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CHAPITRE PREMIER

De Ja chasse et de son influence sur les destinées de l'humanité.

L'homme est le roi de la Terre.

A sa royauté sont attachées certaines attributions qui s'appellent les droits naturels de l’homme.

La chasse est le premier de ces droits.

La chasse est le premier et le plus ancien des arts. Elle est antérieure à la cuisine et à la guerre; l'humanité Ini doit son prenuer paletot et son premier rosbif.

La chasse est contemporaine du jour où la venue de la misère clôtura sur ce globe l'ère paradisiaque et ferma sur l'humanité les portes du jardin d'Eden; ou, pour parler un langage plus clair, elle est contemporaine du jour où l'homme tomba d'édénisme

en sauvagerie et dut se résigner à gagner sa nourriture à la sueur de son front. Ce jour-là l’homme inventa la chasse pour essayer de se relever de sa chute.

La chasse est l’industrie première-née de la nécessité, est la première manifestation de la puissance et de la liberté de l’homme. C'est par elle qu'il signale la prise de possession de son globe. La chasse, industrie pivotale du Sauvage, est en même temps le point de départ du progrès social, le premier essor du travail émancipateur qui doit quelques mille ans après r’ouvrir à l'humanité les portes des destinées heureuses.

La chasse est aussi le plus noble emploi des facultés humaines. C'est l'exercice par excellence pour faire les hommes forts. Le chasseur, le destructeur de monstres, est le bienfaiteur-né de l'humanité, le protecteur des moissons et des troupeaux, le tuteur de l’orphelin, le défenseur de la femme et de tous les opprimés. Qui fit si grands les noms de Bacchus et d’Hercule et d’une foule de héros”? La passion de ces dieux et de ces héros pour la chasse.

L'histoire des âges héroïques n’est qu'un traité de chasse. L’humanité, dans sa reconnaissance, attribue l'invention de la chasse à ses dieux. L’Olympe est peuplé de dieux chasseurs. Et quels dieux! les plus beaux, les plus jeunes, les plus adorés de tous. C'est Apollon, le dieu du jour, le dieu de la poésie et des beauxarts, le même qui tua le serpent Python à coups de flèche. Bac chus, l'inventeur du vin, le dompteur de tigres, le suprême consolateur des mortels affligés. C’est Diane, la pudique vestale, l'élégante et svelte déesse de la chasse et de la chasteté, Diane la sœur d'Apollon et la plus belle des immortelles après la mère de l'Amour et des Grâces, Diane qui n’a pas obtenu le premier accessit de beauté, au grand concours du mont Ida, parce qu'elle n’a pas voulu le réclamer ; parce que les scrupules de sa pudeur farouche ne lui ont pas permis d'accepter les conditions du programme d'examen; parce que la déesse ombrageuse qui avait débuté par métamorphoser en cerf le chasseur Actéon, coupable de lavoir surprise, au milieu de ses nymphes, en toilette de bain, ne pouvait pas décemment se présenter dans un semblable costume aux regards du berger troyen. Je prie, à ce propos, qu'on me dise pourquoi les Grecs qui ont éprouvé le besoin d’avoir trois ou quatre chasseurs ou chasseresses de haut titre dans le sénat des

dieux, n’ont pas même songé à réserver la plus petite place dans cette assemblée auguste au patron de la pêche ? Je connais trop la mythologie grecque et sa générosité habituelle , pour admettre qu'elle ait pu se conduire ainsi, à l'égard d’une industrie pacifique, par un vil et sordide motif d'économie.

La reconnaissance des mortels fit mieux que décorer les bienfaiteurs du globe du vain titre de dieux et les colloquer dans l'Olympe. Elle leur donna place sur terre en des Panthéons magnifiques ; elle consacra un culte rétribué et érigea des autels à ceux qui avaient racheté l’homme de sa misère et de son ignorance. S'il échut au peuple grec d’éterniser par d'admirables monuments le souvenir des bienfaits et de la gratitude, c’est que le peuple grec est le seul de l'antiquité, le seul, entendez bien, qui ait mérité d’être appelé le peuple de Dieu, étant le seul qui ait compris la sainteté de la passion, œuvre de Dieu, et osé diviniser l’amour, source de toute poésie, de toute justice et de toute religion. Un fait historique bien certain, c’est que les dieux les plus populaires de l'Olympe, ceux dont les fêtes font le plus de bruit (Bacchanales), ceux dont les statues et les temples comptent parmi les merveilles du monde, (colosse de Rhodes, temples d'Ephèse et de Delphes), sont des dieux de chasse et s'appellent Diane, Apollon, Bacchus. Et notez bien que je ne parle ici que des grands dieux et que je passe sous silence les petits comme Hercule et Thésée.

La preuve que la reconnaissance des peuples s’est de tout temps attachée au nom du chasseur, c’est que le chasseur fut de tout temps aussi le héros des légendes populaires, aux rives de l’'Eurotas et du Céphise, comme aux bords du lac Ontario. La littérature de l'Amérique du nord, un pays né d'hier, n’a produit encore qu'un chef-d'œuvre et un type. Ce chef-d'œuvre est une histoire de chasse; ce type admirable est celui de Bas de cuir, le chasseur primitif, chaste et religieux.

Apollon, Bacchus, Adonis, Méléagre, Céphale, Endymion, Thésée, Jason, Achille, Päris, tous les jolis garcons de l'antiquité furent de parfaits chasseurs. Le premier qui fut roi, Nemrod, fut un grand chasseur devant Dieu et non pas un soldat heureux, comme s’est plu à l’affirmer M. de Voltaire qui n’entendit jamais rien à la chasse, pas plus qu’à l’histoire naturelle, ce qui lui a fait

beaucoup de tort. Ce fut encore un coup de fronde excessivement heureux qui commença la fortune et la réputation du saint voi David, ainsi nommé de ce qu'il faisait égorger ses plus dévoués serviteurs en d'indignes guet-apens pour leur voler leurs femmes... Artiste sublime, du reste, à l'instar de Néron, grand poète et beau danseur. La légende sans seconde des âges héroïques est celle de l'expédition des Argonautes, commandée par Jason, le roi des chasseurs de l'époque. Et qu'est-ce que c’est que cette expédition des Argonautes, sinon une illustre partie de chasse, puisqu'il s’agit de conquérir une toison quelconque et d’assassiner les dragons qui la gardent, puisque le nom des plus célèbres veneurs de ce temps figure sur la liste des actionnaires de l'entreprise! Les poétiques légendes de Pyrame et de Thisbé, de Céphale et de Procris, ne sont pas moins populaires dans la Grèce que les légendes de Saint-Hubert et de Geneviève de Brabant dans le pays de Gaule. Le lion de Némée a pour pendant chez nous le lion de Pépin-le-Bref ; le sanglier de Calydon à laissé de dignes émules dans notre histoire moderne, le loup Courtaut et la bête du Gévaudan notamment, sans compter une multitude d'ours et de sangliers plus ou moins illustrés par la complainte et par le Messager boiteux.

Les plus adorables faiblesses des divinités de l'Olympe ont aussi pour cause un chasseur. Il n’y à pas dans l’histoire deux intérêts aussi étroitement unis que ceux du chasseur et de Ja jolie fem me, sinon ceux de la chasse et de la liberté. La déesse de Paphos, de Cythère et de Gnide, Vénus, qui fit tant parler d'elle pour sa légèreté, Vénus n'eut jamais d'amant de cœur plus aimé que le beau chasseur Adonis, qu'un formidable coup de boutoir ravit à sa tendresse et sur la blessure duquel elle versa tant de larmes qu'il en naquit une fleur. L’Aurore aux doigts de rose, l’Aurore si réfractaire aux feux du vieux Titon, son époux légitime, se compromit scandaleusement pour le chasseur Céphale. La chaste Diane elle-même ne sut pas assez résister aux charmes d'Endymion, et dut avoir plus d'une fois besoin de prétexter d'une éclipse, pour expliquer l'irrégularité de son service d'éclairage nocturne. La poésie fait foi que c'est à la justesse de son coup d'œil et à sa réputation d'habilissime tireur d’are que le berger Pâris, fils de Priam, dut l'honneur insigne d'être choisi

ee. né dédie

DE LA CHASSE. 15 par trois jeunes immortelles peu yêtues pour arbitre souverain d'une question délicate.

Quand la vertu des déesses elles-mêmes, des déesses veslales, chancelait si facilement devant la puissance de séduction dont le chasseur est armé, comment eût tenu, hélas! celle des filles des hommes ! L'histoire des héros chasseurs est le martyrologe des vertus féminines.

Atalante, la vierge obstinée, la chasseresse aux pieds légers, qui fit courir et périr à la peine tant d’infortunés amoureux, Atalante mollit et se laisse distancer par Méléagre, vainqueur du sanglier de Calydon. Médée, l’enchanteresse Médée qui possédait de si précieuses recettes pour endormir les dragons et rajeunir les vieillards, en chercha vainement pour éteindre le feu d'amour allumé dans son sein par le chasseur Jason, natif de Thessalie. C'est l'amour d'Ariane, fille de Minos, qui ouvre au chasseur athénien Thésée les portes du labyrinthe et lui procure les moyens de se défaire du Minotaure et d'affranchir sa patrie du tribut annuel de jeunes vierges qu’elle payait au roi de Crète. Qui peut dire cependant quelle eût été la fin de la pauvre Ariane si elle n'eut eù la chance de rencontrer un consolateur dans l'ile de Naxos, féconde en vins fumeux? Pour qui l'autre fille de Minos, (prince chéri des dieux, mais qui eut très-peu de satisfaction du côté de son épouse et de ses deux demoiselles), pour qui la malheureuse Phèdre, criminelle et vertueuse à la fois, brülat-elle de feux si dévorants et si illégitimes? Encore pour un beau chasseur, le beau ténébreux Hippolyte, aussi écuyer de grand renom, mais connu dans la Grèce pour pousser la vertu jusques à la rudesse. Phèdre, Médée, Ariane. des filles de sang royal qui se prennent de passions furibondes pour d’aimables chasseurs, c'est presque toute la tragédie antique !

C'est encore un jeune chasseur qui alluma l'incendie d'Hion avec une étincelle d'amour. La guerre de Troie, qui occupe une si large place dans les fastes de l'antiquité, n’est qu'une aflaire de cœur comme on en voit tous les jours quatre ou cinq dans la Gazette des Tribunaux, une histoire de séduction suivie de vendetta, dans laquelle le beau berger Pâris, déja nommé, joug le rôle le plus agréable. L'enlèvement d'Hélène, princesse européenne, par un chasseur d’Asie, n’est que la représaille, au sur-

plus, de l’enlèvement de Médée, princesse asiatique, par un chasseur thessalien. Ce n’est que la seconde manche d’une partie engagée entre les deux continents et qui fut gagnée depuis par Alexandre le Macédonien à la bataille d’Arbelles.

Hélas! pourquoi la belle Hélène abandonna-t-elle si indignement son époux et ses devoirs les plus sacrés pour suivre son séducteur sur la terre étrangère, si nous devions payer sa faiblesse si cher ! Car il y a bien long-temps que nous l’expions sa faiblesse, en grec et en latin, et il me semble que la pénitence a bien assez duré. On parle quelquefois de l’expiation à laquelle nous a condamnés aussi la faute de nos premiers parents gnoscenda quidem, puisque c’était le bon Dieu lui-même qui avait induit en tentation les coupables avec sa prescription imprudente: Crescite et multiplicamini. Je doute que les conséquences de la curiosité irréfléchie de notre première mère aient été aussi désastreuses pour l'humanité, aussi fécondes en pensums surtout, que les suites du désagrément de Ménélas.

La chasse est la seule branche d'industrie où l’importance de la fonction se mesure au talent et à la capacité, où la critique facétieuse soit de ton et soit impitoyable pour la maladresse et les prétentions déplacées. D'où chez le chasseur l'estime de soi même, le sentiment de la dignité personnelle, l’exaltation du courage et le mépris de la mort. Qui supporte plus stoïquement la torture et meurt mieux que le sauvage faconné par la chasse à la souffrance et à la privation? Il est vrai que le sauvage des grands lacs, qui chante sa chanson de mort, est persuadé que le Manitou l'attend pour lui donner un permis de chasse dans les forêts des esprits. On n’a pas calculé pour quelle quantité l’amour de la chasse entrait dans le mépris de la mort chez ces martyrs courageux. -

Si l’on a vu tant de déesses et tant de reines épouser des ber— gers, c’est que les bergers sont du bois dont on fait les chasseurs, et les chasseurs du bois dont on fait les héros. Si le chasseur obtient si fréquemment le prix d'amour que décerne la beauté, c’est que la beauté n’a jamais donné dans le travers de la fausse merale et qu'elle est noblement demeurée fidèle et docile à la voix de Dieu qui est la passion, l'attrait, et qui lui désigne secrètement ses élus. Dieu n’a concédé à la femme le privilége de

faire des heureux qu’à la condition-par celle-ci de choisir parmi les plus dignes, c’est-à-dire parmi les guerriers, les chasseurs, les héros. L'amour est passion foyère d'enthousiasme et génératrice de gloire; l'amour est le tribunal d'appel qui relève le mérite des condamnations iniques de la société; le capital est sa bête noire ; son bonheur est de l’humilier. D'autre part, Dieu a mis au cœur des héros attraction suprême pour les bonheurs d’amour. On ne sait pas ce que le preux Roland, neveu de Charlemagne, eût pu faire ou donner pour un seul cheveu d'Angélique, prin-— cesse de Cathay. Hercule victorieux à filé cent quenouilles peutêtre pour le premier baiser d'Omphale, et n’a réclamé que beaucoup plus tard une augmentation de salaire.

Les moralistes ont fort blâmé cette prétendue faiblesse du noble fils d'Alcmène filant aux pieds d’une femme. Pour moï, je ne sais rien de plus religieux, de plus humain que ce mythe touchant de la personnification de la force brutale subjuguée par l'attrait, que ces éternelles et charmantes histoires de Mars désarmé par l'Amour, de lions que la passion métamorphose en agneaux. Dieu et le genre humain n’ont pas de pires ennemis que les moralistes orgueilleux qui prétendent corriger l’œuvre de Dieu en comprimant la passion, et qui la compriment, en effet, d’une facon si maladroite, qu'ils ne manquent jamais de lui faire faire explosion pour le plus grand malheur des sociétés stupides qui ont foi en leurs dogmes.

Le chasseur est l’homme fort qui ne relève que de son droit et de son arme, qui ne subit le joug d'aucune tyrannie, qui préfère la mort à l'esclavage, qui n’abdique la jouissance d'aucun de ses droits naturels qu’en vertu d’un contrat librement consenti. C’est l'homme de la nature, le pionnier vigoureux qui abomine la machine à vapeur et le travail répugnant du bagne industriel. Ses vastes poumons aspirent l'indépendance avec l'air des monts et des bois ; l'air des cités le tue ; la liberté, l’action et la vie au soleil sont ses premiers besoins. C’est un saint et noble rôle, je le répète, que celui que joue le chasseur dans l’histoire de l'humanité.

Voulez-vous que je vous dise d’où naît l'intérêt prodigieux qui s'attache au personnage de Robinson Crusoé ?

Cet intérêt prodigieux vient de ce que l’histoire du pauvre

naufragé nous représente à notre insu celle de l'humanité, jetée aussi par le grand naufrage de la chute sur une terre désolée et inculte, de l'humanité aux prises avec le dénûment et lignorance, et se rachetant par la chasse de sa condamnation. Le chasseur est pour plus des trois quarts dans le succès du livre de Daniel Foë. Otez à Robinson son fusil et sa poudre, il n’y a plus de roman.

Les romanciers et les poètes ont si bien reconnu la supériorité du caractère de l’homme de chasse, qu’ils ne craignent même pas de choisir des braconniers illustres pour sujets de leurs épopées. Robin Hood et Bas de Cuir ne sont que des braconniers au point de vue des légistes civilisés, interprètes stipendiés du droit romain, mais la femme et le sage reconnaissent dans ces types des natures d'élite. Ce braconnier, tant vilipendé par les souteneurs du monopole de la propriété, n’est'le plus souvent après tout qu'un esclave hardi qui s’arme de ses fers pour en tuer ses bourreaux, qu'une victime de la Civilisation ou de la Barbarie, qui réclame l'exercice de son droit naturel de chasse dont on l’a dépouillé sans lui accorder aucune indemnité en échange. C’est quelquefois aussi le représentant de la race vaincue, le Saxon, le Gaulois, qui proteste les armes à la main contre la tyrannie du Normand où du Frank ; car le Normand et le Frank, après s’êtré emparés de l'Angleterre et de la Gaule en vertu du droit du plus fort, ont écrit dans une loi qu'eux seuls ont rédigée, que le droit de chasse était le privilége des hommes libres, c’est-à-dire des vainqueurs ; etils ont déclaré braconnier et criminel, et ils ont pendu haut et court ou fait dévorer par leurs chiens le vaincu qui refusait d'abdiquer son droit naturel de chasse et de courber le front sous le joug de la conquête. Heureusement que le jour d’être le maître peut luire aussi pour le vaincu, et qu'il faut que tôt ou tard les crimes d'oppression et de lèse-humanité s’expient. La révolution de 89, qui a porté le coup de sape mortel aux institutions du vieux monde, et décapité le passé, n’est, à bien prendre, que le triomphe des principes du braconnier gaulois sur une très-large échelle. Aussi l'un des premiers actes réparateurs de cette révolution victorieuse at-il été de supprimer le privilége dé la chasse. La révolution de 1830 s'est faîté avec dés fusils de ehassé, comme foute révolütion qui

veut réussir. Le fusil de chasse, qui a tué dès l’origine la chevalerie et la féodalité, est devenu le palladium des franchises nationales. Le chiffre du revenu des permis de chasse est aujourd'hui pour tous pays le thermomètre des libertés publiques. Dités-moi ee qu'un peuple brûle de poudre fine et je vous dirai ce qu'il est.

L'enchainement rigoureux de ces déductions n'a rien, au surplus, que de fort simple. La liberté, c’est la faculté pour chacun dé rentrer dans l'exercice de ses droits naturels, et la chasse est un de ces droits. Or, il y a bien des siècles que ce droit est violé, ét il s'en faut de beaucoup qu'en France même, après tant de révolutions, la réparation soit complète. Cet ajournement indéfini du triomphe du bon principe provient du vice de la législation romaine.

C’est l'abus odieux du droit de propriété défini par la loi romaine, uli et abuti, qui lèse et tue chez nous le droit naturel de chasse. Que le possesseur du sol réclame la propriété exclusive de la récolte, d’une chose créée par lui, je la lui accorde volontiers, mais je demande que sa réclamation s'arrête là. Ce n'est pas lui qui a créé le gibier qui s’abat en passant sur le champ qu'il cultive, comme il a créé sa moisson ; par conséquent, il n'a pas plus de droits de propriété qu'aucun autre de ses concitoyens sur ce gibier de passage, manne céleste que le bon Dieu à soin de faire pletvoir deux fois tous les ans sur la majeure partie des régions du globe, pour témoigner que tous les habitants de ce globe doivent avoir part égale à sa libéralité. La loi française elie-même, qüoïque fille dé Ia loi romaine, à consacré le principe que le gibier appartient au premier occupant. Elle ne fait pas restituer au délinquant qu'elle condañne, le gibier par lui tué sur le terrain d'autrui. Je veux bien que les représentants d’une société quelcorique exproprient l'individu, fraction de cette société, de son droit naturel de chasse et de tout autre; mais ils lui doivent en ce cas une indemnité en retour, et cette indemnité ne peut être que la concession d'un droit à un autre travail, de nature à procurer à l'évinéé la subsistance qu'il aurait trouvée dans Fexercice de son droit de chasse. Donc aussi long-temps que justice ne lui aura pas été rendue, et que cette indemnité n'aura pas été réglée, c'est-ddire, aussi Jong-temps que la société n'aura pas accordé

à chacun de ses membres le droit au travail et ne lui aura pas garanti un minimum de salaire, je tiens que le prolétaire dépouillé de ses droits naturels est recevable à protester contre l'abus de la force et contre la tyrannie du droit de propriété.

Ainsi fait-il , au surplus, car il a dans l’esprit le vague sentiment de ses droits ; et il s’est constitué en état de rébellion permanente contre un ordre social qui ne protège que la propriété de la terre, et il continuera de protester par le braconnage et le vol , jusqu’à ce que l'heure lui paraisse venue d'en appeler à la lutte ouverte, au jugement de Dieu.

C'est-à-dire que pour avoir copié trop servilement la législation romaine, trop dure et trop barbare pour les sociétés chrétiennes où le souffle de l'égalité a passé , et, faute d’avoir compris que le droit de vivre ou le droit au travail primait de toute éter— nité le droit de posséder , la législation française sur la chasse a réussi à armer contre la propriété et contre l’ordre social tous entier la partie la plus énergique et la plus remuante de la po pulation des campagnes. On ne croit pas à la possibilité d’une nouvelle jacquerie en France, on se trompe ; j'en vois de mes yeux tous les jours les formidables éléments s’aboucher, se mêler et s'unir, en attendant que brille un signal qui pousse contre nos institutions vermoulues le torrent déchaîné. Voyons déjà sur quelles victimes s’abat la colère du prolétaire des champs dans nos jours de tourmentes politiques : ce n’est pas sur les trônes , non plus que sur les gardes suisses et sur les enfants des familles royales. Il abandonne volontiers les palais et les trônes aux vengeances du prolétaire des villes.…..; la première victime qui tombe sous ses coups est le gibier, le gibier des parcs royaux d'abord , puis le gibier des simples particuliers ensuite ; et Dieu sait le temps qu'il faut quelquefois au torrent débordé pour rentrer dans son lit ! L'histoire dira un jour, si ce n'est déjà fait, que l'expédition de Rambouillet, à laquelle l'esprit révolutionnaire voulut donner un jour des proportions politiques gran— dioses, ne fut que l'explosion violente d’un besoin de chasse généralement senti et depuis trop longtemps comprimé. Le gargotier seul, non le bourreau , sait le chiffre des têtes que l’ouragan moissonna dans sa courte furie.

En vérité, en vérité, pairs et députés, je vous le dis, toute loi

DE LA CHASSE. si

de chasse est une loi d'intérêt politique et social supérieur, et la plaie du braconnage ira s'élargissant sans cesse , jusqu'à ce que l'un de vous ait trouvé la solution du terrible problème de Faccord des intérêts du capital et du travail qui se font la guerre aujourd'hui !

Rien de plus facile à fabriquer que de mauvaises lois, surtout à l’aide de la machine représentative importée de cette Grande- Bretagne où tout se vend, l'âme comme le corps, le vote du mandataire du pays comme l'honneur: et la chair vive des jeunes filles impubères comme les cadavres des morts; mais de la fabrication à l'application de Ja mauvaise loi, quelle distance !

Vous avez bâclé , en 1844, une loi de police de la chasse , que J'ai vainement essayé de vous faire faire moins mauvaise , et avec laquelle vous vous êtes imaginé supprimer le braconnage , et forcer le braconnier au travail. Vous n'avez oublié qu'une seule chose , mes maitres , la chose par laquelle vous auriez dû commencer, et qui était de rendre attrayant le travail, pour que le travail eût la puissance de rappeler et de retenir à lui le rôdeur de nuit, l'homme des bois. Pour cette seule omission , votre loi est entachée d'un vice radical qui se manifeste par la corruption de ses fruits. Vous espériez amener par votre loi de contrainte d'énergiques natures auxquelles font besoin l'air, le mouvement, l'espace , à s'emprisonner dans le sein de vos cités populeuses et de vos manufactures infectes , où l'air et la liberté sont mesurés à chacun , où le fléau de la concurrence anarchique maintient fatalement le salaire au-dessous du #7énimum. Non pas, non pas, les choses ne s’arrangent pas ainsi : les ressorts passiônnels , moteurs d'ordre divin, ne se brisent pas, comme vous le-supposez , au souffle de Ia loi hümaine : et tous les peuples n'ont ‘pas le tempérament flasque et mou de lirlandais ou de l'ilote pour accepter, sans mot dire, le servage industriel, la misère et la faim. Donc, ces natures sauvages, que vous avez era dompier avec un article de loi, continueront à repousser dédaignensement ce travail abrutissant et improductif que vous leur imposez, et se regimberont au lieu de s’'aplatir sous vos lamières législatives. Si les braconniers sont forcés par votre loi de renoncer àu vel du gibier , ils se rabattront sur le vol des récoltes; ils s'associeront comme ils s'associaient pour la chasse prohibée. Poussés à bout

réduits au désespoir, il leur restera encore l'incendie , la mendicité à main armée , la révolte, l’appel à la guerre sociale , à cette guerre terrible qui mit Rome autrefois à deux doigts de sa perte, et faillit changer sous Müntzer et Hutten la face du monde chrétien. Admirez les résultats superbes de vos lois de police contre une autre plaie hideuse de votre société. Vous avez décrété l'abolition de la mendicité, sans vous être occupés préalablement de tarir la misère qui fait pousser le mendiant comme un autre champignon immonde sur toutes les moisissures de votre état social. Alors le mendiant s’est retiré de la grande route et de la voie publique , pour ne plus offenser les regards du riche de l’aspect de ses haïllons. Mais aussitôt la flamme de l'incendie a parcouru les campagnes à sa place ; la terreur est entrée dans le camp de la propriété ; et le chiffre des affamés s’est accru en proportion des efforts que vous avez faits pour le réduire. Car c’est le châtiment et l’enseignement des sociétés impies , sachezle bien ; car c’est le propre des législations fausses, de ne pouvoir sortir du cercle vicieux où l’iniquité les mure ; et votre société civilisée est un corps gangrené où l’ulcération ne s'arrête au corps que pour s'attaquer à la jambe.

Et le braconnier braconnera malgré vous, comme la caille passera, en dépit de l'interdiction que vous lui avez intimée de s'appeler dorénavant un oïseau de passage. Oh! que nul me m'interrompe ici pour me reprocher mes sympathies coupables à l'endroit du braconnier ! Le braconnage est l’école du erime , c’est possible, légalement parlant; mais moi je m'occupe de justice et non de légalité, et je sens que je plains le braconnier et que je l’excuse dans mon cœur. Grattez le chasseur, vous trouverez le braconnier.

Oh ! l'amour de la liberté et de la vie sauvage dont ces législateurs aveugles ne veulent pas tenir compte ! oh ! le bonheur des champs et de l’insouciance, et l'ombre des grands bois et Ja douce paresse au soleil , lorsque l’on a vingt ans, qu'on est ardent, robuste, et qu'on a végété dans les carrefours noirs et boueux des villes , et qu’on y a souffert de l’égoïsme universel et de sa propre misère et de la misère d'autrui !

J'habitais la Mitidja en 1842; j'y étais le chef du distriet le plus insalubre d’abord, le plus riche et le mieux cultivé peut-être de

tous les districts algériens d'aujourd'hui. Lorsque les expéditions multipliées du général-gouverneur eurent refoulé l’émir au delà des frontières du Maroc, le bruit se répandit dans la province d'Alger que la route de Médéa à la capitale était sûre, et que des soldats isolés l'avaient parcourue sans encombre. Aussitôt l'esprit d'aventure se ralluma au cerveau des habitants de la plaine fiévreuse. Les plus entreprenants s'échappèrent des camps, où le militaire est trop le maître, et poussèrent vers le sud. On était au printemps, aux jours les plus fleuris et les plus embaumés de la saison du soleil. Le chef de cuisine du principal restaurant de Boufarick disparut, un artiste impayable pour le velouté de ses coulis de crabes et la supériorité de ses civets de tortues. La colonie le pleura, l'autorité le réclama, mais sans succès, par la voix du tambour. À quelques jours de cette disparition, le chef du distict, poussant une reconnaissance vers les sources de l’Arratch, rencontra le fugitif endormi du sommeil de l'innocence sous un noir massif d'orangers. Autour de lui gisaient, dans le plus artistique désordre, les débris de son dernier repas , d'innombrables tiges d'asperges sauvages décapitées, un monceau de coquilles d'œufs de moineaux-franes toutes fraiches, témoignage parlant de quelque omelette-monstre dont la frange d’or ourlait encore la bordure d'une poêle gigantesque qui servait d’ombrelle au dormeur. — Comment! vous ici, paresseux, fit l'officier civil, ravi de la trouvaille, vous endormi en plein jour sous les orangers de l'Arratch, quand tous les estomacs de la colonie vous appellent, quand la gloire et la fortune vous tendent à la fois leurs bras, quand les grands marchés sont rouverts, et que le gibier, le poisson, la volaille vont redescendre aux prix fabuleux des premiers jours de l'occupation francaise ! Relevez-vous, voyons, et reprenez dès ce soir le sceptre de la casserole, que la voix de l’intérêt public vous défend d’abdiquer !…

L'artiste répondit en se frottant les yeux : Qui me parle de travail, de fortune, de casseroles, quand j'ai dix-huit francs dans ma poche, un fusil et une poêle! Qui veut que je me condamne à vivre au milieu des fourneaux par une température constante de 45 degrés centigrades ; que je m’exténue sottement pour le plaisir des autres, quand il m'est si facile d’être heureux sans rien faire ! Travailler, se donner de la peine en cette terre bénie, mais

c’est faire injure au bon Dieu, qui y a versé ses trésors à pleines mains! À quoi bon s’échauffer, à quoi bon courir après la for tune, quand le bien arrive en dormant ! Oh ! n’essayez pas de me séduire en flattant mon orgueil d'artiste, car vos tentatives seraient vaines, et je l'ai respirée trop longtemps la fumée de la gloire. Et vous-même qui me parlez, vous, Monsieur, vous chasseur, peut-être que si vous saviez comme moi les joies de la vie sauvage, vous feriez comme moi... Et sur ce, l'ami de la liberté se mit à me raconter son bonheur, et comme quoi il existait, au fond de la Mitidja, à deux lieues de la mer et du cap Matifoux, un délicieux Éden, où coulait une rivière paisible ensevelie sous les ombrages des citronniers et des frênes : une rivière dont la surface était sillonnée à toute heure par des milliers de poules d’eau, de sarcelles, de canards, promésses de salmis éternels; où chaque échappée de soleil, qui venait dessiner dans le cristal de l'onde une zône lumineuse, faisait miroiter les écailles de myriades de poissons; où les hautes herbes des bords arrosées par des rigoles naturelles servaient de patrie et d'asile à des mondes de bécassines et de marouettes, aussi bien qu'aux laies des montagnes qui descendaient pour y mettre bas au printemps. Il disait encore que l'hiver, chaque touffe de laurier-rose de la plaine abritait une bécasse, un lapin ou un lièvre; que cette plaine était pavée de cailles, de perdrix, de poules de Carthage, de la mer à l’Atlas ; que les jujubiers, les orangers, les citronniers, le figuier, l'olivier, le tabac et la vigne y offraient aux passants des fruits que personne n'avait osé s'approprier encore, et qu'il avait vécu là dix-huit mois, lui troisième, dans cette solitude enchantée, avec trois franes cinquante centimes. La reprise des hostilités en 4839 avait chassé nos Robinsons de leur asile. Alors ils s'étaient retirés dans les villes pour laisser passer l'orage et amasser des capitaux. La paix était revenue, et tous trois, riches d'évonomies respectables, allaient retrouver le bonheur où ils l'avaient laissé. Joseph, c'était le nom de l'artiste en salmis, attendait ses deux associés sur les rives de l’Arratch, au lieu du rendez-vous.

Et le chef du district, ému de cette peinture naïve des charmes de la vie sauvage que lui-même avait rêvée tant de fois en sa triste jeunesse, ne chercha plus à combattre les résolutions de l'artiste. II lui promit seulement d'aller Ini rendre visite un jour.

dans la saison des bécasses, et il le forçca d'accepter, en reconnaissance d’une hospitalité future, une carnassière au grand complet, un coutelas, une scie et tout ce qu'il avait de munitions de guerre. Le chef du district n’a pas tenu sa promesse, parce qu’il en a été empêché par un soldat brutal, qui l’a fait empoigner par des gendarmes pour avoir refusé de condamner par ordre deux pauvres colons innocents !

Si quelque chasseur parisien égaré dans la solitude algérienne, vers les latitudes ci-dessus, a fait rencontre de nos sauvages, il a reçu d'eux, j'en suis sùr, une hospitalité confortable, et ïls l’ont remis sur sa route, et l’artiste se sera rappelé, pour faire fête à son hôte, le secret de ses plus exquises recettes culinaires. Mais que la loi ramène ces sauvages en France, et avant six mois ils figureront sur les bancs de la cour d'assises, comme voleurs de gibier, comme meurtriers peut-être...

Ainsi, droit de chasse, liberté, dignité et bonheur, sont quatre mots unis d’un indestructible ciment dans l’histoire des destinées humaines; et le développement des libertés publiques raconte les mérites de la chasse dans toutes les parties du monde.

Ainsi le pays des États-Unis est le pays le plus libre du monde, parce que la loi américaine n’apporte aucune entrave à l’exercice du droit de chasse. C’est aussi de tous les états civilisés celui où le sort de la femme est le moins malheureux. Aux États-Unis, les mœurs ont affranchi le sexe faible de tous les travaux pénibles, et le crime de séduction y est réputé infamie. Il n’y a qu’un seul pays, non plus, où les femmes aient droit de voter, le Canada. Le Canada, qui s'appelait autrefois la Nouvelle-France, est un pays de chasse peuplé par des chasseurs français.

La Corse, qui a enfanté Napoléon, n’a jamais pu produire un esclave, au dire des Romains, et Jean-Jacques, au milieu du siècle dernier, pressentait la grandeur prochaine des enfants de cette île. Tous les Corses sont chasseurs, et ils ont noblement placé la faiblesse de la femme sous la protection de leur poignard. En Corse, tout manque de foi, tout crime de séduction et de parjure doit être puni de mort,

La Suisse a été affranchie du joug de l'Autriche par l'adresse d'un chasseur bien connu sur la scène de l'Opéra. La Suisse n’a dù la conservation de sa liberté, au milieu de vingt nations es-

claves, qu'à la supériorité du tir de ses indigènes, supériorité entretenue par l'exercice continu du droit de chasse. Mais trève d’apologie pour la Suisse, succursale odieuse de Juda, qui déverse tous les ans des nuées d’agioteurs rapaces sur toutes les capitales européennes! honte au pays de renégats qui dresse ses enfants au métier de valets de bourreaux , et fournit de geôliers et de sbires tous les tyranneaux d'Italie! Ombres révérées de Guillaume Tell, de Melchtal et d'Arnold, c’est votre indignation qui s'exhale par ma bouche pour flétrir d'un sanglant anathème ces vils souteneurs d’absolutisme, vos fils dégénérés !

L'oppression n'approcha jamais des monts de la Navarre et de la Biscaye, peuplés de chasseurs d'ours. Il y à un ordre de paysans en Suède, parce que les paysans ont toujours eu le droit de chasser en Suède. L'Écossais, l’Arnaute, le Kabaïle, tous les derniers soumis des états subjugués, sont des peuples chasseurs. Le Klepthe, qui n’a pour tout bien qu’un bon fusil bronzé par la fumée et puis la liberté sur la montagne, le Klepthe à fini par avoir raison du Turc, la France et la Russie aidant. L'apogée de la puissance de ce même Turc, correspond à l’époque où les soldats de cette nation sont les premiers bombardiers du monde, où les sultans vainqueurs trainent à leur suite des meutes de six cents chiens, aux colliers de vermeil (1).

Ces nobles et valeureux montagnards du Caucase, qui soutiennent contre le colosse russe une guerre si poëtique, si émaillée d'accidents romanesques, passent pour les plus habiles tireurs des cinq parties du globe. Le Circassien ne tire qu'à cheval. Sa cible est un bonnet qu'on lui jette en l'air à cent mètres.

J'ai oui dire que ce même empereur de Russie, qui désire na turellement, en despote intelligent qu'il est, affranchir ses sujets du joug de la noblesse, leur octroie volontiers le droit de chasse. S'il en est ainsi, le peuple moscovite est plus voisin de son émancipation qu'on ne pense.

Pourquoi l'Inde a-t-elle été si souvent ravagée et conquise ?

(1) Voir dans le récit de Boucicault et dans Hamme: les détails des parties de chasse auxquelles le sultan Bayezid-Jdirim, que nous prononcons Bajazet,

convia les vingt-cinq prisonniers français, le lendemain de la bataille de Nicopolis.

Parce que la religion de Brahma défend de verser le sang des bêtes, c'est-à-dire interdit la chasse. Le peuple anglais, qui est le peuple de proie le plus vorace qu'on ait jamais connu, ne tiendrait pas aujourd'hui le Gange et l'Indus dans des serres (figure de rhétorique très-hardie), s'il y avait eu par là-bas une dizaine de milliers de bons tireurs seulement pour lui barrer la voie. Les Américains de l'Union n'étaient pas cent millions et plus comme les indigènes de la double presqu'île asiatique, ils n'étaient que deux à trois millions, y compris les femmes et les enfants, ce qui ne les a pas empêchés de mettre les Anglais à la : porte de chez eux le plus facilement du monde. C’est que tous les Américains savaient manier le fusil de chasse et que la France les aidait. Je suis heureux et fier d'être Français quand je vois les héros de ma patrie accourir à l’aide de tous les peuples qui veulent s'affranchir : Américains, Polonais, Grecs, Belges ou Irlandais.

Les Irlandais, ces ilotes affamés de la Sparte britannique, dont le courant de la discussion vient d'apporter le nom sous ma plume, me fourniront encore un argument formidable à à l'appui de cette théorie invincible : que la crainte du fusil de chasse est la garantie la plus sûre de l'inviolabilité des droits et des terriloires des peuples. La race irlandaise n’est devenue la race la plus écrasée et la plus écrasable de l'Europe, que pour être demeurée pendant des siècles étrangère au maniement du fusil de chasse. Ce n'est pas le repil, comme disent les Grands-Bretons dans leur singulier langage, qui sauvera les enfants de la verte Érinn des angoisses de la faim et de la voracité du minotaure anglican. Que tous ceux qui partagent encore les tristes illusions d'O’Connel se le tiennent pour dit, le salut de l'Irlande est dans Ja conquête du droit de chasse, mais là et non ailleurs. Qu'on me répande cent mille fusils de chasse en Irlande, avec un peu d'apprentissage de la manière de s’en servir, et je veux voir avant dix ans la perle des mers résurgir resplendissante de l’abime ; sinon, non. Hélas! le lord anglais le sait aussi bien que moi et depuis plus long-temps le secret du salut de#'Irlande ; aussi accordera-t-il incessamment le rappel, mais le droit de chasse ja mais !

On parle quelquefois encore de l'affection des montagnards du

ës ZOULOGIE PASSIONNELLE.

Tyrol pour le gouvernement despotique de l'Autriche. Le Tyrolien chasse, aime et chante, et son gouvernement Jui garantit la jouissance de ses trois droits les plus chers. Pourquoi s'insurgerait-il ? Mais que le gouvernement paternel s'avise un peu d'ôter au Tyrolien son droit de chasse et l’on verra beau jeu.

J'ai dû intervertir l'ordre des dates et puiser mes exemples et mes preuves dans les faits historiques les plus voisins de nous, pour frapper plus vivement l'esprit de mes lecteurs et arrêter sur leurs lèvres objection de défaut d'authenticité qu'ils n'auraient pas manqué d’opposer aux témoignages du passé. Mais l'histoire de l'antiquité est aussi riche, plus riche, s'il est possible, que Phisloire moderne, en matériaux susceptibles de servir de base et d'appui à ma thèse de l'union indissoluble de la chasse et de la liberté.

Le peuple le plus noble et le plus méritant de l'antiquité, celui qui a illustré tous les autres, est le peuple athénien. Or, le peuple atliénien, si passionné pour la liberté, pour les jouissances de l'imagination, pour la gloire et les arts, fut le peuple chasseur par excellence de la Grèce. Et cette finesse de coup-d'œil qui fit de Ja nation athénienne une nation si profondément artiste, ui vint précisément de sa passion pour la chasse. Je n'invente pas, je rapporte ; l'assertion est de Xénophon le grand écrivain , Xénophon le grand capitaine, Xénophon le grand chasseur , l'homme de l'antiquité qui sait le mieux ce qu'il sait. Pausanias raconte que les Athéniens découvrent distinctement du promontoire de Sunium le cimier du casque et le fer doré de la pique dont la Minerve de l'Acropolis est armée, distance : 40 kilomètres ! Les Égynètes qui ne sont éloignés que de 30 kilomètres de l'Acropolis, voient remuer la hampe de celte pique. En revanche, les habitants d'Athènes distinguent parfaitement à l'œil nu les moindres détails du temple de Jupiter à Égine. L'histoire de Guillaume Tell et celle de Bas de Cuir, autrement nommé OEil de Faucon, confirment de tout point le dire de Xénophon , qui attribue Ja délicatesse exquise du sens de la vue chez les Athéniens à l’exefcice passionné du droit de chasse. Fenimore Cooper, le plus grand écrivain de chasse des temps modernes, va plus loin que l'historien grec, quand il affirme que les Mohicans reconnaitraient volontiers dans les airs les traces du sillage

DE LA CHASSE. 39 de l'oiseau. Maintenant admirez comme tous les arts se touchent.

Les Athéniens, peuple chasseur, sont naturellement possédés d'un amour enthousiaste de la vie champêtre. Leur fameuse cité n'est qu'une triste bourgade avant le règne de Périclès ; ils réservent tous les agréments du confort et du luxe pour leurs maisons des champs, et le Pirée seul, qui est le quartier de la Bourse et le port d'Athènes , s'est embelli des dépouilies de l'ennemi et des merveilles des arts. On peut juger de la vivacité de la passion horticole du peuple par l'explosion du désespoir uuiversel con signé dans les comédies d’Aristophane , à l’époque funeste où la guerre du Péloponnèse force tous les propriétaires de la banlieue à s'emprisonner dans la ville. Eh bien! ces horticulteurs mconnus, inconnus comme la plupart des serviteurs utiles de l'humanité, avaient transplanté sur leur territoire ingrat et cultivaient avec amour, de temps immémorial, les myrtes et les orangers de la Médie et les rosiers à fleurs doubles de Rhodes. C'est à eux que remonte l'art de tailler, de peigner et de planter l’if, le buis et le tilleul, comme on les taille et comme on les peigne encore aujourd'hui. Il se faisait pendant l'hiver, à Athènes, un commerce considérable de violettes. La violette, emblème cardinal d’Amitié, comme on sait, fleur suave, née des plus purs arômes de la Terre, et dont notre planète sème après elle le parfum dans l'espace, la violette était la fleur favorite de l'Athénien. La ville d'Athènes élait représentée sous la figure d'une femme majestueuse , au front ceint d’une guirlande de violettes. IL était bien impossible qu'un peuple aussi fort en analogie ne fit pas des merveilles en horticulture et ue surpassât pas ses rivaux dans toutes les branches des arts.

Qui invente la tragédie? Le chant du bouc ? naturellement les Egvcores (chevriers) de la Diacrie, la contrée la plus giboyeuse de l’Attique. Ces Egycores, les plus renommés des chasseurs athéniens, se couvrirent d’une gloire immortelle à la journée de Marathon.

Comme les transitions entre les saisons étaient fort brusques et l'hiver fort rigoureux dans l'Attique, les Athéniens étaient sans cesse occupés à observer l’état du ciel, la direction des vents, la couleur des nuages, l'arrivée et le départ des oiseaux voya-

geurs, le vol des grues, des hirondelles, des milans, des milans surtout , auxquels Aristophane leur reproche de rendre un hommage superstitieux. De là les'connaissances étonnantes de ce peuple en histoire naturelle et en météorologie. Le savoir d’Aristote in'effraie pour son époque; mais il est évident que ce Geoffroy Saint-Hilaire de l'antiquité ne pouvait trouver un auditoire convenable qu'au sein de la population athénienne. Il m'arrive quelquefois de provoquer l'hilarité de nombreux civilisés en émettant l'opinion que l'homme , en sa qualité de suzerain du globe, doit être investi quelque jour du pouvoir de régler les saisons, de modérer ou de stimuler à son gré la chaleur du soleil, de faire en un mot sur sa Terre la pluie et le beau temps. Ces braves obscurants du beau monde n’entendent pas que les priviléges de leur espèce s'élèvent aussi haut. Vainement leur objectez-vous que le ciel de l'Égypte a été six mille ans pour le moins sans pleuvoir, et que ce phénomène de l'arrosage céleste , encore inconnu dans ces parages vers le temps de l'expédition française, s'y produit maintenant quarante jours par an, de par la volonté du vice-roi actuel, de Mohammed-Aly.. ilsne vous écoutent pas et haussent les épaules, en signe de dédain et d’incrédulité. [ls étaient plus polis et plus savants que cela à Athènes, il y a vingt-cinq siècles. En ce temps-là, tout le monde se rendait parfaitement compte de Finfluence du boisement et du déboisement sur la climature des contrées. Théophraste fait mention d’un déboisement opéré dans les environs de Philippi, en Macédoine, qui occasionna dans la température des pays circonvoisins une révolution complète. Or, il me semble qu'un défrichement est une œuvre de la main de l'homme. La plupart des villes de l'antiquité, grecques ou romaines, avaient leur bois sacré, à la protection duquel une légende locale attribuait le salut de la cité. Les Grecs respectaient les forêts et ne les laissaient pas défricher stupidement comme nous, pour gagner quelques voix à un candidat ministériel ; ils comprenaient toute l'importance du rôle que jouent les grands massifs forestiers dans l'administration des eaux du ciel, et ce respect judicieux pour les forêts réagissait d’une façon heureuse sur la multiplication des grandes espèces de gibier. Aussi l'ours et le loup se sont-ils per pétués jusqu’à nos jours pour ainsi dire dans le nord de la Grèce, et ce n’est pas de la faute des habitants de cette contrée si la fa-

mille des lions à poil erépu à laquelle appartenait Le fameux lion de Némée ne s'y retrouve plus. Pausanias nous apprend que cette espèce si regrettable fit long-temps élection de domicile dans les gorges du Tempé et de l'Olympe.

Ce même peuple athénien , dans son amour des choses de la nature , se livrait avec rage à l'éducation du faisan et du paon quinze siècles avant l'époque des croisades, en dépit de l'opinion du vulgaire, qui a tort d'attribuer à ces saintes entreprises l'hon— neur de l'importation des nobles volatiles dans le monde européen. Les combais de cailles étaient autrefois à Athènes, comme aujourd'hui en Chine, un des passe-temps favoris des flâneurs. Et à propos de faisan , qui peut nous garantir que l'appât de ce gibier royal n'ait pas été pour beaucoup dans les motifs de l'expédition des Argonautes.… car enfin je me demande ce qu'on pouvait aller quérir de mieux dans la Colchide, la patrie du faisan, que le faisan lui-même !

Inventer, inventer, mais c'est-à-dire que je me trouve quelquefois excessivement embarrassé de me répondre quand je me demande quelle invention ne remonte pas à la chasse, n'est pas née d’un besoin de chasse, et que je serais tenté de me tirer d'affaire comme ce jeune et spirituel panthéiste à qui son archevêque avait promis une orange s'il pouvait lui dire où était le bon Dieu , et qui répondit au prélat : « Dites-imoi où il n’est pas, Je vous en donnerai deux. »

C'est le chasseur qui a inventé le chien, le chien qui donna le troupeau à l’homme, le chien, pierre angulaire de la rédemption sociale.

L'astronomie descend en ligne droite des pâtres de la Chaldée à qui le chien avait fait quelques loisirs. Quel pâtre n'est pas tant soit peu chasseur, astrologue, sorcier, médecin !

On ne voudrait jamais croire, si les certificats les plus authentiques de l’histoire n'étaient là pour en donner la preuve, que l'invention du corps de jupe en écorce de tilleul, cet appareil primitif qui précède de tant de siècles la baleine élastique et la crinoline Oudinot, est l’œuvre d’un chasseur athénien. On ne m'a jamais appris ces choses-là dans mes classes. Il serait si facile

pourtant , en cherchant bien, d’intéresser l'enfance aux récits de l'histoire.

À quoi bon, par exemple, fatiguer son esprit novice par les dissertations sans fin sur le mérite respectif de l’art égyptien ou de l'art grec. Ne serait-il pas plus simple d'apprendre à ces enfants si désireux de savoir, que l’Égyptien était myope, que le Grec, au contraire , avait le globe de l'œil plus développé, l'orbite plus évasée qu'aucun autre peuple du monde. Laissez agir l'intelligence de l'enfant; à l’idée de ce simple rapprochement, elle lui expliquera bien vite le pourquoi de la masse et de la lourdeur de l'architecture égyptienne, le pourquoi de {la grace et de la léwereté de la colonnade grecque. L'Egyptien est myope, donc il a besoin de monuments grossissants ; le Grec , qui est presbyte, demande, au contraire, des monuments rappetissants. Le premier pèche par le colossal, le second par l'exigu.

De même je ne voudrais que deux lignes pour caractériser d’une manière lucide à la fois et complète la différence des deux génies de la Grèce et de Rome. Le Grec est pour la chasse, le Romain pour la pêche. Le cœur du chasseur, qui se nourrit de périls et de chair rouge, est rouge (tradition mohicane) ; le cœur du pêcheur qui vit de chair blanche, est pâle comme celui de la femme. Ce qui explique les victoires de Marathon et de Salamine, et tous les prodiges d’héroïsme qu'enfanta l'esprit de liberté dans la Grèce. et pourquoi le peuple romain, si grand dans les combats, n'a pas joui de dix jours de liberté dans sa vie de mille ans. La pêche, industrie éminemment réfrigérante et pacifique, pousse au som meil de l'intelligence et à la résignation ; c’est l’amie de l’Immobilisme et de la Tyrannie. Je savais bien que la mythologie grecque devait avoir eu ses raisons pour refuser une place dans son Olympe à la divinité de la pêche. En voilà une.

Il existe entre le peuple gaulois etle peuple saxon la même différence absolument qu'entre le Romain et le Grec. Le peuple de la Grande-Bretagne , peuple aquatique , ami de la pêche , de la chicane , de la servitude et de l'usure, figure asse4 exactement le Romain. L'Anglais , comme le Romain , n'a jamais su vaincre que pour ses maîtres ; ses maîtres s'appellent lord Chatam ou lord Ellenborough , au lieu de s'appeler lord Scipion, lord Pompée ; mais c’est toute la différence. Le Français est l'Athénien d’aujourd'hui. Seulement, la France a été mieux douée que la Grèce sous le rapport de la femme. La plus grande désolation d'Athènes en

ses plus beaux jours était de n'avoir pas un nom ni une image

de femme athénienne à léguer à l'adoration de la postérité. Les sculpteurs d'Athènes conviennent eux-mêmes qu'il faut emprun—

ter des détails à dix , à vingt modèles pour bâtir une Vénus pas-

sable. Phidias et Praxitèle eussent taillé dix Vénus, dix Miner-

ves et dix Dianes dans une seule Velléda. Si la Grèce a fait tant de

bruit de l'enlèvement de sa belle Hélène, c’est la preuve sans ré

plique qu’elle n'avait que celle-là. Il se passe peu de jours en

France sans qu'un Ménélas ou deux ne perdent leur Hélène ; le

peuple ne s’en émeut pas.

Les livres anciens font foi de l’affabilité, de la politesse et des mœurs hospitalières des populations du Pirée. La galanterie , c’est-à-dire cette déférence pour le sexe faible qui est le premier pas vers la justice , respire également dans la législation athénienne. Solon impose un #inimum mensuel de tendresse conjugale à l'indifférence des maris. Même la femme est tenue de cultiver ses charmes, sous peine d'amende , et la magistrature de Gynécocosmes est instituée pour veiller à l'observation des lois de la parure et de la coquetterie. Je fais observer ici, à l'honneur éternel des femmes de mon pays, que jamais la Parisienne n'a eu besoin que la loi lui rappelât qu’elle était née pour plaire , et que jamais tribunal masculin ne lui a infligé d'amende humiliante pour crime d'irrévérence à l'égard de ses charmes , c’est à—dire pour négligence de toilette; au contraire.

A Athènes , les mœurs ont devancé l'application de la morale charitable du Christ, réclamant l'mdulgence pour la femme adultère. «Les imaris athéniens, dit Xénophon le grand chasseur, pardonnent une première faiblesse.…; ils oublient la seconde. Le mot est presque francais.

Le Seythe aïeul du Germain, le Germain père du Frane , sont cités dans tous les écrits de l'antiquité comme de parfaits modèles de sobriété, d'innocence et d'honneur. Ces peuples, si jaloux de leur indépendance , ces peuples à la réputation immaculée de justice et de bravoure, sont des peuples chasseurs , chez lesquels la femme est admise aux conseils de la tribu , guide les guerriers à la gloire , et combat et meurt avec eux. C'est le courage surhumain des héroïnes de la Seythie qui fit croire dans le temps à l’existence d’une nation d’Amazones sur les rives du

Thermodoon. Ils avaient bien raison de chercher la femme libre pour libérer le monde, ces Judas du saint-simonisme qui ont vendu depuis le sang du peuple aux puissances du capital pour une poignée d’écus !

La voix des pays libres proclame la bienfaisante influence de l'esprit de chasse.

La voix unanime des bêtes placées au plus haut degré de lé chelle animale Jui rend, de son côté , un solennel hommage de gratitude.

Le chien, le loup, le renard , qui ont dans l'âme tant de rouerie, de scélératesse et d'esprit, avouent modestement qu'ils ne doivent leur supériorité sur les autres bêtes qu’à la pratique quotidienne de la chasse , qui a fini par développer leur intelligence outre mesure , en les forçant d'inventer tous les jours quelque nouvelle combinaison stratégique , et en tenant constamment leur imagination en éveil. J'ai vu des chiens piocheurs que le travail de tête avait réduits à rien.

C'est la passion de la chasse qui a donné au faucon sa docilité, ses talents et le désir de se rallier à l'homme , pour assurer à celui-ci la souveraine propriété du domaine des airs ; de même que la passion de la pêche a poussé la loutre à se rallier à l'homme pour lui assurer la jouissance du domaine des eaux.

« L'amour de la chasse est le commencement de la sagesse , » disent l’émérillon et le chien d'arrêt ; et j'ai lu cette phrase mot pour mot chez l'historien Philon, ou peut-être bien dans Cicéron, au livre 2 du traité De Naturd deorum. Tous les sages esprits , voire des docteurs d’une foule de facultés médicales, conviennent également que la chasse est l'exercice le plus propre à entretenir la santé de l'esprit et la santé du corps. Les rois qui ont beaucoup étudié de tout temps l’art de jouir, témoignent suffi samment par leur prédilection marquée pour les nobles déduits de la chasse , que nul autre exercice au monde ne donne de jouissances comparables et qui s’émoussent moins vite ; car la passion de la chasse a cela de commun avec l'avarice, qu'elle ne fait que croître et embellir avec l’âge.

« La chasse est le seul plaisir digne des héros et des rois, enseignant la vaillance et fortifiant le corps en méme temps

que l'esprit, dit l'écrivain Pollux , auteur de l’Onomasticon , à l'Empereur Commode.

Oppien exprime la même idée dans la dédicace de son traité de chasse à l’empereur Caracalla , qui lui fit compter une pièce d’or pour chacun de ses vers.

Le roi d'Espagne Alphonse X, un grand légistateur, qu’on surnomma le Sage , fait aux princes une obligation expresse du divertissement de la chasse. (Titre 5 de la Seconda partida de a loi 20.)

Louis XIV, dans ses sages instructions à son petit-fils Philippe V, n’omet pas de lui conseiller l'usage modéré de la chasse, « le plus innocent et le plus noble de tous les délassements » royaux , » écrit-il.

Laissons parler Jacques du Fouilloux , gentilhomme poitevin , offrant la dédicace de son célèbre traité de vénerie au grand roi chasseur Charles IX.

« Pour ce, il m’a semblé , sire, que la meilleure science que nous puissions apprendre après la crainte de Dieu , est de nous tenir et entretenir joyeux, usant d’honnêtes exercices, entre lesquels je n’ai trouvé aucun plus noble et plus recommandable que l’art de la vénerie. »

A côté de ces édifiants certificats de bonne vie et mœurs , que j'ai fait délivrer à dessein à la chasse par une foule d'autorités imposantes , à côté de tous autres témoignages que je pourrais invoquer, si la crainte d'effrayer mes lecteurs de mon érudition n'enrayait ici ma plume , je demande ce que peut valoir l'innocente et solitaire protestation de saint Jérôme , criant dans le désert: « Venatorem nunquam invenimus sanctum. » Mot à mot : « Jamais nous n'avons lu de nom de veneur dans le calendrier, »

Pas de nom de veneur dans le calendrier , hélas! cette assertion malheureuse prouve tout simplement que le digne homme n'avait jamais mis le nez dans {’A/manach liégeois , ce qui n’aurait rien de surprenant, après tout, vu l'extrême solitude et l'é— poque éloignée où vivait saint Jérôme. Que si le pieux cénobite eût seulement fait sa sixième avec nous , il est certain qu'il eût bien vite appris à révérer le nom du grand saint Charlemagne , si populaire dans les collèges, Et quels regrets il aurait de son

accusation téméraire d'impiété contre la corporation des chasseurs, s'il eût assisté une seule fois à une messe*de saint Hubert, comme on la célébrait jadis à Chantilly , où le plus noble veneur s'avancait dévotement vers l'autel, suivi de son plus vieux piqueur tenant son meilleur limier en laisse, et s’inclinait et baisait Ja patène, et y déposait son offrande , en forcant toute sa suite à faire comme lui. Pas de nom de chasseur dans le calendrier...! mais alors je demande qu'on me cite une corporation plus pieuse que celle des chasseurs et plus dévote à ses patrons. Pas de nom de saint parmi les chasseurs ! Amège dérision, quand les plus illustres noms du calendrier de France relèvent de la chasse ; quand il est écrit partout que le grand saint Martin , patron des aubergistes, et le grand saint Eustache , et le grand saint Germain (lAuxerrois), et le grand saint Norbert , le pieux fondateur de l'ordre des Prémontrés , n’exercèrent jamais d'autre profession que la chasse. J'en passe et des meilleurs. Nous avions tort, comme vous voyez, de nous exagérer le mal d'une proposition imprudente ; soyons donc indulgents pour la légèreté du vénérable Père, et mettons que saint Jérôme n’a rien dit à l'encontre des disciples de Saint Hubert. Oh ! non, l'industrie qui tient l'homme en perpétuelle contemplation devant le spectacle des merveilles de la nature ne fait pas des impies. La chasse est au contraire la grande science qui ramène à Dieu les sceptiques que la petite science avait éloignés de lui.

À présent , je ne sais pas s’il est bien nécessaire de prendre la défense du chasseur contre. cette autre imputation banale de mendacité, que lui adresse si complaisamment le vulgum pecus des profanes disant : Toul chasseur, tout menteur.

Le chasseur ne ment pas, il brode; il brode avec plus d'art et de délicatesse que personne, c'est là ce qui lui vaut tant d'ennemis. La broderie, c’est l'imagination et la poésie , c'est le luxe et la parure de la ‘vérité. Si le chasseur pare la vérité, c'est par amour pour elle , comme fait l'amant épris pour la femme adorée. Ce n’est pas de sa faute , s'il est plus poète et plus initié que le reste des mortels dans les secrets de Dieu; partant, si son langage est plus chargé de dorures et de métaphores que le commun langage. Le langage du chien d'arrêt aussi est plein de métaphores: mais qui fut jamais tenté d'appeler cela un mal, et de

faire un crime au chien d'arrêt de ce qu’il a trop d'esprit ? C’est son métier d’avoir de l'esprit, à cet animal de chasse; nous le payons pour cela. L'esprit est , après tout , ce qui nous distingue . des bêtes.

Le bon chasseur est rarement modeste, c’est justice à lui rendre ; mais gascon, encore moins. Et pourquoi mentir lorsque la vérité est déjà si attrayante et si neuve par elle-même ? Laissons parler aux bêtes comme aux fleurs leur langage naturel, elles auront toujours plus d'esprit et de grâce que nous. Et puis, de quelle facon mentir dans un art toutde pratique où la démonstration doit suivre immédiatement le théorème, où l'épreuve du fait est incontinent appelée à légitimer la hardiesse de l’affirmation ? Le vulgaire ne veut pas comprendre que la science de la chasse est une science d'observation, science profonde et plus difficile à acquérir cent fois que celle des comètes et des éclipses ; et que celui qui la possède et qui l’a payée d’une foule de rhumatismes, de coups de boutoir et de périls a le droit d'apporter un peu plus d'assurance en ses dires qu’un simple parisien de Paris. Le géomètre aussi affirme, et chacun se garde bien d’aceuser le géomètre d’outrecuidance, de peur qu'il ne demande à

- faire la preuve de sa proposition. Alors si le chasseur est sûr de sa proposition comme le géomètre, pourquoi lui faire un crime de sa confiance, au lieu d'admirer son courage ? Il y a d’autant plus lieu d'admirer cette confiance, courageuse à la fois et naïve, qu'on a rarement vu le vrai chasseur s’énorgueillir de sa science. Le chasseur sait bien, en effet, qu'il restera toujours au-dessous du chien pour deviner le gibier, et au-dessous du rhumatisme et du lièvre pour prévoir le changement de temps. Je suis bien forcé de le dire, mais c’est l'ignorance du vulgaire qui fait presque toujours le mensonge du chasseur.

Quand je dis que j'ai tué au vol un superbe saumon de plusieurs kilogrammes, je raconte avec toute la simplicité possible un fait vrai; mais je ne prétends pas insinuer pour autant que les saumons aient des ailes. C'est l'imagination bizarre de l’auditeur qui m'a seule prêté ce dessein. J'emploie une figure de rhétorique, une e/lipse pour dire que j'ai tiré au vol un aigle de mer à qui le sifflement de ma balle à causé tant d’émoi qu'il a laissé tomber dans mon carnier la proie qu'i tenait dans ses

serres. Je n’ai pas menti puisque le coup a été tiré au vol, puisque le poisson est descendu des airs... il est évident qu'ici le principal emporte l'accessoire. Et pourtant combién de fois n’ai-je pas vu un auditoire frivole partir d’une explosion d’hilarité et d’incrédulité universelles, à la simple annonce d'un pareil coup de fusil? Vous êtes exposé tous les jours à tuer au vol un chamois qui franchit un abîme, un chevreuil qui bondit par dessus un hallier; racontez dans le monde et de la mamière la plus simple que l'accident vient de vous arriver, et soudain vous verrez se lever un beau parleur pour vous remercier de Jui avoir appris que les chamois ou les chevreuils avaient des ailes, une particularité, ajoutera-t-il d'un air plein de malice, qu'il avait complètement ignorée jusqu'alors. Je déclare pour mon compte toute conversation impossible dans un salon où l’on ne peut pas avoir tué un daim ni un saumon au vol. Le mensonge, en fait de chasse, ne doit commencer qu’au delà du possible.

Le chasseur, ai-je dit, pare la vérité parce qu'il l'aime ; il n'y a pas de mal à cela. Le chasseur est humain, il a eu froid aux épaules de la pauvre déesse ; il a compris qu’il était nécessaire de l'habiller un peu pour la produire plus avantageusement dans un monde où règne la fausse pudeur, où la corruption de l'âme porte l’homme à rougir des plus charmantes créations de son dieu. Mais comme le respect du chasseur pour la vérité nue se révèle à travers les moindres détails des ajustements dont il a paré son idole ! comme l’étoffe de ce riche manteau brodé de perles est soyeuse ! comme ses plis ondoyants se prêtent avec grâce à dessiner les courbes les plus délicieuses aux moindres lutineries de la brise ! comme ils s'entendent mal à garder le secret des trésors que leur a confiés l'artiste !.. Ce ne serait pas, je vous jure, des moralistes de l'École puritaine qui auraient in venté la généalogie de l’amour fils de Vénus, ni celle de Minerve, déesse de la sagesse, qui sort du cerveau de Jupiter tout armée pour combattre l'erreur. Ce ne serait pas des orateurs publicains de nos jours qui auraient osé embrigader sous la bannière du même dieu, sous l’ignoble bannière de Mercure , l'avocat, le marchand et le voleur, comme n'ont pas craint de faire ces Grecs hâbleurs, plus hardis et plus francs que nous.

Sur mon âme et conscience, je vous le dis : le peuple chasseur

qui a créé la mythologie, le peuple grec, a élevé à l’auguste Vérité le plus magnifique temple que l'amour des mortels Jui ait encore bâti... Et jamais religion austère, jamais dogme de sacrifice n’a formulé la vérité éternelle d’une façon aussi nette que la mythologie païenne et n’a mieux caractérisé les rapports de l’homme avec la nature et Dieu.

Nobles destins des peuples chasseurs et spirituels !

Chasseur et spirituel était ce peuple athénien que Dieu choisit autrefois pour semer les principes de sa loi sur le globe nouveau-né, ce peuple grec dont la civilisation actuelle glorifie tous les jours le génie bienfaisant et initiateur !

Chasseur et spirituel est encore le peuple à qui Dieu a légué l'héritage d’Ahènes; le peuple dont les fils généreux auront sonné avant la fin du siècle sur toute la surface de la terre le réveil des hommes libres et le glas des tyrans; le peuple d'unité et de fraternité, le peuple de ma patrie, dont les générations harmoniennes béniront aussi le génie émancipateur et le nom glorieux !

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