‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 19 sur 63 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

À un degré plus bas dans les variétés de l'espèce se rencontre l'âne, emblème primitif du paysan , contempteur souverain de la parure et du beau langage, et qui, pour la nourriture et pour le domicile, se contente de tout. Le porteur d'eau, compagnon de peine de l'âne, le porteur d’eau natif des monts d'Auvergne, ne brille pas précisément non plus par l’atticisme du langage, l'élégance des manières et le purisme de la gastrosophie. IE y à parenté entre l'âne et l'Auvergnat, comme entre le gentilhomme et le cheval arabe.

Ce n’est pas d'aujourd'hui que l'âne et l’analogie se connaissent. Il y a quelques milliers d'années que l'histoire et la fable les ont mis tous deux en rapport. L'histoire sainte, entre autres, s’est fort évertuée sur le compte de la pauvre bête, monture favorite du Sauveur. De ce que l'âne porte sur le dos une croix, emblème de tribulations, on l'a d’abord baptisé chrétien. De ce qu'il parait aimer les chardons et les épines, on l'a comparé au philosophe qui supporte avec calme toutes les amertumes de l'existence, au juste qui, pour gagner le ciel, a renoncé aux pompes et aux œuvres de Satan. De ce qu’on avait remarqué que la prudente bête ne traversait qu'avec répugnance les passages dangereux où il avait déjà trébuché, on en fait un sage qui craint de retomber dans le piège où il a été pris et fuit la récidive. Enfin, parce que l'âne a peu de confiance aux eaux nouvelles et se fait un peu prier pour boire aux abreuvoirs inconnus, on l’a fait long-temps passer pour un modèle de prudence et de fidélité à l'église, pour le beau idéal du croyant qui regimbe contre lhérésie et les idées nouvelles et repousse le droit d'examen.

L'analogie se voit à regret forcée de prendre ici en faute les Saintes Écritures. L'esprit d’obseurantisme et de répulsion systéma-

tique pour les idées nouvelles qui est en effet la Dominante passionnelle du baudet, et dont il aime à faire parade, n’a jamais constitué la sagesse, au contraire. L’âne, qui est l'emblème du paysan grossier et du conservateur borne, pèche surtout par la paresse d'intelligence. Ce n’est pas tant l’amour des anciens us et coutumes qui le retient dans l’ornière de la routine, que l'horreur du nouveau. Ne confondons pas la paresse d’esprit, la myopie d’intellect avec la fidélité à la religion des aïeux. Les deux choses ne se ressemblent nullement. J’admire volontiers l’âne et le paysan son image en ce que tous deux ont d'admirable, en leur sobriété, leur constance au travail, leur résignation dans l’indigence ; mais je ne peux pas leur faire des vertus de leurs vices. Quand je sais que c’est par défaut d’élévation dans les idées que l’âne et le paysan supportent si patiemment le joug de la tyrannie, je ne leur ferai pas un mérite de leur patience ; quand leur patois odieux m'écorche le tympan, je ne me répandrai point en éloges sur l'énergie de leurs mâles accents. Erasme qui ne sait pas dissimuler ses sympathies pour l’âne, et qui avoue néanmoins que ce quadrupède porte-croix a peu de dispositions pour la musique, Erasme essaie de faire valoir en faveur de son protégé cette circonstance atténuante : que si l'âne contribue peu à l’harmonie pendant sa vie, il la sert généreusement après sa mort, lui fournissant les meilleures peaux qui existent pour faire les grosses caisses, les meilleurs tibias pour fabriquer les clarinettes (/ibiæ). Je demande à me récuser quant à l’appréciation de l’excuse, pour cause de répulsion invincible pour la clarinette. Les pauvres travailleurs, hélas ! n’ont pas de pires ennemis que les honnêtes gens qui ne sont bons qu'après leur mort, comme lespourceaux et lesavares, comme le banquier et le conservateur borne, comme une foule d’autres institutions héréditaires que les lois de septembre m'empêchent de nommer. Mon Dieu, mon Dieu, mais ce sont précisément ces idées d'utilité posthume exclusive qui poussent aux moyens violents et aux exécutions sanguinaires. Puisqu'ils doivent être si utiles et si bienfaisants après leur mort, disent les logiciens de l'échafaud, voyons, procurons-leur le moyen d’être utiles.

Pour qui est un peu fort sur le langage des bêtes, pour qui sait apprécier les nuances de chaque stvle, il est facile de reconnaître

que les trois quarts des proverbes de Sancho Pansa lui sont soufflés par le Grison. Je ne connais pas d'identification de bête et d'homme plus complète que celle qui existe entre l’écuyer du seigneur don Quikôte et sa monture. Même grossièreté de bon sens de part et d'autre, même égoïsme, même sécheresse de cœur, même besoin de se gausser des principes d'équité et des idées généreuses, même mépris du droit, même respect du fait. Je voudrais rédiger en huit jours un traité complet de morale et de politique à l'usage du conservateur borne, rien qu'avec les aphorismes les plus connus du baudet. Qu'on inspecte l'arsenal de la politique du statu quo, on reconnaïîtra que la plupart des armes défensives de cet arsenal portent la marque de fabrique de maître Aliboron. Le chacun chez soi n’est pas venu d’ailleurs.

Mais ne nous y trompons pas, l'âne, comme l’Auvergnat, est plus rusé et plus ignorant que sot, et l'histoire a recueilli de lui une foule de bons mots, notamment celui-ci: Notre ennemi, c'est notre maitre. Ce qui prouve que la maligne bête s'exprime aussi en très-bon français quand elle veut. J'en sais un autre (de bon mot) qui eut quelque succès dans son temps, et qui, pour n'avoir pas été tenu par un âne, n’en descend pas moins indirectement de l'espèce. Il s'agissait d’un critique myope qui abusait étrangement de sa myopie pour être lc... et qui l'était avec délices, et qui, conformément aux habitudes de tous les ennuques, aimait à se venger de son impuissance sur tous les hommes complets. Etait-il plus insolent que myope, plus myope qu'insolent, c'est ce que nul ne saurait dire, Toujours est-il que l'in solent avait un jour insulté un grand poète, et que celui-ci se montra trop sensible à l’offense, et parlait tout haut d'aller couper les oreilles au cuistre. Or, un des amis du grand poète s’approcha de lui et lui dit : Pourquoi tant de colère, ce n’est que le coup de pied de l'âne mort...

L'âne n'est de lopposition que par tempérament, et chez lui l'opposition s'en tient presque toujours à l’épigramme et à la rélivilé. Je ne compte pas plus sur l'âne que sur l'opposition de gauche pour le succès de la révolution finale. L’âne, qui fait une guerre d'extermination au chardon, emblème de la presse, a trop de points de contact avec le petit ministre qui a inventé la législation de septembre pour que j'aie foi en ses reliques. Défions-

nous, défions-nous des gens qui sont toujours prêts à se rouler par terre et qui attendent que nous soyons endormis pour nous jeter à bas. L’âne (paysan) n’a pas assez de désirs pour être charitable, et le monde ne peut être sauvé que par la charité. L'émotion de plaisir que l'âne éprouve à la vue de l’abime béant, res semble trop à la curiosité cruelle qui fait affluer la population des campagnes autour de l'échafaud, un jour d'exécution.

L’ânesse, dont le lait réparateur ranime la vigueur des poitrines délabrées par l'abus.des plaisirs des villes, c’est la femme forte et laborieuse des champs à qui la petite maîtresse de la capitale est forcée de remettre le soin d’allaiter sa progéniture et de régénérer par une infusion de sang généreux sa race abâtardie.

L'ânesse laitière est affranchie du travail, prend du bon temps et se prélasse en voiture dans les rues de Paris, comme la vigoureuse campagnarde que les riches familles admettent aussi à partager leur table, leur luxe et leur mollesse , tant qu'elles ont besoin d’elle.

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