‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 18 sur 63 · LE CHEVAL · texte numérisé non relu

LE CHEVAL

Tout le monde a écrit sur le cheval, depuis le bonhomme Job

qui ne date pas d'hier, jusqu'à M. de Lancosme-Brève ; mais

personne ne l'a défini, pas même M. de Buffon, qui écrivait cependant avec des manchettes de dentelle.

Le cheval est l'expression de la société. Dites-moi le cheval d'un peuple, je vous dirai les mœurs et les institutions de ce peuple.

L'histoire du cheval est celle de l'humanité, parce que le cheval est la personnification de l'aristocratie de sang, de la caste guerrière, et que toutes les sociétés, hélas! ont dù passer par l'oppression de la caste guerrière. J'engage vivement le professeur d'histoire et l'académicien des inscriptions et belles-lettres à ouvrir leurs oreilles.

I n'y a qu'un seul cheval au monde, un vrai cheval, l'étalon arabe . Je sais que le monde est plein de quadrupèdes ambitieux qui s'arrogent illégalement ce titre, mais la plupart de ces usurpateurs peuvent être suppléés avec avantage par la vapeur ou le chameau.

Le vrai cheval est l'emblème du véritable gentilhomme.

Je plaindrais sincèrement l’esprit prosaïque et borné qui voudrait me contester la parenté analogique du cheval et du gen-. tilhomme, tant la ressemblance entre les deux types est parfaite. Ou l’étalon arabe ne veut rien dire du tout, ou il signifie le chevalier. I faut choisir entre les deux.

Voyez comme le noble animal appelle la guerre de tous les

mouvements de son corps et de tous les essors de son âme. Ses naseaux brülants s'ouvrent et fument ; ses pieds impatients creu— sent le sol ; son œil ardent darde l'éclair et dévore l’espace ; sa bouche ronge le frein et le blanchit d’écume ; sa crinière élégante et désordonnée s’agite et se dresse au gré de ses colères ; sa queue s’arrondit en panache. Ecoutez ce hennissement qu’accentue sa fureur jalouse, cette voix plus belliqueuse que celle du clairon ; c’est encore une provocation au combat, une menace de mort. Si vous ne reconnaissez pas là le preux de la légende, le héros des croisades, le chevalier aux armes étincelantes et aux ondoyants panaches, désireux de briller et de plaire, avide de tournois, de périls, de pompe et de fanfares... je renonce à aller plus loin.

Le cheval sauvage, qui vit encore aujourd'hui en maître sur un grand tiers de la superficie du globe, a bien le caractère altier, les habitudes belliqueuses, les mœurs chevaleresques du coursier arabe ; mais il ne faudrait pas lui demander cette grâce exquise d’allures, cette courtoisie de manières, cette richesse de tenue, cette élégance, que l'éducation seule et le contact du grand monde peuvent donner. La vitesse elle-même est une qualité qui ne se développe complètement chez le cheval que sous l'influence des soins de l’homme. On sait que tout l’espace qui s'étend des rives du Danube aux portes de l'Asie, c’est-à-dire le plateau central de l'Asie et la région des steppes, appartiennent en toute souveraineté au cheval, — et qu'en Amérique, ses domaines embrassent les incommensurables solitudes des Prairies au nord, au midi celles des Pampas, des rives de l'Amazone aux champs patagoniens — et que, non sa!isfait encore de régner sur une si vaste étendue de territoire, l’ambitieux animal a posé ré cemment le pied sur les terres d'Australie. Le soleil ne se couche plus dans l'empire du cheval.

Or, cet empire , plus grand que ceux de Charles-Quint et de D'jingis, plus grand que ceux de l'Anglais et du Romain, est fractionné, morcelé en une myriade de petites républiques aristocra= tiques, où l'autorité, source de combats sans fin, est dévolue au plus fort. Autant de cantons , autant de chefs, comme sous le régime féodal du moyen-âge autant de manoirs, autant d'états. Là les jeunes étalons qui aspirent au pouvoir cherchent à s'en ren-

dre dignes par des actions d'éclat, et débutent ordinairement dans la carrière glorieuse par un meurtre de loup. Il n’est pas rare de voir dans les steppes de Russie un étalon de deux ans s’élancer tout seul à la rencontre d'une bande de quatre ou cinq loups, en tuer un, estropier les autres et semer dans toute la contrée la terreur de son nom. Le cheval libre frappe des pieds de devant comme le cerf, non de ceux de derrière, comme on le croit trop généralement parmi le peuple. Il se dresse de toute sa hauteur contre l'ennemi, le broie sous ses pilons meurtriers ; puis le saisit de ses redoutables incisives entre les deux épaules et le jette à ses juments pour qu'elles s'en amusent, elles et leur progéniture. La jument, au surplus, ne se fait pas prier pour voler au combat, quand le danger menace. La guerre est l'élément de l'espèce. Saturne s'admire dans son œuvre.

On ‘ne saurait nier l'identité de la dominante passionnelle chez le gentilhomme et le coursier, quand on réfléchit que le cheval de sang est de toutes les bêtes la seule qui possède son arbre généalogique; quand on voit le cheval se pavaner dans les cérémonies publiques et s’encenser lui-même, à l'instar d’un chambellan autrichien dans l'exercice de ses fonctions. Bucéphale une fois caparaconné, au dire de Plutarque, n'acceptait plus d'autre conversation que celle d'Alexandre.

Le poète arabe Eldemiri raconte aussi que le calife Méronan avait un cheval qui ne permettait pas à son valet de chambre d'entrer dans ses appartements sans y être appelé. Le malheureux palefrenier ayant oubliéla consigne par mégarde, le cheval, indigné de son irrévérence, le saisit par le dos et le broya contre le marbre de sa mangeoire.

Pausanias rapporte qu'il a connu un cheval qui se rendait parfaitement compte de son triomphe quand il avait gagné le prix de la course aux jeux Olympiques, et qui, toutes les fois que la chose lui arrivait, se dirigeait fièrement vers la tribune des juges pour réclamer sa couronne.

Aucune bête, au surplus, n'a eu et ne devait avoir un plus grand nombre de panégvyristes que le cheval. Homère a fait pleurer Patrocle par les chevaux d'Achille, et fait dire la bonne aventure à ceux de Rhésus, ce qui est peut-être un peu exagéré; mais enfin c’est un poète, il était dans son droit. J'approuve moins la

tentative d’Aristote qui n’est qu'un savant, lorsqu'il essaie dé noûs faire accroire : qu'on à vu, en Scythie, un cheval se suicider, se précipiter du haut en bas d'un rocher très-élevé, pour se punir d’avoir cédé à l'entraînement des sens et commis un inceste, Le cheval a bien assez d’autres qualités, de mémoire , d’adresse, de courage et d'intelligence , pour pouvoir se passer de celle de la pudeur qui ne lui appartient pas, tant s’en faut. C'est presque calomnier une bête que de lui prêter les qualités qui lui manquent. Disons tout bas que le cheval de sang est carnivore.

Mais je n'ai pas besoin d’invoquer le témoignage de Plutarque et des autres pour démontrer une vérité plus claire que la Jumière du jour, et que les poètes, ces privilégiés de l'espèce humaine, qui devinent tout sans rien apprendre, ont signalée, fl y a trois mille ans. Le livre de Job, rédigé sous la tente, en plein désert arabe, déborde d’allusions magnifiques au naturel batailleur et chevaleresque du coursier.

Le conseil municipal d'Athènes avait à opter entre Minerve, déesse de la Sagesse, et Neptune, dieu des Ondes, qui se dispufaient chaudement l'honneur de ‘patroner la paroisse nouvelle. La déesse de la Paix, invitée à déployer ses talents, fait sortir de terre l'olivier, emblème de l’industrie pénible, mais fructueuse, un arbre pâle au bois noueux et dur, au fruit âcre et difficile à traiter, mais susceptible de produire, à force de travail, la lumière et la richesse. Le dieu des Mers frappe à son tour le sol de son trident, et il en fait jaillir un cheval fougueux, qui débute par ruér et hennir, image trop ressemblante du caractère prompt et orageux du maître des Tempêtes. Le peuple d'Athènes, peuple sage et ami de la liberté, eut le bon esprit de préférer le symbole de l’industrie émancipatrice à celui de l'aristocratie oppressive, etil s’en trouva bien. Mais Rome, j'en suis sûr, eût opté pour le don de Neptune.

Qui veut connaître à fond le caractère et les institutions du monde patriarcal n’a pas besoin de consulter la Bible : qu'il interroge le cheval.

Dans le monde patriarcal, dans la tribu arabe, le cheval, compagnon de gloire et de périls du chef, vient en premier dans ses affections ; a femme et l'enfant ne passent qu'après. A lui les

soins coquets et les tendres caresses et les poésies d’Atar. Son arbre généalogique est mieux tenu que celui de la famille, comme sa crinière aussi plus artistement entretenue et lissée que celle de l'épouse.

C’est que dans le monde patriarcal, la caste guerrière est tout, et que le père barbare à droit de vie et de mort sur la femme et l'enfant. Il m'en coûte de l'avouer, mais l’oppression du faible et la misère du travailleur sont en raison directe de la fortune du cheval. Toute révolution qui relève le peuple abaisse le cheval. J'ai bien peur que cette observation profonde n'ait encore échappé à la sagacité de MM. les historiens.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de l’antipathie du cheval pour l'ours, l'éléphant, le chameau. L'ours symbolise l’égalité sauvage et primitive , la bête noire de l'aristocratie. L’éléphant, pauvre d’habits et à qui le nu ne va pas, représente l’indigence industrielle de l'Édénisme, une période éminemment antipathique au cheval qui ne veut entendre parler que de luxe, de panaches et de caparaçons dorés. Le chameau est l'emblème de l'esclavage féminin en patriarcat; toute aristocratie, toute puissance tyrannique pivote sur l'oppression du sexe mineur. Je sais un superbe volume à écrire avec les deux mots antipathie, sympathie. J'ai lu chez un conteur de fables qu'il suffisait pour mettre en fuite l'ours le plus affamé, de lui jouer un air quelconque sur un tambour fait de la peau d'un cheval.

Suivons la fortune du cheval dans ses diverses phases, et le tableau successif des diverses phases de l'humanité se déroulera sous nos Velx.

Le cheval est une conquête du chien , un des pivots de la tribu patriarcale.

Voici que la tribu se fait conquérante, et déserte la tente pour les palais de Babylone ; transition du patriarcat à la barbarie. La horde victorieuse a aussitôt besoin de s'organiser pour s’implanter solidement sur le sol du pays conquis. Elle débute par ennoblir le service du cheval, lequel a été pour moitié dans ses victoires. L’ennoblissement du cheval est à proprement parler la constitution du régime féodal. Le premier fonctionnaire de l'Etat, après le roi, s'appelle, connétable (le chef de l'écurie); vient ensuite le maréchal (médecin du cheval), puis le grand-écuyer

(premier valet de pied du cheval) et le reste (1). Je suis fâché d’être obligé de mentionner ici que c'est de nos ancêtres, les Germains et les Scythes, que nous est venue la singulière habitude de rogner la crinière et la queue de nos chevaux. Le cheval germain fut long-temps pour l'Italien un sujet de charge, après quoi les rôles'changèrent….

L'apogée de la splendeur du cheval dit les beaux jours de la féodalité nobiliaire et de la chevalerie. Le cheval a son nom, dans les chants des poètes, à côté de celui des plus nobles héros.

Un jour cette fortune décline. Le preux Bayard est frappé d'une balle. La poudre à canon a tué le cheval et la féodalité du même coup. L'esprit d'examen se lève et proteste ; l'aurore des libertés populaires a point à l'horizon.

Or, avec la même facilité que le cheval de guerre nous a dit les temps passés, la barbarie et le patriarcat, Abraham et Sémiramis, Romes et Athènes, il nous dira les temps présents, et peutêtre, si on l’en priait bien, les temps de l'avenir. Ovons le temps présent, l'Angleterre et la France.

Quel est le pays d'Europe où le cheval de sang joue encore le plus brillant rôle ? C’est l'Angleterre ! Pourquoi cela? Parce que l'Angleterre est une contrée où règnent l'oppression et la misère, une contrée qu'exploite odieusement un millier de familles de sang barbare. En Angleterre, la race conquérante est tont, le reste de la nation rien. Le lord anglais estime son cheval en proportion du mépris qu'il porte à l'Irlandais, au Saxon, races inférieures qu'il a vaincuëes, de compte à demi avec sa bête. Gardezvous d’offenser un seul crin de la robe d’un noble coursier dans les Etats britanniques, vous qui tenez à vos écus et à votre liberté; car le cheval est l'apanage de l'aristocratie des lords, et ces lords ont fait déclarer, de par la loi, leur cheval inviolable et sacré. Par exemple, vous pouvez vous permettre d'assommer un homme d’un coup de poing, de mener votre femme au marché la

(1) On sait que le titre gothique de connétable vient d’être rétabli par le gouvernement issu des barricades, en faveur d’une femme, madame Soult. C'est une idée comme une autre... Pourvu que les poëtes satyriques de Saturne, cardinale d’ambilion, n’aillent pas bâtir encore une arlequinade Jà-dessus.

me mind est eee End

corde au cou, et de trainer dans la fange des ruisseaux la malheureuse prostituée, la fille du pauvre artisan que la misère a vouée à l'infamie. La loi de la Grande-Bretagne tolère ces peccadilles.

Le peuple anglais, qui ne se sert aucunement du cheval, est excessivement fier de la philanthropie de ses lords, qui s'étend jusque sur les animaux domestiques. dit-il.

L'inviolabilité du cheval anglais en apprend plus évidemment sur les institutions aristocratiques de l'Angleterre que tous les volumes de Blackstone et de Montesquieu. Maintenant la simple inspection de l'animal va vous dévoiler les mœurs les plus intimes, et le caractère, et les arts, et la physionomie du peuple britannique.

Nous ne saurions pas d'avance que l'amour désordonné de la verticale et l'horreur de l’ellipse sont les deux traits les plus saillants du caractère anglais, que la conduite de ce peuple à l'égard du cheval arabe suffirait pour le démontrer.

Le cheval arabe, tel qu’il était sorti des mains de Dieu, était une bête adorable, un ensemble harmonieux de souplesse, de vi gueur et de légèreté, arrivant immédiatement après la femme et la chatte dans l’ordre des créations gracieuses. La courbe de son encolure et celle de sa croupe rivalisaient de pureté et de délicatesse avec les plus suaves des courbes féminines. Cette encolure avait été ainsi ployée en forme d'arc, pour que le cavalier füt le maitre absolu des mouvements de sa monture, au moyen de la bride, corde de l'arc, qui permet de refréner toute velléité de rébellion du coursier, en forçant, par la moindre pression, la tête de l'animal à se rapprocher de son poitrail. Dans cette position, le mors porte sur les barres, la partie la plus sensible de la bouche du cheval : un enfant le guiderait avec un fil de soie. Ce système de courbes élastiques qui se succèdent et se correspondent sur toute l'étendue du corps de la bête, depuis le sommet de la têle jusqu'aux extrémités des membres, n'avait été imaginé que pour adoucir au cavalier l’ébranlement de la secousse et convertir le mouvement du galop en un doux balancement. C'était là le secret de la douceur infinie des réactions du cheval arabe, de la grâce de son allure et de la sûreté de son pied.

L'indigène britannique a éprouvé le besoin d'améliorer ces formes, et de les rapprocher de ce type idéal de beauté que son

ardente imagination caresse (l’angle droit), type sur le patron duquel il avait déjà taillé la démarche et le costume des femmes de son pays. L’Anglais à dépensé une foule de millions et deux siècles d'efforts pour obtenir le merveilleux résultat qu’on appelle le cheval de course. Je donnerais beaucoup de choses pour pouvoir faire comprendre mon opinion à l’aide d’une image représentant un cheval étique, à l’encolure concave, à la tête de bique, à la croupe anguleuse, orné d’une queue de rat et monté par un jockey hideux, lequel serait séparé de sa selle par une distance respectable, et ferait une grimace affreuse pour exprimer l’atrocité des réactions de sa monture.

Cette merveille de perfection britannique qui rappelle à tous ceux qui ont bâillé sur la géométrie certains détails charmants du carré de l’hypoténuse, à donc les réactions atroces, la bou che dure, le pied pertide. Pour cette dernière raison, il est défendu de la faire courir ailleurs que sur un terrain parfaitement uni, peu glissant et soigneusement épierré. Ces bêtes-là travaillent trois ou quatre fois par an, trois à quatre minutes chaque fois. Elles ne sont bonnes, du reste, ni pour la chasse, ni pour la guerre, ni pour la promenade.

Des montures de cette espèce réclamaient une race d’écuyers spéciaux. À l’aide de procédés chimiques supérieurs, l'Anglais est parvenu à créer le jockey, une race intermédiaire entre le lapon et le jocko, et qu'il a nommé ainsi de sa ressemblance avec ce dernier quadrumane.

Ceci est l'exposition la plus pure et la plus complète de l'art et de l'idéal d’outre-Manche. Un dernier trait pour peindre le ca ractère anglais. Le cheval anglais spécule... C'est une machine à pari, rien de plus.

Comme c’est bien là, n'est-ce pas, cette nation brocanteuse, disgracieuse et amie de la Bible, qui, par amour pour l'humanité, lui vend partout de l'opium, des armes de guerre et des révolutions ; cette nation dont il a été dit qu'elle avait prohibé les rayons du soleil dans son île, pour favoriser la consommation de la houille indigène. Voyons notre patrie maintenant.

La France, avec ses 32 millions d'hectares, ne peut pas même produire assez de chevaux de guerre pour la misérable dépense de sa cavalerie. C’est assez dire que la noblesse française a passé

D he, sn ét donc. d'année

de vie à trépas. En eflet, privilèges, parchemins; droits du sei-

. ÿneur, et autres oripeaux de la vanité humaine ont été brûlés en

une nuit, il y a soikante ans; et les castels des derniers fils des

croisés, vendus à la criée, sont devenus propriétés des preux de la

mélassé et du trois-six, Le joug de la conquête barbare est. brisé; mais ne croyez pas que le Gâulois se soit affranchi pour

cela.

Car si le territoire francais se refuse à produire le cheval de bataille, emblème de la féodalité nobiliaire, il produit en abondance le cheval de diligence, emblème de la féodalité mercantile, régime vorace qui débute en tout pays par l’accaparement du monopole des transports.

La France est aux mains des agioteurs, des banquiers, des monopoleurs dé la voie publique ; done le seul cheval qu'on puisse y estimer et y cultiver avec amour est le cheval de transport. L'autre était plus joli, je ne crains pas de le dire, quoique je le regrette peu. Qui nous délivrera maintenant du cheval de diligence ?

Une des plus inconcevables folies gouvernementales de ce siècle a été de prétendre assujétir au même joug constitutionnel deux nations aussi opposées de tendances caractérielles et d’affections chevalines que le peuple français et le peuple grandbreton. On ne fera jamais que le cheval de trait s’accommode du régime qui convient au cheval d'hippodrome. Une idée qui me semble surtout marquée au coin’ de la déraison suprême, c’est d'avoir essayé de créer une chambre haute, une chambre aristocratique et héréditaire, dans un pays qui ne peut pas même fournir à sa consommation de chevaux de guerre en temps de paix; un pays où l'aristocratie se gagne et se perd à la Bourse d’un coup de dé ; où l'agent de change exécute le Pair !

Pas de cheval de guerre encore une fois, pas d’aristocratie ; partant, pas de nécessité de chambre haute ! Avis aux octroyeurs de chartes.

Ce n'était pas assez d'avoir emprunté à l'Angleterre ses chapeaux puritains, ses habits étriqués, son, régime constitutionnel et ses ignobles tabagies, la France, dansle paroxysme de son anglomanie, a voulu posséder son cheval de pari. A l'heure qu'il est, toutes les villes un peu importantes de la France sont occu-

pées à se construire des hippodromes et à s'imposer extraordinairement pour favoriser les développements de l'industrie du cheval de pari. Tous les fonds destinés par le budget à l’encouragement de l’agriculture sont consacrés à servir des primes de quelques milliers de francs aux plus heureux joueurs. Mais ces prodigalités absurdes n’ont rien que de très-logique dans un pays où le ministère de l’agriculture a été confié pendant dix ans à un fabricant de culottes de casimir noir, complètement incapable de distinguer à première vue une betterave d’un chou-fleur.

La popularité toujours croissante des jeux de l’hippodrome a forcé les journaux de Paris d'enrichir le personnel de leur rédaction d’un écrivain pour cheval, lequel doit être ferré sur la langue du sport ou langage d’'écurie.

Je remarque que c’est le comte d'Artois et le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, qui ont le plus contribué à l’introduction du cheval de course en France. On sait le bénéfice qui est advenu à chacun du progrès des idées anglaises. Le règne du vieux Priam aussi avait péri, il y a bien long-temps, par l’introduction d’un cheval étranger dans les murs d'Ilion. Hélas! à quoi servent les exemples contre la fatalité !

Paris est le miroir et le foyer de la France. La capitale donne le ton à la province. Le cheval qui joue le premier rôle à Paris et dans le reste du royaume, celui qui fait le plus parler de lui, est le cheval de messagerie, poste, diligence, omnibus. La statistique administrative constate que ce quadrupède onéreux estropie, rien qu'à Paris , deux personnes et une fraction par jour, et qu'il coûte à la population parisienne deux victimes par mois. Tout n’est pas de sa faute. Il existe à Paris, séjour de l’opulence et du bonheur, une foule d'individus qui n’ont pas d'autre métier que de se jeter sous les roues d'une voiture pour se faire briser un membre et attraper une indemnité qui leur donne du pain pour le reste de leurs jours. Il y en a qui réussissent, d’autres qui se manquent, d’autres qui ont trop de chance et qui n'en sont pas fâchés !

Le plus inoffensif de tous ces chevaux, mais non le moins estimable, est le cheval de fiacre, race modeste, d’origine bretonne, et qui n’appelle pas la guerre de ses naseaux fumants. C’est l'emblème de l'humble travailleur que stimule incessamment lai-

guillon de la misère, qui est forcé de se reposer là où ilse trouve, qu’ancun abri protecteur ne défend contre la rigueur des saisons, et dont la tête appesantie par la fatigue s'incline tristement vers la terre. À peine si le bourreau qui le fustige lui donne le temps de s'arrêter pour prendre son repas. Hélas! ce bourreau luiimême est torturé par l’aiguillon d'un maître plus barbare et plus impitoyable encore, la concurrence, l'Euménide civilisée qui détruit toute pitié au cœur du fabricant, qui réveille à coups de fouet dans les manufactures anglaises l'enfant qui s'endort sur sa tâche.

Le cheval de cabriolet, celui de coucou, racontent les diverses phases de l'existence chevaline, les chutes imprévues, les splendeurs éclipsées.

J'ignore d’où provient ce dicton mensonger que Paris est l’enfer " chevaux et le paradis des femmes. Si jamais deux destinées furent semblables, c'est à coup sùr celle de la jolie femme et celle du joli cheval de Paris, considérés tous deux comme objets de luxe. Le Boulevart et le Bois, voilà leur paradis à tous deux, tant que dure leur beauté, leur santé, leur jeunesse. Le coucou, la prostitution, le mépris publie, voilà leur enfer. et les deux jolies créatures que le ciel avait douées de tant de moyens de plaire, arrivent au terme fatal, Montfaucon et l'hospice, par le même chemin. Quelle souveraine déchue, j'appelle souveraine de la mode et des plaisirs, n’a pas à repousser quelquefois lobsession d'un souvenir d'humiliation et d’opprobre, un chapitre de l'histoire du cheval de coucou !

Ce foyer des plaisirs, ce gouffre des fortunes qui s'appelle Paris, consomme annuellement près de quinze mille chevaux. C'est à peu près le chiffre des jeunes vierges que les familles pauvres de Paris hvrent chaque année en tribut au minotaure de la prostitution.

Oh ! oui, le cheval de France est bien bas et la gentilhommerie aussi. La postérité d’Alphane et de Bayard traîne le tombereau pendant que le pair de France assassine sa femme ou trafique de concessions de mines, et que le fils des preux vend les blasons de ses pères pour servir d'enseigne aux boutiques de Juda. Où sont passés, demandais-je naguère, ces robustes enfants de la Gaule qui traversaient autrefois d’une seule traite les Alpes, l'Apennin,

l’Adriatiqueet l’Archipel, quise ruaient à la mort avec la même furie qu'au plaisir et à la chasse ? Que sont devenus, pourrais-je demander pour la même cause, ces fiers chevaux gaulois si terribles dans les combats, au dire de Guichardin et des autres, payant de leur personne dans toutes les mélées, s’attaquant de monture à mon— ture,'se mordant au poitrail et ruant des quatre jambes pour élargir le cercle autour de leur cavalier. Hélas! il y a long-temps que le procédé est tombé en désuétude et que le niveau de la discipline a tué chez l'individu tout essor de courage, de dévouement, d'ambition. Le cheval français a eu tout, tout ce qu'il fallait pour plaire, tout ce que les Teutons exigeaient d’un cheval accompli : la grâce, la chevelure et la fierté de la femme; la vue perçante, le sang-froid et l'appétit du loup; l'oreille droite, la queue épaisse et la souplesse du renard... S'il a péri, lui et ceux qui le montaient, pour n'avoir pas su faire de tant de dons précieux un saint et digne usage, que sa ruine lui soit du moins un enseignement pour l'avenir. Discite justitiam moniti. Chevaux et gentilshommes, avertis par la voix vengeresse des révolutions, apprenez que les devoirs des individus sont en raison directe de leurs facultés, que plus on peut pour le bonheur de ses frères en Dieu, plus l'on doit; que l'oisiveté et le parasitisme sont de véritables délits de vol chez tous autres que l’idiot et le paralytique.. et tâchez de conformer désormais vos actes à ces principes.

Car le culte de la grâce et de la forme n'est pas anéanti pour jamais, parce que l’épicier règne et gouverne en France. Que le cheval se rassure, l'épicier ne règnera pas toujours ; lépicier passera comme ont passé le safran et la muscade. et reviendront avec l'Harmonie, les concours de beauté, de vigueur, de souplesse, et les cavalcades armoriées aux écussons des séries, et les tournois sans fin des travailleurs et les quadrilles et les fêtes éter— nelles, et l'existence du cheval ne sera plus que joie, enchantements, ivresse. Donc que toute noble créature ayant quelque intelligence dans le cerveau, quelque beauté dans la forme, tourne avec moi ses regards vers les félicités de l'avenir, pour se consoler des misères du présent.

Je veux poser à l’Institut deux problèmes sur le cheval pour en finir, et je parie tout ce que l’on voudra que l'Institut en jette sa langue aux chiens :

Pourquoi le cheval, qui adore la propreté, trouble-t-il l'eau ayant de boire ?

Pourquoi ses oreilles, droites en domesticité, se rabaïssent-elles dans l’état de liberté, tout au rebours de ce qui a lieu pour le chien ?

Page 1