LE CHIEN
Au commencement Dieu créa l’homme, et le voyant si faible, il Jui donna le chien.
Il chargea le chien de voir, d'entendre, de sentir et de courir pour l’homme.
Et pour que le chien fût tout entier à l’homme, il le titra exclusivement en amitié et en dévouement, affections du mode majeur. I lui mit au cœur le plus profond mépris pour les joies de la famille et de la paternité. Il borna chez lui le sentiment d'amour à l'instinct brutal de la reproduction. I laissa les passions inférieures, l'amour et le familisme, à la race canine inférieure, au renard si cher à l'Anglais.
Le chien, qui est le plus docile, partant le plus intelligent de
tous les animaux, n’eut garde de désobéir à la volonté de Dieu. Il se fit le serviteur dévoué, le sergent de ville de l’homme.
Le chien est, dans toute société fondée sur la propriété individuelle, comme la nôtre, le gardien vigilant et le défenseur héroïque de ce qui s'appelle l’ordre public et la propriété. Voyez cette lourde diligence qui descend avec fracas la rue de la Cité, menaçcant d’écraser les passants et d’écorner les boutiques ; le chien s’élance avec fureur à la tête des chevaux pour arrêter leur marche ; il mord les roues qui lui passent quelquefois sur le corps ; le fouet du postillon ne saurait l'empêcher de faire son devoir. C'est que l'allure désordonnée de la bruyante machine trouble le repos public et compromet la sécurité des citoyens. Marchez au pas, 07 ne vous dira rien.
Ce citoyen à la voix rauque, porteur de vêtements délabrés, à la mine peu rassurante pour la propriété.…., le chien l’aborde rudement pour lui demander son passeport.
Mais comme la majorité a ses principes, la minorité aussi a les siens, et toutes deux ont leurs chiens à qui elles ont appris à vénérer leurs institutions. Le chien du fraudeur professera donc en matüère d'ordre public et de commerce des principes diamétralement opposés à ceux du chien de la douane. Il verra dans , l'habit vert de cette institution l'uniforme de l'ennemi commun et le maudira dans son cœur. De même le chien du truand ne jappera qu'aux gens bien mis. Le chien n'entre pas dans la discussion de la question de droit; son devoir est d’obéir et de se taire, il obéit sans murmurer.
Le chien est la plus belle conquête que l’homme ait jamais faite, n’en déplaise à M. de Buffon. Le chien est le premier élément du progrès de l’humanité.
Sans le chien, l’homme était condamné à végéter éternelle ment dans les limbes de la Sauvagerie. C’est le chien qui fait passer la société de l’état sauvage à l’état patriarchal, en lui donnant le troupeau. Sans le chien pas de troupeau ; sans le trou— peau pas de subsistance assurée ; pas de gigot ni de rosbif à volonté, pas de laine, pas de burnous, pas de temps à perdre, pas d'observations astronomiques, pas de science, pas d’industrie. C’est le chien qui a fait à l’homme ces loisirs. L'Orient est le berceau de la Civilisation, parce que l'Orient est la patrie du
chien. Otez le chien de l'Asie, et l'Asie n'est plus que l'Amérique; le Romain, le Grec, l'Égyptien, le Chinois ne sont plus que des Atzèques (mexicains) et des Péruviens. Ce qui constitue toute la supériorité de l'ancien continent sur le nouveau, c’est le chien. À quoi se bornent, en effet, tous les efforts d'intelligence, tous les travaux du Mohican qui ne peut vivre que de chasse ? — A étudier le grand art de dépister et de suivre le gibier ou l'ennemi. Or, un jeune basset en sait autant et plus en cette science difficile, au bout de six mois d'étude, que le sauvage le plus habile au bout de quarante ans. Les indigènes de l'Orient, qui avaient le chien, ont donc été dispensés de se livrer aux pénibles travaux qui absorbaïent tout le temps et toutes les facultés des Peaux Rouges ; ils ont eu du temps de reste et ils ont pu l'employer à créer l’industrie, Voilà l’origine des arts et des métiers; voilà toute la différence entre l'Ancien et le Nouveau Continent. Les historiens ont écrit des milliers de volumes sur celte grave question sans arriver à la découverte de cette vérité si simple ; et de braves anatomistes continuent à disséquer des crânes d'Américains pour y chercher la cause de l'infériorité de cette race, sans se douter qu’ils sont à cent lieues de la solution du problème.
A côté de cette solution anthropologique si neuve et si lumineuse, vient se loger une autre observation qui m'est également personnelle, c'est que l’anthropophagie est un mal endémique aux contrées déshéritées du chien.
Pourquoi ne rencontre-t-on jamais l’anthropophagie chez les peuples pasteurs, chez le Chaldéen, l'Égyptien, l'Arabe, le Mongol, le Tartare? — Parce que le lait et la chair des troupeaux, dont le chien fit don à ces peuples, les préservent toujours des tentatives criminelles de la faim.
IL est évident que l'anthropophagie est née d’une excessive fringale combinée avec l'habitude du régime de la viande. Un jour que la proie était rare et que la faim mugissait dans leurs entailles, il arriva que deux hordes de chasseurs se rencontrèrent à la poursuite du même animal, et qu'il y eut guerre entre elles. On se battit, on se tua, et les cadavres des vaincus remplacèrent naturellement au foyer des vainqueurs les cadavres du gibier absent. Puis la fureur de la vengeance sanguinaire s'en mêla, l'ivresse de la victoire aussi; le fait, consacré par la tradition, s’in-
crusta dans les mœurs, et l’on sait ce qu’il en coûte pour déraciner les mauvaises habitudes. Les sauvages de l'Amérique septentrionale n’ont complètement renoncé à l'usage de faire rôtir leurs ennemis que depuis qu'ils ont été mis en possession du chien et du cheval. Et encore la fameuse réponse du chef indien à M. de Humboldt prouve-t-elle la vivacité des regrets qu'a laissés dans les estomacs des infortunés cannibales le souvenir des banquets d'autrefois (1).
La preuve que c’est l'absence du chien qui a livré les populations de l'Amérique centrale au démon de l’anthropophagie ou cannibalisme, c’est que l'horrible coutume n’a jamais envahi la hutte de l'Esquimau qui habite cependant la contrée la plus septentrionale du nouveau continent, c’est-à-dire celle où l'empire de la faim est le plus rude et devait fournir à la fureur des entrailles plus d'occasions de se manifester. Je ne vois qu'une raison pour expliquer l'anomalie monstrueuse que présente la comparaison des mœurs de l’'Esquimau et du Caraïbe : l’Esquimau a joui de l'assistance du chien de temps immémorial, le Caraïbe n'eut pas le bonheur de le connaitre. Remarquons maintenant que les mêmes causes ont produit les mêmes résultats dans les deux continents, que l’anthropophagie s’est arrêtée sur le seuil glacé du Lapon, de lOstiack, du Samoïède, riches du chien, tandis qu’elle incendiait de ses fureurs sanguinaires les habitants des îles fortunées de l’Equateur, Bornéo, Célèbes, Timor, etc., où fleurit la muscade, mais où manque le chien.
Je demanderai, à ce propos, à ne pas joindre mon anathème à ceux que la fausse morale et la fausse philanthropie ont lancés si souvent contre F'anthropophagie. L'anthropophagie est une des maladies de la première enfance de l'humanité, un goût dépravé que la misère explique, qu'elle ne justifie pas; c’est une courte folie provoquée par la faim ; mais il bien faut que l'humanité passe par la phase de la disette pour arriver à celle de l'abondance. Plaignons le cannibale et ne Fl'injurions pas trop , nous
(1) Tout le monde a entendu citer cette réponse éloquente. L'illustre voyageur européen demandait à ce chef indien, l’un des principaux licutenants du farouche T'ecum Seh, s'il avait connu dans la guerre de 1816, un officier américain qu'il lui nommait : — Beaucoup, répondit l'Indien, j'en ai mangé.
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autres civilisés qui massacrons des millions d'hommes pour des motifs certes moins plausibles que la faim. De toutes les guerres que se font les hommes, celle où l’on se mange est la seule que je comprenne. J’excuse tous les coupables qui ont faim, parce que la première loi pour tous les êtres est de vivre, et qu'il est naturel qu'un homme tue son semblable quand il est persuadé que la mort de son semblable est indispensable à son salut. Tous les jours ces principes-là sont mis en pratique chez les nations civilisées, et les Géricault, les Delacroix, les Eugène Sue ont fait, avec l'application d’iceux dans les cas désespérés de naufrages, des chefs-d'œuvre admirables, et l’opinion publique plaint plus qu’elle ne condamne les malheureux affamés de la Méduse et de la Salamandre. Hugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père inspire autant et plus de pitié que d'horreur. Le mal n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort que de le tuer quand il ne veut pas mourir. Et la preuve que le crime ne consiste que dans la manière d'envisager la chose, c’est que les mêmes moralistes qui blâment si fort le sauvage affamé de s’assimiler la substance de son ennemi sous forme de rosbif ont fait de la reine Artémise le modèle de l’amour conjugal pour avoir avalé son mari en pilules. Où il y a crime impardonnable , folie furieuse poussée jusqu'à la septième puissance, c'est dans la guerre à coups de canon que se font entre eux des peuples civilisés, comme les Français, les Anglais, les Prussiens, les Russes, qui n'ont pas faim les uns des autres. La guerre est la plus atroce de toutes les folies hu— maines ; mais la plus ridicule de ces atrocités est à coup sûr celle où l’on tue sans appétit, pour le seul plaisir de tuer; où les ennemis se saluent courtoisement avant de s’égorger; où les vainqueurs, après la bataille, s'occupent philanthropiquement à raccommoder les jambes aux vaincus, comme s’il n'eût pas été plus simple de ne pas les leur casser d’abord. Hélas ! Foiseau de proie et le tigre, qui sont forcés de vivre de chair, donnent tous les jours de fières lecons d'humanité à l'homme. Ils ne se chassent pas entre eux, et ils ne tuent que pour assouvir leur faim. Castagno, mon chien braque, est intimement persuadé que je calomnie mon espèce, quand je lui raconte certaines extravagances humaines.
Le chien ne s'est pas contenté de donner le troupeau à l’homme ; il s’est constitué le gardien et le défenseur du don qu'il nous a fait. Les ennemis du droit de propriété, qui ne voient dans la propriété individuelle que ses abus et qui ne veulent pas convenir que l'ambition de la propriété est aussi un des stimulants les plus actifs du travail humain, ont peine à pardonner au chien ses sympathies ardentes pour la législation romaine. C'est une ingratitude à eux. Le chien, qui défend le mouton et le cheval contre la dent du loup, travaille pour toute la société et non pas pour un homme. Ce n'est pas de sa faute si l’homme abuse des richesses qu’il lui a mises dans les mains.
La passion de la chasse est la dominante caractérielle de la race canine. Le chien, le loup, le renard, les trois seules espèces de Jorceurs que possède la France , emploient le même système de chasse. Ils s'appellent et se réunissent pour attaquer une bête, quand l'importance de cette bête exige la réunion de plusieurs. On connait les refuites de l’animal ; on les a étudiées; on se porte aux endroits où l'on a la certitude de le voir passer, pour l’appréhender au corps. Pendant que les uns sont en embuscade, les autres mènent à voix pour indiquer à leurs complices la direction de l'animal poursuivi. Quand on ne réussit pas à prendre ainsi la bête chassée par surprise, on cherche à la forcer. Les loups, qui ont très-peu d'amis en France et qui sont obligés d'apporter dans toutes leurs démarches une excessive prudence , chassent presque toujours à la muette. J'ai été plusieurs fois en position d'admirer la profondeur de leurs combinaisons stratégiques ; c’est effrayant de sagacité et de calcul. Tous ces animaux-là, le loup surtout, pratiquent de temps immémorial le procédé du relai. Le relai est une escouade de chiens ou de loups frais qui se tiennent sur le passage présumé de la bête de chasse pour relayer les chasseurs fatigués, de manière à ne pas laisser à la malheureuse victime un moment de repos. Il n’est pas un habitant des forêts de France qui n'ait entendu chasser de nuit le renard. Le ramage du chacal est le charme des nuits d'Algérie pour les amateurs qui chérissent ce genre de concerts. On rencontre tous les jours dans les forêts et dans la plaine une foule de chiens de toute espèce , qui profitent de la dangereuse liberté que leur laissent leurs propriétaires pour se remettre à la pratique de la méthode
naturelle. Souvent le pacte se conclut entre individus qui se connaissent à peine, mais qui n'ont eu besoin que d'un seul mot pour s'apprécier et se comprendre.
Le chien sauvage, ou plutôt le chien revenu à la sauvagerie, celui qui habite les pampas de l'Amérique méridionale ou les terres du tap de Bonne-Espérance (ainsi nommé de la violence des tempêtes qui règnent en ses parages), le chien sauvage est le plus habile et le plus amusant de tous ces carnassiers coureurs. Les chasseurs de ces diverses contrées tiennent en haute estime ces transfuges de la civilisation et cherchent à s'emparer des portées des lices. Ainsi pourrait-on faire dès aujourd'hui des portées de la louve en France pour dresser le louveteau au service de l'homme, car le loup est éminemment susceptible d’attachement et d'éducation.
Le premier chien qui chassa en compagnie de l’homme fut un lévrier fauve, de ceux qu’on voit encore en Syrie, en Algérie, en Égypte, et qui coiffent le sanglier ; moins évidés que nos belles races de lévriers d'Espagne et plus voisins du loup et du chacal. Le type du chien primitif se retrouve quelquefois admirablement conservé dans le chien de berger européen. C'est un animal leste et taillé pour la course : poitrine haute, ventre avalé , démarche oblique, oreilles fines et droites, mine éveillée, spirituelle. La nature l’a doté d’une robe à poil rude, d’une vue percante, d’un odorat exquis, d’une mâchoire de diamant et d’un jarret d'acier; sa queue fourrée balaie la neige, ses yeux flamboïent dans les ténèbres ; il tient et au-delà les promesses de sa mine. Tous les chiens de chasse que possède l’homme aujourd'hui lui proviennent de cette espèce. Je ne parle pas des chiens amphibies comme celui de Terre-Neuve ou des Esquimaux. La coiffure de chaque race raconte l'influence de la civilisation sur elle : plus l'oreille est fine , rabattue et tremblante , plus l'animal s'éloigne du type primitif; plus elle est droite, plus il se rapproche de ce type. C’est, comme on sait, tout le contraire pour le cheval, dont Fo-
eille s’infléchit sous l'influence de l’état sauvage et se raffine et se redresse à mesure que l'éducation perfectionne ses formes.
Tous les chiens sont plus ou moins chiens de chasse. Tous les chiens de chasse sont des chiens courants. Le véritable instinct du chien d'arrêt se révèle dans ses rêves. J'ai possédé long-temps
une chienne épagneule parfaitement dressée et parfaitement muette, qui n'avait jamais aboyé qu'une seule fois dans sa vié (après une maison). À peine s'endormait-elle cependant que son imagination l'emportait en des courses furibondes à la suite de gibiers fantastiques. Il fallait l'entendre alors oublier les préceptes de l'homme pour ne plus se souvenir que de ceux de la nature et donner à pleine voix.
Le vrai chien de chasse étant le chien courant, la vraie chasse est la chasse à courre.
C'est aussi la chasse par excellence, la chasse francaise, la chasse royale, la chasse où le chien est tout, l’homme rien. Un chasseur qui respecte ses chiens ne leur fait pas l’affront de leur apporter le secours de son arme. M. le comte de Reculot, gentilhomme bressan d'avant 89, veneur de la vieille roche, avait un fils aujourd'hui existant, veneur passionné comme lui, mais de plus tireur habile, et qui avait eu quelquefois le tort d'essayer là portée de son fusil sur une bête de chasse. Le père, pour ce crimé, avait baptisé l'héritier de sa race du nom de Fusillaut. disait en plaisantant que c'était le plus mauvais chien desa meute.
U n'y à qu'une excuse pour légitimer l'emploi du fusil à la chasse aux chiens courants, c'est la misère ; mäis cétte excuse en vaut cent. Tout le monde n’est pas roi, grand-duc où banquier israélite pour avoir les moyens d'entretenir une meute. Mais parce qu'on n’est ni roi, ni duc, ni banquier juif, ce n'est pas une raison pour renoncer au plaisir de la chasse; ét ce ne serait pas la peine de faire des révolutions, si les révolutions ne donnaient pas à tous les citoyens le droit de chasse.
La chasse à courre, la seule dont nous ayons à nous occupét dans ce premier volume, n’est donc que le perfectionnement dé la chasse naturelle, de là chasse que pratiquent le chien sauvage et le loup abandonnés à leurs propres instincts. La chasse à courte, c'est la chasse où l’on force.
On force le cerf, le daim, le chevreuil, le sanglier, le loup, lé lièvre ; on force avec des chiens courants ou avec des lévriers. Un chapitre spécial est consacré dans ce livre à la chasse de chacuné des bêtes ci-dessus.
Il faut une meuté particulière, qu'on nomme un équipage , pour chaque bête que l'on veut chasser. L'équipage pour la chassé
du sanglier ou béle noire, ou vautrait, s'appelle équipage de vautrait ; tous les autres prennent leur nom de la bête pour laquelle ils ont été spécialement montés, équipage, meute de cerf, de loup, etc.
Une bonne meute pour cerf et sanglier ne doit pas compter moins de quatre-vingts chiens, car le cerf et le sanglier sont des animaux fort méchants, qui se défendent quand on les attaque, et qui ne meurent pas toujours sans vengeance. Or, il faut que le veneur comble les vides de son équipage, à mesure que se font ces vides. Les meutes pour loups et lièvres peuvent être moins nombreuses. J’ai vu tuer trente loups en une saison avec une meute de douze chiens.
Une meute exige pour son service un nombre plus ou moins considérable de piqueurs et de valets de chiens. Le piqueur, qui est le pivôt de la chasse à courre, est l’homme qui est chargé de faire le bois, c’est-à-dire d'examiner la rentrée des animaux au buisson et de les détourner ou de les rembücher. Détourner ou rembücher un animal, c’est avoir connaissance de l’enceinte où l’animal s’est couché pour passer la journée. On rembüche un animal par la simple inspection du pied, quand il y a assez de boue ou de neige pour indiquer la rentrée d’un animal dans une en— ceinte. Voici des pieds qui entrent et qui ne sortent pas, donc l’animal est ici; voici tant de pieds entrés, tant de pieds sortis. qui de douze Ôte quatre, reste huit. Le plus souvent, et presque toujours en été, le rembüchement s'opère à l’aide du limier. Le limier est un chien courant doué d’une haute intelligence et d’une grande subtilité d’odorat, qui aide le piqueur à faire le bois et qui lui indique par une foule de démonstrations silencieuses et en pesant sur la laisse par laquelle il est tenu, le passage par où l'animal est entré récemment dans l'enceinte. A cette place, le piqueur fait sa brisée, c’est-à-dire qu'il casse une branche dans la cépée pour reconnaitre la place. La brisée faite, le piqueur tourne l’enceinte, et si le limier n'indique pas la sortie par des démonstrations semblables à celles de tout à l'heure, s’il continue au contraire à lever le nez vers l'enceinte que l'on tourne et à vouloir y pénétrer , la besogne est faite, la bête est rembüchée ou détournée. Le piqueur juge par le pied, par les fumées où laissées, par la hauteur à laquelle les branches ont été froissées par l'animal, de
sa taille, de son âge et de son embonpoint. Il fait son rapport et vient le présenter au maître d'équipage au lieu du rendez-vous. Le talent du piqueur exige une étude approfondie des mœurs de chaque animal qu'il attaque ; il doit connaitre à ses allures son caractère accommodant ou farouche, sa pesanteur ou sa légèreté, et indiquer d'avance ses refuites pour qu'on poste les relais sur le passage de la bête. On voit d'ici quelle immense part de responsabilité pèse sur le piqueur. Honte et malheur à lui s’il ne #rouve pas ; si ayant trouvé, 1l ne détourne pas ; si ayant détourné , il a fait erreur sur le sexe, l’âge, la taille de l’animal! Les gens superficiels, les veneurs de salon, ont tort de se railler des airs d’importance que s’arrogent parfois les piqueurs. Si l’orgueil est permis à quelqu'un au monde, c’est au piqueur, à qui le stimulant de la gloire est plus indispensable qu'à personne pour le faire passer par-dessus les déboires attachés à sa profession. Les grandsveneurs de France ont toujours accordé à leurs piqueurs le droit d'orgueil et de familiarité. Le piqueur représente le falent dans l’industrie de la chasse, les chiens représentent le éravail, le riche veneur, hélas! le maitre d'équipage, ne représente que le capital, pauvre représentation dans une industrie où tout est art, poésie, entraînement, enthousiasme.
Les véritables veneurs ne dédaignent pas de se charger, à l'occasion , de l'office de piqueur. Le dernier des Condé aimait à faire le bois lui-même. J'ai vu le duc de Nemours à l'ouvrage dans la forêt de Fontainebleau, à cinq heures du matin.
Le valet de chien est l’homme attaché à la conduite de la meuté et chargé d'exécuter les ordres du piqueur. C’est lui qui couple et découple les chiens , qui divise la meute et mène les relus aux endroits indiqués.
Le rapport fat, ou les rapports, s’il y a plusieurs animaux rembüchés, le maître d'équipage décide à quelle brisée on ira attaquer, brisée de Firmin, brisée d'Antoine ; la brisée porte le nom du piqueur qui a détourné un animal. Le maître d'équipage fixe également le nombre des chiens à donner à l'attaque. L'ordre donné, on découple sur la brisée. Quelquefois le piqueur entre sous bois avec son seul limier, approche de tout près l'animal au repos ; le limier donne quelques coups de voix, la meute parfaitement créancée se rallie à cette voix bien connue, et la bête
est lancée, Plus souvent on fait attaquer par des chiens de choix appelés chiens de tête. Une meute bien créancée est celle qui se rallie sur la voix des chiens de tête. C’est une armée qui a foi dans le courage et dans le talent de ses chefs et que la confiance conduit à la victoire. Quelquefois tous les chiens sont donnés à la fois à l'attaque, il n’y a pas de relais ; on dit alors que la bête a été chassée ou prise de meute à mort. Aussitôt que la bête est lancée, piqueurs'de sonner la fanfare du lancer et veneurs de prendre le galop. À la fanfare du /ancer succède celle du bien aller qui annonce que la chasse marche bien, qu'aucune difficulté ne se présente encore, que les chiens sont tous sur la voie de l’animal. Une trompe, deux trompes sonnent là vue (ou la vue); la fanfare de là vue annonce que la chasse s'emporte vers telle ou telle direction. Tout d’un coup les voix éparses de la meute semblent se confondre et se condenser en un hurlement formidable et le bruit n'avance pas; c’est le dix cors ou le quartan qui fait tête. Des gémissements plaintifs ont percé à travers les accents de la fureur, c’est que le sang a déjà coulé et que le drame prend couleur. Hola ! hé! mes bellots ! Sonnez, sonnez fanfares, c'est le moment d'encourager les chiens ! Les voix se faisentelles au contraire. les chiens affairés semblent-ils interroger l'air, les branches, siffler d’impatience, tourner et retourner sur leurs voies, c’est un défaut. L'animal a donné change, c'est-àdire qu'il a fait bondir une autre victime à sa place et qu'il s'est rasé dans le buisson qu’occupait celle-ci, ou bien il a rebattu ses voies ; la fanfare sonne le hourvart. Le défaut est-il relevé, la partie recommence, le bien aller, là vue; ce sera le bat l’eau, quand le cerf aura pris l'eau, se sera jeté dans l'étang ; puis l’hallali sur pied, quandle cerf, le dos arqué, la langue pendante, sera sur ses fins, qu'il s'acculera pour attendre la meute de pied ferme et pour vendre chèrement son dernier souffle de vie; puis l'halla!i à terre, le dénouement du drame, quand la noble bête sera tombée sous la rage de ses nombreux ennemis , puis enfin la ewrte. Maintenant, peuplez la forêt de cavalcades d'amazones échevelées, courant à toutes brides par les vertes allées de chênes, escortées de leur galant cortège de veneurs aux brillants uniformes , et franchissant à l'envi l’une de l’autre fossés, roches et troncs d'arbres, et se pressant, se distançant pour
arriver les premières à la inort... faites se gonfler et se renvoyer par les échos des monts les clameurs de la meute ardente accompagnées du tapage étourdissant des fanfares, des hennissements belliqueux des coursiers, du pétillement des fouets , des hurlements douloureux des chiens blessés, des cris de guerre des piqueurs; prenez pour théâtre du drame quelque vallon enchanté au sein d’une riche nature, un étang de la reine Blanche (1) que dominent de toutes parts de verdoyants côteaux ; que les vents fassent silence aux bois, qu'un doux soleil d'automne colore la scène de ses lueurs empourprées, ses dernières splendeurs.. et vous aurez placé sous les regards du poète un des plus nobles et des plus émouvants spectacles qu'il lui soit donné de contempler ici bas.
Ceci est la chasse à courre ; le peu que j'en ai dit suffit pour faire comprendre que le plaisir en est réservé aux fortunes princières. Quand la propriété morcelée aura disparu de la terre pour faire place à la propriété sociétaire, chaque commune aura ses équipages de chasse, ses meutes, ses filets; les fonctions de piqueurs et de valets de chiens seront exercées par des artistes passionnés pour leur art et non plus par des laquais ; le capital ne sera plus représenté à la chasse, et chaque commune harmonienne aura sa Diane chasseresse pour présider aux fêtes de cet ordre; la gloire sera pour quelques-uns, le plaisir et le gibier pour tous.
On force le lièvre avec des lévriers ; c’est une chasse sans poésie, car le lévrier est muet et le lièvre ne peut pas ruser. La loi française a prohibé cette chasse, qui ne peut s'excuser que par le besoin de destruction. La loi francaise a sanctionné, cette fois, le vœu unanime des chasseurs. On à chassé autrefois, en France, la grande bête, le loup, avec des lévriers de forte taille qu'on lançait sur l'animal aussitôt qu'il prenait la plaine. On chasse encore de cette manière le loup et le chevreuil en Russie, en Pologne et dans plusieurs autres contrées d'Europe; mais cette pratique est aujourd'hui chose inconnue en France. Le législateur a néanmoins octroyé au lévrier la faculté de se produire dans le régime eynégétique actuel comme moyen de destruction des ani-
(1) Étang poétique de la forêt de Chantilly.
maux nuisibles. On se sert quelquefois aussi du lévrier dans certains pays de plaine , et notamment dans la Camargue, pour forcer la perdrix. C’est une chasse brutale qui ne vaut pas qu’on s'arrête à la décrire.
La misère des civilisés ne permettant pas à chaque chasseur d’avoir une meute et des piqueurs, la masse se contente d’entretenir une dizaine de chiens courants, beaucoup moins quelquefois, deux chiens, voire un seul chien, et avec ces faibles moyens, hélas! il faut suffire à tout, chasser indifféremment tout ce qui se présente. C’est la chasse du petit propriétaire, la chasse de la bourgeoisie, une dégradation de la chasse noble; mais ca ressemble encore à de la chasse, puisque le chien y joue un rôle. Alors l’homme est forcé de prendre autant de peine que le chien, de courir aussi vite que lui. Il faut qu'il connaisse les bons postes, qu'il prenne les devants pour se trouver au passage de la bête et la tirer à portée. Ici on ne chasse plus pour chasser, mais pour tuer, pour tirer, ce qui revient au même. C’est cependant encore la plus agréable de toutes les chasses après la chasse à courre, en raison des nombreuses qualités qu’elle exige de la part du chasseur : expérience, patience, tempérament de fer, jarrets souples, coup d'œil sûr. Le chien avait commencé par se formaliser de la prétention de son maître à vouloir lui ravir moitié de ses peines et de sa gloire ; mais l’homme lui ayant fait comprendre sa misère, le chien a fini par entendre raison et par prendre son parti en philosophe, ce qui n’a pas empêché que le chien courant n'ait perdu énormément de sa valeur depuis l'invention du fusil.
Le vrai chien de chasse, ai-je dit, est le chien courant, le chien qui aboie et qui force; mais le chien est une nature éminemment malléable et docile et qui se prête à tout. Il fallait qu'il en fût ainsi pour que l’homme püût vivre sous tous les climats et de toutes les industries. Le chien courant chasse tout, le lièvre, le lion, voire l’homme. Le chien courant se dresse à tout ; il fait au besoin la partie de dominos pour tenir compagnie à son maître. Tous les animaux de cette race, le loup, le renard, le chacal, sont assez forts sur le calcul du temps ; ils disent aussi invariablement que le meilleur des chronomètres Bréguet telle ou telle heure du jour, l'heure des repas notamment; mais je crois que le chien seul connait la division politique des jours de la semaine. On sait que
les bouchers de village ont l'habitude de tuer le samedi, veille du jour de bombance... Alors il n’est pas rare de rencontrer le samedi, sur les routes, des chiens isolés se rendant des fermes ou des villages des environs au bourg où a lieu la tuerie hebdomadaire. Une grave préoccupation se lit dans leur allure, et c'est vainement qu'un camarade flâneur ou qu’une personne de connaissance essaierait de les arrêter par une conversation frivole. Une affaire importante les attend où ils vont, et ils n’ont pas le temps de batifoler en chemin. Au retour, on ne dit pas. Le plus souvent, hélas ! ces pauvres chiens n’ont ainsi recours à la charité publique que par la raison que leurs maîtres n’ont pas le moyen de les nourrir et qu'ils seraient obligés de les abandonner sans cela.
A Constantinople et dans une foule d’autres cités de l'Orient, la police des rues est confiée à des chiens qui sont enrégimentés par brigades et par quartiers ; aussi tous les voyageurs s’accordent-ils à reconnaître que la ville de Constantinople est, de toutes les capitales de l'Europe, la moins féconde en assassins et en voleurs de nuit.
Une fois que des envieux du chien avaient songé à lui ravir son titre de compagnon de chasse de l’homme, pour le donner au pore, sous prétexte que la subtilité de l’odorat de celui-ci dépassait encore celle de l’odorat du chien, le chien de chasse, indigné , éprouva le besoin de tirer une vengeance terrible de cette prétention ridicule. Il étudia à fond l’art de deviner la truffe, qui était la spécialité du pore, et parvint à enlever à son triste rival cette branche glorieuse d'industrie. Le chien ne mangeant pas la truffe, ainsi que fait le porc, il n’y avait pas moyen de l’accuser d’avoir été inspiré dans son ambition par le mobile de l'intérêt personnel ; il fallut reconnaître qu’en usant légitimement du droit de représailles à l'égard du porc, le chien n'avait eu d'autre but que de repousser une assimilation injurieuse et de condamner ses envieux au silence.
On a dressé le chien à tourner la broche sans se préoccuper du rôti, à tirer l’eau du puits, à fabriquer toutes sortes d’ustensiles, à jouer la comédie et le drame, Il est évident cependant que la société actuelle n’a pas su tirer de l’intelligence du chien de chasse la moitié des profits qu'elle en tirera un jour.
Le chien se prête à tout. Il remplace le cheval de poste dans les steppes neigeuses de la Sibérie, du Kamschatka, du Groënland, du Labrador. Ces régions seraient tout à fait inhabitables sans le chien ; l’homme n'y végète que par la grâce et sous le bon plaisir duchien. La mission du chien de poste ne se borne pas à voiturer le voyageur à travers l'océan des neiges, comme il voiture des enfants ou des pains de quatre livres à travers nos rues encombrées. Le métier de bête de somme est plus difficile dans les contrées polaires, où l'institution des ponts et chaussées n'existe pas encore et où le froid se charge seul de niveler et de mac-adamiser les routes. Il suit de cette absence d'ingénieurs que la pauvre bête à qui est confiée la conduite d’un traineau est tenue de faire à la fois office de postillon, de bidet et de guide, c’est-àdire de remplacer deux hommes et un cheval ! Et comment faire, mon Dieu, pour suffire à tant d’exigences, quand on n’a que son nez pour boussole et pour chronomètre.. car aucune trace de végétation n’est debout pour indiquer la voie , pour servir de point de repère en ces mornes solitudes où la terre dort ensevelie dans un linceul de frimats éternels, sous un ciel de plomb, bas et mat! Seulement, à de longs intervalles, sont échelonnées de misérables huttes, parfois inhabitables, stations obligées du touriste en ces déserts de neige, unique abri pour l’homme contre le froid des nuits. C’est là que doit arriver le traineau à l'heure dite; le danger de mort est au bout de la moindre erreur de chemin. On va s’imaginer peut-être que le chien, qui a la conscience de la responsabilité immense qu'il assume sur sa tête, est tenté de reculer devant le péril. C’est bien peu le connaître que de le juger capable d’une telle couardise. Le courage du chien est de ceux qui se haussent à la taille des circonstances. Comme l'œil et le pied de la mule s’affermissent à l'aspect de l'abime béant, ainsi l'intelligence du chien grandit en proportion de sa responsabilité. Ce n'est rien encore, en effet, que d'amener un homme à bon port à travers l’espace vierge ; un homme, c'est doeile, ca se laisse faire, ca n’a pas grande volonté au pôle nord, par 32 degrés sous zéro ; le péril ne vient pas de l'insubordina— tion du voyageur ; il est tout entier dans l’inexpérience et dans Pindiscipline de l'équipage ; tout est perdu si la mutinerie s’y met. Car il faut apprendre au lecteur qu'une passion ardente, impé-
cie
tueuse, la seule qui puisse lutter contre l’atonie universelle à ces extrêmes confins du règne de la vie, que la passion de la chasse brûle au cœur de ces dix coursiers qu'on vient d’ateler au char de notre voyageur, et que la moindre étincelle peut en provoquer l'explosion. Qu'une piste récente d'ours, de renne, d'orignal vienne en effet à couper le sillage du léger véhicule, voilà sou dain l'équipage qui s’emporte sur la voie en élans furibonds ; voilà le but du voyage complètement perdu de vue. On avait bien juré au maître, au moment de partir, de se conduire en chiens sages. mais la passion à Parlé par l'odeur de la bête, et la raison s’est tue, et le traîneau vole, vole avec la rapidité de l'ouragan sur la crête argentée des neiges et soulève leur poussière. «Où courons-nous, bon Dieu, et où dormirons-nous ce soir, se disent en se pressant d’effroi le touriste et son compagnon, emportés sur les ailes de la meute endiablée. Seigneur, prenez pitié de nous, prenez pitié de deux nobles créatures faites à votre image !.. »
Allons, ne tremblez plus, faibles humains que vous êtes, et n’appelez pas pour si peu que votre existence l'intervention divine. Ce Dieu que vous invoquez si pieusement dans vos périls extrêmes pourrait être occupé autre part et ne pas vous en— tendre ; et d’ailleurs sa prévoyance infinie vous a donné le chien, que vous faut-il de plus? Vous voyez bien, en effet, qu'il y a là un chien qui veille sur vos jours ; c’est le chef d’attelage , c’est le plus grand, le plus fort et le plus respecté de la bande. Dès qu'il a répondu de vous, vous devez être tranquilles ; vous reposerez celte nuit sous la hutte du sommeil.
Si le chef d'équipage ne s’est pas jeté dès l’origine en travers de la piste maudite, s’il n’a pas menacé d’étrangler, comme aurait fait un homme, le premier de ses soldats qui violerait sa consigne, c’est qu'il sait parfaitement que menaces et caresses, jurements et prières seraient peines perdues en pareille occurrence, et qu'il faut faire la part du feu de la jeunesse et respecter la légitimité de la passion jusque dans ses écarts les plus désordonnés. Le chien sage comprend qu'il importe de diriger cette passion vers le bien et non de la comprimer, et il agit en conséquence. Au lieu d'imposer silence à la meute, il hurle plus fort qu'elle. Elle se traine sur la piste, elle interroge l'air, lui affirme à haute voix avoir vu l'animal par corps. On sait le respect des chiens
pour l'opinion de leurs supérieurs, chacun le croit sur parole, et la meute s’ébranle comme un seul chien, en un à vue furieux sur la bête fantastique. On prend la diagonale pour couper au plus court. Cinq, dix minutes se-passent pendant lesquelles l’équipage tumultueux a dévoré l’espace, croyant voir, mais ne voyant que par les yeux du chef qui tient la tête. Il demande à souffler quelques secondes avant de gravir l’éminence au bas de laquelle la chasse l’a conduit. (Règle générale : ces à vue là con— duisent toujours au bas d’une éminence.) Très-vive opposition de la part du chef, qui objecte que, pour peu qu’on perde de temps, l'animal va prendre de l'avance et se dérober à la poursuite de la troupe. Comment le retrouver ensuite ? — Du courage, mes amis, voyons, un dernier coup de collier. Et joignant les actes aux paroles, il s’abat de tout son poids sur ses traits. Stimulés par ce noble exemple, nos compagnons reprennent l’œuvre ; mais on n'a pas atteint le milieu de la montée que déjà les jarrets les plus vigoureux s’allourdissent... on avait cessé de galoper, mais on trottait encore, voici maintenant qu'on ne chemine plus qu'au pas. Ce temps qu'on a perdu est cause que l’ombre du fugitif a complètement disparu de lhorizon, quand on arrive enfin au point culmizant du plateau. Le chef l'avait bien dit que ca tournerait comme ca... Plus moyen de retrouver la piste, à moins de revenir sur ses voies et de doubler la diagonale. Inutile d'y songer. Désappointement universel, surtout désolation inconsolable du directeur de l’entreprise, qui gourmande sa troupe sur sa mollesse. Mais enfin le mal est fait, il faut bien en prendre son parti et faire son deuil de l'animal. — Si nous essayions cepen— dant d'en revoir (1), hasarde une voix du groupe? — Sans doute, reprend le chef, mais avant d'en venir là, il faudrait commencer par nous débarrasser de ce traineau si gênant pour la course et par déposer ces deux hommes en lieu sûr. ( La chose est d'autant plus facile que, par un de ces hasards heureux qu'on serait véritablement tenté d'attribuer au calcul, la fameuse diagonale suivie pendant la chasse a si obstinément tendu à se rapprocher de la ligne droite qui sépare les deux huttes,
(1) En revoir, reconnaitre sur le sable, sur la boue, sur Ja neige, l’empreinte des pas de l’animal chassé.
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qu'elle a fini par se confondre avec elle.) Un demi-temps de galop, trente minutes, trois quarts d'heure au plus et la besogne est faite.
Ainsi dit le sage mentor, et sa proposition judicieuse est accueillie sans trop de murmures par la majorité. On se remet en route et au plus vite, et chacun de s’escrimer de l’avant et de l'arrière et de doubler ses allures pour être plus tôt libre. L'espace fuit, les trente minutes et même les soixante ; enfin, un maigre panache de noirâtre fumée se détache à travers l’ho— rizon lointain sur la blancheur immaculée du sol. C’est le signe qui trahit l’habitation de l’homme, roi de la terre ; on arrive, on est arrivé.
J'ai vu des hommes civilisés, des gardes européens des Pyrénées et des Alpes qui ne m'auraient pas tiré d’un aussi mauvais pas sans mettre à leur service des prix exagérés. Au Kamschatka, le guide à quatre pattes et à poil dont je viens de narrer l’histoire vous demande pour tout salaire un témoignage de satisfaction oral... Néanmoins vous auriez à lui offrir une côtelette de renne ou un bifteck d'ours qu’il ne vous refuserait pas.
Les adieux échangés, l'équipage libéré reprend le chemin du retour. On chasse en revenant, si l’on n’est pas trop las, surtout s’il y a déjà quelques jours que l’on jeûne. Au retour, on gratte doucement à la porte du maître, non pas pour réclamer une place au foyer (ces huttes sont si étroites !), non pas pour réclamer une part du festin (les vivres sont si rares!); on gratte tout simplement pour avertir qu'on est là... Ne vous dérangez pas, c'est nous; les choses se sont très-bien passées. Puis, la troupe dételée, chacun se couche en rond dans le trou qu'il s’est creusé sous la neige, l'estomac vide , mais la conscience calme. Je ne sache pas que la race des humains foisonne de serviteurs passionnés de cette espèce, qui livrent leur travail gratis, se logent et se nourrissent à leurs frais.
Hélas! si rude que soit la constitution de ces bêtes, la faim en vient parfois à bout; quand l'hiver, par exemple, se prolonge au-delà de ses limites habituelles et prend dix mois sur l'an, au lieu de neuf. Alors la mâle mort sévit sur l'espèce malheureuse et la menace de complète destruction* On a vu bien des fois, en ces passes douloureuses , de pauvres femmes recueillir les orphelins
de la race canine et leur faire partager le lait de leurs mamelles avec leurs nouveaux-nés.
Je tiens de narrateurs dignes de foi que des voyageurs reconnaissants ont offert des sommes fabuleuses à quelques-uns de ces eoursiers du pôle, sans pouvoir les déterminer à quitter leur patrie. Vainement a-t-on essayé de les séduire par la peinture des délices des autres climats, par la perspective d’une existence de chanoine sur des bords plus tranquilles ; fidèles à leur mission de charité, les nobles bêtes ont toujours refusé les présents d’Artaxerce. « Eh ! sans nous que deviendrait ce pauvre monde, avaient-ils l'air de dire à ceux qui les voulaient corrompre ? » Dentatus et Cincinnatus, dont les historiens romains ont fort vanté l’héroïsme, n'étaient pas menacés de mourir de faim à toute heure comme les chiens des déserts du Nord, quand ils refusaient les présents des Samnites. Ils avaient des raves à gogo !
Mon Dieu, oui, tous les jours des hommes sont témoins de ces actes de dévouement, de renoncement et de rouerie sublime de Ja race canine, Il y a dans les contrées les plus inhospitalières du globe des êtres dont la vie se passe à sauver celle de l'homme, et la poésie, qui seule peut écrire l’histoire des bêtes comme seule elle peut écrire l’histoire des hommes , la poésie n’a pas encore songé à glorifier par ses chants ces généreux martyrs... Et j'entends chaque matin des poètes ennuyés me dire qu'il n’est rien de neuf sous le soleil et que tous les sujets sont usés. Quel mal heur pour les pauvres bêtes, quel malheur pour moi surtout, que je ne m'appelle pas Alphonse de Lamartine ou Alfred de Musset!
Le chien d'arrêt n’est qu'un produit de l’art, comme la prune de reine-claude, comme la rose double ; c'est un chien muet greffé sur chien courant, et qui retourne au sauvageon comine la rose double quand la greffe est mal conduite, J'ai connu des chiens courants qui s’'amusaient à pointer la caille et qui menaient sagement à voix le râle de genêt, la bécasse, le faisan et la perdrix rouge. Mais aussi j'ai été très-lié avec des chiens d'arrêt de race, qui donnaient de la voix sur la caille et qui forçaient la perdrix, mais ne l’arrétaient pas. Les chiens d'arrêt anglais, le pointer et l'épagneul, dérivent du lévrier comme leurs /ox hunds (chiens de renards) et s'obtiennent au” bout de deux ou trois générations au plus. Je ne les en estime pas davantage,
Le chien d'arrêt est sans contredit la plus magnifique de toutes les créations de l'esprit humain. C’est ici que l'homme a vraiment créé après Dieu. Le chien d'arrêt a pour lui l'élégance des formes, la vigueur des muscles et la puissance de la pensée ; mais il n’est pas fidèle, comme on l’affirme trop souvent; il est trop spirituel et trop joli pour cela. Quelque fâcheux sera tenté peut-être de voir en cette dernière ligne une allusion perfide à l'adresse du beau sexe, si riche d’individualités jolies et spirituelles. Mais si, d'après ma manière de voir, l’allusion , au lieu d’être une épigramme, était un compliment ! car enfin tout le monde n'est pas né pour être fidèle, et trop de gens seraient malheureux sans l’infidélité. Qu'est-ce que l'amour de la femme, sinon la plus douce rémunération du mérite? L'amour, c’est la sanction suprême de la faveur publique, c’est la couronne de fleurs que la femme est chargée de poser de sa main blanche et rose sur le front du vainqueur. La qualité supérieure qui doit séduire la femme dans son Leone Leoni, c’est l'admiration qu'il inspire à la foule. Partant, point de cruelles pour les héros et les poètes. Que l'amour de la femme baisse quand baisse l'admiration publique pour l’idole, ce n’est pas là de l'infidélité, mais bien de l’équité. L’affection du chien d'arrêt pour son maître se mesure de même aux mérites de celui-ci ; il aime à voir confirmer ses préférences par les sympathies de l'opinion publique ; il abandonne au caniche deshérité la gloire des affections d’outre-tombe. Le chien d’arrêt se laisse aimer par une #azetle (4), il n'aime jamais que le parfait chasseur. J'ai souvenance d’avoir bien souffert en mes très-jeunes années des mépris d'un nommé Ajax , un être que je comblais chaque jour de cuisses de volailles et d’autres procédés délicats, et qui me faisait toutes sortes de bassesses et d’amitiés à table, mais qui, hors de là, en plaine, ne me connaissait plus. Pourquoi ee dédain cruel, ces insultants mépris? Parce que j'avais eu le malheur de lui manquer trois caïlles de suite sous le nez, la première fois qu'on me l'avait confié. A partir de cette maladresse, l’ingrat m'avait retiré son estime et il avait cessé de me prendre au sérieux ; il consentait volontiers encore à sortir avec moi, mais
(1) Muzeue, terme de vénerie, maladroit, Parisien. * Parisien, terme de vénerie. Voy. fobard.
pour se promener et non pour autre cause. Une fois dehors, il courait après les alouettes et paraissait prendre un grand intérêt au travail des mulots et des taupes, mais ne s'occupait pas plus des’perdreaux ni des cailles que si ce gibier là n’eût jamais existé. J'ai encore sur le cœur le regard froidement ironique qu'il me darda de sa place , en retournant la tête, la fois que je manquai trois coups de suite. Il demeura peut-être une minute entière, immobile à son poste d’arrêt, pour me donner le temps de calculer la distance à laquelle j'avais fait feu sur sa froisième caille ; puis, abaissant soudain les oreilles et la queue , il vint d'un pas lent et grave prendre place derrière moi, me donnant à entendre qu'il jugeait ses services parfaitement inutiles pour l'usage que je faisais du gibier. J'essayai bien des fois depuis de le faire revenir de ses préventions désobligeantes à mon égard ; j'affectai de me présenter à son domicile avec un carnier débordant. Lui continuait d'accueillir mes visites avec plaisir et feignait même d’ajouter foi à mes paroles, quand j'affirmais que j'étais bien le meur— trier de toutes ces pièces ; mais oncques ne pus le décider à vérifier de son propre nez l’assertion. Le chien d'arrêt n’est fidèle qu'au talent et n’aime à travailler que sous les yeux d’un artiste capable d'apprécier son travail.
Le chien d’arrêt a beaucoup trop d'esprit. J’en sais qui en abusent pour exploiter odieusement la crédulité de leurs maîtres. Mon fourbe Castagno est de ce nombre; je désire que ces lignes n’aillent pas jusqu’à lui. Une fois que j'avais démonté un pilet qui avait gagné à la nage un ilot couvert de joncs au milieu de la Seine , j'engageais mons Castagno de la voix et du geste à faire une perquisition au lieu dit. L'eau était froide, la rivière charriait, le bain d'hiver ne paraissait pas être ce jour-là du goût de la rusée bête. Elle fait pourtant semblant de m'obéir et se dirige au petit trot vers la rive; mais sans doute qu'elle a rencontré en route un verre de bouteille ou un caillou tranchant , car la voici qui pousse tout-à-coup un gémissement plaintif et m’apporte en boitant sa patte droite. On a un maitre, c’est pour s’en servir, Cas— tagno a l'habitude de recourir à mon intervention pour ces sor— tes d'accidents. J'examine donc et palpe en tous sens le membre endolori; impossible d'y apercevoir la moindre égratignure ; l'animal a menti. «A l’eau, voyons et vite; » et simulant une
indignation sérieuse et déroulant mon fouet , j'en frappe l'air avec énergie. Le menteur s'enfuit à foutes jambes, non sans se plaindre amèrement du mal que je ne lui ai pas fait, ayant eu grand soin comme toujours de frapper à côté. Arrivé sur le bord de l’eau, il y mouille sa patte et frémit de tout son corps, et se retourne vers moi pour m'implorer une dernière fois du regard. Ai-je faibli, c’est possible, car le voilà qui s'approche de moi en rampant pour achever ma défaite; mais malheureusement pour lui, le misérable n’a pas su tenir son mensonge jusqu'au bout. Tout-à-l'heure, vous vous en souvenez, c'était de la patte droite qu'il boîtait, maintenant c’est de la gauche... la peur du fouet lui aura Ôté la mémoire. La supercherie était par trop visible et la colère me prend tout de bon à ce dernier trait d'impudence ; mais le traître s’est aperçu de sa maladresse avant moi, et, voyant sa ruse découverte, il prend bravement son parti, s’élance dans les flots glacés, va chercher le pilet, le rapporte et le dépose à mes pieds d’un air tant soit peu vexé qui semble dire : Mon maitre, je vous croyais moins roué que ça. Puis, sans perdre de temps, il part au grand galop et des quatre pattes pour la plaine où il a avisé quelques meules de grains, frottoirs de paille parfaits dont il connaît l’usage, et il me revient au bout de quelques minutes, le poil sec et lustré. Un moyen sûr d'humilier considérablement Castagno est de lui rappeler cette histoire, bien qu'il persiste à prétendre que tout autre que son maître eût donné dans son piège. Le même, depuis qu'il a remarqué que je me servais quelquefois des feuilles du Messager Boiteux pour bourrer mon fusil, n'entre plus dans une maison de village sans faire main basse sur tous les almanachs. C’est un chien d’arrêt bien dressé, qui jamais ne force en plaine, et qui a été élevé en Vendée où le faisan est inconnu. Alors je me demande où il a appris qu'il suffit de donner deux ou trois légers coups de voix sur un faisan qui piette pour le faire brancher. car, au bout de deux mois de chasse dans une forêt riche en faisans , Castagno n'eut pas honte de recourir à ce procédé de basset , pas plus qu'il n’a honte de voler des perdreaux dans le carnier de mes compagnons de chasse pour me les apporter. Un de mes amis qui connaissait le fourbe à fond, pour avoir été plus d’une fois victime de ses méchants tours, l’a surnommé Rodin.
Un des passe-temps favoris de Castagno est d'égarer les fouets de chasse, instruments dont il a eu à se plaindre , à ce qu'il paraît, dans son bas âge. Quand le drôle est trop en avant de moi au bois ou dans la plaine et que je me permets de le rappeler, son premier mouvement, le meilleur, est bien de m'obéir , mais sans doute qu'il réfléchit ensuite qu’il peut être dangereux de lais= ser prendre une mauvaise habitude à un maître, car il feint toutà-coup d’avoir pereu un arôme de gibier et s'arrête immobile dans une pose d'interrogation et de demi-arrêt. C'est une manière de procéder qui veut dire : « Mon maître , vous voyez que je suis cloué ici par ma consigne et qu'il m'est impossible de me rendre à vos ordres; si vous preniez la peine de venir jusqu'à moi ? » Or, à peine suis-je arrivé près de lui, qu’il rompt l'arrêt et m'apprend d’un air dégagé qu'il n’a rencontré qu'une vieille piste et qu’il est désolé de m'avoir dérangé pour si peu; mais j’ai fait les trois quarts du chemin et le paresseux a épargné ses peines ; il n’en demandait pas davantage. J'ai invité plusieurs fois Castagno à varier cette mystification dont il abuse ; il y tient malheureusement et la trouve toujours excellente. Charmant causeur, du reste, et puissamment titré en cabaliste et poussant jusqu’au fanâtisme l'esprit de corps. Une fois que Charles Dain, le brillant orateur, le peintre éloquent et passionné de la nature tropicale , nous racontait un dramatique épisode des Antilles, l'histoire d'un chasseur de la Martinique sauvé de la morsure du trigonocéphale par le dévouement de son chien, Castagno, qui avait paru prendre au récit un intérêt immense, n’en attendit pas la fin pour offrir au narrateur l’énergique expression de sa satisfaction personnelle. Et depuis ce jour il n’aborde plus l’orateur sans lui renouvéler l'assurance de ses sympathies et de sa gratitude. C'est à chaque rencontre un assaut de caresses et de toutes sortes de démonstrations affectueuses qui semblent dire : Quand est-ce done que vous nous raconterez une de ces jolies histoires de chasse que vous racontez si bien ?.…
Le chien d'arrêt a plus de rouerie dans l'imagination que le chien courant, avec moïns de brutalité dans les formes ; mais om s’abuserait fort si l'on supposait que celui-ci n’a pas aussi quelques tours dans son sac. Îl était une fois un chien courant trèsvieux, très-vieux, et si perclus de rhumatismes que son maître
ne le sortait plus qu'en voiture. Il s'appelait Carillaut et appartenait à M. le comte de Montrevel, un des plus grands veneurs d'avant la première révolution qui fut si fatale au gibier et aux veneurs. Carillaut passait pour n'avoir jamais pris le change de sa vie. Toutes les fois que le change avait lieu et que la, meute et les piqueurs étaient embarrassés de relever un défaut, « qu'on apporte Carillaut , » disait le maître. Alors un valet de chien descendait doucement le pauvre goutteux de sa voiture, le mettait au courant de la difficulté et le déposait avec tous les égards dus à son âge sur l’endroit du défaut. Carillaut gottait la voie de l'animal, faisait retirer tous les chiens pour être libre, puis démélant le change et les ruses de la bête avec une sagacité sans égale, «la voilà, aboyait-il ! or, sus, accourez tous, vous autres qui avez des pattes, et tâchez de travailler mieux que ça. » Et la meute repartait furieuse, et Carillaut enregistrait sur sa liste un hallali de plus. Or, il arriva que par une froide soirée d'hiver, l'infortuné Carillaut, à qui ses services et ses blessures glorieuses avaient fait obtenir une place d'honneur au foyer de repos (4), fut chassé de ce gîte par une meute brutale, pressée de se chauffer au retour d’une journée pénible. Une autre bête eût gémi et se fût emportée en plaintes inutiles sur l’indignité d'un procédé aussi inconvenant ; mais la plainte n’était pas dans les habitudes du limier ; sa fierté lui suggéra un bardi subterfuge. Il dissimule et se traîne sans être apercu jusqu'au dehors des murs, près d’un bosquet voisin ; arrivé là, il entonne d’une voix furieuse le plus formidable lancer que les échos de ces lieux eussent encore entendu. Soudain toute la meute de quitter le coin du feu et de se rendre en désordre à l'appel de la voix si connue qui ne mentit jamais. C’est ce que voulait Carillaut qui a spéculé sur la confiance qu'il inspire et qui rentre par une voie détournée au foyer déserté , où il s’installe triomphalement aux premières loges, riant sous cape du succès de sa ruse. Une foule de chiens d'arrêt n'auraient pas trouvé mieux.
L'esprit, le génie même ne sauve pas de la mort, et Carillaut mourut. Son maître lui fit élever en un réduit isolé de son parc
(1) I est de règle, dans les maisons de veneur bien montées, d’avoir une espèce de fournil ou d’étuve à l’usage des chiens fatigués.
un mausolée superbe, une colonne gigantesque de granit. Quelques années plus tard l'intrépide Joubert, enfant du même pays, couronnait d’un trépas glorieux sa brillante et trop courte carrière. Or, les compatriotes du héros voulant honorer sa mémoire , ravirent à Carillaut son monument funéraire, et le dressèrent sur la place publique de leur cité, en guise de pyramide mémoratrice des hauts faits du guerrier. La colonne de Carillaut a subi depuis ce jour de plus grands honneurs encore ; on dit qu’elle décore aujourd’hui une place publique de chef-lieu.
Que n’eût pas obtenu l’homme, hélas ! d’une race si spirituelle, si docile, s’il n’eût jamais songé qu'à tourner vers le bien ses magnifiques dispositions. Hélas! l’homme a dressé le chien à chasser et à manger l’homme !
Je ne rappellerai pas le mot de cet Espagnol d'Haïti à un autre brigand : Prête-moi un quartier d’Indien pour le déjeuner de mes dogues, je te le rendrai demain ou après. Si l'Amérique a tué l'Espagne’, c’est la preuve qu'il y a une justice dans le ciel.
Les Espagnols de Cuba ne font plus dévorer aujourd'hui leurs esclaves par leurs chiens ; ils chargent seulement ceux-ci de ra mener les transfuges à leur domicile. Un noir s’est échappé, on ignore la route qu'il a prise. Alors on fait venir un chien dressé à cet office ; on lui montre un couteau, une ceinture, une guenille quelconque ayant appartenu au fugitif. Le chien ne demande pas de plus amples renseignements pour repêcher son homme ; il tient son signalement au bout de ses naseaux ; il le cherche, le trouve, le ramène ou conduit sur sa trace les sbires de la police. Je doute que beaucoup de gendarmes et même de sergents de ville, sachant lire et écrire, fussent capables de s’acquitter d’une mission semblable avec d'aussi faibles renseignements, et surtout au même prix. Ah! ne blâmons pas le chien d’avoir servi de complice aux tyrannies et aux forfaits de l’homme ! Ses crimes sont de son maître, ses vertus seules sont de lui. Détournons nos regards de ces scènes attristantes, où l’on voit le roi de la terre exploiter la sagacité du chien au bénéfice de son inhumanité, et reportons-les avec amour sur les actes de dévouement sublime des chiens du Saint-Bernard, pauvres chiens de charité, si heureux et si fiers d’avoir été choisis pour arracher le voyageur du sein de l’avalanche qui vient de l’engloutir, ou
pour guider ses pas à travers les abîmes et l’ouragan des neiges. C'était un grand artiste et un profond penseur que ce Charlet qui fit dire un jour au pioupiou dans son naïf langage : ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est le chien! Quand l’ignoble civilisation d'aujourd'hui comparaïîtra au tribunal de l’histoire, son avocat fera valoir avec succès le chien du Saint-Bernard comme circonstance atténuante. Elle en avait besoin.
J'ai oui dire en Afrique que le gouvernement actuel avait eu la pensée d'employer le chien de chasse à la conquête de l’Algérie. l’idée me semble passablement hardie pour ce gouvernement. Il paraît cependant qu’on avait essayé du système à Bougie, où tout le monde a entendu parler des exploits de la compagnie franche qui gardait cette place et qui avait confié la défense de ses blockaus à la compagnie des Chiens. J'ai connu l’illustre Blanchette, l’Attila du Kabyle, la plus noble expression de la bravoure canine, une grande levrette blanche qui ne marchait plus que sur trois pattes, ayant oublié la quatrième dans une lutte corps à corps avec un chef ennemi. Le Zéphire l’admirait et partageait ses repas avec elle. L’éclat de ses services avait même attiré sur elleet sur les siens les regards reconnaissants de l’administration, et il avait été décidé en un jour de justice que, la compagnie des chiens s'étant noblement comportée devant l'ennemi, il lui serait accordé à l'avenir une ration quotidienne d’une livre de pain par tête. Le malheur voulut que cette décision, pleine de bon sens et de justice n’eût son effet qu'un temps. Le Zéphire, qui abuse de tout, même de l'innocence de l'agent comptable, trouva moyen de faire allonger la susdite ration d’un demi-litre de vin, sous prétexte que la race canine n’avait pas moins besoin que l’homme d’un tonique fortifiant contre les ardeurs énervantes du climat. Mais comme il fut prouvé plus tard par une expérience authentique faite en présence de l’intendant militaire, qu'on avait indignement calomnié la race canine en lui prêtant les appétits bachiques du vertueux Caton, l'autorité, furieuse d’avoir été trompée, dépassa l'équité dans sa vengeance. Elle supprima la ration solide en même temps que la liquide. Le corps des chiens supporta cette disgrâce imméritée sans se plaindre ; il ne menaça pas le gouvernement de se retirer chez les Volsques, loin de là ; et comme le Caleb du sire de Ravenswood, son dé-
youement et sa fidélité s’accrurent de sa ruine. Le cheval traité ainsi eût passé à l’Arabe !
Qui n'a pas vu le chien de chasse courir au devant des soldats, en compagnie dés moutards, à l'entrée du régiment dans une ville ? C’est que le régiment est le foyer de l'amitié et du dévouement, les deux sentiments qui vibrent le plus fortement dans le cœur du chien : similis simili gaudet. La même raison explique l'affection du chien pour l'enfance, âge de l'égalité, de l’amitié, de la candeur. L’épagneul a bien des misères avec l'enfant, à cause de ses oreilles longues, lustrées et soyeuses, que celui-ci aime à tirer ; mais il a bien des agréments aussi sous le rapport des tartines de beurre et de la conformité des goûts. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût beaucoup à faire avec l’organisation du chien , mais surtout avec celle de la commune pour la colonisation de l'Algérie. Un colon plein de bon sens me disait : «La graine d'épinards et les bâtons de maréchal de France qui poussent si merveilleusement en cette contrée coûtent à la France cept millions par an et dix mille soldats. Je prends l’entreprise de la colonisation si l’on veut me laisser faire, à quatre-vingt-dix millions et neuf mille soldats de rabais ! » Il fondait toute son espérance sur le concours de l'association et, du chien.
Le chien aspire aux combats comme le cheval ; il s’enivre de l'odeur de la poudre et s’abandonne à des accès de gaîté extravagante à la vue d’un fusil. J'en eus un en Afrique qui attaqnait tout aussi volontiers l’Arabe que le lièvre, et qui périt victime de sa passion pour la guerre. C'était un animal charmant un admirable métis de braque et de bouledogue, privé d'oreilles, mais pourvu en revanche d’une queue superbe en cor de chasse. Un jour qu'un fort parti d'Hadjoutes nous avait surpris braconnant vers la lisière embaumée des noires orangeries d’Allouva, tout au pied de l’Atlas, et que la conversation du salpêtre était chaudement engagée, Bichebou, c'était le nom de mon compagnon d'armes, s’amusait à faire la navette de l'ennemi à nous, accourant à chaque coup de feu pour voir ce qu'on avait tué. A ce vice de euriosité excusable, l'animal unissait, hélas! le défaut de trop tenir au gibier de son maître et d’avoir la dent dure. I advint done qu'un chef arabe superbement monté tomba dans la direction de mon arme ; l’intrépide Bichebou crut qu'il y allait de son hon-
neur de me le rapporter. Peut-être que le succès eût couronné la tentative avec un ennemi mort, mais celui-ci ne l'était pas : il n'était que démonté du bras droit, et, saisissant de la main gauche son vatagan terrible, il fit dans les flancs de son agresseur une large blessure. Pauvre Bichebou ! Je crois le voir encore étendu sur la rouge arène, me tendant, en signe d'adieu suprême et sans bouger la tête, sa patte ensanglantée, et m’adressant du re-" gard et de la queue sa dernière caresse : puis essayant de se relever encore au son bien connu de mon arme, et retombant enfin épuisé sous l'effort. Ils disent par 1à bas que j’ai vengé sa mort; le fait n'aurait rien d’impossible, jy visais.
La chasse au chien courant naquit un jour que l'homme s’ennuyait beaucoup, mais beaucoup. Il y a long-temps de cela. C'était quelques siècles après la période édénique, aux rives de l'Indus ou du Gange, du Tigre ou de lEuphrate, en plein patriarcat. L'homme avait rentré ses moissons , et n’était plus amoureux et ne savait que faire. Alors, il prit son chien à part, son chien de troupeau, et lui dit: «Il me semble que nous avons été bien bons jusqu'ici de souffrir que les hyènes, les loups et les chacals vinssent nous enlever 710$ moutons et nos poules au sein de nos demeures. Ne pourrions-nous pas à notre tour pousser une petite reconnaissance chez ces ennemis incorrigibles et les relancer chez eux ? »
Le chien , qui avait posé sa tête sur les genoux de son maître pour lire dans ses yeux et sentir ses paroles, ne fit qu'un bond de sa place à la porte de la tente, une manière éloquente de répondre que cette proposition belliqueuse comblait le plus cher de ses vœux. Et alors il confia à son maître qu'il ne se passait guère de jours que, soit en conduisant ses moutons aux pâturages, soit en flânant sur les flancs du troupeau, il ne fit rencontre d'un levraut sans défense, d'un marcassin timide, d'un gibier innocent quelconque, qu'il s’amusait à chasser pour se distraire et aussi pour varier un peu sa nourriture. [l n’en avait rien dit jusqu'alors à son maître; mais il n’en soupirait pas moins ardemment après l'heure où il lui serait permis de se démettre de ses fonctions pastorales pour se livrer au plein essor de sa passion dominante. Un traité fut aussitôt conclu entre l’homme et la bête, dont les conditions furent que le chien se chargerait de la partie la plus dif-
ficile et la plus épineuse de la besogne, moyennant qu’on lui concèderait, pour prix de som concours, les entrailles des wictimes. À dater de ce jour, un grand nombre de chiens, et des plus honorables, refusèrent d'exercer une autre industrie que la chasse.
Toutes les nations, du reste, je parle des nations de l’ancien “continent, ont revendiqué tour à tour l'honneur d’avoir produit le premier chien de chasse. La mythologie grecque , à elle seule, a dix versions sur ce chapitre. Les uns prétendent que la race provient, dans l’origine, d’un chien d’airain, forgé et animé par Vulcain, qui en fit don à Jupiter, lequel le céda pour un baiser à la belle Europe, qui le repassa à Minos roi de Crète, et ainsi de suite. Ce chien d’airain aurait été surtout le type du molosse, notre mâtin d'aujourd'hui, chien de grand cœur et de forte mâchoire, et l’un des ancêtres de Cerbère, si connu dans l’histoire, qui avait plusieurs têtes et qui mangea Pirithoüs, l’infortuné compagnon de Thésée. Au dire de Xénophon et d'Oppien, la découverte de l’art d'élever les chiens reviendrait naturellement aux deux enfants de Latone, Diane et Apollon, lesquels auraient transmis leur science au centaure Chiron et à ses camarades, que l'antiquité considère, en effet, comme ses plus anciens veneurs. D’autres attribuent l’invention du chien de chasse aux deux jumeaux fils de Léda, à Castor et à Pollux. A Castor l'honneur d’avoir inventé la méthode du courre, c’est-à-dire l’art de chasser les bêtes à cheval; à Pollux, inventeur du ceste , l’art de mettre bas la bête avec l’épieu. Beaucoup d’historiens grecs ne recon— naissent que deux races de chiens courants, l’une créée par Castor, la race des Castorides ; l'autre, provenant du croisement du chien et de la renarde, et appelée Alopécide, du nom grec du renard. J'ai dit du chien et de la renarde pour faire remarquer que les femelles ne dérogent jamais. par la raison que la femelle, dans toute espèce, est bien l'élément de la fusion, mais uniquement de la fusion ascendante. Le chien, qui est rallié à l’homme, consent volontiers à contracter union avec la louve sauvage, jamais la chienne avec le loup, pas plus que la mulâtresse avec le noir. Toutefois j'ai peur que les anciens et les modernes n'aient confondu ici la renarde avec la femellefdu chacal. On a des exemples multipliés de l'alliance du chien et du chacal, mais pas un , que
je sache, de l’alliance de la renarde et du chien. Le poète Nonnus veut à toute force attribuer au pasteur Aristée l'invention de la chasse à courre et de tous les engins de chasse. Hippolyte lui dispute néanmoins le brevet d'invention des toiles et des rets ; Atalante celui de la flèche aïlée ; Orion enfin, celui des embüches nocturnes, des chausses-trappes, et généralement de tous les procédés concernant la chasse de nuit. Bien entendu que Sanchoniaton reporte l'honneur de la découverte aux Phéniciens, Diodore de Sicile aux Crétois, sinon aux Siciliens, et les Scandinaves à Odin.
Que chaque contrée réclame pour sa gloire l'honneur de l'in vention, rien de plus légitime.
Quoi qu'il en soit de ces diverses origines, Xénophon, Arrien, Oppien, Claudius, Pollux, Gratius et tous les écrivains cynégétiques de l’antiquité, s'accordent pour reconnaitre une multitude innombrable de variétés de chiens de chasse. Mille canum patriæ, dit le poète Gratius, contemporain d’Horace. Autant de - pays, autant de gibiers divers, autant de chièns courants ; mais je suis heureux d'apprendre par les récits des historiens et des poètes que la gloire des chiens de ma patrie ne date pas d'hier. Le poète Gratius, déjà nommé, consacra cette célébrité par un hexamètre pompeux :
Magnaque diversos extollit gloria Celtas.
Arrien donne de nombreux témoignages d'estime aux chiens courants de la Gaule; il appuie surtout sur le mérite des chiens de la Bretagne et de la Bresse. Les chiens Ségusiens ne sont pas moins estimés par les veneurs de la Grèce et de Rome. Les agasses (bassets) d'Angleterre paraissent jouir également d'une réputation méritée. Les autres chiens célèbres de l'antiquité sont ceux de Péonie ou de Pannonie (Hongrie) qu'on dressait à la guerre, à l'instar des chiens gaulois. Il y a tout lieu de croire que le chien de Péonie n’est autre que le molosse. Némésianus chante aussi les brillantes qualités des chiens de chasse de l’Étrurie. Viennent ensuite le chien de Laconie (encore le molosse), le chien de Crète, enfin ces fameux chiens de combat de l'Inde qui eurent l'honneur de déployer leurs talents devant Alexandre-le-Grand à son entrée à Babylone, et dont un couple suffisait
pour porter bas un lion. Je fais observer à ce propos que l'historien qui rapporte le fait, Elien, a tort de prendre au sérieux l'opinion du vulgaire de son époque qui considérait cette race de bouledogues comme le fruit illégitime des amours de la tigresse et du chien. Aristote, antérieur à Elien, avait eu soin de protester contre ces croyances erronées. La nature a mis antipathie morale et physique entre le chien et le chat, entre le bouledogue et la tigresse. Je n’ai pas bien reconnu nos petits hurleurs de l'Est dans le portrait donné par Arrien des chiens laids et velus de la Bresse. Notre griffon de Vendée, qui ressemble un peu plus à ce signalement, notre chien courant de la Normandie et celui de la Saintonge, sont reproduits par le même, trait pour trait. Je retrouve moins aisément dans cette catégorie des chiens de l'ancienne Gaule le chien bleu et le chien noir (Saint-Hubert) de Lorraine. Il y a une page touchante dans le récit de cet Arrien ; c’est celle où l’historien, emporté par un mouvement sublime d’admiration et de reconnaissance pour le charmant caractère et la fidélité de sa chienne Horné, prie la postérité de garder mémoire d'elle. Que ne puis-je, moi aussi, charger la postérité d’acquitter les dettes de ma reconnaissance pour mon premier Ajax et mademoiselle Coquette, le fléau de la bécassine, et mon fourbe Castagno, l’Attila du faisan.
L'opinion de Jacques Du Fouilloux sur l’origine des chiens français mérite qu'on la rapporte. Du Fouilloux est d'avis que les chiens gaulois ont été amenés en Bretagne par un des petits-fils d'Énée, un nommé Brutus, lequel ayant eu le malheur de casser la tête à son père dans un petit mouvement de vivacité, avait été, pour cette peccadille , banni de sa patrie et obligé de chercher fortune ailleurs... Pourquoi il s'était fixé dans l'Armorique à laquelle il avait donné son nom actuel (Bretagne, Brutus). Ces choses se passaient dans le temps qu'un ami de ce même Brutus, un autre évadé d'Italie, Turnus, donnait son nom à la ville de Tours, célèbre par ses pruneaux.
J'ai vainement fouillé l'antiquité pour y trouver des traces du chien d’arrêt, je suis encore à en revoir. J'ai interrogé sur l'époque de l’apparition de cette race les souvenirs des plus lucides somnambules; tous les renseignements que j'ai pu me procurer sur cet intéressant sujet aboutissent à cette conclusion : le chien
d'arrêt est une création des temps modernes dont la date n’est pas bien fixée. Elle est née en Europe à la suite de la fauconnerie, le courre en l'air, institution qui date de la plus haute antiquité. Comme il fallait des chiens pour faire lever le gibier plume et le gibier poil devant les oiseaux de vol, on en a rencontré qui pointaient naturellement la pièce de gibier avant de la faire partir; on a cultivé cette disposition en prolongeant le pointage jusqu’à l'arrét solide. On a obtenu par ce moyen le chien couchant, c'est-àdire le chien qui se couche contre le gibier qu'il arrête, pour se laisser couvrir avec celui-ei sous le filet (épervier). Le fusil venu, qui permettait de tirer au vol, le chien couchant s’est transformé de lui-même en simple chien d'arrêt. Toutes les statues de chiens que nous a léguées l’ancien monde représentent des chiens courants. Diane d'Ephèse et Diane de Poitiers n’ont jamais eu que des lévriers pour cortège.
Avant l'invasion du tnhutd, la France, patrie des illustres héros et des illustres veneurs, était aussi la patrie des nobles races canines, comme elle avait été précédemment celle des nobles chevaux. On y distinguait quatre principales familles de chiens courants. Le chien d'ordre pour courre le cerf, ie daim, le loup, le sanglier. un chien de haute taille, au poil rude blanc ou fauve, à la large poitrine, à la gorge sonore, aux oreilles larges et pendantes, ayant l'Ouest pour patrie. C’est le type originel des chiens de Normandie, de Bretagne, de Poitou, de Saintonge, type qu'on retrouve altéré jusque dans la race anglaise. Toutes ces varietés d'un même type national étaient également généreuses, pleines de mépris pour le renard et la bête puante; elles affectaient les mêmes allures et ne différaient l’une de l’autre que par la couleur de la robe qui pourtant ne prenait jamais la nuance noire ni la nuance orangée. La nuance orangée semble exclusive à la robe dés chiens écossais. Le noir qui tend aussi à caractériser le chien dé la Grande-Bretagne se retrouve chez le chien des Ardennes ét de Lorraine, dit chien de Saint-Hubert ; toutefois ce noir est plus lustré, plus foncé chez le chien anglais que chez le nôtre. Le pélage du chien de Saint-Hubert vire au roux. Le griffon de Vendée, le grand courant au poil rude et frisé , fort recherché pour la chasse du loup et celle du sanglier, n’est qu'une simple variété de la race primitive de l'Ouest. Tous les chiens
d'ordre de cette race étaient incomparables pour la finesse de l’odorat, pour la discipline, pour la persévérance et pour la beauté des voix. Rien de plus commun, dans les fastes de la vénerie francaise, que d'entendre dire: les chiens , n’ayant pu forcer le sanglier ou le dix-cors après huit heures de courre dans la première journée, ont pris le parti de passer la nuit près de la bête. Ils l'ont relancée au point du jour et prise vers les onze heures; la meute a tenu au bois vingt-quatre heures sans manger, sur lesquelles vingt-quatre heures, elle en a couru douze. Il faut aller chercher dans l’histoire des campagnes des armées françaises, pour trouver des faits analogues de fougue enthousiaste. Il n’y a jamais eu que le chien courant de France pour pousser la passion de la chasse jusqu’au mépris de la soupe, comme il n’y a jamais eu que le troupier français pour faire des marches for— cées et gagner des batailles sans chaussures ni pain. Or, parce que ces chiens courants qui avaient des raisons pour considérer la chasse comme le plus noble emploi des loisirs de l’homme, parce que ces pauvres bêtes s'ingéniaient à prolonger les jouissances des veneurs , des hommes sont venus qui les ont accusés de lenteur, sous ce prétexte éminemment britannique que le temps ctait de l'argent! Eh non, traficants misérables, ce n’est pas le temps qui est de l'argent, c’est le plaisir, à preuve que l'on ne cherche à gagner de l'argent que pour gagner du plaisir. Réjouissez-vous, au surplus, voici que vos doctrines mercantiles, après s'être infiltrées dans le sang du peuple français et l’avoir corrompu, ont envahi les chiens. Pauvres bêtes ! quand les veneurs de France endossaient la livrée britannique et ne deman— daient plus que de la vitesse à leurs chiens; quand les tripotages de Bourse devenaient le principal dans l'existence de l’homme riche et que la chasse n'en était plus que l'accessoire, il fallait bien qu’elles se conformassent aussi aux honteuses exigences des mœurs , et qu’elles livrassent leurs longues et soyeuses oreilles au tranchant de l’emporte-pièce (1), et qu’elles évidassent leur poitrine, et qu’elles renonçassent à Aurler pour se contenter de glapir; car on ne peut pas courir de toute vitesse et hurler en
(1) Les Anglais coupent les oreilles de leurs chiens de chasse avec un emporte-pièce qui les réduit aux proportions d’un écu de six francs,
même temps. Le mal est déjà fait, hélas! j'ai bien visité les mar-
chés de chiens de lOuest , ceux de Fontenay et de Bourbon- Vendée; mais là je n'ai retrouvé nulle part le type du pur griffon, ni du pur Poitevin, ni du pur Saintongeois ; partout le sang mêlé, partout l’écusson national barré de noir ou d’orangé, barre de bâtardise.
A côté du grand chien de l'Ouest, blanc ou fauve, figaraient avec honneur le chien noir de Saint-Hubert et son premier-né, le chien bleu — le chien noir aux sourcils de feu, aux pattes de même couleur, moins haut sur jambes que le chien de Normandie, moins bien gorgé, moins disciplinable, mais plus vite, plus ardent et plus rude, plus propre pour chasser seul, donnant sur tout et moins distingué dans ses goûts de chasse —le chien bleu, né du chien de Saint-Hubert et du mâtin, bas sur jambes et ràblé, fleurdelisé partout, moucheté de feu et de noir, poitrail de dogue, oreilles noires trainantes, lent d’allures, mais riche de gorge et capable de coiffer un sanglier à lui tout seul. Habitantes de forêts d’où les cerfs sont partis, où le sanglier et le loup se chassent en battue, ces deux races ne fournissent plus depuis long-temps que de méchants harpaillons de lièvre ou de renard , et leur sang s’est perdu. :
Une troisième race charmante et primitive et plus particulière aux contrées de l'Est, à la Bourgogne, à la Franche-Comté, à la Bresse, est celle des petits hurleurs : robe blanche constellée de larges taches fauves, oreilles moyennement longues, physionomie mutine et éveillée, chassant le lièvre avec un entrain merveilleux. Je ne sache pas au monde de chasse plus adorable que celle du lièvre mené bon train par douze hurleurs de même pied. N'a rien ouï en fait de musique de chasse qui n’a pas entendu un tutti de hurleurs partant sur un lancer à vue. Je sais des gens qui, après avoir goûté de cette musique, n’en ont plus voulu tàter d'autre. Le don de hurler, c’est-à-dire de pousser quatre à cinq aboiements à la fois, n’est pas particulier à la race que je signale. On rencontre des hurleurs dans presque toutes les bonnes races de chiens courants, les anglais exceptés.
Vient en quatrième ordre la race du basset, reconnaissable comme les races précédentes à des caractères spéciaux : long corsage, pattes courtes et torses, reins larges, oreilles démesurées,
physionomie grave et magistrale, admirable contralto. Le basset de bonne souche est plein d'excellentes qualités, je le respecte. Il chasse généralement tout ce que les grands chiens ne chassent pas. J'en ai vu de très-forts néanmoins qui chassaient dans la perfection le sanglier, le cerf, le chevreuil, voire le loup. Le basset est le plus lent de tous les chiens. C’est le chien du braconnier, le chien du petit chasseur et de la petite propriété. Rien de plus facile que de lui apprendre à chasser le gibier plume, la caille, Ja marouette. Sa perfide lenteur, qui fait que le gibier chassé le méprise et trottine en s'amusant devant lui au lieu de prendre parti, cause tous les’ jours la mort d’une multitude infinie de chevreuils et de lièvres. Le basset n’a point de répugnance pour la bête puante, mais le lapin est son gibier de prédilection. El n’est pas de chasse plus mortelle au faisan que celle du basset, la nuit. C'est peut-être pour eela qu'on ne donne jamais , dans les tableaux de peinture, d'autre escorte au garde qu'un basset ; braconnier comme un garde, dit le proverbe. J'ai omis de parler du chien terrier, du bigle, du chien de fouine, du barbet, qui sont des espèces métisses, des espèces fabriquées. Les bauds, les grands chiens blancs de Barbarie qui tiennent tant de place dans nos annales de vénerie, ne me paraissent pas différer essentiellement du type vendéen. Du reste, l'éducation a introduit de telles modifications dans la conformation de l'espèce, qu'il serait tout à fait impossible à l'anatomiste d'aujourd'hui d'assigner une commune origine à telles ou telles familles de chiens , d'après l'inspection de leurs crânes. Il y a beaucoup moins de distance, par exemple, de la boîte osseuse du tigre du Bengale à celle du bouledogue anglais, que de celle-ci au crâne du bichon , du Kings Charles. On ne sait même plus, à l'heure qu'il est, si le chien est carnivore , piscivore ou frugivore, car il s’est fait partout des appétits proportionnels aux facultés de son maitre. On retrouvera plus loin, au chapitre de chaque bête de chasse, le portrait de son chien, de son chasseur spécial.
On peut affirmer que les dix-neuf vingtièmes des chiens courants de France proviennent des quatre types que je viens de décrire , bien qu'il soit à peu près impossible de suivre les filiations de chacun de ces types, à travers les croisements multipliés et confus de tant de races. Il + a dans l'œil et dans la démarche de
certains chiens, comme dans l'œil et dans la démarche de certains hommes, un cachet de distinction particulier qui les fait reconnaitre d'emblée pour des types de souche noble. Assurément que la France ne compte pas aujourd'hui dix types de cet ordre dans ses vingt races de chiens.
La rage n'est pas du chien , mais du loup. On en parlera à sa place. Résumons par un trait notre opinion sur le chien : Plus on apprend à connaître l’homme, plus on apprend à estimer le chien.