RÉ D ST CR
et dévoré leurs feuilles , et la végétation des forêts et des vergers a souffert d'incalculables dommages. La destruction du linot a livré la vigne à l'invasion de la pyrale. Le gibier détruit, une puissante ressource d'alimentation dont l'entretien ne coûtait rien à l’homme a été enlevé au peuple français, et ce gibier est devenu le privilége de la table du riche, et l'accroissement exagéré de son prix a poussé le travailleur des champs à quitter son métier de laboureur pour se faire braconnier; et il s'en est suivi des procès, des haines et des meurtres et la nécessité d’augmen— ter les corps onéreux et improduetifs des agents de répression ; et il s’est ajouté un grief de plus à la masse des griefs du prolétaire, qui s’est demandé de quel droit le propriétaire voulait s’approprier à lui tout seul le gibier qu'il n’a pas créé et que Dieu donne à tous.
Et comme la ruse, le vol, la fourberie et le mensonge sont les armes naturelles de l’esclave, de l'enfant dont la fausse morale combat les penchants légitimes, de la femme à qui l’on fait jurer des serments qu’elle ne peut pas tenir, du prolétaire qui ne peut prendre part à la fabrication des lois qui sont faites contre lui, le braconnier riposte par le collet, le drap de mort, l’affut de nuit à la théorie du droit absolu de propriété; et sa rébellion qui s'appuie sur un principe juste entretient, dans le sein de la société, de redoutables ferments de dissolution et de ruine.
Avec le dernier siècle est morte l'aristocratie de race dont nos pères jetèrent un jour les titres de noblesse au ruisseau ; mais sur ses ruines s’en est élevée une autre, l'aristocratie des gros sous, plus cupide, plus orgueilleuse, moins bien élevée que sa devancière et moins brave, et qui déshonore la vénerie en vendant son gibier. Le banquier qui tient d’autant plus à son gibier qu'il Jait de l'argent avec (style de banque), le banquier et le braconnier anglais qui pullulent en France et regardent cette terre comme un pays conquis depuis 4830, le banquier, dis-je, et le braconnier anglais figurent honorablement dans la catégorie des fléaux limbiques de la chasse, au titre d’oppression.
Quant au carnage, c'est le seul art dans lequel le chasseur civilisé soit passé maître. Pour le chasseur civilisé, le gibier n’a point de sexe, la saison pas de lois. Cependant, si le culte de la destruction avait des autels parmi nous, nos préfets en seraient
de droit les grands-prêtres.iLes préfets auraient été créés et mis au monde pour organiser le massacre du gibier qu'ils ne feraient pas mieux. La loi de 1844 ayant eu la faiblesse, malgré mon opinion et celle du Journal des chasseurs, de s’en remettre à ces magistrats pour la fixation des époques d'ouverture et de clôture de la chasse, ils ont profité de ce droit pouréchelonner les ouvertures. L’échelonnement des ouvertures entre départements voisins est tout simplement l’organisation de la tuerie. J'en sais un, un préfet de l'Oise qui a classé le cerf, le daim et le chevreuil parmi les ANIMAUX NuistgLEs dont la destruction est permise en tout temps et par toute sorte de moyens! Il y en à d’autres qui autorisent la chasse en temps de neige. Le prix du permis de chasse est de 25 franes pour tous les citoyens français, eh bien! des préfets ont trouvé moyen de faire que le prix de ce permis coûtät deux fois plus cher aux habitants du Nord qu'aux habitants du Midi; car ceux-ci peuvent chasser huit mois avec ledit permis, ceux-là quatre mois seulement. Les préfets ne sont pas dévots, ce monde-là vient les trois quarts du temps des Débats où de quelque autre officine libérale, ces préfets n’en ont pas moins renchéri sur la sévérité des commandements de l’église à l'endroit de la chair. Ils ont d’abord rétabli les lois somptuaires abrogées par notre législation ; ensuite ils ont interdit l'usage du gibier en temps de carnaval, interdiction que n’a jamais osé décréter l’église en ses dispositions les
plus sévères sur l’article du jeûne; car remarquons bien que
l'église n'infligeait aux infracteurs de ses commandements que la peine de l'enfer, tandis que l'arrêté préfectoral inflige des amendes de 50 francs en plus pour contravention à ses dispositions contre la chair de pâté. Je ne vois pas que ce füt tant la peine de crier contre le parti prêtre et ses tendances rétrogrades pour en arriver là. Si nos législateurs avaient eu, en fait de chasse, la moindre intelligence des véritables principes du droit commun, ils auraient décidé que le permis de chasse qui coûte 25 francs à Marseille comme à Lille, ne peut pas conférer plus de droits au Marseillais qu'au Lillois; que la durée de la chasse est de six mois pour le Nord comme pour le Midi, et ils auraient divisé la France en trois zones et fixé législativement au même jour l’ou-— verture et la clôture de la chasse pour tous les départements de la même zone, et les intérêts de nos plaisirs et les intérêts du gibier
LA FRANCE EUROPÉENNE. An
eussent été également sauvegardés ; la mesure était probablement trop simple pour qu'on y ait songé.
Les intempéries outrées sont, pour le gibier français, une non moins grande cause de ruine. Les cieux racontaient la gloire de Dieu, du temps du roi David, ils ne semblent plus raconter au— jourd’hui que la gloire de Satan ; car on dirait que c’est le hasard et non plus la Providence qui règle l’ordre des saisons. Il n’y a plus de saisons en France. J'ai vu parfois la froide température de l'hiver se continuer jusqu’au solstice d'été et les lilas fleurir à cette époque. Une autre année l'hiver oubliait de venir. En 1845, les récoltes meurent de pourriture; en 1846, de sécheresse, et il s'ensuit une disette effroyable qui fait couler l'or à flots dans les caisses des accapareurs et périr de faim des milliers de malheureux. Quel affront, quelle honte pour l’homme qui s'intitule le roi de la nature, de ne pouvoir pas même ordonner à SES nuages de pleuvoir quand il faut, et à ses saisons de s’équilibrer et de garder leurs rangs ! D'où nous viennent les misères des intempéries provoquées? Je lai déjà expliqué : du déboisement irréfléchi des cimes et des pentes, de l’imprévoyance stupide des gouvernements et des gouvernés. Quand l'eau des nues a crevé sur les coteaux par l’action du roc chauve, que le ruisseau s’est fait torrent et le fleuve mer, le ruisseau et le torrent ont emporté et roulé pêle-mêle dans leurs flots les cadavres des perdreaux, des lapins et des lièvres avec ceux des troupeaux de l’homme et les meubles d’icelui. Le coq de bruyère, la gelinotte, la palombe, le sanglier, le chevreuil ont disparu avec les sapins et les chênes ; l'oiseau de passage n’a plus osé s’arrêter en des campagnes dénudées, infertiles, sans abris. Autre conséquence désastreuse de ces brusques transitions d’un printemps de Sibérie à un été de Sénégal; les tissus des plantes que Dieu n'avait pas préparées pour ces rudes épreuves se sont désorganisés par la répétition trop fréquente de ces secousses ; les plantes et les grains en ont contracté des germes de maladie qu’ils ont communiqués au sang des animaux qui s’en nourrissent, au sang de l’homme lui-même , témoin la maladie des pommes de terre de 1845. Les pluies froides ont tué les jeunes couvées; la pourriture à attaqué les lapins et les lièvres. Le gibier et les plantes souffrent assez cruellement de la sottise et de l’imprévoyance de
l’homme qui les gouverne ; il est juste que l'homme soit puni par l’insalubrité des récoltes ou des viandes, dé ses infractions innombrables au grand principe de la solidarité universelle, Solidarité, association, unique planche de salut pour l'homme et pour la bête ! Aussi long-temps que ce principe sauveur n’aura pas prévalu dans la politique internationale des peuples, il est inutile d'attendre aucune solution complète d'une question de chasse quelconque. À quoi sert, par exemple, qué nous appliquions en France une législation équitable à la caille, si les principes de cette même législation ne sont pas mis en pratique dans les contrées étrangères, en Afrique, en Italie, en Sardaigne, en Sicile, où vivent pendant six mois et plus les cailles et les autres espèces qui nous doivent apporter le précieux tribut de leur chair ? Hors de l’unité je n’apercois que le cercle vicieux, La destruction du gibier en a amené la cherté; la cherté a offert une prime à la destruction; cercle vicieux. La loi s'arme contre le braconnage d’une pénalité sévère ; le braconnier tue le garde pour se soustraire à la rigueur de la loi; le garde n’ose plus sé faire l’agent de cette pénalité rigoureuse; cerele vicieux. Des civilisés comprennent la nécessité de s'associer contre le fléau de l'incendie; ils inventent le système des assurances. Le lendemain l'incendie s'allume sur tous les points du territoire où l’assuré s’empresse de mettre le feu à sa grange et à ses meubles pour s’en défaire à un prix avantageux ; cercle vicieux. La civilisation tourne dans un éternel cercle vicieux. Pourquoi ce chasseur dont le carnier gonflé refuse place à de nouvelles victimes, n'est-il pas encore las de tuer? Par la raison que ce chasseur sait que le gibier qu'il ne tuera pas aujourd’hui sera tué demain par un autre, et qu'il ne lui plait pas que cet autre en profite. On se plaint de l'esprit de destruction dont tous les gens de la campagne sont animés à l'égard du gibier. Je voudrais bien savoir pourquoi l’homme des champs s’intéresserait à la conservation du gibier qui mange ses récoltes et qu'il n’espère jamais voir figurer sur sa table. L'égoisme général qui se formule par ces actes et qui est pivot direct des sept fléaux limbiques, oppose à lui seul une barrière insurmontable à la conservation et à la multiplication du gibier. La duplicité d'action, pour n'être que le pivot inverse des mêmes fléaux, ne leur prête pas un concours moins
puissant. La duplicité d'action est le crime que commettent les préfets, qui s’ingénient à prendre des arrêtés contraires à l’es- -prit des lois protectrices du gibier. M. le préfet de l'Oise qui classe le cerf et le chevreuil parmi les animaux nuisibles, au rang desquels il oublie de colloquer la pie; M. le préfet du Nord qui permet la chasse en plaine par la neige ; MM. les préfets qui ne prennent pas des arrêtés concernant le mode de la chasse aux filets, et ceux qui échelonnent les ouvertures, et ceux qui ressuscitent les mandements de l’église sur le jeûne, sont tous des administrateurs coupables qui pèchent par duplicité d'action, et qui travaillent à qui mieux mieux à faire des ennemis à leur gouvernement. Les préfets et les gouvernements ont tort de ne pas vouloir comprendre ce que je leur répète à chaque page : que les révolutions bien réussies sont des affaires de fusils de chasse, à preuve Guillaume Tell avec son arbalète et l'évènement de juillet. Si j'étais gouvernement, je me garderais bien de badiner avec les armes à feu.
J'ai dit ce que Dieu avait fait pour la France en matière de gibier, ce que l’homme avait fait de la munificence de Dieu à l’égard de la France. Même générosité de la part de la nature, même sottise du civilisé à l'égard de la vigne. Le Franc barbare s’est montré plus reconnaissant que le Franc civilisé des faveurs du soleil. Il a écrit dans sa loi salique un article qui punit de la peine la plus sévère quiconque arrachera un cep de vigne. La vigne est plante sainte et favorite de Dieu, puisque le Christ a pris le sang généreux de la vigne pour remplacer le sien dans le calice de la communion. Moïse n’a fait jaillir que de l’eau claire du flanc du rocher; la vigne en à fait jaillir un nectar parfumé, qui fortifie le travailleur et le console de ses peines, qui lui fait le travail attrayant, et qui tresse, en s’attachant à tous les arbres qu'elle rencontre, des berceaux délectables offrant au voyageur accablé par le poids du jour et de la chaleur un ombrage et des fruits. La patrie de la vigne est une contrée bénie, et nulle contrée du globe ne saurait disputer à la France ce titre glorieux de patrie de la vigne. Or, parce que la vigne est plante sainte, le gibier de la vigne est le plus exquis de tous, et parce que les vignobles de France, parce que les crûs de la Côte-d'Or, de la Champagne, de la Gironde, du Rhône et de Adour sont les premiers vignobles
du monde, le gibier de France aussi était gibier hors ligne. Le raisin de France communique aux espèces qui en ont goûté une fois, une succulence de chair et une supériorité d'arôme qui lui assignent à tout jamais la place d'honneur aux banquets d'harmonie. Qu'on me cite quelque chose ici-bas qui ressemble au becfigue de vigne, au bec-figue de vigne qui n’a pas besoin qu'on l’engraisse comme l’ortolan paresseux, au bec-figue, merveille d'embonpoint et de finesse, et de qui il a été dit que s’il avait la taille du dinde, nulle fortune au monde ne le pourrait payer. Pauvres gastrosophes de la société civilisée, qui ne savent pas que les dindes d'harmonie auront trois fois au moins la taille du dinde actuel, et que la finesse de leur chair atteindra, si elle ne dépasse, la finesse de la chair des bec-figues d'aujourd'hui !.... Et qu'il y aura d'immenses Clos-Vougeot et d'immenses Clos-Laffitte, tout exprès plantés des plus précieux cépages pour nourrir des faisans, des caïlles et des grives!.. Car rien n’approche des bec-figues de vigne, si ce n’est la caille de vigne , la grive et le faisan de vigne. Les Romains, qui étaient de grands mangeurs plutôt que de grands gastrosophes, avaient néanmoins reconnu dans les temps la supériorité de la grive.. Inter aves turdus, gloria prima. (Marüal.)
Mais la vigne, ainsi que j'ai dit, était un emblème cardinal d'amitié, par conséquent, la vigne était trop proche parente de la Terre pour n'avoir pas à se ressentir des premières de la mauvaise santé de sa planète. Alors, la vigne a été affligée de sa maladie spéciale, comme le blé et la pomme de terre, comme le chêne, comme l'homme. Sa petite-vérole à elle, sa carie, c’est la désorganisation de ses tissus par déchirement: c'estle mal de la gelée, mal qui provient surtout de l'influence de lalunerousse, un phénomène de résorption manquée que les Instituts n’expliquent pas. Or, comme ies cépagesles plus délicais et les plus parfumés étaient naturellement ceux qui avaient le plus à souffrir des ravages du mal, on les a remplacés par des cépages grossiers, et le vigneron ruiné par la gelée, ruiné par les impôts directs, ruiné par les impôts indirects, a renoncé à la qualité pour la quantité, et le gibier exquis des vignobles de France a perdu sa saveur, etle vin francais son renom. Alors, les industriels des grandes villes, les manufacturiers de la Normandie où la vigne ne croît pas, ont fabri-
qué du vin de toutes pièces pour empoisonner le peuple; et le fise, voyant là un moyen d'imposer l’eau comme le vin, s’est associé à l’ignoble industrie pour associer la honte de l’administration à celle des empoisonneurs patentés.
Ainsi donc, comme j'ai dit plus haut, de tous les dons précieux que le Ciel fit à la France, un seul, le plus précieux, lui est resté, la femme blonde, une création ravissante dont le suprême ordonnateur des choses a doté les pâles contrées du Nord, pour les dédommager de l’absence du soleil. Je ne médis pas de la femme brune, mais elle est de tous les climats. Je sais que l’égoïsme du temps n’a pas encore faussé la divine nature de la femme de France ; qu’elle seule parmi nous n’a pas sacrifié au veau d'or, qu'elle seule consacre encore au culte de la passion vraie les autels privilégiés de son cœur, et qu’elle garde fidèlement son âme pour le poète et l'artiste, quand la tyrannie paternelle livre son corps au banquier ou à l’homme de loi. C’en est assez pour sauver le monde,
Si ailleurs, en effet, les dons les plus aimés du Ciel, la femme blonde et le vin, ont le défaut d’amortir l'intelligence de l'homme et d'enfumer sa pensée , la femme et le vin de France ont, au contraire, le privilège de donner de l'esprit aux bêtes et de galvaniser l’inertie. Il y a un siècle que la société européenne serait morte du spleen britannique, si l'esprit français n'avait pas été là pour préserver les nations de l'influence désastreuse du constitutionalisme et pour relever les courages abattus..….l’esprit français, adorable gaieté du bon sens aromisée d'expansion fraternelle par le bouquet du chambertin, nuancée de délicatesse et de pudeur par le reflet de la chevalerie. Si l'esprit français a conquis le monde, c’est qu'il a traduit de tout temps l'influence de la femme, c'est que la femme n’a jamais cessé de régner parmi nous. La courtoisie, la galanterie, la loyauté , le mépris du commerce, qui furent jusqu'à l'invasion des idées anglaises, les traits distinctifs du caractère français, n'étaient que des rayonnements glorieux de la royauté féminine. L’urbanité du langage, autre conquête de la femme, n’est que l'expression de la charité du cœur. Pourquoi toutes les victimes de loppression tournent-elles leurs regards vers la France? Parce que c’est le seul pays où la femme ait conservé quelque empire et que la femme est toujours du
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côté des victimes ; parce que l'oppression ne peut pas durer là où la femme règne, quand même elle n’y gouvernerait pas. Les en fants de Loyola savaient bien ce qu'ils faisaient, quand ils s'intitulaient les champions de la Vierge.
Pourquoi Molière est-il le plus puissant de tous les penseurs, le plus aimé de tous les poètes? Parce qu'il est le champion le plus redoutable du bon sens et du droit et du libre essor d'amour ; parce qu’il n’est pas une ligne de ses écrits immortels qui ne soit une protestation ardente contre l'oppression de la femme, et qui ne tende à ridiculiser les époux. ridicules. Molière, qui a révolutionné autant de cerveaux que Rousseau et Voltaire, est né et ne pouvait naître qu'à Paris, capitale du bon sens, où jamais les sympathies du parterre n’ont éclaté pour les maris vexés. Et, à propos de cette vexation, que je dise encore à l'honneur de la France que, de tous les maris trompés, et la liste en est longue, celui de ma patrie est le plus discret et le plus généreux, Comme le mari d'Athènes, il oublie et pardonne, ou si parfois, quand la douleur l’égare, il poignarde l’infidèle, il ne l’humilie pas. Il ne la livre pas à la population, comme le mari juif, pour la faire lapider ; encore moins songe-t-il à battre monnaie avec son déshonneur, comme le mari anglais.
Je sais peu de secrets qui aient autant intrigué les philosophes, les poètes et les beautés d’ailleurs, que le secret de cette puissance magique de la femme parisienne , puissance qui amène à capitulation tous les bourreaux de la terre, et qui dompte la sauvagerie des ramiers, Le secret de cette puissance n’est pas seulement, en effet, dans la supériorité de ses charmes corporels ; cette puissance réside surtout dans la supériorité de son litre caractériel, dans sa coquetterie !
L'amour égoïste et les sots ont maudit la coquette, que l'ami de l'humanité lui élève un autel dans son cœur,
La coquetterie, c’est l'ambition de plaire et de régner par V’attrait, c’est le grand art de vaincre et de garder ses conquêtes. Or, pour se rendre maîtresse des volontés d'autrui, il faut com— mencer par se rendre maîtresse de soi-même. Les ingrats, qui maudissent la coquette, ne savent pas ce que lui coûte la conservation de son pouvoir. Car enfin en amour le plus grand bonheur est d'aimer, non de plaire ; les plus heureux sont ceux
qui aiment le plus. De quoi vous plaignez-vous alors, si on vous laisse le beau rôle? Ne comprenez-vous pas tout ce qu'il y à d'admirable et de sublime dans l’abnégation de la co- - quetterie ?
Si l'esprit espagnol, l'esprit italien et l'esprit allemand n’ont pas conquis le monde, c’est que l’espagnole!, l'italienne et l’allemande ont trop oublié l’art de plaire pour ne s'occuper que de ce- Jui d'aimer. Si l'esprit français est en train d'achever l’œuvre du Christ, c’est que la femme de France a toujours su se garder d’une dangereuse ivresse, et maintenir sur son esclave sa supériorité et ses droits. Que la Française eût faibli comme les autres, et l’es— prit francais ne verserait pas aujourd'hui à tous les peuples la haine de l'injustice et l'amour de la liberté. Le peuple français n'est resté debout que parce qu'il n’a pas jeté à terre son idole, comme les autres, et qu'il n'a pas eu besoin de se courber pour l'adorer.
Je suis désespéré maintenant d’être obligé de faire beaucoup de peine aux admirateurs de l’antique, mais je ne peux pas cependant pour caresser les travers de ces hommes d’âge, mentir à ma conscience et à la vérité. Or voici la vérité : il y a de la beauté grecque de jadis à la beauté française d'aujourd'hui juste la même distance que du temple de la Madeleine à Notre-Dame de Rheims ou à Notre-Dame de Paris. Je parle de la beauté grecque qui se résume dans les types inférieurs de la Vénus de Milo, de la Vénus à la Tortue et de la Callipyge, toutes créatures pleines de santé et susceptibles de réaliser l'idéal de la nourrice à domicile, mais n'ayant rien à démêler, hélas ! avec le pur idéal de la Divinité. Le seul type féminin dans lequel l’art grec ait réussi à incarner l'idéal est celui de la Diane chasseresse, et l’infortunée n’a pas de sexe.
Je déclare que je partage complètement l’opinion d’une jeune dame arlésienne très versée dans la Mythologie et qui me disait un jour, que si les poètes grecs eussent plus fréquenté les parages du Rhône, jamais l’idée ne leur fût venue de faire naître Aphrodite de l'écume des flots bleus de la mer d’Ionie. Et les vierges d’Austrasie, de Neustrie, d'Aquitaine protesteraient pour des raisons analogues contre l’authenticité de l'extrait de bap-
tême de la Déesse d’amour, que je m’associerais encore à leurs protestations légitimes.
De délicieux types, savez-vous, que ces filles du Rhône, à la riche cambrure, au regard noble et fier, vives, élancées, rieuses, brunes avec des yeux bleus; et les autres aussi, les vierges d’Austrasie, de Neustrie, d'Aquitaine, päles, roses, espiègles, réveuses, blondes avec des yeux noirs, sont douces à revoir dans les songes. et pourtant il y a mieux que cela encore au beau pays de France, il y a la femme de Paris, perle reine de ce riche écrin national où chaque pays, chaque fleuve a versé son joyau.
Les hommes n’ont encore rien sculpté, rien peint ni rien écrit qui se rapproche autant de l'idéal de la beauté divine ou féminine, que le type de la Parisienne de race, grisette ou marquise, bourgeoise même, Méry affirme, et une foule d’autres observateurs non moins dignes de foi après lui, qu'il n’est pas rare de rencontrer ce type avec ses plus charmants détails, jusque dans les dernières profondeurs des arrière-boutiques de la rue Saint- Denis. (Voir pour plus amples détails dans l’histoire d’Une conspiration au Louvre, le portrait de mademoiselle Eugénie Bonchatain.)
Ecoutez ceci, vieux et jeunes, il n’y a qu’une femme idéale : celle qui plane dans les rêves de l’amoureux de seize ans, l’enchanteresse des songes d’or dont la bouche ne dit jamais non, le démon tentateur qui vient arracher le malheureux séminariste à sa froide cellule, pour l’entraîner dans le tourbillon des valses fantastiques, l’enivrer et le perdre. Or, je ne connais au monde que la femme de Paris qui puisse poser pour une apparition, pour l'ange aimé des rêves, que la femme de Paris qui glisse sur le bitume des trottoirs et ne s’y appuie pas, à l'instar des autres mortelles, preuve que cette forme de sylphide aux allures éthérées est animée d’arômes supérieurs. Beaucoup ont de tout temps soupconné la femme de Paris de dissimuler ses ailes.
Je suis fort peu curieux de ma nature, mais je ne serais pas fâché de voir un peu la Vénus de Milo ou la Vénus à la Tortue essayer de tirer parti d’une paire d'ailes. J'avoue ingénument encore que j'ai quelque peine à me faire à l'idée des deux mêmes valsant d’une façon agréable.
L'admirateur enthousiaste de l'antique qui se mord les poings
de fureur à entendre mes blasphèmes et dont la rage m'amuse, m'interrompt ici pour me dire que la femme n’a pas été créée et mise au monde pour valser et pour voltiger dans les rêves des amoureux de collège. J'en demande mille pardons à mon interrupteur, mais la femme a été créée et mise au monde pour embellir nos destins, pour être l’âme de nos joies, le pivot de nos attractions dans le rêve comme dans la veille, la nuit comme le jour. Or la femme n'étant reine légitime qu’à la condition de régner par l’atrait, et toutes ses grâces, toutes ses séductions ne pouvant se développer complètement que dans la danse, il s'ensuit que la danse est d'institution divine, et que toute femme non taillée pour cet exercice délirant est une créature incomplète. Je ne sais pas si je m'abuse, mais il me semble que ce raisonnement-là à presque la rigueur d’une démonstration géométrique. Voyons, que tout homme de sens juge et réponde, la Vénus de Milo et la Vénus à la Tortue sont-elles taillées, oui ou non, pour la danse, pour la valse surtout?..….. la valse, la vraie danse amoureuse, la danse à deux, la danse elliptique dont la courbe est semblable à celle que décrit la planète autour de son foyer, la danse échevelée, enivrante où tout tourne , la tête et les sens; la danse protectrice qui permet au couple amoureux de s’isoler au milieu de la foule ; où la danseuse émue peut choisir, de s’abandonner languissante au bras de son partner, de boire la passion dans ses regards, ou bien de lui démontrer à brule-pourpoint la puissance de la loi d’attraction inversement proportionnelle au carré de la distance ! !!
En Herschell où les amours sont libres, où les mœurs sont par conséquent pudiques et réservées au possible , le droit de valse n'appartient qu'aux couples amoureux.
Il y à long-temps que le suffrage universel des peuples dont je ne suis ici que l’humble écho, a dévolu le sceptre de la danse à la femme de Paris, tant pour la grâce de sa démarche, sa distinction, sa suprême élégance, que pour la souplesse de sa taille, la petitesse de ses pieds, ses tendances aériennes. Nul ne saurait done sans injustice m'accuser d’avoir cédé à l'inspiration ridicule d’un triste sentiment de vanité nationale, en déclarant que le type de la beauté parisienne était le seul qui pût se prêter à l'incarnation de l'idéal. Toutefois, de ce que la Parisienne de Paris est ce qu'on a imaginé de mieux jusqu'à ce jour en fait de femme, il n’en fau
pas conclure que ce soit là le dernier mot de la beauté féminine, car il n’y a point de limite à la perfectibilité de l'idéal, pas plus qu'il n’y a de ferme à nos aspirations insatiables. La plus belle moitié du genre humain ne donnera d’ailleurs le type parfait de la beauté terrienne qu'après qu’elle aura pu développer toute la magnificence de sa nature dans sa liberté et sa gloire, qu'après que la sagesse humaine aura épuré le globe de ses misères actuelles, le moralisme, l'hypocrisie et la vénalité.
Ce qui fait l'infériorité et la vulgarité des types grecs, c’est l'absence de l'âme, c’est l'absorption de l'intelligence par la ma tière, Ce sont de très-belles créatures assurément que les femmes de Phidias et même la Vénus de Milo et les autres Vénus, et les ciseaux qui ont modelé ces formes sont les ciseaux de sublimes artistes, plus forts à beaucoup près que Puget ou Nicolas Coustou, mais les plus habiles ciseaux du monde ne peuvent reproduire que ce qu'ils savent, et, dans le temps où le génie de l’art enfanta ces corps ravissants, l’homme #6 de la femme n'avait pas encore jugé à propos de concéder une àme à celle dont il tenait la vie. Et voilà pourquoi l'âme manque, comme le parfum au vase, à {ous ces corps ravissants, Comme la femme n'était qu'une esclave destinée au plaisir, comme on ne lui demandait pas d'âme, mais simplement de la chair à cet instrument de volupté, Varliste lui fit un corps en harmonie avec sa destinée, un corps où le phénomène absorba la substance (4), où le front, séjour de linteligence divine, fut déprimé et réduit aux proportions de la stupidité, La petitesse de la tête et l’étroitesse du front sont cachet d'infériorité chez toutes les espèces, Toutes les Vénus antiques, si suaves que soient en général chez elles les lignes du torse et des épaules, ne sont que d’épaisses odalisques, au front stupide et fier, Tous ces cerveaux-là sont trop petits pour tenir une âme de déesse. L'art grec a été puni par où il a péché ; parce qu'il n'a pas su s'élever à l’idée de la femme reine, il ne lui a pas été donné d'en reproduire les traits.
Car, savez-vous le mythe ignominieux caché sous la robuste opulence de ces formes, savez-vous ce que signifiait cette su-
(1) Définition du philosephe Lherm.... par le philosophe Cousin,
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perbe écaillère que les Praxitèles et les Protogènes du temps faisaient asseoir sur le dos de la tortue? Cette humble attitude voulait dire que le principal mérite de la femme consiste à ne pas mettre la tête ni le pied hors de son ménage, et qu'elle doit horner l'essor de son intelligence aux soins du pot au feu et au raccommodage des culottes maritales. Le principe de la politique conjugale antique était le même que les obscurantins de tous lessiècles, que nos conservateurs-bornes ont appliqué si honteusement de nos jours à la politique gouvernementale , le principe impie de l'immobilisme et du chacun pour soi, personnifié par la tortue et glorifié par le journal des Judas, La plupart des civilisés, qui n'y entendent pas malice, sont parfaitement libres -d'admirer les formes cossues et bombées de la créature accroupie ; mais moi , qui sais le dessous des cartes, je suis naturellement moins facile à l'éloge , et c’est précisément cette harmonie du groupe, tant admirée par le vulgaire, qui me fait peur et m'indigue, Je sens que ce front bas, ces lourds et vastes flancs vont . trop bien à l’esclave, et que cette figure est clouée pour longtemps sur le dos de sa monture, d'où elle ne s'envolera pas. Je pardonne aux vieux qui font les lois , je pardonne au notaire et au banquier, leurs sympathies intéressées pour la Vénus à la Tortue, mais que les jeunes hommes de lettres qui tiennent à rester mes amis se gardent bien de me confier Jamais qu'ils préfèrent cette figure massive à celles de Coustou, sises dans son voisinage, car je les préviens que je suis disposé à penser d'eux tout le mal imaginable, Coustou, Watteau et Gavarni sont les trois artistes qui ont le mieux compris et le mieux exprimé par le ciseau, le pinceau, le crayon, la nature des séductions spéciales à la femme de Paris, la distinction, la grâce et la coquetterie. Au sculpteur les déesses, au peintre les marquises, au dessinateur les lorettes; Le dernier venu, contre l'usage, a été le mieux paragé, Les artistes qui n'ont jamais réussi qu'à produire de l'ennuyeux et du lourd en sculpture et en peinture, ont l'habitude de traiter les Coustou, les Watteau, les Gavarni de mnaniérés , parce qu'ils sont jolis. En littérature aussi, le léger, le gracieux est baptisé frivole; le lourd, le pédantesque s'intitule sérieux. Ces malheureuses ladies anglaises qui n’ont jamais su s'habiller, mais qui font aussi pour la plupart d'excellentes nourrices, trai-
tent de coquettes les Parisiennes, à qui tout va bien , surtout le nu... le nu, cette parure primitive si simple et cependant si difficile à porter. L'épouse de l’agent de change, la bourgeoise vertueuse qui fait une si prodigieuse consommation de crinoline , ne se montre si intolérante à l'endroit des légèretés de la lorette, qu’en raison de ce que celle-ci n’est pas obligée comme elle de suppléer par l’art à l'insuffisance de ses charmes. La erinoline estun hommage tacite que la vertu rend à la beauté, la roture à la noblesse. La femme de peu, la banquière, l’avouée , l’agente de change, s’habillent, en effet, pour se dissimuler. La Parisienne de sang serait moins nue sans sa robe.
J'ai eu de grosses querelles dans ma vie pour avoir affiché avec cette mâle franchise mes préférences pour la lorette, au simple point de vue de l’art et de la forme. Les dédains des petits journaux et des petits esprits pour le type de la lorette, supérieur d’une foule de coudées au type des Vénus grecques, n’ont rien qui me surprenne. La France est une nation généreuse, mais généralement douée d’une ignorance remarquable en matière d’esthétique , et prévenue d’une facon ridicule en faveur de tout ce qui n’est pas né chez elle. J'ai reconnu, du reste, que la beauté grecque avait fait son temps et qu’elle n’inspirait plus la foi , à la mollesse des épigrammes que ses tristes champions m'ont lancées. S'ils me visaient à la colère , ils ne m'ont touché qu'à la pitié.
Je remarque qu'il y a eu de tout temps alliance offensive et défensive contre la lorette entre le moraliste et la femme de peu (vilaine). Tous deux l’ont- accusée, par exemple, dans l'intention de lui faire du tort, d’exercer une influence pernicieuse sur les héritages nouveaux-nés. Ces pauvres gens ignorent que c’est précisément là le plus charmant côté du rôle des jolies filles en civilisation , lequel consiste à faire restituer à la masse des travailleurs le capital parasite prélevé par les oisifs sur le travail et enfoui par les harpagons au grand détriment de la société. Le jour où la France succomba sous la triple coalition de l’or anglais, du froid moscovite et de l’accapareur de grains, qui réussit à faire retarder de six semaines l’ouverture de la campagne de Moscou ; le jour où la France écrasée paya une indemnité de 4500 millions à l’Europe victorieuse qui n'en garda pas un centime, ce
ne furent pas les moralistes qui firent rendre gorge à l'ennemi. On ne sait pas assez gré à la lorette de son admirable persévérance à ramener dans le torrent de la circulation publique le métal que de funestes préoccupations individuelles en voudraient détourner. On oublie trop en France que la lorette de Gavarni et le grognard de Charlet sont peut-être aujourd'hui les deux seules institutions qui aient gardé le reflet des brillantes qualités de l'esprit national français, vivacité, insouciance, gaieté, générosité, dévouement. Peut-être n'y a-t-il plus que là, hélas! où les mesquines idées du temps n'aient pas pénétré encore, les idées de balance de compte et de nivellement de budget.
Oui, c’est une vaillante corporation que celle des lorettes , et superbe dans sa lutte contre le capital et la fausse morale, et dont l'avenir me paraît se colorer de rose. Son éducation grammaticale est peut-être à refaire, mais il n’en est pas moins certain que la première femme qui règnera sur l’humanité et par droit de conquête et par droit de beauté, descendra d’une lorette. Il est certain encore que du jour où les gouvernements civilisés, à bout de folies, voudront faire un peu de bon sens pour changer, la lo rette devra être appelée à jouer dans la réforme le rôle pivotal. Un des premiers actes lucides de ces gouvernements , en effet , sera infailliblement d'arrêter la race humaine sur la pente de sa dégradation , et pour ce, de faire participer cette race au bénéfice des primes d'encouragement jusqu'ici réservées aux seules espè-— ces bovine, ovine et chevaline. Or, je promets pour ce temps-là à la lorette, à la femme de race, une existence toute de soie, de spectacle, de liberté, de gloire. De liberté, premier bonheur de la femme, car du jour où la beauté sera une fortune, une supériorité consacrée, la beauté se trouvera affranchie dutribut odieux qu'elle paie à l’affreux minotaure du commerce. Alors la beautése donnera etne s'adjugera plus, et le culte de la forme s’infiltrant progressivement dans nos mœurs, remettra chaque chose à sa place ; puis l’art régénéré, s'armant du fouet vengeur, chassera de ses temples (premières loges de l'Opéra) les suppôts de Mercure, marchandes et marchands qui les déshonorent aujourd’hui ; et les gens comme il faut, je parle de moi, de vous, de l'artiste, du travailleur, de tout ce qui produit et qui pense, les gens comme il faut, dis-je, ne craignant plus de se trouver mêlés à d’infimes parasites, cour-
tauds de boutique ou écumeurs de bourse, dans une communion de plaisirs intellectuels, reprendront le chemin du théâtre... Si j'apprenais à mes lecteurs qu'il m'a fallu cette année même renoncer à la chasse, à la chasse, mes uniques amours, mon dernier droit naturel, à la chasse dans la plus belle et la plus giboyeuse des forêts de France et de Navarre... pour ne pas me trouver en communion de plaisirs avec un ridicule boutiquier… C'est-à-dire qu'on ne sait plus où aller maintenant pour éviter ces espèces.
Et la beauté, en ce temps-là, aura ses temples et sera entourée de tant de vénération et d'amour, que nulle créature adorable ne sera tentée de garder pour elle seule et pour ses rideaux égoïstes le secret de ses charmes, et que la vierge elle-même considèrera comme un pieux devoir d’en faire l’aveu pudique au plâtre et au daguerréotype et d’en faire tirer la copie à un nombre im mense d'exemplaires, pour transmettre à la postérité le souvenir des libéralités du ciel, Et les jardins publics s’enrichiront de ces divines formes, et l'imagination malléable des mères, incessamment travaillée par la répétition de ces types, s’ingéniera à les reproduire en des moules vivants. et les jours odieux de la morale postiche et de la crinoline auront fui.
Disons maintenant que ces sages idées, renouvelées des Grecs, sont déjà les idées de l'immense majorité des penseurs d'aujourd'hui, et que tous les jours l'exemple sublime de la belle Pauletta Borghèse trouve des imitatrices dans le sein de la meilleure société parisienne. I n'y a pas bien long-temps que je rencontrai chez Ottin lélégant sculpteur deux copies de plâtre toutes fraiches, deux copies de Parisiennes de race aux originaux inconnus, mais destinés à emporter avant peu toutes les imaginations vagabondes à la recherche d'un nouvel idéal. Entre ces deux moules inédits, une main astucieuse avait colloqué deux Vénus, dont celle de Milo ! Pauvre Vénus ! pauvre Grèce ! Les deux images charmantes étaient, disait-on, celles de deux sœurs d'illustre origine et tant soit peu artistes qui, ayant entendu parler de la rareté des modèles, avaient voulu offrir à l’art, en cachette de leur mère , une preuve de dévouement. Je sais dans le même genre, et de la part de la lorette, des actes sublimes de charité et d'amour. Et je répète que toute gloire dans l'avenir est réservée à la femme de
France, dont le noble front rayonna toujours du feu de l'intelligence céleste, dont la taille souple et flexible inspiré toutes les comparaisons parfumées et gracieuses, et appelle sur les lèvres l'invocation enthousiaste du poète :
Alma Venus, hominum divumque suprema voluptas !
Dieu lui-même, au surplus, ne cache pas sa prédilection pour lés femmes de ma patrie; c’est par leurs faibles bras qu'il aime à faire éclater sa puissance et ses sympathies naturelles pour la cause ‘de l'amour et de la liberté. C’est par une vierge de Nanterre qu'il fait détourner des rives de la Seine l’ouragan dévastateur des hordes d’Attila; par une vierge de Domremy qu’il chasse mille ans après du noble territoire de France l'Anglais, cet autre fléau de Dieu ; c’est par la main d’une vierge de Normandie qu'il fait poignarder le plus sanguinaire des égorgeurs de 95. Et Dieu n’a pas fini de sauver l’Europe par le même procédé. Gomme il a suscité une vicrge française contre le Hun, contre l'Anglais, contre la Terreur, il en suscitera une contre le juif, gardez-vous d'en douter.
On me dit que l'Anglais, pour avoir été chassé de France par l'épée d’une vierge, n’en a pas moins pris pied par le commerce et le pillage sur tout le reste du globe; que l’impure Albion, la grande prostituée, la dominatrice des mers, promène orgueilleusement sa tête au-dessus de l'équité et des droits des peuples vaincus, capturant en pleine paix des vaisseaux portugais ou égyptiens, bombardant les cités, empoisonnant les peuples... Je ris de la superbe d’Albion, ear je sais que les jours de son insolence sont comptés et que la nouvelle Jeanne d'Arc nous est née, de qui le faible bras brisera le colosse d’or aux pieds de boue et écrasera de ses débris l’infäme... Et celle-là ne procèdera pas par le glaive comme l'héroïne immortelle que l'Anglais brûla vive en châtiment de sa gloire. Elle se bornera à verser dans l'âme de ses copagnes l'amour de l'équité et l'horreur du trafic. Elle leur fera jurer à loutes de renoncer au mariage plutôt que d'épouser un marchand. Elle tuera le négoce comme d’autres vierges d’AIlemagne ont tué la censure.
1 le règne de la boutique à bas, le tarif des consciences et des votes aboli, leJuif et le Génevois forcés d'aller chercher fortune ail-
leurs, l'esprit d’Albion cessera de dominer la politique française. et la Grande Nation, libérée de la fourbe et de la banque, reprendra sa place de directrice suprême des destinées des peuples.
Et le travail attrayant, débarrassé de l’oppression du capital, réalisera soudain le décuple produit. D’innombrables armées, complètement étrangères au maniement des armes homicides, rappelleront bientôt la verdure, le chevreuil et la palombe sur les cimes reboïisées des monts, et barreront au mistral les gorges du Midi et agrandiront tous les jours les domaines de l'oranger, de l'olivier, de la vigne; et la restauration de la climature rendra au territoire de la France ses gibiers exilés. Que le règne de la femme arrive, et toutes les merveilles de la féerie arabe surgiront du sol sous nos pas plus vite que dans les contes. Oh ! qu’en ce temps-là la vie sera douce aux oiseaux et aux fleurs et à toutes les créatures innocentes et gracieuses dont l’homme est encore le bourreau !
Il n’y a pas des siècles, iln’y a qu’une volonté de femme entre cette ère d’émancipation de la France et son abaissement d’aujourd'hui. Ce que femme veut Dieu veut.
J'ai dit les doux trésors dont la faveur du Ciel avait comblé la France. La France cependant a toujours été pauvre en espè— ces de quadrupèdes et d'oiseaux, comparativement aux contrées de l'Équateur. Seulement les espèces qu’elle nourrit, sont de qualité supérieure ; les cerfs et les sangliers de ses forêts sont plus forts et mieux armés que ceux des autres contrées, ses bécasses et ses cailles ont le fumet plus fin qu'ailleurs. Espèces rares, mais utiles, tel est le caractère général de la Zoologie francaise, bien que les emblèmes du maly soient en dominance comme partout.
Et d’abord qu'on n’y cherche pas les énormes pachydermes à J'épaisse cuirasse, ni les félins géants à la voix rugissante, ni les boas immenses, ni les sauriens musqués à la mâchoire nue. L'existence de ces monstres semble enchaïînée aux déserts sans limites, aux forêts vierges et aux sables brülants de la Zône de feu, comme celle des dragons de la fable aux jardins enchantés. La calme température des zônes mitovennes a dû modifier la furie des appétits sanguinaires chez les bêtes, comme elle modérait l'essor de la sève dans le tissu des plantes. La famille du tigre se
personnifie en France dans le chat domestique ; le boa constrictor, qui étouffe des taureaux, y descend aux proportions de l’orvet,
le gavial et le caïman à celles du lézard; et la malfaisance des espèces a décru dans les mêmes rapports que leur taille. Toutefois le mobilier zoologique de la France n’a pas toujours été aussi pauvre qu'aujourd'hui, et sans remonter bien haut dans l’histoire, il futun temps où les parages les plus dépeuplés de gibier, comme les rives de la Seine, avaient peu de chose à envier aux contrées les plus giboyeuses du Continent européen.
En ce temps-là, l’aurochs, taureau-géant des forêts de la Gaule, honneur perdu de nos climats, tondait en paix les herbes des prairies verdoyantes où peut-être furent depuis le Louvre et l’Institut, les Tuileries et le Palais-Royal. L’élan au col charnu, aux jambes de girafe , l’élan dont le bois rameux abrite sous sa toiture immense près de la moitié de son corps, buvait aux ondes pures de la Bièvre. De lourds bisons embossés par le travers des îles de la Cité, de Louviers, de Saint-Louis, et plongés dans le fleuve jusqu’au poitrail, semblaient comme une flottille de canots postés là pour barrer à la civilisation romaine les chemins de Lutèce (du latin Zufum, ville de boue). Le renne, ami de la froidure, se fixait aux mêmes bords, séduit par la longueur des hivers et par la persistance et l'éclat de neiges de six mois. En ce temps-là de sombres et épaisses forêts, théâtres de sanglants sacrifices, couvraient de leur noire verdure les cinq sixièmes du sol. Chaque vallée avait son repaire, chaque fleuve, chaque rivière son marais. Là vivaient doucement sous l’ombrage des vieux chénes, d'innombrables troupeaux de sangliers, race féconde. Là burlaient, grondaient et se ruaient à l’envi, à la poursuite des fauves, de nobles représentants de la tribu des animaux chasseurs, le grand ours noir de Russie et les loups argentés et le chat cervier du Nord, et le Iynx et l'isatis à la bleue fourrure. Là bondissaient en hordes plus serrées que celles des moutons de Ja plaine, les cerfs, les daims, les biches et les chevreuils ; et le glouton perfide, tapi sous les basses branches du hêtre colossal, attendait l'élan au passage pour lui sauter au col, Jui incruster ses ongles dans la chair et lui sucer le sang.
Entre-temps, l'aigle royal, le gerfaut, le lanier, le sacre, l'autour, sillonnaient l'atmosphère de leur vol tournoyant. Le mar-
souin se jouait par l'orage sur le dos de la Seine, vierge des ponts de l'homme, mais non des chaussées du castor. L'oiseau cher à Léda y mirait sa blancheur dans le cristal des ondes, recueillant de droite et de gauche, dans son majestueux sillage, les 16moignages de vénération et de crainte d'une foule de palmipèdes respectueux, La solitude retentissait à toute heure des cris de la bataille, glapissements aigus tombant du Ciel, sinistres hurle ments et réclames de mort s’élevant de la profondeur des forêts !
Que lestemps sont changés, et comme deux ou trois mille ans, moins encore, suffisent quelquefois pour altérer la physionomie des choses! Allez donc demander l'élan et le bison aux bois de Romainville, ou bien aux plaines de l'air les orbes du gerfaut !
Décadence trop rapide, hélas ! Dès les premiers jours de l’invasion romaine, l'élan a commencé son mouvement de retraite vers la Baltique; l'élan a mis le Rhin entre la Gaule et lui; César le rencontre encore dans la forêt Hercynie en société du machMis. Le renne s’est cantonné aux revers des monts glacés de l'Helvétie et des Cantabres. Les deux nobles races débordées par les flots de la civilisation ont été chassées de repaire en repaire, Jusque par delà les régions boréales et l'impasse du cap Nord. Elles ne se sont arrêtées dans leur fuite que là où le sol a manqué sous leurs pas.
Hic tandem steterunt, illis ubi defuit orbis !
Il y a des savants qui ne veulent pas à toute force que le renne de Laponie et l'élan de Norwège aient jamais foulé de leur large sabot le sol des Gaules. Je me suis demandé bien souvent quel intérêt pouvait avoir un savant à refuser aux ancêtres du renne et de l'élan , qui habitent aujourd'hui la Finlande, l'agrément d'avoir brouté les jeunes pousses des chênes de la Gaule il y a deux mille ans. Il m'a toujours été impossible de me répondre d'une facon satisfaisante. L'élan se retrouve encore aujourd'hui dans le nord de la Russie d'Europe, dans la Finlande et dans le gouvernement d'Archangel; il n’est pas invisible en Suède ni en Norwège; le roi de Prusse en entretient un superbe troupeau dans une des iles du Niémen.
Le bison aussi, ils en ont fait un mythe; le bison célébré par toutes les chroniques de la France mérovingienne et carlovin— gienne, et dont s'occupent tous les naturalistes de l'antiquité,
Aristote, Pausanias, Pline, le bison si cher aux plaisirs du grand roi Charlemagne, ils l'ont nié, nié par la raison qu'ils ne le connaissaient pas. Moi non plus, je ne connais pas parfaitement l’animal désigné sous le noi de bison, mais ce ne m'est pas une raison de le nier. Ce bison-là est-ille même que le bonasos d'Aristote qui porte une crinière étoffée comme celle d'un lion, mais dont le front est orné de cornes inoffensives qui lui retombent sur l’une ét l’autre oreille? Je ne sais pas, mais néanmoins je ne vois guère parmi les bêtes à cornes de ma connaissance que le bison d’Amérique qui réponde au signalement ci-dessus ; et encore, le bison d'Amérique ne ressemble-t-il au bonasos d’Aristote et au bison d'Oppien que par la crinière. Après cela, on sait que les anciens s’échauffaient facilement à propos de cette question de cornes, et que le poète Oppien, par parenthèse, en voulait voir partout, même dans les défenses de l'éléphant. Toujours est-il qu'il existait en France du temps de Charlemagne une forte race de ruminants sauvages qu’on appelait bisons et qui se chassaient dans les chasses royales en société de l’aurochs, puisque le moine de Saint Gall, rendant compte des fêtes données par le grand empereur d'Occident aux envoyés du calif Haraoun-al-Raschid , parle d'hécatombes d’aurochs et de bisons immolés en cette circonstance (uros et bisontes). Pausanias aussi a parlé du bison en décrivant la Phocide. Il explique comment les jeux du Cirque faisaient une consommation effroyable de bisons et comment on s’y prenait pour s’en procurer en Grèce. Le procédé est peu ingénieux, il consiste à creuser une fosse aux abords glissants, au bas d’une forêt en pente et d'y faire tomber l'animal. L'animal emprisonné, on l'affame, on le dompte. J’admire qu'il n’y ait pas de renseignements plus précis sur une bête qui entrait comme élément de drame et de plaisir dans les fêtes publiques.
Quant à l’aurochs, point de doute sur son identité. Jules César le signale dans un passage du livre 6, De bello gallico. H commence par lui donner une taille voisine de l'éléphant, magnitudine paulo infra elephantos, et le gratifie ensuite d’une force et d'une vitesse incomparables, le tout associé à un caractere tarouche et indomptable qui le fait se précipiter tête baissée sur tout ce qu'il rencontre, bêtes et gens. IL est impossible de ne pas reconnaître à ces traits l'urus de la forêt d'Ardenne du temps de
Charlemagne et l’aurochs de la Lithuanie d'aujourd'hui. L'au-— rochs quitte la France vers la fin de la seconde race ; l’histoire fait défaut sur sa voie vers la fatale époque de l'invasion normande. A cette même époque où l'aurochs s’éloignait de nous sans esprit de retour (878), la France subissait un épouvantable déluge d'insectes malfaisants, d'araignées, de scorpions et de loups enragés qui semèrent partout la désolation et la terreur. Mais, au dire de tous les écrivains du temps, le pire de ces fléaux est encore le Normand, souche du lord anglais. Les derniers débris de la famille de l’aurochs errent aujourd'hui sous les trop frais ombrages des sapins de Ja Lithuanie. L'individu donné par l’empereur Napoléon au Musée du Jardin-des-Plantes provient de ces forêts. Les bisons de Pologne que l'empereur de Russie envoie au jardin des bêtes de Londres pour vexer le gouvernement français sont des aurochs.
Le gloutonetle chat cervier avaient émigré à la suite de l’élan et du renne, leurs victimes de prédilection. Ils ne font plus dès-lors que de très-rares apparitions dans l’histoire del Europe centrale.
L'ours noir, le loup argenté, le renard bleu, s’éclipSèrent totalement, ou, peut-être peu jaloux de conserver une fourrure splendide qui leur faisait trop d’ennemis, renoncèrent-ils à ce vêtement de luxe pour adopter le costume modeste de leurs congénères indigènes.
= Le cerf, le daim, délices des chasses royales, ont été entraînés dans Ja chute de la royauté chasseresse. On en retrouve encore dans les parcs des fournisseurs de vivres ou des entrepreneurs de curage, rois de l'époque, quelques rares individus échappés par miracle aux vengeances révolutionnaires; car c'est le gibier du gouvernement qui paie généralement en France pour les fautes des princes. Il y a long-temps aussi que la race du loup aurait complètement disparu du sol français comme elle a disparu d'Angleterre, n'était l'institution tutélaire de la louveterie, un corps spécial de hauts et puissants veneurs, préposés à la conservation du loup, ainsi que leur nom l'indique. Le sanglier est près deses fins comme le loup; le chevreuil pas encore.
Le Iynx a fini en France avec le XVII siècle.
Je ne désespère pas de rencontrer, à l’occasion du castor de la Seine, un membre très-savant d’un Institut quelconque qui me
démontre que ce ne sont pas des individus de cette famille qui ont bâti les deux ponts d'Iéna et d’Austerlitz. Je réponds d'avance à cette objection spécieuse.… qu'il est absolument impossible de juger de la capacité intellectuelle et des moyens physiques du castor indigène par les individus qui nous en restent aujourd’hui, tristes débris d’un peuple dispersé à qui l'infortune a fait perdre les traditions de l’art. Le régime de l'association était tout le secret de la supériorité industrielle du castor dans les deux mondes. Du jour où le castor de France a dû renoncer au régime sociétaire, c'en a été fait de son habileté tant vantée, comme de la force de Samson après le coup de ciseau de Dalhila. L'association vivifie, l'isolement tue. Le castor gaulois acculé à cette heure sur les rives trop habitées du Gardon et du Rhône, y végète déplorablement, poursuivi sans relâche par l’homme et assailli de perpétuelles terreurs. Quel cerveau humain, si solidement trempé qu’on le suppose, résisterait pendant des siècles à l'influence abrutissante d’un pareil genre de vie ! L'isolement a tué le castor de France. De dégradation en dégradation, l’intéressante et noble créature est passée moralement à l’état de rat d’eau. La succession des étages de son terrier trahit encore les études de l’ancien ingénieur ; mais s’il se souvient parfois de son ancien talent de mineur, de charpentier, de maçon, c’est pour l’employer à la destruction des digues et des chaussées faites par l’homme, triste et stérile vengeance !
La fortune du castor de France nous révèle celle que l'avenir réserve au castor d'Amérique pour une époque plus ou moins éloignée. J'ai oui dire que l'intelligence de cette espèce supérieure avait déjà subi du fait de la persécution une atteinte mortelle. Grande et sainte leçon pour les hommes ! Confirmation solennelle de cette haute vérité philosophique que la misère et l’abrutissement du travailleur sont fatalement au bout de toute industrie morcelce.
Combien de siècles écoulés aussi depuis que la race généreuse des faucons, à qui l'odeur cadavéreuse des cités soulève le cœur, a déserté le ciel de Paris ! A l’époque même des croisades, c’est-àdire à la date de l’origine de l'institution, les fauconniers se plaignent de la rareté des faucons en France, et sont forcés de tirer leurs sujets de Grèce, de Norwège et d'Écosse. Aujourd'hui l’at-
mosphère française appartient en toute souveraineté aux noires bandes des choucas, des corneiïlles, des étourneaux et des pigeons ramiers. De sa maison de ville l'observateur n’aperçoit plus dans l'air que le rare et rapide sillage de la grande hirondelle des tours ou les évolutions capricieuses du pigeon culbuteur et le vol lourd des oiseaux de nuit autour des vieux clochers.
Il est visible par le tableau qui précède que le proprede la eivilisation est de remplacer partout les nobles races par des espèces inférieures et chétives. Qui pourrait reconnaitre dans ces misérables conscrits de nos cités industrielles qui ne vont pas même à la taille de leur fusil de munition et qui s’en félicitent, qui pourrait, dis-je, reconnaître la race de ces Frances ou de cesGaulois géants qui marchèrent de chez eux jusqu'à l’Asie-Mineure en chantant, et pillèrent en passant Rome et Delphes ? La civilisation a banni du territoire de France l'élan, le renne, le bison, laurochs, le daim, le cerf, le sanglier; elle a laissé s’y multiplier dans des proportions désastreuses le rat de Montfaucon et le lapin de choux. Ce n’est pas là un progrès. Encore si la multiplication du faisan, du paon, du dindon etde la pintade avait réussi à com penser tant de pertes! Mais l'homme civilisé n’est de feu que pour la sottise et la destruction; il estde glace pour le bien.
Une administration intelligente et vraiment désireuse de s’immortaliser par de grandes choses devrait n'avoir qu'un seul but aujourd’hui. faire tomber les alouettes toutes rôlies dans la bouche du peuple ; ea la popularité la plus durable est celle qui se. base sur la gratitude de l’estomac. Si le roi chasseur Henri EV est demeuré dans la mémoire du peuple français pour avoir émis le simple vœu que l'immense majorité de ses sujets pût s'exercer les mâchoires, une fois par semaine, aux muscles filandreux de la poule au pot coriace, de quelles couronnes de lauriers ce même peuple ne couvrirait-il pas le chef de l'auguste monarque qui l'aurait soumis au régime du poulet rôti quotidien ! Et que dis-je, du poulet !.. mieux que cela s’il vout plait, au régime du faisan et de la bécassine, attendu que la bécassine et le faisan qui ne coûtent aucun frais d'entretien ni d'éducation à l'homme, doivent lui revenir à meilleur marché que le poulet. La même raison s'applique au sucre, qui devrait, dans l'état normal des choses, coûter deux fois moins cher que le pain àjpoids égal. Je
n'ai jamais été gouvernement qu'une seule fois dans ma vie, en Afrique. Comme le prix de la viande de bœuf dépassait les - moyens de mes sujets (elle coûtait 2 fr. 40 e. le kilo), j'avais pris l'habitude de distribuer gratis deux ou trois fois par semaine une certaine quantité de perdrix et de bécasses ; mes sujets m'adoraient. |
de répète que je ne sais rien de plus facile à réaliser que ces utopies culinaires. Il ne s'agit, en efïet, que d'acclimater une foule d'espèces nouvelles et de multiplier les indigènes. Or, Bakewel, le plus grand homme qu'ait produit l'Angleterre, Bakewel, le sublime artiste qui entra si avant dans les secrets du Créateur, qui fit la chair vivante aussi docile sous la main de l'éleveur que l'argile sous le doigt du potier ; Bakewel, à qui la Grèce païenne eût bâti des autels, a résolu des problèmes bien autrement impossibles, et donné la réalité à des rêves bien autrement chimériques.
Un véritable ami des bêtes, un des maîtres les plus aimés de la science , M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à présenté naguère à son gouvernement, qui ne lui en tiendra nul compte, un mémoire d'un intérêt extrême où il est prouvé que la France ne saurait se passer plus long-temps d'une ménagerie d'acelimatation à fonder dans le midi de la France. Parce que le gouvernement français, qui n'a plus de honte, aime mieux s'occuper à fourbir des armes pour ses bons amis les jésuites de Suisse, que de travailler à l'acclimatation de l'alpaca ou du lapir en France, ce ne m'est pas une raison de taire mes adhésions chaleureuses aux conclusions du mémoire précité. Je n'attendais pas moins d'un héritier de lillustre nom de Geoffroy Saint-Hilaire, du savant vrai, du professeur de haut titre qui marche avec tant de bonheur dans les sentiers de la gloire paternelle.
Mais que parlais-je du travailleur soumis de par l'autorité d'un pouvoir paternel au régime du rôti de gibier quotidien? Et où avais-Je l'esprit pour oublier à ce point les principes politiques des gouvernements actuels et le temps où nous vivons.
Le temps où nous vivons, c'est l'an de misère et de famin 1847... à l'heure où j'écris ces lignes (20 janvier), la mâle mort sévit sur les populations; le froid, la faim, fauchent à coups redoublés dans les rangs prolétaires ; la bienfaisance des com-
munes s'arrête épouvantée devant l’immensité du gouffre dévorant des besoins ; le riche se cache et tremble à l'aspect de tant de souffrances ; et le capital dans sa frayeur riposte par des ar rêts de mort aux accès de désespoir et de folie furieuse des travailleurs affamés. Pour parer à tant de fléaux, la providence gouvernementale à mis le ministère de l'agriculture aux mains d'un fabricant d’étoffes, complètement étranger au gibier et aux moissons, et qui ayant toujours entendu dire dans sa partie que les années de grandes chaleurs et de sécheresses excessives étaient éminemment favorables à la vente du blanc, n'a pas pu s'imaginer qu'une telle température pût avoir sur les fruits de la terre une influence moins heureuse. Alors le pays s’est trouvé dépourvu aux jours du déficit, et l’imprévoyance criminelle du pouvoir à fait de la misère publique curée nouvelle au juif et à l'accapareur. Toujours le même refrain: Pauvre agriculture, pauvre France !
En attendant qu'une autre administration plus prévoyante et plus humaine s'occupe sérieusement de réparer et de compléter le mobilier zoologique de la France, voyons toujours le bilan des quadrupèdes mammifères du pays.
Cette partie du mobilier zoologique de la France européenne, l'île de Corse y comprise, renferme soixante et quelques pièces.
J'ai dit la fausseté des divers systèmes de nomenclature z0ologique adoptés par la science officielle. J'ai indiqué la vraie classification, celle qui repose sur l’analogie des rapports passionnels entre l’homme et les choses créées. Malheureusement je n'ai pas sous la main le tableau des 810 caractères humains pour pouvoir rapporter chaque pièce du mobilier zoologique à son titre caractériel, et il sera impossible d'écrire une nomenclature passionnelle des bêtes, avant que l'étude de l’homme ait été complétée, et le jeu de son clavier passionnel parfaitement circonserit et analysé. Je tâcherai néanmoins d'indiquer la méthode aussi souvent qu'il me sera possible de le faire en un traité de zoologie tronqué, où la série se trouve coupée à chaque instant par des lacunes. Je dirai le vrai nom, le titre caractériel de lindividu ou de l'espèce ; mais j'ai pensé que la méthode la plus simple, pour demeurer fidèle à la clarté et à l’analogie, était d'appeler d'abord un chat un chat, comme tout le monde, puis
de faire sentir en passant l'insuffisance ou la fausseté de telle ou telle dénomination, enfin d'en indiquer une meilleure, basée sur l'appréciation raisonnée des titres passionnels. Je ne repousserai donc absolument que les noms par trop absurdes. La longueur que j'accorderai à l'étude des espèces sera proportionnelle à l'importance du rôle que joue chacune d'elles dans l’histoire de nos plaisirs et de nos intérêts.