. C’est parce que sa Tonique n’est pas d'accord avec sa Dominante. Sa Dominante, en effet, c’est l'honneur, et sa Tonique d'aujourd'hui est le Jucre, est l’ignoble agiotage.

Comme elle plonge dans les astres, l’analogie plonge dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Il lui est aussi facile de lire dans l’histoire des siècles écoulés que dans celle des siècles futurs; car il y a pour elle des livres naturels où tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera, est écrit. Les révélations parfumées du réséda et du pois de senteur l'ont mise au courant de l’organisation future des cinq chœurs de l'enfance et lui ont appris le dévouement et la générosité des Petites Hordes. Elle sait, par une analyse attentive du gouvernement modèle des abeilles, quelles institutions préparatoires exige la fondation du régime harmonien. Car les abeilles qui ont si bien réalisé chez elles la théorie de la liberté, de l'égalité et du travail attrayant, les abeilles ont débuté par supprimer impitoyablement les improductifs. Ensuite elles n’ont pas supprimé le capital (le miel), pas si bêtes ; elles l'ont conservé très-précieusement, au contraire. seulement elles l'ont socialisé pour le répartir ensuite à chaque individu en proportion de leurs besoins, conformément à la doctrine du Christ, formulée par ses apôtres. Elles ont enfin dit le dernier mot de Dieu sur la forme gouvernementale, en adoptant la monarchie élective féminine. C’est une grande gloire pour les abeilles que d’avoir été choisies par le Créateur pour indiquer aux hommes la solution de deux questions aussi importantes que celles de la répartition et de la forme gouvernementale ; et les hommes, à mon sens, ne sauraient témoigner trop de gratitude aux abeilles pour ce double bienfait. Ce qui me passe et m'afflige, c'est qu'après la décision solennelle des abeilles , il y ait encore aujourd'hui division entre les deux principales fractions du parti socialiste sur la question du capital. Les socialistes ne s'entendent pas entre eux parce que la science de l'accord universel, qui est l’analogie, leur manque. Et les classes fainéantes se réjouissent, et les elasses laborieuses se désolent de la scission des socialistes qui n'au— raient besoin, pour sauver le monde, que d’être plus forts sur l'analogie.

Je ne peux pas terminer ce chapitre sur l'origine des bêtes et sur beaucoup d’autres choses, sans relever les dangereuses hérésies de Linnée, qui, par la fausse définition des règnes, a si tristement contribué à égarer l'opinion publique sur le caractère .des plantes et des métaux.

Linnée a dit : Mineralia erescunt ; vegetalia crescunt et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt : Les minéraux croissent, les végétaux croissent et vivent; les animaux croissent, vivent et sentent. Autant de non-sens et d'erreurs capitales que de mots.

Ni le minéral ni la fleur ne sont dépourvus de sensibilité. Seulement la sensibilité de ces êtres inférieurs ne se manifeste pas par les mêmes organes que celle de l’homme, par la raison toute simple que les végétaux et les minéraux sont moins richement organisés pour penser et pour parler que l'homme. Mais le cerveau et le larynx ne sont pas indispensables pour sentir, pour aimer.

Car toute substance pénétrable par l'électricité est susceptible d'aimer et de sentir, et tous les corps sont pénétrables par l’électricité, qui joue dans la nature le rôle d'agent universel d’attraction, de vie et de fécondité. On sait l’ingénieux moyen dont se sert ce fluide impondérable à panache bleu pour forcer les corps à s’attirer , à s'aimer. L’électricité opère sur tous les corps, en leur donnant un sexe, c’est-à-dire en les dédoublant, de facon à donner à chacune des deux parties disjointes un désir furieux de se rejoindre. Aimer, c’est, à proprement parler, être électrisé ; c’est sentir qu'on est dédoublé et éprouver le besoin de se rejoindre à l’autre moitié de son être. L'homme et la femme qui sont deux sur la terre, ne sont qu’un dans l’autre vie, je veux dire dans la vie aromale, et c’est même pour cela que le nombre des femmes est égal à celui des hommes sur la surface de tous les globes. L’électricité prêche d'exemple, et la poursuite acharnée que se font ses deux sexes est la cause de toutes les grandes crises de la nature, y compris la reproduction des êtres et leur développement. Les typhons, les ouragans, les tremblements de terre ne sont pas autre chose que des explosions de fluide électrique, c’està-dire d'amour comprimé. L’éclair est le baiser des nuages, orageux mais fécond. Deux amants qui s’adorent et qui veulent se le

dire en dépit de tous les obstacles, sont deux nuages animés d’électricités contraires ei gonflés de tragédies. La jeunesse, saison des orages, n’est pas précisément un âge, c’est la faculté qw'ont les corps de se gorger d'une plus grande provision de fluide électrique : ce qui explique pourquoi il y a de jeunes vieux et de vieux jeunes, sans compter ceux qui n'ont point d'âge et n'en ont jamais eu. L'expérience constate que la chevelure soyeuse, qui est le plus bel apanage de la jeunesse, est en même temps le plus puissant des condensateurs naturels d'électricité. L'expérience démontre encore que les formes elliptiques et hémisphériques favorisent éminemment l'accumulation de ce fluide, et que les formes anguleuses, au contraire, le laissent échapper par leurs pointes. Alors nous commençons à deviner pourquoi le Créateur a semé avec tant de profusion l’ellipse sur le corps de la femme; et pourquoi il l'a dotée d’une chevelure si longue et si soyeuse, Une jeune et jolie femme est une véritable pile voltaïque, un véritable aimant, chez qui le fluide captif est retenu par la forme des surfaces et la vertu isolante des cheveux ; ce qui fait que lorsque ce fluide veut s'échapper de sa douce prison, il est obligé de tenter d’incroyables efforts, lesquels produisent à leur tour, par influence, sur les corps animés diversement, d'effrayants ravages d'attraction. Et c’est alors que les regards s’allument et que les incendies se propagent avec une intensité proportionnelle au carré de la distance. La science n’a jamais pu calculer, même approximativement, la puissance de fascination qui se condense quelquefoisen un simple regard de femme. L'histoire du genre humain fourmille d'exemples d'hommes d'esprit, de savants, de héros intrépides, de graves magistrats hébétés, magnétisés, séduits, foudroyés par une simple œillade féminine, une œillade assassine d'enfant. Heureusement que cette puissance formidable de fascination dévolue à la ferme n’a jamais commandé l'extermination des humains, au contraire; il n’en est pas moins vrai pourtant que la plupart des révolutions des empires ont eu pour origine un coup d’éventail électrique. Un amoureux de vingt ans me demandait un soir si j'avais jamais été témoin de regards bleus qui rayonnent dans lesténèbres et font clair autour d'eux. « Parbleu 1» lui répondis-je. Une chose très-plaisante , c’est le ton d'assurance des vieux, qui n'ayant plus la vue assez perçante pour dis-

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tinguer ces lueurs, les révoquent en doute, et les appellent des hallucinations, des illusions du bel âge !

Messieurs les professeurs de physique, patentés et garantis par le gouvernement, n’osent pas dire les deux sexes de l'électricité; ils trouvent plus moral d'appeler cela ses deux pôles. Ils ont un pôle négatif et un pôle positif, une électricité vitrée et une électricité résineuse. De telles absurdités me passent. La fausse pudeur de ces messieurs qui ne rougissent pas du commerce et qui rougissent des plus jolies œuvres de Dieu, ressemble étonnamment à la délicatesse des viandes noires qui se raffinent par la faisandaison.

La vie proprement dite, la vie de l’adulie, c’est donc la séparation des deux fluides ou des deux sexes, c’est le jeu de l'électricité. La mort, c'est la neutralisation absolue des deux électricités l’une par l’autre. Les êtres ne vivent pas encore quand le sexe n’est chez eux qu’à l'état latent, comme dans l'enfance; la vie se retire d'eux quand l'électricité ne peut plus tenir en leurs corps, comme dans la vieillesse. Le saint roi David fit preuve qu'il comprenait parfaitement les propriétés condensatrices des surfaces elliptiques polies, quand il s’adjoignit la jeune Abigaïl pour garde du corps en ses vieux jours. L’électricité fait mieux que ranimer les moribonds; elle rend le mouvement aux cadavres; je l’ai vue ressusciter des vers à soie morts d'amour et les faire r'aimer.

Cette vérité admise, appliquons-la au minéral. -

Le minéral n’est pas un corpsinerte, comme le vulgaire le suppose : c’est un corps chez lequel la vie n’est encore qu’à l’état latent. La définition même de Linnée, mineralia crescunt, prouve que Linnée ne s'était pas bien rendu compte du phénomène de la croissance ; car la croissance est une agglomération de molécules qui sont sollicitées à se réunir par une puissance quelconque, et cette puissance, cette attraction moléculaire est l'électricité. Or, où il y a électrité, il y a vie : croître c’est vivre.

Certainement que si l’on place une tige métallique dans un séjour paisible et parfaitement abrité du souffle des orages, où aucune influence dangereuse ne puisse développer le sentiment en elle, certainement qu'on aura lieu de la considérer comme une matière inerte. Mais qu'on s’avise, par hasard, de la changer de place, de métamorphoser, par exemple, l’humble broche à rôti en tige de pa-

ratonnerre.…. tout aussitôt s’opèrera dans les mœurs du métal une révolution complète, et la puissance magnétique apparaîtra en lui, preuve que ses passions n'étaient autrefois qu'assoupies. Ce n’est pas, comme on voit, chez les hommes seulement que les honneurs changent les mœurs. A peine la pacifique broche at-elle été transférée de la basse région du foyer culinaire au faîte des hautes tours, à peine a-t-elle quitté l'horizontale pour la verticale, qu’elle a pris un caractère conforme à sa position nouvelle. Couchez le fer, il s’endort ; dressez-le, il voudra marcher.

Rien de plus froid en apparence et dans la vie habituelle qu’un paquet d’aiguilles anglaises ou une boîte de plumes métalliques. Examinez pourtant : Voici qu'on a fait passer à proximité de cette masse inerte le souffle amoureux de l’aimant : soudain aiguilles et plumes de s’éveiller de leur lourd sommeil, de se dresser sur leurs pointes, de frémir, de se trémousser dans une agitation fébrile, de s’unir, de s’enlacer pour exécuter quelque sarabande fantastique ; bref, de prendre toutes ensemble leur volée, comme un essaim de moineaux francs, pour aller donner de la tête et du corps contre leur foyer d'attraction et s’y incruster avec rage. N’en déplaise à Linnée, elles ont du sentiment, ces plumes et ces ai guilles, tout comme la fauvette de la nièce de Descartes.

Et si le feu d'amour n’embrasait pas tous les êtres, les métaux et les minéraux comme les autres, où serait, je le demande, la raison de ces affinités ardentes du potassium pour l'oxygène, du gaz hydrochlorique pour l’eau, de l'acide sulfurique pour la barvyte, affinités si puissantes, si bien comprises par nous, que nous avons été forcés de leur voler leurs effets pour en enrichir le langage de nos passions? car nous avons aussi, dans notre langage figuré de la politique et du drame, la fermentation de l'esprit public, l’effervescence des idées, lébullition des passions incendiaires.… et tous ces substantifs imagés et expressifs sont empruntés au langage de la matière, et l’on dit encore d’un vteillard amoureux que c’est un volcan qui brûle sous la neige. Il est évident que si ces minéraux étaient aussi insensibles et aussi calmes qu’on veut bien le dire, nous n’aurions pas été leur emprunter leur vocabulaire pour parer à la pauvreté du nôtre. La poésie et la vérité ont eu raison cette fois de la science. Perroquets de Linnée, répétez donc tant que vous voudrez, après lui, que les mi-

néraux ne sentent nine vivent, n’ont ni passions ni sexes; le potassium se chargera, à lui seul, de donner à vos paroles un éclatant démenti, le potassium qui met le feu à l'eau pour s'unir à l'oxygène! Il a été écrit que Léandre traversait tous les soirs un bras de mer pour se jeter dans ceux de son amante, mais on n'a jamais dit qu’il y eût mis le feu.

Et les fleurs, oh mon Dieu ! refuser le sentiment aux fleurs, les plus sentimentales, les plus nerveuses peut-être de toutes les créatures ! Mais où donc ces gens-là avaient-ils étudié la nature dont ils se sont proclamés les seuls et uniques interprètes? Moi qui suis un homme simple, j'ai beaucoup vécu aussi dans la société intime de la nature, et elle m’a beaucoup parlé par la voix des lilas, des roses et des luzernes. Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas dit la même chose qu’à eux ? car voici, à quelques volumes près, ce que j'ai retenu de ses conversations, et personne ne peut croire que j'aie le moindre intérêt à travestir son langage :

Elle disait :

Toutes les plantes sont des êtres sensibles, animés comme les hommes, de passions dévorantes, et qui ne peuvent s'épanouir dans leur magnificence qu’en un milieu qui laisse à ces passions leur légitime essor ou, pour parler plus simplement, un milieu qui leur fasse une destinée proportionnelle à leurs attractions. Hélas ! que vous e avez vu mourir de jeunes plantes sans vous douter que c'était .a passion qui les tuait! Oui, la passion, une inclination violente sontrariée par la barbarie d’un tuteur inflexible, entravée par un obstacle quelconque, une grille, un mur noir de couvent, d'ombrageux alentours. L'une était blanche et rose et née pour vivre aux champs, ignorée et heureuse; elle s’étiola et s’éteignit, faute d’air et de soleil, dans le séjour des cours où elle fut transplantée. L'autre, qui sèche sur pied et s'incline avant l'heure, apporta en naissant le germe de la contagion héréditaire et périt avant l’âge, victime expiatoire de la faute d'autrui. Celle-ci, séparée de la moitié de son être par une multitude innombrable de kilomètres, a long-temps attendu un doux message d'amour; mais les facteurs habituels de la correspondance des fleurs, le souffle du printemps, les insectes dorés, ont passé avec les beaux jours sans lui apporter le moindre souvenir de l’étamine aimée. Alors la pauvre délaissée a fermé

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sa Corolle, sa corolle, nid d'amour par elle préparé pour les tendres mystères, tente nuptiale qu'elle avait tissée d'une merveilleuse matière, plus précieuse, plus odorante, plus splendide inille fois que l’étoffe du manteau d’une reine d'Angleterre. Oh! éachons biéti À tous nos secrètes douleurs et le mal qui nous fait mourir, et que l'œil du profañie ne déflore pas du moins l'aleôve virginale où l'amour, hélas! n'a pas lui. Elle dit, et son dernier parfuiii s’exhale vers la contrée natale, et sa tête allanguie s’'affaissé sur sa tige. Combien d'autres ont péri en proïé au ver roneur. dé la inisère, de la faïin, de la soif et du froid!

Oh oui! les fleurs confessent la loi uriverselle d’ainour, comme lé potassium et l'acide sulfurique, la loi du désir et du bonheur gravée au cœur de tous les êtres par le burin de Dieu. Le luxe et l'éclat dé la fleur affirment que lé bonheur est au bout de la passion satisfaite ; son affaissement et ses pâles couleurs, que la souffrance est au boût dé la passion comprimée. Les fleurs, en obéissant à la loi de Dieu, qui commande le plaisir, se montrent plus iitelligentes qu’une foule de moralistes civilisés, qui prétendent refaire l'œuvre de Dieu, et qui s’en vont prêchant la noftification et Je jeûne dont ils s’abstiennent pour leur compte personniel autant que faire sé peut. Et chose assurément fort bizarre, c’est que le soi-disant dieu de la douleur, le dieu des catholiques lüi-méme, n'a pas dû tout l'air de savoir mauvais gré aux fleurs qui obéissent avec le plus de zèle à son commandement : añmnezvous. et que c’est, au contraire, précisément à celles-là qui se rüuinérit le plus vite en frais de toilette et de parfums qu'il accorde uñe place privilégiée dans ses réposoirs et ses temples. Là vigne ést certainement une plante sainte et une plante chérie du Seigneur et de ses ministres, puisque c'est avec le sang de Ka vigne que le prêtre communie. On va voir néanmoins de quelle persévérance et de quels incroyables efforts la plante sainte est capable pour surmonter lés obstacles qui entravent l'essor de sa dominante passionnelle, passion d'ordinaire bien paisible, le besoin de jaser…

La vigne aime à jaser. C’est un défaut qui lui est commun avec le chien d'arrêt et une foule de personnes aiïmables des deux sexes ; et en conscience, il serait difficile de faire un crimé de cette faiblesse pleine de charme à une plante dont le jus délie la

langue et qui est un emblème cardinal d'amitié. Dans l'ardeur d'expansion qui la brûle, la vigne s'attache avec amour à tout ce qui l'entoure; elle monte familièrement sur l'épaule des pruniers, des oliviers, des ormes; elle tutoie tous les arbres. Puisque la vigne module en tonique d'amitié, sa familiarité est légitime. J'en eus une pour amie d'enfance, amie généreuse et prodigue que je vois encore d'ici me tendre ses longs bras chargés de fruits ; fruits dorés et vermeils qui semblaient attendre pour mûrir ces jours heureux de septembre où l'enfant exilé rentre au foyer natal, où M. Lhomond se fait pour laisser parler le rougé-gorge. La riche végétation, délice des enfants, orgueil de la famille, non contente de tapisser de ses réseaux la face méridionale d’une muraille immense, en avait escaladé la crète pour aller voisiner au moyen de ses pousses les plus aventureuses avec un espalier de la maison adjacente. L'entente la plus cordiale régnait entre les deux treilles et plusieurs circonstances que l’horticulteur devine sans peine avaient contribué à en resserrer les liens... Mais le deuil entra un jour dans a maison voisine ; puis vint un nouveau maître qui prétendit avoir le droit d’exhausser de quelques pieds la muraille mitoyenne, et qui en abusa.

Î fallut bien alors se résigner à trancher par le fer les nœuds étroits qui unissaient les espaliers amis. Leur cœur en saigna bien long-temps, mais la barbarie ne tarda pas à porter fruit. Dès le premier automne, la récolte des deux treïlles diminua de moitié en poids et en saveur. L'an d’après, les deux tiges ne poussèrent qu'en bois et s'emportérent en hauteur avec une incroyable énergie. C'était pitié de voir les chétifs grapillons durcis et récroquevillés sous la feuille, déshonorer la place où s’étalaient naguère dans tout l'éclat de leur beauté appétissante les grappes d'or translucides. Deux ou trois ans se passent sans apporter de changement notable dans la disposition d'esprit des espaliers rebelles. La science horticole fait vainement appel à tous les moyens de Ja thérapeutique végétale pour vaincre l'infécondité opiniâtre. Fumier chaud, bains de pied, manteau de paille l'hiver, caresses, petits soins, rien n’y fait, ou plutôt tout se convertit en bois. Des deux côtés du mur la désolation est au comble, chez les enfants surtout. La paresse toute seule est bien douce après dix mois de travail répugnant dans le jardin des racines grecques; mais la paresse

aimantée de chasselas est bien plus douce encore. Déjà les grands parents parlent de mesures extrêmes, et prononcent le mot d’arrachement, quand , par une belle matinée ‘d'avril, la mousse des bourgeons de l’une et l’autre treille s’entrouvre et laisse voir sortant de sa coque soyeuse une double gemmule, promesse ines— pérée d’une riche vendange. Et comme l’un des propriétaires se glorifiait bruyamment du succès de ses efforts, qui avaient {riomplié, à V'en croire, des résistances de la nature : « Père, lui demanda » son fils, un enfant de douze ans, qui prenait à bon droit sa part » de l’allégresse paternelle, as-tu remarqué comme les branches » qu'ils avaient séparées, il y a trois ans, sont revenues ensemble » par dessus la muraille, dis? » Le savant ne prit pas au sérieux l'observation de l’enfant ; mon père était savant. Cinq mois après, au milieu des jouissances de la récolte, le propriétaire de la treille voisine, un industriel, répétait pour la vingtième fois à mon père : Savez-vous que c’est tout de même bien drôle, ca, la coalition de ces deux vignes, qui se donnent le mot pour faire grève et pour reprendre le travail en même temps? — Certainement que c’est fort singulier et fort inexplicable, lui répondait mon père qui était un savant.

Je déclare qu'on a fait beaucoup de drames avec des murs de couvent et des victimes cloîtrées, et des échelles de soie, qui n'étaient pas plus intéressants que la simple histoire qu'on vient d'ouïr. Et j'ajonte que les annales de la botanique passionnelle, que bien peu de gens ont feuilletées jusqu’à ce jour, fourmillent de semblables récits. et, circonstance fort remarquable, la morale de ces romans-là dit toujours : Dieu nous a mis au monde pour aimer et jouir ; aimons, soyons heureux pour faire plaisir à Dieu.

Pourquoi les deux vignes ci-dessus ont-elles refusé pendant deux ou trois ans de produire? Je vous l'ai déjà dit, —parce que l'attraction de la vigne est de se lier d'amitié avec tout ce qui l'entoure pour jaser de choses et d’autres. En séparant les deux espaliers amis, en les soumettant au régime cellulaire, en les condamnant au silence surtout, on leur avait fait wne destinée non proportionnelle à leurs attractions. Elles se regimbèrent et refusèrent de produire ; elles étaient dans leur droit. Et elles rentrèrent dans la voie de l'harmonie et de la fécondité le jour où elles ren-

trèrent dans la voie de leurs attractions. Voilà pourtant les êtres que la science civilisée nous donne pour dénués de sentiments !

Je finis, car il faut finir, car je ne sais plus où s’arréterait le Pégase de mon imagination, si je lui rendais la main au lieu de lui serrer la bride.

Que les gens sérieux, que les moralistes civilisés à qui la lecture de chacune des pages qui précèdent a inspiré un sentiment de pitié ou de colère, que tous ceux qui réclament pour l’auteur de ce livre une place à Charenton attendent pour me bien condamner, que je leur aie tout dit, que je leur aie nommé tous mes complices.

Il y a quelque temps que des physiciens de l'Institut, qui ne songeaient pas à mal, qui ne songeaient pas surtout à travailler pour la plus grande gloire de l’analogie passionnelle, se livraient à des expériences de physique amusante sur les diverses propriétés des rayons lumineux. Ils ignoraient complètement que l’analogie passionnelle eût décerné les fonctions de rayon générateur au rayon jaune. Or, ils ont découvert qu'aucune plante ne pouvait fructifier hors de l’action du rayon jaune. etle fait, affirmé & priori par l'analogie passionnelle, avec ce ton d'autorité qui la caractérise, est demeuré acquis à la science, comme l’existence de la planète Leverrier, comme l'existence des planètes dites félescopiques, qu'elle avait aussi annoncées.

J'avais établi en 1845 , au rez-de-chaussée d'un journal quotidien , la théorie de l'identité caractérielle et de l’analogie du rat et du barbare ; j'avais prouvé que les deux fléaux dévastateurs se correspondaient dans l'histoire avec une exactitude rigoureuse , que chaque invasion de barbares avait déposé son rat spécial sur le sol envahi. Un savant médecin de l’Institut de France, une illustration plus qu'européenne, M. le docteur Lallemand, arepris la thèse en avril 1847, dans la Revue indépendante, et il est fort probable que l'illustre docteur n'avait pas eu connaissance de mon travail, puisqu'il ne m'a pas cité.

Et de deux, messieurs les rieurs, et rira bien qui rira le dernier..., Car voici venir en faveur de l’analogie passionnelle un troisième acte de foi qui dépasse de mille coudées en franchise et en autorité les deux autres. C’est encore un prince de la science

officielle, un mathématicien illustrissime , une des gloires de l'Institut français, un homme pieux, qui ose dire (novembre 1845) en pleine Académie :

« Les passions sont des forces soumises aux lois de la mathématique ; le jeu de ces forces constitue la MÉCANIQUE PASSION- NELLE ! !

» La jeune personne qui renonce à son brillant avenir de bonheur et de famille, pour se consacrer au service répugnant des malades, obéit à une force calculable, suit une RÉSULTANTE! ! »

Le jeu des passions constitue la MÉGANIQUE PASSIONNELLE ! Qu’'avons-nous dit de plus?

La jeune fille qui renonce à son avenir de bonheur et d'amour suit une résultante (tension de l’unitéisme). Qu'en dites-vous à présent, messieurs les incrédules? Que vous semble de cette analogie passionnelle , ce rêve inadmissible de quelques cerveaux fêlés ?

Le jeu des passions constitue la mécanique passionnelle. C'est très-vrai; mais il a fallu à l'honorable M. Cauchy quarante ou cinquante ans d’eflorts persévérants, de travaux incompris, ridiculisés peut-être , pour arriver à confesser la loi de la mécanique passionnelle… Et voici une jeune fille, une enfant de seize ans, qui n’a pas fait plus que nous sa société chérie des x et des y, et qui en a appris tout autant que l’homme de science , à effeuiller des roses et à écouter pendant huit jours le ramage de ses oiseaux favoris.

C'est-à-dire que la science, à mesure qu'elle s'élève, proclame la souveraineté de la Passion, loi de Dieu, levier universel du mouvement. Quod erat demonstrandum.

Passion, passion, passion, et tout n’est que passion !

J'ai dit les mystères de la classification universelle des scien— ces, l’origine des bêtes, leur parenté avec les planètes. A présent que nous avons une idée de ce monde où nous devons entrer, nous pouvons passer outre à l'histoire de la chasse.

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